‹ Laure d'Estell (volume 3)Chapitre 12 sur 14 · LETTRE XVII · texte numérisé non relu

LETTRE XVII

Laure à Juliette.

Jtrédéric est parti hier matin comme il m'en avait menacée.

Quand je suis descendue au sallon, M.""^ de Gercourt est venue à moi en m'accablant de politesses. Elle m'a parlé du plaisir de vivre avec moi comme si nous étions destinées à passer notre vie ensemble.

Je ne saurais te répéter la quantité de jolies phrases qu'elle a faites en ma faveur. Tu dois te rappeler que je n'ai jamais su répondre à touscescompiimensd'usa^e;nonseulementilsneme plaisent point, mais ils me rendent si gauche que

( i37 ) j'en suis humiliée. Comment ajouter foi , je te prie , aux expressions d'une amitié , quand on n'a rien fait pour l'inspirer ? Et comment , sans se rendre coupable de fausseté , se décide-t-on à laisser croire qu'on la partage ? Ce peut être une chose reçue dans le grand monde , mais ceux qui n'y vivent pas , doivent être dis-, pensés de tant de gène , et je profite de mon droit. M.*"^ de Gercourt m'aura trouvée bien simple; en effet , mes manières sont loin de celles qu'on remarque à la cour.

Elle y a vécu et parconséquent en a pris toutes les habitudes , cela doit lui servir d'excuse. Je suis sûre qu'elle ne s'imagine point que tous ses discours aient pu me sembler étranges.

( i38) Tu n'es pas à beaucoup prés da même avis que ma belle-mère sur son compte , et tu la traites bien sévèrement. Quoi ! tu prétends qu'elle met les vices en actions et les vertus en préceptes. Ah !

ma Juliette, tu n'as pas réfléchi sur toute l'étendue de cette ipéchancelé I Sais-tu bien qu'une femme de ce caractère serait plus dangereuse par l'apparence même de cette vertu, que celle qui ne mettrait aucune pudeur dans sa conduite. On l'accuse , dis-tu , d'un peu de galanterie : tu n'ignores pas que sur ce point on amplifie toujours , et quand à ce qui regarde la petite querelle de ménage qu'on veut absolument qu'elle ait excitée entre un grand seigneur et sa iemme , sait-on ce

C 1^9 ) qui l'a amenée ? et faut-il ternîr la réputation d'une femme de mérite sur un aussi léger indice ?

Je ne reconnais pas là ta bonté ordinaire , ma Juliette , toi que j'ai entendue si souvent prendre la défense des malheureuses victimes de la calomnie ! toi qui joins l'indulgence à l'exemple de toutes les vertus Icommentcelles de M.""^ de Gercourtn'ont-elles pas trouvé grâce auprès de toi ?

M. de Savinie est venu ce soir nous faire ses adieux. Lucie et M. Billing étaient avec lui : je n'ai rien vu de plus intéressant que l'airaccablé de cette pauvre Luciej j'ai deviné sans peine , à sa tristesse, que le départ de son mari était fixé au lendemain. Elle m'a témoigné le regret de ne pouvoiî

( Uo ) le conduire jusqu'au port où il s'embarque ; son état ne le lui permet pas , et j'ai peur qu'elle ne se ressente beaucoup du chagrin qu'elle éprouve. L'idéeque ce jour de séparation serait affreux pour elle, m'a engagée à la prier de consentir à ce que je le passasse à Savinie : elle voulait, disait-elle, m'en épargner l'ennui ; mais je l'ai si bien convaincue du plaisir que j'aurais à lui offrir quelques consolations ) qu'elle a cédé à mes instances. M. de Savinie a paru fort sensible à cette preuve d'amitié; et ce qu'elle lui a inspiré de choses aimables , prouve que le plus sûr moyen de captiver son admiration, est d'accorder à Lucie les sentimens de bienveillance qu'elle mérite.

( i4i ) Caroline me traite toujours avec froideur ; M.™^ de Gercourt est seule dans ses bonnes grâces , car Lucie n'est guère plus heureuse que moi. A propos , j'oubliais de te dire que M.™^ de Gercourt a fait pour elle les mêmes frais de politesse et de prévenance dont elle m'a honorée à notre première entrevue. Elle lui a dit en anglais qu'elle avoit eu l'honneur de connaître madame sa mère dans un de ses voyages à Londres ; que c'était une des plus belles femmes de la cour, et qu'elle lui ressemblait à s'y méprendre. Lucie a été plus flattée de ce qu'elle a dit de sa mère , que de ses autres complimens ; mais il y a toujours une certaine adresse à choisir ainsi ce qui doit être agréable

( i42 ) aux personnes que l'on désire prévenir favorablement sur son compte ; et je crois ce moyen fort bon à employer, lorsqu'on n'en a pas d autre pour réussir à plaire : je ne dis pas cela pour M.""« de Gercourt , elle pourrait s'en passer.

Frédéric vientd'écrire à sa mère qu'il passerait encore quelques jours à D***. Jl y a rencontré deux officiers de ses amis ; ils doivent faire une partie de chasse, après laquelle il reviendra au château. Je crois bien qu'il sera ici pour le lo octobre. Emma s'ennuie de son absencee ; il n'y a que l'espoir de jouer demain avec Jenxiy qui l'en console. Nous t'embrassons toutes deux.

L'abbé de Cérignan nous a ré-;"

( 143) pondu par un billet charmant. Il va tout quitter pour se rendre à notre invitation , et nous présumons qu'il arrivera demain.

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