‹ Laura; voyages et impressionsChapitre 2 sur 6 · LAUR · texte numérisé non relu

LAUR

la composition. Vraiment, ceci me charme et me donne envie de regarder votre magasin.

— Non, dit M. Hartz en me retirant des mains les échantillons, il ne faut pas aller trop vite sur ce chemin-là : vous voyez un homme qui a failli être victime du cristal !

— Victime du cristal ? L'étrange rapprochement de mots !

— C'est parce que je n'étais encore ni savant ni artiste que j'ai couru le danger... Mais ce serait une trop longue histoire, et vous n'avez pas le temps de l'écouter.

— Si fait, m'écriai-je, j'adore les histoires dont je ne comprends pas le titre. J'ai tout le temps, contez !

— Je conterais fort mal, répondit le marchand, mais j'ai écrit cela dans ma jeunesse.

Et, cherchant au fond d'un tiroir un manuscrit jauni, il me lut ce qui suit :

J'avais dix-neuf ans quand j'entrai comme aide du sous-aide conservateur du cabinet d'histoire naturelle, section de minéralogie, dans la docte et

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célèbre ville de Fischausen, en Fischeniberg. Ma fonction, toute gratuite, avait été créée pour moi par un de mes oncles, directeur de l'établissement, dans l'espoir judicieux que, n'ayant absolument rien à faire, je serais là dans mon élément et pourrais développer à merveille les remarquables aptitudes que je manifestais pour l'oisiveté la plus complète.

Ma première exploration de la longue galerie qui contenait la collection ne produisit en moi qu'un affreux serrement de cœur. Quoi 1 j'allais vivre là, au milieu de ces choses inertes, en compagnie de ces innombrables cailloux de toute forme, de toute dimension, de toute couleur, tout aussi muets les uns que les autres, et tous étiquetés de noms barbares dont je me promettais bien de ne jamais retenir un seuil

Ma riante existence n'avait été qu'une école buissonnière dans le sens le plus littéral du mot, et mon oncle, ayant remarqué avec quelle sagacité, dès mon enfance, je découvrais les mûres sauvages et les verts pommiers nains des clôtures, avec

quelle patience je savais fureter la haie pour y surprendre les n^ds des grives et des linottes, s'était flatté de voir s'éveiller tôt ou tard en moi les instincts d'un sérieux amant de la nature; mais, comme ensuite j'avais été, au collège, le plus habile en gymnastique quand il s'agissait d'escalader un mur et de prendre la clef des champs, mon oncle voulait me châtier un peu en me renfermant dans Faustère contemplation des ossements du globe, me faisant, du reste, envisager comme dédommagement futur l'étude des plantes et des animaux.

Qu'il y avait loin de ce monde mort où j'étais relégué aux délices sans but et sans nom de mon vagabondage t Je passai plusieurs semaines assis dans un coin, morne comme les colonnes de basalte prismatique dont s'enorgueillissait le péristyle du monument, triste comme le banc d'huîtres fossiles sur lequel je voyais mes patrons jeter des regards d'attendrissement paternel.

Chaque jour, j'entendais les leçons, c'est-à-dire une suite de paroles qui ne m'offraient aucun sens et qui me revenaient en rêve comme des formules

LAXTRA U

cabalistiques, ou bien j'assistais au cours de géologie que faisait mon digne oncle. Le cher homme n'eût pas manqué d'éloquence, si l'ingrate nature n'eût affligé d'un bégayement insurmontable le plus fervent de ses adorateurs. Ses bienveillants collègues assuraient que sa leçon n'en valait que mieux, et que son infirmité avait cela d'utile qu'elle exerçait une influence mnémotechnique sur l'auditoire, charmé d'entendre répéter plusieurs fois les principales syllabes des mots.

Quant à moi, je me soustrayais au bienfait de cette méthode en m'endormant régulièrement dès la première phrase de chaque séance. De temps en temps, une explosion aiguë de la voix chevrotante du vieillard me faisait bondir sur mon banc; j'ouvrais les yeux à demi, et j'apercevais, à travers les nuages de ma léthargie, son crâne chauve où luisait un rayon égaré du soleil de mai, ou sa main crochue armée d'un fragment de rocher qu'il semblait vouloir me lancor à la tête. Je refermais bieïï vite les yeux et me rendormais sur ces consolante! paroles : c Ceci, messieurs, est un échantillon bien

déterminé de la matière qui fait l'objet de cet enseignement. L'analyse chimique donne, etc. »

Quelquefois, un voisin enrhumé me surprenait encore en se mouchant avec un bruit de trompette. Je voyais alors mon oncle dessiner avec de la craie des profils d'accidents géologiques sur l'énorme planche noire- placée derrière lui. Il tournait le dos au public, et le collet démesuré de son habit, coupé à la mode du Directoire, faisait remonter ses oreilles de la façon la plus étrange. Alors, tout se confondait dans mon cerveau, les angles de son dessin avec ceux de sa personne, et j'arrivais à ne voir en lui que redressements insensés et stratifications discordantes. J'avais d'étranges fantaisies qui tenaient de l'hallucination. Un jour qu'il nous faisait une leçon sur les volcans, je m'imaginai voir, dans la bouche béante de certains vieux adeptes rangés autour de lui, autant de petits cratères prêts à entrer en éruption, et le bruit des applaudissements me parut le signal de ces détonations souterraines qui lancent des pierres embrasées et vomissent des laves incandescentes.

Mon oncle Tungsténius (c'est le nom de guerre qui avait remplacé son nom de famille) était passablement malicieux sous son apparente bonhomie. Il avait juré de venir à bout de ma résistance, en ayant l'air de ne pas s'en apercevoir. Un jour, il imagina de me faire subir une épreuve redoutable, qui fut de me remettre en présence de ma cousine Laura.

Laura était la fille de ma tante Gertrude, sœur de feu mon père, dont mon oncle Tungsténius était le frère aîné. Laura était orpheline, bien que son père à elle fût vivant. C'était un négociant actif qui, à la suite de médiocres affaires, était parti pour l'Italie, d'où il avait passé en Turquie. Là, il avait trouvé, disait-on, moyen de s'enrichir; mais on n'était jamais sûr de rien avec lui. Il écrivait fort peu, et reparaissait à de si rares intervalles, que nous le connaissions à peine. En revanche, nous nous étions beaucoup connus, sa fille et moi, car nous avions été élevés ensemble à la campagne; puis était venu l'âge de nous séparer pour nous mettre en pension,

et nous nous étions oubliés, ou peu s'en faut. J'avais laissé une enfant maigre et jaune; je retrouvais une fille de seize ans, mince, rosée, avec des cheveux magnifiques, des yeux d'azur, un sourire où l'enjouement et la bonté avaient des grâces incomparables. Si elle était jolie, je n'en sais rien ; elle était ravissante, et ma surprise fut un éblouissement qui me plongea dans le plus complet idiotisme,

— Or çà, cousin Alexis, me dit-elle, que fais-tu, et à quoi passes-tu ton temps ici?

J'aurais bien voulu trouver une autre réponse que celle que je lui fis ; mais j'eus beau chercher et bégayer, il me fallut avouer que je passais mon temps à ne rien faire.

— Gomment ! reprit-elle avec un étonnement profond, rien ? Est-il possible de vivre sans rien faire, à moins d'être malade? Es-tu donc malade, mon pauvre Alexis? Tu n'en as pourtant pas l'air.

Il fallut confesser encore que je me portais bien.

— Alors, dit-elle en portant à mon front le bout de son doigt mignon, orné d'une jolie bague de

cornaline blanche, ton mal est là': tu t'ennuies à la ville.

— C'est la vérité, Laura, m'écriai-je avec feu ; je regrette la campagne et le temps où nous étions si heureux ensemble.

J'étais fier d'avoir enfin trouvé une si belle réplique ; mais l'éclat de rire dont elle fut accueillie fît retomber sur mon cœur une montagne de confusion.

— Je crois que tu es fou, dit Laura. Tu peux regretter la campagne, mais non pas le bonheur que nous goûtions ensemble ; car nous allions toujours chacun de son côté, toi pillant, cueillant, gâtant toutes choses, moi faisant de petits jardins où j'aimais à voir germer, verdir et fleurir. La campagne était un paradis pour moi, parce que je l'aime tout de bon; quant à toi, c'est ta liberté que tu pleures, et je te plains de ne pas savoir t'occuper pour te consoler. Gela prouve que tu ne comprends rien à la beauté de la nature, et que tu n'étais pas digne de la liberté.

Je ne sais si Laura répétait une phrase rédigée

par notre oncle et apprise par cœur ; mais elle la débita si bien, que j'en fus écrasé. Je m'enfuis, je me cachai dans un coin, et je fondis en larmes.

Les jours suivants, Laura ne me parla plus que pour me dire bonjour et bonsoir, et je l'entendis avec stupeur parler de moi en italien avec sa gouvernante. Comme elles me regardaient à chaque instant, il s'agissait bien évidemment de ma pauvre personne; mais que disaient-elles? Tantôt il me semblait que l'une me traitait avec mépris, et que l'autre me défendait d'un air de compassion. Cependant, comme elles changeaient souvent de rôle, il m'était impossible de savoir laquelle décidément me plaignait et cherchait à m'excuser.

Je demeurais chez mon oncle, c'est-à-dire dans une partie de l'établissement où il m'avait assigné pour gîte un petit pavillon, séparé de celui qu'il habitait, par le jardin botanique. Laura passait chez lui ses vacances, et je la voyais aux heures des repas. Je la trouvais toujours occupée, soit à lire, soit à broder, soit à peindre des fleurs ou à faire de la musique. Je voyais bien qu'elle ne s'en-

nuyait pas; mais je n'osais plus lui adresser la parole et lui demander le secret de prendre plaisir à n'importe quelle occupation.

Au bout d'une quinzaine, elle quitta Fischausen pour Fischerburg, ou elle devait demeurer avec sa gouvernante et une vieille cousine qui remplaçait sa mère. Je n'avais pas osé rompre la glace; mais le coup avait porté, et je me mis à étudier avec ardeur, sans discuter, sans examiner, sans choisir et sans raisonner, tout ce qui entrait dans le programme tracé par l'oncle Tungsténius.

Étais-je amoureux? Je ne le savais pas, et encore aujourd'hui je n'en suis pas certain. Mon amourpropre avait été cruellement froissé pour la première fois. Insensible jusque-là au dédain muet de mon oncle et aux railleries de mes condisciples, j'avais rougi de la pitié deXaura. Tous les autres étaient pour moi des radoteurs, elle seule m'avait semblé user d'un droit en me blâmant.

Un an plus tard, j'étais complètement transformé. Était-ce à mon avantage? On le disait autour de moi, et, ma vanité aidant, j'avais très-bonne

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opinion de moi-même. Il n'était pas une parole du cours de mon oncle que je n'eusse pu enchâsser à sa place dans la phrase où elle s'était trouvée, pas un échantillon de la collection lithologique que je n'eusse pu désigner par son nom, avec celui de son groupe, de sa variété, et toute l'analyse de sa composition, toute l'histoire de sa formation et de son gisement. Je savais jusqu'au nom du donateur de chaque objet précieux et la date de l'entrée de cet objet dans la gderie.

Parmi ces derniers noms, il en était un qui se trouvait à diverses reprises sur nos catalogues, et particulièrement à propos des plus belles gemmes. C'était celui de Nasias, nom inconnu dans la science, et qui m'intriguait passablement par son étrangeté mystérieuse. Mes camarades n'en savaient guère plus que moi. Selon les uns, ce Nasias était un juif arménien qui avait fait jadis des échanges entre notre cabinet et d'autres collections du même genre. Selon d'autres, c'était le pseudonyme d'un donateur désintéressé. Mon oncle ne paraissait pas en savoir plus que nous sur son

compte. La date de ses envois remontait à une centaine d'années.

Laura revint avec sa gouvernante passer les vacances. Je fus de nouveau présenté à elle avec force compliments sur mon compte de la part de mon oncle. Je me tenais droit comme une colonne, je regardais Laura d'un air confiant. Je m'atten*dais à la voir un peu confuse devant mon mérite. Hélas ! il n'en fut rien. L'espiègle se mit à rire, me prit la main, et, sans la quitter, me toisa du regard d'un air d'admiration railleuse; après quoi, elle déclara à notre oncle qu'elle me trouvait fort enlaidi.

Je ne me déconcertai pourtant pas, et, pensant qu'elle doutait encore de ma capacité, je me mis à interroger mon oncle sur un point qu'il me paraissait avoir négligé dans sa dernière leçon, ingénieux prétexte pour faire étalage, devant les dames, de mots techniques et de théories apprises par cœur. Mon oncle se prêta avec une complaisante simplicité à ce manège qui dura longtemps et mit toutes mes lumières en évidence.

Laura ne parut pas y prendre garde, et entama à voix basse, au bout de la table, un dialogue en italien avec sa gouvernante. J'avais un peu étudié cette langue dans mes courts moments de loisir; je prêtai l'oreille à plusieurs reprises, et je reconnus qu'il s'agissait entre elles d'une discussion sur la manière de conserver les pois verts. Je pris alors le dessus à mes propres yeux. Bien que Laura fût encore embellie, je me sentis indifférent à ses charmes, et je la quittai en lui disant intérieurement: « Si j'avais su que tu n'étais qu'une sotte petite bourgeoise, je ne me serais pas donné tant de peine pour te montrer de quoi je suis capable.»

Malgré cette réaction de mon orgueil, je me sentis fort triste au bout d'une heure, et comme accablé sous le poids d'une immense déception. Mon chef immédiat, le sous-aide conservateur, me vit assis dans un coin de la galerie, dans l'attitude brisée et avec la figure morne qui m'était habituelle l'année précédente.

— Qu'as-tu? me dit-il. On dirait que tu te sou-

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viens aujourd'hui d'avoir été le plus grand tardigrade de la création.

Walter était un excellent jeune homme : vingtquatre ans, une figure aimable, un esprit sérieux et enjoué. Il avait dans le regard et dans la parole la sérénité d'une conscience pure. Il s'était toujours montré indulgent et affectueux pour moi. Je ne pouvais lui ouvrir mon cœur où je ne voyais pas clair moi-même; mais je lui laissai voir les préoccupations qui surgissaient vaguement en moi, et je finis en lui demandant ce qu'il pensait de nos arides études, qui n'avaient de prix qu'aux yeux de quelques adeptes de la science et demeuraient lettre close pour le commun des mortels.

— Mon cher enfant, répondit-il, il y a trois manières d'envisager le but de nos études. Ton oncle, qui est un savant respectable, est à cheval sur une seule de ces manières, et le dada qu'il équité avec maestria, qu'il éperonne avec fureur, qui l'emporte souvent au delà de toute certitude, s'appelle hypothèse. Le rude et ardent cavalier voudrait, comme Gurtius, s'engouffrer dans les abîmes de la terre,

mais pour y découvrir le commencement des choses et le développement successif et régulier de ces choses premières. Je crois qu'il cherche l'impossible : le chaos ne lâchera pas sa proie, et le mot mystère est écrit sur le berceau de la vie terrestre. N'importe, les travaux de ton oncle ont une grande valeur, parce qu'au milieu de beaucoup d'erreurs, il dégage beaucoup de vérités. Sans l'hypothèse qui le passionne et qui en a passionné tant d'autres, nous en serions encore ici à la lettre morte ou au symbolisme inexact de la Genèse.

» Mais, continua Walter, il y a une seconde manière d'envisager la science, et c'est celle qui m'a séduit. Il s'agit d'appliquer à l'industrie les richesses qui dorment entre les feuillets de l'écorce terrestre, et qui, tous les jours, grâce aux progrès do la physique et de l'a chimie, nous révèlent des particularités nouvelles et des éléments de bien-être, des sources de puissance infinie pour l'avenir çles sociétés humaines.

» Quant à la troisième manière, elle est intéressante mais puérile. Elle consiste à connaître le

détail des innombrables accidents et des minutieuses modifications que présentent les éléments minéralogiques. C'est la science des détails, qui possède les amateurs de collections et qui intéresse aussi les lapidaires, les bijoutiers...

— Et les femmes I m'écriai-je avec un accent de pitié dédaigneuse en voyant ma cousine, qui venait d'entrer dans la galerie, se promener lentement le long de la vitrine qui contenait les ' gemmes.

Elle entendit mon exclamation, se retourna, jeta sur moi un regard où se peignait l'indifférence la plus complète, et reprit tranquillement son examen sans faire plus d'attention à moi.

J'allais continuer la conversation avec Walter, lorsque celui-ci me demanda si je n'offrirais pas mon bras à ma cousine pour lui donner les explications qu'elle pourrait désirer.

— Non, répondis-je assez haut pour être entendu. Ma cousine a vu bien d'autres fois la collection rangée par son oncle, et la seule chose qui puisse l'intéresser ici, c'est celle qui précisément nous intéresse fort peu.

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— J'avoue, reprit Walter en baissant la voix et en me montrant le côté de la galerie que parcourait Laura, que je donnerais toutes les'pierres précieuses entassées à prix d'or sous ces châssis pour les beaux échantillons de fer et de houille qui sont là près de nous. La pioche du mineur, voilà, mon ami, le symbole de l'avenir du monde, et, quant à ces bagatelles brillantes qui ornent la tête des reines ou les bras des courtisanes, je m'en soucie comme d'un fétu. Le travail en grand, mon cher Alexis, le travail qui profite à tous et qui projette au loin les rayonnements de la civilisation, voilà ce qui domine ma pensée et dirige mes études. Quant à l'hypothèse...

— Que parlez-vous d'hypo... po... pothèse? bégaya derrière nous la voix courroucée de mon oncle Tungsténius L'hypo... po... pothèse est un terme de dérision à l'usage des pa... pa... resseux, qui reçoivent leurs opinions toutes faites et 'repoussent les investigations des grands esprits comme des chimères.

Pais, se calmant peu à peu devant les excuses et

les dénégations de Walter, le bonhomme reprit sans trop bégayer :

— Vous ferez bien, enfants, de ne jamais abandonner le fil conducteur de la logique. Il n'y a pas d'effets sans cause. La terre, le ciel, l'univers, et nous-mêmes, ne sommes que des effets, les résultats d'une cause sublime ou fatale. Étudiez les effets, je le veux bien, mais non sans chercher la raison d'être de la nature elle-même.

» Tu as raison, Walter, de ne pas t' absorber dans les minuties des classements et des dénominations purement minéralogiques ; mais tu cherches l'utile avec autant d'étroitesse d'idées que les minéralogistes cherchent le rare. Je ne me soucie pas plus que toi des diamants et des émeraudes qui font l'orgueil et l'amusement d'un petit nombre de privilégiés de la fortune; mais, quand tu enfermes ton âme tout entière dans les parois d'une mine plus ou moins riche, tu me fais l'effet de la taupe qui fuit les rayons du soleil.

» Le soleil de l'intelligence, mon enfant, c'est le

raisonnement. Induction et déduction, il n'y a pas

à sortir de là, et peu m'importe que tu me fasses faire en bateau à vapeur le tour du monde, si tu ne m'apprends jamais pourquoi la terre est un globe et pourquoi ce globe a des évolutions et des révolutions. Apprends à battre le fer, à le convertir en fonte ou en acier, j'y consens; mais, si toute ta vie est une application exclusive aux choses matérielles, autant vaudrait pour toi être fer toi-même, c'est-à-dire une substance inerte privée de raisonnement. L'homme ne vit pas seulement de pain, mon ami; il ne vit au complet que par le développement de ses facultés d'examen et de compréhension.

Mon oncle parla encore longtemps sur ce ton, et, sans se permettre de le contredire, Walter défendit de son mieux la théorie de l'utilité directe des trésors de la science. Selon lui, l'homme ne pouvait arriver aux lumières de l'esprit qu'après avoir conquis les jouissances de la vie positive.

J'écoutais cette discussion intéressante, dont la portée me frappait pour la première fois. Je m'étais levé, et, appuyé sur la barre de cuivre qui protège

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