‹ Laure d'Estell (volume 2)Chapitre 1 sur 15 · Laure d'Estell · texte numérisé non relu

Laure d'Estell

Caroline m'inquiète vivement, chère Juliette , je crains quelle ne tombe tout-à-coup en langueur ; personne ici n'a l'air de remarquer son changement , et cependant il est visible. J'en ai parlé à M.me de Gercourt : tu ne devinerais jamais de qu'elle manière elle m'a répondu quand je lui ai demandé si tout ce que parassait 3 i

éprouver Caroline ne serait pas l'effet d'une passion malheureuse ?

— Vous plaisantez, m'a- 1 -elle dit; auriez -vous la bonhomie de croire à ces grandes passions , dont tant d'auteurs romamesques se sont plus à nous faire des peintures exagérées , et que plusieurs prétendus philosophes ont traitées avec toute l'importance due à la réalité? Vous ne savez donc pas , ma chère , que l'amour n'existe que dans l'imagination! Avez -vous jamais entendu dire que des sauvages ou des paysans fussent morts victimes de ce que nous appelons une grande passion? C'est à la cour, c'est dans les villes capitales , que l'amour joue un aussi grand rôle!

— Mais , lui ai-je répondu , j'ai été témoin de plusieurs traits qui

(3) démentent ce que vous avancez.

Alors je lui citait l'histoire de cette pauvre Louise , qui , après avoir aimé trois ans l'amant que ses parens ne voulaient pas lui donner pour époux , fut se jeter dans la Loire , en apprenant qu'il allait en épouser une autre. J ajoutai à ce trait beaucoup d'autres que tu connais aussi , et dont les journaux sont remplis ; mais je ne pavins pas à la faire changer d'opinion ; elle s'obstina à croire qu'on se faisait passionné par ton , comme on suit une mode de la cour. J'avoue que cette manière de penser ne ma pas fait excuser ses faiblesses. Est-il possible qu'une femme ose dire , avec si peu de pudeur, que son cœur n'est entré pour rien dans toutes

(4) les inconséquences que l'amour lui a fait commettre ? Comment peut- on nier l'existence d'une passion qui s'étend sur toute la nature ! la seule qui , nous forçant à vivre dans une autre , détruit cet affreux sentiment d'égoïsme qui avilit l'humanité , et qui , élevant lame au-dessus d'elle- même, la rend capable des plus grandes pensées comme des plus grandes actions ; celle enfin qui fît de Périclès un grand politique , et de Pétrarque un poëte ! Mais que peuvent ces exemples sur un cœur aussi froid que celui de M.me de Gercourt ? Elle aime mieux supposer que le monde entier s'abuse depuis des milliers d'années sur l'existence d'un sentiment , que de convenir qu'elle en soit incapable. Cette réflexion m'a em-

péché de discuter plus long-tems avec elle ; d'ailleurs elle m'avait déjà, dit plusieurs choses à ce sujet qui ressemblaient à des personnalités , et je craignis de trahir l'intérêt que j'y portais en prolongeant l'entretien. Perdant l'espoir de lui faire partager les inquiétudes que me cause l'état de Caroline , je me suis décidée à les confier à ma h lie-mère. Je lui ai demandé si elle voulait que j'allasse déjeuner demain dans son appartement ; elle m'a répondu qu'elle aurait d'autant plus de plaisir à passer la matinée seule avec moi, qu'elle avait une chose importante à me communiquer. J'ignore ce que cela peut être, et je ne sais pourquoi j'en suis tourmentée. Ah! ma Juliette , qu'il est douloureux de

(6) renfermer un secret qu'on rougirait d'avouer ! L'on souffre des efforts qu'on fait pour le cacher !

Tout inspire la crainte de l'avoir laissé deviner , et je ne sais lequel de ces deux supplices est le plus cruel.

« Vouloir oublier quelqu'un , » c'est y penser , dit Labruyère ».

Qu'est-ce donc que d'être assez faible pour ne pouvoir même pas former cette résolution? Jele sens, Juliette , il me serait impossible d'écarter son souvenir de ma pensée. Hier encore, toute occupée de lui , je tentai de m'en distraire ; j'eus recours au seul moyen que j'imaginai devoir y parvenir : il iaisai t le plu s beau tems du monde ; j'ai pris Emma parla main , et l'ai conduite sur le tombeau de son

(7) père ; après m'étre assise sur un banc et avoir mis ma fille sur mes genoux , je lui ai dit — : te rappelles-tu , mon Emma, comme il te caressait? Hélas ! tu aurais fait le

bonheur de sa vie! — Ah! je

m'en souviens , a-t-elle répondu, et j'ai bien du chagrin qu'il ait mal au bras. — Ces mots ont fait battre mon cœur ; je n'ai pas eu la force de la détromper ; et après lavoir doucement éloignée de moi pour lui cacher mes larmes ; malheureux Henri ! me suis-je écriée, ta mémoire est-elle donc effacée dans l'ame de tout ce que tu as chéri ? Le même qui t'enlève le cœur de ton épouse , t'arrache aussi au souvenir de ton enfant!

ses caresses lui ont fait oublier les tiennes ! mais son enfance est son

excuse; à son âge, le présent est tout : on aime par reconnaissance, comme on oublie sans ingratitude , et moi seule je suis coupable l....

Moi , qui n'ai plus à L'offrir que les regrets de l'amitié , et les remords d'un cœur biûlant d'amour pour

un autre ! C'est ainsi , mon

amie que je mêlais son image à celle de mon époux ; et que , pénétrée des reproches que je m'adressais , je trouvais encore du charme à parler de ma fui- Liesse.

Depuis que je suis à Varannes je n'ai vu Lucie qu'une fois \ à peine m'a t-elle dit un mot de son frère ; j'ai pris la résolution de ne pas aller la voir de long-tems , car je veux éviter toutes les occasions de le rencontrer. Mais pour n'y

plus penser , pour ne plus t'en rien dire , cela m'est aussi impossible cpae de cesser de t'aimer.

Adieu.

( io)

LETTRE XLIIL

Laure à Juliette.

JliST-iL bien vrai, ma Juliette , je ne serais pas criminelle en l'aimant ? Le ciel ne veut point d'éternels sacrifices : avec ton a me il J au b aimer ou mourir, dis- bu.

Combien cette pensée me soulage !

tout ce que tu ajoutes en faveur de mon amour le justifie si bien, que j'ai abandonné toute idée de le combattre. Quand j'ai reçu ta lettre je me suis livrée à tous les transports d'uneespérance divine; le plaisir que j'ai ressenti en te voyant approuver ma tendresse

pour lui , m'a fait un instant oublier mes peines ; mais ce plaisir fut un éclair, il tenait toujours à l'orage ; la réflexion me ramena bientôt à ce qui devait détruire mon illusion : je me rappelai sa froideur , toutes les marques de son indifférence , et je vis qu'il ne m'était pas permis d'espérer le bonheur. C'est dans cette triste disposition que je suis descendue chez ma belle-mère. Tu vas voir si l'entretien que nous avons eu ensemble était fait pour diminuer ma tristesse. — J'ai depuis longtems , ma chère Laure , une importante question à vous faire , (a-t-elle commencé par médire).

Votre sort est doublement intéressant pour moi , puisque vos projels doivent influer sur la fé-

licite d'un être qui m'est aussi cher que vous. — Ce début me fit frémir , je pressentis ce qu'elle allait m'apprendre. — A votre âge , ajouta - t - elle , avec vos talens et les agrémens de votre esprit, on se doit au bonheur d'un autre. Vous avez fait pendant quatre ans celui d'un fils que j'aimais tendrement , et vos pleurs ont assez prouvé les regrets que vous causaient sa perte; mais le tems affaiblit tout , ma fdle , et la religion nous ordonne d'accepter les consolations que le ciel nous envoie. Je mets au nombre de ces consolations le plaisir d'être adorée d un homme aimable et vertueux ; et je vous demande si la certitude de rendre à voire enfant un protecteur, un père ten-

dre, et de combler les vœux de celui qui serait heureux de vous consacrer sa vie, ne vous engagerait pas à former de nouveaux liens ? — Je restai quelque tems sans répondre , et je sentis que la crainte d'irriter M.me de Varannes par un refus personnel , allait m' obliger de mentira moi-même.

— Moi, former de nouveaux liens 1 (lui ai-je répondu), ah ! je suis loin de concevoir un tel projet ; j'espère suffire aux soins qu'exige l'éducation de ma fille ; je compte vivre dans la retraite jusqu'au moment où je croirai devoir lui donner une idée du grand monde , pour qu'elle ne se laisse pas enthousiasmer par ce qu'il offre de séduisant ; et je suis décidée à faire tous les sacrifices pour elle ?

C H ) excepté celui de ma liberté, sûre qu'elle n'en retirerait aucun avantage. — Cette réponse a paru l'affliger; elle a dit en pleurant : — Vous avez prononcé la sentence de Frédéric ; il est écrit que tous mes enfans seront malheureux !

— Elle fît cette exclamation d'un ton si touchant, que mon cœur en fut pénétré. Je me jettai dans ses bras , et mes larmes coulèrent abondamment. — Laissez -moi quelque espoir, ajouta -t -elle j Frédéric est fait pour vous plaire, et son amour pourra peut-être un jour vaincre votre résistance ; malgré son apparente légèreté , il est susceptible d'un sentiment aussi profond que durable ; je voua réponds de sa constance , puisset-elle parvenir à vous faire partager

( i5) sa tendresse!.... Cette espérance peut seule me consoler des chagrins que j'éprouve. Caroline m'en cause de nouveaux : Croiriez-vous qu'elle désire s'éloigner de moi, et que sa ferveur la porte à se retirer entièrement du monde pour consacrer sa vie à Dieu. — Quoi !

me suis -je écriée, elle voudrait se faire religieuse? — Oui repritelle , depuis deux mois elle me supplie de la laisser retourner à son couvent; j'ai demandéàl'abbé ce qu'il pensait de cette subite résolution, il m'a répondu qu'elle était l'effet d'une inspiration di-* vine ; que ma fille était appelée vers Dieu par une voix puissante ; et que son bonheur dépendait de mon consentement. J'ai refusé de lelui accorderavantqueletemsait

( i6) mûri ses réflexions ; mais elle persiste toujours dans son projet; elle assure qu'elle ne peut être heureuse qu'en se livrant à tous les devoirs de la religion , qu'en fuyant un monde pervers pour s'approcher davantage de la divinité. — Tu imagines facilement ce que m'a produit ce discours. — Gardez-vous , lui ai-je dit , de consentira cet affreux sacrifice. Quoi!

vous pourriez de sang-froid ensevelir votre enfant dans un de ces vastes tombeaux élevés par le fanatisme , et toujours habités par les regrets et le malheur? Pensezvous aux reproches qu'elle vous adresserait , quand après avoir reconnu l'erreur qui l'aveugle maintenant, elle vous accuserait d'une coupable complaisance , et vous

( 17 ) ferait frémir par le tableau des infortunes auxquelles votre faiblesse l'aurait réduite? Ah î par grâce pour moi , par pitié pour vous et pour elle , épargnez- lui des maux irréparables et ne vou9 laissez pas entraîner par les discours d'un homme qui , par état, est contraint de vous abuser. — Dans ce moment l'abbé entra; je lus dans ses yeux une expression de colère , qui me fit soupçonner qu'il avait entendu mes dernières paroles; en effet, j'étais emportée par mon indignation , et je les ai prononcées à haute voix ; ce qu'il dit m'affermit bientôt dans mon doute : il apportait à M.me de Varannes une lettre de l'archevêque d'A*** , qui lui mandait que l'abbesse du couvent de Caroline se

( 18 ) disposait à la recevoir; et qu'ayant fait une donnation à la maison , pour les dotes et pensions des novices qu'il prendrait sous sa protection ; il la priait de vouloir bien mettre Caroline du nombre de celles auxquelles il s'était engagé de servir de père. — Mon sang bouillait dans mes veines pendant la lecture de cette lettre ; à peine fut-elle achevée, que j'implorai M.me de Varannes, au nom de tout ce qui lui était cher , pour obtenir d'elle qu'elle ne cédât point aux offres de l'archevêque.

La présence de l'abbé , au lieu de m'intimider , enhardit ma franchise. Il combattit mes raisonnemens avec aigreur et faillit m'attérer, quand il me dit : — Ne vautil pas mieux , madame , que M.l,c

( ig) Caroline , guérie d'une passion profane , vienne expier dans la solitude la honte d'avoir pu s'y livrer un instant , que de passer sa vie à combattre un amour malheureux, ou de la consacrer à un impie. Réfléchissez sur cette dernière raison , et je suis convaincu qu'elle ne tardera pas à vous ranger de notre avis. — Je compris parfaitement que cet impie était James , et qu'il voulait me faire entendre que , pour mon intérêt , je devais souhaiter que Caroline renonçât à lui plaire : cette méchanceté m'aurait troublée dans tout autre moment; mais frémissant du sort qui attendait Caroline, je ne pensai qu'aux moyens de l'y soustraire ; et, m'adressant à ma belle-mère:

«Je devine le motif qui vous guide,

( so ) répliquai- je ; la fortune de Caroline ne vous permet pas d'espérer pour elle une alliance digne de votre maison : eh bien I disposez d'une partie de mes biens ; ma fille ne me reprochera jamais l'usage que j'en aurai fait, si elle sert à arracher une victime au malheur et à l'oppression. Confiez -moi pour quelque tems cette fille que je chéris comme ma sœur, et à qui la nature n'a permis de se séparer de vous que pour faire le bonheur d'un époux et remplir à son tour tous les devoirs d'une mère. S il est nécessaire de la distraire par de nouveaux objets de ceux dont elle est environnée depuis six mois ( dis - je en regardant l'abbé) et dont on s'est servi pour subjuguer son cœur naturel-

îement faible ,je m'engage à l'accompagner dans un voyage utile à sa santé et plus encore à sa tranquillité; je la conduirai par tout où vous l'exigerez ; et si , après avoir tenté tout ce que l'amitié m'inspirera pour la détourner du parti qu'on veut lui faire prendre , elle persiste dans son projet insensé , alors vous la laisserez libre , et vous échapperez par ce moyen au remord d'avoir contribué à son désespoir. — Je ne saurais te peindre la fureur de l'abbé en écoutant ce discours , et la manière dont il s'y livra en me répondant par toutes les injures imaginables ; enfin , ses expressions sont devenues si offensantes , que M.me de Varannes ne lui imposant pas silence , j'ai été obligée de me

( aa) retirer , ne pouvant supporter qu'un homme de cette espèce otài me parler sans aucun respect.

Je me suis levée ; et en lui lançant un regard de mépris : — Il suffit , lui ai-je dît , je vous soupçonnais , vous venez de me convaincre. A ces mots il pâlit , et je sortis sans attendre sa réponse.

Cette scène m'a tellement agitée , que je suis revenue chez moi avec la fièvre ; j'ai gardé le lit toute la journée ; et ce matin , ayant fait prier Caroline de passer chez moi , Lise , que j'avais chargée de cette commission , est venue me dire que mademoiselle étant occupée , elle ne pouvait se rendre à mon invitation. On léloigne de moi, on me r» doute. Ah ! ma Juliette, je n'ose te dire tout ce que je pré-

( ^3 ) vois , je tremble pour cette pauvre enfant!.... La faiblesse de sa mère, les principes outrés de M.me de Gercourt et l'hypocrisie de l'abbé , finiront par égarer sa raison.

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