LETTRE II
Laure à Juliette.
J. u me reproches avec raison , bonne amie , de ne t'avoir pas donné de nouvelles de ma santé , je m'en occupe si peu qu'à peine saisje dans quel état elle est. Ma bellemère prétend que ma pâleur diminue , que je semble moins oppressée ; le fait est que je souffre peu ; j'éprouve cet accablement qui est la suite des maux désespér<^s sans en être le soulagement.
On prend cela pour du calme , ma Juliette ne s'y tromperait pas ; mais il y a tant de gens qui igno-
rent cet état , qu'il ne faut pas s étonner de la méprise.
Je suis décidée à suivre l'avis que tu me donnes ; ce n'est qu'en me livrant à l'occupation , que je parviendrai à me distraire du chagrin qui me poursuit. Depuis six mois , uniquement occupée de mes regrets , j'ai totalement négligé ces dispositions auxquelles tu veux bien donner le nom de talens , et qui ont tant de fois charmé ma solitude pendant la dernière et funeste absence de M.
d'Estell. Je vais travailler de nouveau ; la peinture m'offre un double intérêt , et c'est par elle que je veux commencer. J'ai trouvé dans une immense galerie un ancien portrait de Henri que je me dispose à copier ; il manque peu de chose à
laressemblance; j'espère la rendre parfaite , et pour que ce tableau m'occupe plus long-tems , je veux ptinclre mon ami an moment où , combattant les Impériaux , il reçoit le coup affreux qui le livre à la mort et qui a plongé sa Laure dans une douleur éternelle. Cette entrc[Tiee est peut-être au-dessus de mes forces , je le crois ; mais cette cruelle image remplit tellement mapensée,que je ne saurais en tracer une autre.
l'ii demandes des détailsurtout ce qui m'entoure, je n'ai encore rien remarqué ; mais puisque tu le desires , je te dirai dans ma première quelles sont les personnes qui forment la société de M""^- de Varannes ; car pour la mienne , tes lettres et mou Emma la composent toute entière.
(9) Rappelles-moi au souvenir de M. de Nerval : dis-lui que fe l'aime par inclination , et pour le bonheur qu'il te procure. — J'embrasse le petit Théodore.
LETTRE IIL
Laure à Juliette,
J j'air que l'on respire ici est sûrement salutaire, et je ne cloute pas qu'il ne rétablisse ma santé :
ainsi , ma chère Juliette , sois sans inquiétude, je vais , comme tu le dis , " penser à ma vie et « chercher à la rendre heureuse ; »
c'est-à-dire recevoirles soins qu'on veut bien me donner , et laisser au tems celui d'affaiblir mes peines , sans espérer qu'il y parvienne jamais.
Je t'ai promis des détails , les voici : Le château de Varannes est situé sur lu bord de la mer , il est
abrité d'un côté par un bois considérable, de l'autre il domine sur le village qui en dépend , et qui n'est qu'à cinq lieues de D.*** Le parc qui l'entoure est immense , la nature en ayant fait un véritable jardin anglais , on a eu le bon esprit de n'y rien changer ; ses prairies , ses beaux arbres , et sa petite rivière , en font un séjour enchanteur qui contraste singulièrement avec la vieille architecture et les vieux ornemens du château , lequel n'est ni assez antique pour être beau , ni assez moderne pour être agréable. M.^^de Varannes , qui tient beaucoup à tout ce qui lui rappelle ses titres de noblesse, ne connaît rien au-dessus de ce monument tout chargé ^\%s> basreliefs de ses armoiries. £ile m y
avait préparé un des plas grands appartemens. J ai obtenu avec bien de la peine qu'elle me laisserait habiter celui que j'ai choisi, dont la vue est charmante et la distribution commode : je m'y suis fait un cabinet d'étude pareil à celui que j'avais à Paris : mon piano et maharpf; en font les meubles de luxe. JVIa fille et sa bonne Lise sont logées prés de moi , et celte nouvelle habitation est parfaitement selon mon goûr. Je crois avoir bien fait en me rendant aux instances de la famille d'Estell, je ne pouvais ehoisir un asile plus respectable. Que serais-je devenue I Orpheline et veuve à vingt ans , avec une fortune considérable , dans un monde où la conduite la plus austère ne défend pas
( i3) des atteintes de la calomnie. J'avais déjà peine à supporter le bruit de ces plaisirs , lorsque Henri m'engageait à les goûter , lorsqu'il meconduisait lui-même à ces fêtes brillantes où mon amour-propre D'était flaté des suffiages que j'obtenais , qu'en raison de la satisfaction qu'ils lui faisaient éprouver : à présent ils seraient pour moi de vrais supplices ; je ne puis plus trouver de bonheur qu'en assurant celui de la famille de Henri.
Je crois t'avoir dit que son père ayant dissipé une grande partie de sa fortune, vendit, peu de tems avant sa mort , la terre d'Estell , dont le revenu surpassait de beaucoup celui de la terre de Varannes.
La somme qu'il en retira ne suffit pas pour accjuitier ses dettes , et
( 14 ) M."'^de Varannes fut obligée de se retirer ici , avec ses enfi^ns , pour y vivre plus économiquement. L'époque de mon mariage fut heureuse pour elle : elle apprit avec plaisir que mon père s'empressant de donner à sa fdle un époux digne d'elle , et cédant un peu au sentiment de vanité que lui inspirait le titre de marquise , n'avait point cru devoir regarder au peu de fortune de M. d'Estell , quand celle que je lui apportais était plus que suffisante à tous deux. Elle vit dans cette union un refuge assuré pour Caroline et Frédéric , si elle venait à mourir , et je veux la convaincre qu 'en perdant son /ils aîné , elle n'a rien perdu de ce qu'elle pouvait espérer pour ses autres enfans. Caro-
C i5 ) Jine a ëtë élevée au couvent , elle est d'une figure agréable ; sa taille estélégante, ses manières douces, elle possède quelques talens , je lui crois de l'esprit ; mais je tremble qu'il n'ait souffert de son éducation. Il est presque impossible qu'une longue contrainte ne parvienne à altérer la franchise dans l'ame la plus sincère. Ce défaut peut se corriger ; elle n'a que seize ans , et je ne doute pas qu'elle ne soit par la suite une femme intéressante. Je connais peu Frédéric; son frère m'en a souvent parlé comme d'un aimable fou; il n'est pas dans ce moment au château , sa mère le croit à son régiment ; mais Caroline m'a confié qu'il était à Paris : elle attend son retour avec la plus vive impatience. Le
( i6 ) séjour de Yarannes est , dit-elle , fort ennuyeux lorsqu'il n'y est pas , on ne soit plus , on ne voit personne. Quand il y revient , sa gaieté anime tout : je prévois que cette gaieté me serainsupportable.
M."i« de Varannes est intimement liée avec M. le comte de Savinie, dont la terre est voisine de la sienne. C'est , dit-on , unhomme du plus grand mérite et d'un caractère original. Il a vécu dix ans en Angleterre , où il est devenu éperdument amoureux de la fille du lord Drymer : cette passion l'a renJulong tems malheureux ;mais il était aimé et sa constance a vaincu tous les obstacles. Il est depuis cinq ans l'époux fortuné de Lady Lucie ; elle a quitté Londres et sa famille pour venir habiter Savinie.
( 17 ) J'ai passé la soirée d hier avec elle; sa beauté , ^on maintien noble et gracieux préviennent en sa faveur ; mais on cherche vainement dans l'expression de sa physionomie, cette vivacité qui fait le charme de nos figures françaises. On ne conçoit pas comment des yeux aussi froidement beaux peuvent inspirer la passion : cependant on ne peut "douter de celle que lui inspira son mari. Je suis bien aise d'en avoir entendu parler avant de la voir ; car avec la manie que tu m'as si souvent reprochée , j'aurais bien certainement jugé d'elle comme de ce pauvre Delval que j'ai cru long-tems l'homme du monde le plus insensible. M.""® de Varannes a trouvé mauvais que M."'^ de Savinie ne se soit pas fait
( i8 ) accompagner par son frère : il est depuis cinq mois chez elle où il vit en hermite. On a long - tems parlé de ce jeune homme ; mais comme il est très-propable que je ne le verrai jamais , il est inutile de t'en occuper. Voilà , ma chère amie , tout ce qui doit former notre société ce printeras. Je la trouve encore trop nombreuse, et si l'éducation d'Emma ne m'autori'sait k vivre dans la retraite , je sens qu'il me serait souvent pénible de passer au salon les momens que j'aime tant à consacrer à la solitude ; mais je crois que ma belle-mère me laissera sur ce point une entière liberté. Elle arrive en ce moment , et me force à finir cette lettre dont la longueur m'elfraye pour toi > elle ne veut
( 19) pas que je t'écrive davantage , elle craintpour mes yeux qui sont trèsfatieuéà. Cette aimable soin me rappelle les tiens , et je sens que le plus sur moyen de me plaire est de te ressembler.
Adieu j je t'embrasse.