‹ Laure d'Estell (volume 3)Chapitre 6 sur 14 · LETTRE VIII · texte numérisé non relu

LETTRE VIII

Laurc à Juliette.

iVlA fille est entièrement rétablie , chère amie , elle ne conservera aucune trace de sa petite vérole, et me voilà tranquille sur un point qui me donnait bien de l'inquiétude.

J'ai à te parler d'un événement fâcheux ; mais ce malheur sera facile à réparer. Il y a trois jours qu'un des fermit.rjj de M.'"" de Varannes vini lui apporter la somme de deux mille écus qu'il lui devait depuis long-tems , et pour hiquelle il était poursuivi ; tU'j passa dans son cabinet pour

(55) le recevoir , serra l'argent dans un secrétaire, et fît appeler un de ses gens pour lui donner l'ordre de coucher dorénavant dans^ une petite chambre à côté de ce cabinet; ilestattenantausalon, mais tellement éloigné de toute chambre à coucher, qu'il était prudent <l'y loger quelqu'un. Elle remit à Philippe toutes les clefs de ce corps-de-logis , et lui en confia la garde. Peu de tems après il sortit de chez elle avec le Fermier.

Ses camarades le virent fort peu dans le courant de la journée , et le lendemain matin étonnés de ne le pas voir descendre , ils sont montés pour le réveiller; mais en passant dans le cabinet , ils ont aperçu une fenêtre ouverte, et le secrétaire forcé; on avait emporté

( 56) tout l'argent et une partie des bijoux de M.»"^ de Varannes. Figures-toi la surprise de ces pauvres domestiques ; ils courent à la chambre de Philippe, et ne ly trouvant, ne doutent plus qu'il ne soit l'auteur du vol; cependant il rentre à midi, mais ivre au point de ne pouvoir se soutenir.

M.'"^ de Varannes le fait chasser , et sans vouloir le livrer aux mains de la justice, se contente de lui jeluser tous certificats pour Uû ôter la possil)ilité de rentrer au service. On a fait faire des recherches chez sa femme , qui demeure dans le village , mais on

n'a rien trouvé.

Hier soir lorsque Lise vint pour

me déshabiller , je remarquai la rougeur de ses yeux qui étaient

(57) encore mouillés de ses larmes ; je lui demandai si elle éprouvait quelque chagrin? — non, madame, me répondit-elle, je n'ai qu'à me louer de votre service ; mais je suis bien sure que madame aurait pleuré comme moi , si elle avait été témoin du désespoir de cette pauvre Marie ; c'est la femme de ce gueux de Philippe : il l'a abandonnée , elle et ses trois petits enfans , sans lui laisser seulement de quoi les nourrir ; il est parti en disant qu'il ne pouvait rester dans un pays où il passait pour un misérable; et je crois bien que c'est un prétexte dont il s'est servi pour fuir, et se soustraire aux poursuites : ce qu'il y a d'affreux , c'est que sa femme et ses enfans ne sont pas cause de sa fripon-

nerie, et qu'ils n'en souffriront pas mojjis ; Ja mère se désole , et soutient toujours que son mari est un honnête homme ; ses enfans jettent de grands cris en demandant leur père , et c'est un spectacle à faire pitié. — Je vous sais bon gré , lui dis-je, de m instruire de leur malheur j il n'est pas juste qu'ils soient victimes de l'action infâme de Philippe, et je vous charge de leur porter cette bourse demain de f^rand matin j informezvous de tous leurs besoins et promettez leur mes secours. Je me couchai après cette conversation , et l'idée du bonheur que j'allais procurer à cette famille infortunée , me fit passer une nuit plus calme qu'à l'ordinaire.

Ce matin je sonnai Lise de

(59) bonne heure pour savoir le résultat de sa visite ; elle m'apprit qu'en entrant chez la bonne Marie elle avait été bien surprise cVy rencontrer Frédéric , qui , ayant su comme moi la détresse où se trouvaient ces pauvres gens, était venu lui-même pour leur offrir toutes les consolations possibles , c'està-dire de l'argent ; et ce qui est plus encore, pour les assurer qu'on ne les accusait pas de complicité dans le vol fait par Philippe, et que M.'"'= de Varannes ne voulait même pas qu'il fut arrêté. Je n'ai rien vu de plus touchant , ajouta Lise, que leur reconnaissance envers M. Frédéric ; ils l'appelaient leur Dieu , et regrettaient de ne pouvoir exprimer tout ce qu'il leur inspirait ; pour

lui ces tëmoignages semblaient l'embarrasser ; il ne se lassait pas de leur dire : — Vous appréciez trop ce faible service, il ne pouvait manquer de vous être rendu , puisque M.'"* d'Estell s'intéressait à vous ; c'est à elle bien plus qu'à moi que sont dus vos remerciemens , et je ne sais point si le debir de mériter son estime n'entre pas pour beaucoup dans celui que j'ai eu de vous obliger. — Tu m'avoueras, chère Juliette, qu'on ne met pas plus de délicatesse à faire une bonne action , et qu'il est permis de n'avoir pas un grand fond de sagesse , quand on possède un aussi bon cœur. Tonexirémecomplaisancem'autorise à te charger de quelques commissions , que toi seule peux

remplir à mon gré. J'écris à Dii* pré qu'il te remette la somme nécessaire pour acheter les bijoux dont tu trouveras la note ci- jointe î dis lui de m'envoyer sur-le-champ dix ou douze mille francs. Tu en devines l'emploi ; je veux qu'avant huit jours ma belle-mère apprenne d'Emma que les effets qui lui ont été volés sont retrouvés. Adieu.

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