LETTRE VI
Laure à Juliette.
JliST-iL bien vrai , ma chère amie, que tu me défendes de parler de tout ce qui caractérise la passion de l'amour; et cela parce que tu prétends que je ne l'ai jamais ressentie. Peux-tu me faire cette injure, toi qui as été si souvent à même de juger du sentiment qui m'unissait à Henri? En existe-t-il de plus tendre? as-tu jamais rencontré deux êtres qui vécussent dans un calme plus heureux ? jamais un moment de querelle n'est venu altérer ce bonheur que je re-
(37 ) gretterai toute ma vie. Ses désirs étaient les miens , je ne souffrais que de ses peines, et j'aurais donné ma vie pour lui en épargner. Si ce n'est pas ^à de Uamour, je consens à ignorer toujours celui dont tu me parles, et je le laisse aux héroïnes de romans , comme un moyen d'excuser une grande partie des extravagances qu'on leur fait faire.
M.*"^ de Varannes est montée chez moi, ce soir, accompagnée de M. BiUing : il était chargé par la famille Savinie de demander si nous serions visibles demain , et si ma snnté était rétablie. Frédéric est venu quelques momens après avec sa sœur : elle m'a dit malignement que dans l'impatience de me voit, il n'avait pas dîné, qu'il avait accusé elle et sa mère de ne
lîi'avoir point remis ses billets ; assurant que je n'aurais pas eu la cruauté de le laisser aussi longtemps privé de ma présence , si j'avais su combien il souffrait. J'ai trouvé cet intérêt un peu exagéré :
M-ï^Billing en a souri, et j'ai cru devoir le traiter en plaisanterie.
Frédéric s'en est offensé ; il a pris un air sérieux et ne l'a pas quitté delasoiiée. On a long-tems parlé de choses indifférentes ; mais la conversation étant tombée sur M.™*' de Savinie , je me suis répandue en éloges sur son compte :
j'ai dit sincèrement que je serais fort heureuse de mériier son amitié. M/ Billing m'a déclaré qu'il trahirait mon secret, qu'il était trop l'ami de M.™* Lucie pour lui cacher une chose qui devait lui
faire autant de plaisir. M.'"^ de Varannes lui a demandé assez indiscrètement d'où venait la profonde tristesse de sir James , et cette mysanthropiequi détruisait le charme de tous les avantages qu'il avait reçus de la nature. — Ce sont de ces chagrins , répondit il , dont la fortune , l'esprit et la beauté ne garantissent pas. Sir James Drymer devait s'attendre plus qu'un autre au bonheur d'être aimé ; (ici Caroline quitta louvrage qu'elle tenait) mais, ajouta-t-il, ce n'est pas devant vous , Mesdames, que je dois parler de la bizarrerie du cœurdes femmes; — continuez, interrompit M. ""^ de Varannes , noua sommes au-dessus de ces petitesses là. — Eh bien donc, je vous dirai que dans l'âge où l'on n'a pas mémo'
( 40 ) l'idée de la perfidie, il a rencontré une femme assez aimable pour le séduire , et assez méprisable pour le tromper. Ce malheur a été suivi de beaucoup d'autres ; il n'est pas étonnant qu'un tel début dans le monde en inspire le dégoût et n'altère la douceur d'un caractère naturellement bon : depuis ce tems sa méfiance s'étend sur tout, et je ne connais guères que sa sœur qui en soit à l'abri. Ce défaut nuit considérablement à ses vertus , mais il est le fruit des circonstances et par cela même excusable .
— J'en conviens, interrompitCaroline , mais il n'en fera pas moins le malheur de celle qui s'unira à lui. — Cela peut être, dis- je, mais aussi, quel triomphe si elle parvient à l'en corriger. — Cela serait
(41 ) un peu difficile, dit Frédéric; je ne connais pas de femme , eùt-elle tout l'esprit de M.^^ d'Estell , qui puisse se flater d'y parvenir . — Vous connaissez donc bien sir James , répliquai-je ? — oui , madame , j'ai passé un an avec lui dans la maison d'éducation où il vint à l'âge de quinze ans pour apprendre le français ; je l'ai revu depuis à Paris lorsqu'il y fut amené par l'amour , et nous avons toujours conservé une liaison d'amitié qui tient plus à l'estime que nous nous portons, qu'à aucuns rapports sympathiques; il me traite un peu en enfant, cela ne m'empêche pas de le croire mon ami ; je lui fais mes confidences qu'il reçoit toujours avec intérêt, et je n'en exige point de lui. — Son amitié pour vous me ras-
(42 ) sure , interrompit M."^» de Varannes ; ce n'est pas trop de toute sa sévérité pour tempérer la vivacité de votre imagination ; cependant n'allez pas lui ressembler , car je prél'ère vos imperfections à toutes ses vertus. A ces mots Frédéric baisa la main de sa mère , pour la remercier de cette petite flatterie, €t s'adressant à moi : — vous êtes loin, madame, d'une telle indulgence, et je n'ai pas lieu d'espérer tant d'aveuglement de votre part.
Après cet entretien chacun se sépara, et je réfléchis quelque tems surlafatalitédu sort qui veutqu'un être malheureux devienne ridicule, par reflet que produit sur lui son malheur. Ce pauvre sir James ne doit qu'à cette fatalité la réputation qu'on lui fait d'être
(43) insupportable en société. Quelle injustice affreuse ! j'en suis d'autant plus outrée, qu'elle ne peut manquer de tomber sur moi. A présent on tolère ma douleur et je ne suis qu'une personne triste , bientôt on ne me trouvera plus qu'ennuyeuse ; voilà comme on juge dans le monde.
(44) LEETRE VII.
Laure à Juliette.
J E me porte mieux aujourd'hui ; aussi ai -je passé au salon une partie de la journée. M."'^de Savinie est arrivée de bonne heure avec sa petite Jenny dont Emma est folle ; elle lai a donné tous ses joujous , et cela doit te prouver le prix qu'elle attache à son amitié. Il est convenu qu'elles passeront alternativement plusieurs jours dans la semaine l'une chez l'autre , et la joie est parfaite.
Le croirais-tu , ma chère amie, ce mysanthrope , cet homme dont
(45) on parle comme d'un être extraordinaire , est venu avec sa sœur ; M."^ de Varannes a paru très-sensible à cette démarche, et Caroline encore plus qu'elle. Frédéric est celui qui en a été le moins surpris.
M. de Savinie a dit en entrant: Je Yous amène notre hermite; — vous me flatez , a répondu sir James , je ne suis qu'un sauvage , et sans la crainte d'importuner ces dames, j'aurais eu plus souvent l'honneur de leur présenter mon hommage ; mais Je sais combien un homme de mon caractère est déplacé dans un cercle aussi aimable , et ce n'est qu'après m'étre assuré de son indulgence , que J'ai osé m'y présenter.— Cette j)hra5e, presque galante , a produit sur moi tout l'effet d'une surprise. En la prononçant
sa figure avait changé d'expression , elle ne peignait plus que la mélancolie ; mais bientôt après elle se couvrit d'un voile de tristesse ; il lut pourtant assez attentiF à la conversation ; il y mêla quelques mots que je n'ai point oubliés : on parla littérature et chacun combattit pour son idole, comme c'est l'usage ; sir Jarne»
fut le seul qui rendît justice au mérite de tous nos écrivains , sans dissimuler la préférence qu'il accordait aux philosophes anglais, comme les croyant plus profonds que les nôtres. Des sujets sérieux on passa aux romans ; Frédéric s'extasia sur la nouvelle Héloïse ; M/ de Savinie sur l'om - Jones , et moi j'osai dire un mot de Clarisse. Ce mot fut approuvé par
sir James , qui trouva comme moi que rien n'est plus fait pour intéresser , que la victime d'un amour trahi par l'objet qui l'inspire.
M.™« Lucie devinant qu'un tel sujet rappelait à son frère des sou-, venirs tristes , rompit l'entretien en proposant à M.™« de Varannes de faire une partie avec son mari et M/ Billing. Sir James vit clairement son intention , baissa les jeux, et tomba dans une profonde rêverie. Il faut que cet homme ait éprouvé de bien cruels chagrins , mon amie ; il n'est pas naturel qu'à son âge on persévère dans le projet de vivre presque seul ; et j'avoue qu'il m'inspire une certaine curiosité qui m'était inconnue : j'ai quelquefois l'envie de questionner Frédéric sur soa
( 48) compte ; mais à quoi peut mener cette indiscrétion ? il la trouverait ridicule , et vraiment il aurait raison. Je n'y vois d'excuse que dans lintérét qu'on ressent toujours pour un être malheureux ; quand on est soi-même à plaindre , on espère trouver quelques moyens de le consoler en apprenant ses peines; il n'en faut pas davantage pour chercher à découvrir ses secrets.
Je crois que M.™* Lucie partage ce sentiment , elle sait une partie de mes chagrins; mais elle a deviné qu'il me serait doux d'en parler avec elle; elle m'a di avec sa grâce ordinaire, que M. Billing lui avait répété des choses si encourageantes , qu'elle osait me parler franchement de son amitié
et
et du désir qu'elle avait de se lier intimement avec moi. M. de Savinie a joint ses instances aux siennes pour m'engager à les voir le plus souvent possible; j'ai tâché d'y répondre de manière à les persuader que si je n'y cédais pas, c'était uniquement pour ma santé, et que j'étais encore trop faible pour faire de longues absences. — Eh bien ! ont-ils dit , acceptez nos soins , c'est tout ce que nous vous demandons. — Caroline aussi vivement pénétrée de cette bonté que moi , a laissé éclater le plaisir qu'elle en ressentait. — Nous allons passer un été charmant, at-elle dit, (en regardant sir James qui lisait un journal prés de la cheminée ). L'automne ces messieurs feront des parties de chasse^ 1 5
( 5o) et nos soirées seront consacrées à la musique ; ma petite sœur me donnera quelques leçons ; Frédéric l'accompagnera , et si M. '"^ Lucie veut se mêler à nos concerts, ils seront délicieux. Sir James chante fort bien ; — oui, quand il chante , interrompit Frédéric , mais ce n'est pas une chose facile a obtenir de lui. — Vous savez bien , mon ami , dit sir James, que je ne sois bon à rien. — Je crus a cette réponse que Frédéric l'avait offensé ; cette idée me fut pénible, et j'essayai de réparer , par quelques mots obligeans, l'espèce d'injure que Frédéric avait paru lui faire. Je ne puis te peindre de quel air embarrassé il m'écouta ; à peine eut-il balbutié quelques remerciemens , [qu'il alla s'asseoir
( 5i ) sur un siège près de Caroline. Ils parlèrent ensemble jusqu'au moment où l'on se sépara; tout ce que je sais de leur entretien, c'est qu'il a répandu sur les traits de ma petite sœur une sérénité qu'elle n'avait point auparavant. Tu trouves peut-être étrange la manière dont je les observe tous deux; mais rappelle-toi ce que je t'ai dit de mes projets, et tu concevras que je ne perde pas une occasion de découvrir les moyens d'assurer le bonheur de Caroline. Je ne ?uis pas sans crainte sur ce point , ît je voudrais qu'elle me fit l'aveu lu sentiment que je lui suppose; )Our lui dire tout ce que j'en >ense. Sir James est l'unique léritier d'un grand nom et d'une ortune immense. Son père tient 5 *
à tous les préjugés attachés à sa noblesse; il doit avoir pour son j fils l'ambition d'un homme de son rang , et il est presque certain qu'il s'opposerait à leur union.
Ne vaudrait-il pas mieux arrêter les progrès d'une passion qui ne présage que des peines , et ne re- j gardes-tu pas comme un de mes \ devoirsd'éclairercettejeuneamie, sur les suites d'une semblable
liaison.
Le médecin que j'attendais vient d'arriver; je vais faire inoculer mon Emma , il faut toute la con* fiance que j'ai en cette opération, pour avoir le courage d'exposer ainsi mon enfant à de cruellea souffrances; et j'ai besoin de me répéter que cette précaution lui sauve peut-être la vie. Je vaÎ8
me renfermer pendant les six semaines que durera la maladie ; Lise te donnera des nouvelles exactement , et je reprendrai notre correspondance aussitôt qu'Emma me laissera quelques instans de loisir; il n'y a qu'elle dans le monde qui puisse m'empécher d'écrire à ma chère Juliette.