H ) LETTRE LXIV
Laure à Juliette.
Je suis restée ces deux jours clans mon appartement; justement offensée de la manière indécente dont l'abbé de Cérignan s'est emporté contre-moi, je n'ai trouvé que ce moyen de me garantir d'une nouvelle scène ; car sa colère et mon indignation étant à leur comble , j'aurais par trop souffert de sa présence. D'ailleurs , j'avaÎ3 plus que jamais besoin de jouir de Ja solitude; et je me félicite de m 'être trouvée seule dans le moment où une anecdote assez singulière
( 25) gulière a prouvé que James pouvait m'en vouloir , mais qu'il ne me voyaitpas d'un oeil indifférent.
On m'annoça hier matin qu'un paysan de Varannes demandait à me voir pour me remettre une
lettre de M.Bomar, je le fis entrer; il portait à son bras un panier, dans lequel j'aperçus quelque chose de soigneusement enveloppé. Le billet du curém'appritquece paysan ayant trouvé, il y a quinze jours sur la grande route , une boîte d'un bois précieux , montée en or , et remplie de couleurs , de pinceaux et de crayons ; il la lui avait apportée pour lui demander conseil sur ce qu'il devait en faire.
M. Bomar avait exigé qu'il la déposât chez-lai pendant ce tems, pour donner celui de la réclamer
aux personnes qui l'ont probablement perdue ; mais n'ayant eu aucune nouvelle à ce sujet , il m'adressait le paysan , comme étant la seule à qui cette jolie boîte pût être utile ; me laissant entendre que le prix que j'en donneiaia , ferait une petite fortune au père de famille qui l'a trouvée. Heureuse d'avoir l'occasion de rendre service à ce brave homme , je lui dis de poser la boîte sur ma table , et sans la regarder je lui donnai dix louis que j'eus bien de la peine à lui faire accepter, car il s'obstin ai lame répéter que je faisais un marché de dupe. Quand il fut parti , j'examinai ma nouvelle emplette, la trouvai du meilleur goût , et regrettai de ne l'avoir pas payée ce qu'elle valait. Je m'a-
musais à regarder tous les objets qu'elle contenait , lorsque Lise entra dans ma chambre , accompagnée de John, qui venait de la parc de son maître, s'informer des nouvelles de ma santé et de celles d'Emma. A peine eut-il achevé sa phrase, qu'il s'écria: — Ah! ah! voici la boite de Milord! — Comment!
ai-jedit, cette boîte appartient à votre maître ? Vous vous trompez sûrement, car je viens de l'acheter.
— Oh ! non , madame , je ne me trompe pas , c'est bien elle ; c'est sûrement quelqu'un qui , après l'avoir ramassée, l'aura apportée à madame. — Je lui demandai comment il se pouvait que son maître l'eût perdue, et voici ce qu'il me raconta : — Peu de tems avant le départ de Milord , me dit-il , il
( »8 ) m'envoyait trois fois par jour chez l'ouvrier qui faisait cette boîte, poui le presser davantage; quand nous partîmes , je la mis dans une des poches de la voiture, croyant qu'elle y serait mieux que partout ailleurs ; mais un peu avant d'arriver à Savinie la poche se détacha , et la boîte tomba à côté de Mi lord , qui la prit et la jeta avec violence hors de la voiture; je voulus fairearrèter les postillons et courir la ramasser ; mais Milord me retint par le bras et me défendit d'un ton imposant de parler à mes camarades de ce qu'il venait de faire. Je lui ai obéi ; et je vous prie , madame , de vouloir bien l'assurer que ce n'est pas moi qui leur ai indiqué l'endroit où ils ont dû la trouver. — Je le rassurai sur ce
( *9 ) point , en lui racontant comment elle m'était parvenue ; et je voulus le charger delà rendre à son maître , mais je ne pus l'y déterminer ; il m'assura que Milord ne la reprendrait pas , puisqu'il l'avait jetée volontairement ; et que d'un autre côté il ne serait pas fâché de la savoir chez moi ; car , ajoutat -il, j'ai toujours pensé que Milord l'avait commandée pour madame ; je crois que son chiffre est gravé sur la plaque du milieu. — A ces mots je rougis , et , portant mes mes yeux sur la boite , je vis qu'en effet mon chiffre était dessus. Je renvoyai aussitôt John , en lui recommandant de dire à sir James que j'avais quelque chose à lui remettre , sans lui expliquer ce que ce pouvait être , et qu'il le
( 5o ) recevrait bientôt des mains de M. Bomar.
Cette aventure aurait dû me piquer; eh bien ! elle me fit éprouver la plus douce sensation ; j'étais sure de l'avoir occupée; et tout , jusqu'au dépit qui l'avait porté à jeter le présent qu'il me destinait , me causait un certain plaisir que je ne saurais t'exprirner.
Il m'en coûtera de le lui rendre ; mais je suis curieuse de savoir comment il le recevra. Je vais écrire un mot à M. Bomar, pour l'inviter à venir passer la soirée avec moi , et je ne lui confierai ce gage précieux , qu'après l'avoir décidé à questionner James sur l'intention qu'il a eue en s'en défaisant d'une manière aussi bizarre.