‹ Laure d'Estell (volume 3)Chapitre 13 sur 14 · LETTRE XVIII · texte numérisé non relu

LETTRE XVIII

Laiire à Juliette.

Je suis partie ce matin de fort bonne lieure ; Lucie était couchée quandje suis arrivée; et sir James, assis auprès de son lit, tenait une de ses mains dans les siennes ; ils étaient tous deux plongés dans la tristesse ; Lucie avait encore les yeux noyés de larmes ; je lui ai représenté combien il était dangereux ])our l'enfant qu'elle portait de se livrer autant à sa douleur; j'ai obtenu d'elle qu'elle ne quitterait pas son lit de la journée ; et qu'elle prendrait quelques

boissons

( 145 ) boissons calmantes pour diminuer l'irritation de ses nerfs. Sir James s'est efforcé de paraître moins triste qu'à son ordinaire. Il a cherché tOLitce qui pourrait distraire Lucie du départ de son mai i , nos enfans l:ji en ont fourni le moyen : il les a conduits vers nous , s'est prêté à leurs jeux , et le tems s'est ainsi écoulé, jusqu'au moment où j'ai parlé de me retirer. Il était tard, et Lucie ne voulant pas que je m'en allasse seule avec ma fille et sa botme , m'a conjurée de permettre que son frère nous accompagnât; elle a ajouté qu il n'était pas prudent de traverser les bois de Savinie à cette heure, je lui ai fait observer que mes gens suffisaient:

pour me défendre ; mais sir James ayant insisté, en disant que je l'af-

( 146 ) iligcrais par mon refus , j'ai accepté son offre. lia fait seller des chevaux pour son retour , et nous sommes montés en voiture. Il m'a demandé en route si l'absence de Frédéric devait se prolonger longtems : — Je ne crois pas , lui ai-ie répondu; c'est après-demain l'anniversaire de la mort de son frère, et il ne manquera pas à venir déposer, avec nous, le tribut de se3 regrets sur la tombe de mon Henri.

Après cette réponse il a gardé un long silence; puis , sortant de sa rêverie, ilm'adit : — Employez, madame , tout l'ascendant que votre espritet votre amitié vous donnent sur Frédéric, pour l'empécherdefaired'aussi Iréquens voyages à D*^*. Ce qu'il lii'a dit des.

( 147) sociétés qu'il y voit, me fait craindre qu'il ne s y livre trop , et il serait fâcheux qu'elles altérassent sa franchise et son ton naturel. Je l'ai remercié d'un avis que son attachement pour Frédéric avait sûrement dicté , et je lui ai promis d'en parler à M.-^^de Varannes. Ce conseil sera mieux placé dans sa bouche que dans la mienne^ ai-je dit, et elle vous saura gré de la prévenir d'un danger qui fmirait par devenirinévitable. Après ces mots, nous sommes descendus. Sir Ja^ mes m'a donné la main jusque dans le sallon; toute la ociété y était réunie. 11 s'est approché de ma belle-mère , s'est informé de ses nouvelles , a refusé l'invitation qu'elle lui faisait de rester à souper ; et après avoir salué

( 148) respectueusement ces clames , il est reparti. Caroline lui a lancé un regard courroucé , qui a été remarqué par M.""® de Gercourt et l'abbé de Cérignan , lequel est arrivé cet après-midi. Tu t'imagines peut-être que cet abbé est un vieil ecclésiastique , ne connaissant d'occupation quecelle de lire son bréviaire. Eh bien ! détrompes-toi , c'est un homme de trent-cinq ans , d'une belle figure dont l'expression un peu sévère e'adoucit lorsqu'il parle ; ses manières inspirent la confiance ; il s'exprime avec gra.ce,^t paraît fort instruit; enfin ce n'est point un de ces austères confesseurs dont l'as»

pect nous faisait frémir autrefois ; et si jamais je me résignais à confier à un homme des fautes cju'on..

( 149 ) ne doit révéler qu'à l'éternel et que lui seul a le droit d'absoudre , je choisirais plutôt l'abbé de Cerjgnan qu'un autre.

( i5o) LETTRE XIX.

La lire à Juliette.

J jA journée d'hier aurait ouvert toutes les plaies de moii coeur , chère Juliette , si le tems avait pu les cicatriser. Cette pompe funèbre , les larmes de ma famille , celles de tous ces bons paysans dont les regrets semblaient égaler les nôtres , tout se réunissait pour faire croire à ma douleur qu'il n'existait pas d'intervalle entre ce moment et celui qui m'a enlevé mon époux , le père de mon enfant.

Je ne te donnerai aucun détail sur la cérémonie , je n'étais pas

( i5i ) en état de les remarquer ; la seule chose qui m'ait frappée, c'est une colonne de marbre noir que j'ai aperçue en face du tombeau de Henri : elle y avait été transportée et posée le matin. J'ai pensé que c'était un monument que Frédéric avait consacré à l'amour fraternel. Les armes de son frère y étaient attachées; elles fournirent à l'abbé une réflexion à la fois noble et touchante , dans l'oraison funèbrequ'il a prononcée. — Celui qui mourut, a-t-il dit, si glorieusement pour sa patrie , doit vivre éternellement dans le souvenir de ceux qu'il a défendus. La France honore sa valeur et nos regrets attestent ses vertus. — Je n'en ai point entendu d'avantage ; mon émotion a surpassé mes forces , et je

sms tombée sans mouvement sut les marches du toiabeau. J étais dans mon lit lorsque je revins à moi ; chacun s'empressait à me donner des secours , je n'avais besoin que de repos , et je demandai à être seule.

La nuit m'a paru d'une longueur extrême; je n'ai pas dormi un instant ; et ce matin Lise est venue jne Faire un récit si étrange , que je me suis levée pour l'aller vérifier.

< — Vous savez-bien, madame , m'a-t-elle dit , que vous avez remis à Pieirela clef qui ferme la grille de l'île ; hier, après que tout le monde en a été sorti , il a mis cette clef dans sa poche et l'y a toujours gardée. Quand il est allé tout-à- l'heure pour arroser les plantes qui entourent le tombeau ,

( i53) il a aperçu deux vases renversés , le gazon foulé et des pas tracés du côté de Tile opposé au pont. Il a cru d'abord qu'on s'était introduit dans l'espéranee de voler quelques-uns des vases précieux que vous avez fait venir de Paris; mais s'étant assuré qu'il n'en manquait aucun ; et , réfléchissant qu'il était impossible de pénétrer dans l'ile sans risquer de se noyer, la peur s'est emparée de lui ; il a dit qu'il fallait que tout ce dégât eût été fait par un esprit ; et que madame lui donnerait dix louis par jour, pour prendre soin de l'entretien de cette île , qu'il n'y voudrait pas mettre les pieds. J'ai présumé que cette histoire si effrayante aurait une cause fort simple ; j'ai fait de- «aander Pierre; nous sommes allés-

( i54) ensemble dans l'ile. Tout ce que m'avait dit Ljse était vrai ; et sans partager les idées de Pierre , j'ai été aussi étonnée que lui. Je l'ai questionné sur les ouvriers qui avaient posé la colonne; il m'a répondu que Frédéric avait dirigé lui-même leurs travaux , et que d'ailleurs ces gens pouvant s'adresser à lui pour entrer dans l'île , il n'était pas probable qu'ils eussent cherché à y pénétrer furtivement. Cette raison jointe à beaucoup d'autres , a confirmé Pierre dans ses soupçons. Tout ce que je lui ai dit ne l'a pas empêché de croire aux revenans ; et son entêtement m'a prouvé que les raisonnemens les plus justes ne pouvaient rien sur des têtes égarées par la superstition. Pierue

( i55 ) ne s'exposerait pas à passer une nuit dans l'île , cette action dùtelle sauver la vie d'un homme , et voilà où conduit l'ignorance !

Comment ose-t-on dire , après cela , qu'elle est nécessaire au bonheur du peuple ?

Cetteaventure a cependant quelque chose de singulier , je ne la comprends pas ; mais comme il n'en résulte rien de fâcheux , il est inutile de s'en in([uiéter. J'ai défendu qu'on en parlât à ma fille :

les enfans sont toujours disposés à croire au merveilleux , et je veux qu'Emma ignore long-tems les absurdités qu'on apprend aux enfans de son âge.

( i5G ) LETTRE XX.

Laiire à Juliette,

J. u me grondes avec raison y elîère Juliette; je suis inexcusable d'être restée plus d'un mois sans l'écrire; mais tu connais ma bizarrerie , tu sais avec quelle passion je me livro aux ouvrages que j'entreprends. Mon tableau était à moitié fait , j'ai voulu l'achever avant que les jours devinssent plus sombres, et j'ai travaillé avec tant d'assiduité que je me suis rendue malade. J'admire, mais je nec omprends ];as les personnes qui se font un plan d'occupation dont

( '57 ) rien n'altère jamais la régularité t Je connais une femme qui se dit le matin , je lirai tant de pages , je ferai l'exquisse de ce portrait, je jouerai deux sonates et je me promènerai tant d'heures. Le livre le plus attachant, la tête laplusbelle, la plus douce harmonie et le plus beau tems du monde, ne l'engageraient pas à manquer à sa parole. Je suis bien loin de cette perfection méthodique ; tout ce qui a rapportaux arts m'intéresse trop vivement , pour m en occuper avec tant de froideur. Je me livre sans réserve à mon enthousiasme , et le désir d'acquérir quelques talens ou quelques connaissances , m'entraîne toujours au-delà de ce que j'avais pojeué. Cette excuse est biea faible pour mériter ton

( i5S) pardon ; mais tu me l'acorderas , quand tu sauras que j'ai passé presque toutes mes soirées chez Lucie, et qu'il a fallu consacrer à mabellemère celles que je ne donnais pas à l'intéressante veuve. Celle-ci est bientôt au moment d'accoucher , et je vais me disposer à remplir ma promesse; elle me coûtera bien moins à tenir que je ne l'avais imaginé^ car le ton qui régne maintenant dans la maison de M."'^ de Varannes , diminue beaucoup le regret que j'aurai de la quitter.

J'y éprouve une gôue continuelle; Caroline me fuit plus que jamais; elle est tombée dans un accès de dévotion que j'ai peine à concevoir. L'abbé de Cérjgnan ne cesse de la louer sur la manière scrupuleuse dont elle remplit ses de-

( '59) voirs pieux. M.™^ de Gercourt lui fait lire tous ses ouvrages sur l'éducation , et prétend refaire la sienne ; elle ne lui parle que morale , et pour que ses principes germent mieux dans son cœur , elle les assaisonne d'une flatterie douce , qui fait croire à la petite qu'elle possède déjà toutes les vertus qu'on veut lui donner. Il n est plus question de son amour pour sir James. L'abbé me demanda , il 7 a quelques jours, si M."**^ de Savinie s'était faite catholique en épousant son mari : jelui répondis que je l'ignorais ; mais Frédéric qui se trouvait là dit qu'il ne le croyait pas. — Cela doit amener bien des querelles entre eux , reprit l'abbé ? — Vous vous trompez, lui diû-je , M, et JM.'"^ de Savinie

vivent dans la plus parfaite intelligence ; ayant tous deux le même désir de faire le bien , ils s'accordent facilement sur les moyens à employer pour y parvenir. — On peut se dispenser de discuter sur les mystères d'une religion, ajouta Frédéric , quand on suit ses préceptes. — Je ne suis pas de votre avis, mon frère, interrompit Caroline , et je crois qu'une femme manquerait à tous ses devoirs de chrétienne, en s'alliant à un hérétique. A ce discours, Frédéric haussa les épaules et s'en alla dans le jardin. L'abbé fit à Caroline un signe d'appiobation , dont elle [>arut très-reconnaissante ; je conclus de taut cela qu'elle lui avait confessé son amour pour sir James , et que l'abbé s'était servi

da pouvoir de îa religion pour la guérir d'une passion malheureuse.

S il use avec modération du re^ inède , il aura bien fait ; mais s'il remplace un sentiment que sa rai« son et sur-tout le manque d'espoir auraient bientôt détruit^ par l'intolérance et l'insensibilité ; il aura causé un malheur irréparable.

Malgré les représentations de sa mère , Frédéric est plus souvent à D*** qu'à Varannes. C'est bien certainement pour moi qu'il lui désobéit, et je suis bien aise de m'éloigner du château pour le forcer à y rester. Sa conduite envers moi est toujours respectueuse; mais il est facile de remarquer la contrainte qu'il se fait pour dissimuler ce qui l'occupe le plus»

M.'"^ de Gercourt , dont la péné-

tration égale l'esprit, a deviné sans peine son secret : je m'en suis apperçue à la manière dont elle lui a parlé du changement subit de son caractère , qui , en eifet , est beaucoup plus sérieux qu'autrefois. Enchantée d'avoir fait cette découverte , elle veut y ajouter la connaissance de tout ce qui me concerne ; et je suis fort aise d'échapper à ses regards curieux: ce n'est pas que je les redoute ; mais la certitude d'être observée dans toutes mes actions , et de les voir souvent mal interprétées, me gène d'une manière insupportable.

J'ai tiichéde réparer, autant qu'il m'aétéposible, la petite injustice qu'on avait faite au bon curé de Varannes , en faveur de l'abbé ; cet homme vraiment estimable m'a

su un gré infini d'une dëmarche bien simple en elle-même. J'ai été lui faire une visite avec Emma:

nous sommes arrivées au moment où il faisait répéter les leçons de plusieurs enfans du village, dont il so'gne lui-même l'éducation ; je l'ai conjuré de ne pas interrompre un devoir aussi respectable , et de me laisser jouir du plaisir que j'éprouvais à le lui voir remplir.

Il m'a dit qu'il y avait dans Varannes une école générale pour tous les enfans du pays : ils y apprennent seulement à lire , à écrire et à compter; quand ils parviennent à l'âge de neuf ans , le curé se charge de les instruire dans leur religion , leur fait apprécier la morale de lévangile , leur donne quelque notion d'arithmétique et

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de l'art du dessin si utile à tous les états. En leur procurant ainsi les moyens de s'occuper à mesure qu'ils grandissent , dans les momens où leurs travaux leur laissent quelque loisir , il les met à l'abri des dangers qu'entraîne^ l'oisiveté ; sa bonté lui attire la confiance de tous ses paysans ; il ne leur fait pas delongssermons , et il évite sur-tout d'y faire entrer de grands mots incompréhensibles pour eux : il leur cite des faits, en tire des conséquences , et s'arrange pour qu'ils en connaissent le but moral, avant même qu'il ait eu le tems de le faire remarquer; enfin, ma Juliette ^ j'ai rencontré un prêtre qui est à la fois pieux , tolérant et bienfaisant. Les mot»

de jésuites , de jansénistes , ne

( i65 ) sortent jamais de sa boiiclie ; il croit que la vertu chez tous les peuples conduit au bonheur , et qu'on n'est pas destiné à des supplices éternels , pour se tromper d'image en adorant un Dieu.

Tu t'imagines bien , mon amie , que je vais cultiver la société de cet homme précieux. li est déjà venu me voir plusieurs fois; et , comme il n'aime pas îa grande société , jele reçois dans mon appartement. Croirais-tu bien qu'avec ses cheveux blancs il se prête aux jeux d'Emma ; lui apprend , en jouantauxcartes^leslettresdel'alphabet; et lui raconte des histoires où il y a toujours de petites filles que tout le monde aime à cause de leur douceur. Emma l'écoute avec une extrême attention ; et je

remarque que ses petites colères sont moins fréquentes depuis les histoires du curé. L'habitude qu'il a toujours eue d'observer les enfans , a servi à lui apprendre quels sont les moyens les plus doux de les corriger , et son expérience me sera fort utile.

J'ai gauchement dit à M.'"^ de Varannes , devant sa société , une partie de ce que je viens de t'écrire sur M. Bomar ( c'est le nom du curé ) , en l'écoutant , elle pensait comme moi; mais l'abbé ayant avancé qu'un homme de ce caractère ne fortifiait pas assez les idées religieuses dans l'ame de ceux qu'il instruisait ; et qu'en leur donnant des lumières audessus de leur état , c'était leur inoculer les principes dangereux

( i67) de la philosophie moderne. Elle se vit dans l'impossibilité de réfuter d'aussi boriiies raisons , et fut de son avis. Tu devines l'effet que produisit ce discours sur la fdle d'un ami de ces mêmes philosophes , dont les principes/o/zZ: horreur ; celle qui , ayant été élevée dans leur société a pu juger du motif qui conduisait leurs plumes , et qui les a vus braver toutes les puissances pour chercher la vérité et frapper de sa lumière ceux qui s'obstinent à la méconnaître; mais j'ai senti que je me donnerais un ridicule en répondant à l'accusation de l'abbé ; j'ai fait réflexion qu'il avait trop d'esprit pour penser ce qu'il venait de dire , et que le raisonnement ne pouvait rien contre la mauvaise foi j d'ail-

( i68 ) leurs , qu'aurait imaginé M'"^ de 'Gercourt, en voyant une personne de mon âge se mêler de répondre à un sophisme aussi sérieux; «lie qui , dans ses ouvrages , interdit aux jeunes femmes la permission de parler sur aucune passion !

qui les croit déhonoréts quand elles ont fait imprimer une romance ; et (]ui appelle Athée toutes celles qui osent douter d'un seul miracle? J'avoue qu'elle est moins scrupuleuse pour les femmes de son âge : elle leur permet d'écrire , mais seulement sur l'éducation ; l'amour maternel est l'unique amour dont elles doivent parler. Il est vrai qu'à cet âge il est possible d'avoir oublié tous les autres ; et , si je t'en crois , M.'"° de Gercourt s'est privée par cette

loi

( i69 ) loi du plaisir de se retracer un grand nombre de souvenirs. Tu vois, ma chère amie, que je reviens un peu de l'estime que je croyais lui devoir, d'après tous les éloges que ma belle-mère m'en avait fait.

Depuis plus de deux mois que je vis avec elle , je me suis aperçue que son coeur n'était pas franc ; l'affectation qu'elle met à parler vertu , prouve qu'elle la regarde comme une chose presque surnaturelle, et ce n'est pas ainsi que la vertu paraît aux gens habitués à la pratiquer. L'esprit de M.™^ de Gercourt suffirait pour rendre sa conversation agréable ; mais elle en détruit le charme par trop de pédantisme. Je voudrais connaître ses deux fdles , pour juger du fruit qu'elles ont retiré de l'excel- 1 8

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lente éducation qu'elle prétend leur avoir donnée ; car , il faut lui rendre justice , elles sont , après la morale, le sujet le plus habituel de ses entretiens , et je ne doute pas qu'elles ne suient4des modèles de candeur et de chasteté.

L'abbé de Cérignandoit passer l'hiver au château ( j'ai appris cette nouvelle avec un peu d humeur; me voilà condamnée à dîner chaque jour avec une prude et un homme assez aimable , à la vérité , mais dont rintoléranceme révolte.

Je ne sais comment accorder le ton mielleux , l'air modeste et sincère qu'il prend à volonté, avec l'impolitesse et l'emportement qu'il met à discuter. Parle-t-on de choses indifférentes , il sème la conversation de traits piquans ,

( 171 ) de citations heureuses , achève une phrase commencée par une autre, et lui laisse tout le succès du mot saillant qu'il vient d'y ajouter ; le plus faible du cercle est toujours celui qu'il protège ; . et cette indulgence lui fait autant d'admirateurs que d'amis ; mais ose-t-on opposer une opinion à la sienne , ou paraît-on seulement douter du poids de ses raisonn-^mens , alors ses yeux expriment la colère ; son accent devient terrible ; et s'il perd l'espoir de vaincre ou d'intimider celui qu'il combat, sa fureur s'en augmente et finit souvent par l'entraîner audelà de son but : il est facile de deviner que la retraite , l'étude et son esprit de calcul , n'ont pu diminuer la fougue de ses pas-

( 17^ ) sîons , au point de ne pas laisser entrevoir l'empire qu'elles ont sur lui. Je pense qu'il ne me pardonne pas d'avoir fait cette découverte , et qu'elle est probablement le seul motif delà haine dont il t?i' honore.

C'est sans doute un fort grand mallieur, mais je m'y résigne avec trop de facilité pour avoir le droit de m'en plaindre.

Je dois partir incessamment pour aller m'établir à Savinie ; là je suis bien sure de passer quelques semaines agréablement ; je ne serai point tenue à des frais de gaieté qui ne sont plus dans mon caractère ; et la mélancolie de Lucie , la tristesse de son frère , me conviennent davantage qne toutes les belles phrases de l'abbé et de M.'"*' de Gercourt.

( '73 ) Adieu , ma bonne Juliette , pardonne moi bien vite , pour que j'aie encore plus de plaisir à réparer ma faute.

Fin du premier Volume.

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