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extérieurement les vitrines, je regardais machinalement du côté de • la collection minéralogique parcourue un instant auparavant par Laura, et dédaignée à l'unisson par mon oncle, par Walter et par moi. Je m'étais placé ainsi sans trop savoir pourquoi ; car mon oncle et Walter étaient tournés du côté des roches, c'est-à-dire de la collection purement géologique. Peut-être, à mon insu, étais-je dominé par le vague plaisir de respirer une rose Manche posée et oubliée sur le bord de la vitrine par Laura.
Quoi qu'il en soit, j'avais les yeux fixés sur la série des quartz hyalins, autrement dits cristaux de roche, où Laura avait paru s'arrêter un instant avec un certain plaisir, et, tout en écoutant les raisonnements de mon oncle, tout en voulant oublier Laura, qui avait disparu, je contemplais une magnifique géode de quartz améthyste toute remplie de cristaux d'une transparence et d'une fraîcheur de prismes véritablement remarquables.
Ma pensée ne partageait cependant pas la fixité de mon regard ; elle flottait au hasard, et le par-
fum de la petite rose musquée ramenait mon être sous la dépendance de l'instinct. J'aimais cette rose, et je croyais pourtant haïr celle qui l'avait cueillie. Je la respirais avec des aspirations qui se traduisaient en baisers, je la pressais contre mes lèvres avec un dépit qui se traduisait en morsures. Tout à coup je sentis une main légère se poser sur mon épaule, et une voix délicieuse, la voix de Laura, me parla dans l'oreille.
-— Ne te retourne pas, ne me regarde pas, disait-elle; laisse cette pauvre rose tranquille, et viens cueillir avec moi les fleurs de pierreries qui ne se flétrissent pas. Viens, suis-moi. N'écoute pas les raisonnements froids de mon oncle et les blasphèmes de Walter. Vite, vite, ami, partons pour les féeriques régions du cristal. J'y cours, suis-moi, si tu m'aimes I
Je me sentis tellement surpris et troublé, que je n'eus ni la force de regarder Laura, ni celle de lui répondre. D'ailleurs, elle n'était déjà plus à mon côté; elle était devant moi, comme si elle eût traversé la vitrine, ou que la vitrine fût devenue une
porte ouverte. Elle fuyait ou plutôt elle volait dans un espace lumineux où ; je la suivais sans savoir où j'étais, ni de quelle clarté fantastique j'étais ébloui.
La fatigue m'arrêta et me vainquit au bout d'un temps dont la durée me fut complètement inappréciable. Je me laissai tomber avec découragement. Ma cousine avait disparu.
— Laurat chère Laura! m'écriaï-je avec désespoir, où m'as-tu conduit, et pourquoi m'abandonnes-tu?
Je sentis alors la main de Laura se poser de nouveau sur mon épaule, et sa voix me parla encore à l'oreille. En même temps, la voix perçante de l'oncle Tungsténius disait dans le lointain :
— Non, il n'y a pas d'hypo...po...pothèse en tout ceci !
Cependant Laura me parlait aussi, et je ne la comprenais pas. Je crus d'abord que c'était en italien, puis en grec, et enfin je reconnus que c'était dans une langue tout à fait nouvelle, qui peu à peu se révélait à moi comme le souvenir dune autre
vie. Je saisis très-nettement le sens de la dernière phrase.
— Regarde donc où je t'ai conduit, disait-elle, et reconnais que j'ai ouvert tes yeux à la lumière du ciel.
Je commençai alors à voir et à comprendre en quel lieu surprenant je me trouvais. J'étais avec Laura au centre de la géode d'améthyste qui ornait la vitrine de la galerie minéralogique; mais ce que jusqu'alors j'avais pris aveuglément et sur la foi d'autrui pour un bloc de silex creux, de la grosseur d'un melon coupé par la moitié et tapissé à l'intérieur de cristaux prismatiques de taille et de groupements irréguîiers, était en réalité un cirque de hautes montagnes renfermant un immense bassin rempli de collines abruptes hérissées d'aiguilles de quartz violet, dont la plus petite eût pu dépasser encore en volume et en élévation le dôme de Saint-Pierre de Rome.
Je ne m'étonnai plus dès lors de la fatigue que j'avais éprouvée en gravissant une de ces aiguilles rocheuses au pa$ éê ®ouvse, et j'eus une grande
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pettf en me voyant sur la pente d'un précipice étincelant au fond duquel des chatoiements mystérieux m'appelaient par la fascination du vertige.
— Lève-toi et ne crains rien, me dit Laura; dans le pays où nous sommes, la pensée marche et les pieds suivent. Celui qui comprend ne saurait tomber.
Elle marchait en effet, la tranquille Laura, sur ces talus rapides qui plongeaient de toutes parts vers l'abîme, et dont la surface polie recevait l'éclat du soleil et le renvoyait en gerbes irisées. Le lieu était admirable, et je reconnus bientôt que j'y marchais avec autant de sécurité que Laura. Enfin elle s'assit sur le bord d'une petite brisure en me demandant avec un rire enfantin si je reconnaissais la place.
— Comment la reconnaîtrais-je? lui dis-je. N'estce pas la première fois que je viens ici?
— • Tête légère! reprit-elle, ne te souvient-il déjà plus d'avoir, l'année dernière, touché maladroitement la géode et de l'avoir laissée tomber sur le pavé de la galerie? Un des cristaux a été ébréché,
tu ne t'en es pas vanté ; mais la trace de l'accident est restée, et la voici. Tu l'as assez regardée pour la reconnaître. Aujourd'hui, elle te sert de grotte pour abriter ta pauvre tête fatiguée de l'éclat du soleil sur la gemme.
— En effet, Laura, répondis-je, je la reconnais fort bien à présent ; mais je ne saurais comprendre comment une cassure à peine saisissable à l'œil nu, dans un échantillon que mes deux mains pouvaient contenir, est devenue une caverne où nous pouvons tous deux nous asseoir au flanc d'une montagne qui couvrirait tout l'emplacement de notre ville...
— Et au centre d'une contrée qui embrasse, reprit Laura, un horizon dont ta vue peut à peine saisir les profondeurs? Tout cela t'étonne, mon pauvre Alexis, parce que tu es un enfant sans expérience et sans réflexion. Regarde bien cette contrée charmante, et tu comprendras sans peine la transformation que la géode te semble avoir subie.
Je contemplai longtemps et sans m'en lasser le site éblouissant que nous dominions. Plus je le re-
gardais, mieux je m'habituais à en supporter l'éclat, et peu à peu il devint aussi doux pour mes yeux que la verdure des bois et des prairies de nos régions terrestres. J'y remarquais avec surprise des formes générales qui me rappelaient celles de nos glaciers, et bientôt même les moindres détails de cette cristallisation gigantesque me devinrent aussi familiers que si je les avais cent fois explorés dans tous les sens.
— Tu vois bien, me dit alors ma compagne en ramassant une des pierres brillantes qui gisaient sous nos pieds, tu vois bien que ce massif de montagnes creusé en cirque est tout pareil à ce caillou évidé par le milieu. Que l'un soit petit et l'autre immense, la différence n'est guère appréciable dans l'étendue sans bornes de la création. Chaque joyau de ce vaste écrin a sa valeur sans rivale, et l'esprit qui ne peut associer dans son amour le grain de sable à l'étoile est un esprit infirme, ou faussé par la trompeuse notion du réel.
Était-ce Laura qui me parlait ainsi? Je cherchai à m'en rendre compte; mais elle brillait elle-même
comme la plus claire des gemmes, et mes regards, habitués déjà aux splendeurs du monde nouveau qu'elle m'avait révélé, ne pouvaient encore supporter le rayonnement qui semblait émaner d'elle.
— Ma chère Laura, lui dis-je, je commence à comprendre. Pourtant, voici là-haut, bien loin d'ici, et tout autour de l'horizon qui nous enferme, des pics de glace et des plaines de neige...
— Regarde la petite géode, dit Laura en me la mettant dans la main; tu vois bien que les cristaux du pourtour sont limpides comme la glace et veinés de nuances opaques blanches comme la neige. Viens avec moi, et tu verras de près ces glaciers éternels où le froid est inconnu et où la mort ne peut nous surprendre.
Je la suivis, et ce trajet que j'estimais devoir être de plusieurs lieues fut parcouru en si peu d'instants, que je n'en eus pas conscience. Nous fûmes bientôt sur la cime la plus élevée du grand pie de glace, qui n'était en réalité qu'un colossal prisme de quartz hyalin laiteux, ainsi que le témoignait, en une maniable réduction, la géode que je tenais
pour point de comparaison, et ainsi que Laura me l'avait annoncé; mais quel spectacle grandiose se présenta de nouveau du haut de la cime du grand cristal blanc ! A nos pieds, le cirque de l'améthyste, noyé dans ses propres reflets, n'était plus qu'un petit accident du tableau, agréable par la douceur mélancolique de ses teintes lilas, et concourant par l'élégance de ses formes à l'harmonie de l'ensemble. Combien d'autres splendeurs se déroulaient dans l'espace!
— 0 Laura, ma ch^be Laura f m'écriai-je, bénie sois-tu pour m' avoir amené ici! Où as-tu appris l'existence et le chemin de ces merveilles?
— Que t'importe ! répondit-elle ; contemple et savoure la beauté du monde cristallin. Le vallon de l'améthyste n'est, comme tu le vois, qu'un des mille aspects de cette nature inépuisable en richesses. Tu vois ici, sur l'autre versant du gros cristal, le monde charmant des jaspes aux veines changeantes. Aucun cataclysme n'a souillé et enfoui dans des mélanges barbares et dans des confusions brutales ces magnifiques et patiçnts travaux de la.
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nature. Tandis que, dans notre petit monde troublé et cent fois remanié, la gemme est brisée, dispersée, ensevelie en mille endroits inconnus et sombres, ici elle s'étale, elle étincelle, elle règne de toutes parts, fraîche et pure, et vraiment royale comme aux premiers jours de sa riante formation.
» Voici plus loin les vallées où la sardoine couleur d'ambre s'arrondit en collines puissantes, tandis qu'une chaîne d'hyacintes, d'un rouge sombre et luisant, complète l'illusion d'un incommensurable embrasement. Le lac qui les reflète à demi sur ses bords, mais dont le centre offre une surface de vagues mollement soulevées, c'est une région de calcédoines aux tons indécis, dont le moutonnement nébuleux te rappelle celui des mers sous l'action d'une brise régulière.
» Quant à ces masses de béryls et de saphirs, matière dont la rareté est si prisée chez nous, elles n'ont pas plus d'importance ici que les autres ouvrages de Dieu. Elles s'étalent à l'infini en colonnades élancées que tu prends peut-être pour de lointaines forêts, comme tu prends, je le parie, ces
fines et tendres verdures de chrysoprase pour des bosquets, et ces efîïorescences cristallines de pyromorphite pour des tapis de mousses veloutées caressant les bords du ravin de l'agate aux mille couleurs; mais ceci n'est rien.
» Avançons un peu, tu découvriras les océans êe l'opale <iù le soleil, ce diamant embrasé dont tu ne sais pas la puissance créatrice, se joue dans tous les reflets de l'arc-en-ciel. Ne t'arrête pas dans ces îles de turquoise, plus loin sont celles de la tendre lazulite et du lapis tout veiné d'or,
» Voici la folle labradorite qui fait miroiter ses facettes tour à tour incolores et nacrées, et I'aventurine à pluie d'argent qui montre ses flancs polis, tandis que la rouge et chaude almandie, chantée par un voyant qui s'appelait Hoffmann, concentre ses feux vers le centre de sa montagne austère.
» Quant à moi, j'aime ces humbles gypses rDses qui se dessinent en longues murailles superposées jusqu'aux nues, et ces fluorites légèrement teintées des plus fraîches couleurs, ou encore les Mocs de l'orthoclase, qu'on appelle chez nous pierîe de
lune, parce qu'elle a le suave reflet des rayons de cet astre.
» Si tu veux monter jusqu'aux pôles de ce monde enchanté, à travers les banquises de la séricolite satinée et de la limpide aigue-marine, nous allons voir les aurores boréales permanentes que l'homme n'a jamais contemplées, et tu comprendras que, dans cet univers immobile selon toi, la vie la plus intense palpite en aspirations d'une si formidable énergie, que...
Ici, la voix enivrante de ma cousine Laura fut couverte par un fracas semblable à celui de cent millions de tonnerres. Cent milliards de fusées resplendissantes s'élevèrent dans un ciel noir que j'avais pris d'abord pour une incommensurable voûte de tourmaline, mais qui se déchira en cent milliards de lambeaux ardents. Tous les reflets s'éteignirent, et je vis à nu les abîmes de l'empyrée semés d'étoiles de couleurs si intenses et d'un volume si terrifiant, que je tombai à la renverse et perdis connaissance...
— Ce n'est rien, mon cher Alexis, me dit Laura
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en plaçant sur mon front quelque chose de froid qui me fit l'effet d'un glaçon. Reviens à toi et reconnais ta cousine, ton oncle Tungsténius et ton ami Walter, qui te conjurent de secouer cette léthargie.
— Non, non, ce ne sera rien, dit mon oncle, qui me tenait le poignet pour interroger les battements du pouls; mais, une autre fois, quand tu auras un peu trop bavardé à déjeuner en avalant coup sur coup avec distraction des lampées de mon petit vin blanc du Neckar, ne t'amuse pas à casser avec ta tête les vitrines du cabinet et à disperser comme un fou les cristaux et les gemmes de la collection. Dieu sait quel dégât tu aurais pu faire, si nous ne nous étions trouvés là, sans compter que ta blessure eût pu être grave et te coûter un œil ou une partie du nez !
Je portai machinalement la main à mon front et je la retirai rougie de quelles gouttes de sang.
— Laisse cela tranquille, me dit Laura, je vais changer la compresse; bois un peu de ce vulnéraire, mon enfant, et ne nous regarde pas d'un air
égaré et confus. Moi, je suis bien certaine que tu n'étais pas ivre, et que ceci est un petit coup de sang produit par l'abus d'un travail ingrat.
— 0 ma chère Laura, lui dis-je avec effort en appuyant mes levées sur sa main, comment peuxtu appliquer le mot de travail ingrat à l'adjnirable voyage que nous avons fait ensemble dans le cristal? Rends-moi cette resplendissante vision des océans d'opale et des îles de lapis ! Retournons aux vertu bosquets de la cbrysoprase et aux sublimes rivages de l'euclase et de la spinelle, ou aux fantastiques stalagmites des grottes d'albâtre qui nous invitaient à un si doux repos! Pourquoi as-tu voulu me faire franchir les limites du monde sidéral et me faire voir des choses que l'œil humain ne peut supporter?
— Assez, assez! dit mon oncle d'un ton sévère. Ceci est la fièvre, et je te défends de dire un mot de plus. Va chercher le médecin, Walter; et toi, Laura, continue à lui rafraîchir le cerveau avec des compresses.
le à*)îs que je fis une espèce de maladie et be&u-
coup de rêves confus dont les visions ne furent pas toujours agréables. La présence assidue du bon Walter me jetait précisément dans d'étranges terreurs. C'est en vain que j'essayais de lui prouver que je n'étais pas fou, en lui faisant une relation fidèle de mon voyage dans le cristal; il secouait la tête et levait les épaules.
— Mon pauvre Alexis, me disait-il, c'est une chose triste et vraiment humiliante pour tes amis et pour toi-même, qu'au milieu d'enseignements sains et rationnels, tu te sois épris jusqu'au délire de ces misérables gemmes, bonnes tout au plus pour amuser les enfants et les amateurs de collections. Tu confonds tout dans ta cervelle, je le vois bien, les matières utiles avec les minéraux dont Tunique valeur est la rareté. Tu me paries de fantastiques colonnades de plâtre et de tapis de mousse en plomb phosphaté. Il n'est pas besoin de subir le charme de l'hallucination pour voir ces merveilles au sein de la terre, et les filons des mines offriraient à tes yeux, avides de formes bizarres et de couleurs suaves et brillantes5 les trésors de l'an-
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timoine aux mille aiguilles d'azur, d'O manganèse carbonate en pâte d'un rose d'églantine, de la cérusite en faisceaux d'un blanc de perle, des cuivres modifiés dans toutes les nuances de l' arc-en-ciel, depuis les vertes malachites jusqu'aux azurites d'un bleu d'outremer; mais toutes ces coquetteries de la nature ne prouvent rien, sinon des combinaisons chimiques que ton oncle appellerait rationnelles, tandis que je les appelle fatales. Tu n'as pas assez vu le but de la science, mon cher enfant. Tu as farci ta mémoire de vains détails, et voilà qu'ils te fatiguent le cerveau sans profit pour la vie pratique. Oublie tes pics de diamant, le diamant n'est qu'un peu de carbone cristallisé. La houille est cent fois plus précieuse, et, en raison de son utilité, je la trouve plus belle que le diamant n'est beau. Rappelle-toi ce que je te disais, Alexis : la pioche, l'enclume, la sonde, le pic et le marteau, voilà les plus brillants joyaux et les plus respectables forces du raisonnement humain !
J'écoutais parler Walter, et mon imagination surexcitée le suivait dans la profondeur des excava-
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tions souterraines. Je voyais des reflets de torche illuminant tout à coup les veines d'or courant dans les flancs du quartz couleur de rouille"; j'entendais les voix rauques des mineurs s'engouffrant dans les galeries du fer ou dans les salles du cuivre, et leurs lourdes masses d'acier s'abattant sans merci avec une rage brutale sur les plus ingénieux produits du travail mystérieux des siècles. Walter, conduisant cette horde avide et barbare, me faisait l'effet d'un chef de Vandales, et la fièvre courait dans mes veines, la peur glaçait mes membres; je sentais les coups résonner dans mon crâne, et je cachais ma tête dans les coussins de mon lit en criant :
— Grâce ! grâce! la pioche, l'horrible pioche ! Un jour, mon oncle Tungsténius, me voyant
calme, voulut me convaincre aussi que mon voyage dans les rayonnantes régions du cristal n'était qu'un rêve. ^
— Si tu as vu toutes ces jolies choses, me dit «il en souriant, je t'e>u félicite. Gela pouvait être assez curieux, surtout les îles de turquoise, si elles pro-
ff LAURA
venaient d'un gigantesque amas de la dépouille des animaux antédiluviens; mais tu ferais mieux d'oublier ces, exagérations de ta fantaisie et d'étudier, sinon avec plus d'exactitude, du moins avec plus de raisonnement, l'histoire de la vie dès son origine et durant tout le cours de ses transformations sur notre globe. Ta vision ne t'a présenté qu'un monde mort ou encore à naître. Tu avais peut-être trop pensé à la lune, où rien encore ne nous signale la présence de la vie organique. Il vaudrait mieux penser à cette succession de magnifiques enfantements qu'on appelle à tort les races perdues, comme si quelque chose pouvait se perdre dans l'univers, et comme si toute vie nouvelle n'était pas le remaniement des éléments de la vie antérieure.
J'écoutais plus volontiers mon oncle que mon ami Walter, parce que, malgré son bégayement, il disait d'assez bonnes choses et ne méprisait pas autant que lui les combinaisons de la forme et de la couleur. Seulement, le sens du beau, qui m'avait été révélé par Laura dans notre excursion & travers
ïe cristal, lui était absolument refusé. Il était susceptible d'admiration enthousiaste; mais pour lui la beauté était un état de l'être en rapport avec les conditions de son existence. Il tombait en extase devant les plus hideux animaux des âges antédiluviens. II se pâmait d'aise devant les dents du mastadonte, et les facultés digestives de ce monstre lui arrachaient des pleurs d'attendrissement. Tout était pour lui mécanisme, relation, appropriation et fonction.
Au bout de quelques semaines, je fus guéri et me rendis parfaitement compte du délire auquel j'avais été en proie. En me voyant redevenir lucide, on cessa de me tourmenter, et on se contenta de me défendre de reparler, même en riant, de la géode d'améthyste et de ce que j'avais vu du sommet du gros cristal blanc laiteux.
Laura était à cet égard d'une discrétion ou d'une sévérité à toute épreuve. Lès que j'ouvrais la bouche pour lui rappeler cette magnifique excursion, elle me la fermait avec la main; mais elle ne me
décourageait pas comme les autres.
tô LAURA
— Plus tard! plus tardf me disait-elle avec un mystérieux sourire. Reprends tes forces, et nous verrons si tu as fait un rêve de poëte ou de fou.
Je compris que je m'exprimais assez mal, et que ce monde qui m'avait paru si beau devenait ridicule en passant par le pédantisme prosaïque de ma narration. Je me promis de former mon esprit et de l'assouplir aux formes usitées du langage.
Je m'étais beaucoup attaché à Laura durant ma maladie. Elle m'avait distrait dans mes mélancolies, rassuré dans mes cauchemars, soigné en un mot comme si j'eusse été son frère. Dans l'état de faiblesse où je fus longtemps plongé, les ardeurs de l'amour n'avaient pu s'emparer que de mon imagination sous la forme de rêves fugitifs. Mes sens étaient restés muets, mon cœur ne parla réellement que le jour où mon oncle m'annonça le départ de ma cousine.
Nous revenions du cours, auquel j'avais assisté pour la première fois depuis ma maladie.
— Tu sais, me dit-il, que nous ne déjeunerons pas aujourd'hui avec Laura. La cousine Lisbeth est
LAURA m
venue la chercher de grand matin. Elle n'a pas voulu qu'on te réveillât, pensant que tu éprouverais peut-êtr^ un petit chagrin à te séparer d'elle.
Mon oncle croyait naïvement que ce petit chagrin avorterait devant le fait accompli ; il fut trèsétonné de me voir fondre en larmes.
— Allons, dit-il, je te croyais guéri, et tu ne l'es pas, puisque tu t'aiïectes, comme un enfant, d'une si petite contrariété.
La contrariété fut une douleur, j'aimais Laura. C'était une amitié, une habitude, une confiance, une sympathie véritables, et pourtant Laura ne réalisait pas certain type que ma vision avait laissé en moi et qu'il m'eût été impossible de définir. Je l'avais vue dans le cristal plus grande, plus belle, plus intelligente, plus mystérieuse que je ne la retrouvais dans la réalité. Dans la réalité, elle était simple, bonne, enjouée, un peu positive. Il me semblait que j'eusse passé ma vie parfaitement heureux auprès d'elle, mais toujours avec l'aspiration d'un nouvel élan vers ce monde enchanté de la vision où elle se défendait en vrain de m'avoir
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conduit. Il me semblait aussi qu'elle me trompait pour m'en faire oublier l'impression trop vive, et qu'il dépendait de son affection pour moi de m'y transporter de nouveau, quand mes forces me le permettraient.
Deux ans, durant lesquels je travaillai avec plus de fruit, s'écoulèrent sans que je revisse Laura. Elle avait été passer ses vacances à la campagne, et, au lieu de l'y rejoindre, j'avais été forcé de suivre mon oncle dans une excursion géologique en Tyrol. Enfin Laura, plus belle et plus aimable que jamais, reparut un jour d'été.
— Eh bien, me dit-elle en me tendant les deux mains, tu n'es pas embelli, mon brave Alexis; mais tja as une bonne figure d'honnête garçon qui fait qjft'o© t'aime et qu'on t'estime. Je sais que tu es redevenu parfaitement raisonnable et que tu es resté
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laborieux. Tu ne casses plus les vitrines de la collection avec ta tête sous prétexte de te promener dans les géodes d'améthyste et de gravir les pics escarpés du quartz hyalin laiteux. Tu vois qu'à force de te les entendre répéter durant ta fièvre, je sais les noms de tes montagnes favorites. A présent, tu deviens mathématicien, c'est plus sérieux. Je veux te remercier et te récompenser par une confiance et par un don. Sache que je me marie et reçois mon cadeau de noces, avec la permission de mon fiancé.
En me parlant ainsi, d'une main elle me désignait Walter, de l'autre elle passait à mon doigt la jolie bague de cornaline blanche que j'avais vue si longtemps au sien.
Je restai abasourdi, et je n'ai aucune idée de ce que je pus dire ou faire pour exprimer mon humiliation, ma jalousie ou mon désespoir. Il est probable que tout se concentra en moi au point de me faire paraître convenablement désintéressé; car, lorsque j'eus recouvré la notion de ce qui m'environnait, je ne vis ni mécontentement, ni raillerie,
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ni surprise sur les bienveillantes figures de mon oncle, de ma cousine et de son fiancé. Je me jugeai quitte à bon marché d'une crise qui eût pu me rendre odieux ou ridicule, et j'allai m'enfermer dans ma chambre avec la bague, que je plaçai devant moi sur ma table, et que je contemplai avec Famère ironie qu'exigeait la circonstance.
Ce n'était pas une cornaline vulgaire, c'était une pierre dure fort jolie, veinée de nuances opaques et translucides. A force de les interroger, je sentis qu'elles s'étendaient autour de moi, qu'elles remplissaient ma petite chambre jusqu'au plafond et qu'elles m'enveloppaient comme un nuage. J'éprouvai d'abord une sensation pénible comme celle d'un évanouissement; mais peu à peu le nuage s'allégea, s'étendit sur un vaste espace et me transporta mollement sur la croupe arrondie d'une montagne, où tout à coup il se remplit au centre d'une vive irradiation d'or rouge qui me permit de voir Laura assise près de moi.
— Ami, me dit-elle en me parlant dans cette langue connue d'elle seule, qui avait le don de se
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révéler à moi subitement, ne crois pas un mot de ce que je t'ai dit devant notre oncle. C'est lui qui, voyant que nous nous aimions, et que tu étais encore trop jeune pour te marier, a imaginé cette fable pour t'empêcher de te distraire de tes études; mais, sois tranquille, je n'aime pas Walter, et je ne serai jamais qu'à toi.
— Âh! ma chère Laura! m'écriai-je, te voilà donc enfin redevenue brillante d'amour et de beauté, comme je t'ai vue dans l'améthyste 1 Oui, je crois, je sais que tu m'aimes, et que rien ne peut nous désunir. D'où vient donc que, dans notre famille, tu te montres toujours si incrédule ou si railleuse ?
— Je pourrais te demander aussi, répondit-elle, pourquoi, dans notre famille, je te vois laid, gauche, ridicule et mal vêtu, tandis que, dans le cristal, tu es beau comme un ange et drapé dans les couleurs de l' arc-en-ciel ; mais je ne te le demande pas, je le sais.
— Apprends-le-moi, Laura! Toi qui sais tout,
donne-moi le secret de te paraître à toute heure et partout tel que tu me vois ici.
— Il en est de cela, mon cher Alexis, comme de tous les secrets des sciences que vous appelez naturelles : celui qui les sait peut vous affirmer que les choses sont, et comment elles sont ; mais, quand il s'agit du pourquoi, chacun donne son opinion. Moi, je veux bien te dire la mienne sur l'étrange phénomène qui nous place ici vis-à-vis l'un de l'autre en pleine lumière, tandis que, dans le monde appelé le monde des faits, nous ne nous voyons plus qu'à travers les ombres de la vie relative; mais mon opinion ne sera rien autre chose que mon opinion, et, si je te la disais ailleurs qu'ici, tu me regarderais comme une insensée.
— Dis-la-moi, Laura; il me semble qu'ici nous sommes dans le monde du vrai, et qu'ailleurs tout est illusion et mensonge.
Alors, la belle Laura me parla ainsi :
— Tu n'ignores pas qu'il y a en chacun de eous qui habitons la terre deux manifestations très -distinctes en réalité, quoiqu'elles soient confuses dans
îa notion de notre vie terrestre. Si nous en croyons nos sens bornés et notre appréciation incomplète, nous n'avons qu'une âme, ou, pour parler comme Waiter, un certain animisme destiné à s'éteindre avec les fonctions de nos organes. Si, au contraire, nous nous élevons au-dessus de la sphère du positif et du palpable, un sens mystérieux, innomé, invincible, nous dit que notre moi n'est pas seulement dans nos organes, mais qu'il est lié d'une manière indissoluble à la vie universelle, et qu'il doit survivre intact à ce que nous appelons la mort. » Ce que je te rappelle ici n'est pas nouveau : sous toutes les formes religieuses ou métaphysiques, les hommes ont cru et croiront toujours à la persistance du moi; mais mon idée, à moi qui te parle dans la région de l'idéal, c'est que ce mot immortel n'est contenu que partiellement dans l'homme visible. L'homme visible n'est que le résultat d'une émanation de l'homme invisible, et celui-ci, la véritable unité de son âme, la face réelle, durable et divine de sa vie, lui demeure voilé.
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» Où est-elle et que fait-elle, cette fleur de l'esprit éternel, tandis que l'âme du corps accomplit sa pénible et austère existence d'un jour? Elle est
quelque part dans le temps et dans l'espace, puisque l'espace et le temps sont les conditions de toute vie. Dans le temps, si elle a précédé la vie humaine, et si elle doit lui survivre, elle l'accompagne et la surveille jusqu'à un certain point; mais elle n'est pas sous sa dépendance et ne compte pas ses jours et ses heures au même cadran. Dans l'espace, elle est certainement aussi dans une relation possible et fréquente avec le moi humain; mais elle n'en est pas l'esclave, et son expansion flotte dans une sphère dont l'homme ne connaît pas les bornes. M'as-tu compris?
— Il me semble que oui, lui répondis-je, et, pour résumer ta révélation de la façon la plus vulgaire, je dirais que nous avons deux âmes : l'une qui vit en nous et ne nous quitte pas, l'autre qui vit hors de nous et que nous ne connaissons pas. La première nous sert à vivre transitoirement, et s'éteint en apparence avec nous; la seconde nous