‹ Laure d'Estell (volume 2)Chapitre 14 sur 15 · LETTRE LX · texte numérisé non relu

LETTRE LX

Laure à Juliette*

JD^puis deux heures le soleil paraît James est déjà loin de

moi il est parti sans que mes

yeux lui aient dit un dernier

adieu ! il va porter la joie aa

sein de sa famille ; et le souvenir de Laure ne troublera point la sienne Comment parviendrait-il jusqu'à lui ? entouré

des amis de son enfance , près d'un

père qui le chérit dans les bras

d'une épouse! ira-t-il se rappeler une infortunée qui peut mourir pour lui , sans que la nou-

Velle de son malheurvienne jamais altérer le charme de sa félicité !...

Je sens que cette idée augmente ei.core l'oppression de mon cœur- Adieu je vais chercher à respirer sur le bord de la mer je

vais contempler cet océan terrible.

Hélas ! bientôt lui seront confiés

les jours démon amant! et,

sans penser que livré à ses flots il s'éloigne de moi, j'invoquerai le ciel pour qu'il daigne en prolonger le calme.

( n5 ) LETTRE LXI.

Laure à Juliette.

Viens à mon secours, Juliette, vietis m'aider à supporter ma joie et ma douleur!.... ces deux sentimens se partagent mon ame , et rien n'égale le trouble qu'ils y font naître.... Ce matin le bonheur me semblait impossible.... je desirais

la mort tout a changé pour

moi écoute :

Après avoir long-tems erré sur les bords de la mer , épuisée de douleur, mais cherchant par-tout à l'accroître en m'approchaut des lieux remplis dune image si chère;

( n6) j'entrai dans ce bois où pour la première fois je me sentis presser contre son cœur. Là , je m'assis à la même place, et fixant les yeux sur celle qu'il avait occupée, je crus l'y revoir encore. Dans cet excès de délire, je tirai de mon sein la lettre qu'il m'écrivit, lorsqu'il s'éloigna pour sauver les jours de mon enfant, je la reluset m'adressant au ciel : O toi , m'écriai-je , dont la volonté suprême s oppose à tous mes vœux!

détruis donc l'amour qu'il t'a plu d'allumer dans mon cœur ! . . . .

éteins le feu qui me dévore ! ôtemoi , s'il se peut , jusqu'au souvenir de l'ingrat qui n'a pas daigné répondre à cet amour ! rends-moi au repos , à la vertu , et préserves ma fille du malheur qui m'acca-

ble ! il m'abandonne sans

regret donne -moi son indifférence , ou permets que je succombe à mes maux. — O ciel ! n'exauce pas ces vœux , me répond une voix adorée, punis mon crime ! apprête ta vengeance ! . . . Je suis aimé, je puis tout supporter. . . . O ma Laure , dit James en se jettant à mes pieds; reçois les sermens de celui qui t'adore ! Apprends que depuis long-tems je ne vis que pour toi ; que dis-je ! ô ciel î je n'ai commencé à vivre qu'en t'aimant. Jusqu'à ce jour , ébloui par de trompeuses apparences , j'avais cru connoitre l'amour ; je nommais des larmes de tendresse , celles que l'orgueil outragé m'avait fait répandre pour

«ne perfide Mais ce que

tu m'inspiras , détruisit bientôt mon erreur , et je ne vis plus que toi dans la nature, ton sourire fit mon bonheur, et tes peines mon supplice. Les remords , la jalousie , en déchirant mon ame n'ont fait qu'augmenter mon amour. J'ignorais le tien , et j'ai voulu te fuir. Mais quelle puissance au monde pourrait en ce moment m'arracherde tes bras?...

Répète -moi, o ma divine amie , que le même sentiment remplit ton cœur !... que je suis tout pour toi , et que tu m'appartiens. ... Il faut qu'à force de bonheur, tu me fasses oublier mon crime et mes tourmens. — Tu m'aimes donc, lui dis-je; pourquoi m'avoir caché le secret de ton cœur ?.. — Pour-

( "9) quoi! reprit-il avec fureur, pour tenir mon serment .... pour te laisser ignorer qu'un monstre t'adorait .... oui , ajouta-t-il , d'un air égaré, tu vois devant tes yeux, la cause de tous tes malheurs. . . .

l'ennemi de toute ta famille. . . a celui que tu dois haïr et mépriser. . . . ton enfant même est sa victime , et la vengeance et le devoir t'ordonnent de conduire son .bras pour me percer le sein. . . .

-mais , non, n'écoute point cet exécrable aveu , il m'enlèverait ton amour.... il m'ôterait la vie....

viens , approche de mon cœur , pour en chasser un horrible souvenir ; dis -moi qu'il est purifié par le feu dont il brûle!... que l'amant de Laure n'est pas sans vertus, puisqu'il a su lui plaire...*

— Effrayée par l'accent de son désesjoirje me penchai vers lui pour essuyer ses larmes , et je posai sa main sur mon cœur, sans pouvoir proférer une seule parole : hélas !

je respirais à peine!... — ranimetoi , dit-il , partage mes transports. Aces mots je reçus un baiser de ses lèvres brûlantes , puis tout-à-coup me repoussant avec horreur, — je mourrai digne de toi, s'écria-t-il , je ne souillerai point ta vertu. . . . mon idole sera respectée par son adorateur; et s'il faut que je descende dans la tombe en emportant ta haine, ton estime m'y suivra. ... Je n'ai qu'un moyen d'ét h ipper à de nouveaux remords ! alors me remettant une clef, — tiens, continua-t il, va sur l'instant pi es du tombeau de ton

époux y

époux , ouvre avec cette clef la base d'une colonne où sont attachées ses armes ; ... va te dis -je....

et frémis en apprenant le crime affreux qui nous sépare... — Il ajouta à ce discours tout ce que le délire peut inspirer de plus insensé; j'essayai vainement de calmer ses transports ; bientôt il ne me reconnut plus, et adressa ses plaintes à une ombre qu'il croyait voir encore toute sanglante des coups qu'il lui avait portés. Enfin , sou égarement le rendant furieux , je le vis succomber à ses emportemens , et tomber sans connaissance. . . . C'est alors que je sentis toute l'horreur de ma situation ! . . . Je i'appellais , ... il ne m'entendait plus. ... A genoux près de lui, j'arrosais des n^ea lar- 3 G

( iàé )

mes ses joues décolorées. . . .Les noms d'amant , d'époux, s'échappaient de ma bouche.... hélas ! ils n'allaient pas jusqu'à son cœur!...

ils se perdaient dans un morne silen< e !... Sa main était glacée....

et la mort... l'affreuse morr, semblait empreinte sur ses traits!

Juliette , je crus qu'il expirait , et dans mon désespoir, je m'éloignai pour chercher du secours , mais revenant bientôt , je l'appellai encore , les yeux fixés sur les siens , j'attendaisqu'illes ouvrît; parfois l'imagination frappée , je croyais sentir les battemens de son cœur, le mien se livrait à l'espérance; et l'instant d'après me voyait retomber dans l'anéantissement

Enfin rassemblant mes forces . . .

je m'arrachai une seconde fois do

( i -3 ) ce lieu de douleur. ... je courus sur le bord de la mer. ... et apercevant de loin deux hommes qui venaient de ce côté , je me traînai vers eux. En entendant mes cris, ils pressèrent leur marche , et se trouvèrent bientôt assez près de moi pour que je pusse reconnaître M. Bornar et M. Billing ; je m'écriai , venez à son secours !... il se meurt,... suivez-moi,... et me retournant aussitôt, je rentrai dans le bois , craignant de perdre une minute... Mais l'épuisement succéda à tant d'agitations,., et j'ignorerais ce qui s'est passé depuis ce moment, si M.Bomarnem'enavait instruite. Quand je revins à moi , je le trouvai assis près de mon lit.

— Qu'est devenu James? lui disje avec effroi ! — B.assurez-vous,

me répondit-il, il est auprès de Lucie , ses soins l'ont rappelé à la vie ; tandis que nous perdions l'espoir de ranimer la vôtre. Ah !

Lame ! pourquoi n'avez-vous pas eu de confiance en celui qui voua aime comme un père? Combien vous vous seriez évité de chagrins'.. . . Mais il n'est pas tems encore de vous donner des conseils ; vous ave/ besoin de repos , ajouia-t-1 , en me ta tant le pouls , pensez à Emma, et faites quelque chose pour votre santé. — Je ne suis pas malade , répliquai -je, je n'éprouve aucune douleur , et je serai parfaitement tranquille quand vous aurez calmé mes inquiétudes. — Alors il me raconta comment, étonné de ne pas voir James à l'heure fixée pour son

( ia5 ) départ, M. Billinget lui, lavaient fait chercher clans tonte la maison, et qu'ayant su du concierge qu'il avait pris le chemin qui conduit à la mer , ils s'étaient décidés à suivre ses traces , et à marcher jusqu'à ce qui l'eussent rejoint. — Un affreux pressentiment , ajouta-t-il , s'était subitement emparé de nous ; sir James nous avait quitté la veille, accablé d'une tristesse qui paraissait moins l'effet de la douleur que celui du désespoir. Son regard , son air farouche , semblaient annoncer quelque sinistre projet. Je n'osai faire part de mes craintes à personne , mais quand on me dit le matin qu'il avait disparu, je tressallis et je conçus un soupçon si funeste , qu'en apprenant l'état

où il était , qu'en vous voyant presque mourante , je rendis grâce au ciel de nous avoir encore laissé quelques rayons d'espoir. Dans ce désordre extrême, nous implorâmes l'assistance de plusieurs paysans qui passaient près de-là :

un d'eux courut à Savinie , et revint bientôt , dans la voiture qui était préparée pour le départ de sir James ; nous l'y portâmes , et M. Billing monta avec lui , tandis que j'aidai deux antres paysans à vous transporter jusqu'ici. Ils m'ont promis de garder le secret sur cet événement, et je vous réponds de leur probité. Quand on vous a rapportée au château, Emma et Lise jetaient des cris effroyables ; je ne suis parvenu à les rassurer qu'en les trompant sur mes inquiétudes. M. deVarannes

( i*7 ) et son fils ont paru aussi surpris qu'affligés de votre situation ; je leur ai dit qu'étant malade vous aviez probablement essayé de prendre l'air, espérant qu'il vous soulagerait, mais qu'au lieu d'avoir diminué vos souffrances , il avait seulement accru votre faiblesse , et qu'on vous avait trouvée évanouie près des avenues du parc. Mais j'ai vu qu'ils étaient loin d'attribuer à cette simple cause le danger où vous étiez. Imaginant bien que votre premier soin serait de vous informer de l'état de sir James , j'ajoutai, que l'accablement qu'ils remarquaient en vous était l'effet d'un assoupissement qui vous serait fort salutaire , je les engageai à se retirer , et M.me de Gercoui t les emmena. A peine me trouvai-je

( 1*8 ) seul avec Lise et vous, qu'on vint m'annoncer que M. Billing demandait à me parler. Craignant de vous quitter , je le reçus ici , j'envoyai Lise auprès de votre enfant, et quand elle fut partie, le bon M. Billing s a[ prochade votre lit , et fondit en larmes en vous voyant encore inanimée. Sir James était mieux, il l'avait conjuré de voler près de vous pour lui rapporter de vos nouvelles, et vous donner des siennes. — Il mourra , disait - il , si je lui fais le récit de ce que je vois. La fièvre lui a rendu ses forces , il est vrai , mais souvent le transport s'empare de lui, et l'on croirait que sa raison l'a tout-à-fait abandonné, si toutes les fois qu'il parle de Laure , il n'exprimait ses idées

( 1^9 ) clairement , avec suite , et du ton le plus ten Ire. Combien je dois redouter d'augmenter son délire , en lui apprenant un malheur qu'il ne prévoit qu'en frémissant! ....

— Gardez-vous bien de l'en instruire , lui répondis-je , le pouls de Laure commence à revenir , sa respiration est moins gênée; je suis»

sûr qu'avant une heure son sang aura repris sa circulation; et que cet accident n'aura aucune suite fâcheuse. Retournez près de sir James : car si vous restiez ici plus long-tems, il ne vous serait plus possible de calmer son inquiétude. Dites-lui que Laure va mieux, et que je lui prodigue tous mes soins. — Rassuré par l'espoir que je lui donnais, cet excellent ami est reparti après m'avoir fait

( i3o) promettre d'envoyer un exprès a Savinie aussitôt que vous seriez tout-à-fait revenue, et je vais m'ao quitter de ma promesse. — En finissant ces mots, M. Bomar se leva et fut écrire un billet à M. Billing , tandis que je traçai ces mots pour James. « L'amour » de James rend Laure à la vie; » qu'il cesse de s'inquiéter , dé- 5) sormais tout est bonheur pour elle. «La foiblesse m'empêcha d'en écrire davantage. Je retombai sur mon lit et je restai plongée dans la plus profonde rêverie. J'avais parfaitement compris le récit de M. Bomar. Il me rappelait confusément plusieurs des sensations que j'avais éprouvées; mais il ne me restait de tant de souvenirs que celui du danger de James ;

bientôt mes idées se confondirent entièrement, un calme rafraîchissant passa .dans tous mes sens , et je dormis d'un sommeil assez paisible : je lui dois la force de pouvoir t'écrire depuis aussi long-tems.

A mon réveil, j'appris de Lise que M. Bomar était allé à Savinie , et qu'il était parti en lui disant :

— puisqu'elle dort aussi bien , il n'y a plus rien à craindre pour elle; passez la nuit dans sa chambre et cessez de vous affliger. — Me sentant presque dans mon état orditaire , je me suis levée , j'ai envoyé Lise prendre quelque repos ; et me sentant plus tranquille , j'ai voulu rassembler mes souvenirs pour te peindre tout ce que j'ai ressenti depuis deux jours. Je me

les retraçais avec peine , lorsque jetant les yeux sur ma table j'ai aperçu la clef que James m'a remise clans son délire. Frappée de cette vue , elle m'a reportée au moment même où il me la donna. J'ai senti renaître mon agitation et c'est au milieu de ce

trouble que je t'ai fait le récit du plus doux et du plus cruel événement de ma vie

Que dois-je penser de ce mystère ?.... de ce crime qui le sépare de moi ?.... Oh , mon amie ! aurait-il formé quelque honteux

lien ?.... Cette veuve Cette

milady Léednam, serait-elle son épouse? Aurait-il payé sa possession par une action indigne de lui ?.... Ah ! loin de moi cette coupable pensée!.... Mais , d'où nait

son égarement?.... Pourquois'être imposé la loi de ne jamais céder à sa passion ?. ... De mourir plutôt que de s'unir à l'objet de sa tendresse?.... et cela quand l'amour le plus pur répond au sien !....

Quand tout semble se réunir pour mettre le comble à sa félicité!....

Mais que je suis insensée de m'af- Xliger ainsi.... N'ai-je pas vu que sa raison l'avait abandonné ? M. Bil— lingnel'a t il pas remarqué comma moi ?.... Et dois-je prendre pour certain tout ce qu'il lui fut inspiré par ses transports délirans?... Non, ma Juliette , je ne veux penser qu'au bonheur d'en erre aimée.....

Je veux croire que son serment à Frédéric l'a seul porté à combattre son amour Qu'il regarde

comme un crime l'aveu qu'il m'en

a fait ; et que la certitude de désespérer son ami , en ne pouvant lui cacher qu'il possède le .cœur de Laure.... exalte son imagination au point de le peindre à ses propres yeux comme l'auteur des

malheurs de toute ma famille

Tant d'exagération devrait me rassurer.... Cependant cette clef !....

Le tombeau de mon époux !.... Il

faut me convaincre Il faut

sortir de ce doute cruel Il est

deux heures de la nuit Cette

lampe peut me guider dans l'obscurité Adieu, Juliette Je

vais m'assurer de son innocence

ou Grand Dieu !.... fais qu'il

me soit permis de l'adorer toute ma vie !

Ici finissent les lettres de Laure ; le reste est tfcrit de la main de Juliette.

Le plus profond silence régnait dans la nature ; le ciel couvert d'épais nuages , cachait aux yeux les astres de la nuit; la pesanteur de l'air , la sombre obscurité qu'un éclair menaçant venait par fois troubler , tout semblait présager un orage. Laure marche d'un pas tremblant , portant d'une main la lampe dont la faible lueur sert à la conduire , et tenant dans l'autre la clef que sir James lui a donnée.

Son émotion redouble à mesure qu'elle approche du tombeau de

son époux Le moindre bruit

augmente sa terreur , arrête ou précipite sa marche; de sinistres idées s'emparent de son ame ; et chaque objet qui s'offre à sa vue , prend la forme de celui que peint son imagination. O vous !.... que

l'infortune ou l'amour malheureux a forcés de parcourir les bois clans l'ombre de la nuit!.... rappelezvous les tiessaillemens que vous ont fait éprouver le vol d'un oiseau , le léger bruit d'une branche qui tombe , et le sentiment de crainte que ne peuvent surmonter le courage ni la raison , vous comprendrez alors la cause du tremblement de Laure. En arrivant au bord de l'Ile , elle fut obligée de s appuyer contre un arbre; sa faiblesse lui faisait redouter de ne pouvoir aller plus loin. Mais l'inquiet désir d apprendre son sort ranimant ses forces ; allons , dit-elle , cessons d'outrager le ciel par tant de défiance ; il a daigné sauver les jours de mon enfant ; peut-être veut-il aussi le bonheur

( i37) de ma vie ! ... En disant ces mots, elle s'avance vers le tombeau , se prosterne à genoux, croit entendre la voix de Henri lui reprocher son infidélité , et s'éloigne aussitôt le cœur déchiré de remords

Un moment après, elle s'approche de la colonne, pose sa lampe sur une des marches , aperçoit une serrure d'un côté de la base , introduit la clef, ouvre, et voit

O crime affreux ! Une épée

encore toute teinte de sang

Ces mots gravés dessus :

James a plonge ce fer dans le sein de Henri.

A la garde del'épée est attachée une lettre ; Laure croyant s'abuser s'en saisit et reconnaît l'écriture de son époux. A cette vue un froid mortel circule dans ses veines....

( i33 ) Elle jette en frémissant les yeux sur cet écrit , et lit :

« Malheureux James , veilles sur » ma famille , et je te pardonne ma î> mort »

Toi , l'assassin de mon époux !

s'écrie Laure en s'emparant de l'arme fatale ; monstre.... , je vais

me venger de toi Elle veut se

frapper ; le souvenir de son

enfant l'arrête.... Elle s'enfuit.... , se traîne échevelée. . . . , mouran te , loin de ce séjour d'horreur, s'égare , et va tomber au pied d'un chêne.

Cependant le ciel commençait à s'éclaircir ; l'orage , au lieu d'éclater, s'éloignait peu à peu ; et déjà le soleil reparaissait avec éclat, comme si ses premiers rayons ne devaient éclairer que

( i39 ) le bonheur et l'alégresse , quand James , succombant à son inquiétude, et présageant les malheurs attachés à l'aveu de son crime , sortit de chez lui pour se rendre à Varannes , dans l'espoir d'arriver assez à tems pour remettre à Laure la lettre qui contient l'histoire de sa vie , et qui doit peut-être excuser son crime. Personne n'était réveillé lorsqu'il arriva ; ii fit lever le concierge , qui lui dit que M.me d'Estell n'était pas visible d'aussi bonne heure , et que , s'il voulait se promener dans le parc en attendant son réveil , il viendrait l'avertir aussitôt qu'elle aurait donné l'ordre de le laisser entrer.

James sentit toute l'inconvenance de sa visite ; mais sans chercher à l'excuser, il remercia

( Mo ) le concierge , et entra dans le jardin.

A peine at-il parcouru quelques allées , qu'il aperçoit une robe blanche à travers le feuillage ; il s'approche , et voit Luure , sa

malheureuse Laure , le sein

découvert , les cheveux épars , tenant une épée à la main , et les yeux fixés sur la lettre de Henri... Le bruit qu'il fait en approchant ne frappe point son oreille : toute entière à son désespoir, elle ne voit et n'entend rien. — Laurel s'écrie James en arrachant l'arme qu'il reconnaît , Laure ! venge la mort de ton époux , perce mon

sein ; c'est le seul moyen d é-

teindre mon amour.... Tu ne dois pas souffrir qu'un meurtrier t'adore. — Au son de cette voix

Laure paraît se réveiller subitement, et fait un mouvement d horreur, en voyant son amant auprès

d'elle; elle veut s'éloigner ,

mais il la retient , en se traînant à ses pieds. — Viens-tu joindre l'insulte au crime, dit-elle avec

l'accent de la terreur ? Ose-

tu bien rappeler ton indigne passion à l'épouse de Henri ! à la

mère de son enfant ! de cette

infortunée que ta barbare main a privé de son père?.... Va , monstre impitoyable , j'implore le ciel pour qu'il t'accable de sa malédiction.... , pour qu'il te punisse de m'avoir inspiré un amour aussi criminel que toi ; mais écoute le dernier serment d'un cœur qui ne t'appartient plus. Il jure de te haïr , de t'abandonner aux re-

( M* ) mords , et de publier par-tout ton infamie.... — James, anéanti sous le poids de ses maux , retire la main qui retenait Laure, cherche à se soutenir en l'appuyant contre terre , et prononce ces mots d'une voix étouffée. — Ton serment détruit le mien , tu seras satisfaite; adieu. — Il veut se lever ; mais il retombe épuisé de douleur. — Laure se retourne , le voit dans cet état , jette un cri , et lui dit : — Malheureux , pense-tu que je sois sans pitié? Henri t'a pardonné; serais-je donc plus cruelle que lui? Et quand je respire , doistu succomber à ta peine?.... Non , reviens à toi.,.. , je pense que ton crime fut involontaire ; sic'est une erreur, laisse -la -moi toujours; j'ai besoin de croire à ta vertu

( M3 ) pour excuser ma faiblesse. — En ce moment , Frédéric arrive ; Laure éperdue se jette à ses pieds.

— O mon frère , s écrie - t - elle ! épargnez sa vie, ne vengez pas son crime !... Contemplez sa misère, il se meurt de remords....

Au nom du ciel , ne les augmentez

pas Donnez-lui vos secours ;

soyez aussi généreux qu'il est coupable !... — En finissant ces mots , elle s'enfuit avec vitesse , remonte dans son appartement, défend qu'on n'y laisse entrer personne , et se livre à tout l'excès d'un affreux désespoir.

Pendant ce tems , le bon , le généreux Frédéric oubliait ses chagrins , pour ne s'occuper que du malheur de son ami , n'osant pas encore le questionner sur la

( M4 ) cause du désordre où il le voit; il laide à se relever, le soutient , et le conduit jusqu'à sa voiture, le ramène chez lui; et là , il entend de i>a. bouche , le récit effrayant de ses infortunes et de la fatalité attachée à son sort. Fiédéric avait tendrement aimé son frère ; le souvenir de sa mort faisait couler ses pleurs; et s'il eût appris par un autre, que James en le combattant lui avait porté le coup morlel, il n'aurait pas hésité un instant d'aller exposer sa vie pour venger le trépas de son frère. Mais il voyait le remords empreint dans tous les traits de son ami. Il était baigné des larmes de son repentir ; et ce spectacle, en attendrissant son ame , lui ôtait tout sentiment de colère. D'ailleurs , ce malheureux

( i45) reux James était encore moins coupable qu'à plaindre; à sa place Frédéric en eût peut-être fait autant , et celui que la moindre insulte rendait implacable , celui qui portait la bravoure jusqu'à l'exaltation , ne pouvait regarder sans pitié la victime d'un emportement , que lui-même n'aurait pas su vaincre. Il le plaignait , lui parlait de son amitié , et n'osait prononcer le nom de Laure , dans la crainte d'accroître ses tourmens , et de diminuer, par le souvenir de leur rivalité , l'intérêt qu'il prenait à sa douleur.

Lucie joignait ses prières aux siennes pour conjurer James de calmer son agitation , en recevant les consolations qu'ils s'empressaient de lui offrir. Tous deux 5 7

( i46 ) tâchaient sur-tout de le distraire des funestes projets qui semblaient l'occuper. Mais son cœur, déchiré par la souffrance, était insens.ble au baume qu'ils versaient sur ses blessures. Semblable à l'infortuné qu'une maladie douloureuse et mortelle va conduire au tombeau, et qui, désirant épargner à ses amis l'horreur de ses derniers momens , reçoit en souriant les secours inutiles qu'ils viennent lui offrir.

Ainsi James accueille avec reconnaissance les soins de Frédéric et de Lucie ; pour mieux les persuader de sa résignation et de son calme , il leur demande quelques momens de solitude. Il veut , dit- U , écrire une lettre emportante ; mais craignant de le livrera lui-

( >47 ) même , ils refusent de s'éloigner , et c'est devant eux qu'il trace cet écrit, dont le souvenir arrache encore des larmes.

Laure, l'infortunée Laure n'est pas moins à plaindre que lui , et se voit contrainte de dissimuler ses tourmens. M."1* de Varannes , instruite par un de ces gens de l'état dans lequel on l'a vue rentrer, monte chez elle malgré sa défense , pénètre dans son appartement , l'accable de questions , d'expressions tendres , et n'obtient d'autre réponse qu'un léger serrement de main. M.medeGercourt arrive ; Laure ne l'aperçoit point. Son enfant est couché sur son sein ; elle fixe sur lui des regards supplians , et semble lui demander pardon de sa faiblesse.

( Ma ) Elle voudrait oublier le coupable , pour ne penser qu'au crime; mais son cœur ne peut excuser l'un , ni cesser d'adorer l'autre ; les combats que ces deux sentimens élèvent dans son ame , atterrent toutes ses facultés. Que lui importe le reste du monde; tout ce qui n'est point saillie, son amant, semble n'être plus rien pour elle.

Dans cet instant , Lise apporte à sa maîtresse une lettre que le jardinier vient de trouver dans le parc. Le nom de Laure est dessus.

Elle la prend, et lit, en respirant à peine , ce douloureux récit.

Lettre de James à Laure.

Laure, il fallait choisir entre l'horreur de tromper ton amour ,

( i49) et la douleur de te perdre ! J'ai dû préférer ton innocence à ma félicité. Hélas ! en aurais-je été digne , si je l'avais achetée au prix d'une infâme perfidie ; tes regrets , mes remords , nen seraient-ils pas venus empoisonner le charme? Et, poursuivi parle souvenir de son crime , crois-tu que ton malheureux amant ait pu jouir avec douceur des hoits que sans lui ton époux conserverait encore ? Non , le même sentiment qui t'a rendu l'arbitre de son sort , le préserve de succomber à l'attrait d'un bonheur qui souillerait ta veitu; mais sais lui pré de ce cruel sacrifice ; pense qu'il t'adore ; qu'il eût payé du reste de sa vie le ciéilcieux plaisir de te serrer un instant dans ses bras , et que c'est au me-

ment où il entend sortir de ta bouche divine , l'aveu qui comble ses désirs..., que James renonce à ton cœur, au seul bien qu'il chérit sur la terre ! O Laure ! que tant d'à* anour obtienne son pardon ! Surtout , crains de m'accabler de ta juste colère !.. J'ai pu résister aux reproches déchirans d'une ame youée au repentir; j'ai bravé l'infortune, surmonté ma faiblesse; je ne survivrais pas à ton indignation. — Je suis doublement coupable, il est vrai; je devais m'éloigner de ces lieux , le jour où je t'y vis paraître ; je devais prévoir que tes vertus et tes charmes m'inspireraient bientôt une violente passion ; mais écoute ce qui peut en partie excuser mes fautes , et vois si la fatalité ne m'avait pas réservé tousses coups.

( i5i ) Né avec les emportemens d'un violent caractère , l'éducation ne m'a appris que faiblement à les réprimer. Unique héritier d'une famille illustre par les services qu'elle a rendus à l'état , et par Tan* cienneté de son nom , je fus élevé pour remplacer mon père dans les charges importantes qu'il occupe à la cour. On m'instruisit dans toutes les connaissances utiles à un homme destiné aux grands emplois. Ma mère aimait les arts, et me les fit cultiver; mais on me laissa ignorer les moyens de vaincre mes passions; quelques actions justes et bienfaisantes firent présumer que mon cœur était bon , et mon père poussa l'aveuglement jusqu'à donner les noms de bravoure et d'audace aux sen-

( ite )

timens fougueux qui me rendaient souvent aussi ridicule qu'intraitable. C'est à cette faiblesse qu'il faut attribuer les chagrins que je lui ai causés , et le malheur de ma vie.

A l'âge de vingt-trois ans , je me liai intimement avec un de nos philosophes anglais, dont les jours étaient consacrés à l'étude ; mon père l'avoit connu dans un de ses voyages ; il l'estimait , et voyait avec plaisir qu'il s'intéressait à moi ; il m'envoya passer un étéa vec lui ; et ce fut dans ce tems que je pris le goût de la solitude. Mon ami me l'inspira par son exemple ; sa fortune lui aurait permis de vivre dans le grand monde; mais il préférait le repos à l'éclat, et les plaisirs d'une vie douce aux

tourmens d'une perpétuelle agitation. Bientôt je partageai son mépris pour les grandeurs , sa philantropie , et je crus que le bonheur de vivre près de ceux qu'on chérissait, dont on était aimé, était le seul qui dût flatter l'ambition d'un homme sage.

J'étais pénétré de ces sentimens , quand je revins chez mon père ; il s'aperçut du changement de mes idées , et prit mon air réfléchi pour un air mélancolique ; il s'imagina que j'avais besoin de distractions , rassembla chez lui tout ce qui pouvait m'en offrir , et fit revenir ma mère du château qu'elle habitait ; son hôtel de Londres devint le théâtre des plaisirs de la ville; chaque jour amenait une fête, et toutes les femmes

se disputaient l'honneur d'y être admises. C'est alors que je connus la veuve du lord Léednam. Vous avez entendu parler de sa beauté , du séduisant de son esprit , et vous concevrez sans peine comment , avec ma simplicité , je devins dupe de son artifice. Elle prit , pour me plaire, l'apparence de toutes les vertus que je préférais ; l'idée que la seule ambition de faire un grand mariage l'attachait à moi n'entra point dans mon esprit ; je me crus sincèrement aimé ; et quand mon père m'ordonna de rompre tout commerce avec elle , en m'assurant que sa coquetterie et sa cupidité la rendaient indigne de l'affection d'un honnête homme, je traitai ses propos de calomnie»; je re-

fusai de le satisfaire. Il employa vainement les menaces, dit qu'il me déshériterait , si je m'obstinais dans ma désobéissance ; son despotisme m'indigna; je lui répondis avec fierté que la fortune dont j'avais hérité de mon oncle me suffirait , et que je ne voulais point acheter la sienne au prix de mon indépendance. Ma réponse le transporta de colère ; il devint furieux , et c'est dans cette horrible scène qu'il me chassa de chez lui.

Un homme de mon caractère ne devait point oublier une pareille humiliation. En sortant de la maison paternelle , je jurai de n'y rentrer jamais , et j'allai confier à milady ce qui venait de se passer entre milord Drymer eî

( i5G) moi , et l'intention où j étais de quitter l'Angleterre. Elle approuva mon dessein , voulut me suivre , me répéta souvent qu'elle serait heureuse de me consacrer sa vie ; et , transporté de reconnaissance , je lui jurai que si au bout d'un an le ressentiment de mon père n'était point affaibli, je l'unirais éternellement à moi , et que le bonheur de vivre son époux me ferait oublier toutes les peines causées par ma famille. Elle joignit ses protestations aux miennes , et nous partîmes aussitôt pour Paris. Nous y passâmes six mois dans la solitude; milady se lassa d'en jouir. Je trouvai naturel aon goût pour la société , et je m'imposai seulement le devoir de ne point paraître en public avec

( i57) elle , dans la crainte de la compromettre. Vous savez par quelle affreuse trahison elle récompensa ma délicatesse; mais ce que vous ignorez , Laure , c'est que le meilleur ami de M. d'Estell fut la cause innocente de toutes nos infortunes.

Le chevalier Delval fut l'amant qu'elle me préféra ; elle le rencontra chez la comtesse de L...., où j'avois toujours refusé de l'accompagner , étant brouillé avec la maîtresse de la maison, depuis mon premier voyage en France.

Le chevalier en devint amoureux ; il est aimable, d'une charmante figure , et possède une grande fortune; c'était plus qu'il n'en fallait à milady pour l'engager à répondre à son amour. Mon ca-

( i5S) ractère sérieux lui parut insupportable, en comparaison de l'enjouement de Delval. D'ailleurs le courroux de mon père ne s'appaisait point ; elle me vit prêt à être dépouillé de mon héritage , et cette dernière considération la porta à me sacrifier. Elle cacha soigneusement nos liens au chevalier , et partit avec lui le jour où il reçut l'ordre de rejoindre son régiment. Peignez - vous ce que j'éprouvai lorsqu'on me remit le billet qui m'apprenait sa fuite.

Je ne crus pas un mot de ce qu'il contenait sur les motifs qu'elle disait l'avoir guidée. J'aurais dû mépriser cet indigne procédé ; mais la violence de mon caractère ne me le permit pas , et les transports de la jalousie, le désir de la

vengeance s'emparèrent de mon ame. Après bien des recherches , j'appris qu'elle était partie avec un officier français , et qu'ils devaient être déjà à Strasbourg. Je m'y rendis aussitôt ; je descendis à l'hôtel de l'Empereur. L'hôte me dit que le chevalier Delval avait amené la veille une jeune femme chez lui ; qu'ils y logaient tous deux. Je demandai à les voir ; on me répondit qu'ils étaient au spectacle ; je m'y traînai dans un état impossible à décrire , et la première personne que j'aperçus en entrant , fut milady, assise à côté d'un officier français. Je me fis ouvrir sa loge ; j'y entrai brusquement; j'accablai la perfide de reproches , d'injures ; j'insultai celui que je croyais mon riyal , et

( i6o ) je n'ose vous dire à quel excès la rage m'emporta. La scène devint si vive , que l'officier, traité par moi de lâche, sortit à l'instant pour se venger de son indigne agresseur. Nous nous rendîmes sur les remparts : c'est là , qu'à la suite d'un affreux combat , la fureur triompha du courage , et l'injustice du véritable honneur.

Ma rage s'éteignit bientôt en voyant tomber mon adversaire ; j'oubliai les tort3 que je lui supposais , et je me précipitais vers lui pour lui offrir des secours , quand milady et le chevalier arrivèrent ; celui-ci , frappé du spectacle sanglant qui s'offrait à sa vue, jeta un cri de désespoir. Un mot de milady m'instruisit de ma méprise ; je sus que Delval , ne

( 161 ) pouvant l'accompagner au spectacle , avait chargé le marquis d'Estellde lui donner la main ; et convaincu d'avoir commis un crime exécrable , je voulus me frapper. Deîval arrêta mon bras , et le coup que je me portai me blessa légèrement.... Pourquoi sa barbare pitié m'a-t-elle conservé la vie ?.... Sans doute il prévoyait que mes remords vengeraient mieux le trépas de son ami.

A la vue du meurtre dont elle était cause , l'indigne milady s'enfuit, en emportant la haine et le mépris dus à sa double perfidie.

Cependant le malheureux Henri respirait encore; après a voir arrêté le sang qui coulait de sa blessure , nous le transportâmes chez Delval. Les chirurgiens furent appe-

lés , et prononcèrent l'arrêt fatal , en nous assurant que les remèdes qu'ils allaient employer ne prolongeraient que de quelques jours son existence. C'est alors que je m'abandonnai à l'excès de mon désespoir. Delyal en fut touché.

Mes larmes apprirent à Henri le sort qui l'attendait; il me plaignit lui-même , et permit que je ne le quittasse point. Il voulut savoir ce qui m'avait porté à cette cruelle vengeance. Je lui racontai mon histoire. — Cessez de vous affliger, me dit-il après l'avoir écoutée ; un instant d'égarement a causé nos malheurs : ce n'est pas sur moi qu'il faut pleurer , bientôt je ne souffrirai plus. .. Mais ma Laure..., mon Emma , qu'allez - vous devenir?.... Mes amis , ajouta -t -il

en prenant la main de Delval , jurez-moi de cacher à ma chère Laure que je reçus la mort en combattant pour une femme méprisable ! Elle pourrait me

soupçonner d'infidélité , et je croirais mourir deux fois en perdant son estime. Dites -lui plutôt que j'ai péri dans la bataille livrée dernièrement aux Impériaux. Diteslui sur-tout que je ne regrette au monde qu'elle et ma famille.

Hélas ! sa tendresse faisait ma félicité , et l'idée des chagrins qui vont déchirer son cœur, est celle qui m'oppresse le plus. — Suis-je assez à plaindre!. .. . interrompit Delval , et le sort croit-il m'avoir épargné , en te frappant pour moi?.... Ordonne, ô mon digne ami , et tes vœux seront satisfaits !

( iG4)

— Henri lui dicta toutes ses vo

îs , et se tournant vers moi :

— Vous avez connu mon jeune frèr e , reprit -il; il m'a souvent parlé de l'amitié qu'il vous inspira pendant l'année que vous passâtes enseï ible ; rappelez vous Frédéric de\ rannes. — A ce nom, je m'écriai : — J'ai tué le frère de mon ami , laissez-moi le venger ! . . . .

— En disant ces mots , je me frappais la poitrine ; j'étais dans les convulsions du remords. Henri , épuisant Je restes de ses forces à calmer mes transports , employa le seul moyen capable de m'empècher d'attenter à ma vie. — Tu ne peux rien me refuser , me ditil d'un ton solennel ; écoute les dernières volontés d'un homme qui veut te confier ce qu'il a de

plus cher au rnonde , pour te prouver qu'il meurt ton ami. Le sort de ma famille dépend entièrement de la fortune de M.me d'Estell. Je connais Laure , je sais tout ce que fera sa générosité ; mais un revers peut la priver du plaisir de la satisfaire. Promets-moi donc de la remplacer, de chérir mon frère , ma jeune sœur ; de veiller sur mon Emma , si le ciel lui enlevait aussi sa mère. Enfin, rends à la mienne un fils qui l'aimait tendrement ; sois le protecteur de ma famille , et conserve ta vie pour la consoler de ma perte.

— Je jure de t' obéir , lui répondis-je, en me prosternant devant lui , reçois le serment que je te fais de ne vivre que pour réparer mon crime ; dès ce moment

j'adopte ton enfant; ma fortune; mon existence lui seront consacrées , et les soins que je donnerai à ceux qui t'intéressent , pourront seuls me distraire des remords que sans toi je ne souffrirais plus. Mais du moins que ton pardon soutienne mon courage; penses à tous les tourmens que je vais supporter pour tenir ma promesse, et que le souvenir de ta haine ne suive pas celui de mon malheur ! En finissant ces mots , je tombai sans connaissance aux pieds de son lit. Dans mon emportement, j'avais déchiré ma blessure , et depuis long-tems mon sang coulait sans que je m'en aperçusse. Delval me secourut , il me fit transporter dans une autre chambre ; mais voyant que

(iG7 )

l'hémorragie augmentait de plus en plus , et que je pouvais succomber à ma faiblesse , il envoya chercher un chirurgien qui passa la nuit auprès de moi. Le bon Delval allait alternativement du lit de son ami , au mien ; j'étais hors d'état de remarquer ses soins; je restai vingt-quatre heures dans le plus grand danger ; et quand mes yeux s'ouvrirent au sortir de ce long évanouissement, le premier objet qui les frappa , fut l'infortuné Delval, pâle, immobile , et comme anéanti sous le poids de la douleur. Je n'osai le questionner , j'étais trop sûr de sa réponse. Le nom de Henri s'échappa de ma bouche. Henri!.,., répéta-t-il , en tournant ses regards vers le ciel.... Voilà tout ce

( i63 ) qui m'apprit sa mort. Je retombai , et je crus un instant que la bonté céleste, prenant pitié de mon sort , allait terminer mes souffrances.

Je vous épargnerai les détails dune maladie qui dura six semaines. Quant je fus rétabli , Delval m'instruisit de tout ce qu'il avait fait pour tromper votre douleur.

Il me remit le billet que Henri m'avait écrit une heure avant sa mort ; je le posai sur mon cœur comme un baume adoucissant, et je mêlai des larmes de reconnaissance à celles d'un amer souvenir. Après avoir acheté le secret de tous ceux qui pouvaient nous trahir , nous nous arrachâmes de ces lieux de douleur ; nos adieux furent déchirans. Delval

partit

( i69 ) partit pour la Hollande , et moi je revins à Paris. En arrivant, je trouvai une lettre de ma sœur , qui , ayant appris l'infidélité de Milady , m'engageait à venir oublier près d'elle mes chagrins. Je lui apportai moi-même ma réponse. Je comptais la quitter au bout d'un mois pour aller rejoindre Frédéric, queDelval m'avait dit être à L*** , mais quand elle m'apprit que Mme. de Varannes était retirée dans un château voisin du sien; qu'elle était liée avec elle; et que j'aurais bientôt l'occasion de la voir , je formai le projet de me fixer à Savinie. Au bout de quelques jours je fus présenté à votre belle- mère ; elle me reçut comme une amie de son fils, m'annonça sa prochaine arrivée 3 8

( i7° ) et Caroline se réjouit de la vôtre.

Elles pleuraient encore toutes deux la mort de Henri ; ignorant l'impression que me faisait éprouver leurs regrets , elles me surent gré d'y paraître sensible , et je partageai une partie de l'amitié qu'elles portaient à ma sœur.

Cependant votre voyage se remettait de jour en jour, et l'on commençait à perdre l'espoir de vous voir , lorsque vous arrivâtes.

Ah ! Laure ! quel jour mémorable pour nous ! . . . Je desirais vous connaître , et pourtant je refusai d'accompagner ma sœur lorsqu'elle alla vous faire sa première visite; je craignais de me trahir, en laissant apercevoir le trouble que me causerait votre vue. Hélas ! j'étais loin de prévoir

( 171 ) tout ce qu'elle devait m'inspirer!..

Piappelle-toi, Laure, le moment où jeté vis pour la première fois ; celui où l'enfant de ma sœur effrayé de tes vêtemens lugubres se précipita loin de toi. A ce mouvement je crus que la nature entière frémissait de mon crime ; et je m'enfuis l'a me saisie d'épouvante et d'horreur. Dès-lors , mon cœur se remplit de ton image. Je vis sans cesse devant moi, ces yeux éteints par la douleur, dont chaque regard languissant semblait m'accuser et se plaindre ; cette douce mélancolie qui , répandue sur ta personne, ajoutait encore un charme à tous les tiens ; enfin jusqu'au son de ta voix, tout vint accroître mes remords. Mes larmes coulèrent de nouveau ; je croyaii

pleurer sur le sort du malheureux que ma barbarie avait privé de tant de félicité; mais déjà je ne souffrais plus que du regret d'avoir détruit la tienne.

Je fus long-tems la dupe démon cœur, j'attribuai ce que je ressentais à ton approche , au souvenir que tu me rappellais , et je rendis grâce au ciel de m' avoir mis à portée de remplir aussi facilement les vœux de Henri. Le désir de te plaire me parut dicté par le sentiment le plus pur. Son amitié , me disais-ie, me tiendra lieu du pardon qu'elle aurait peut-être accordé à mon repentir, s'il m'eût été permis de lui avouer ma faute; et ce n'est qu'en méritant son estime et sa confiance , que je pourrai goûter un instant de traa7

( 173) quillité. Encouragé par cette idée, je mis tous mes soins à te paraître digne de quelque intérêt, et sans penser où m'entraînait une illusion divine, je m'y livrai aveuglément.

Je n'imaginais point avoir fait la moindre impression sur ton cœur , quand je reçus le moi que tu m'adressas au retour de Philippe. Il me transporta de reconnaissance ; tu faisais des vœux pour mon bonheur , tu m'enivras d'une douce espérance , j'osai te parler du plaisir que m'avait causé ton billet. Le nom de Milady vint retracer à mon imagination l'affreux tableau qu'un moment d'ivresse en avait effacé. Je tresai ilis ; les caresses de ton enfant augmentèrent mon trouble,, et je fus

( 174 ) contraint de te quitter. C'est ainsi que je passai mes jours dans les remords et l'agitation; quand l'affreuse jalousie vint m'éclairer enfin sur le sentiment qui remplissait mon ame. Frédéric me confia l'amour dont il biûlait pour toi.

Inquiet de me voir l'écouter d'un air sombre ; il me fit ton éloge pour m'engager à mieux approuver son choix. Il me vanta ton esprit , tes vertus , et ne se doutant pas de mon supplice, il me parla de son espoir.

Vous connaissiez son amour , me dit-il , l'aveu voua en avait faiblement irrité , et lorsqu'il se disposait à vous fuir , c'est vous qui l'aviez retenu. Jl n'en fallut pas davantage pour me persuader qu'il était aimé. Je sentis s'affai-;

( '75) blir l'amitié que je lui portais , et j'osai vous trouver coupable de répondre à sa tendresse. La raison m'ordonnait de m'éloigner de vous. Je voulus retourner en Angleterre, vous arracher de ma pensée.... C'est toi , Laure, qui me retint dans ces lieux; c'est toi qui m'a forcé de t'adorer tous les jours davantage... Comment n'astu pas lu dans mis veux î^ feu qui me dévorait? Comment n'astu pas prévu qu'en restant près de toi , il li.iirait par consumer ma vie ?.... Mais tu prenais mon accablement pour de l'indifférence ; ec c'est en injuriant ton amantque tu l'as livré à tout l'excès d'une passion, qu'il n'est plus en son pouvoir de combattre.

J'obéis à mon amour, en suL

( 176) vant ta volonté ; mais effrayé des progrès qu'il faisait dans mon cœur, et des obstacles qui s'y opposaient , je tentai un dernier effort sur moi-même, en élevant un monument à mon repentir , en y déposant ce qui devait attester mon crime , et m'ôter tout espoir de bonheur. C'est moi qui inspirai à Frédéric l'idée de joindre un témoignage de ses regrets au tombeau que tu venais d'élever à Henri. Je le priai de me charger de ce pénible soin. Après avoir fait construire une colonne en marbre noir ; j'obtins d'un ouvrier qu'il en creuserait la base, la doublerait en fer, et l'arrangerait de façon à ce qu'on pût l'ouvrir.

Quand tout fut exécuté selon mes dcsirs , Frédéric la lit poser dans

( 177 ) l'Ile ; et la même nuit du jour où tu célébras par tes pleurs l'anniversaire de la mort de ton époux , j'escaladai les murs du parc , je traversai la petite rivière qui entourel'ile, tenant le billet de Henri et mon épée d'une main , tandis que je nageais de l'autre , et j'arrivai près du tombeau , lame remplie d'effroi. Je déposai en tremblant l'arme fatale et le billet. Puis levant les yeux au ciel, je fis le serment de ne point insulter l'ombre de ton époux par un amour coupable. Ne crains pas , dis-je , en m'adressant à elle , que je tente jamais d'affaiblir ton souvenir dans le cœur de Laure! Si je pouvais un jour concevoir cette affreuse pensée, ce monument me rappellerait ta mort , mes sermens et mon

devoir. Dans ce moment l'horloge sonna trois heures. C'était celle où ton époux rendit le dernier soupir. ... Je crus entendre sa voix... mon sang se glaça... et ce n'est que long tems après que j'eus la force de revenir chez moi.

Soulagé parla certitude d'avoir fait une promesse inviolable , et désirant plus que jamais d'éteindre ma passion , je formai le projet de servir celle de Frédéric , j'engageai Lucie à plaider aussi sa cause; mais elle me dit que ce serait inutilemeut , je m'en félicitai en rougissant de ma faiblesse. Le même soir j'eus le courage de te parler de Frédéric, de son amour; en m'écoutant tu paraissais émue, j'en pleurai de déses-

( *79 ) poir. Peu de terns après ma sœur tomba malade ; l'intérêt que tu pris à elle , celui que tu me témoignas , allaient peut-être me faire oublier ma résolution, quand de nouvelles preuves de ton attachement pour Frédéric vinrent m'y ramener. Rappelle-toi chacune de mes actions depuis ce moment, et tu verras que toutes furent guidées par les remords ou la jalousie.

Juges de ce que j'ai souffert le jour où tu donnas à mon neveu le nom de ton époux ! celui où je crus te voir pleurer le départ de Frédéric; enfin cet instant cruel où ta vie sembla s'exhaler avec celle de ton enfant. Ne crois pas que je sois assez ingrat pour oublier : oh ! ma Laurel la félicité dont

je jouis en apprenant que mon empressement avait arrachée à la mort, ta fille, celle de Henri..., Hélas ! ce sentiment est le seul dont rien ne soit venu troubler la pureté. Combien j'étais heureux en pensant que j'allais revoir le sourire sur tes lèvres ! que j'entendrais sortir de ta bouche les douces expressions de l'amitié , de la reconnaissance ! Je contemplais le portrait de Lucie , le souvenir de ce que tu éprouvas, lorsque je voulus te remercier de cet aimable don , se retraçait à ma pensée. Par fois je me flattais que mon émotion t'ayant fait deviner mon amour , tu le voyais sans colère. Frédéric n'était plus avec toi. Tu pouvais ne l'aimer que faiblement, l'oublier Ah! que

(iSi)

je payai cher ce rêve délicieux!

quand il vint m'apprendre que sa mère avait promis de vous proposer sa main , que M.me de Gercourt l'avait assuré que la seule bienséance vous empêchait de déclarer votre tendresse pour lui, mais que bientôt il en obtiendrait

l'avceu Cette nouvelle fut pour

moi un coup de foudre. Je revins à Savinie, la rage dans le cœur, et quand mes yeux tombèrent sur le présent que je vous destinais , un mouvement involontaire me porta à le jeter loin de moi....

Je vousaccusai dans le fond de mon ame , comme si vous aviez offensé mon amour. Bientôt j'eus honte de mon injustice; le hasard m'offrit l'occasion de la réparer; je voulus me justifier , je yis tes

( i&O larmes. ...Ma raison s'égara, et je

t'aurais avoué mon amour si je

n'avais eu la force de m'arracher d'auprès de toi.

Depuis ce jour, victime de ma passion , sûr de ne jamais parvenir à la vaincre , je m'y abandonnai ; je savourai le délicieux plaisir de te voir , de t'entendre ; et si j'eusse moins respecté ton repos , ta vertu , je t'aurais dit cent fois que je t'idolâtrais. ...que rien ne pouvait séparer mon amour de ma vie. ..et que si le ciel opposait âmes vœux , mes sermens et mon crime , je consentais à supporter le poids de sa vengeance , pour lire un instant mon bonheur dans tes yeux...

Enivré du charme de ces idées ,

j'arrive chez toi Que vois-je !

Ah, ciel! l'image de Henri!....

( i83) Henrï , le front couvert de la pâleur mortelle que je vis sur ses traits quand j'eus frappé son sein Î....A peine suis-je revenu de cette effroyable impression, qu'on m'apprend le malheur de Frédéric ; je vole à son secours. ...Vous arrivez presque aussitôt auprès de lui , et c'est devant moi que vous écoutez les expressions de son amour , que vous semblez

craindre de l'interrompre J'en

crois savoir assez , je veux vous fuir ,...mais puis-je te quitter sans aller pleurer dans ces mêmes lieux où je t'ai vu sensible à ma douleur! Je m'échappe; bientôt j'entends le son de ta voix. Je m'arrête , et crains de me tromper. Tu m'appelles ingrat. Ce nom m'apprend mon injustice

et mon bonheur. Ah ! Laure l cesse de plaindre ton amant, cet instant acquitte le sort envers lui , tu l'aimes , il a senti ton cœur battre contre le sien; la raison, le devoir se réunissent pour l'arracher de tes bras.... Toi seule te donnes à lui ; et s'il te perd, c'est pour t'aimer trop tendrement !....

Oh ! momens d'ivresse et de douleur ! pourquoi n'ai-je pas succombé à tant de félicité ?-.... Tu ignorerais encore le fatal secret qui nous sépare ; et je serais descendu dans la tombe en emportant tes regrets et ton amour !.... A présent, que vais-je devenir? irai-je traîner loin de toi des jours de tristesse et de honte? Me laisseras tu fuir accablé de ta haine?..

Non , non , la pitié , peut-être

( i85) encore l'amour , t'engageront à pardonner un malheureux coupable. Tu pleureras sur la fatalité qui le condamne à renoncer à

toi II pourrait me tromper,

diras -tu ; il pourrait être heureux et mourir , et je dois à sa vertu le repos de ma vie!. ...Ma Laure, laisse échapper ce pardon de ta bouche ! — Permets que j'aille le recueillirà tes pieds '....que je Ie3 baigne encore de mes larmes , et que pour la dernière fois , je lise dans tes yeux , ma grâce et ta faiblesse!...Le jour parait. Dans ce moment, tu reposes peut-être:

ah! puisse -tu recevoir cette lettre, avant de te convaicre par toi-même du meurtre de ton époux ! Puisse mon repentir fléchir ta colère, et t'inspirer une

( i8G ) douce pîtié.... Ah ! Laurel hésite avant de prononcer l'arrêt de ton amant. Un seul mot l'aidera à supporter son supplice , ou l'affranchira de ses sermens. »

Laure avait paru lire cet écrit avec une effrayante tranquillité , sa respiration était devenue plus étouffée à mesure qu'elle approchait de la fin , et pas une larme ne mouillait sa paupière , quand elle laissa retomber la lettre :

étrange effet de la douleur ! qui reportant vers notre ame toutes nos sensations , semble ne multiplier ses forces q.ie pour les épuiser , et finir par la rendre insensible.

Juliette , cette tendre amie , aussitôt après avoir reçu la dernière lettre de Lame , avait obte-

( iSy) ïiu de son mari , la permission dé par tir sur-le champ pourVarannes, Elle disposait tout pour hâter son voyage , quand elle reçut la visite du chevalier Delval ; ancien ami de M. et M.me Destell. S'étant informé du motif de son départ, elle lui apprit que l'épouse de Henri allait peut-être former de nouveaux liens , et lui parla de son amour pour Sir James Drymer. A ce nom , les yeux de Delval exprimèrent un sentiment d'horreur. — Quoi ! s'écria-t-il , vous souffririez que Laure s'unît au meurtrier de son époux ?

Ce misérable a t-il donc oublié son crime? Ah! s'il est ainsi , je vais lui rappeler qu'il existe un témoin de cet affreux combat , je vais rompre des nœuds que le ciel ne

peut voir sans colère ! En demandant le secret de ce malheur , ajouta-t-il , tu ne prévoyais pas , ô mon digne ami ! que la main qui te donna la mort, oserait s'unir à celle de ton épouse ! Mais il en est encore tems , allons dévoiler ce mystère , allons épargner à Laure des regrets éternels ! — Deux jours après cette scène , Delval et Julliette arrivèrent au château ; mai/ qu'eî'e fut leur douleur en voyant la pâleur de la mort répandue sur les traita de leur amie ; ses yeux éteints , et sur-tout la morne insensibilité dont elle était frappée. Laure les reconnut, leur sourit et retomba bientôt dans l'accablement qui depuis quelque tems laissait douter de son existence. Juliette l'a

( i89) serra dans ses bras , l'inonda de ses larmes. Laure répondit à ses caresses par un regard languissant.

M.rae de Varannes leur dit qu'elle refusait de se mettre au lit , mais quelle prenait avec complaisance tout ce qu'on lui donnait pour la soutenir. M. Bomar nous a conseillé, ajouta-t-elle, de céder à ses désirs , hélas ! elle n'en témoigne aucun , et nous bornons tous nos soins à retenir son enfant auprès d'elle.

Delval voulut parler à Frédéric, on lui dit qu'il était à Savinie ; il s'y fit conduire et rencontra sur la grande route la voiture de M.me de Gercourt qui retournait à Paris.

L'arrivée de M.me de Norval lui avait donné beaucoup d'humeur , «lie en était fort connue et encore

( i£|0 ) plus du chevalier Delval qu'elle avait honoré autrefois d'une flatteuse préférence. Toutes ces raisons étaient plus que suffisantes pour l'engager à s'éloigner d'une habitation où régnoit la douleur.

Elle crut devoir profiter du trouble qui remplissait la maison pour la quitter sans bruit, et M.me de Varannes n'aurait jamais entendu parler d'elle, si la lecture de ses ouvrages et la nouvelle de son ingratitude envers un prince auquel elle devait tout , ne fût venu par la suite la rappeler à son souvenir.

Frédéric , après avoir goûté un moment de bonheur en embrassant son ami Delval , lui raconta tout ce qui s'était passé depuis son retour à Varannes , et l'état

( i9i ) où se trouvait James. Delval en fut touché , et admira le sublime courage qui l'avait porté à découvrir lui-même un secret qui lui enlevait pour jamais le cœur de son amante. Il ne voulut pas le voir. Ma vue , disait-il , lui rappellerait son malheur plus vivement encore : retournez près de lui , Frédéric , consolez-le , hélas ! c'est ainsi que Henri le consolait! Il écrit, répondit Frédéric, sa sœur et M.me Billing sont auprès de lui , et je puis rester une partie de la journée avec vous. J'ai besoin de voir Laure , je tremble pour elle et je n'ose vous dire jusqu'où va mon inquiétude. Delval le devina , et sans le questionner , le ramena à Varannes. Quand Frédéric aper-

( *92 ) çut Laure , quand il vit la consternation sur tous les visages , il n'eut pas la force de cacher ce qu il éprouvait. Ses gémissemens, ses sanglots peignirent sa douleur.

Hélas ! chacun pleurait , excepté Laure , dont le calme effrayant était toujours le même ; on allait, on revenait près d'elle , sans qu'elle détournât les yeux pour voir ce qui se passait.

Sur les cinq heures , on annonça M. Bomar ; il vint s'asseoir près de Laure. En le voyant , un soupir s'échappa de son sein. — Laure ! lui dit-il , pauvre Laure !...

et ses larmes lui coupèrent la parole ; elle sembla remarquer son émotion; et lui fit signe en montrant sa poitrine , que son étouffement l'empêchait de lui répondre :

dre : alors il lui présenta son enfant ; essaya de ranimer sa sensibilité, en l'excitant par des paroles attendrissantes , mais ellel'écouta sans en paraître émue. Trois heures s'étaient écoulées dans cet état pénible ; M.me de Varannes et Juliette, retirées dans un coin de l'appartement, n'osaient se communiquer leurs craintes; Delval, Frédéric , et le respectable curé gardaient un morne silence. Emma , la chère Emma , jouait aux pieds de sa mère ; et, sans deviner la cause de ce calme profond , semblait craindre de le troubler.

Quand tout-à-coup on entend le

bruit d'un coup de pistolet

Aussitôt Laure jette un cri perçant, se lève avec fureur, renverse tout ce qui s'oppose à son passage,

( 194 ) court , se précipite , et ne s'arrête qu'au tombeau de Henri Frédéric arrive le premier. . . , la voit étendue sur le corps de sonamant, et déjà baignée du sang qui coule

de sa blessure oh! spectacle

d'horreur !.. oh ! tr< >p funeste exemple!.... qui pourrait exprimer ce que tu inspiras de terreur, de pitié, dans lame de ceux que ce tableau sanglant frappa de désespoir !

De telles peines se sentent et ne s'expriment point. Ceux dont les cœurs sensibles auront connu l'amour , donneront une larme au malheur de ces deux amans ; et comprendront ce qu'éprouva Laure , en lisant les mots que lui adressa James , au moment de sa mort.

Dernière Letb?*e de James et Laure.

Tu as juré de me haïr, Laure !

tu devais ce serment aux mânes

de ton époux , à ton enfant et

ce n'est point pour te le reprocher que ton amant vient te parler encore ! dans peu il ne restera

plus de lui que le souvenir de son crime , et que celui de l'ardent amour dont il brûla pour toi....

l'un est lié à l'autre , oh ! ma Laure ! ne les sépare jamais. Le sentiment qui mêle un charme douloureux à l'horreur de te quitter, est trop pur pour ne pas mériter l'indulgence Piappelle-

toi qu'un instant tu crus James digne de ta tendresse , et qu'il ne meurt que pour l'avoir perdue...

( 196 ) Je te l'avoue , mon adorable amie, si ta passion eût égalé la mienne, si par faiblesse ou par pitié tu m'avais conservé ton amour , il eût été pour moi l'air qui soutient la vie. J'aurais frémi de le profaner par de coupables désirs.

Mais mon cœur s'en serait enivré j chacune de ses pensées l'aurait porté vers toi ; tes peines , tes plaisirs eussent formé mon existence heureux de vivre pour

t'aimer , mes yeux n'auraient contemplé tes charmes qu'avec le respect dû à la divinité; et le sacrifice de mon bonheur eût été payé par un seul de tes regards ! . . . .

Mais non je t'abuse on

combat un sentiment docile, l'amour que j'ai pour toi , n'obéit qu'à lui seul il est indestructi-

( >97 ) ble; il ne connaît ni devoir, ni vertu , et si , dans ce moment , il pouvait fléchir ta colère , s'il te ramenait près de moi, je sens que nulle puissance ne m'arracherait de tes bras. Je couvrirais de mes baisers ce sein que j'idolâtre; le feu qui me dévore passerait dans tes sens.... et je n'invoquerais la mort qu'après avoir goûté la félicité suprême? Pardonne; je

m'égare ; j'oublie que mes vœux, mes transports , doivent offenser

Laure ! et qu'au moment où

ses yeux se fixeront sur cet écrit , les miens déjà fermés ne la reverront plus. — Grand Dieu ! si ta justice veut me récompenser de

tant de maux ! fais que Laure

soit heureuse ! je ne demande pour moi , qu'un regret de sa part,

et si mon a me est immortelle , permets qu'elle veille encore sur cette amante adorée, que du haut <\es r.ieux mon amour la protège, et qu'il soit aussi violent le jour

où tu voudras nous réunir

Adieu, Laure.... Adieu. Comprends-tu bien l'étendue de ce mot ? sais - tu pour combien de

tems il nous sépare ? hélas!...

peut-être le soleil brûle et ne

s'éteint jamais — mon cœur brûle

aussi j'.gnore tout le reste

Ma sœur vient de me quitter.

Elle retourne pi es de ses enfans ; puisseiit leurs caresses la consoler de la pi rte d'un frère qui l'aimait

tendrement Billing est sorti

pour all'jr te voir et moi aussi

j*.j. veux me rapprocher de toi

la nuit semble venir m'inviter au

( x99 ) repos éternel Laure, j'embrasse ton enfant; dis-lui que j'ai vengé son père ;.... parle -lui plus souvent de mes remords que de mon crime , et quand son jeune cœur sentira les premières atteintes de l'amour; apprends-lui que ce terrible sentiment fut la cause de tous mes malheurs, et que ne

pouvant le vaincre je meurs

en t'adorant... Adieu... ma Laure..

Adieu »

Quelques jours après cet affreux événement, Juliette et M. Bomar arrai hèrent leur amie de ce séjour de douleur, et la transportèrent presque inanimée au château d'Estell, tandis que Frédéric et Delval remplirent les dernières volontés de J.unes , en faisant déposer son corps dans un tombeau

élevé près de celui de Henri. On avait trouvé sur lui un testament par lequel il faisait Emma dEslell son unique héritière, après avoir fait à sa sœur et à chacun de. ses amis un don considérable. Il n'avait point oublié Caroline : cette infortunée ayant appris la cause du départ précipité Je sa famille, s'était décidée à tout braver pour aller s'informer du sort de son amie. Elle arriva à Estell peu de tems après Lauie; la fatigue , les chagrins lui causèrent une maladie , dont le résultat fut la mort de son enfant. Sa sœur ne voulut pas qu'elle s 'éloignât d'elle , et quand au bout de trois ans , Laure succomba à sa douleur, c'estdans les bras de Caroline et de Juliette qu'elle exhala sou dernier soupir.

La pauvre petite Emma fut confiée par sa mère aux soins de M.me de Norval , quidevint une seconde Laure pour la famille de M.me de Varannes. M. Billing conduisit Lucie en Angleterre, où le retour de son mari , et la douceur de consoler son père de la mort de James , affaiblirent peu - à - peu sa tristesse. Frédéric fut par la suite l'heureux époux dune femme aimable ; et le respectable M. Bomar , ILlèle aux principes de sa morale , offrit encore long- temps l'exemple de la piété unie à la philosophie , et prouva toute sa vie que la tolérance est à la religion , ce que la douceur est à la vertu.

Fin nu troisième et dernier Volume.

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