LETTRE LUI
Laure à Juliette.
J ' a i un long récit à te faire , ma Juliette , et j'espère que tu m'excuseras , après l'avoir lu , d'être restée si long teins sans t'écrire.
Quand nous sommes arrivés au Havre , James est venu à notre rencontre ; je me livrais au plaisir de le voir et de le remercier , lorsqu'il nous dit tout-à-coup : — il faut que je vous quitte, il se répand déjà des médians bruits sur les démarches que j'ai faites pour M."e de Varannes , et ma présence ici pouvant lui faire du tort , ou
lui causer un embaras pénible , je dois m'en éloigner , quoiqu'il m'en coûte infiniment. — Aces mots je restai interdite. James avait raison, je le sentais , et pourtant je cherchai à le retenir ; mais il ne céda point au désir que j'en témoignai , et j'eus le double chagrin de ne rien obtenir de lui , et de lui paraître coupable , en prenant aussi faiblement les intérêts de ma sœur. Après nous avoir expliqué les moyens de parvenir jusqu'à elle, en demandant au capitaine la permission de voirM.Ile Thérèse; ce nom étant celui que Caroline avait pris , il partit, en tournant vers moi ses regards ; et je me trouvai moins à plaindre , en lisant dans ses yeux le regret de me quitter.
Nous primes , M. Bomar et moi , le chemin qui conduit au port. Il nous fallut subir cent questions, avant de parvenir à la chambre du capitaine ; heureusement il était seul , et voulut bien aller chercher lui-même Caroline , qu'il ramena bientôt , en disant : — vous pouvez , ma petite , recevoir vos amis dans ma chambre, je vais donner des ordres , et vous y serez plus libre pour jaser. — En finissant ces mots, il nous salua et sortit.
A peine eût— ii fermé la porte , que la pauvre Caroline vint se jeter dans mes bras ; ses larmes coulèrent sur mon sein , et nous restâmes quelques momens sans proférer une parole. A la fin M. Bomar rompit le silence, pour exhorter Caroline au courage. — Est-
ee vous , lui répondit-elle , qui devez me flatter de quelqu'espérance ! vous qui savez si bien que je suis condamnée à d'éternels tourmens !.... — Que dites-vous , ma chère enfant , reprit ce vénérable homme ? quoi ! douteriezvous de la miséricorde du ciel?
Croyez-vous qu'une faute soit à jamais irréparable ? Gardez- vous de cette dangereuse pensée ; c'est elle qui , affaiblissant tous les ressorts de l'a me , la livre au désespoir , et lui ôte les moyens de réparer un moment d'erreur par des années de vertus. Je ne chercherai point à excuser vos torts, ce serait vous les rappeler; mais 1 amitié, plus que le devoir, me porte à vous détourner du projet insensé de quitter votre famille
pour jamais , et à vous engager de recevoir toutes les consolations qu'elle vous orfre. Laissez à votre amie , -lit-il, en me montrant, le soin de vous choisir un asile honnête ; passez-y deux années dans la retraite , et venez ensuite implorer le pardon d'une mère qui vous aime toujours tendrement , et qui ne le refusera pas à votre repentir. C'est auprès d'elle que vous retrouverez la paix et le bonheur. Ne craignez pas un reproche de sa bouche , le cœur dune mère n'a de mémoire que pour se rappeler les caresses de son enfant ; et vos attentions pour elle , votre amour filial , lui auront bientôt fait oublier le malheur qui vous sépara d'elle. Laure , cette excellente
( 6o) amie , dont le zèle pour vous égale l'indulgence , vous apprendra à remplir tous vos momeng par d'utiles et agréables occupations. Vous veillerez ainsi qu'elle à l'éducation de sa fille , vous cultiverez vos talens , vous éviterez à votre mère l'ennui de se mêler des soins du ménage , et si Frédéric fait quelqu'étourderie , c'est encore vous qui demanderez sa grâce.... Voyez , ma chère enfant , tous les secours que le ciel vous envoie ; ne les rejetez point , rendez-vous en digne par votre résignation ; et croyez que Caroline est encore chère à sa famille, et peut en faire le bonheur. — Le sublime du langage de la vertu est d'être irrésistible , et ce que n'eussent pas fait des années de repro-
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ches et de remontrances , un mot consolant l'opéra. — Caroline transportée de reconnaissance , se jetta aux pieds de ce respectable vieillard, aux miens , et dit : — ô vous, que j'ai méconnus troplongtems, vous dont les vertusauraient dû me servir de modèle, je m'abandonne à votre céleste bonté ; soyez mes guides , mes consolateurs , je me soumets à tout ce que vous ordonnerez ; j'allais consacrer ma vie aux remords et à la misère ; vous venez de la ranimer en me donnant l'espoir d'en faire un meilleur usage. Je ne suis donc pas vouée au mépris universel , puisque deux êtres aussi vertueux daignent s'intéresser à moi ? — Ses larmes l'empêchèrent d'en dire d'ayantage ; elle parut s'affoiblir
M. Bomar s'empressa d'aller chercher quelque boisson cordiale qui pût la soutenir , car la malheureuse nous avoua qu'elle n'avait rien pris depuis deux jours. Quand ses forces lui revinrent, je chargeai M. Bomar de la conduire à notre auberge , pendant que je ferais un conte au capitaine , pour lui expliquer la nouvelle résolution que M.1,e Thérèse avait prise de ne pas partir. Je le rencontrai sur le pont , il se trouva fort honoré de ma confidence; il alla jusqu'à me promettre le secret sur cette aventure, en disant : — Je me doutais bien que ce beau jeune homme ne la laisserait pas partir, il avait trop fait pour retarder mon voyage. — Je n'eus pas l'air d'entendre ce qu'il voulait
( 65 ) Sire , et je rejoignis Caroline et M. Bomar. Celui-ci me dit lorsque j'entrai : — Nous avons rempli la moitié de notre mission ; il faut , sans perdre de tems , nous occuper de l'autre , et ce soin me regarde, Je connais un honnête laboureur qui demeure à six lieues d'ici , dont la famille composée de sa femme et de ses deux filles , est aussi respectable que lui ; il habite une ferme considérable , et sa fortune lui permet de vivre dans une agréable aisance. Je pense que dans toute sa maison il aura bien un petit logement de libre , et je suis siir qu'il me le cédera avec plaisir ; je lui dirai que je le destine à une jeune femme , dont les malheurs et le caractère sont également intéressans ; et je revien-
(64) icîrai promptement vous rendre compte du succès de mon entreprise. — Nous le remerciâmes de son empressement ; bientôt après il partit dans ma voiture ; et je restai seule avec Caroline.
Lorsqu'elle fut un peu revenue de son trouble , je tentai de la distraire par quelques mots étrangers à sa situation ; mais elle me prouva que le malheur est comme l'amour , il n'a qu'une idée ; on le fatigue en voulant le distraire, on n'adoucit ses peines qu'en mêlant ses pleurs aux siens. Persuadée de cette vérité , je lui parlai de ce qui l'occupait uniquement ; et c'est dans cette conversation qu'elle me fit le récit que je vais te rapporter.
<< Quand M. de Cérignan arriva
au château, me dit-elle, » vous savez de quel sentiment mon cœur était rempli ; et je vous dois l'aveu de toutes les pensées injurieuses qui me vinrent contre vous, ma sœur , pour me punir d'avoir pu les concevoir. Je crus m'apercevoir que sir James vous aimait , et ( pardonnez ma franchise ) que son amour ne vous était point indifférent. — A ces mots , mon front se couvrit de rougeur. — Désespérée par ce soupçon , continua-t-elle , je pris la résolution de surmonter ma faiblesse ; mais je ne pus me défendre d'un léger ressentiment contre vous. J'imaginai que votre caractère , les grâces de votre personne , m'enlevaient un cœur qui peut-être m'aurait appartenu sans yolis ; et
je livrai mon ame à tous les tourmens de la jalousie. J étais dans cet état pénible , quand M.me de Gercourt vint m'offrir ses conseils et son amitié ; elle avait deviné une partie de mes chagrins , je lui confiai le reste. Elle me promit qu'avant peu je serais guérie d'une passion , qu'elle disait être méprisable. Elle jeta sur sir James un ridicule qui me choqua d'abord , mais je souris peu-à-peu de ses épigrammes , et je parvins au point de trouver, comme elle, que sa bizarrerie rendait par fois sa société insupportable. Satisfaite de ce premier succès , elle employa tous les ressorts de son esprit pour captiver ma confiance ; m'épouvanta par les principes austères de sa morale ; me fit un crime du genre
de vie que je menais , et finit par éloigner de moi les auteurs que je lisais , en prétendant que leur philosophie me conduirait à l'a^ théisme , et l'athéisme à tous les vices. Je lui observai qu'ils n'avaient pas produit cet effet sur vous ; mais elle me répondit qu'ils avaient déjà corrompu votre cœur , et crut m'en donner la preuve , en m'assurant que du jour où je vous avouai mon amour pour sir James , vous aviez formé le projet de le détacher de moi , par pure coquetterie; car elle avait la certitude, disait-elle , que dans le même instant où vous l'attiriez par des regards séduisans , vous répondiez plus réellement encore à la passion que vous inspiriez à mon frère. J'avoue que cette calomnia
acheva d'aliéner mon esprit ; je lui promis de rompre tout commerce avec vous , et j'allai me confesser à l'abbé de Cérignan de toutes les fautes que je pensais avoir commises , en aimant un homme indigne de mon affection , et en plaçant ma confiance dans une femme impie. L'abbé reçut mes aveux comme ceux du plus grand criminel ; je n'obtins son absolution qu'en faisant au ciel le serment de me consacrer désormais toute entière à lui, et d'expier par la pénitence le péché mortel , d'avoir livré mon ame à de profanes désirs. Depuis ce moment il se joignit à M.me de Gercourt pourm'engageràm'occuper uniquement du soin de mon salut.
Il me répéta souvent que sir James
(6g) étaitprotestant , et qu'en liant mon sort à celui d'un hérétique, je me serais condamnée volontairement aux peines éternelles. Cette idée, en remplissant mon cœur d'une terreur affreuse , en chassa jusqu'au souvenir de celui que deux mois avant je regardais comme un être adorable. Dès - lors tous mes jours s'écoulèrent dans le recueillement et la prière. L'abbé passait habituellement deux heures de la matinée avec moi , il me faisait de saintes lectures , auxquelles ma mère se lassa bientôt d'assister. Hélas ! pouvait-elle s'imaginer qu'un homme dont l'état et le caractère semblaient devoir inspirer le respect , dût être un jour la cause du désespoir de sa famille! — Ici Caroline s'arrêta,
(70) pour laisser couler ses larmes ; mais reprenant bientôt ; — l'abbé se voyant plus libre , dit-elle , me lit de nouveaux sermons , dans lesquels il me parla de l'amour qu'on devait porter à la divinité , comme d'une passion frénétique»
Il me disait : « — Vous ne serez digne de goûter la félicité suprême qu'en adorant votre dieu avec ivresse. Alors il me peignait ce dieu rayonnant de gloire et de beauté , il m'en traçait une image encbanteresse , et fixait l'époque de mon bonheur , au jour où sa divine bonté laisserait tomber sur moi un regard bienveillant. Ces discours embrasaient mon ame d'un feu que je croyais aussi pur que le ciel ; mon imagination axaltée se plaisait à contempler
(7i ) cet être idéal , dont les perfections surpassaient tout ce que la nature offre de plus aimable ; et l'espoir de mériter ce regard bienfaisant m'enivrait au point d'égarer ma raison. Après avoir passé une semaine dans les jeûnes et les prières, je vins un jour demander à l'abbé , si tant de ferveur ne m'obtiendrait pas incessamment un bienfait du ciel ? A ma question je vis ses yeux briller de joie , il m'en fît plusieurs sur l'état de mon cœur et d'autres que je ne compris pas. Je lui peignais ce que j'éprouvais , quand tout-àcoup se jetant à mes pieds : — c'en est trop , dit-il , ce dieu que tu adores a consumé mon cœur de tout l'amour qui doit payer le tien ; il nous ordonne d'être heu-
reux. — La surprise, la crainte, un sentiment inconnu , m'ôtèrent l'usage de mes sens , et ce moment fut celui qui me précipita dans
l'abîme du désespoir Je fus
long-tems à ignorer mon malheur ; mais je ne sais quel instinct m'avant portée à fuir l'abbé , j'en reçus une lettre qui me frappa aussitôt d'une affreuse lumière.
Je restai plusieurs jours dans l'anéantissement ; à la fin m'apercevant d'un changement extraordinaire dans mon état , je lui écrivis » que le ciel voulait punir son crime en en laissant un fruit , et je lui demandai de chercher un asile où je pusse cacher ma honte et mourir. Il ne me répondit q'je pour me proposer une nouvelle infamie. J'en frémis , il
s'en
(?3) s'en aperçut ; et deux heures s'étaient écoulées depuis que j'avais reçu sa dernière lettre , quand on m'annonça son départ : vous savez ce que cette nouvelle me fit
éprouver Je ne vis plus de
ressource pour moi qu'en M.me de Gercourt. J'allai baigner ses genoux de mes larmes ; je lui fis l'aveu de ma faute , j'implorai son assistance, sa pitié !
Le croiriez vous , Laure !.... Elle me repoussa Son mépris m'accabla des expressions les plus dures ; elle alla jusqu'à me menacer de la malédiction de ma
mère , m'ôra tout espoir de la
fléchir , et refusa de lui dire un seul mot en ma faveur, ajoutant qu'on la soupçonnerait d'avoir protégé ce commerce odieux, si 3 4
(74 ) elle avait la faiblesse de chercher à l'excuser. — Ce fut après cette horrible scène que je vous écrivis , et que je me décidai à fuir pour jamais la maison paternelle. J attendis que tout le monde lût endormi pour exécuter plus sûrement mon dessein ; je pris mes vètemens les plus communs ; et après avoir rempli mes poches de mes bijoux, et dune légère somme acquise par mes économies , et destinée à secourir les malheureux , je descendis dans le jardin ; je trouvai dans un des potagers une échelle qui me servit à monter sur le mur , et sans penser au danger que je courais, je m'élançai de l'autre côté , et retombai sans m 'être fait aucun mal. Je pris la route de D*** , et marchai
(75) tant que mes forces me le permirent; mais les sentant épuisées, je fus contrainte de m'arréter à la porte d'une auberge , prés d'un petit village. On m'y reçut assez bien. Je dis que j'étais une femme de chambre renvoyée, et que j'allais au Havre pour y occuper une nouvelle place. L'aubergiste parut me croire, et me conduisit dans une espèce de grainier destiné aux voituriers. Là je passai le reste de la nuit couchée sur un matelas et tremblante de froid. A six heures du matin , l'aubergiste frappa à ma porte, et me demanda si je voulais profiter d'une occasion pour me rendre au Havre? — La mère Geneviève , ajouta-t-il , y va vendre du grain ; elle vous prendra dans sa charrette si vous voulez 3 A '*
(76) payer la nourriture de son cheval.
C'est une bonne femme, sa voiture est couverte , et vous y serez bien, la petite. —Je lui répondis que j'acceptais avec plaisir, et je descendis aussitôt dans la cour; il me fallut déjeuner avec la mère Geneviève , attendre qu'elle eu 6 vidé sa bouteille de vin, et subir tous les propos grossiers qu'il lui plut de m 'adresser. Enfin nous montâmes dans sa charrette, et le lendemain matin nous arrivâmes au Havre, sans nous être arrêtées que pour prendre quelques momens de repos. Mon premier soin fut de me transporter sur le port; je desirais passer en Angleterre; mais ayant vu les préparatifs du départ d'un vaisseau qui faisait voile pour Saint-Domingue,
(77) je me présentai chez le capitaine * et m'informai de ce qu'il m'en coûterait pour faire un aussi long voyage. Le prix qu'il me demanda n'excédant pas la somme que je possédais , je voulus la déposer entre ses mains ; mais il hésita de la prendre, et me questionna sur les motifs qui m'engageaient à quitter la France. Je lui répondis qu'ayant un parent à St.-Domingue , mes intérêts m'y conduisaient ; que mon état étant celui d'une ouvrière, j'avais amassé la somme que je lui déposais , dans l'intention de subvenir aux frais démon voyage. Il refusanéanmoins de l'accepter, en me disant que je m'acquitterais à mon arrivée; — d'ailleurs , ajouta-t-il, si vous travaillez bien , je yous recomman-
(78) derai à ma femme qui pourra vous prendre à son service. — Sans considérer ce qu'il y avait d'humiliant pour moi dans cet offre , je l'en remerciai. Il m'inscrivit sur sa liste sous le nom de Thérèse ; et après avoir fait l'emplette d'un petit trousseau , je revins à bord du navire. Le lendemain de ce jour , le capitaine me fit appeler sous prétexte de me demander mon passe-port ; j'allais lui avouer que je n'en avais pas , lorsqu'en passant sur le pont, j'aperçus sir James , conversant avec lui , sur le: bord de la jettée. Je lis un cri involontaire , il se retourna , me vit, et s'éloigna aussitôt. Dans c^ moment le capitaine vint à moi , et m'apprit que les vents le forçaient à retarder son départ de
(79) deux jours ; il me vint à l'idée que sir James était peut-être chargé par ma famille de me faire arrêter ; ce soupçon me fit frémir , mais je n'avais aucun moyen d'échapper à mon sort , et je me résignai à tout. Quelques soient les événemens , me disais-je , ils ne sauraient augmenter mon malheur , il doit durer toujours , et je n'ai que l'espérance d'y succomber. Je m abandonnais à cette triste pensée , quand vous êtes venue ranimer mon courage et me sauver des horreurs de la misère et du désespoir».
Ici Caroline se tut, et je restai plongée dans les réflexions que me ht naître son récit. Je contemplai cette malheureuse victime du fanatisme et de l'hypocrisie , et je
(So)
me dis : — Voilà le fruit de nos institutions ! cet homme contraint au célibat par une loi barbare , a commencé par violer son serment pour obéir à la nature ; et de ce premier crime est passé à un autre. Peut-être était- il né pour remplir saintement les devoirs d'époux et de père , et certainement il est moins coupable que ceux qui l'ont porté à embrasser un état, dont le premier devoir est de persuader aux autres ce dont on doute soi-même ; mais combien sont plus coupables encore ceux qu'aveugle une absurde crédulité; qui, s'imaginant qu'un jeune homme , par la seule raison qu'il est revêtu d'un pouvoir sacré , est à l'abri de toutes les faiblesses, lui confient ce qu'ils ont de plus
cher , le repos et l'honneur de leur famille !
Nous passâmes le reste de la journée à parler des nouveaux arrangemens à prendre , dans le cas où M. Bomar aurait réalisé son projet; et quand il revint le lendemain nous instruire du succès de ses démarches , il nous trouva toutes disposées à partir pour la ferme de Bei ville. Nous y fûmes rendus en moins de trois heures , et je ne saurais te peindre l'accueil aimable que nous reçûmes des bonnes gens qui l'habitent.
Le père Mathurin nous présenta sa femme et ses deux filles ; Marie , l'ainée des deux , est grande, belle et d'une physionomie douce.
Sa petite sœur Suzette , moins âgée de quatre ans, est aussi vive
( 82) que jolie. C'est elle qui nous a conduit à l'appartement de Caroline, que nous avons trouvé simple, mais fort commode. M.Bomar m'a bien assuré que , d'après ce qu'il a dit à cette famille, ma sœur y sera traitée avec respect et amitié, nous l'avons quittée , non sans répandre beaucoup de larmes ; mais avec la douce certitude de la savoir entourée de gens estimables , dont les soins pourvoieront à tous ses besoins. Nous sommes convenus que M.Bomar viendra la voir tous les mois pour lui donner des nouvelles de ceux qui l'intéressent, et qu'aussiiôt mon retour à Varannes ; je lui enverrai des livres , des dessins , et tout ce qui pourra l'occuper agréablement. La ferme de Berville n'est
qu'à seize lieues de Vnrannes, et tu penses bien que toutes les fois qu'il me sera possible de m'éloigner pendant quelques jours , je viendrai les passer près de ma pauvre sœur.
La joie de ma belle - mère en apprenant ce que nous avions fait pour sa fille , ne peut se comparer qu'à la douleur qu'elle a ressentie , en la croyant perdue pour toujours. J'avoue que j'ai mis quelque malignité dans les expressions dont je me suis servie devant M.me de Gercourt , en plaidant la cause de Caroline. J'ai facilement persuadé à sa mère qu'elle n'avait été entraînée à sa faute, que par la séduction la plus dangereuse ; et j'ai dit en regardant M.me de Gercourt : peut-être eût-on évita-
cet éclat , si la malheureuse coupable se fût confiée à une indulgente amie , dont les sages conseils l'eussent empêchée de prendre un parti désespéré. A ces mots je l'ai vue pâlir , et sa confusion m'a fait pitié. Je me suis bien promise de ne pas l'augmenter, et de garder le plus profond silence sur les calomnies qu'elle a répandues sur mon compte. Sa méchanceté ne peut plus nuire qu'à moi , et j'ai trop d'armes contre elle pour m'en inquiéter.
Adieu , ma Juliette , j'ai tant écrit que mes yeux en sont fati-; gués.