LETTRE LIV
JLaure à Juliette.
.Frédéric vient d'arriver, il est dans un état de délire qui fait pitié ... . il a résolu de donner sa démission , ne voulant plus défendre au péril de sa vie, un pays où règne l'injustice Nous espérons qu'il ne persistera pas dans cette résolution , bien qu'elle soit inspirée par l'exemple le plus décourageant.
Tu sais qu'il avait dessein de dénoncer l'abbé de Cérignan à l'archevêque d'A*** pour en obtenir vengeance», il s'est en eifet
présenté chez lui , mais quelle a été sa surprise, quand après lui avoir remis la lettre qui accusait l'infâme suborneur, il a entendu sortir ces mots de la bouche du prélat: a — On vous a trompé, monsieur , cette lettre n'est point signée de mon neveu ; et l'on a seulement contrefait son écriture.
Les mœurs et la pitié du vertueux abbé de Cérignan ne sauraient être atteints de cette calomnie. » — Frédéric indigné d'une telle réponse, se leva aussitôt, et demanda où logeait l'abbé de Cérignan. — Vous le chercheriez en vain , reprit froidement l'archevêque , il est parti cette nuit pour Rome , je l'ai chargé d'une mission importante près le souverain pontife; !e clergé de France l'a honoré de
(87) ses pouvoirs , et le récompense par cette mission du zèle qu'il a toujours porté aux intérêts de l'église. — Frédéric voulut ajouter quelques nouvelles preuves à celle qu'il lui donnait contre l'abbé , mais il fut interrompu par ces mots : — songez , Monsieur , que l'abbé de Cérignan est mon parent, mon protégé; et qu'on n'offense pas impunément un homme de mon rang. — Attéré par cet orgueilleux despotisme, mon beaufrère sortit , et alla se plaindre au maréchal deV***qui lui dit : » — Je suis convaincu , mon ami , que votre cause est bonne , mais futelle plaidée parCicéron lui même, vous la perdriez; ainsi renoncez à votre vengeance, allez [>rès de votre famille offrir et chercher des
consolations; moi je m'engagea vous envoyer , sous dix jours , un congé signé du ministre , qui vous permettra de rester quelques tems près des objets qui vous sont chers.
— Cette preuve d'affection calma un peu la colère de Frédéric ; mais il lui en reprend par fois des accès effrayans. Il faut toute la sagesse des conseils de James pour le ramener à la raison. Depuis son retour , James semble me fuir, et j'en éprouve unepeineaccablante; je n'ose pas t'avouer qu'au milieu des chagrins qui devraient m'affliger uniquement , la crainte de lui déplaire est celui qui m'occupe le plus.
(3g) LETTRE LV.
Laure à Juliette»
Le calme renaît ici . . . , au désespoir a succédé la douleur , à la douleur la mélancolie. Ma bellemère se porte mieuxdepuis qu'elle est moins inquiète du sort de Caroline. Frédéric a été voir sa sœur, et les pleurs qu'ils ont versés ensemble ont soulagé leurs cœurs.
Il est revenu au château avec un sentiment de reconnaissance pour moi, qu'il m'a exprimé si vivement, que James et M.mede Gercourt en ont paru scandalisés.
Depuis ce moment je n'ai pas i eYu
James ; cependant le désir de le rencontrer m'a t'ait aller à Savinie; j'ai passé une soirée avec Lucie, mais son frère n'a pas daigné monter dans son appartement; et je suis repartie lame oppressée, et les larmes aux yeux. En rentiant chez moi , j'ai appris de Lise, que M.me de Gercourt avait eu dernièrement une longue conversation en se promenant dans le parc avec lui ; aussitôt l'idée m'est venue qu'elle m'avait calomniée ; et que la conduite de James était la suite des effets de sa méchanceté. Présumant qu'il me serait facile de détruire cette impression , je ne me suis occupée que des moyens d'y parvenir, et voici ce (pie j'ai résolu : j'irai tous les matins , avec ma fille, dans le petit bois où je
( 91 ) l'ai déjà rencontré ; je sais qu'il vient souvent s'y reposer, et si le hasard l'y amène bientôt, dût-il deviner tout l'amour qu'il m'inspire , je lui dirai que mon amitié pourFrédéricestleseulsentiment que je puisse jamais lui porter ; que M.me de Gercourt ne me pardonnant point de mépriser ses opinions , me traite en ennemie , et que j'ai cherché cette occasion de le désabuser des idées qu'elle lui a probablement suggérées sur mon compte. Enfin , ma Juliette, je préfère m'abaLser à une justification humiliante , que de le laisser dans une erreur qui me serait funeste^ Il verra le prix que j'attache à son estime , il verra ma faiblesse , son empire ; et par amour ou par pitié , il m'épargnera
les marques accablantes de son indifférence , je n'ai plus la force de les supporter.
Je reçois à l'instant une lettre de Dupré qui m'apprend que je suis propriétaire de la terre d'Estell. Quandpourrai-jey vivre dans une retraite absolue ? . . . .