LA USA
sert à vivre éternellement, et se renouvelle sans cesse avec nous, ou plutôt c'est elle qui nous renouvelle, et qui fournit, sans s'épuiser jamais, à toutes les séries de nos existences successives.
— Que diable écris- tu là ? s'écria près de moi une voix âpre et discordante,
Le nuage s'envola, emportant avec lui la rayonnante figure de Laura, et je me retrouvai dans ma chambre, assis devant ma table, et traçant les dernières lignes que Walter lisait par-dessus mon épaule.
Gomme je le regardais avec stupéfaction, sans lui répondre :
— Depuis quand, ajouta-t-il, t'occupes-tu de billevesées philosophiques ? Si c'est avec ce nouveau genre d'hypothèses que tu prétends avancer dans la science pratique, je ne t'en fais pas mon compliment... Allons, laisse ce beau manuscrit, et viens prendre place au repas de mes fiançailles.
— Est-il possible, mon cher Walter, lui répondisse en me jetant dans ses bras, que, par amitié pour moi, tu te prêtes à une feinte indigne d'un
homme sérieux? Je sais fort bien que Laura ne t'aime pas, et que tu n'as jamais songé à être son mari.
— Laura t'a dit qu'elle ne m'aimait pas? repritil avec une tranquillité railleuse. C'est fort possible, et, quant à moi, si je songe à l'épouser, ce n'est pas depuis longtemps à coup sûr ; mais ton oncle a arrangé cela de longue main avec son beau-frère absent, et, Laura n'ayant pas dit non, j'ai dû consentir à dire oui..: Ne crois pas que je sois épris d'elle; je n'ai pas le temps, moi, de mettre mon imagination en travail pour découvir dans cette bonne petite personne des perfections fabuleuses. Elle ne me déplaît pas, et, comme elle est fort sensée, elle ne m'en demande pas davantage pour le moment. Plus tard, quand nous aurons vécu des années ensemble, et que nous aurons associé nos volontés pour bien mener notre ménage et bien élever nos enfants, je ne doute pas de la bonne et solide amitié que nous aurons l'un pour l'autre. Jusque-là, c'est du travail à mettre en commun avec l'idée du devoir et le sentiment des
égards réciproques. Tu peux donc me dire que Laura ne m'aime pas sans me surprendre et sans me blesser. Je serais même surpris qu'elle m'aimât, puisque je n'ai jamais songé à lui plaire, et je serais un peu inquiet de sa raison, si elle voyait en moi un Amadis. Vois donc, toi, les choses telles qu'elles sont, et sois sûr qu'elles sont telles qu'elles doivent être.
Je trouvai Laura parée pour le dîner ; elle avait une robe de taffetas blanc de perle à ornements de gaze rosée qui me rappela confusément le ton doux et chaud de la cornaline ; mais sa figure me sembla abattue et comme éteinte.
— Viens me donner confiance et courage, me dit-elle avec franchise en m' appelant à son côté. J'ai beaucoup pleuré aujourd'hui. Ce n'est pas que Walter me déplaise, ni que je sois fâchée de me marier. Je savais depuis longtemps qu'on me des tinait à lui, et je n'ai jamais eu l'intention de devenir vieille fille ; mais le moment venu de quitter sa famille et sa maison est toujours pénible. Sois gai popr m'aider à oublier un peu tout cela, ou parle-
moi raison pour que je redevienne gaie en croyant à l'avenir.
Combien le langage et la physionomie de Laura me parurent différents de ce qu'ils étaient dans le nuage émané de la cornaline î Elle était si vulgairement résignée à son sort, que je reconnus bien l'illusion de mon rêve ; mais, chose étrange, je ne sentis plus aucune douleur à l'idée qu'elle épousait réellement Walter. Je retrouvais le sentiment d'amitié que ses soins et sa bonté m'avaient inspiré, et je me réjouissais même à l'idée que j'allais vivre près d'elle, puisqu'elle quittait sa résidence et venait s'installer dans notre ville.
Le repas fut très-gai. Mon oncle en avait chargé Walter, qui, en homme positif, s'entendait à bien manger, et qui l'avait commandé à un des meilleurs cuisiniers de louage de Fischausen. Laura n'avait pas dédaigné de s'en occuper aussi, et la gouvernante l'avait rehaussé de quelques mets italiens de sa façon, fortement épicés et cuits dans un vin généreux. Walter mangea et but comme quatre. Mon oncle s'égaya même au dessert jusqu'à
faire quelques madrigaux galants à l'adresse de la gouvernante qui n'avait guère plus de quarantecinq ans, et il voulut ouvrir la danse avec elle lorsque les jeunes amies de Laura réclamèrent les violons.
Je valsais avec ma cousine. Tout d'un coup il me sembla que sa figure s'animait d'une beauté singulière et qu'elle me parlait avec feu dans le tourbillon rapide de la valse.
— Sortons d'ici, me disait-elle, on y étouffe; traversons ces glaces qui répercutent le feu des bougies dans un interminable lointain. Ne vois-tu pas que c'est l'image de l'infini, et que c'est la route qu'il nous faut prendre? Allons! un peu de courage, un élan, et nous serons bientôt dans le cristal.
Tandis que Laura me parlait ainsi, j'entendais la voix railleuse de Walter, qui me criait lorsque je passais près de lui :
— Hé! attention, toi! Pas si près des glaces! Veux-tu donc briser aussi celles-là? Ce garçon est
un véritable hanneton qui va donnant de la tête dans tout ce qui brille.
On servit le punch. Je m'en approchai un dtt derniers, et me trouvai assis près de Laura.
— Tiens, me dit-elle en m'offrant le nectar refroidi dans un beau gobelet de cristal de Bohême^ bois à ma santé, et montre-toi plus enjoué. Sais-tu bien que tu as l'air de t'ennuyer, et que ta figure distraite m'empêche de m'étourdir comme je le voudrais ?
— Gomment veux-tu que je sois gai, ma bonne Laura, quand je vâ)is que tu ne l'es pas? Tu n'aimes #a$ Walter; pourquoi se presser d'épouser sans amour, quand l'amour pourrait venir pour lui... wsl pour un autre?
— Il ne m'est pas permis, répondit-elle, d'en aimer un autre, puisque c'est lui que mon père à choisi. Tu ne sais pas tout ce qui s'est passé à propos de ce mariage. On t'a jugé trop jeune pour t'en faire part ; mais, pour moi qui siîis encore plus jeune que toi, tu n'es pas un enfent, et, puisse ûaas avons été élevés ensemble, je te dois la vérité.
» Nous étions d'abord destinés l'un à l'autre; mais tu t'es montré d'abord fort paresseux, ensuite fort pédant, et maintenant, malgré ta bonne volonté et ton intelligence, on ne sait pas bien encore à quelle carrière tu es propre. Je ne te dis pas cela pour te faire de la peine; je trouve, quant à moi, qu'il n'y a pas encore de temps perdu pour ton avenir. Tu t'instruis, tu es devenu laborieux et modeste. Tu pourras fort bien être un savant universel comme mon oncle, ou un savant spécial comme Walter; mais mon père, qui désire me Voir mariée quand il reviendra se fixer près de moi, a chargé mon oncle et ma cousine Lisbeth de me trouver un mari d'un âge assorti au mien, c'est-à-dire un peu plus âgé que toi et occupé d'études très-positives. Il met sur le compte de l'ignorance et de l'imagination les commencements malheureux de sa carrière commerciale, et il veut un gendre savant dans quelque industrie.
c A présent, mon père, las de voyages et d'aventures parait satisfait de sa position : il m'envoie une assez jolie somme pour ma dot; mais il n'a pas
es LAURA
voulu s'occuper de mon établissement. Il prétend qu'il est devenu trop étranger à nos usages, et que le choix fait par mes autres parents sera meilleur que celui qu'il pourrait faire lui-même ou seulement conseiller.
» Voilà donc les plans de ma pauvre mère renversés, car elle voulait nous unir; mais elle n'est plus, et il faut bien avouer que la combinaison actuelle assure mieux mon avenir et le tien. Tu ne désires certainement pas entrer si tôt en ménage, et tu n'as ni fortune ni état lucratif, puisque tu ne sais pas même encore quelle est ta vocation.
— Tu parles de tout cela bien à ton aise, répondisse. Il est possible qu'on me trouve, avec raison, un peu jeune pour me marier ; mais c'est un défaut dont on se corrige par la volonté. Si l'on ne m'eût pas laissé ignorer tout ce que tu me révèles, je n'aurais été ni paresseux ni pédant... Je ne me serais pas laissé entraîner par l'oncle Tungsténius dans l'examen d'hypothèses scientifiques que sa vie et la mienne ne suffiront pas à résoudre, et où d'ailleurs
L4-UEA «
je ne suis peut-être pas porté par un génie spécial et une passion enthousiaste. J'aurais écouté les conseils deWalter, j'aurais étudié la science pratique et l'art industriel : je me serais fait forgeron, mineur, potier, géomètre ou chimiste; mais il n'y a pas encore tant d'années perdues. Ce que mon oncle m'enseigne n'est pas inutile : toutes les sciences naturelles se tiennent étroitement, et la connaissance des terrains me conduit tout droit à la recherche et à l'exploitatation des minéraux utiles. Donne-moi deux ou trois ans, Laura, et j'aurai un état, je t'en réponds, je serai un homme positif. Ne peux-tu m'attendre un peu? es-tu si pressée de te marier? n'as-tu aucune amitié pour moi?
— Tu oublies, reprit Laura, une chose bien simple : c'est que, dans trois ans, j'aurai, aussi bien que toi, trois ans de plus, et que, par conséquent, il n'y aura jamais entre nous la distance d'âge exi gée par mon père.
Et, comme Laura disait cela en riant, je m'emportai contre elle en reproches.
— Tu ris, lui disais-je, et moi, je souffre; mais cela t'est bien égal, tu n'aimes ni Walter ni moi ; tu n'aimes que le mariage, l'idée de t' appeler madame et de porter des plumes sur ton chapeau. Est-ce que, si tu m'aimais, tu ne ferais pas un effort pour réagir contre la volonté d'un père qui n'est probablement pas sans entrailles, et qui tient moins à ses idées qu'a ton bonheur? Si tu m'aimais, est-ce que tu n'aurais pas compris que je t'aimais aussi, moi, et que ton mariage avec un autre me briserait le cœur? Tu pleures de quitter ta maison de campagne, et ta cousine Lisbeth, et ta gouvernante Loredana, et peut-être aussi ton jardin, ton chat et tes serins; mais pour moi tu n'as pas une larme, et tu me demandes de t'égayer pour que tu oublies tes petites habitudes où mon souvenir n'est absolument pour rien!
Et, comme je parlais ainsi avec dépit, en retournant dans ma main crispée mon verre vide, car je n'osais regarder Laura dans la crainte de la voir irritée contre moi, je vis tout à coup sa figure se refléter dans une des facettes du cristal de Bohême.
Elle souriait, elle était merveilleusement belle, et j'entendis qu'elle me disait :
— Sois donc tranquille, grand enfant ! Ne t'ai-je pas dit que je t'aime? Ne sais-tu pas que notre vie terrestre n'est qu'une vaine fantasmagorie, et que nous sommes à jamais unis dans le monde transparent et radieux de l'idéal? Ne vois- tu pas que le moi terrestre de Walter est obscurci par les acres vapeurs de la houille, que ce malheureux n'a au cun souvenir, aucun pressentiment de sa vie éternelle, et que, tandis que je me plais sur les hauteurs sereines où la lumière du prisme rayonne des feux les plus purs, ils ne songe qu'à s'enfouir dans les opaques ténèbres de la stupide anthracite ou dans les sourdes cavernes où la galène opprime de son poids effroyable tout germe de vitalité, tout essor vers le soleil? Non, non, Walter n'épousera en cette vie que l'abîme, et moi, fille du ciel, j'appartiens au monde de la couleur et de la forme; il me faut les palais dont les murs resplendissent et dont les aiguilles chatoient dans l'air libre et l'éclat du jour»
Je sens autour de moi le vol incessant et j'entends
îe battement harmonieux des ailes de ma véritable âme, toujours emportée vers les hauteurs; mon moi humain ne saurait accepter l'esclavage d'un hymen contraire à mes véritables destinées.
Walter m'arracha aux délices de cette vision, en me reprochant d'être ivre et de contempler ma pro pre image dans le cristal enfumé de mon verre, Laura n'était plus à mes côtés. J'ignore depuis combien d'instants elle était partie; mais, jusqu'à celui où Walter vint me parler, j'avais vu distinctement sa charmante image dans le cristal. J'essayai d'y voir celle de Walter; je reconnus avec terreur qu'elle ne s'y dessinait pas, et que cette substance limpide repoussait le reflet de mon ami comme si son approche l'eût changée en un bloc de charbon.
La soirée s'avançait, Laura s'était remise à danser avec une sorte de frénésie, comme si sa légèreté de caractère eût voulu protester contre les révélations de son être idéal. Je me sentis très-fatigué du bruit de cette petite fête, et je me retirai sans qu'on y prît garde. Je demeurais toujours dans sine partie de l'établissement séparée du logement
démon oncle parle jardin botanique; mais, comme j'étais passé aide-conservateur du musée à la place de Walter, monté en grade, et que j'exerçais une jalouse surveillance sur les richesses scientifiques confiées à ma garde, je pris le chemin de la galerie minéralogique pour regagner mon domicile.
Je me dirigeais le long des vitrines, promenant la clarté de ma bougie sur les casiers, sans regarder devant moi, lorsque je me heurtai presque contre un personnage bizarre et de qui la présence en ce lieu, dont j'avais seul les elefe, ne laissa pas que de m' étonner beaucoup.
— Qui êtes-vous ? lui dis-je en lui portant ma lanterne près du visage et en lui parlant d'un ton de menace. Que venez-vous faire ici, et par où vous êtes-vous introduit?
— Apaisez cette grande colère, me répondit le bizarre inconnu, et sachez qu'étant de la maison, j'en connais les aitres.
— Vous n'êtes pas de la maison, puisque j'en suis, moi, et que je ne vous connais pas. Vous allez
me suivre chez mon oncle Tungsténius pour vous expliquer.
— Alors, mon petit Alexis, reprit l'inconnu, car ce ne peut être que toi qui me parles, tu me prends pour un voleur!... Sache que tu te trompes considérablement, vu que les plus beaux échantillons de cette collection ont été fournis par moi, la plupart à titre de don gratuit. Certes, ton oncle Tungsténius me connaît, et nous irons le voir tout à l'heure; mais, auparavant, je veux causer avec toi et te demander quelques renseignements.
— Je vous déclare, repris-je, qu'il n'en sera pas ainsi. Vous ne m'inspirez aucune confiance malgré la richesse de votre costume persan, et je ne sais ce que signifie un déguisement de ce genre sur le corps d'un homme qui parle ma langue sans aucune espèce d'accent étranger. Vous voulez certainement endormir mes soupçons en feignant de me connaître, et vous croyez m'échapper sans que je m'assure...
— Je crois, le ciel me protège, que tu comptes m'arrèter et me fouiller! répliqua l'étranger en me
regardant avec dédain. Ferveur de novice, mon petit ami ! C'est fort bien vu de prendre à cœur les devoirs de son emploi ; mais il faut savoir à qui on s'adresse.
En parlant ainsi, il me saisit par le cou avec une main de fer, sans me serrer plus qu'il n'était nécessaire pour m'empêcher de crier et de me débattre; il me fit sortir de la galerie, dont je trouvai les portes ouvertes, et il me conduisit jusque dans le jardin sans me lâcher.
Là, il me fit asseoir sur un banc et s'assit à mes côtés en me disant avec un rire aussi étrange que sa figure, son habit et ses manières :
— Ah çà! fais-moi le plaisir de me reconnaître et de demander pardon à ton oncle Nasias de l'avoir pris pour un crocheteur de portes. Reconnais en moi l' ex-mari de ta tante Gertrude et le père de Laura.
— Vous! m'écriai-je., vous!
— Nasias est mon nom à l'étranger, répondit-il. J'arrive du fond de l'Asie, où j'ai fait, grâce à Dieu, d'assez bonnes affaires et d'assez précieuses décou-
vertes. Apprends que je suis domicilié maintenant à la cour de Perse, où le souverain me traite avec la plus grande considération à cause de certaines raretés que je lui ai procurées, et que, si je me dérange de mes grandes occupations pour venir ici, ce n'est pas dans l'intention de dérober à votre petit musée quelques misérables gemmes dont le moindre rajah de l'Inde ne voudrait pas pour orner les doigts de pied ou le nez de ses esclaves. Laissons cela, et dis-moi si ma fille est mariée.
— Elle ne l'est pas, répondis-je avec impétuosité, et elle ne le sera pas encore, si vous consultez sa véritable inclination.
Mon oncle Nasias prit ma lanterne, qu'il avait posée près de nous sur le banc, et me la porta au visage comme j'avais fait envers lui quelques instants auparavant. Sa figure n'était pas précisément menaçante comme avait été la mienne; elle était plutôt railleuse, mais avec une expression d'ironie glacée, implacable, navrante. Comme il me contemplait à son aise, j'eus dans mon angoisse le loisir de l'examiner aussi.
LÀTJRA 74
Dans mes souvenirs d'enfance, le père de Laura était un homme gras, blond, vermeil, d'une figure douce et riante; celui que j'avais devant les yeux était maigre, olivâtre, d'un type à la fois énergique et rusé. Il portait sous le menton une petite barbe très-noire qui ressemblait assez à celle d'une chèvre, et ses yeux avaient acquis une expression satanique. Il était coiffé d'un haut bonnet de fine fourrure d'un noir de jais et vêtu d'une robe chamarrée d'or et de broderies d'une richesse incomparable. Un magnifique cachemire de l'Inde ceignait sa taille, et un yatagan couvert de pierreries étincelait à son côté. Je ne sais si le soleil de l'Orient? les grandes fatigues des voyages, l'habitude des grands périls et la nécessité d'une vie mêlée de ruse et d'audace l'avaient transformé à ce point, ou si mes souvenirs étaient complètement infidèles : il m'était impossible de le reconnaître, et je restais dans le doute si je ne me trouvais pas aux prises aA§ec un imposteur effronté.
Ce soupçon me donna la force de soutenir sonr regard acéré avec une fierté dont il se montra tout
à coup satisfait. Il reposa la lanterne sur le banc et me dit d'un ton calme :
— Je vois que tu es un honnête garçon et que tu n'as jamais cherché à séduire ma fille. Je vois aussi que tu e$ un naïf, un sentimental, et que, si tu l'aimes, ce n'est point par ambition ; mais, d'après tes paroles, tu es amoureux et tu voudrais bien me voir rompre le mariage auquel j'ai consenti pour elle. Mets-toi bien dans l'esprit, mon cher nevegs que, si je le rompais, ce ne serait pas à ton profit, car tu n'es qu'un enfant, et je ne trouve dans ta figure aucune énergie spéciale qmi promette une destinée brillante. Réponds-moi donc avec désintéressement, tu n'as rien de mieux à faire, et avec sincérité, puisque le hasard t'a fait naître honnête homme : qu'est-ce que ce Walter dont mon beaufrère Tungsténius et sa Cousine Lisbeth m'ont écrit un si grand éloge?
— Walter, répondis-je sans hésiter, est le plus digne garçon du monde. Il est franc, loyal et d'une conduite irréprochable. Il a de l'intelligence, du savoir et l'ambition de se distinguer dans la science pratique.
— Et il a une profession?
— Il va en avoir une dans six mois.
— Fort bien, répliqua mon oncle Nasias, c'est le gendre qui me convient ; mais il aura la bonté d'attendre qu'il ait réellement le titre de son emploi. Je ne suis pas homme à changer d'idée, et je vais sur-le-champ le lui déclarer tout en faisant connaissance avec lui* Quant à toi, dépêche-toi d'oublieï Laura, et, si tu veux devenir en peu de temps hardi, intelligent, riche et actif, apprête-toi à me suivre. Je repars dans quelques jours, et il ne tient qu'à toi que je t'emmène. Allons maintenant voir &i la iamille me reconnaîtra et me fera un meilleur accueil que le tien.
Je ne me sentis pas le courage de le suivre. J'étais brisé par la fatigue. Mon oncle Nasias était loin de m'être sympathique etn'annonçaitpoint devoir être favorable à mes espérances ; mais le mariage de îi&*ra était retardé, et il me semblait qu'en six mois, d'immenses événements pouvaient âftfirfènir et changer la face des chofees.
Quand je m'éveillai-, aux premières Juws -du
74 tAURA
jour, je fus surpris de voir Nasi as dans ma chambre, étendu dans mon vieux fauteuil de cuir, et si profondément endormi, que j'eus le loisir de faire ma toilette avant qu'il eût ouvert les yeux, il était tellement immobile et livide dans le crépuscule du matin, que, si je l'eusse vu pour la première fois ainsi, il m'eût effrayé comme un spectre. Je m'approchai de lui et le touchai. ïl était singulièrement froid, mais il respirait très-régulièrement et d'une façon si paisible, que sa figure inquiétante en était toute modifiée, il paraissait ainsi le plus calme dse trépassés et sa laideur étrange avait fait place à une étrange beauté.
Je me disposais à sortir sans bruit pour aller vaquer à mes occupations, lorsqu'il s'éveilla de luimême et me regarda sans hostilité ni dédain.
— Tu es surpris, me dit-il, de me voir dans ta chambre ; mais sache que, depuis plus de dix ans, je ne me suis pas étendu dans un lit. Cette manière de cfermir me serait insupportable. C'est tout au plus si, de temps à autre, en mes jour3 de paresse, je me couche dans un hamac de soie.
LÀUEA 75
En outre, habitué à une escorte, je n'aime pas à dormir seul. J'ai trouvé hier au soir la porte de ta chambre entr' ouverte, et, au lieu d'aller m' étouffer dans i'édredon que Laura m'avait fait préparer en plein été, je suis entré chez toi, et j'ai pris possession de ce fauteuil de cuir qui me convient beaucoup. Tu ronfles un peu fort, mais j'ai cru dormi* au rugissement des lions qui rôdaient autour de mes bivacs, et tu m'as rappelé des nuits d'émotions assez agréables.
— Je suis heureux, mon oncle, lui répondis-je, que mon fauteuil et mon ronflement vous agréent, et je vous prie d'en disposer aussi souvent qu'il vous plaira.
— Je veux te rendre ta politesse, reprit-il; viens maintenant dans ma chambre, j'ai à te parler.
Quand nous fûmes dans l'appartement que l'oncle Tungsténius lui avait fait préparer, et qui était le plus beau de l'établissement, il me montra son bagage dont l'exiguïté me surprit. Le tout consistait en une robe et un bonnet de rechange avec une petite Gaisse de linge de corps en foulard
jaune, et une cassette de bronze encore plus petite.
— Voilà, me dit-il, la manière de voyager sans embarras d'un bout à l'autre de notre planète, et, quand tu auras adopté mes habitudes, tu verras qu'elles sont excellentes. Il faudra commencer par maigrir et par perdre les roses criardes de ton teint germanique, et, pour cela, il n'est pas de meilleur régime que de manger peu, de dormir tout habillé sur le premier siège venu, et de ne jamais s'arrêter plus de trois jours sous le même toit; mais, avant de me charger de ton sort, ce qui n'est pas une médiocre faveur à te faire, je veux quelques explications sincères, et tu vas me répondre comme si tu étais devant...
— Devant qui, mon cher oncle?
— Devant le diable prêt à te rompre les os en ©as de mensonge, répondit-il en reprenant son sourire méchant et son regard infernal.
— le n'ai pas l'habitude de- mentir, lui dis-je; je suis un honnête homme, et je ne fais pas de serments.
r— Très-lyen; alors?, réponds! Qu'est-qp que eette
LÀURA 77
histoire de vitrine cassée, d'hallucination, de voyage dans le cristal, dont mon beau-frère, durant ta maladie d'il y a deux ans, m'avait écrit quelque chose d'assez embrouillé que je me suis fait raconter hier soir par Laura? Est-il vrai que tu aies voulu entrer par la pensée dans une géode tapissée de cristaux d'améthyste, que tu aies cru y entrer réellement, et que tu y aies vu la figure de ma fille?
— Tout cela est malheureusement vrai, répondis-je. J'ai eu une vision extraordinaire, j'ai brisé une vitrine, je me suis fait une blessure à la tête, j'ai eu la fièvre, j'ai raconté mon rêve avec la conviction qu'il m'avait laissée, et, pendant quelque temps, on m'a cru fou. Pourtant, mon oncle, je ne le suis pas; je suis guéri, je me porte bien, je travaille à la satisfaction de mes professeurs, je n'ai point une conduite extravagante, et rien ne m'eût rendu indigne d'être l'époux de Laura, si vous n'eussiez donné l'autorisation de l'engager à un autre qui désire médiocrement sa main, tandis que moi...
— Il ne s'agit pas de Laura, dit l'oncle Nasias
7g L'ÀUBA*
avec un geste d'impatience; il s'agit de ce que tu as vu dans le cristal. Je veux le savoir.
— Yous voulez m'humilier, je le vois bien, me faire dire que je n'ai pas ma raison, afin de me prouver ensuite par mes propres aveux que je ne peux pas épouser Laura...
— - Encore Laura? s'écria Nasias en colère. Vous m'ennuyez avec vos niaiseries f Je vous parle de choses sérieuses, il faut me répondre. Qu'avez-vous vu dans le cristal?
— - Puisque vous le prenez ainsi, lui dis-je, irrité à mon tour, ce que j'ai vu dans le cristal est plus beau que ce que vous avez vu et verrez jamais dans le cours de vos voyages. Vous voilà bien fier et bien impérieux, parce que vous avez visité peutêtre l'Océanie ou franchi l'Himalaya. Jeux d'enfant, mon cher oncle ! joujoux de Nuremberg en comparaison du monde sublime et mystérieux que j'ai vu comme je vous vois, et que j'ai parcouru, moi qui vous parle!
— A la bonne heure, voilà comment il faut parler! reprit mon oncle, dont la figure courroucée
LAURA 7f
était redevenue suave et caressante. Allons, raconte, mon cher Alexis ; je t' écoute.
Surpris de l'intérêt qu'il prenait à mon aventure, et au risque d'être engagé par lui dans un piège, je cédai au plaisir de raconter ce qui avait laissé en moi un souvenir si cher et si précis, ce que personne encore n'avait daigné écouter sérieusement. Je dois dire que j'eus, cette fois, un auditeur incomparable. Ses yeux brillaient comme deux diamants noirs, sa bouche entr'ouverte semblait boire avidement chacune de mes paroles; il bondissait avec enthousiasme, m'interrompait par des cris de joie qui ressemblaient à des rugissements, se tordait comme une couleuvre avec des éclats de rire convulsifs, et, quand j'eus fini, il me fit recommencer et nommer chaque station de mon voyage, chaque aspect du pays fantastique, en me demandant la distance relative, l'étendue, la hauteur, l'orientation de chaque montagne et de chaque vallée, comme s'il se fût agi d'une contrée réelle, et possible à parcourir autrement que sur les ailes de l'imagination.
80 LAUBA.
Quand il eut cessé de s'écrier et que je crus pouvoir lui parler raison :
— Mon cher oncle, repris-je, vous me faites l'effet d'un esprit bien exalté, permettez-moi de vous le dire. Que ce pays existe quelque part dans l'univers, je ne peux pas en douter puisque je l'ai vu et que je peux le décrire; mais qu'il soit utile de le chercher sur notre planète, voilà ce que je ne saurais croire. Nous n'avons donc pas à en trouver le chemin ailleurs que dans les facultés divinatoires de notre esprit et dans l'espérance de l'habiter un jour, si notre âme est aussi pure que le diamant, emblème de sa nature incorruptible.
— Mon cher enfant, répondit l'oncle Nasias, tu ne sais de quoi tu parles. Tu as eu une révélation, et tu ne la comprends pas. Tu ne t'es pas dit que notre petit globe était une grosse géode dont notre écorce terrestre est la gangue et dont l'intérieur est tapissé de cristallisations admirables, gigantesques, eu égard à ces petites aspérités de la surface que nous appelons des montagnes, et qui ne forment pas plus de saillies relatives que n'en offrent
LAUBA 8i
les rugosités d'une peau d'orange par rapport à la grosseur d'une citrouille. C'est ce monde que nous appelons souterrain qui est le véritable monde de la splendeur; or, il existe certainement une vaste partie de la surface encore inconnue à l'homme, où quelque déchirure ou déclivité profonde lui permettrait de descendre jusqu'à la région des gemmes et de contempler à ciel ouvert les merveilles que tu as vues en rêve. Voilà, mon cher neveu, l'unique rêve de ma vie, à moi, l'unique but de mes longs et pénibles voyages. J'ai la conviction que cette déchirure ou plutôt cette crevasse volcanique dont je te parle existe aux pôles, qu'elle est régulière et offre la forme d'un cratère de quelques centaines de lieues de diamètre et de quelques dizaines de lieues de profondeur, enfin que l'éclat des amas de gemmes apparentes au fond de ce bassin est l'unique cause des aurores boréales, ainsi que ton rêve te l'a bien clairement démontré.
— Ce que vous dites là, mon cher oncle, n'est fondé sur aucune saine notion géologique. Mon
rêve m'a présenté en grand des formes connues,
83 1AITR.A
des formes que les échantillons minéralogiques mettaient en petit sous mes yeux. De là l'espèce de logique qui m'a conduit dans le monde enchanté du système cristallo-géodique. Mais que savonsnous de la conformation intérieure de notre planète? Nous sommes aussi certains que possible d'une seule chose : c'est qu'à trente ou trente-trois kilomètres de profondeur, la chaleur est si intense que les minéraux n'y peuvent exister qu'à l'état fusible. Gomment, à supposer qu'on pût y descendre, serait-il donc possible à l'homme de n'être pas calciné en route, état qui, vous en conviendrez, n'est pas favorable à l'exercice de ses facultés d'observation? Quant aux aurores boréales...
— Tu es un écolier qui veut faire l'esprit fort, reprit mon oncle. Je te pardonne cela, c'est ainsi qu'on vous instruit, et je sais d'ailleurs que le fameux Tungsténius prétend tout expliquer sans tenir compte des instincts mystérieux qui sont plus puissants chez certains hommes que ces facultés d'observation trompeuse dont ton oncle est si vain. Sépare-toi dès aujourd'hui des arides dissertations
tAUEA 85
de mon beau- frère, et n'écoute que moi, si tu veux t'élever au-dessus d'un vulgaire pédantisme. Tu es un voyant naturel, ne torture pas ton esprit pour le rendre aveugle.
j> Sache que je suis un voyant, moi aussi, et que, devant les sublimes clartés de mon imagination, je me soucie fort peu de vos petites hypothèses scientifiques. Des hypothèses, des analogies, des inductions, la belle affaire ! Je vous en ferai par milliers, moi, des hypothèses, et toutes bonnes, bien que se contredisant les unes les autres.
» Voyons ! que signifient votre intensité du calorique et vos matières minéralogiques en fusion à trente-trois kilomètres de profondeur? Vous procédez du connu à l'inconnu, et vous croyez saisir ainsi la clef de tous les mystères. Vous savez qu'à la profondeur de quarante mètres la chaleur est de onze degrés, et qu'elle augmente d'un degré centigrade par trente-trois mètres. Vous faites un calcul, et vous raisonnez sur ce qui se passe à deux ou trois mille kilomètres plus bas, sans songer que eette chaleur constatée par vous n'est peut-être
8& LAURa.
due qu'à la rareté de l'air au fond d'un puits, tandis que, dans les grandes dislocations intérieures qui vous sont inconnues, circulent peut-être des masses d'air, des ouragans considérables qui ont? depuis des milliers de siècles, alimenté certains foyers volcaniques, lorsque sur d'autres points ils avaient, avec l'aide des eaux, éteint à jamais l'énergie du prétendu foyer central. Vous savez, d'ailleurs, que cette chaleur centrale n'est en rien nécessaire à l'existence terrestre, puisque toute vie à la surface est l'œuvre exclusive du soleil. Donc, votre noyau en fusion est une pure hypothèse dont je ne m'embarrasse guère, et que, d'ailleurs, je paralyse localement, dans la supposition d'une ouverture vers les pôles. Pourquoi, si les pôles sont nécessairement aplatis en raison de la force centripète qui agit sur eux d'une manière continue, ne seraient-ils pas creusés plus profondément qu'on ne le suppose par la réaction de la force centrifuge agissant toujours vers l'équateur? Et si les pôles sont creusés jusqu'à la profondeur de trente-trois kilomètres, ce qui est en réalité une
misère, comment la chaleur y subsisterait-elle depuis le temps que le fond de cet abîme est en contact avec le climat glacé de la région qu'il occupe?
— Permettez, mon oncle; vous parlez de climat glacé aux pôles. Vous n'ignorez pas que l'on croit aujourd'hui à l'existence d'une mer libre au pôle nord. Les voyageurs qui ont pu en approcher y ont vu flotter des brumes et voler des oiseaux, indices certains d'une masse d'eau dégagée des glaces, et jouissant par conséquent d'une température supportable. Donc, s'il y a là une profondeur notable, il y a nécessairement une mer, et, s'il y a une mer ou seulement un lac, il n'y a pas de cratère où l'on puisse descendre, et votre hypothèse, car c'en est une bien plus hasardée que toutes celles de la science, tombe dans l'eau, c'est le cas de le dire.
— Mais, imbécile que tu es, reprit avec une colère brutale l'oncle Nasias, tout bassin maritime est un cratère, je ne dis pas volcanique, mais un cratère, une coupe d'origine ignée, et, si tu crois à l'existence d'une mer polaire, tu m'accordes la
88 LAUEA
nécessité d'une immense excavation pour la con* tenir. Reste à savoir si cette excavation est vide oi; remplie d'eau. Moi, je dis qu'elle est vide, parce qu'un foyer d'expansion quelconque la vide sans cesse, et qu'elle donne passage aux phénomènes électriques des aurores boréales, phénomènes dont je sais bien que tu voulais me parler. J'admets qu'elle exhale une douce chaleur, car je t'accorde, si tu y tiens absolument, un noyau igné situé au centre, et très-loin de la cristallisation géodique à laquelle je me flatte de parvenir. Oui, je m'en flatte, et je le veux î J'ai assez parcouru le monde équatorial pour être bien certain que la surface terrestre est très-pauvre en gemmes, même dans ces contrées relativement riches, et ma résolution est prise d'aller explorer celles où la force centripète retient et concentre leurs incommensurables gisements, tandis que la force centrifuge ne fait que repousser vers i'équateur de misérables débris arrachés aux flancs appauvris de la planète, comme ces esquilles d'os brisés que rejettent les blessures tuméfiées de l'homme.
tATJRA 87
J'avoue que mon oncle Nasias me parut complètement fGU, et que, craignant de le voir entrer dans quelque accès de fureur, je n'osai plus le contredire.
— Expliquez-moi donc, lui dis-je, pour changer un peu la marche de la conversation, quel intérêt si puissant, quelle curiosité si ardente vous poussent à la recherche de ces gisements de gemmes que je ne veux pas qualifier d'imaginaires, mais que vous me permettrez de croire difficiles à atteindre.
— Tu le demandes î s'écria-t-il avec véhémence. Ahl c'est que tu ne connais ni ma volonté, ni mon intelligence, ni mon ambition; c'est que tu ignores par quelles spéculations patientes et obstinées j'ai pu m'enrichir assez pour entreprendre des choses immenses. Je vais te l'apprendre. Tu sais que je suis parti, il y a quinze ans, comme commis d'une maison qui faisait îe commerce de la bijouterie de pacotille avec les naïves populations de l'Orient. Nos élégantes montures en chrysocale et la taille chatoyante de nos petits morceaux de
verre charmaient les yeux des femmes et des guerriers demi-sauvages qui m'apportaient en échange d'antiques bijoux d'une valeur incontestable et de véritables pierres fines d'un très grand prix.
— Permettez-moi de vous dire, mon cher oncle, que ce commerce-là...
— Le commerce est le commerce, reprit mon oncle sans me donner le temps, d'exprimer ma pensée, et les braves gens à qui j'avais affaire croyaient fermement de leur côté me prendre pour dupe. En de certaines localités où les gemmes se trouvent, ils pensaient, en me donnant un caillou ramassé sous leurs pieds, se moquer de moi, bien plus que je ne me moquais réellement d'eux en leur donnant, en échange d'une gemme qui ne leur coûtait rien, un produit de notre industrie européenne qui, en somme, valait quelque chose. Ils s'étonnaient même de ma libéralité, et, quand je la voyais sur le point de leur devenir suspecte, je jouais la folie, la superstition ou la poltronnerie; mais je passe rapidement sur ces détails. II te suffira de savoir que, du petit peuple, je passai
LAUEA 89
assez vite aux petits souverains, et que mes cristaux montés en cuivre leur tournèrent également la tête.
» De succès en succès et d'échanges en échanges, j'arrivai à posséder des gemmes d'une grande valeur et à pouvoir m'adresser aux riches des contrées civilisées. Alors, je rendis à ma maison de commerce bon compte de ma mission; je lui assurai d'utiles relations avec des peuples barbares que j'avais visités, et, sans cesser de lui être utile, je me créai pour mon compte une autre industrie qui fut de vendre ou de troquer de véritables pierres précieuses. A ce métier, je suis devenu un savant lapidaire et un brocanteur habile; j'ai fait ma fortune.
» Je pourrais donc me reposer désormais, avoir un palais à Ispahan ou à Golconde, une villa au pied du Vésuve, ou un château. féodal sur le Rhin, et manger mes rentes d'une façon princiére sans m'inquiéter du pôle nord ou sud, et sans m'occuper de ce qui se passe dans ta cervelle; mais je ne suis pas l'homme du repos et de l'insouciance : la
«D Î.ÀÏÏRA.
preuve, c'est qu'en apprenant ta vision, j'ai résolu de tout quitter, au risque d'encourir la disgrâce du schah de Perse, pour venir ici t'interroger.
— Et aussi pour vous occuper du mariage de votre fille t
— Le mariage de ma fille est un détail. Je n'ai jamais vu ma fille dans le cristal, et je t'y ai vu, toi.
— Moi? vous m'y avez vu? Vous y voyez donc aussi ?
— Belle demande! sans cela, croirais-je à ta vision? Le cristal, vois-tu, et par cristal j'entends toute substance minéralogique bien et dûment cristallisée, n?est pas ce que pense le vulgaire; c'est un miroir mystérieux qui, à un moment donné, a reçu l'empreinte et reflété l'image d'un grand spectacle. Ce spectacle fut celui de la vitrification de notre planète. Dites cristallisation si vous voulez, ce m'est tout un. La cristallisation est, selon vous, l'action par laquelle les molécules intégrantes d'un minéral se réunissent après avoir été dissoutes dans un fluide? Que ce fluide soit
LAUEA 9*
brûlant ou glacé*, peu m'importe, et je déclare qu'à l'égard des substances primitives vous n'en savez pas plus long que moi. Moi, j'admets l'ignition du monde primitif; mais, si je t'accorde l'existence d'un foyer encore actif, je déclare qu'il brûle au centre d'un diamant qui est le noyau de la planète.
» Or, entre cette gemme colossale et la croûte des granits qui lui servent de gangue, s'ouvrent des galeries, des grottes, des intervalles immenses. C'est l'action d'un retrait qui a laissé certainement de grands vides, et ces vides, quand le calme s'y est rétabli, se sont remplis des gemmes les plus admirables et les plus précieuses. C'est là que le rubis, le sapbir, le béril, et toutes ces riches cristallisations de la silice combinée avec l'alumine, c'est-à-dire tout bonnement du sable avec l'argile, se dressent en piliers gigantesques ou descendent des voûtes en aiguilles formidables. C'est là que la moindre pierrerie dépasse la dimension des pyramides de l'Egypte, et celui qui verra ce spectacle sera le plus fortuné des lapidaires et le plus
illustre des naturalistes. Or donc, ce monde cristallin, je l'ai vu dans une parcelle échappée du trésor, dans une gemme merveilleuse qui m'a montré ton image en même temps que la mienne, de même que tu as vu celle de Laura et la tienne propre dans une autre gemme. Ceci est une révélation d'un ordre extra-scientifique qui n'est pas donnée à tout le monde, et dont j'entends profiter.
» Il est évident pour moi que nous possédons tous deux un certain sens divinatoire qui nous vient de Dieu ou du diable, peu importe, et qui nous pousse irrésistiblement à la découverte et à la conquête du monde sous-terrestre. Ton rêve, plus complet et plus lucide que les miens, précise admirablement ce que j'avais pressenti : c'est que la porte du souterrain enchanté est aux pôles, et, comme le pôle nord est le moins inaccessible, c'est vers celui-là qu'il faut nous diriger au plus vite...
-*• Permettez-moi de respirer, mon cher oncle, m'écriai-je à bout de patience et de politesse. Ou
vous vous moquez de moi, ou vous mêlez à quelques notions scientifiques très-incomplètes les chimères puériles d'un cerveau malade.
Nasias n'éclata point comme je m'y attendais. Sa conviction était si entière, qu'il se contenta, cette fois, de rh J de mon incrédulité.
— Il faut en finir, dit-il, il faut que je constate un fait. Ou tu vois dans le cristal, ou tu n'y vois pas; ou ton sens idéal subsiste en dépit des sottises de ton éducation matérialiste, ou ces sottises l'ont éteint en toi par ta faute. Dans ce dernier cas je t'abandonne à ta misérable destinée. Apprête-toi donc à subir une épreuve décisive.
— Mo» oncle., répondis-je avec fermeté, il n est pas besoin d'épreuve. Je ne vois pas, je n'ai jamais vu dans le cristal. J'ai rêvé que j'y voyais la représentation de mes fantaisies. C'est une maladie que f ai eue, et que je n'ai plus, je le sens, du moment q«ie vous voulez me démontrer l'évidence de ces vains San tomes. Je tous remercie de la leçon que vous avez bien voulu me donner, et je vous jure qu'elle me profitera. Permettez-moi d'aller tr*-
94 LÀURÀ
vailler et de ne jamais reprendre un entretien qui me deviendrait trop pénible.
— Tu n'échapperas pas à mon investigation, s'écria Nasias en me regardant avec ironie essayer d'ouvrir sa porte, dont il avait préalablement, et «ans que j'y fisse attention, retiré la clef. Je ne me paye pas de défaites, et je ne suis pas venu du fond de la Perse pour m'en aller sans rien savoir. N'essaye pas de te soustraire à mon examen, c'est fort inutile.
— Qu'exigez-vous donc, et quel secret prétendezvous m' arracher?
— J'exige une chose fort simple : c'est que tu regardes l'objet contenu dans cette petite boîte.
Il ouvrit alors avec une petite clef qu'il portait sur lui le coffret de bronze que j'avais déjà remarqué, et il plaça devant mes yeux un diamant d'une blancheur, d'une pureté, d'une grosseur si prodigieuses, qu'il me fut impossible d'en soutenir l'éclat. Iî me sembla que le soleil levant entrait dans la chambre par la fenêtre et venait se concentrer dans ce brillant avec toute la puissance de son
LAUBA. *3
rayonnement matinal. Je fermai les yeux, mais ce fut inutile. Une flamme rouge remplissait mes pupilles, une sensation de chaleur insupportable pénétrait jusque dans l'intérieur de mon crâne. Je tombai comme foudroyé, et j'ignore si je perdis connaissance, ou si je vis dans le reflet de cette gemme embrasée quelque chose dont je fusse ca» pable de rendre compte...
Il y a une grande lacune à cet endroit dans ma mémoire. Il m'est impossible d'expliquer l'iôfluence qu'à partir de cet événement mystérieux Nasias exerça sur moi. Je ne fis plus, à ce qu'il faut croire, aucune objection à son étrange utopie, et ses fantasques aperçus géologiques m'apparurent sans doute comme des vérités d'un ordre supérieur qu'il ne m'était plus permis de discuter. Décidé à le suivre aux limites du monde, j'obtins seulement de lui qu'il imposerait à mon oncle Tungsténius l'obligation de ne pas disposer de la main de Laura avant notre retour et, de mon côté, je m'engageai à ne confier à personne, soit au moment des adieux, soit par lettres subséquentes, le
but du gigantesque voyage que nous allions entreprendre.
Voilà, du moins je le présume, ce qui se passa entre mon oncle Nasias et moi ; car, je le répète, tout est confus pour moi dans la journée qui s'écoula entre la scène que je viens de rapporter et notre départ. Je crois me rappeler que je passai cette journée couché sur mon lit et anéanti par la fatigue, que, le lendemain, à la pointe du jour, Nasias m'éveilla, me posa sûr le front je ne sais quelle amulette invisible qui me rendit spontanément mes forces, et que nous quittâmes la ville sans prévenir personne et sans emporter les souhaits et les bénédictions de la famille, enfin que nous gagnâmes rapidement le port de Kiel, où nous attendait un navire appartenant à mon onclt et tout équipé en vue d'un voyage au long cours dans les mers polaires.
Je ne dirai rien de notre traversée atlantique. J'ai tout lieu de croire qu'elle fut heureuse et rapide; mais rien ne put distraire mon attention absorbée, concentrée pour ainsi dire dans une seule pensée, celle de complaire à Nasias et de mériter la main de sa fille.
Quant au monde cristallin, j'y songeais fort peu de moi-même. Mon esprit, paralysé à l'endroit du raisonnement, n'essayait pas la moindre objection ©ontre les certitudes que mon oncle développait devant moi avec une singulière énergie et un entkousiasme toujours croissant. Ses ardentes suppositions m'amusaient comme des contes de fées, à ce poiat que je ne distinguais pas toujours les résultats de son imagination d'une réalité qui s« serait déjà produite autour de moi; cependant, nos entretiens à ce sujet amenaient toujours chez moi
un état singulier de fatigue intellectuelle et physique, et je me trouvais toujours étendu sur mon lit dans ma cabine, sortant d'un profond sommeil dont il m'était impossible de déterminer la durée et de me retracer les songes fugitifs. J'aurais pu soupçonner mon oncle de mêler à ma boisson quelque drogue mystérieuse qui mettait ma volonté et ma raison en son pouvoir de la manière la plus absolue; mais je n'avais pas même l'énergie du soupçon. La disposition de confiance et de crédulité enfantine où je me trouvais avait son charme inexprimable, et je ne désirais pas m'y soustraire. En outre, j'étais, comme le reste de l'équipage et comme son chef, plein de santé, de bien-être, de courage et d'espérance.
Voilà tout ce que puis dire de moi jusqu'au moment où mes souvenirs prennent de la netteté, et ce moment arriva lorsque notre brick franchit les colonnes d'Hercule du Nord, situées, comme chacun sait, à l'entrée du détroit de Smith, entre les caps Isabelle et Alexandre.
Malgré la fréquence et l'intensité des tempêtes
dans cette région et à cette époque de Tannée, aucun danger sérieux n'avait retardé notre marche, ni compromis la solidité de notre excellent navire. Seulement, à la vue des rives austères qui se dressaient de chaque côté du canal, encombré de montagnes de glace plus disloquées et plus menaçantes que toutes celles que déjà nous nous étions habitués à côtoyer, mon cœur se serra, et le visage des plus hardis matelots prit une expression de sombre recueillement, comme si nous fussions entrés dans le royaume de la mort.
Nasias seul montra une gaieté étonnante. Il se frottait les mains, souriait aux icebergs effroyables comme à de vieux amis longtemps attendus, et, si ia gravité de son rôle de commandant de l'expédition l'eût permis, il eût, en dépit du vigoureux roulis qui nous ballottait sans relâche, dansé sur le pont.
— Qu'est-ce à dire? s'écria-t-il en voyant que j'étais loin de partager son ivresse; sens-tu déjà le froid, et dois-je aviser au moyen de te réchauffer?
Sa figure était devenue tout à coup si despotique
m LÀTJRA.
et si railleuse, que je me sentis effrayé de cette offre dont je ne comprenais pas le sens et que je ne désirais pas me faire expliquer. Je secouai ma torpeur et fis bonne contenance jusqu'au cap Jackson, où nous arrivâmes non sans fatigue, mais sans obstacle, à la mi- août, par delà le 80e degré de latitude, et où Nasias décréta notre hivernage dans la baie de Wrigt, vers l'extrême nord du Groenland. Il nous restait bien peu de temps pour nous préparer à cette rude et périlleuse station. Les jours diminuaient d'une manière rapide, et j'ignore comment, à cette changeante limite des mers navigables, nous avions pu parvenir si tard sans être bloqués; tant il y a que nous touchions à la ligne de la glace fixe, et qu'à peine entrés dans la baie, nous fûmes saisis comme par l'immobilité du sépulcre.
Notre équipage, composé de trente hommes, ne fit entendre aucun murmure. Outre que Nasias était pour eux l'objet d'une foi presque superstitieuse, le Tantale (c'était le nom du navire) était si bien approvisionné, si riche, si commode et si
LAUBA. iOi
spacieux, que personne n'était effrayé d'y subir une nuit de plusieurs mois. L'installation se fit avec ordre et rapidité, et le jour où le pâle soleil de septembre, après nous être apparu un instant, se coucha derrière les aiguilles faiblement empourprées du glacier dit de Humboldt pour ne plus se relever de longtemps, on fêta à bord ses funérailles par une véritable orgie. Nasias, jusque-là si sévère sur la discipline et si sagement économe de nos ressources, permit à l'équipage de boire jusqu'à l'ivresse, et de remplir de clameurs sauvages, de chants et de cris insensés la sourde atmosphère de ténèbres et de brumes qui tombait sur nous.
Alors, il m'emmena dans sa cabine, qui était toujours parfaitement chauffée, j'ignore par quel moyen, et il me parla ainsi :
— Tu t'étonnes sans doute, mon cher Alexis,
dël'imprudence de ma conduite; mais sache que
tout est prévu et que je n'agis point au hasard. Ce
misérable équipage dont les vociférations nous
rompent la tête est destiné à périr ici, car il me
devient dès aujourd'hui parfaitement inutile et passablement incommode. J'entends poursuivre seul avec toi et une bande de chasseurs esquimaux, qui doit dès cette nuit nous rejoindre, mon voyage sur la mer à glace fixe jusqu'à la mer libre qui est le but de mes travaux. Apprête-toi donc à partir dans quelques heures et munis-toi de tout ce qu'il faut pour écrire la relation désormais intéressante de notre voyage.
Je restai quelques instants stupéfait.
— Y songez-vous, mon oncle? dis-je enfin en nï efforçant de ne pas irriter par un accent d'indignation celui à qui j'avais confié si imprudemment mon sort; n'êtes- vous pas satisfait d'avoir atteint sans encombre une limite que nul navire avant le vôtre n'avait pu choisir pour hiverner, de n'avoir encore perdu aucun homme, ni vu avarier aucune partie de vos provisions? Gomment pouvez-vous croire à la possibilité d'aller plus loin, durant la longue absence du soleil, par le froid le plus rigoureux que les animaux sauvages puissent supporter? Gomment vous flattez-vous de voir arriver
des naturels, quand vous savez que ces malheureux sont maintenant blottis à plusieurs centaines de lieues vers le sud, dans leurs cabanes de neige chauffées à quatre-vingt-dix degrés? El, ^ose plus étonnante encore, comment admettez-vous l'idée de laisser périr ici un si vaillant et si excellent équipage, au mépris de toutes les lois divines et humaines? Ceci est une de ces terribles plaisanteries par lesquelles vous avez juré de m' éprouver, mais à laquelle un enfant de quatre ans ne croirait pas; car, si vous ne vous souciez pas de vos braves compagnons de voyage, vous vous souciez bien un peu, j'imagine, des moyens de revenir en Europe et d'un magnifique navire qui ne peut se passer d'entretien journalier et de sauvetage au besoin.
— Je vois, reprit Nasias en éclatant de rire, que la prudence et l'humanité se marient agréablement dans tes sages préoccupations. Je vois aussi que la peur et le froid ont affaibli ta pauvre cervelle et qu'il est temps de te ranimer par un moyen dont tu n'as pas conscience, mais qui n'a jamais manqué son effet sur toi.
104 LAUEA
— Que voulez-vous donc faire? m'écriai-je, épouvanté de son regard cruellement moqueur.
Mais, avant que j'eusse pu gagner la porte de sa cabine, il tira de son sein la petite boîte de bronze qui ne le quittait jamais, l'ouvrit, et présenta brusquement à mes yeux l'énorme diamant dont l'effet inexplicable m'avait mis en sa puissance. Cette fois, j'en supportai l'éclat, et, malgré l'indicible souffrance que la chaleur de la gemme produisait dans ma tête, je ressentis en même temps je ne sais quelle amère volupté à m'en laisser pénétrer.
— Fort bien, dit Nasias en le repla§|nt dans la boîte, tu t'y habitues, je le vois, et l'effet devient excellent. Encore deux ou trois épreuves, et tu verras aussi clair dans cette étoile polaire que dans ta pauvre géode d'améthyste. A présent, tes doutes sont dissipés, ta confiance est revenue, et ta touchante sensibilité est convenablement émoussée. N'éprouves-tu pas aussi un certain plaisir à subir cette sorte d'opération magnétique qui te délivre du fardeau de ta vaine raison et du lourd bagage de ta petite science pédagogique? Allons,
allons, tout va bien. J'entends les chants délicieux de nos nouveaux compagnons de voyage. Ils seront ici dans un instant. Allons les recevoir.
Je le suivis sur le pont désert, où régnait un profond silence, et, en prêtant l'oreille, je distinguai dans l'éloignement la plus étrange et la plus horrible clameur. C'était un immense glapissement de voix aiguës, plaintives, sinistres, grotesques, et à chaque instant le sabbat s'approchait, comme porté par une rafale. Pourtant l'air était calme, et la brume compacte n'était déchirée par aucun souffle de vent. Bientôt, la bacchanale invisible fut si près de nous, que mon cœur se serra d'effroi; il me sembla qu'une bande de loups affamés allait nous assiéger.
Je questionnai mon oncle, qui me répondit tranquillement :
— Ce sont nos guides, nos amis et leurs bêtes de trait, créatures intelligentes, robustes et fidèles, que je n'ai pas voulu entasser à bord, et qui viennent nous rejoindre conformément à la convention faite dans le sud du Groenland.
406 L.VURA
J'allais demander à mon oncle à quelle étape du voyage il avait fait cette convention, lorsque je vis une multitude de points rouges s'agiter sur la glace autour des flancs emprisonnés du navire, et je pus distinguer, à la lueur étouffée de ces flambeaux de résine, les étranges compagnons qui nous arrivaient. C'était une bande de hideux Esquimaux accompagnés d'une bande de chiens maigres, affamés, hérissés et plus semblables à des bêtes féroces qu'à des animaux domestiques, attelés par trois, par cinq ou par sept, à une longue file de traîneaux plus ou moins grands, et dont quelques-uns portaient de légères pirogues. Quand ils furent à portée de la voix, mon oncle, s' adressant au chef de la bande, lui dit d'une voix forte :
— Faites taire vos bêtes, éteignez vos flambeaux et rangez-vous ici. Que je vous compte et que je vous voie î
— Nous sommes prêts à t' obéir, grand chef angekok, répondit l'Esquimau, saluant ainsi mon oncle du titre consacré dans son langage aux magiciens et aux prophètes; mais, si nous étei-
LAUEA 407
gnons nos torches, comment pourras-tu nous voir?
— Ceci ne vous regarde pas, reprit mon oncie; faites ce que je vous dis.
Il fut obéi instantanément, et cette répugnante fantasmagorie d'êtres basanés, trapus, difformes dans ïeurs vêtements de peau de phoque, ces figures à nez épaté, à bouche de morse et à yeux de poisson rentrèrent à ma grande satisfaction dans la nuit.
Toutefois, le soulagement ne fut pas de longue durée. Une clarté vive, dont un instant je crus être le foyer, inonda le navire, la caravane et la glace aussi loin que l'œil pouvait s'étendre, perçant ou plutôt dissipant le brouillard autour de notre station. Je ne cherchai pas longtemps la cause de cephénomène, car, en me retournant vers mon oncle, je vis qu'il avait placé à son bonnet le magnifique diamant oriental jusque-là si pénible à contempler, et maintenant aussi secourable que l'eût été un astre portatif; car, en même temps qu'il éclairait l'horrible nuit à une distance considé-
rable, ii répandait une chaleur aussi douce que celle d'un printemps d'Italie.
À la vue, à la sensation de ce prodige, tous les Esquimaux, stupéfaits et ravis, se prosternèrent sur la neige, et les chiens, cessant les rauques murmures qui avaient succédé à leurs cris perçants, se mirent à japper et à bondir en signe de joie.
— Vous le voyez, dit alors mon oncle, jamais avec moi vous ne manquerez de chaleur ni de lumière. Relevez-vous et faites monter ici les plus forts et les moins laids d'entre vous. Qu'ils chargent toutes les provisions que pourront contenir vos traîneaux. Je ne veux que la moitié des hommes; le reste hivernera ici, si bon lui semble. Je lui abandonne ce navire et tout ce qu'il contiendra quand j'aurai pris ce dont j'ai besoin.
— Sublime angekok, s'écria le chef tremblant de peur et de corwoitise, si nous prenons ton navire, tes hommes d'équipage ne nous tueront-ils pas?
— Mes hommes d'équipage ne tueront personne, répondit Nasias d'un ton sinistre. Montez
LAURA fUMj
sans crainte, mais qu'aucun de vous ne songe à voler le moindre objet de ce que je prétends mo réserver, car à l'instant même j'incendie le navire et tous ceux qui s'y trouveront.
Et, pour leur prouver qu'il avait ce pouvoir, il frappa du doigt son diamant et en fit sortir un brillant jet de flamme qui s'envola dans les airs en répandant une pluie d'étincelles.
Je ne m'occupai ni du travail des Esquimaux, ni du chargement de leurs véhicules. En dépit du charme qui m'enveloppait, je ne songeais qu'aux mystérieuses paroles de Nasias et au lugubre silence qui depuis longtemps avait succédé sur le navire aux vacarmes de l'orgie. Aucun matelot n'était sur le pont. L'homme de quart et le timonier avaient abandonné leur poste. L'arrivée bruyante des naturels n'avait troublé chez aucun de nos compagnons le sommeil de l'ivresse.
Je comprenais bien que mon oncle emportait ou donnait aux nouveaux arrivants toute la nourriture et tous les vêtements nécessaires à l'équipage,
Leur abandonnait-il aussi la vie de cas malheu-
110 LAUEA
reux, maintenant hors de défense? Les Esquimaux n'ont rien de féroce dans le caractère, mais ils sont voraces comme des requins et larrons comme des pies. Nul doute qu'à leur réveil nos gens ne se trouvassent condamnés à périr de froid et de faim.
Ma conscience engourdie se réveilla. Je résolus de faire au besoin révolter l'équipage, s'il était possible de lui faire comprendre sa situation, et je m'élançai dans le réfectoire, où je les trouvai tous couchés pêle-mêle sur les divans ou sur le plancher, au milieu des débris de bouteîlles cassées et des tables renversées.
Que s'était-il passé dans cette fête sinistre? Le sang mêlé au vin et au gin répandus formait une mare déjà gluante où se collaient leurs mains immobiles et leurs vêtements souillés. C'était une épouvantable scène d'hébétement ou de désastre succédant à quelque frénésie de rage ou de désespoir. J'appela; en vain; autour de moi régnait le silence de l'épuisement,.. . delà mort peut-être!
Je tâtai la première face qui me tomba sous la mai»; elle était glacée. La lampe fumante et noir-
LAUîtA. iil
cie remplissait d'une acre fumée ce sépulcre empesté déjà par la puanteur de l'orgie, et, penchée sur son support, répandait ses dernières gouttes d'huile sur des cheveux dressés dans une dernière épouvante. Plus un mouvement, plus un gémissement, plus un râle. Ils étaient tous blessés, mutilés, méconnaissables, assassinés les uns par les autres. Quelques-uns étaient morts en essayant de se réconcilier, et gisaient les bras enlacés, après avoir échangé dans la lie et le sang un suprême et navrant adieu.
Je restais pétrifié devant ce tableau d'horreur, quand je sentis une main me saisir. C'était celle de Nasias qui m'entraînait dehors, et, comme s'il eût pu lire dans ma pensée :
— Il est trop tard, dit-il en ricanant; ils ne se révolteront pas contre l'arrêt qui les sauve d'une mort lente cent fois plus cruelle que €elle-ci. Je leur ai versé le vin de la fureur, et, en luttant «ontre des ennemis imaginaires, ils ©nt pu se consoler par le rêve d'une vaillante mort. Ils scmb bien là : les Esqtimaajc leur donneront sous la giacs la
liî LAURA
sépulture qui convient à de hardis explorateurs. Allons, tout est prêt, suis-moi. Que la chose te plaise ou non, il ne t'est plus possible de reculer.
— Je ne vous suivrai pas ! m'écriai-je. Vous ne me fascinerez plus. Le crime que vous t*nez de commettre me délivre de votre ascendant odieux. Vous êtes un lâche, un assassin, un empoisonneur, et, si je ne vous regardais comme un fou...
— Que ferais-tu au père de Laura ? répliqua mon oncle. Veux-tu donc la rendre orpheline, et pourrais-tu à toi seul la ramener du fond de ces déserts ?
— Que voulez-vous dire ? Se peut-il que Laura. . . ? Non, non î... Vous êtes en démenée !
— Regarde! répondit Nasias, qui m'avait entraîné sur le pont.
Et je vis dans un nimbe d'azur l'angélique figure de Laura debout sur la première marche de l'escalier extérieur, et s'apprêtant à sortir du brick.
— Laura, m'écriai-je, attends-moi ! Ne t'en ra pas seule !
Et je m'élanoai vers elle; mais elle mit un doigt
LAUEA 113
sur ses lèvres, et, me montrant les traîneaux, elle me fit signe de la suivre et disparut avant que j'eusse pu la rejoindre.
— Calme-toi, dit mon oncle, Laura voyagera seule dans un traîneau que j'ai amené pour elle. C'est elle désormais qui porte au front notre étoile polaire et qui ouvrira notre marche vers le nord. Nous ne pouvons la suivre qu'à la distance qu'il lui plaira de mettre entre son chariot et les nôtres ; mais sois sûr qu'elle ne nous abandonnera pas, puisqu'elle est notre lumière et notre vie.
Convaincu que, cette fois, j'étais le jouet d'un rêve, je suivis machinalement mon oncle, qui me fit entrer dans le traîneau réservé pour moi. J'y étais seul, couché dans une sorte de lit de fourrure, et, armé d'un fouet attaché à mon bras par une courroie, je ne songeais nullement à m'en servir. J'étais plongé dans une étrange torpeur. J'essayai de me retourner sur ma couche ambulante, comme pour me débarrasser d'un songe extravagant : ce fut inutile; il me sembla que j'étais lié et garrotté dans ma prison de fourrure.
J'essayai de voir encore le spectre de Laura; je ne distinguai qu'une lueur confuse et lointaine, et bientôt il me devint impossible de savoir si je dormais ou si j'étais éveillé, si j'étais arrêté sur la glace ou sur la terre, ou emporté dans une course rapide par une cause inconnue.
J'ignore combien de temps je passai dans cet étrange état. Le jour ne paraissant pas et ne devant pas paraître, et la brume cachant l'aspect du ciel, je m'éveillai et me rendormis sans doute plusieurs fois, sans pouvoir me rendre compte du cours des heures. Enfin je me sentis bien éveillé, et ma vision devint nette. Le brouillard avait complètement disparu, le ciel étincelait de constellations dont la position me permit de déterminer l'heure, à peu de chose près. Il pouvait être environ midi, et j'avais fait beaucoup de chemin, ou j'étais en route depuis plusieurs semaines.
Je courais sur la neige unie et dure comme un dallage de marbre, emporté par mes chiens, qui, sans être dirigés, suivaient exactement la trace de deux autres traîneaux lancés à toute vitesse. Der-
.LAUBA U5
rière moi venait la file des autres traîneaux portant les Esquimaux et les approvisionnements.
Nous suivions un étroit chenal glacé situé entre deux formidables banquises, tantôt de quelques centaines, tantôt de quelques milliers de pieds de haut. Une vive clarté de saphir semblait émaner de ces régions terribles ; je les voyais enfin sous leur véritable aspect, délivré que j'étais de toute appréhension formulée et de toute appréciation morale de ma situation. Je ne sentais ni froid ni chaud, ni tristesse ni frayeur. L'air me semblait doux et souple, mon lit de fourrure moelleux, et la course légère de mes chiens sur un sol admirablement nivelé me procurait un bien-être enfantin.
Notre passage ne faisait pas plus de bruit dans cette solitude que celui d'un vol de spectres. Je crois que toute la caravane dormait profondément ou s'abandonnait comme moi à une nonchalante rêverie. De temps à autre, un chien mordait son voisin pour l'empêcher de se ralentir, et celui-ci mordant un troisième, comme c'est la coutume de ces animaux de trait, un cri de colère canine rani-
Ii6 LAURA
niait l'ardeur d'un attelage, et me rappelait au sentiment de la locomotion et de la vie ; mais ces bruits sec et rapides, amortis par l'effet de la neige, se perdaient brusquement, et le mutisme absolu de l'hiver polaire reprenait sa rassurante et solennelle éloquence. Pas un craquement dans les glaces, pas un éboulement de neige, rien qui pût faire pressentir les horribles cataclysmes que le dégel amène dans ces masses flottantes.
Était-ce l'effet d'un éternel crépuscule, ou la magie des reflets de ces blocs limpides, ou de quelque autre phénomène dont la notion m'échappait? Je voyais clair, non pas comme en plein jour, mais comme sous l'action d'une lumière électrique voilée tantôt de bleu verdâtre, tantôt rehaussée de pourpre ou de jaune d'or. Je distinguais les moindres détails du sublime décor que nous traversions, et qui, changeant à chaque pas de forme et d'aspect, présentait une suite de merveilleux tableaux. Tantôt les icebergs se découpaient en blocs anguleux qui projetaient au-dessus de nos têtes d'immenses dais frangés de stalactites, tantôt leurs
LAURA ii7
flancs s'écartaient, et nous traversions une forêt de piliers trapus, évasés, monstrueux champignons surmontés de chapiteaux d'un style cyclopéen. Ailleurs, c'étaient des colonnes élancées, des arceaux prodigieux, des obélisques réguliers, ou entassés les uns sur les autres, comme s'ils eussent voulu escalader le ciel, puis des cavernes d'une profondeur miroitante et insaisissable, de lourds frontons de palais indigents gardés par des monstres informe^. Toutes les idées d'architecture étaient là comme ébauchées, puis abandonnées dans l'accès d'un incommensurable délire, ou arrêtées subitement par des désastres inénarrables.
Ces régions fantastiques serrent le cœur de l'homme, parce qu'il n'en aborde pas les menaces implacables sans avoir fait le sacrifice de sa vie, et qu'il la sent ébranlée à toute heure par des forces que sa science, son courage et son industrie n'ont pas encore pu vaincre; mais, dans la situation exceptionnelle où je me trouvais, le corps protégé par un bien-être inexprimable et l'esprit noyé dans une sécurité plus étonnante encore, je ne voyais
118 LÀTJBA
que le grandiose, le curieux, l'enivrant du spectacle.
Peu à peu je m'habituai au charme de cette vision des choses extérieures, et, faisant un retour sur moi-même, je me demandai si ce que ma mémoire me retraçait des récents événements de mon voyage était bien réel. Il y avait dans le moment actuel une certitude complète. J'étais bien dans un léger traîneau d'écorce, doublé de peaux d'ours et de phoque, tiré par trois chiens d'une force et d'une ardeur admirables. Il y avait bien devant moi deux autres véhicules semblables, dont l'un devait contenir mon oncle Nasias, l'autre le guide de la caravane, et la caravane était bien derrière nous, suivant nos traces. En tête de cette caravane marchait bien une lumière d'un éclat inexplicable; mais n'était-ce pas quelque procédé scientifique d'éclairage dont Nasias n'avait pas daigné me révéler le secret?
Mes regards se fixèrent sur le rayonnement du traîneau conducteur, et je ne trouvai rien d'extraordinaire à ce qu'il fût porteur d'un puissant fanal alimenté par l'huile de phoque, dont les indigènes
LAURA >m
savent tirer un si bon parti. N'était-il pas insensé de croire qu'un diamant pouvait briller dans la nuit comme un phare, et la chaleur agréable que j'éprouvais en dépit du climat n'éiait-elie pas probablement due à une disposition physique particulière? Quant à l'horrible scène du navire, elle était dénuée de toute vraisemblance. Mon oncle, bien que sévère, avait jusque-là montré à son équipage autant d'équité que de sollicitude. Nos compagnons avaient bien pu s'enivrer pour fêter le début de leur hivernage, j'avais pu les voir endormis dans l'entre-pont; mais l'horreur de leur mort, les paroles insensées et cruelles démon oncle, ses conventions inouïes avec les Esquimaux, enfin, et plus que tout le reste, l'apparition subite de Laura sur le Tantale, au fond des mers polaires, tout cela était marqué au coin de l'hallucination la plus complète.
La pensée que j'étais sujet à des accès de foîie me jeta dans une grande tristesse; je résolus de veiller sur moi-même et de faire les plus grands efforts pour m'en préserver.
jgQ LAURA
Un événement des plus positifs acheva de me rendre la notion du réel. Nous faisions halte dans un îlot, sous l'abri d'une magnifique grotte de rochers; nous étions sortis du chenal glacé de la banquise. Mon oncle descendit du traîneau qui marchait devant moi ; je me hâtai de regarder le personnage qui sortait du traîneau qui marchait devant lui, et, en voyant la taille et les traits d'un affreux nain taillé en hercule tronqué, je ne pus m'empêcher de rire tristement de moi-même. Je demandai intérieurement pardon à Laura d'avoir vu son spectre sous cette grotesque figure d'Esquimau, et j'attendis qu'on vînt me délier; car j'étais bien véritablement garrotté par de solides courroies à mon lit ambulant.
— Eh bien, me dit gaiement mon oncle pendant que nos gens allumaient le feu et préparaient le repas, comment te sens-tu maintenant?
— Je ne me suis jamais mieux porté, lui répondis-je, et je crois que je vais manger de grand appétit.
— Ce sera donc la première fois, depuis deux
mois que nous avons quitté le navire, reprit-il en me tâtant le pouls ; car, si je ne t'eusse alimenté de bon bouillon en tablettes et de thé bien chaud, tu serais mort de faim, tant la fièvre t'était la conscience de ta propre conservation. J'ai bien fait de t'attacî^er solidement et de fixer la longe de tes chiens à mon traîneau, tu te serais perdu en route comme un paquet. Enfin te voilà guéri, et tu ne me parleras plus, j'espère, de navire abandonné, d'équipage détruit par un poison frénétique, ni de ma fille cachée à bord dans une malle et condamnée à nous servir de guide vers le pôle arctique.
Je demandai pardon à mon oncle des sottises que j'avais pu dire dans la fièvre, et je le remerciai des soins qu'il m'avait donnés à mon insu.
Nous fîmes un copieux repas, et je ne m'étonnai plus de voir nos provisions si abondantes et si fraîches quand j'appris qu'elles avaient été renouvelées plusieurs fois en route par l'heureuse rencontre d'animaux surpris dans la neige et d'oiseaux de nuit attirés par la vive lumière de notre fanal. J'appris aussi que nous avions été constamment
m LAUBA
favorisés par les brillants phénomènes de la lumière électrique du pôle, et, en sortant de la grotte, je pus me convaincre par mes yeux de la splendeur de cet éclairage naturel.
Mon oncle sourit des chimères que j'avais nourries et que je voulus lui confesser pour m'en délivrer une bonne fois.
— L'homme est bien enfant, me dit-il. L'étude et l'examen de la nature ne lui suffisent pas, Il faut que son imagination lui fournisse des légendes et des fictions puériles, tandis que le merveilleux pleut sur lui du ciel sans qu'aucun magicien s'en mêle.
En ce moment, mon cncle Nasias me fit l'effet d'un homme parfaitement juste et sensé.
Pendant que nous causions, nos gens nous construisaient une maison. La voûte de la grotte étant enduite d'une couche de glace assez épaisse pour nous préserver des vents coulis, ils en fermèrent l'entrée par une muraille de moellons de neige taillés avec une prestesse et une habileté remarquables. Ainsi abrités et bien chauffés, nous nous étendîmes dans nos traîneaux bien secs, au
t'AURA ' 423
milieu de nos chiens biens repus, et nous prîmes un repos aussi complet et aussi réparateur que celui des marmottes dans leur trou.
Je me retrace cette nuit de chaleur, de bienêtre et de sécurité dans les glaces polaires comme une des plus étonnantes de mon voyage. J'y fis les plus étranges rêves. Je me vis chez mon oncle Tungsténius, qui me parlait botanique et me reprochait de n'avoir pas suffisamment étudié la flore fossile des houillères.
— Maintenant que tu parcours des contrées si peu explorées, me disait-il, tu peux trouver des végétaux encore inconnus, et il serait bien curieux de les comparer avec ceux dont les schistes carbonifères nous ont conservé l'empreinte. Voyons, sors un peu de ce traîneau qui raye follement nos allées; attache ces chiens hargneux qui dévastent nos plates-bandes. Tâche de trouver dans ces lichens polaires le saxifrage oppositifolia ; il s'agit d'en faire un bouquet pour ta cousine Laura, qui doit se marier dimanche.
J'essayai de remontrer à mon oncle Tungsténius
que je ne pouvais pas être à la fois dans la" région des saxifrages polaires et dans notre jardin botanique de Fischhausen, que mes chiens, endormis dans un îlot du détroit de Kennedy, ne menaçaient nullement ses plates-bandes, et que Laura ne pouvait pas se marier en l'absence de son père; mais il me parut dans un état d'esprit fort bizarre et nullement embarrassé de résoudre le problème de l'ubiquité.
Walter vint sur ces entrefaites, et entra tellement à cet égard dans les idées de mon oncle Tungsténius, que je me laissai convaincre et consentis à leur montrer comment les Esquimaux s'y prenaient pour battre la neige et en faire une sorte de pierre qui résiste à l'intense chaleur de leurs habitations, puisqu'ils n'ont pas d'autre lit que cette sorte de gemme artificielle. Il ne s'agissait, pour en faire l'épreuve chez nous, que de se procurer de la neige en plein été dans notre jardin de Fischhausen; car il y avait aussi dans mon rêve ubiquité de temps, et les roses de juin étaient en pleine floraison dans le parterre.
BAUEA 125
Nous étions sérieusement occupés à chercher cette neige invraisemblable, lorsque Laura nous apporta une grande brassée de plumes d'eider en nous assurant qu'on pouvait battre et solidifier convenablement cette matière ; ce à quoi nous ne fîmes pas d'objection, et, quand nous eûmes réussi à en faire une tablette de quinze pieds carrés, le vent entra par l'ouverture de la grotte qui s'était écroulée, et dispersa toute la plume d'eider aux grands éclats de rire de ma cousine, qui la ramassait à poignées et m'en jetait les flocons à la figure.
Ces imaginations amusèrent, si l'on peut ainsi parler, mon sommeil; mais je fus réveillé par des clameurs joyeuses. Nos Esquimaux, déjà levés, — car il eût fait grand jour, si nous n'eussions été enveloppés par l'inflexible nuit polaire, — avaient signalé une bande d'oies sauvages qui venait de s'abattre sur notre îlot. Ces oiseaux, fatigués ou dépourvus de discernement, se laissaient prendre à la main, et on en fit un véritable massacre : inutile cruauté qui me révolta, car nous n'étions
pas à court de nourriture, et le nombre de jîos victimes dépassait de .beaucoup ce que nous pouvions manger et emporter. Mon oncle trouva ma sensibilité déplacée, et s'en moqua si dédaigneusement, que mes soupçons me revinrent. Dans sa physionomie habituellement grave et douce, je voyais passer des éclairs de férocité qui me rappelaient la scène ou le rêve de la scène du navire. Quant à moi, j'étais navré de voir détruire ces phalanges d'oiseaux voyageurs que mon oncle qualifiait de stupides et qui ne se méfiaient pas de la stupidité humaine ; car ils venaient se jeter dans nos mains comme pour nous demander protection et amitié.
Après quelques iours de repos et de bombance dans la grotte, on se remit en route, courant toujours vers le nord sur une glace presque partout polie et brillante. La fièvre me reprit aussitôt que je fus dans mon traîneau, et, sentant que ma tête s'égarait, je me liai moi-même à mon véhicule afin de ne pas succomber à l'envie de l'abandonner et de m'aventurer dans ces farouches solitudes. Je
EÀURA 127
ne sais si lions étions rentrés dans la brame, si la lumière polaire s'était éclipsée ou si notre fanal s'était éteint.
Nous courions comme au hasard dans les ténèbres, et je me sentais glacé d'épouvante. Je ne voyais rien devant moi, rien derrière; je ne distinguais même pas mes chiens, et le bruit léger du sillage de mon propre traîneau ne parvenait pas jusqu'à moi. Par moments je m'imaginais que j'étais mort et que mon pauvre moi, privé de ses organes, était emporté vers un autre monde par le seul élan de sa mystérieuse virtualité.
Nous avancions toujours. L'obscurité se dissipa, et la lune ou quelque- astre éclatant de blancheur que je pris pour la lune vint me montrer que nous étions engagés dans un tunnel de glace de quelques lieues de long. Be temps en temps, une fissure dans la voûte ou une rupture dans les parois me permettait de discerner l'immensité ou Fétroitesse de ce passage sous-glacial; puis tout disparaissait, et, pendant un temps plus ou moins long, qui parfois me sembla durer plus d'une
heure, nous rentrions dans l'obscurité la plus complète et la plus effrayante.
Dans un de ces moments-là, je ressentis un subit accès de Jassitude, de désespoir ou d'irritation. Jugeant que je ne reverrais plus la lumière et me disant que j'étais aveugle ou fou, je commençai à me délier dans l'intention vague de me délivrer de l'existence; mais tout aussitôt la voûte glacée cessa de m'abriter, et je vis distinctement Laura courant près de moi. J'eus à peine la force de pousser un cri de joie et de tendre les bras vers elle.
— En avant! en avant î me cria-t-elle.
Et machinalement je fouettai mes chiens, quoiqu'ils fissent déjà au moins six milles à l'heure. Laura courait toujours à ma droite, me devançant à peine d'un ou deux pas. Je voyais nettement sa figure, qu'elle retournait sans cesse vers moi pour s'assurer que je la suivais. Elle était debout, les cheveux flottants, le corps enveloppé d'un manteau de plumes de grèbe qui formait autour d'elle les plis épais et satinés d'une neige nouvellement tom*
LiAURA 12*
bée. Était-elle sur un traîneau ou portée par un nuage, traînée par des animaux fantastiques ou soulevée par une bourrasque à fleur de terre? Je ne pus m'en assurer; mais, durant un temps assez long, je la vis, et tout mon être en fut renouvelé. Quand son image s'effaça, je me demandai si ce n'était pas la mienne propre que j'avais vue se refléter sur la brillante muraille de glace que je côtoyais ; mais je ne voulus pas renoncer à un vague espoir de la revoir bientôt, quelque insensé qu'il pût être.
Les diverses stations et les événements monotones de notre voyage ont laissé peu de traces dans ma mémoire. Je n'en saurais guère apprécia la durée, n'étant pas certain de la date de notre départ du navire. Je sais qu'un jour le soleil reparut, et que la taravane s'arrêta en poussant des cris de joie.
Nous étions sur la terre ferme, au sommet d'une haute falaise moussue ; derrière nous, les immenses glaciers des deux rives du détroit que nous avions franchi s'étendaient à perte de vue vers le suçl, et devant nous, la mer libre, sans bornes, d'un bleu
430 LAUKA
sombre, brisait à nos pieds, sur d'âpres rochers volcaniques, avec un bruit îformidable. Jamais musique de Mozart ou de Rossini ne fut plus douce à mon oreille, tant le morne silenceet la solennelle fixité des glaces avaient exaspéré en moi le besoin de la vie extérieure. Nos Esquimaux, ivres de joie, dressaient les tentes et préparaient les engins de pêche et de chasse. Des nuées d'oiseaux de toute taille remplissaient le ciel rose, et on voyait les baleines innombrables s'ébattre dans les flots tièdes de la mer polaire.
D'autres l'avaient signalée et consacrée avant nous, cette mer longtemps problématique ; mais, presque seuls, à bout de forces et pressés de revenir sur laurs pas pour ne pas succomber aux fatigues et aux périls du retour, ils n'avaient fait que la saluer et l'entrevoir. Nous arrivions à cette limite du monde connu tous en bonne santé, riches de munitions, n'ayant perdu aucun de nos chiens, rien endommagé de notre précieux matériel. C'était un concours de chances tellement inouï, que les Esquimaux regardaient de plus en plus men
oncle comme un puissant magicien, et que moimême, forcé d'admirer sa prévoyance, son habileté et la foi qui l'avait soutenu, je le contemplais avec un respect superstitieux.
Le soleil nous fit une courte visite ce jour-là; mais son apparition dans un ciel tout marbré de tons roses et orangés m'avait rendu la confiance et la gaieté. La mer s'éclaira longtemps d'un crépuscule transparent comme l'améthyste ; nous cherchâmes un lieu abrité du vent, et au pied d'un glacier d'une blancheur immaculée nous choisîmes un charmant vallon tapissé d'une mousse fraîche et veioutée où fleurissaient des lychnis, des hespéris, des saxifrages lilas, des saules nains et des bermudiennes.
Le lendemain, ayant reconnu que l'eau de la mer était aussi tiède que dans les climats tempérés, nous nous donnâmes les plaisirs du bain. Je montai ensuite sur un pic assez élevé avec mon oncle, @t nous prîmes plus ample connaissance du pays inexploré que nous voulions atteindre.
Ge pays, c'était ie rivage ouest du détroit francfei,
132 LAUKA
qui s'étendait en droite ligne vers le nord sur notre gauche, tandis qu'à notre droite les terres septentrionales du Groenland semblaient fuir en ligne horizontale complètement déprimée. En face de nous, rien que la mer sans bornes. La côte occidentale, déprimée aussi sur un grand espace, se redressait en puissantes masses volcaniques, les monts Parry sans doute, déjà vus de loin et baptisés par nos devanciers, mais jamais atteints.
— Nous n'avons rien fait, me dit mon oncle, si nous n'allons pas jusque-là; nous avons deux bonnes pirogues, et certes nous irons ; que t'en semble ?
— Nous irons, répondis-je; n'y dussions-nous trouver, comme je le crois, que des laves et de la glace, nous irons certainement l
— Si nous n'y trouvions pas autre chose, reprit mon oncle, c'est que ton sens divinatoire et le mien se seraient oblitérés, et alors il faudrait s'en remettre à l'incomplète et tardive science pratique $es hommes pour découvrir, dans cinq ou «jx raiiïe ans peut-être, le secret du monde polaire; mais,
si tu doutes, moi, je ne doute pas : j'ai consulté mon diamant, ce miroir de l'intérieur du globe, ce révélateur du monde invisible, et je sais quelle richesse incalculable nous attend, quelle gloire, effaçant toutes les gloires passées et présentes de l'humanité, nous est réservée !
— Mon oncle, lui dis-je fasciné par sa conviction, laissez-moi le regarder aussi, ce diamant dont l'éclat, pénétrable à vos regards, a été jusqu'ici trop puissant pour ma faible vue. Hâtezvous, le soleil se couche déjà. Laissez-moi tenter un effort pour m' élever à la hauteur de votre vision.
— Volontiers, dit mon oncle en me présentant la gemme qu'il appelait son étoile polaire. Du moment que tu es enfin croyant et soumis, tu dois lire dans ce talisman aussi bien que moi7inême.
Je regardai le diamant, qui me parut prendre tout à coup dans ma main les proportions d'une montagne, et je faillis le laisser tomber du haut de la falaise dans la mer en y voyant l'image de
Laura parfaitement nette et revêtue de son idéale
434 LAUEA.
beauté. Debout et toute vêtue de rose, souriante et animée, elle me montrait, d'un grand geste triomphal et gracieux, une cime lointaine bien au delà des monts Parry.
— Parle! m'écriai-je, dis-moi...
Mais le soleil s'éteignait dans la pourpre de l'horizon maritime, et je ne vis plus dans le diamant que le ciel et les vagues.
— Eh bien, qu'as- tu vu? dit mon oncle en reprenant son trésor.
— J'ai vu Laura, et je crois, lui répondfe-je. Nous résolûmes d'attendre que les journées fus*
sent plus longues. Notre station était des plus agréables et abondamment pourvue de gibier et de combustible. Le rivage était couvert de débris de bois flotté, et les montagnes étaient revêtues d'une épaisse couche de lichen. J'étais fort surpris de voir les débris d'une végétation puissante échoués sur cette côte*
— Moi, me disait Nasias, je ne m'étonne que de ton étonnement. Au delà de ces rives lointaines dont notre œil interroge en vajo les détails, je ne
.L&CTR'A 135
doute pas qu'il n'existe un Eldorado, une terre enchantée où les cèdres du Liban se marient aux gigantesques cytises et peut-être aux plus riches productions de la nature tropicale.
L'assertion de mon oncle me paraissait un peu risquée, et je regrettais vivement d'avoir négligé l'étude de la botanique, qui m'eût permis de mieux déterminer les débris végétaux que j'avais sous les yeux. Il me semblait y reconnaître tantôt des tiges de fougères arborescentes, tantôt l'écorce imbriquée de palmiers immenses ; mais je n'étais sûr de rien, et je me perdais en conjectures.
Après une station très-douce, nous étions disposés à entreprendre la traversée de la mer polaire, quand nos Esquimaux, jusque-là si confiants et si joyeux, nous firent observer que, vu le temps nécessaire au voyage du retour et la chaleur exceptionnelle de l'année, nous risquions d'être surpris par le dégel, qui rendrait la route impraticable par mer et par terre.
Mon oncle leur remontra en vain que ce qu'ils prenaient pour un été exceptionnel n'était que
136 LAUEA
l'effet d'un climat nouveau pour eux et stable dans cette région ; qu'en cas de dégel subit, nous étions en situation d'attendre des semaines et des mois le moment favorable : ils se mutinèrent. La nostalgie s'était emparée d'eux, ils regrettaient leurs climats désolés, leurs tanières sous la neige, leur poisson rance et salé, peut-être aussi leurs parents et leurs amis. Bref, ils voulaient partir, et ils ne rentrèrent dans l'obéissance que devant la menace de Nasias, qui leur présenta son diamant en leur disant qu'il les ferait tous dessécher et cuire, s'ils renouvelaient leurs murmures. Nous n'avions que deux pirogues. Il nous fut très-difficile d'obtenir qu'on en construisît d'autres avec les bois flottés et les écorces du rivage. Ces arbres enchantés effrayaient leur imagination. Et puis ils disaient que cette mer navigable et riche en poisson sur les côtes devait, à un certaine distance, contenir des monstres inconnus et des tourbillons perfides.
Le véritable sujet d'épouvante était au fond la crainte d'être emmenés par nous dans le monde des Européens, qu'ils supposaient situé dans le
voisinage du cap Bellot, et de ne jamais revoir leur patrie. Mon oncle, malgré son prestige et son autorité, ne put en décider qu'une douzaine à nous suivre. Nous vînmes à bout d'équiper six pirogues, et, forcés d'abandonner à la troupe mécontente et incertaine tout notre matériel et toutes nos chances de retour, nous prîmes le large en nous abandonnant à la destinée.
Bien que le temps fût magnifique, une forte houle régnait sur cette mer, où nulle embarcation ne s'était encore hasardée et ne se hasardera peutêtre jamais. Les forces de nos rameurs et les nôtres furent bientôt épuisées, et nous dûmes nous abandonner à un fort courant qui tout à coup nous entraîna vers le nord avec une rapidité effrayante.
Nous doublâmes les monts Parry sans pouvoir aborder, et, au bout de trois jours d'une désespérance absolue de la part de nos gens, qui pourtant ne manquaient de rien, ne souffraient pas du froid et n'embarquaient pas de lames dans leurs excellentes pirogues, nous vîmes poindre au soleil
138 LUARA
levant un pic d'une élévation prodigieuse que mon oncle estima devoir surpasser de beaucoup les sommets de l'Himalaya.
Le courage nous revint; mais, lorsque la nuit fit disparaître dans ses ombres ce géant du monde, la crainte de ne pouvoir le retrouver et de le doubler malgré nous fut poignante.
Nasias seul ne témoignait aucune inquiétude. <Nos pirogues, reliées ensemble par des cordes, naviguaient de conserve, mais au hasard, lorsque le ciel et les eaux se remplirent d'une clarté si vive, qu'elle était difficile à supporter. C'était la plus magnifique aurore boréale que nos yeux eussent encore contemplée, et pendant douze heures son intensité ne faiblit pas un instant, bien qu'elle présentât des phénomènes de couleur et de forme variés à l'infini et plus magiques les uns que les autres. La fameuse couronne qu'on aperçoit dans ces palpitations de la lumière polaire demeura seule complètement stable et dégagée dans son entier, et nous pûmes nous convaincre qu'elle émanait du lieu où le pic était situé, car le pic
LÀTTRA 139
était redevenu apparent et pointait au beau milieu du cercle lumineux comme une aiguille noire dans un anneau d'or.
L'admiration et la surprise avaient fait taire1 la crainte. Nos Esquimaux, impatients d'atteindre ce monde magique, s'efforçaient de ramer, bien que la puissance du courant suppléât à leurs vaines tentatives. Quand le jour revint, ils se découragèrent de nouveau : le pic était aussi loin que la veille, et il semblait même qu'il reculât à mesure que nous avancions. Il fallut naviguer encore ainsi plusieurs jours et plusieurs nuits; enfin cette cime effrayante parut s'abaisser : c'était un signe d'approche bien certain. Peu à peu surgirent de l'horizon d'autres montagnes moins hautes derrière lesquelles la cime principale se masqua entièrement, et une terre d'une étendue considérable se déploya à nos regards. Dès lors, chaque heure qui nous en rapprochait fut une heure de certitude et de joie croissantes. Nous distinguions, avec îa lunette, des forêts, des, vallées, des torrents, un pays luxuriant de végétation, et la chaleur devint
140 LÀTJRA.
si réelle, que nous dûmes nous débarrasser de nos fourrures.
Mais comment l'aborder, cette terre promise? Quand nous fumes à bonne portée de vue, nous reconnûmes qu'elle était entourée d'une falaise verticale de deux ou trois mille mètres de haut, plongeant droit dans le flot, lisse comme un rempart, noire et brillante comme du jais, et n'offrant nulle part le moindre interstice par lequel il y eût espoir de pénétrer. De près, ce fut bien pis. Ce qui nous avait paru brillant dans ces noires parois l'était en effet, car cette ceinture compacte était formée de tourmaline en gros cristaux, dont quelques-uns atteignaient le volume de nos plus grosses tours ; mais, au lieu de présenter quelque part des assises horizontales où l'on eût pu espérer de trouver une dépression disposée en gradins naturels, ces bizarres rochers étaient plantés comme des soies de porc-épic, et leurs pointes tournées vers la mer semblaient les gueules de canons d'une forteresse de géants.
Ces roches brillantes, les unes noires et opa-
ques, les autres transparentes et couleur d'eau de mer, enchâssées dans une montagne impénétrable, et toutes finement striées de cannelures délicates, offraient un spectacle si étrange et si riche, que je ne songeais plus qu'à les contempler, et pourtant nous avions déjà passé une journée entière à les côtoyer, sans pouvoir franchir les vagues furieuses qui s'y brisaient, et sans apercevoir la moindre apparence d'abri sur cette côte inexpugnable.
Enfin, vers le soir, nous entrâmes, bon gré, mal gré, dans une sorte de chenal, et nous vînmes aborder au fond étroit et rocailleux d'une petite anse où nos pirogues furent brisées comme du verre, et deux de nos hommes tués par le choc qu'ils reçurent en échouant avec leur embarcation sur le sol.
Ce sinistre abordage ne fut pas moins salué par des cris de joie, bien que les survivants fussent tous plus ou moins blessés ou meurtris ; mais l'effroi de cette prestigieuse navigation, la soif qui nous torturait, nos provisions d'eau douce étant épuisées depuis trente-six heures, le désespoir qui
Mi LÀTTRA
s'était plus ou moins emparé de nous tous, hormis un seul, l'indomptable Nasias, enfin je ne sais quel sauvage enthousiasme du péril bravé et vaincu nous rendirent presque insensibles à la perte de nos malheureux compagnons.
Mouillés, brisés, trop fatigués pour 'sentir la faim, nous nous jetâmes sur le rivage sombre sans nous demander si nous étions sur un écueiï ou sur la terre ferme, et nous passâmes ainsi plus d'une heure sans nous parler, sans dormir, sans penser à rien, riant par moments d'une manière stupide, puis retombant dans un farouche silence au bord de la vague furieuse qui nous couvrait de sable et d'écume.
Nasias avait disparu, et seul j'avais remarqué son absence; mais tout à coup la mer s'éclaira de feux étincelants, et nous vîmes se former au zénith la splendide couronne boréale ; nous étions inondés et comme enveloppés de son immense irradiation.
— Deboutl s'écria la voix de Nasias au-dessus de nos têtes. Ici f ici ! Venez, montez, le gîte et le festin vous attendent t
Nous nous sentîmes subitement ranimés, et nous gravîmes légèrement un ravin abrupt qui nous fit pénétrer dans un étroit vallon rempli d'arbres et d'herbages inconnus. Des myriades d'oiseaux volaient autour de Nasias, qui avait trouvé leurs nids dans une corniche de rocher et qui avait rempli sa robe d'œufs de toute dimension. Il y en avait depuis la grosseur de ceux de l'épiornis jusqu'à celle des œufs de roitelet. A ce régal il joignit des échantillons dé fruits magnifiques, et, nous montrant les arbres et les buissons où il les avait cueillis :
— Allez, dit-il, faites aussi votre récolte, et mangez avec confiance ces productions* savoureuses dont j'ai fait déjà l'épreuve sur moi-même ; il n'y a point. ici de poisons.
En parlant ainsi, il se baissa, arracha une poignée d'herbes sèches dont il bourra sa pipe^ et il se mit à fumer tranquillement, répaséai^ autour de nous les bouffées d'un parfum taegms* tandis que nous apajgious, la faim et la $(Mmwmk$m*t
les œufs les plus délicats et les fruits les plus agréables.
Il nous eût été facile de nous régaler de viande, les oiseaux étaient aussi peu farouches que ceux de l'îlot de Kennedy; mais personne n'y songea d'abord, tant la première faim était impérieuse. Quand elle fut apaisée, nos Esquimaux, qui avaient appris la prévoyance à force de dangers et de terreurs, voulurent tordre le cou à ces pauvres oiseaux, qui nous reprochaient avec des cris pleins d'éloquence le rapt de leur œufs. Nasias, cette fois, s'opposa énergiquement au meurtre.
— Mes amis, dit-il, ici on ne tue pas; il faut vous le tenir pour dit. La terre produit en abondance tout ce qui est nécessaire à l'homme, et l'homme n'y a pas d'ennemis, à moins qu'il ne s'en fasse.
Je ne sais si nos compagnons comprirent eette admonition, que je jugeai excellente; vaincus par le sommeil, il s'endormirent sur le sol, qui était formé d'une fiae poussière de talc. Je fis comme
eux, car je n'avais pas les forces surhumaines de Nasias, lequel nous quitta et ne reparut qu'avec le jour.
IY
Lorsqu'il m'éveilla, je fus bien surpris de ne retrouver autour de moi aucun de mes compagnons.
— Je n'avais plus besoin d'eux, me dit-il tranquillement, je les ai renvoyés.
— Renvoyés? m'écriai-je stupéfait. Où donc? Gomment? Par quel moyen ?
— Que t'importe ! répondit-il en ricanant ; t'intéressais-tu donc à ces grossiers, voraces et stupides personnages?
— Oui, certes, autant et plus, à coup sûr, qu'à des animaux domestiques fidèles et soumis. Ces dix hommes et les deux que nous avons perdus en abordant ici étaient l'élite de notre troupe ; ils ont
montré beaucoup de courage et de patience. Je commençais à comprendre leur langage, à m'habituer à leur costumes, et tel d'entre eux qui avait à peine figure humaine avait en lui des sentiments vraiment humains. Voyons, mon oncle, où les avez-vous envoyés ? Cette terre est sans doute un Éden où ils peuvent errer sans rien craindre. — Cette terre, répondit Nasias, est un Éden que je ne compte nullement partager avec des êtres indignes de le posséder. Ces brutes n'eussent pas vécu ici trois jours sans nous mettre en lutte contre toutes les forces animales de la nature. Je les ai congédiées ; prends-en ton parti, tu ne les re verras jamais, non plus que leurs pirogues, leurs compagnons, leurs traîneaux et leurs chiens. Nous sommes ici et sur toute la mer quf nous enferme les monarques absolus. C'est à nous de prouver, à nous seuls, les moyens d'en sortir quand il nous plaira. Rien ne presse, nous sommes bien. Lèvetoi, prends un bain dans ce charmant ruisseau qui murmure à deux pas de toi, cueille ton déjeuner sur la première branche venue, et songeons à ex-
plorer notre île, car c'est bien une île éloignée de tout continent visible et creusée en coupe, comme je te l'avais annoncé ; seulement, il y a, au milieu, un volcan d'une hauteur prodigieuse ; mais c'est un phare naturel de lumière électrique et rien de plus.
Toute objection, toute récrimination étaient parfaitement inutiles. J'étais seul dans ce monde inconnu avec un être plus fort, plus intelligent, plus implacable et plus croyant que moi. Il n'y avait pas à le combattre, mais à l'égaler, s'il m'était possible.
Je jetai un dernier regard en arrière, et, en moi> tant sur une éminence, je revis le lieu de notre abordage. Soit que la mer les eût mises en poussière, soit que Nasias les eût sauvées et cachées, il n'y avait plus trace de nos embarcations. Quand aux hommes, qu'étaient-il devenus? L'empreinte même de leurs pas sur le sable était effacée. Je regardai à mes pieds, et j'y vis de légères flaques de sang; mes mains en étaient imprégnées. Je frissonnai en me demandant si, comme mes mal-
heureux compagnons du Tantale, je n'avais pas pris part à quelque effroyable scène de délire et de carnage.
Nasias, qui m'observait, se prit à rire, et, cueillant une mûre sauvage de la grosseur d'une grenade, il en exprima le jus devant moi.
— Ce que tu vois-là, me dit-il, ce sont les traces de ton souper d'hier.
Je voulus encore l'interroger; il me tourna le dos et refusa de me répondre. Il fallait bien se soumettre. Ayant exploré déjà les environs, il avait un but, et il y marchait. Je le suivis en silence, sans armes, sans munitions, et comme si nous eussions conquis un pays où l'homme n'a plus rien à conquérir.
Nous ne fûmes pas longtemps néanmoins sans rencontrer des êtres infiniment redoutables, pour peu qu'ils nous eussent été hostiles : c'étaient des bisons, des mouflons, des rennes, des aurochs, des élans d'une taille très au-dessus de celle qui nous est connue, et tous appartenant à des espèces entièrement perdues sur le reste de la planète. Il est
même plusieurs de ces animaux qui ne devraient pas êtres désignés par le nom que je leur donne, faute de savoir celui qui leur convient, car presque tous me parurent des intermédiaires entre des types disparus et ceux de la faune actuelle. Nous n'y vîmes ni reptiles, ni animaux carnassiers. Quant à ces grands herbivores qui paissaient par troupes immenses dans les régions gazonnées ou bocagères, ils se contentèrent de nous regarder avec un peu d'étonnement, sans frayeur et sans aversion. Ils se dérangeaient à peine pour nous laisser passer, et nous eussions pu les dessiner à notre aise, si nous eussions été munis de quoique ce soit pour dessiner.
Au reste, Nasias leur accordait fort peu d'attention et ne me permettait pas beaucoup de m' arrêter. Je le suivais à regret, car, du moment que nous ne courions de danger d'aucun genre, que personne ne nous attendait plus nulle part, et que nous appartenions entièrement à cette vie nouvelle où nous nous étions jetés résolument, je ne savais plus guère ce que nous cherchions,
130 LAUEA
et pourquoi mon oncle, au lieu de se contenter de la réalisation de ses pressentiments dans la limite du possible, s'obstinait à en poursuivre le côté chimérique. Je lui faisais part de mes réflexions à mes risques et périls, car il était devenu impérieux, fébrile, farouche, et je voyais bien qu'en cas de résistance ouverte, il n'hésiterait pas à se défaire de moi. Il me répondait à peine, ou, quand il daignait s'expliquer, c'était pour me reprocher amèrement mon manque de foi et l'épaississement volontaire de mes plus précieuses facultés.
Ce qui me frappa le plus dans la région que nous traversions, ce ne fut pas de rencontrer à chaque instant des espèces nouvelles dans tous les genres d'animaux, de plantes et de minéraux : je devais m'y attendre sous ces latitudes; ce fut de les voir grandir en dimensions à mesure que nous marchions vers le nord, et ce fait, qui détruisait toutes mes notions rationnelles, ne pouvait s'expliquer que par l'augmentation rapide de la chaleur du climat. Néanmoins nous n'avions
LATJRi. 151
pas encore atteint la région de la chaleur humide et du développement gigantesque.
Nous avions gagné les hauts plateaux que supportait la falaise de tourmaline. Le pic central nous apparaissait de nouveau dans toute sa splendeur ; mais il nous était impossible d'en distinguer la base, qui reposait dans un cercle brumeux. Je calculai qu'il était à cinq ou six bonnes journées de marche en supposant que nous pussions y arriver en ligne directe ; et, en supposant encore qu'il occupait la partie centrale de l'île, je calculai que cette île avait en ce sens au moins cent lieues de diamètre.
Au bout de deux journées de marche durant lesquelles nous ne cessâmes de franchir des collines d'un facile accès, nous fîmes halte sur une dernière élévation d'où l'île entière se déployait sous nos pieds. Ce fut une magnifique vue d'ensemble. Toute cette contrée était due à un immense soulèvement opéré à diverses époques géologiques. J'y pus observer la trace de grandes perturbations volcaniques ; mais, en général, les
m LAURA
étages primitifs se montraient à nu, et les terrains de sédiment occupaient une médiocre surface. Aucun, du reste, n'avait résisté à des dislocations violentes ou à l'action continue d'un affaissement général, toujours plus marqué par des écroulements à mesure que l'œil interrogeait le point central, qui ne présentait plus qu'un effrayant amas de ruines confuses.
Nous quittâmes au bout de trois ou quatre jours les régions fertiles peuplées de quadrupèdes. Aux ravins ombreux, aux forêts pittoresquement échelonnées sur des roches imposantes, aux étroites ravines arrosées d'eaux vives et littéralement émailîées de fleurs, succédèrent d'interminables pentes de prairies tourbeuses si profondément délayées, que les herbivores ne s'y hasardaient plus, et qu'il nous devint bientôt impossible d'aller plus avant.
Comme ces déclivités, probablement supportées par un mur de tourmaline analogue à celui qui s'étendait au revers maritime, surplombaient le fond du cirque, nous ne pouvions que supposer
des cours d'eau douce considérables contournant le bas de nos plateaux. Les parties qui nous faisaient face paraissaient plus arides; mais la distance était trop grande pour nous permettre une certitude.
Forcés de nous arrêter et de nous sustenter de pourpiers et de mousses fort bonnes du reste, nous songions à retourner sur nos pas pour chercher une pente plus facile, lorsque je fus effrayé par un rugissement d'une nature si particulière qu'aucune comparaison avec les cris des animaux que nous connaissons n'en peut donner l'idée. C'était comme un son de beffroi prolongé, mêlé au ronflement d'une machine à vapeur. Gomme je regardais de tous côtés, j'entendis ce bruit au-dessus de ma tête et vis voler quelque chose de si énorme, qu'instinctivement je me baissai pour n'être pas atteint par le passage de cet être incompréhensible.
Il s'abattit près de nous, et je reconnus un
individu qui me parut appartenir d'assez près,
sauf la taille inouïe, au genre mégalosoma. Il était
154 LATJRÀ
de la grosseur d'un buffle, et il en avait, d'ailleurs, les cornes plates et le pelage foncé. Bien que ce monstre me causât un effroi réel, je ne pus me défendre de l'admirer, car c'était à tout prendre un bel animal. Ses élytres et sa cuirasse impénétrable étaient revêtues d'une fourrure épaisse vert-olive à reflets dorés, et sur son dos s'élevait majestueusement cette armature en forme de fourche et en matière cornée qui est l'attribut du mâle. Il ne parut pas seulement remarquer notre présence, et se mit à brouter autour de nous ainsi qu'eût pu le faire un animal familier; puis il souleva bes puissantes élytres, développa les plis de ses larges ailes de gaze irisée, et, sans s'élever de plus de deux ou trois mètres, alla s'abattre à quelques centaines de pas plus loin.
— - Cet animal, me dit Nasias, que rien n'étonnait, doit vivre de feuillage, car il a brouté sans plaisir les plantes basses qui croissent ici, et il les a dédaignées. J'aurais cru que, pixfti des régions arborescentes que nous venons de franchir nousmêmes, il allait y remonter, tandis qu'il descend
vers les déserts arides. Il faut donc que ce grand entassement de roches brisées cache dans ses replis des plantes feuillues, par conséquent un sol assaini. Je regrette maintenant de n'être pas monté sur le dos de ce coléoptère, dont le vol pesant, mais sûr, nous eût épargné bien des pas inutiles.
— C'est une fantaisie que nous pouvons nous passer, répondis-je en montrant à mon oncle une douzaine de ces mêmes scarabées qui volaient audessus de nous et paraissaient suivre celui qui leur avait servi d'éclaireur. Il s'agit de gagner le lieu où ils vont prendre pied avant qu'ils se soient enlevés de nouveau, car, s'ils font comme le premier, ils ne fournissent pas de longs vols.
En effet, les mégalosomes s'abattirent assez près de nous, et nous pûmes en approcher sans éveiller leur inquiétude. Je ne sais si, à travers la substance cornée qui leur couvrait les yeux, notre image leur apparaissait bien nette. Ils nous parurent fort stupides, et, bien qu'ils eussent pu nous broyer avec leurs terribles mandibules ou nous déchirer
m LÀURA.
avec les hameçons acérés de leurs griffes, ils se laissèrent monter sans résistance. Nous choisîmes deux mâles de belle taille, nous nous assîmes sur le corselet, les jambes et les bras passés dans la fourche de leur armature pour assurer notre solidité, et nous nous laissâmes enlever sans aucune émotion. Cette monture est fort douce ; seulement, le bruit des élytres et le vent des ailes sont on ne peut plus désagréables.
— Je pense, dis-je à mon oncle la première fois que nous mîmes pied à terre, que les futurs colons de cette île n'emploieront le mégalosome qu'à porter des fardeaux. Il me semble assez docile pour obéir à une direction et même...
— Que parles-tu donc de colons? s'écria mon oncle en haussant les épaules. T'imagines-tu par hasard que j'aie fait tant de dépenses et affronté tant de périls pour enrichir durant quelques jours cette sotte espèce humaine qui ne sait que dévaster et stériliser les plus riches sanctuaires de la nature ? Nous n'aurions pas seulement une poignée d'hommes ici durant un mois sans qu'ils fissent
disparaître aveuglément ces rares et curieuses espèces animales et détruisissent les belles essences des forêts, au lieu de les ménager. L'homme est un animal plus malfaisant que tous les autres, ne le sais-tu pas? Non, non ! laissons les bêtes tranquilles, et gardons pour nous seuls la découverte de cette île si précieuse.
— Pourtant, repris-je, je ne vois pas que, nous qui ne sommes que deux, nous respections absolument la liberté de ces bêtes-ci. J'ignore s'il leur est agréable de nous porter, et convenez que, dans votre pensée, elles vous paraissent très-propres à vous aider dans le transport des richesses que vous prétendez découvrir.
— Pas le moins du monde, répondit Nasias. Les richesses que je veux découvrir resteront où elles sont jusqu'à ce que j'aie pris les mesures nécessaires pour me les approprier. Cette île entière, avec tout ce qu'elle contient dans ses flancs, est à moi; nul ne l'exploitera que mes esclaves, et, s'il m'en faut beaucoup, j'en trouverai beaucoup.
En toute autre circonstance, j'eusse combattu
les théories antisociales et antihumaines de mon oncle; mais mon mégalosome soulevait lourdement ses élytres et commençait à les faire ronfler. Je me hâtai de l'enfourcher, jamais expression ne fut plus littéralement exacte, et nous fournîmes plusieurs volées consécutives qui nous permirent d'arriver au bord du ravin de tourmaline que j'avais pressenti. Là, nos gros coléoptères furent d'un grand secours, car jamais sans eux nous n'eussions pu descendre cette muraille hérissée de cristaux gigantesques.
A peine fûmes-nous arrivés en bas, non sans quelque vertige, je l'avoue pour mon compte, que nous vîmes un large et impétueux torrent qui jaillissait à travers des forêts magnifiques ; mais, au lieu de nous le faire franchir, les mégalosomes s'abattirent sur des espèces d'araucarias de cinq cents mètres de haut, dont ils se mirent à sucer avidement l'écorce gommeuse. Leur marche fantasque à travers les feuilles tranchantes de ces végétaux géants rendit notre situation impossible, et nous dûmes quitter nos montures pour descendre
LAURA m
avec précaution et lenteur de branche en branche jusqu'à terre.
Là, nous trouvâmes des fleurs et des fruits tout à fait ' différents de ceux des régions supérieures. Au lieu des baies de rosacées qui avaient fait le fond de notre nourriture les jours précédents, nous trouvâmes des espèces de chardons comestibles qui avaient la chair de l'artichaut et de l'ananas, et les œufs d'oiseaux (nous n'en vîmes pas un seul dans ces forêts) furent remplacés par des larves de papillons d'un volume extraordinaire et d'un goût très-relevé.
Mais il s'agissait de franchir le torrent, et bien nous prit d'aviser sur ses rives des tortues amphibies de cinq à six mètres de long, qui nous laissèrent monter sur leur carapace, et qui, après plusieurs stations capricieuses assez irritantes sur les îlots dont le fleuve était semé, nous firent lentement gagner l'autre rive.
— Voilà en somme de bonnes créatures, quoique paresseuses, dit mon oncle en les voyant rentrer dans les flots. Elles valent mieux que les
iCQ LAUEA
hommes; elles ne refusent pas le travail et ne demandent rien pour leur peine. Plus j'y songe, plus je me dis que les hommes feront le service de mon exploitation sans que je permette à mes brutes d'esclaves de contrarier les animaux.
Nous mîmes un jour entier à traverser cette région forestière, qui était admirable de puissance et de majesté. Nous n'y vîmes que des arbres à feuilles persistantes, des houx, des conifères et diverses espèces de genévriers gigantesques. Des reptiles effroyables rampaient dans les amas de pointes sèches qui nous cachaient le sol ; mais ces animaux nous parurent innoffensifs, et nous traversâmes les bois sans avoir aucun combat à livrer.
Plus nous avancions, plus Nasias montrait de résolution et de confiance, tandis que je sentais je ne sais quelle secrète horreur s'emparer de moi. Ce monde inexploré avait dans sa mâle beauté une physionomie de plus en plus menaçante. C'est en vain que les animaux s'y montraient indifférents à la vue et au contact de l'homme. Cette indifférence même avait quelque chose de si méprisant, que le
LÀURA ICI
sentiment de notre petitesse et de notre isolement en était décuplé dans ma pensée. Le dôme formé par des arbres auprès desquels les plus beaux cèdres du Liban eussent été des avortons, la grosseur des tiges, la longueur des reptiles qui traversaient les clairières et qui brillaient dans l'ombre froide comme des ruisseaux d'argent verdâtre, les formes rugueuses et les épines démesurées des plantes basses, l'absence d'oiseaux et de quadrupèdes, des vols silencieux de bombyx et de phalènes d'une grandeur insensée, l'atmosphère humide et débilitante, la clarté glauque qui semblait tomber à regret sur un lourd tapis de débris séculaires, de grandes mares d'eaux mortes où des grenouilles monstrueuses fixaient sur nous des yeux vitreux et stupides, tout cela semblait nous dire : « Que faites-vous ici, où l'homme n'est rien et où rien n'est fait pour lui ? »
Enfin, le soir, nous nous trouvâmes dans un site découvert, et, à la clarté de la couronne boréale qui devenait de plus en plus intense, nous vîmes qu'un grand lac nous séparait de la base du pic.
Ceci détruisait toutes les fantaisies dont mon oncle 'était bercé sur l'existence d'une excavation accesssible, et me confirmait dans l'opinion que je m'é tais faite en voyant le cône sortir d'un cercle brumeux.
Pour la première fois, je vis Nasias découragé, et, comme il gardait le silence, je m'enhardis à lui dire son fait. Gomment n'avait-il pas prévu qu'une excavation profonde, en quelque lieu du monde qu'elle se trouvât, pût ne point servir de réservoir aux cours d'eau, à la pluie ou à la fonte des neiges? Je me permis même quelques railleries que j'éprouvais le besoin de formuler ; car mon association avec cet homme étrange n'était qu'une suite de révoltes de ma raison, à chaque instant paralysées par le vertigineux ascendant qui disposait de moi.
Il fut blessé au vif, et je crois qu'il eut un instant la pensée d'en finir avec mes doutes, car il en était aussi irrité et aussi fatigué que je l'étais de son irrésistible autorité ; mais il se calma après avoir vomi un torrent d'injures grossières auquel j'étais
loin de m'attendre de la part d'un homme aussi réservé.
— Voyons, dit-il, nous avons tort tous deux cette fois; voilà pourquoi je te pardonne. J'ai eu un moment de défaillance, et j'en «ais puni par un accès de colère qui risque de diminuer mes forces intellectuelles et physiques. L'homme ne vaut que par la foi. Reprends la tienne ou tu es perdu.
Et il me donna le diamant à regarder. Aussitôt l'image du cône nimbé de flammes purpurines s'y peignit comme si j'y touchais, et, dans ce lac irisé qui entourait la base du pic, je reconnus un sol indéfinissable, mais parfaitement solide, sur lequel Laura marchait avec assurance en m'invitant à la suivre. Cette vision produisit sur moi son effet accoutumé : elle me transporta dans la délicieuse région de l'impossible, ou plutôt elle dissipa comme un nuage trompeur ce mot impossible écrit au seuil de toutes les découvertes.
— Partons ! dis-je à mon oncle. Pourquoi nous arrêter ? Est-ce que la nuit règne dans ces régions
m LAURA
privilégiées ? est-ce que nos forces, décuplées par l'effet de l'électricité qui se dégage ici de partout, ont besoin d'un repos de six heures ? Marchons encore, marchons toujours. Je sais où nous allons maintenant. Laura nous attend sur le lac d'opale. Hâtons-nous de la rejoindre.
Nous marchâmes toute la nuit, qui fut trèscourte d'ailleurs, car j'estime que nous étions par 89 degrés de latitude et que nous approchions des jours où, pendant six mois, le soleil est au-dessus de l'horizon.
Au lever du soleil, un spectacle effrayant et sublime frappa nos regards. Il n'y avait ni brumes ni roches entassées à la base du pic, et nous distinguions parfaitement la forme ronde du gouffre d'où il s'élançait jusqu'aux nues. Ce gouffre était bien rempli par un lac; mais un spîendide détail que nous n'avions pu saisir, c'était une cascade circulaire, également nourrie dans tout son pourtour, et qui sortait d'une grotte également circulaire pour se précipiter dans le lac d'une hauteur de douze à quinze cents mètres. Cette merveille
LAURA i65
de la nature me jeta dans l'extase, mais irrita singulièrement Nasias.
— Certainement, dit-il, c'est une fort belle chose et sans analogue dans le monde connu; mais je m'en serais fort bien passé. Nous arrivons trop tard. Quelque cataclysme imprévu a ouvert le chemin des eaux à la bouche béante de l'axe terrestre.
— Vous flattiez-vous donc, lui dis-je avec ironie, de trouver un passage souterrain, un tunnel praticable d'un pôle à l'autre? Sans doute vous avez vu cela dans ces globes de carton que traverse une broche de fer, et vous avez peut-être rêvé que notre globe terrestre roulait sur une forte barre aimantée aux deux bouts. J'ai rêvé cela aussi quand j'avais six ans; mais vous me permettrez d'en douter aujourd'hui et de trouver très-naturel qu'une vaste région de montagnes tourbeuses disposées en cirque ait son écoulement circulaire dans le lieu le plus profond. Si nous avons traversé hier une terrasse saine et fertile, c'est qu'elle est préservée de l'inondation perpétuelle par le torrent
que nous avons franchi à dos de tortue, et que ce torrent s'engouffre quelque part sous un sol éminemment compacte, pour tourbillonner ensuite dans des cavernes invisibles placées sous no; pieds.
— Voilà une merveilleuse explication ! dit Nasias d'un ton de mépris et en me lançant des regards féroces. Donc, tu as mal regardé dans le diamant, ou tu m'as menti. Tu n'as pas vu Laura marcher sur ces eaux trompeuses, tu n'as jamais rien vu qui ait le sens commun et tu t'es moqué de moi. Malheur à toi, écolier ignare, compagnon rebelle et incommode, malheur à toi, je le jure, s'il en est ainsi !
— Attendez, lui dis-je avec fermeté ; ne vous hâtez pas de me supprimer et de m' envoyer rejoindre l'équipage du Tantale et nos Esquimaux conducteurs de pirogues. Il y a peut-être moyen de nous arranger et de concilier toutes nos hypothèses. Avez-vous l'oreille fine? Croyez-vous qu'à la distance où nous sommes de ce Niagara colossal vous pourriez en entendre le rugissement?
— Oui, à coup sûr î s'écria mon oncle en se jetant dans mes bras, j'entendrais la puissante clameur de ces eaux jaillissantes, et je n'entends rien du tout ! Cette cascade est gelée.
— Ou pétrifiée, mon cher oncle !
— Tu as, reprit-il, une sotte manière de plaisanter, mais au fond tu vois assez juste. Ce torrent circulaire peut être un terrible épanchement de lave refroidie, et il s'agit de s'en assurer; marchons f
Nous entrâmes alors dans la région des décombres stériles. C'était en grand une inondation de laves poreuses et de téphrines, comme ces larges courants que l'on trouve en Auvergne et qui occupent tant de surface entre Volvic et Pontgibault, au dire de mon oncle Tungsténius. Je me rappelai sa description, qui m'avait paru grandiose, mais qui me sembla bien mesquine devant l'étendue de rognons volcaniques qui se dressait devant moi 4 perte de vue, et qui simulait l'aspect d'un bouil lonnement subitement pétrifié au milieu de sa plu* ardente activité. C'était comme une mer dont les
vagues se seraient changées en pierres tumulaires ou en menhirs innombrables. Tout cet océan de roches dénudées avait une couleur uniforme, désolée, livide, et on eût pris le court lichen grisâtre qui les marbrait de sa lèpre, pour un reste de pluie de cendres que le vent avait oublié de balayer. Cette journée fut pénible, rien à manger ni à boire. J'ignore comment nos forces ne nous abandonnèrent pas.
Enfin nous atteignîmes les bornes de ce royaume de la mort, où ce que nous avions pris de loin pour une ceinture de nopals ou de roseaux gigantesques n'était qu'une efflorescence d'énormes pierres ponces calcinées sous les formes les plus bizarres. Le lac s'étendait sous nos pieds, la cascade jaillissait de toutes parts autour de nous, et ses vastes ondes n'étaient qu'une admirable vitrification d'un blanc laiteux, avec des translucidités d'opale. Mais comment y descendre? Notre corniche dentelée surplombait de tous côtés à une hauteur effrayante, et nous étions épuisés de fatigue et de besoin. Dans un repli de terrain, j'aperçus une
traînée de détritus et bientôt une petite zone de terres végétales où rampaient les racines d'une espèce d'astragale rose. Ces racines nous furent un bienfait inespéré de la Providence. Après en avoir mangé, remarquant combien elles étaient longues et tenaces, j'en cherchai et j'en trouvai qui avaient plusieurs mètres de développement. J'en fis une ample récolte, et mon oncle, enchanté de mon idée, m'aida à en faire une corde à nœuds de vingt-cinq brasses. Quand nous en fîmes l'essai au moyen d'un bloc de lave attaché au bout, nous vîmes qu'elle était assez solide, mais trop courte de moitié pour atteindre un des premiers ressauts de la cascade de verre. Il nous fallut passer la nuit où nous étions, afin de consacrer au prolongement de notre échelle toute la journée du lendemain. Mon oncle parut se résigner, et je me préparai un lit d'asbeste dans un creux de roche d'une coupe fort commode. Nasias me traita de sybarite.
— Je le suis, répondis-je, parce que je songe que nous touchons à notre plus grand péril. Je ne suis
pas trop mauvais marcheur à jeun, comme vous
470 LÀURA
avez pu vous eu convaincre; mais j'ai aujourd'hui peu de force dans les bras, et, malgré les escapades de mon enfance, je me considère en ce moment comme un très-mauvais acrobate. Pourtant rien ne peut ébranler ma résolution de descendre dans cet abîme. J'ai donc besoin de toute la vigueur dont je suis capable, et, d'ailleurs, si je dois faire naufrage au port et si je dois dormir ici ma dernière nuit, je prétends la savourer et la passer bonne. Je vous conseille, mon cher oncle, d'en faire autant.
A peine étais-je couché, je n'ose pas dire endormi, car jamais je ne me sentis plus éveillé, Walter vint s'asseoir à mes côtés sans que j'éprouvasse aucune surprise de le voir là.
— Ton entreprise est insensée, me dit-il ; tu te rompras les os et ne trouveras rien d'intéressant dans ce lieu bizarre. Ceci est à coup sûr un exemple remarquable de la puissance des éjections volcaniques ; mais toutes les matières minérales de ce foyer récemment refroidi ont subi un tel degré de coction, si l'on peut ainsi parler, qu'il te sera im-
LAURA m
possible d'en définir la nature. D'ailleurs, comment rapporteras -tu des échantillons que nous puissions soumettre à l'analyse, lorsque tu es si loin de savoir par quels moyens tu te rapporteras toi-même ?
— Tu parles bien, lui répondis-je; mais, puisque tu as pu venir me trouver ici, tu as des moyens de transport dont tu consentiras sans nul doute à me faire part.
— Je n'ai pas eu grand'peine à monter l'escalier de ta chambre, reprit Walter en souriant, et, si tu voulais faire un effort de raison, tu reconnaîtrais que ton esprit seul est au pôle arctique, tandis que ton corps est assis devant ta table et que ta main écrit les folies auxquelles je m'amuse à répondre.
— Tu te moques de moi, Walter, m'écriai-je, ou bien c'est ton esprit qui se reporte follement à notre demeure et à nos habitudes de Fischhausen : ne vois-tu pas la couronne polaire, le grand pic d'obsidienne et la blanche mer vitreuse qui l'entoure?
— Je ne vois, répondit-il, que le chapiteau de ta
lampe et ton encrier en pyramide avec sa cuvette de faïence. Voyons, éveille-toi au son du piano de Laura, qui en ce moment chante une romance à son père, lequel fume tranquillement sa pipe à la fenêtre du salon.
Je me levai impétueusement. Walter avait disparu, îa mer d'opale brillait à mes pieds, et l'aurore boréale dessinait un arc-en-ciel immense audessus de moi. Nasias, assis à quelque distance, fumait réellement sa pipe, et j'entendais distinctement la voix de Laura et les notes de son piano. Ce mélange de rêve et de veille me tourmenta une partie de la nuit. La voix de Laura, si douce dans mon souvenir, prenait en ce moment une réalité choquante, car Laura ne savait guère chanter, et elle avait un petit blaisement enfantin qui rendait comique la musique sérieuse. Ce n'est que dans le cristal que sa parole se dégageait de ce défaut. Impatienté, je me mis à la fenêtre de ma chambre et lui criai à travers le jardin de ne pas écorcher la romance du Saule. Elle n'en tint compte, et de dépit je me recouchai sur mon lit d'amiante, où, en
me bouchant les oreilles, je parvins enfin à m'endormir.
Quand je m'éveillai, au grand jour, je vis que Nasias avait travaillé sans désemparer et que ne're cordage de racines avait atteint la longueur convenable. Je l'aidai à l'attacher solidement, et voulus en faire l'épreuve le premier. Je descendis sans encombre, m'aidant des pieds quand je pus rencontrer quelque saillie de lave. J'arrivai ainsi à une petite plate-forme que la corde ne dépassait point assez pour qu'il ne fût pas nécessaire de la tirer à soi afin de la rattacher de nouveau. En me penchant sur le bord, je vis au-dessous de moi un tas de cendres blanches comme de la neige, et je n'hésitai pas à m'y laisser choir. Cette cendre était si friable, que j'y disparus tout entier; mais, en me secouant, j'en sortis sain et sauf, et je criai à mon oncle de faire comme moi.
Il descendit avec le même succès, et nous nous
hâtâmes de couper un bon bout de corde pour
l'emporter et le manger au besoin, car nous en
avions pour huit ou dix heures à traverser ce lac
m LAUEA
de verre, et nous n'y apercevions, comme on peut croire, aucune trace de végétation.
Bientôt ie soleil échauffa tellement cette surface resplendissante, que l'éclat en devint insupportable pour nos yeux, et la chaleur atroce pour nos pieds; mais il n'y avait point à revenir sur nos pas : nous étions à la moitié du trajet, et nous continuâmes à marcher avec un stoïcisme dont je ne me serais jamais cru capable. Le reflet de la cascade circulaire était si ardent, qu'il nous semblait être au centre du soleil. Par bonheur, un coup de vent détacha de la cime du pic central une avalanche de neige qui roula jusque vers nous. Nous prîmes noti'vî course pour l'atteindre avant que la marche nous fût devenue impossible, et ce secours inespéré nous permit d'arriver presque à la base du cône.
Là nous attendait une surprise prodigieuse, ou plutôt une amère déception. Depuis longtemps, il nous avait semblé marcher sur une croûte volcanique boursouflée, avec la sonorité du vide en dessous. Nous vîmes alors que cette croûte, brusquement interrompue, était à une énorme distance
LAUEA 175
du pic et du sous-sol, que nous étions portés par une voûte de plus en plus mince, et qu'il était impossible d'avancer sans qu'elle se brisât sous nos pieds comme une assiette de faïence. Cinq ou six fois dans son impatience Nasias la fit éclater et faillit s'y engloutir. Je parvins à le modérer et à tenir conseil avec lui. Il était fort inutile d'atteindre le cône, car il ne servait d'entrée à aucune grotte, et il ne paraissait pas avoir jamais serv; de bouche à un volcan.
En l'examinant de plus près qu'il ne nous avait encore été possible de le faire, nous vîmes que ce pic formidable, couronné d'un glacier aux aiguilles acérées, n'était autre chose qu'un prisme rectangulaire d'olivine d'un vert pâle et d'un grand éclat, mais homogène et d'un seul bloc de la base jusqu'au faîte.
Nous mangeâmes un bout de corde, et j'engageai mon oncle à prendre quelques heures de repos. Dès que la nuit aurait un peu rafraîchi notre lac de verre opalin, nous le traverserions de nouveau, nous irions chercher notre sorde de racines,
nous reviendrions avant la chaleur, s'il nous était possible, et nous aviserions à descendre au fond de l'invisible abîme placé sous nos pieds. Cette raisonnable proposition ne convint point à l'ardent Nasias.
— Quand je devrais périr ici, répondit-il, je veux voir ce qu'il y a entre nous et ce pic maudit.
Et, s'élançant sur la glace fragile, il se mit à la briser avec fureur à coups de pied, ramassant les fragments les plus gros qu'il pût soulever et les lançant de toute sa force pour entamer une plus grande surface.
Voyant que nous étions perdus, je ne songeai plus qu'à hâter le moment de notre destruction. Je m'associai à la délirante entreprise de mon oncle, et, fracassant les dernières ondulations du lac de verre, je parvins à en détacher une masse considérable, qui s'écroula dans l'abîme avec un bruit de vitres cassées et nous permit enfin d'en voir le fond.
Quel spectacle étrange et grandiose s'offrit alors à nos regards! Sous la croûte de verre s'ouvrait
LAUEA i77
un océan de stalagmites colossales violettes, roses, bleues, vertes, blanches et transparentes comme l'améthyste, comme le rubis, le saphir, le béryl et le diamant. La grande excavation polaire rêvée par mon oncle était effectivement une géode tapissée de cristaux étincelants, et cette géode avait une étendue souterraine incalculable !
— Ceci n'est rien! dit-il avec le plus grand sang-froid. Nous ne voyons qu'un petit coin du trésor, une marge du colossal écrin de la terre. Je prétends descendre dans ses flancs et posséder tout ce qu'elle cache à l'esprit obtus des hommes, tout ce qu'elle dérobe à leur vaine et timide convoitise !
— Qu'en ferez-vous? lui dis-je avec le même sang-froid, car nous étions arrivés à ce paroxysme d'exaltation intellectuelle qui chez lui produisait le calme triomphal de l'ambition assouvie, et chez moi le plus complet désintéressement philosophique. J'ignore si les trésors que nous apercevons ont une valeur réelle parmi les hommes; mais je suppose que ce soient enec-
«78 LAUEA
li veinent des mines de pierreries en cristaux de la grosseur des obélisques de l'Egypte, comme vous l'avez prédit : à quoi nous serviront-ils dans cette contrée déserte, d'où il nous sera certainement à jamais impossible de sortir?
— Nous sommes venus jusqu'ici; donc, il nous sera possible d'en revenir, dit Nasias en riant; qu'est-ce qui t'embarrasse? L'île manque-t-elle de bois pour faire de nouvelles pirogues ?
— Mais ni vous ni moi ne savons faire la moindre pirogue, et encore moins la diriger. Vous ;avez donc où nous retrouverons nos Esquimaux ? Voyons, qu'avez-vous fait de ces pauvres gens?
— Ce que j'ai fait de l'équipage du Tantale et ce que je vais faire de toi ! s'écria Nasias, saisi tout à coup d'un rire convulsif.
Et, devenu complètement fou, il s'élança au bord de l'excavation, poussa un grand cri, et disparut dans l'abîme, entraînant avec lui les minces et sonores parois du lac de verre.
J'écoulai quelques instants le grésillement qui
laurâ m
suivit la rupture. Le bruit de la chute des cristaux et de celle de Nasias fut complètement nul. Je l'appelai, je ne pouvais en croire le témoignage de mes sens. Ma voix se perdit dans l'horrible magnificence du désert. J'étais seul au monde !
Je restai pétrifié. Il me sembla que mes pieds se fixaient au sol, que mes membres se roidissaient, et que j'étais changé en cristal moi-même.
— Que fais-tu ici ? me dit Laura en mettant sa main sur mon front. Dors-tu tout debout? Gomment as-tu pu croire aux mensonges de ce Nasias? il n'a jamais été mon père. C'est un furieux qui accomplit sa destinée. Dieu veuille qu'il soit disparu pour jamais, car son influence funeste paralysait la mienne, et, depuis que tu es avec lui, c'est à peine si je peux, à de rares intervalles, me faire voir et comprendre de toi. Allons, viens, et ne t'inquiète plus du gîte et de la nourriture; avec moi, tu ne connaîtras plus ces vulgaires empêchements de la vie de l'esprit : n'ai-je pas une dot? Tu es curieux de pénétrer dans cette petite géode qu'on appelle la terre? C'est fort inutile, c'est si peu de
190 LAUEA
chose! Mais, si cela t'amuse, je veux bien t'y conduire, puisque c'est une curiosité d'artiste, une fantaisie de poète et non une basse cupidité qui te presse. Je sais le chemin de ces splendeurs souterraines, et il n'est pas besoin de se rompre le cou pour les voir de près.
— Non, Laura, m'écriai-je, ce n'est ni une fantaisie de poëte ni une curiosité d'artiste qui m'ont amené ici. C'est ta voix qui m'y a appelé, c'est ton regard qui m'y a conduit, c'est l'amour que j'ai pour toi...
— Je le sais, dit-elle, tu voulais obtenir ma main en obéissant à ce Nasias qui n'est qu'un misérable imposteur et un sorcier de la pire espèce, tandis que mon véritable père consentira certainement à te l'accorder quand il saura que je t'aime. Tu as fait bien du chemin et bravé bien des périls, mon pauvre Alexis, pour chercher le bonheur qui t'attendait à la maison. Veux- tu que nous y retournions tout de suite?
— Oui, tout de suite, m'écriai-je.
— Sans voir l'intérieur de la géode? sans tra-
LAUEA iSl
verser le monde des gemmes colossales éclairées du rayonnement éternel de la lumière électrique ? sans gravir au faîte de ce cône d'obsidienne ou d'amphibole plus élevé que l'Himalaya? sans t' assurer qu'il fait au pôle nord une chaleur tropicale, et que le noyau central du globe est d'une agréable fraîcheur ? Il serait pourtant bien curieux de constater toutes ces choses, et bien glorieux de pouvoir les affirmer à la barbe de notre oncle Tungsténius et de tous les savants de l'Europe !
Il me sembla que Laura se moquait de moi, et pourtant je ne voulus pas en avoir le démenti.
— Je crois à l'existence de toutes ces merveilles, répondis-je; mais, au moment de les constater, j'y renonce, si tu le désires, et si par ce sacrifice je peux obtenir une heure plus tôt que ton père consente à mon bonheur.
— C'est bien, reprit Laura en me tendant ses deux mains charmantes. Je vois qu'au milieu de ta folie, tu m'aimes plus que tout au monde, et je dois te pardonner tout. Viens.
Elle s'approcha du gouffre où s'était englouti
Nasias, et, me disant : « Prends la rampe, » elle se mit â y descendre comme si un escalier se fût formé sous ses pas. Je la suivais tenant une rampe imaginaire sans doute, mais qui me préserva du vertige, et nous nous enfonçâmes ainsi dans l'intérieur de la terre.
Au bout d'une heure environ, Laura, qui m'avait défendu de lui parler, me fit asseoir sur la dernière marche.
— Reprends haleine, me dit-elle, tu es fatigué, et tu as encore à traverser le jardin*
De quel jardin parlait-elle ? Je ne pouvais l'imaginer; mes yeux, éblouis du rayonnement de l'abîme, ne distinguaient rien. En peu d'instants, cette surexcitation se dissipa, et je vis que nous étions, en effet, dans un jardin fantastique où la cristallisation, le métamorphisme et la vitrification des minéraux, déployant alternativement leurs splendides caprices, ou, pour mieux dire, obéissant sans entraves aux lois de leur formation, avaient atteint les développements les plus merveilleux et les plus étranges. Ici, l'action volcanique
avait produit des arborescences vitreuses qui semblaient couvertes de fleurs et de fruits de pierreries, et dont les formes rappelaient vaguement celles de nos végétaux terrestres. Ailleurs, les gemmes, cristallisées par masses énormes, simulaient l'aspect de véritables rochers dont les plateaux et les sommets étaient ornés de palais, de temples, de kiosques, d'autels, de monuments de toute sorte et de toute dimension. Parfois un diamant de plusieurs mètres carrés, poli par le frottement d'autres substances disparues ou transformées, brillait enchâssé dans le sol comme une flaque d'eau empourprée de soleil. Tout cela était surprenant, grandiose, mais inerte et muet, et peu d'instants suffirent à rassasier ma curiosité.
— Chère Laura, dis-je à ma compagne, tu m'avais promis de me ramener chez nous, et tu me montres un spectacle auquel j'avais renoncé sans aucun regret.
— Si je t'en eusse privé, reprit Laura, ne me l'aurais-tu pas reproché quelque jour? Voyons, regarde bien pour la dernière fois ce monde de
cristal que tu as voulu conquérir, et dis-moi s'il te paraît digne de tout ce que tu as fait pour le posséder.
— Ce monde est beau à voir, répondis-je, et il me confirme dans l'idée que tout est fête, magie et richesse dans la nature, sous les pieds de l'homme comme au-dessus de sa tête. Il ne m' arrivera jamais de dire comme Walter que la forme et la couleur ne signifient rien, et que le beau est un vain mot; mais j'ai été élevé aux champs, Laura : je sens que l'air et le soleil sont les délices de la vie, et que l'on s'atrophie le cerveau dans un écrin, si magnifique et colossal qu'il soit. Je donnerais donc toutes les merveilles que voici autour de nous pour un rayon du matin et le chant d'une fauvette, ou seulement d'une sauterelle, dans notre jardin de Fischhausen.
— Qu'il soit fait comme tu veux î dit Laura; mais écoute, mon cher Alexis : en quittant avec toi le monde du cristal, je sens que j'y laisse mon prestige. Tu m'y as toujours vue grande, belle, éloquente, presque fée. Dans la réalité, tu vas me
retrouver telle que je suis, petite, simple, ignorante, un peu bourgeoise, et biaisant la romance du Saule. Hors du cristal, tu n'as que de l'amitié pour moi, parce que tu me sais bonne garde-ma' lade, patiente avec tes hallucinations et véritable > ment dévouée. Cela suffira-t-il à te rendre heureux et faut-il que je rompe mes fiançailles avec Walter, qui, sans être amoureux de moi, m'accepte tel^3 que je suis, et ne demande qu'à trouver dans sa femme une inférieure à protéger ? Songe à la difficulté, à la responsabilité du rôle que ton inégal enthousiasme m'attribue. A travers ton prisme magique, je suis trop ; à travers ta prunelle dessillée et fatiguée, je suis trop peu. Tu fais de moi un ange de lumière, un pur esprit, et je ne suis pourtant qu'une bonne petite personne sans prétentions. Réfléchis : je serais malheureuse de passer toujours avec toi de l'empyrée à la cuisine. N'y a-t-il pas une limite possible entre ces deux extrêmes ?
— Laura, répondis-je, tu parles avec ton cœur et ta raison, et je sens que tu es à cette limite
entre le ciel de l'amour idéal et le respect de la réalité qui fait la vertu et le dévouement de tous les jours. J'ai été fou de scinder ta chère et généreuse individualité, ton moi honnête, aimant et pur. Pardonne-moi. J'ai été malade, j'ai écrit mes rêves, et je les ai pris au sérieux. Au fond, je n'en étais peut-être pas absolument dupe ; car, au milieu de mes plus fantasques excursions, je te sentais toujours près de moi. Renonce à Walter, je le veux, car je sais qu'en festimant il ne t'apprécie pas tout ce que tu vaux. Tu mérites d'être adorée, et je prétends m'habituer à te voir à .a fois dans le prisme enchanté et dans la vie réelle, sans que Fun fasse pâlir l'autre.
En parlant ainsi, je me levai et je vis se dissiper la vision du monde souterrain. Devant moi, par la porte ouverte du pavillon que j'habite à Fischhausen, s'ouvrait le beau jardin botanique, inondé du soleil de juin , une fauvette chantait dans un syringa grandiflora, et le bouvreuil favori de ma cousine vint se poser sur mon épaule.
Avant de franchir la porte du pavillon, je jetai
LAUEA 487
derrière moi un regard étonné et craintif. Je vis Y abîme se remplir de ténèbres. La lumière élecirique s'éteignait. Les gemmes colossales ne jetaient plus que quelques étincelles rougeâtres dans l'obscurité, et je vis ramper quelque chose d'informe et de sanglant qui me parut être le corps mutilé de Nasias essayant de rassembler ses membres épars et d'étendre vers moi, pour me retenir, une main livide détachée de son bras.
Laura passa sur mon front, baigné d'une sueur froide, son mouchoir parfumé qui me rendit la vie et me donna la force de la suivre.
En traversant le jardin, je me sentis aussi ingambe et aussi reposé que si je n'eusse pas fait huit ou dix mille lieues depuis la veille. Laura me fit entrer dans le salon de l'oncle Tungsténius, où je fus reçu à bras ouverts par un bon gros homme rubicond, ventru, et de la plus bienveillante figure.
— Embrasse donc mon père, me dit Laura, et demande-lui ma main.
— Ton père! m'écriai-je hors de moi. C'est donc là le véritable Nasias?
— Nasias? dit le gros homme en riant. Est-ce un compliment ou une métaphore? Je ne suis pas tirudit, je t'en avertis, mon cher neveu; mais je suis un brave homme. J'ai fait honnêtement mon petit commerce ambulant d'horlogerie, de joaillerie et d'orfèvrerie. J'y ai gagné de quoi établir ma Il Ile et lir donner le mari qu'elle aime. Je vais me fixer dans la maison de campagne où vous avez été élevés ensemble, et où vous viendrez me voir le plus souvent que vous pourrez, et tous les ans, j'espère, aux vacances. Aime-moi un peu, aime beaucoup ma fille, et appelle-moi papa Christophe, puisque c'est mon unique et véritable nom. Il est moins sonore que celui de Nasias peut-être ; mais je ne te cache pas que je l'aime mieux, je ne sais pas pourquoi.
Je serrai dans mes bras cet homme excellent qui m'acceptait pour gendre, jeune, pauvre, encore sans état, et, dans l'élan de ma reconnaissance, je songeai à lui offrir un diamant gros comme mes deux poings qu'avant de quitter l'abîme polaire j'avais machinalement détaché du roc et mis dans
LÀITRA 489
ma poche. Ce diamant, d'une grosseur insignifiante eu égard aux proportions du gisement, représentait dans le monde où nous vivons un échantillon sans pareil et une fortune sans rivale. J'étais si ému, que je ne pouvais parler; mais je tirai ce trésor de ma poche et le plaçai dans les mains de mon oncle en les serrant avec les miennes, pour lui faire comprendre que j'entendais tout partager avec lui sans compter.
— Qu'est-ce que cela ? dit-il.
Et, comme il ouvrait les mains, je reconnus en rougissant que c'était la boule de cristal taillé placée comme ornement au bout de la rampe d'escalier de mon pavillon.
— Ne le croyez pas fou, dit Laura à son père. Ceci est une abjuration symbolique et solennelle de certaines fantaisies qu'il veut bien me sacrifier.
En parlant ainsi, la généreuse Laura prit le cristal et le brisa en mille pièces contre l'appui extérieur de la croisée. Je la regardai, et je vis qu'elle
m'examinait avec une certaine inquiétude.
m LAURA
— Laura! m'écriai-je en la pressant sur mon cœur, le charme funeste est détruit; il n'y a plus de cristal entre nous, et le véritable attrait commence. Je te vois plus belle que je ne t'ai jamais vue en rêve, et je sens que c'est avec tout mon être que je t'aime désormais.
Mon oncle Tungsténius et Walter vinrent bientôt me féliciter du choix que Laura, au moment d'être engagée avec un autre, avait bien voulu faire de moi.
J'appris d'eux que, la veille, mon chagrin avait décidé ma cousine à se prononcer, et que, dès les premiers mots, elle avait dit à son père sa préférence pour moi. A peine arrivé, le bonhomme Christophe, rencontré effectivement par moi dans la galerie minéralogique, mais si étrangement travesti en Persan dans mon imagination, avait été mis au courant de nos secrets de cœur. Ignorant ce qui se passait entre Laura et lui, je m'étais retiré fort troublé dans ma chambre, où, après avoir vainement essayé de me calmer en lisant alternativement un conte des Mille et une Nuits et la re-
LAXJRA m
lation du voyage de Kane dans les mers polaires, j'avais écrit sous l'influence du délire pendant plusieurs heures. Dans la matinée, Walter et Laura, inquiets de la manière dont je les avais quittés la veille et de ma lumière qui brûlait encore, étaient venus alternativement et tous deux ensemble m' appeler et me regarder à travers ma porte vitrée, qu'ils s'étaient décidés enfin à enfoncer au moment où j'entendis Nasias s'abîmer dans le lac de verre volcanique avec un bruit si étrange et si réel. Walter, n'étant nullement jaloux de l'affection de Laura pour moi, m'avait laissé seul avec elle, et elle avait réussi à m' arracher doucement à l'hallucination.
En rentrant dans ma chambre, je vis effectivement sur mon bureau un amas de feuilles volantes griffonnées en tout sens et fort peu lisibles. J'ai réussi à les remettre en ordre, et, m'efforçant, autant que ma mémoire me l'a permis, d'en remplir ou d'en expliquer les lacunes, j'en ai fait hommage à ma chère femme, qui les relit quelquefois avec plaisir, excusant mes extravagances passées
en faveur de ma fidélité à son image, que j'avais gardée sereine et pure jusque dans mes rêves.
Marié, depuis deux ans, je n'ai pas cessé de m'instruire, et j'ai appris à parler. Je suis professeur de géologie en remplacement de mon oncle Tungsténius, dont le bégayement s'est à ce point aggravé, qu'il a renoncé à son enseignement oral et m'a obtenu sa survivance. Aux vacances, nous ne manquons pas d'aller, avec lui et Walter, rejoindre l'oncle Christophe à la campagne. Là, au milieu des fleurs qu'elle aime passionnément, Laura, devenue botaniste, me demande quelquefois en riant des détails sur la flore de l'île polaire; mais elle ne me fait plus la guerre sur mon amour pour le cristal, puisque j'ai appris à l'y voir telle qu'elle est, telle que désormais je la vois toujours.
ici, M. Hartz ferma son manuscrit et il ajouta verbalement :
— Vous me demanderez peut être comment, de professeur de géologie, je suis devenu marchand de
LAUEA 193
cailloux. Cela peut se résumer en quelques mots. Le duc régnant de Fischhausen, qui aimait et protégeait la science, trouva un beau matin que la plus belle science était l'art de tuer les animaux. Ses favoris lui persuadèrent que, pour être un grand prince, un souverain véritable, il fallait dépenser la meilleure part de son revenu en prouesses cynégétiques. Dès lors, la géologie, l'anatomie comparée, la physique et la chimie furent reléguées à l'arrière-plan, et les pauvres savants eurent des appointements si minces et des encouragements si décourageants, qu'il nous devint impossible de nourrir nos familles. Ma chère Laura, à qui je compte vous présenter tout à l'heure, m'ayant donné plusieurs enfants, et mon beau père m'engageant à ne pas les laisser mourir de faim, j'ai dû quitter la docte ville de Fischhausen, désormais retentissante des instructives fanfares de la chasse et des salutaires clameurs des chiens courants. Je suis venu m'établir ici, où, grâce au bon papa Christophe, j'ai pu acquérir le fonds que j'exploite et me livrer à un commerce assez lucratif, sans
renoncer à des études et à des préoccupations qui me sont toujours chères.
Vous voyez donc en moi un homme qui a heureusement doublé le cap des illusions et qui ne se laissera plus prendre aux prestiges de sa fantaisie, mais qui n'est pas trop fâché d'avoir traversé cette phase délirante où l'imagination ne connait pas d'entraves, et où le sens poétique réchauffe en nous l'aridité des calculs et l'effroi glacial des vaines hypothèses...
J'eus le plaisir de dîner avec la divine Laura du bon M. Hartz. Elle n'avait plus rien de transparent dans sa personne : c'était une ronde matrone entourée de fort beaux enfants, devenus son unique coquetterie; mais elle était fort intelligente : elle avait voulu s'instruire pour ne pas trop déchoir du cristal où son mari l'avait placée, et, quand elle parlait, il y avait dans son œil bleu un certain éclat de saphir qui avait beaucoup de charme et même un peu de magie.
Un excellent ami que j'ai perdu m'avait fait autrefois en quelques lignes la description des Gharmettes. Ces lignes, et ma réponse à ce fragment de sa lettre, ont été publiées il y a déjà longtemps. Je n'ai pas la fatuité de croire que l'on s'en souvienne; aussi résumer ai-je en peu de mots les réflexions du Malgache et les miennes.
— Que de douces et tristes pensées, me disait mon ami en revenant des Gharmettes, évoque la vue de ces chaumières ! Leur histoire est celle de nos plus beaux jours.
— Oui, sans doute, Ira répondais-je, Rousseau
nous a fait vivre de sa vie à l'âge où nous étions poètes et où nous ne raisonnions pas. Nous lui passions tout, nous l'aimions en dépit de tout. L'aimons-nous encore ?
Après avoir posé cette question à mon ami, je me hâtais de répondre : « Oui ! Quant à moi, je lui reste fidèle; » et j'aurais pu ajouter fidèle comme au père qui m'a engendré; car, s'il ne m'a pas légué son génie, il m'a transmis, comme à tous les artistes de mon temps, l'amour de la nature, l'enthousiasme du vrai, le mépris de la vie factice et le dégoût des vanités du monde. N'est-ce pas là le seul bonheur que l'homme puisse réaliser par le seul fait de sa volonté, et n'est-ce pas là le bienfait inappréciable que nous devons à Rousseau? Que d'autres, après lui, soient venus chanter magnifiquement les charmes de la campagne, les beautés de la création et les délices de la rêverie, il n'en est pas moins vrai que le premier, après des siècles d'oubli et d'ingratitude, il ramena l'homme au sentiment du vrai et au cuite de la simplicité. La littérature, qui est l'expression de
lu vie intellectuelle des masses, était devenue pompeuse ou maniérée; il la fit sincère et sublime. Les plus vigoureux génies comme les plus doux talents de notre époque auraient beau le nier, ils lui doivent leur principale initiation. Quant à ceux qui se contentent d'aimer et de goûter le3 lettres, pour peu qu'ils se soient sentis vivre, ils lui doivent la notion de la vraie beauté des choses de Dieu, et, par l'effet du prodige d'éternelle fécondité qui caractérise le génie, Rousseau étendra à jamais son influence, même sur ceux qui ne l'auront pas lu, puisque tout ce qui a été écrit après lui sur la nature n'est qu'un reflet plus ou moins modifié de son rayonnement.
Vingt ans après avoir pensé ainsi sur Rousseau, pensant toujours de même et ne sentant pas faiblir la plénitude de ma reconnaissance, j'ai voulu, moi aussi, voir les Gharmettes.
Entre plusieurs raisons qui, de Toulon, me faisaient revenir à Nohant par Ghambéry, — ce qui n'est pas précisément la route, — le désir de faire mon pèlerinage à cette illustre maisonnette
avait pesé beaucoup dans ma résolution, et pour tant j'approchais du sanctuaire avec un peu de souci.
Je ne savais pas si je retrouverais là ce que j'y venais chercher, et si la vue des choses ne trahirait pas l'idée que je m'en étais faite; mais cette crainte se dissipa pendant que la voiture montait au pas ce ravissant chemin ombragé si bien décrit par Jean-Jacques, et semblable à ce qu'il était de son temps. Peut-être est-il mieux entretenu et plus fréquenté, peut-être beaucoup d'arbres qui paraissent vieux ont-ils déjà été renouvelés; car, dans les plis frais et fertiles de la vallée de Ghambéry, les arbres poussent avec une vigueur étonnante, et nulle part je n'en ai vu de si sains, de si beaux, et en si grande quantité; mais ce qui n'a pas changé, c'est le soudain mouvement de la colline qu'il faut gravir, c'est, le ruisseau dont on remonte le cours, ce sont les beaux herbages et les fleurs printanières qui tapissent ses rives, c'est le caractère doucement mystérieux de cette région couverte et enfermée qui semble inviter aux plaisirs
LES CHAEMETTES 499
de la rêverie et aux charmes de l'intimité. Enfin on arrive à mi-côte du vallon des Gharmettes (car ce n'est pas seulement la maison habitée par madame de Warens qui s'appelle ainsi, c'est tout le pays environnant), et, du chemin rapide, on gagne la maisonnette par une courte pelouse plus rapide encore.
Cet ermitage a été souvent décrit depuis Jean- Jacques, et pourtant je tenais à me le décrire à moi-même; car je voulais emporter des moindres détails un de ces souvenirs précis et complets qui nous permettent de posséder certaines localités comme nous possédons notre propre demeure. N'est-il pas agréable de retourner de temps en temps faire certaines promenades imaginaires, et, quand on se déplaît quelque part, de pouvoir aller par exemple passer en rêve quelques heures aux Gharmettes ?
Il y aurait lieu à une étude physiologique, psychologique par conséquent, sur cette faculté préd-3 use qui nous est donnée à tous de rattacher à &m -tains objets, même involontairement, la vision
nette et la sensation intime de certains moments écoulés. Je n'ai jamais vu voler le papillon Thaïs sans revoir le lac Némi; je n'ai jamais regardé certaines mousses dans mon herbier sans me retrouver sous l'ombre épaisse des yeuses de Frascati. Une petite pierre me fait revoir toute la montagne d'où je l'ai rapportée, et la revoir avec ses moindres détails du haut en bas. L'odeur du liseron-vrille fait apparaître devant moi un terrible paysage d'Espagne, dont je ne sais ni le nom ni l'emplacement, mais où j'ai passé avec ma mère à l'âge de quatre ans.
Ce phénomène de vision rétrospective ne m'est point particulier que je sache, mais il me frappe toujours comme une force d'évocation mystérieuse qu'aucun de nous ne saurait expliquer. Qu'est-ce donc que le passé, si nous pouvons le reconstituer avec une précision si entière et ressaisir avec son image les sensations de froid, de chaud, de plaisir, d'effroi ou de surprise que nous y avons subies? Nous pouvons presque nous vanter d'emporter avec nous un site que nous traversons, où nos
LES CHAEMETTES 201
pas ne nous ramèneront jamais, mais qui nous plaît et dont nous avons résolu de ne jamais nous dessaisir. Si nous ramassons là une fleur, un caillou, un brin de toison pris au buisson du chemin, cet objet insignifiant aura la magie d'évoquer le tableau qui nous a charmés, une magie plus forte que notre mémoire, car il nous retrace instantanément, et à de grandes distances de temps, un monde redevenu vague dans nos souvenirs. L'esprit ne se perd-il pas à chercher la raison de ce petit prodige ? N'est-elle pas dans cette relation à îa fois spiritualiste et panthéistique qui fait que nous appartenons à la nature tout autant qu'elle nous appartient ?
Le phénomène est bien plus frappant encore, si l'objet, devenu talisman sympathique, nous retrace une personne aimée : morte ou vivante, elle nous apparaît sans qu'il soit besoin de croire à la comparution fantastique du spectre. C'est ici surtout qu'il est évident que, jusqu'à un certain point, les autres sont nous et que nous sommes les autres, et que toutes les choses • de ce monde sont nous
aussi, nos cœurs, nos pensées, nos aspirations, nos organes.
Les Charmettes sont donc bien à moi à présent, avec cet agrément que d'autres en ont le soin et la responsabilité, et avec la certitude que l'on tient à les conserver telles qu'elles sont; je sais dans quelle allée du jardin je trouverai les plantes que j'ai rapportées, je connais celles des terrains environnants, je sais les pierres du chemin, j'ai dans le cerveau la maison photographiée, je connais le dessin des dessus de porte du salon et les notes que chante encore l'épinette.
Mais de quoi me servirait d'avoir fait grande attention à tout, si je n'avais pas été ému par ce je ne sais quoi qui ne s'emporte pas matériellement, et qui seul donne de la valeur et de la vie aux choses emportées ?
C'était le 31 mai 1861, par une chaleur tropicale. La Savoie était un bouquet, toutes les neiges avaient fondu autour de Ghambéry. Ce pays et ce momert de l'année sont si beaux par eux-mêmes, cjue, malgré moi, en touchant au but du pèleri-
LES CHAEMETTES 203
nage, j'avais oublié Jean-Jacques, et, jouissant du monde extérieur pour mon propre compte, je ne me demandais plus trop où j'allais ni où j'étais; mais, dès que la porte de la maisonnette s'ouvrit, je ne sais qu'elle odeur humide m'a reporté vers le passé, comme si, entre ce passé et moi, le lieu était resté vide, muet et fermé.
Il n'en est point ainsi pourtant, chaque jour ce lieu est ouvert au soleil et visité par quelque voyageur; mais par hasard je m'y suis trouvé seul : on a tiré devant moi une grosse clef qui a crié mélancoliquement dans la serrure, on a poussé à la hâte les volets, j'ai eu l'illusion de la conquête, et j'ai senti un frisson comme celui que doit éprouver l'antiquaire entrant le premier dans un hypogée nouvellement découvert.
Cette odeur un peu sépulcrale était aussi celle de la touchante pauvreté. Il m'a semblé respirer l'air que savourait la petite colonie des Gharmettes dans cette maison où l'on venait économiser, et fue l'on retrouvait au printemps imprégnée des mélancoliques senteurs de l'abandon.
Les deux chambres dont se compose le rez-dechaussée ont un caractère tel, qu'il est facile de voir combien elles sont vierges de tout changement. Elles sont peintes à fresque et simulent une décoration architecturale des plus simples : fond nankin, encadrements roses, balustres gris à milieu jaune; avec les plafonds à solives peintes en gris et les lambris granités en rose pâle, l'effet général, encore assez frais, est sérieux et doux. Le dessin linéaire n'est pas d'un mauvais style. Les portes, composées de morceaux grossièrement rapportés et reliés inégalement par des traverses en relief, avec des ferrures massives, sont d'une ancienneté incontestable. Un grand bahut en chêne noir, une petite table en marqueterie, la même qui a servi aux études passionnées de Rousseau (on se rappelle qu'à cette époque il perdit beaucoup de temps et se rendit malade à vouloir devenir fort aux échecs), deux tableaux et le petit piano appelé alors épinette, voilà ce qui reste du mobilier dépendant de la maison louée à madame de Warens par M. Noerey.
LES CHAEMETTES 205
Les deux tableaux qui nous montrent madame de Warens en Armide et en Omphale, et qui sont beaucoup plus anciens qu'elle, m'avaient frappé pourtant. Je me demandais s'ils représentaient quelque aïeule de l'amie de Jean- Jacques, et si j'y devais chercher quelque lointaine ressemblance avec elle. M. Arsène Houssaye nous donne aujourd'hui le mot de l'énigme, car c'est bien la ressemblance de madame de Warens elle-même. « C'est le hasard qui a fait ce tableau (l'Omphale) le portrait de madame de Warens. Un de ses amis le lui apporta un jour en lui disant : «Vous reconnaissezvous? » C'était une toile déjà ancienne, dans la manière du Ricci, achetée à Turin et offerte à la belle baronne. J'en dirai autant d'une toile plus petite peinte à l'école du Castiglione. C'est encore d'un peu loin le portrait de madame de Warens, mais toujours par rencontre. »
Ces deux tableaux, qui sont restés là, lui ont donc
bien appartenu personnellement. Les y a-t-elle
laissés pour acquitter une fin de bail ? C'est fort
probable, Gomme souvenirs, ils sont donc d'un
206 LES CHARMEITES
grand prix, et on doit estime et respect au propriétaire des Charmettes, qui n'a pas voulu s'en dessaisir. L'Omphale est fort belle, et la peinture n'est pas mauvaise ; mais madame de Warens était blonde, et celle-ci est brune. N'importe ; cette belle tête sourit, et son regard éclaire encore les Charmettes comme un rayon du passé.
Cette première pièce, assez vaste, était la cuisine où l'on mangeait et où l'on préparait sans doute les fameux élixirs.
Le petit salon où l'on passe immédiatement est aussi pauvre que le reste, et il est charmant, on ne sait pourquoi. Est-ce parce qu'il est un sanctuaire particulier où, après les soins de la journée, le travail et la promenade, on se reposait dans une causerie plus intime et plus sérieuse ?
Là sans doute, l'amie de Jean-Jacques ne s'occupait que de lui, de son avenir, de ses études, de ses projets, de ses idées. Aucun nouveau venu ne profanait le charme de leurs entretiens. Là sans doute, assis le soir sur les marches qui descendent au jardin, ils savouraient le feonheur poétique que
LES CHÂEMETTES 207
Bousseau a si noblement et si purement décrit. Le souvenir des allants et venants me gâte un peu la grande pièce. Lo petit salon me représente mieux les jours que Rousseau a si bien racontés. Je croyais retrouver le passage de ses yeux rêveurs sur les moindres détails de la muraille; mais je l'ai surtout cherchée avec émotion, cette trace, cette lueur magique, dans la suave et fière nature qui entourait l'ermitage, dans le coteau ombragé, dans le hardi profil du Nivolet qui se découpait sur le ciel brillant et pur.
Il n'a su décrire que beaucoup plus £ard, mais certes il sentait déjà profondément; il voyait ces tableaux enchanteurs dont il a dit depuis : « Je revenais, en me promenant, par un assez grand tour, occupé à considérer avec intérêt et volupté ces objets champêtres dont j'étais environné, les seuls dont l'œil et le cœur ne se lassent jamais. »
Baignons-nous donc ici, artistes que nous sommes, dans ce communisme de la pensée que les lois sociales ne poursuivent ni ne créent, parce que c'est une loi humaine hors de toute atteinte et
208 LES CHAKMETTES
de toute discussion. La beauté des choses, d'un prix plus rare que leur utilité, est notre propriété à tous. Elle était ici avant Rousseau, elle y est encore après lui. Il s'est rempli d'elle, et à son tour il l'a remplie de lui. C'est ici que son âme habite encore en même temps qu'elle habite ailleurs; c'est ici qu'elle nous parle et nous entend. J'ai parcouru dans tous les sens le jardin, la vigne et tout l'enclos jeté en pente au-dessus et au-dessous de la maison. Une longue treille, renouvelée probablement, soutient du moins les mêmes pampres qui ont couvert de leur ombre le géant de l'avenir, alors si profondément ignoré du monde et de lui-même. Le lierre qui tapisse le pied des murs de la terrasse, les capillaires qui croissent dans les pavés disjoints du perron, sont les mêmes qu'il a foulés. Là où ces plantes fixent leurs racines, elles vivent des siècles, et la maison était déjà vieille et probablement un peu décrépite quand Rousseau l'habita. La pervenche y était aussi installée; la même pervenche que lui fit observer madame de Warens pour la première
LES CHAEMETTES 200
fois, vit toujours le long du chemin et dans toutes les haies de l'enclos. Les buissons taillés du petit parterre peuvent bien avoir été plantés par lui. Leur souche de charmille est si vieille et leurs pousses si drues, qu'on se sert de ces haies comme de bancs. D'ailleurs, pour qui connaît la persistance des plantes annuelles dans certains terrains, il n'y a pas là un brin d'herbe qui ne puisse être en quelque sorte le témoin de ces jours évanouis.
Ils eurent une grande importance dans la vie de Rousseau, ces étés des Charmettes. Il y connut son premier bonheur, non dans les bras de cette excellente femme qui fut beaucoup trop la femme de son temps et de son milieu d'aventuriers, mais dans les bras de la nature toujours sainte qui purifie ses vrais amants de toute souillure et les rachète de toute erreur. C'est là que le pauvre petit bohémien fut initié à la douceur de cette vie de travail paisible et d'intimité domestique qui fut dès lors l'aspiration et la recherche de toute sa vie, son idéal toujours entier, jamais savouré, enfin
210 LES CHARMEÏTE8
son rêve rétrospectif, empoisonné par les amertumes de la réalité.
Il m'eût été doux de passer la journée seul dans cet ermitage avec les amis qui étaient venus m'y rejoindre; mais ils s'éloignèrent tandis que j'herborisais, et d'autres curieux arrivèrent. Je les évitai, ils partirent bientôt; un seul resta et vint à moi. Je le connaissais depuis peu. C'était M, ***, un catholique homme de bien, gourmé dans ses principes malgré des vertus instinctives et naturelles qui doivent le faire considérer, mais qu'on invoque vainement quand ses préventions parlent.
J'eusse mieux aimé ne pas le rencontrer là, car il me jeta forcément dans la discussion ; c'était -une fatalité devant laquelle je ne pouvais ni ne devais reculer. J'avais pourtant fait de mon mieux pour ne pas aborder le sujet brûlant; mais, comme il feuilletait un de ces livreis où les voyageurs écrivent leurs noms et leurs pensées, je regardai que son honnête sourire devenait méchant et qu'une joie cruelle faisait briller ses yeux paisibles.
LES CHARMETTES 21i
— Ces pages sont, lui dis-je, pleines d'injures grossières ou de blâmes stupides contre Rousseau. Je les aï parcourues avec dégoût après avoir écrit moi-même quelques lignes sur la dernière page, et vous pouvez voir que j'ai effacé ces lignes, trouvant que mon hommage était sali par le contact de ces écritures. J'aurais dû même effacer mon nom : ce n'est point sur ce carnet malpropre qu'il faut s'inscrire dans la demeure de Piousseau.
— Voilà précisément, répondit M.***, l'incident qui me faisait sourire. J'admire votre enthousiasme pour M. Rousseau, mais je ne le partage pas.
— Je le sais de reste; ne parlons pas de lui, voulez-vous ?
— Pourquoi donc? Parlons-en avec bonne foi. Vous le jugez avec voire générosité plus qu'avec votre raison ; mais souffrez que ma générosité, à moi aussi, se redresse contre lui, et que je déiende ma conviction des charmes de votre magicien. Vous me direz en vain qu'il est le plus cloquent
des hommes; je vous répondrai qu'il en est le plus pervers. Il est pour moi ce spectre que les anciens appelaient Empuse, et qu'ils faisaient errer autour du Styx avec une jambe d'airain et l'autre de fumier; il prenait continuellement une forme nouvelle, et jamais deux personnes qui le regardaient en même temps ne le voyaient sous la même figure. C'était l'emblème de l'imagination déréglée qui ne saurait s'arrêter à aucune croyance et qui d'un pied infernal traverse impunément la braise, tandis que 'de son autre pied misérable elle épouse irrésistiblement la fange. Je vois bien que ma dureté vous fâche; mais permettez-moi d'invoquer un de vos principes, la démocratie des idées. Si peu de chose que je sois, j'ai le droit et peut-être le devoir de juger au nom de la vérité les plus grands et les plus illustres des hommes.
— Oui, repris-je, quand ces illustres se survivent dans l'insolence d'un triomphe illégitime ou contestable; mais, lorsque, durant leur vie et longtemps après leur mort, il sont poursuivis
LES CHAEMETTES 213
par des haines aveugles, d'acres rancunes et des insultes lâches, on doit éprouver le besoin d'accorder à leur tombe la part de respect ému et de pitié sainte qui leur a été si cruellement [déniée. Et vous-même, vous souriez de plaisir devant les pages de ce livret! Elles vous amusent donc, ces railleries obscènes, ces malédictions de tartufe ou ces réprimandes de cuistre ! Et pourtant quel homme il faudrait être pour se permettre de jeter la pierre à un tel pêcheur ! Jésus ne l'eût pas fait, et il y a quelque centaines de crétins qui, chaque année, viennent déposer ces ordures dans la maison des Gharmettes î N'est-ce pas là une révélation de cette existence atroce qui avait été faite à Rousseau, et dont on ne lui a même pas accordé le droit de se plaindre? N'a-t-on pas dit cent fois que cette prétendue persécution était un rêve de son orgueil froissé, qu'il n'eût tenu qu'à lui d'avoir d'excellents amis et une vie paisible, que la lapidation de Moutiers-Travers était une hallucination complète ? Les preuves existent pourtant. Vous n'ignorez pas qu'elles ont été
S** LES CHÀKMETTES
recherchées et trouvées; mais admettons qu'elles n'existent pas, et accordez-moi que l'équivalent est ici sous nos yeux.
» Supposez que Rousseau nous apparaisse là, revenant de la prière du matin qu'il faisait à travers champs, avec ses vingt-quatre ans, sa maladie de langueur, la piété sincère et la résignation philosophique qui le caractérisaient à cette époque; montrez-lui ce torrent d'injures, et dites-lui :
9 — Voilà ce qu'on écrira [ici au xixe siècle et ce que des centaines de pèlerins signeront sans sourciller dans ton oasis, et moi, je trouve cela charmant !
» Pensez-vous que, devant de tels outrages, sa raison ne se fût pas ébranlée et son cœur à jamais aigri? Eh bien, ce sont là les pierres de Moutiers-Trav^rs qui l'ont poursuivi dès le jour où il a été célèbre, voilà ;ïes insuites des passants, voilà les calomnies atroces dont il fut l'objet, voilà le vrai et le rêvé de sa douleur, voilà les chiens lancés contre lui pour le faire tomber
sanglant et meurtri sur le pavé, voilà le haro d'une cabale hypocrite et lâche, résolue à le rendre fou, et furieuse de n'avoir pu le rendre vil ou méchant. Cette grande cabale n'est pas morte, vous le voyez bien : elle travaille toujours contre celui que Dieu avait purifié, retrempé et absous.
— Mais je ne sais où vous voyez tant d'injures, reprit M/**, railleur; il y a dans ces livrets une foule d'hommages rendus par des puvriers démocrates et socialistes...
— Qui s'expriment mal et qui ont pourtant bien fait de protester; mais, à voir combien ces gens-là savent peu dire ce qu'ils sentent, il est évident que le jour est encore loin où Rousseau sera fortement et utilement défendu par eux. Le voilà, cent ans après l'apparition de ses plus beaux écrits, à peu près inconnu aux masses et vilipendé par la plupart des gens qui l'ont lu. Eh bien, cela me révolte, et j'éprouve le besoin de crier à la première personne que je rencontrerai ici : ce Ot@s votre chapeau, essuyez vo&
2iG LES CHARMETTES
pieds, et n'ajoutez pas un mot à votre signature. Vous n'êtes ici ni à Ferney ni à Coppet; le carnet ne vous est pas présenté par des laquais en poudre st en livrée. Vous êtes dans une chaumière, et une pauvre femme vous présente une espèce de livre de cuisine où chacun se croit permis de déposer des outrages ou des gaudrioles. Pourquoi? Parce que Jean-Jacques se survit dans sa pauvreté, et que la pauvreté est généralement méprisée, et souvent par le pauvre lui-même. » Ah ! c'est que la pauvreté n'est pas vertu pour tout le monde ! Elle le fut pour lui, qui, le premier parmi les gens de lettres sortis de la plèbe, ne voulut être valet d'aucun grand seigneur, le courtisan d'aucun prince. Possédé d'un véritable amour de la liberté, il ne voulut pas être l'amusement des oisifs et l'esclave du monde; il ne voulut flatter aucun pouvoir, et il osa braver les prêtres, avec lesquels Voltaire savait jouer au plus fin,
» Voilà son grand crime, allez ! Soumis au clergé, il eût pu être plus coupable qu'il ne l'a été, et le clergé béatifierait aujourd'hui l'homme de
talent dévoué à sa cause. N'avez-vous pas des défenseurs de l'Église bien autrement violents que Rousseau? Ces saints-là n'attaquent-ils pas les personnes? N'entrent-ils pas, l'injure et la ea^lomnie à la bouche, dans la vie privée? S lit. n'ont pas l'esprit de Voltaire, ils en ont le cynisme, et, s'ils n'ont pas le génie de Jean-Jacques, ils en ont la colère; mais ils sont orthodoxes, à ce qu'on dit, chrétiens bien que dénonciateurs, serviteurs du Christ bien que furieux, vindicatifs et dévorés de haine. Le scepticisme du jour en rit, l'égoïsme les redoute, la couardise les ménage, l'Église les bénit et les protège, le pape les embrasse. Qui oserait écrire d'eux ce que tous les jours ils écrivent de Rousseau, de Molière et des plus grands hommes ? Aussi grandissent-ils en impunité comme en impudence, et, tandis que le monde retentit de leurs déclamations épileptiques, les petits cuistres dont la peur a fait leurs affiliés honteux poursuivent les grands hommes jusque dans la chaumière où ils ont vécu quelques jours. S'ils
l'osaient, ils déterreraient leurs ossements pour
218 LES CHAHMETTES
les traîner aux gémonies! Et voilà ce que Ton appelle le retour à la croyance, le triomphe de la religion l
— Je ne vous sais pas mauvais gré de votre emportement, répondit M.***, parce que je n'ai garde de défendre les insulteurs de profession qui se vantent d'être bénits et embrassés par le pape ! Le pape ne les lit pas, ou bien, dans le trouble de sa situation, il ne distingue pas toujours ceux qui servent l'Église de ceux qui la compromettent. Ne vous en prenez pas à l'Église de ces misères de détail. Le pape n'est pas infaillible dans les choses de la vie privée; ce serait même une monstrueuse hérésie que de le croire tel quand il agit comme homme sujet à l'erreur.
» Je ne défends pas davantage ceux qui viennent ici pour cracher sur une tombe. Je ne suivrai certainement pas leur exemple; mais laissez-moi vous dire que Jean-Jacques Rousseau fut une erreur de la nature, et que je ne respecte en lui que ses malheurs. Je respecte de même, et ni plus ni moins, la besace du pauvre et les plaies du
blessé. Je ne puis injurier ni mépriser les misérables, et je ne leur demande pas s'ils le sont par leur faute; mais n'exigez pas qu'en leur tendant une main secourable, je baise au front la lèpre de leur péché.
» Rousseau, doué d'un si beau génie, était l'homme le plus faible et le plus infirme d'esprit qu'il y eût. Souillé d'instincts honteux et de fautes méprisables que l'on eût bien pu ignorer, il a rendu hommage au besoin de la confession en prenant le monde pour confesseur. Le monde l'a trahi, car le monde est sans pitié et sans entrailles. L'Église n'a donc point à détester et à maudire ce pécheur dont l'opinion a fait prompte et cruelle justice. Elle voit en lui un malheureux insensé qui proclame la gloire de Dieu en dépit de lui-même. Oui, cet homme qui cherche Dieu sans pouvoir le trouver, ce pénitent qui dédaigne et repousse le prêtre, mais qui, perdu de honte et de remords, se confesse à l'univers et meurt désespéré en voyant que l'univers le condamne, est un trophée que met à nos pieds la philosophie.
Qu'eût-il fallu pour sauver ce grand esprit abandonné à la dérive? Un ami, un confesseur qui l'eût réconcilié avec lui-même en lui inspirant le véritable repentir. Ah! que l'expiation eût été plus douce, seul à seul aux pieds du Christ, avec ce prêtre priant et pleurant avec lui ! comme cela eût été simple, édifiant et facile, au prix de cet aveu public qui l'a plongé dans une éternelle honte et dans les atroces douleurs qui conduisent au suicide!
» Oui, je dirai avec vous : « Pauvre Jean-Jacques !» Je le plains réellement, ne me demandez pas de l'aimer. Il a trop d'orgueil. Et ce n'est même pas de l'orgueil, c'est de la vanité. Il eût peut-être consenti à revenir à la véritable Église et à plier les genoux devant un prêtre, s'il eût compris que ce médecin de l'âme avait la puissance de le guérir ; mais qu'eût dit ce monde de libertins et d'athées que Rousseau feignait de mépriser, et qu'il voulait éblouir par un trait d'audace inouie ? Une obscure et discrète conversion eût fait rire tous ces beaux messieurs! Il
LES CHAEMETTES 221
fallait les étonner par un acte de courage insensé. Et que fait-il dans son délire déplorable? Il relève les pans de sa robe d'Arménien, montre sa nudité honteuse et triomphe parce qu'il a fait rougir les passants ! On lui jette des pierres, et il s'en étonne ; on le laisse seul, et il pleure; on le blâme, il s'indigne et se tue! Vous voyez bien que cet homme est fou et qu'il ne peut porter aucune atteinte à la vérité religieuse.
— Certes, répondis-je, il est plus commode de se confesser en secret qu'en public. Les premiers chrétiens n'en jugèrent pas ainsi pourtant : ils se confessaient tout haut à la porte du temple; mais, sans vouloir discuter avec vous sur les sacrements, laissez-moi vous dire que la vérité divine éclairait Rousseau plus qu'aucun prêtre catholique ou protestant de son époque. Dans ce temps où la notion de Dieu s'était entièrement noyée dans les dogmes religieux et dans les dogmes philosophiques, la Profession de foi du vicaire savoyard était encore l'élan le plus spiritualiste qu'il y eût. Certes, elle ne nous satisfait pas aujourd'hui; mais elle
ouvrit l'ère d'un retour à la foi par la raison. » Passons : ce n'est point là ce que vous voudrez admettre. Je vous dirai seulement que vous ne persuaderez jamais à un esprit juste que Rousseau ait écrit sous l'empire de la démence. Non, Rousseau malade n'était pas plus fou que Napoléon n'était épileptique. Celui-ci a pu éprouver les violents phénomènes d'un mal inconnu, propre à son organisation exceptionnelle, sans que l'équilibre de ses facultés, un moment troublé, en ait été altéré. Chez Rousseau, un mal physique, que la science a beaucoup et vainement cherché à définir et à qualifier après coup, a parfois violemment ébranlé la raison sans la détruire. Dire que Rousseau était fou, quand même il serait prouvé qu'il est mort fou et par le suicide, c'est accréditer une erreur, je dirai plus, un mensonge qui tend à neutraliser l'influence de son génie. Il a eu des accès d'exaltation maladive, comme Napoléon a eu des crises de nerfs terribles. Chez celui-ci, ces crises, provoquées par les efforts d'une volonté immense aux prises avec des événements d'une fata-
lité prodigieuse, n'ont peut-être pas été étrangères à son abdication, si tôt révoquée, et à ces hésitations dont l'esprit clérical de 1816 lui a fait de si monstrueux parjures; car, soit dit en passant, si l'illustre captif de l'île d'Elbe fut revenu incognito en France à cette époque, il s'y serait vu si salement vilipendé, qu'il eût peut-être pris, comme Rousseau, la société en horreur et l'humanité en dégoût. Qui sait si alors l'esprit le plus lucide et le plus puissant du siècle n'eût point été atteint et détérioré beaucoup plus que ne le fut celui de Jean- Jacques dans ses dernières années?
» Admettez donc que les plus grands hommes sont généralement voués à la plus terrible destinée, et qu'il n'y a point à s'étonner si la raison de plusieurs y a succombé entièrement : le Tasse, Pascal, et tant d'autres ont réjoui le vulgaire du spectacle de leurs jours de démence, car le vulgaire aime à voir tomber les riches dans la misère, les rois dans l'exil et les grands esprits dans le désespoir. C'est par là qu'il se console de n'être ni intelligent ni puissant, et tout échafaud dressé
pour le crime ou pour la vertu trouve une foule qui applaudit le bourreau et insulte la victime. Pour moi, il m'importe peu que Rousseau ait exagéré la persécution dont il fut l'objet. Cette persécution exista, puisqu'elle existe encore, et qu'elle se' ravive, chose bien significative à mes yeux, dans les temps de réaction et d'hypocrisie.
— Alors, vous excusez et pardonnez tout, même ce qu'il nous a appris des choses qui se sont passées ici, aux Gharmettes?
— Je vous demanderai d'abord si les Confessions, qui n'ont été publiées qu'après la mort de Rousseau, et qui, par conséquent, ne sont pas la cause du scandale provoqué autour de lui de son vivant, comme vous le disiez tout à l'heure, étaient un livre terminé, entièrement revu et corrigé, enfin prêt à paraître tel qu'il a paru. Vous dites oui? Moi, je crois que, si Rousseau eût vécu quelques jours de plus et qu'une éclaircie de soleil se fût faite dans son âme irritée, il eût sans doute retranché de ses Mémoires des détails inutiles,
des plaintes injustes, des reproches exagérés; mais admettons que je me trompe, et qu'il ait cru à l'utilité de cette publication sans retouche, montrez-moi dans la bibliothèque de l'esprit humain une œuvre de quelque importance qui ne révèle pas les infirmités, les déviations, les entraînements, les erreurs de bonne ou de mauvaise foi des plus beaux génies. Si, comme je le crois, vous êtes un catholique réellement orthodoxe, vous en trouveriez à chaque pas dans les pères de l'Église. Et ne discutez-vous pas encore l'orthodoxie de plusieurs d'entre eux? Dans les textes les plus sacrés, n'êtes-vous pas forcé d'interpréter pour admettre? Vos plus grands saints n'ont-ils pas été les plus grands pécheurs avant d'être touchés par la grâce? Et croyez-vous les insulter quand vous proclamez les vices et les crimes dont leur conversion les a rachetés à vos yeux?
» Permettez-nous donc d'avoir aussi nos saints, nos martyrs, hommes et pécheurs comme les vôtres, et, comme les vôtres, rachetés par la grâce
divine, qui agit en eux de concert avec leur propre
^6 LES CH ADMETTES
virtualité pour les éclairer, les purifier par conséquent : la lumière purifie! Que m'importe que Rousseau se soit trompé en plaçant son idéal dans la vie érémitique? Vos Pères du dâsBCt ne traitaient pas mieux la vie sociale. Vous lui reprochez d'avoir raconté certains faits avec cynisme? Vous dites que son imagination dépravée s'est complu à ces tableaux révoltants? Je vous dis et je vous jure que non, moi, et l'horrible scène de l'hospice de Turin, où les prêtres lui surent si mauvais gré de son indignation, est une sanglante révélation de faits immondes dont il a eu le devoir de retracer la laideur, parce que ces prêtres les excusaient et les toléraient en souriant.
— Je vous accorde que les plus grands pécheurs peuvent devenir les pins grands saints; mais les fautes des mauvais chrétiens ne rachètent point celles des mauvais philosophes, et ceux-ci peuvent être de grands pécheurs sans devenir saints, à quelque degré que ce soit.
— Les fautes des mauvais chrétiens, c'est-à-dire les vices de l'hypocrisie, sont sans excuse et vous
LES CHAEMETTËS 227
ne pouvez pas les faire marcher -de pair avec les emportements de franchise du philosophe calomnié et persécuté. Les premiers font le mal sous le manteau de la vertu; on croit en eux, on les respecte, le peuple baise leurs sandales, les femmes leur confient leurs plus intimes pensées. Leur vis est en secret une jouissance raffinée, en public un triomphe de tous les instants. Pourtant ces gens insultent et condamnent. Du haut de la chaire, ils tonnent contre les idées et les personnes, ils excommunient avec les plus hideuses formules de la malédiction, ils dévouent les âmes à l'enfer, car leur vengeance ne s'arrête pas au seuil de la vie : il faut l'éternité pour l'assouvir. Les torture.; de l'inquisition n'étaient rien, il fallait bien inventer celles de l'enfer; la clémence de Dieu ne se pouvait souffrir.
» Voilà les mauvais chrétiens : ils sont faciles à qualifier; mais vous ne pouvez appeler mauvais philosophe l'homme qui, cité à toute heure de sa vie au tribunal de l'opinion publique, défend sa vie et la confesse publiquement pour obtenir une
sentence équitable, pas plus que vous ne pouvez refuser à celui qui comparaît devait les tribunaux le droit de défendre son innocence. Rousseau n'était-il pas condamné et banni pour avoir écrit VÉmile? N'était-il pas également repoussé par les protestants, et forcé d'errer et de fuir comme un coupable? Avait-il rêvé cette persécution exercée contre lui par une monarchie et une république, cet anathème lancé par les deux Églises? Et quand il se retranchait contre l'intolérance dans une humble solitude, cherchant un village, une chaumière, l'oubli et le repos, les véritables mauvais philosophes, les Grimm et consorts, ne publiaientils pas contre lui des attaques plus perfides encore que celles de la gent dévote de Suisse et de France? Quel est donc ce parti pris de nier la conspiration contre Rousseau? Est-ce que les preuves n'existent pas? Est-ce que pour lui seul l'histoire ne prouve rien? Est-ce que lui seul, entre tous les hommes, était privé du droit de se disculper et de se faire connaître? Sa gloire a tellement obscurci les petites réputations de son temps, que l'on connaît
beaucoup plus aujourd'hui sa défense que leurs attaques, et voilà pourquoi de bons esprits comme le vôtre se persuadent que les Confessions sont un acte de vanité personnelle en réponse à des insultes imaginaires.
» Eh bien, voilà ce que peuvent nier formellement, et les preuves en main, ceux qui ont pris la peine d'étudier la vie de Rousseau et celle de ses contemporains. S'il a raconté les fautes de madame de Warens, c'est qu'on l'accusait d'ingratitude envers elle, et que les uns en faisaient une sainte victime délaissée, les autres une prostituée hypocrite. Il est certain que, sans les Confessions, elle serait fort oubliée et peut-être inconnue aujourd'hui; mais les vivants ne se rendent pas un compte exact des chances que courront leur mémoire et celle de leurs amis ou ennemis dans l'avenir. Rousseau a dû se dire : « Ma bienfaitrice sera méconnue à cause de moi, comme je suis calomnié à cause d'elle. Je dirai donc ce qui a été, ce qu'elle fut, ce que j'étais. Je dirai tout. Cette femme avait mille grandes qualités pour racheter
un seul vice; elle gagnera à mon récit tout ce que mon silence lui ferait perdre. » Et ce vice même qu'il avoue, il l'atténue avec une puissance d'analyse et une recherche d'examen vraiment admirables. Il montre qu'elle n'était réellement pas vicieuse, mais plutôt folle de sang-froid, égarée par un sophisme fort répandu à cette époque, sophisme funeste qui avait détruit en elle, comme chez tant d'autres plus haut placées, le sens moral de l'amour. Claude Anet est devenu si vague dans les souvenirs de la localité, que quelques personnes ont révoqué en doute son existence. Rousseau ne pouvait prévoir que leur vie des Gharmettes s'effacerait ainsi. On avait trahi tous les secrets qu'il avait confiés. II dut penser que celui-là deviendrait la risée de ses ennemis, il le dévoila, mais en quels termes pénétrés d'affection et pénétrants de vérité ! Gomme il nous a fait aimer et respecter cette humble figure du serviteur devenu le maître de la maison par la force de son intelligence et la dignité de son caractère! Certes dans cette étrange association iï y avait trois coupables; mais, comme on voit bien qu'il
n'y avait qu'un corrupteur entre deux hommes chastes et sincères, et que ce corrupteur, c'était le fatal sophisme de madame de Warens ! Et comme la véritable affection de ces deux hommes l'un pour l'autre est un hommage rendu à madame de Warens elle-même, à ce qu'il y avait en elle de vertus viriles, puisque son impudeur ne la leur rendait ni moins chère ni moins respectable! Ceci, d'ailleurs se passait à l'époque la plus corrompue qui fut jamais. Quelle délicatesse de sentiments chez Rousseau, et quelle saine appréciation de l'amour vrai dans le récit de cette honte et de cette douleur de sa jeunesse! Gomme ses larmes éperdues et l'austère silence de Claude Anet protestent contre la contagion du siècle dont madame de Warens était la proie !
» Tenez, nous appartenons à une époque dont les mœurs sont encore pires peut-être, mais dont les principes sont meilleurs : eh bien, je vous réponds qu'au nombre des leçons qui ont aidé les hommes de bien à surnager sur l'abîme du mal depuis cinquante ans, le récit de Jean-Jacques est
232 LES CHAEMETTES
une des plus saisissantes, tant il est vrai que Jean- Jacques, à travers les plus tristes réalités de sa vie, est toujours l'apôtre le plus sincère et le plus éloquent de l'idéal.
— Vous plaidez avec chaleur, et vous m'obligez à vous céder sans être convaincu, parce que je ne veux pas plus que vous transporter notre discussion sur le terrain d'une controverse religieuse; mais il est des principes qui deviennent généraux et absolus à force d'être au-dessus de toute discussion, les devoirs de la paternité par exemple. Je suis curieux, je l'avoue, de voir comment votre philosophie disculpera M. Rousseau sur ce point.
— Non, monsieur, répondis-je, je ne l'essayerai pas, et nulle douleur ne m'est plus sensible que cette tache dans la vie d'un maître que je chéris. Il n'y aurait qu'un moyen de justifier Rousseau, ce serait de nier le fait, et qui sait si ce sera toujours impossible? Le temps amène bien des révélations, et la conspiration encore si agissante et si puissante contre lui me défend de le condamner sur ce fait terrible, tant qu'elle subsistera. Qui sait s'il
LES CHAEMETTES 233
n'existe pas quelque part des preuves que l'on ne veut pas ou que Ton n'ose pas produire, parce qu'elles excuseraient jusqu'à un certain point sa conduite?
— J'avoue que je ne comprends pas votre espérance.
— Eh bien, supposez que ces enfants mis à l'hôpital ne fussent pas les enfants de Rousseau, ou que du moins il eût de fortes raisons pour douter de la fidélité de Thérèse ! Thérèse, telle qu'il nous la dépeint, était une bonne créature, mais d'une faiblesse d'esprit et de caractère qui paralysait à toute heure sa conscience et son dévouement. Elle le laissait dépouiller par madame Levasseur, elle s'ennuyait avec lui, elle ne le comprenait pas, elle entretenait par sa mère des relations avec ses ennemis. Voilà ce que Rousseau avoue, moins avec l'intention de s'en plaindre qu'avec celle d'atténuer ses torts et de la réhabiliter. Il fait évidemment pour elle ce qu'il a fait pour madame â? W?rens; mais tous les contemporains ont parlé bien autrement de Thérèse. Ils disent qu'elle a été l'instru-
834 LES CHARMETT
ment de son malheur, qu'elle l'a brouillé avec tous ses amis, qu'elle aimait le vin, qu'elle avait de trèsmauvaises mœurs, enfin que Rousseau s'est tué parce qu'il l'avait surprise avec un laquais. Il m'en coûte de les croire. Rousseau a un si grand art pour faire aimer ceux qu'il défend, que je m'habituerais volontiers à voir son ange gardien dans cette garde-malade fidèle et dévouée qu'il nous montre partageant sa misère, sa vie errante et ses douleurs; mais, en ne prenant que la moitié du blâme et de l'éloge dont elle est l'objet, je ne vois rien d'impossible à ce qu'une personne si ennuyée, si peu intelligente, si mal conseillée, d'un caractère si faible et si peu digne à beaucoup d'égards, ait eu les mœurs de madame de Warens. C'est de l'avilissement où se jetait cette dernière qu'il faut s'étonner; quant à Thérèse, rien ne paraîtrait moins surprenant. Rousseau ne fut pas son premier amour : qui pourrait affirmer qu'il fut le dernier?
— Et vous croyez que Rousseau, qui dévoilait si hardiment les turpitudes des autres pour atténuer
LES CUAEMETTËS 23g
ou pour faire accepter les siennes propres, aurait subi la réprobation générale plutôt que d'accuser Thérèse?
— Oui, je le crois. Deux motifs puissants pouvaient le condamner au silence. D'abord le besoin extrême que, vieux, infirme, pauvre et abandonné, il avait des soins et de la compagnie de cette femme enfin rivée à son existence après tant de petites lâchetés commises pour le délaisser ou le dominer entièrement...
— Permettez -moi de vous interrompre pour vous dire que ce motif du silence de Jean-Jacques serait une plus grande lâcheté que toutes celles de Thérèse. Les motifs qu'il donne à son crime sont infâmes dans la bouche d'un homme qui proclame l'amour et le culte de la vertu. Quoi! les mauvais conseils et les mauvais propos d'une table d'hôte ? l'impunité du libertinage? l'exemple des méchants esprits qu'il avait le tort de fréquenter? Pouvez- vous accepter de pareilles excuses? Et tous ces raisonnements tirés de l'égoïsme ou de la couardise morale, de la crainte de manquer de pain pour nour-
236 LES CHAEMETTES
rir ses enfants, ou de caractère pour les diriger, pensez-vous qu'il y ait là de quoi autoriser l'horrible exemple qu'il ne craint pas de donner à tous les hommes qui manquent de fortune ou d'énergie? Il y aurait alors quelque chose de plus simple à faire, ce serait de tuer, comme font les Chinois, tous les enfants contrefaits ou qu'on n'a pas le moyen de nourrir, sous prétexte que la vie du pauvre et de l'infirme est malheureuse, et que la mort est un grand bien pour ceux qui entrent dans la vie sans vigueur, sans protection et sans patrimoine.
— A votre tour, monsieur, vous plaidez avec chaleur, et moi, je ne fais pas de réserves en vous donnant raison. Si Rousseau n'a pas cru être le père des enfants de Thérèse, il a été presque aussi coupable de ne pas le dire qu'il l'eût été en les abandonnant sans cette excuse. Il devait à sa réputation, qui intéresse au plus haut point la cause de la philosophie et par conséquent celle du genre humain, de se disculper complètement, dût Thérèse l'abandonner mourant à toutes les horreurs
LES CHAEMETTES 237
de là solitude. Nous arrivons donc, par un chemin imprévu, à nous entendre, vous et moi, sur le devoir qui était imposé à Rousseau de plaider sa cause à tout prix; car vous semblez reconnaître qu'un si grand talent et une gloire si haute ne devaient pas se laisser flétrir, et nous voici d'accord sur la légitimité, l'autorité et même l'utilité de ses Confessions.
■— J'ai raisonné à votre point de vue; mais que devient, je vous prie, l'autorité des Confessions^ si le plus grand crime reproché à votre philosophe s'y trouve faussement avoué par lui?
— Je vous répondrai que la justice civile et religieuse de vos pères arrachait beaucoup de faux aveux par la torture, et que la vie de Rousseau fut une torture morale sans exemple; mais je répondrai encore mieux en invoquant un autre motif de son silence, et ce second motif, vous ne m'avez pas encore permis de l'énoncer.
— - Je vous écoute avec attention.
— Eh bien, ce motif que je serais très-porté à admettre et que je préférerais infiniment, c'est la
238 LES CHAEMETTES
générosité de Rousseau. Ce mot vous fait sourire, parce que vous persistez à voir en lui le type de la susceptibilité, de la rancune et de la misanthropie. Je vous répondrai que le caractère de Rousseau est très-compliqué, agité sans cesse par les orages intérieurs et toujours porté aux réactions extrêmes. Chaque page de ses Confessions le prouve, et, bien qu'arrangé et médité, ce livre porte la vive empreinte des entraînements de son cœur et de sa pensée. Il s'y explique lui-même avec soin; il s'y révèle malgré lui beaucoup plus. A tout instant on le voit se sacrifier pour les autres et céder à des enthousiasmes chevaleresques qui donnent des armes contre lui. Je vous en citerais bien des exemples ; mais cette discussion a été assez longue, et je ne veux plus qu'invoquer votre bonne foi et vous inviter à juger sans prévention les côtés saillants de son malheureux caractère. Ces côtés sont justement les deux tendances les plus opposées : l'irritabilité soupçonneuse sans trêve et la mansuétude inépuisable.
» Pour ne parler que de Thérèse, toute la vie de
LES CHAEMETTES 239
Rousseau est en même temps une méfiance d'elle (trop fondée peut-être !) et une affection réelle avec tous les attendrissements de la reconnaissance. Si tous les ennemis de Jean-Jacques fussent revenus à lui tant soit peu, je ne doute pas que, poussant l'oubli et le pardon jusqu'à Fexcès, ce brutal, si sensible à la moindre marque de sollicitude ou de repentir, n'eût parlé d'eux avec enthousiasme. Il les eût fardés avec une bonne foi sans égale, comme il l'a fait pour Sophie, coquette ou infidèle, imprudente à coup sûr, et lui infligeant de cruelles souffrances ou la nécessité de se laisser accuser pour ne pas la trahir. Il ne lui reproche pourtant rien; loin de là, il persiste à en faire un ange. Combien peu d'hommes, raillés et blâmés comme il le fut à cause d'elle dans ce monde des beaux esprits qui était tout dans ce temps-là, fussent restés fidèles et discrets!
» Dans cette mansuétude de Rousseau est tout la fond de son âme, tout ce qu'elle avait de sain et de vraiment grand, même dans le désespoir. Ce désespoir a dû être plus profond encore quand il
2M) LES CHAEMETTES
s'est vu accusé d'être un père dénaturé; mais, pour se laver du reproche, il eût fallu dévouer Thérèse au mépris public, et Rousseau s'est sacrifié. Le terrible courage qu'il avait eu jusque-là pour tout dire l'a abandonné. Sa liaison avec elle était devenue plus sérieuse avec le temps; beaucoup de soins rendus et de malheurs partagés la lui avaient rendue chère, respectable jusqu'à un certain point. Peut-être aussi, croyant l'avoir purifiée par ses enseignements et le partage de ses épreuves, frémissait-il à l'idée de s'être trompé autrefois sur son compte. Peut-être en était-ii venu à se dire : « Ces enfants que j'ai méconnus étaient les miens! » De là des remords et des regrets qu'il avoue. Et s'il est vrai, comme on l'a affirmé, qu'il se soit donné la mort et que son suicide ait eu pour cause une dernière infidélité de Thérèse, il y a quelque chose de grand encore dans l'égarement de sa funeste résolution. Il voit que toute sa vie de pardon ou de réparation envers cette femme a été une illusion déplorable, qu'il ne lui est plus possible de vivre avec elle sans la mépriser, qu'il lui a
LES CHAEMETTES 241
en vain sacrifié son repos et son honneur, qu'il va emporter dans la tombe une tache ineffaçable... Il embrasse Thérèse et meurt sans se rétracter. Voilà Rousseau tel que je 1* conçois...
— Tel que vous l'arrangez...
— Et tel que nul ne peut me prouver pourtant qu'il n'ait pas été.
— En résumé, vous le laissez blanc comme neige à l'idolâtrie de la postérité.
— Non, monsieur, je n'approuve entièrement Rousseau dans aucun de ces partis extrêmes qui le caractérisent. Je crois qu'il s'est suicidé toute sa vie pour céder au besoin que son cœur éprouvait de réparer les erreurs de son imagination ou les emportements de son caractère.
» Je crois qu'il n'a jamais su ni aimer ni haïr, parce qu'il a trop vivement subi le ressentiment et la tendresse, le soupçon et la confiance. Il a combattu la fatalité de son organisation sans pouvoir la vaincre. Je crois qu'il a manqué de force physique et de courage moral au bout de la lutte, et que
l'infortuné, après avoir trop passionnément défendu
sa cause, l'a trop abandonnée. Ce qui a pu lui donner le change à sa dernière heure, c'est qu'il s'est senti emporté par cette fièvre qui lui faisait chercher le sublime. Pardonner trop et s'immoler follement, tout a été là pour lui en ce moment suprême.
» Je trouve donc à reprendre à sa vie et à sa mort, à ses ouvrages et à son caractère. On ne lui a pas reproché sans raison le paradoxe à certains égards et l'orgueil exigeant en certaines occasions. Rousseau appartient à la critique et sera toujours le digne objet de son examen sévère et impartial. Il nous appartient, à tous tant que nous sommes, de l'interroger et de le discuter ; mais je crois que certains incidents de cette vie privée, dont on a fait tant de bruit et qui l'ont tant préoccupé luimême, devraient être voilés jusqu'à nouvel ordre. Les temps ne sont pas accomplis, Rousseau n'est pas jugé. Il est trop près de nous, son souvenir est encore trop lié à nos propres orages pour que nous puissions équitablement l'absoudre sans réserve ou le condamner sans appel. Il y a bien d'autres
morts illustres dont le procès n'est pas jugé et ne le sera peut-être jamais, entre autres Jean-Baptiste Rousseau , contemporain de Jean- Jacques , qui mourut en protestant au nom du Christ contre la calomnie.
» La postérité se fait juste comme Dieu dans les âmes justes, c'est-à-dire qu'elle efface ce qui l'empêcherait de pardonner. Si Dieu absout le mal en connaissance de cause, que doit faire l'homme quand il ne peut lever le voile de la vérité? Il doit rejeter comme nul tout ce qui n'est pas prouvé, si l'œuvre laissée par l'accusé est bonne et belle, et témoigne de la pureté de ses intentions. Yoilà, du reste, ce que fait l'histoire à mesure qu'elle regarde plus loin en arrière. Elle absout l'homme qui a pu blesser ses contemporains, en faveur du bienfait dont son œuvre a doté l'avenir...
Je n'ai point persuadé M.***, et je n'avais pas un instant espéré que je le persuaderais. Piousseau n'est pas une gloire littéraire seulement, mais sa philosophie n'est pas non plus une doctrine particulière. Elle ne constitue pas un ensemble
et un accord de notions sociales et religieuses dont on puisse se dire aujourd'hui l'apôtre et le vulgarisateur.
Ce qui caractérise Rousseau, c'est d'être un esprit, non pas l'esprit d'un siècle, mais l'esprit qui répond à certaines aspirations d'une série de siècles, et, pour ceux qui repoussent et condamnent ces aspirations, Rousseau n'existe pas. Il n'est à leurs yeux qu'un brillant écrivain, un cerveau rebelle à la coutume, un critique hautain, un misanthrope, un poëte et un artiste. Il y a certainement de tout cela en lui, mais il y a encore autre chose qui fait concourir à un but immense toutes les forces et toutes les faiblesses de l'homme. Il y a un idéal d'indépendance et de sincérité religieuse et humaine qui attaque et secoue profondément le vieux édifice du droit divin. Au milieu de cette phalange d'esprits si variés et si spontanés qui ébranle le xvme siècle, ce n'esx pas par l'instrument d'un dogmatisme bien puissant que Rousseau travaille. Ce dogmatisme, qui aura son jour d'essai durant la grande
crise révolutionnaire, se traduira précisément sous des formes d'épuration violentes que l'âme sensible de Rousseau eût répudiées avec horreur. S'il eût vécu jusqu'à cette crise, il eût péri sur l'échafaud en protestant contre cette application de ses principes ; mais ce que Rousseau eût gardé Jusque sur l'échafaud et ce qu'il nous laisse pour toujours, c'est la haine de l'intolérance et de l'hyprocrisie.
Yoilà pourquoi l'intolérance poursuit et insulte Rousseau tout autant que Voltaire ; voilà pourquoi Voltaire et Rousseau, si différents l'un de l'autre, nous sont également sacrés. On peut même dire qu'ils nous sont également chers, en ce sens que l'œuvre de chacun d'eux répond aux diverses tendances de nos organisations, et que l'émotion de l'un corrige admirablement ce que le bon sens de l'autre pourrait avoir de trop amer ou de trop léger.
Quant à M.***, mon contradicteur, il n'est point
un hypocrite; mais sa foi l'oblige à voir dans
les philosophes du dernier siècle des ennemis
de l'ordre, des torches d'incendie, des suppôts de Satan.
Je suis retourné aux Gharmettes avec un ami plus bienveillant; c'était pour nous un plaisir tout naïf de passer la matinée dans ces chambres et dans ce jardin si pauvres. Nous y étions comme ces enfants du peuple qui aiment à s'asseoir sur les fauteuils des princes et à promener leurs doigts sur la dorure des lambris. Nous étions contents de ne rien dire de Jean-Jacques et de nous intéresser à tous les détails de l'habitation, à toute la physionomie du pays environnant. C'était vivre un moment de la vie dont il avait vécu et boire à cette source de poésie que la nature tient toujours pleine et limpide pour qui la cherche sans désir impie de la troubler en y jetant des pierres»
Gomme nous revenions à Chambéry, mon compagnon de voyage, qui avait entendu la fin de ma conversation de la veille avec M.***, me demanda si je pensais vraiment que Rousseau ne fût pas le |»iç| des enfants de Thérèse. Je lui répondis que
LES CH;ÀRMETTES 247
je ne pensais rien à cet égard, puisque je manquais absolument de certitude.
— Mais enfin, reprit-il, où avez-vous pris cette idée qui a été un de vos moyens de défense ? Gomment n'est- elle venue sérieusement à aucun de ceux qui ont été les contemporains du philosophe ?
— Elle leur est venue très-sérieusement, et c'est parce que je la leur ai entendu exprimer que je l'ai eue souvent sans oser m'y arrêter. Mon grandpère était ce Dupin de Francueil dont Rousseau fut longtemps l'ami. Plus tard, Rousseau méconnut son affection et ne revint à lui que de loin en loin. C'est Thérèse qui amena la méfiance, afin d'empêcher certaines explications. Elle était venue souvent demander des secours à M. Dupin pour le philosophe. M. Dupin n'avait jamais refusé, jamais hésité; mais ces secours, Thérèse en disposait pour elle-même ou pour son indigne famille. Ptousseau ne les eût point acceptés. Mon grandpère s'en doutait bien, mais il était riche, et il aimait mieux être dupe que de risquer de ne pas
secourir son ami. Je n'ai pas connu mon grandpère; mais j'ai su par ma grand'mère ce qu'i pensait de Thérèse, et vingt fois j'ai entendu madame Dupin dire à ceux qui accusaient Rousseau devant elle d'être un père dénaturé : « Oh ! pour cela, nous n'en savons rien, et Rousseau n'en savait rien lui-même. » Une fois, elle dit en haussant les épaules : « Est-ce que Rousseau pouvait avoir des enfants? »
Rousseau aimait les enfants, cela est certain, et je crois qu'il eût aimé les siens. Je crois aussi que Thérèse, qui avait tant d'empire sur lui, ne les lui eût pas laissé abandonner, si elle n'eût craint des explications périlleuses. Je dis : je crois, mais je ne saurais affirmer, parce que le sophisme était parfois chez Rousseau la conscience même. Il se prouvait des vérités très-contestables, et il se mettait à les pratiquer avec une sincérité complète. Il a donc pu se persuader qu'il faisait son devoir envers ses enfants en ne se chargeant pas de leur sort. Il avait été conduit à cette cruauté de raisonnement par le peu d'aptitude qu'il avait recon-
nue en lui pour l'éducation pratique. Enfin le mieux à dire est peut-être ceci : que Rousseau, à l'époque où il fut père, n'était pas encore le grand Rousseau qu'il fut plus tard. Il n'aima la vertu qu'en la sentant déborder et apparaître comme la véritable forme de son génie austère. Qui la lui eût apprise auparavant ? Ce n'est pas madame de Warens, elle qui vivait en dehors de toute pratique. Ce n'est pas la vie errante, les amours de rencontre, la société des beaux esprits, l'exemple du grand monde, si bien suivi par les bourgeois du temps. Rousseau, homme fait, portait en lui l'amour du bien, l'enthousiasme du beau, et il a'en savait rien encore. L'absence d'éducation morale avait prolongé l'enfance de son esprit au delà du terme ordinaire, et l'on peut même dire que son caractère eut toujours les illusions, les exagérations, les spontanéités capricieuses de l'enfance. ïl fut à l'égard de la philosophie comme nous sommes tous à l'égard de telle ou telle étude particulière dont nous découvrons tard l'importance, le charme et la profondeur. La
philosophie régnante, au moment où il fut initié, n'était point moraliste. Elle sautait d'emblée pardessus les vrais devoirs en haine des entraves injustes. Rousseau, plus logicien et plus idéaliste que les autres, comprit alors que la liberté n'était pas tout, et que la philosophie devait être une vertu, une religion, une loi sociale. Qu'il se soit trompé souvent dans ses déductions, il importe peu aujourd'hui. Son socialisme n'est pas plus coupable des excès révolutionnaires que la doctrine évangélique n'est coupable de la Saint-Barthélémy. Son but est immense, son vouloir est sublime, sa sincérité est frappante.
Finissons -en donc avec les reproches qui peuvent s'attacher à sa vie et qui m'ont souvent navré et paralysé moi-même dans mon culte pour sa mémoire. Je n'ai jamais cédé intérieurement à ces répulsions qu'il m'inspirait sans éprouver aussitôt un remords de ma faiblesse. 11 faut avoir la force d'aimer les grands hommes avec leurs taches et leurs ombres. Yoilà pourquoi je n'ai jamais insisté et n'insiste pas encore sur les faits
LES CHARMETTES 25i
douteux qui pourraient jusqu'à un certain point innocenter Rousseau de sa principale faute. Je lui dois de l'accepter avec cette faute. Il m'a fait tant de bien, il m'a ouvert tant d'horizons, il m'a créé tant de nobles jouissances, il m'a si bien détaché des sottes distinctions sociales et des mille choses vaines à la possession desquelles j'ai tant vu autour de moi sacrifier le vrai bonheur et la vraie dignité, que je ne me reconnais pas le droit de lui demander compte de ses erreurs. Depuis quand l'obligé a-t-il bonne grâce à faire comparaître son bienfaiteur sur la sellette de l'accusé?
Enfin Rousseau a été le plus malheureux des hommes, et sa mémoire est encore une des plus discutées et des plus outragées qu'il y ait. La pitié qu'il inspire lui survit, on le sent persécuté encore ; dès lors, on a besoin de le défendre, de l'aimer comme s'il était là, et de s'imaginer qu'on le console, comme s'il pouvait vous entendre et guérir de sa douleur.
Ne sait-on pas, d'ailleurs, que madame d'Hou-
252 LES CHA.RMETTES
detot, qui eut pendant une année au moins la confiance entière de Jean-Jacques, affirmait qu'il ne se croyait pas le père des enfants de Thérèse ? On sait aussi qu'il autorisa madame de Luxembourg à faire faire des recherches pour retrouver un de ces enfants? Pourquoi un seul? Rousseau n'aurait donc eu d'entrailles que pour celui-ià? En tout cas, même en faveur de celui-là, il n'y eut pas certitude, car ces recherches furent à peine commencées par Laroche, valet de chambre de la maréchale, qu'elles devinrent pour Rousseau un tourment grave, un véritable sujet d'effroi. « Si l'on m'eût, dit-il, présenté quelque enfant pour le mien, le doute, si ce l'était bien en effet, si on ne lui en substituait point un autre, m'eût resserré le cœur par l'incertitude. »
Rousseau était soupçonneux, et cette méfiance à l'endroit de l'enfant qu'on lui eût présenté pouvait bien être de deux sortes. Malgré les aveux de son repentir, il y a une certaine cause du moment qu'il signale, mais qu'il ne veut pas dire, et cette réticence est bien frappante. Il faut relire sur tout
cela l'opinion de M. de Barruel, qui ne craint pa^ d'affirmer ce que nous indiquons.
On insistera, je le sais, sur les propres aveux de Rousseau, sur ses remords très-explicites et trèséloquemment exprimés. Rousseau est souvent déclamatoire, je ne le nie pas; mais il l'est naïvement ou avec travail. Je ne le trouve pas un instant naïf dans les regrets qu'il exprime d'avoir méconnu ses devoirs de père, pas plus qu'il n'est véritablement sincère dans ses essais de justification; il y a là comme un effort, autant pour se repentir que pour se justifier. La nature parie cependant à son cœur au commencement de V Emile; mais ce cri de douleur peut parfaitement se traduire ainsi : « Que n'ai-je eu des enfants à aimer avec certitude ! »
Admettons pourtant qu'il ait eu des remords
bien réels; il y en a de deux sortes : ceux que
laisse une faute sciemment commise, et ceux que
fait naître après coup une faute involontaire. Ceux
de Rousseau n'étaient peut-être pas même de la
seconde catégorie. S'il croyait à la faute involon-
254 LES CHAEMETTES
taire, c'était peut-être seulement par accès, les jours où, lisant ses Confessions à Thérèse, il subissait son empire, s'effrayait de ses reproches, revenait sur ses propres souvenirs, s'alarmait dans sa propre conscience et se chargeait luimême dans la crainte de déplaire ou de s'être trompé.
Cette vulgaire histoire ne se retrouve-t-elle pas dans tous les ménages plus ou moins légitimes? Nous connaissons un vieillard dont elle fait le tourment. Il a renvoyé sa Thérèse le jour où elle ost devenue mère. Peu de jours après, la Thérèse a su lui persuader qu'il était le père de l'enfant. Ce n'est point une âme dénaturée; il a repris Thérèse, dont les soins lui manquaient, et il élève l'enfant, et, tous les jours, Thérèse lui dit :
— Vous avez été bien méchant, car vous avez failli le laisser mettre aux Enfants trouvés.
Et le vieillard s'accuse et se repent. S'il écrivait ses confessions, il dirait peut-être :
« J'ai été bien tenté d'imiter Rousseau et de
mettre cet enfant à l'hôpital, car enfin je me souviens bien. . . »
Mais Thérèse arriverait, lui ôterait la plume des mains, lui ferait une scène, et il effacerait pour corriger ainsi : « Car enfin... j'ai eu peur de faire des sacrifices, et je dois avouer que j'ai un fonds d'avarice dont ma pauvre Thérèse m'a corrigé. » Ah! si ce brave homme pouvait lire ceci!... Mais il ne le lira pas, Thérèse y mettra bon ordre.
La véritable faute de Rousseau, c'est d'avoir persévéré dans son attachement pour cette femme qui, plus ou moins coupable, était à coup sûr indigne de lui, et qui exploita misérablement à son profit les défaillances de ce caractère endolori et cette cruelle imagination, si habile à le torturer. On ne vit pas impunément avec un petit esprit : on ne contracte pas ses défauts, on ne perd pas sa propre grandeur quand on est Jean-Jacques Rousseau; mais on la sent troublée, combattue, exaltée, égarée, et on fait en pure perte d'immenses efforts pour la mettre au niveau de misères indignes d'elle.
Chaque enfant n'a qu'un père scion les lois na • turelles, et il est possible, après tout, que Rousseau fût le père naturel des enfants de Thérèse ; mais, lorsqu'il y a d'autres pères présumables, h nature n'a pas, quoi qu'on en dise, de critérium révélateur pour indiquer au véritable père ses devoirs et ses droits. Ceci soulèverait, d'ailleurs, une question immense, que nous ne voulons pas traiter ici, mais qu'on doit au moins entrevoir quand il s'agit d'un fait aussi grave que la condamnation d'un grand personnage historique. Cette question est celle que les lois civiles n'ont pu résoudre ei qu'elles ont tranchée hardiment en défendant la recherche de la paternité d'une part, et en imposant de l'autre les obligations de la paternité envers tous les enfants nés dans le mariage. La loi a sa logique : si elle impose au mari un devoir rigoureux, elle lui attribue un droit rigoureux aussi sur la conduite de sa femme. C'est à lui de la séquestrer ou de la surveiller, s'il n'a pas foi en elle. Dans les unions libres, et celle de Rousseau était une affaire de hasard, nullement sérieuse au
début, l'homme, n'ayant pas de droits, n'a pas de dsvoirs. Thérèse n'était pas vierge, elle ne fut ni séduite ni trompée par lui, et ses relations dans la vieillesse avec le premier venu, — elle s'éprit à cinquante-sept ans, sous les yeux de Rousseau, d'un palefrenier qui eût pu être son petit-fils, — prouvent ce qu'elle avait dû être, ce qu'elle avait toujours été.
Sacrifions donc Thérèse à Rousseau sans trop de scrupule, car Rousseau s'est trop sacrifié pour elle, et cela n'est pas juste. La postérité ne doit pas accepter cette immolation sublime et puérile, cet excès de générosité insensée dont l'inimitié et l'hypocrisie ont fait et font encore leur cri de triomphe. Ou Rousseau n'était pas le père des enfants que mademoiselle Levasseur a laissé mettre à l'hôpital, ou il avait pleinement le droit de croire qu'il ne l'était pas. Qu'on se donne la peine d'en rechercher des preuves irrécusables, on les trouvera. Que n'ai-je vingt ans et la liberté, c'est-à-dire le temps! je consacrerais ma vie, s'il le fallait, à découvrir ces preuves de la véritable opinion de
Rousseau sur Thérèse dans les premières années de leur intimité. Combien de jeunes gens s'épuisent en de stériles essais littéraires, quand il y a dans le passé tant de mystères à découvrir pour redresser le présent et pour éclairer l'avenir!
Une découverte a été récemment publiée sur le genre de mort de Rousseau, et nous ne devons pas clore nos réflexions sur sa vie sans dire quelques mots de cette découverte. Nous avons cru d'après Corancey et madame de Staël au suicide de Rousseau. D'après de nouvelles informations, nous ne devons plus croire au coup de pistolet. Le masque moulé en plâtre par Houdon n'offrait, d'après des témoignages certains, que la trace d'une légère égratignure. Reste l'hypothèse du poison, qui n'est pas détruite, et celle d'un épanchement au cerveau, résultat du violent chagrin qui saisit Rousseau en découvrant la honteuse infidélité de Thérèse.
Les hypocrites triomphent encore de ceci, que Rousseau, après avoir éloquemment combattu le suicide, a couronné par le suicide le système de
LES] CHÀRMETTES 259
contradictions de sa philosophie. La condamnation du suicide par Rousseau tombe du plus haut possible, c'est-à-dire du sommet de son génie, de sa raison, de sa conscience. Que, malade, épuisé, égaré par un moment de désespoir et d'indignation, il ait attenté à sa vie, il n'y a là ni crime prémédité contre la loi divine qui fait de la vie une chose sacrée, ni abandon raisonné de ses propres principes.
Qu'on relise sur tout cela non pas le mieux écrit, mais le mieux étudié et le plus substantiel des commentaires sur la vie, les écrits et la mort de Rousseau, dans l'édition de M. Musset-Pathay. C'est encore le travail le plus complet, le plus fervent pour guider l'opinion et rassurer le cœur sur le compte de l'immortel auteur des Confessions. Il y a parti pris de le justifier, dira-t-on : nous ne le nions pas; mais ce sont les avocats les plus convaincus qui trouvent les raisons les plus fortes.
Nous voici bien loin des Gharmettes, et ïa vilaine femme de Rousseau, comme l'appelaient les contemporains de sa vieillesse, nous a trop fait ou-
blier sa belle maman, madame de Warens. En traçant son portrait, M. Arsène Houssaye est devenu amoureux d'elle. C'est d'un artiste et d'un poëte, et c'est, après tout, d'une bonne philosophie. Rousseau a beaucoup idéalisé sa bienfaitrice tout en la réalisant sans scrupule, et il a eu raison dans les deux cas, parce qu'il a été sincère, parce qu'il a laissé parler sa mémoire et son cœur, ce qui vaut toujours mieux que le calcul qu'on s'impose ou les réticences qu'on subit. Ce qu'il y a de trop réel dans madame de Warens nous choque démesurément aujourd'hui, et pourtant nous nous piquons d'être le siècle de la critique par excellence. Nous devrions dès lors faire un effort d'esprit pour nous reporter aux idées d'il y a cent ans, pour apprécier le milieu, le pays, l'époque et surtout l'éducation que recevaient les femmes dans ces belles contrées un peu sauvages à beaucoup d'égards, et où régnaient l'ignorance et une certaine brutalité de mœurs.
Acceptons donc madame de Warens et n'acceptons pas Thérèse. Retirons notre pardon à celle
LES CHAEMETTES 261
qui rendit le philosophe ridicule et odieux en apparence; accordons-le tout entier à celle qui lui fit de si belles années et qui ne le trompa jamais. Madame de Warens se confessait si facilement, qu'elle a disposé sans doute le génie de Rousseau à écrire l'impérissable livre des Confessions. Elle lui a révélé le culte de la nature; elle Fa fait poëte, comme elle l'a fait artiste et savant. Sachant ou comprenant tout, elle ne mettait pas l'orthographe; elle en est d'autant plus la femme de son siècle. Assez belle encore pour spéculer sur ses charmes comme tant de dames de la cour, elle se donnait pour rien à des gens de rien. Parmi ces gens de rien, il y avait l'humble Claude Anet, un homme de cœur et de mérite, et le petit Rousseau, qui fut un des deux premiers hommes de son temps. Elle n'était donc pas toujours aveugle, et on peut lui pardonner M. de Côurtilles,... ou plutôt l'oublier et faire rentrer son image dans le néant.
Voyageurs, allez aux Gharmettes, n'écrivez rien sur le livret, cueillez un brin de pervenche, et ne
voyez \h que les ombres de Jean-Jacques et de la
belle Louise, se promenant tête à tête dans un des plus beaux pays du monde, ne songeant plus guère à Claude Anet, ne songeant pas encore à Vintzenried, enfin ne prévoyant ni Thérèse, ni la gloire, ni la misère, ni la persécution, ni les curieux, ni les ingrats, ni les insulteurs.