LETTRE XV
L,aure à Juliette.
i^ÀROLiNE trouve fort bien que sir James ne parte pas ; mais elle m'en veut d'avoir obtenu de lui une chose qu'elle avait tentée inutilement. J'ai eu beau répéter devant elle à M.""' de Varannes qu'il n'avait cédé qu'aux sollicitations de M. de Savinie , elle s'obstine à n'en rien croire, et me boude comme si c'était moi qui l'eusse offensée. Frédéric aussi ne me parle plus ; cette double disgrâce m'a engagée à rester dans mon appartement ; j'ai fait dire que j'étais indisposée, et je vais pro-
liter des momens qu'on me laisse j pour causer avec mon Emma , en travaillant au tableau que jai commencé.
La promesse que j'ai fa'te à Lucie va me coûter bien des contrariétés ; il me faudra supporter touâ les caprices de Caroline, de son fière , et tu m'avoueras que c'est une cruelle tâche ; mais je me suis ôté tous moyens de refus , et je les aurais , que je ne voudrais pas en profiter.
M.*"^ de Varannes a reçu hier une lettre de M.™^ de Gercourt , qui lui apprend sa prochaine arrivée. Malgré l'envie que j'ai de ne point voir augmenter notre société , je ne suis point fâchée que M.™^ de Gercourt vienne partager avec nous le soin d'amuser ma
belle-mère. Tu connais ma répugnance pour le jeu , et tu conçois l'empressement que je mettrai à lui céder le plaisir de faire tous les soirs un éternel piquet; étant beaucoup plus âgée que moi , ses goûts se rapprochent davantage de ceux de M.*"^ de Varannr-s, et sans faire aucun sacrifice, elle me rendra bien des momens que , par complaisance , je consacrais à l'ennui. On dit qu'elle vient d'éprouver des chagrins ; sa manie d'écrire lui a attiré des critiques sanglantes , et c'est pour échapper à la méchanceté qu'elle se retire à la campagne. M.""" de Varannes fait le plus grand éloge de son caractère ; ses principes , dit-elle , ramèneraient à la vertu la créature la plus pervertie ; sa
( 127 ) piété , sa morale et son esprit , en font une femme aussi vertueuse qu'aimable. Ce portrait doit être ressemblant , car elle la connaît depuis un grand nombre d'années; moi je n'ai lu que ses ouvrages , et je me garderais bien de juger fion cœur sur les productions de son esprit ; non pas qu'il soit dépourvu d'agrément : son style est généralement pur , ses idées sont rendues avec clarté ; mais je ne les trouve pas toujours justes , et nous différons d'opinion sur plusieurs sujets ; au reste , la mienne n'est pas d'un assez grand poids pour faire tort à sa réputation , et ce n'est qu'à toi que j'en veux parler.
Il approche ce triste jour, ma Juliette, cet anniversaire du jour
le plus funeste de ma vie. Déjà sont commandés tous les apprêts de la léte funèbre : j'ai fait élever un tombeau dans la petite île qu'on aperçoit de mes fenêtres ; il est bâti sur un modèle antique , et surmonté d'une urne de bronze, sur laquelle est gravée cette simple inscription :
«Henri vécut pourle bonheur >> de Laure ! et Laure a tout per- 5> du »
Ce monument est entouré de cyprès et de toutes les plantes que la nature semble destiner à servir la mélancolie. On ne parvient dans l'ile qu'à l'aide d'un pont que j'ai fait construire , et dont le milieu est fermé par une grille ; j'en ai seule la clef. C'est dans ce lieu , mon amie , que j'irai
( 1^9 ) me livrer aux regrets qui déchirent mon ame ; c'es t là que je conduirai mon Emma pour lui parler des vertus de son père ; et c'est encore là, qu'apiés avoir traîné une languissante vie , je viendrai chercher le repos éternel!
Adieu.
( i3o) LETTRE XVI.
Laure à Juliette,
J'ai passé trois jours de suite dans mon appartement ; je n'en suis sortie que pour aller chaque matin m'informer des nouvelles de la santé de ma belle-mère , et lui dire tout ce qui pouvait lui faire excuser ma retraite absolue. Elle a trouvé fort simple que mon tableau et d'autres occupations me retinssent chez moi. Nous avons écrit ensemble à l'abbé de Cérignan , pour l'engager à venir passer quelques semaines au château.
Elle tient beaucoup à ce qu'il soit
( i5i ) cliargé de tout ce qui regarde notre cérémonie religieuse ; le bon curé de Varannes sera peut-être offensé de cette préférence ; je lui en ai fait l'obseryation , mais elle n'a de confiance que dans l'abbé. C'est lui qui était le directeur du couvent des Urselines à D où
Caroline a été élevée ; il est neveu de l'archevêque d'A *** qui est un ancien ami de M*^ de Varannes , et toutes ces raisons justifient le désir qu'elle a de lui voir remplir une fonction d un caractère aussi auguste.
Ce soir , comme j'étais occupée à finir la lecture du dernier ouvrage que tu m'as envoyé , on est venu m'a venir de l'arrivée de M.'"® de Gercourt. Je ne me sentais pas en état de soutenir l'étiquette
d'une visite cérémoniale, et j'ai fait dire qu'une indisposition me retenait. Peu de tems après j'ai reçu ce billet de la main de Frédéric.
« Ne vous renfermez plus , ma- »5 dame ; ne privez pas pins longw tems ma mère du charme de M votre société. J'ai compris à quel « point la mienne vous est désa- » gréable , et j'ai pris la résolution » de vous en délivrer le plus souy> vent qu'il me sera possible. Sans w la promesse que vous seule pou- >i viez me faire donner , je rejoin- » drais à l'instant mon régiment, 5) mais il ne m'est pas permis d'y 3) penser. Je vais par difiérens " voyages à D**^* préparer ma « mère à une absence plus lon- » gue. Demain vous serez libre ,
» Madame ; demain je partirai , » et je ne demande pour prix d'un » si grand sacrifice , que l'assu- »3 rance de m'éloigner en empor- » tant le pardon d'une faute déjà » punie par votre sévérité.
» Je suis avec , etc.
Fbédéric ub Varannes. »
Cette lettre m'a jetée dans l'embarras , et peut-être trouveras-tu que je m'en suis fort mal tirée , mais je ne savais réellement comment faire pour le laisser partir sans lui paraître d'une insensibilité choquante , et pour le retenir sans le confirmer dans sa première erreur ; j'ai cru qu'il me fallait prendre avec lui le ton de l'amitié
( 1^4) fraternelle , et voici ce que j'ai rér pondu :
« Si Frédéric n'abjure pas un M sentiment coupable ; si le sou- » venir de Henri ne lui donne pas » la force de n'en jamais parler , » qu'il parte ; mais, si au contraire « il reconnaît ses torts et s'en cor- » fige , il doit rester au sein de sa » famille. Dans ce cas Laure lui » promet l'amitié de la plus tendre » sœur, n
Je lui ai envoyé cette réponse par Lise en lui recommandant de a en ailer aussitôt après la lui avoir rendue. Je verrai si cette lettre l'enqagera à prendre un parti sage. J'apprendrai son déparc sans beaucoup de regret , car avec 1 inconséquence de son caractère , il finirait par me compromettre j et
tu m'avoueras qu'il serait cruel d'être victime d'un sentiment queje partage aussi peu et dont la seule idée me blesse.