‹ Laure d'Estell (volume 3)Chapitre 9 sur 14 · LETTRE XII · texte numérisé non relu

LETTRE XII

Laure à Juliette.

OERAiT-iL possible, ma Juliette !

Sir James aurait un crime à se reprocher I II serait coupable avec une ame aussi belle ! Et ce que j'avais pris pour l'effet d'une douleur inconsolable , ne serait que celui du remords ! Non, tu ne concevrais pas cette idée plus que moi , si tu le connaissais , si tu l'avais seulement entrevu. Sa figure , l'expression répandue sur toute sa personne , la fierté qui le caractérise, t'aurait donné de lui une toute autre opinion. Sa tris'.

(98 ) tessc paraît ^ dis-tu , celle d'une conscience troublée ; mais tu fondes ces soupçons sur ce que je t'en ai dit ; je me suis sûrement mal expliquée , et tu auras trop pris à la lettre le portrait que je t'en fis lors de mon arrivée à Varannes.

On m'avait prévenue contre' lui; il était , disait-on , inabordable ; il avait l'air fâché de tout. Ces propos avaient été répétés à ma bellemère par des gens fort obscurs ; et Frédéric en détruisit bientôt l'eFfet , en faisant de son ami un éloge mérité. Sir Jfimes n'est pas, proprement dit , uu homme généralement aimé ; il communique trop peu avec le monde et n'a pas l'air de l'estimer assez , pour s'attirer sa bienveillance ; mais il le force à lui rendre jus-

(99) tlce, par une conduite pleine d'équité et par les principes d'une vertu qui semble être le premier mobile de toutes ses actions. Ce n'est point , il est vrai , un de ces agréables toujours empressés de plaire et ne s'occupant que des moyens d'y réunir; c'est un homme blessé par la perfidie , tourmenté d'un souvenir affreux , observateur des vices et des maux de riiumanité , et , par cela même, en proie à la tristesse ; tous ses désirs tendent à soulager les malheureux , il 7 emploie sa fortune , sa vie, que peut-on lui demander de plus? Et n'est-il pas au-dessus de tous ceux qui l'accusent?

Tu en parles avec bien de l'assurance , me répondras-tu ; croistu l'avoir bien jugé? Oui, et je

suis appuyée dans mon jugement par tout ce que m'en a dit sa sœur.

Tu sais que je desirais savoir d'elle plusieurs détails intéressans pour Caroline ; l'occasion s'en est présentée tout naturellement. J'étais seule avec Lucie et mes enlans , quand elle me parla du chagrin qu'elle allait bientôt éprouver en se séparant de son frère. — C'est déjà trop , ajouta-t.elle , de perdre la société d'un ami tel que lui ; mais le voir partir malheureux , et retourner dans les lieux témoins du bonheur qu'il a perdu , c'est plus que mon courage n'en peut supporter. Pauvre James ! — A ces mots je vis couler ses larmes , elle devina que je partageais sa peine , et me récompensa de cette preuve d'amitié par une entière confiance

rappris d'elle que sir James avaît aimé cette milady Léednam , si coquette et si belle, que lordDryluers'opposant formellement à cet amour , il s'était décidé à abandonner sa famille pour la suivre en France ; qu'il avait passé six mois avec elle , dans la retraite quoiqu'au milieu de Paris. Mais milady ayant désiré vivement de voir la grand monde , il avait cédé à cette fantaisie , et s'était engagé à se montrer le moins possible avec elle pour ne pas la compromettre.

Un soin aussi délicat aurait suffit pour la retenir , si elle eu t conservé quelque sentiment de pudeur ; mais sa perfidie n'attendait que le le moment d'éclater. Un soir que sir James revenait du spectacle , on lui remit un billet de milady,

contenant tout ce qui pouvait donner une apparence de raison à son infâme conduite : elle lui disait que son père ayant mis à leur union un obstncle invincible , elle croyait se sacrifier pour son bonheur en lui donnant l'exemple d'une rupture nécessaire. Il ne fut pas dupe de ce beau prétexte , et se transporta sur-le-cbimp à l'hôtel de milady , où il apprit qu'elle était partie le soir même avec un ofh'cier français. Figurestoi , ma chère Juliette , ce qu'un homme aussi passionné que sir James dut éprouver à cette affreuse nouvelle. 11 se livra à tous les transports d'une jalousie effrénée ; les suites en furent terribles , et l'on ne sait pas jusqu'où se serait portée sa vengea»ice, s'il eu:

( io3 ) trouvé à l'assouvir. Lucie , dans cet endroit de son récit, a paru me cacher quelque chose ; peutêtre cet infortuné n'a- t -il pas résisté au désir de punir l'indigne objet de son amour : peut-être lui a-t-il fermé pour jamais l'entrée de sa patrie , en y faisant con* naître son déshonneur i c'est à présumer , puisqu'elle s'est vue contrainte de se retirer dans un couvent au fond de l'Allemagne ; cependant ceci n'est qu'une supposition de ma part , et cette action , toute motivée qu'elle soit , me paraît indigne de la noblesse de son caractère.

Après un si funeste événement, retourner dans sa patrie , eut été un nouveau supplice pour sir Ja- ^es ; il ne vit plus dans le monde

( 104 ) qu'un asile pour lui , et le trouva près de sa sœur. C'est dans son sein qu'il déposa ses peines ; la tendre amitié en adoucit l'amertume , et le spectacle du bonheur de Lucie calma l'horreur de sa situation. Ah! ma Juliette, combien son malheur m'intéresse ! il est encore plus à plaindre que moi !

je pleure ce que j'aimais , et lui celle qui ne l'aimait plus ; noua sommes tous deux sans espoir ; mais il n'a que des regrets , et j'ai des souvenirs.

Adieu , chère Juliette , j'étais trop occupée du sujet de cette lettre pour te parler d'autre chose.

Je t'embrasse , et mon Emma te caresse.

( io5 ) LETTRE XIII.

Laure à Juliette,

O-E peu de mots me prouve qu'il est amoureux. Amoureux ! lui , sir James ! Ah ! ma Juliette , combien tes conjectures sont loin de la vérité ! Crois-tu possible de se livrer avec tant de facilité au même sentiment qui a causé de* maux irréparables ? Cette seuls raison suffirait pour en ôter l'idée ; ajoutes - y que sir James ne me connaît qne par ce que sa sœur peut lui avoir dit de moi ; qu'il m'a toujours vue triste ou mélancolique , et qu'il a été seulement touché de la manière dont j'ai

( loG ) apprécié le service qu'il a renJa à Phili]>pe. Il est de certaines âmes pour lesquelles une preuve de bienveillance est une espèce de baume jeté sus leurs blessures.

Mon action était fort simple, mais im homme accoutumé à se voir trompé , ou méconnu , devait y être sensible ; il a d'abord exagéré la reconnaissance qu'il m'en devait ; ensuite , ému du souvenir de ses malheurs , il m'en a parlé avec plus de chaleur qu'il ne l'eût fait dans tout autre moment. Ce raisonnement est si juste , que depuis, toutes les fois que je l'ai vu , il m'a évité avec soin, et sûrement dans la crainte que je ne me sois abusée, comme toi, sur le sens de ses paroles. Lucie m'a dit qu'il avait été entièrement guéri de son

( 107 ) amour pour milady Léednam , dès l'instant où il s'était vu contraint de lui retirer son estime. Sa fierté ne put s'abaisser à un sentiment lâche ; juges d'après cela , ma Juliette , si l'homme qui est parvenu à dompter sa passion au moment où sa jalousie y donnait de nouvelles forces ; juges , dis-je , si cet homme aura jamais la faiblesse de s'y abandonner de nouveau ! à quoi servirait donc l'expérience, si elle ne nous garantissait des pièges où nous sommes déjà tombés?

Tu prends quelque intérêt à ce cher Frédéric ! — vraiment , madame , je le crois bien , et mon petit frère est assez aimable pour cela ; mais il sera toujours mon frère ; et malgré sa répugnance pour ce nom , il est destiné à le

( io8 ) porter toute sa vie. — Je suis pourtant assez contente de lui, il ne ma point reparlé de notre scène nocturne , et je présume qu'il a pris le parti de n'y plus penser.

Sa gaieté est toujours la même , et si je ne m'étais pas expliquée très-clairement avec lui, je croirais à cette gaieté qu'il s'imagine être l'homme le plus heureux du monde. Il passe ses matinées à faire de la musique , il compose , et tout cela pour nos concerts.

Cette occupation prouve assez qu'il n'est tourmenté d'aucune peine. Caroline est moins heureuse ; ce que je lui ai dit du père de sir James lui a ôté tout espoir, et la pauvre petite est vraiment à plaindre : le départ de sir James Ta la désespérer, mais je le regarde

( 109 ) comme le seul remède à ses maux; ^ L'absence opérera peut -être sa guérison ; si elle n'y réussit pas , je tâcherai de lui faire faire un voyage à Paris , et je te chargerai du soin de la distraire. Il est clair que sir James n'a qu'un très-léger penchant pour elle. Ce que je t'ai É dit ne donne pas l'espoir de le voir se changer en amour , et de ff toute façon il est nécessaire de P détruire dans le cœur de Caroline T une illusion qui doit toujours s'évanouir.

Je dîne aujourd'hui chez Lucie , |, Emma me presse de partir ; elle I- ne veut pas perdre un des instans K qu'elle doit passer avec Jenni, et P 'je te quitte pour céder à son désir. M.*"^ de Savinie est souffrante ; j'avais oublié de le dire qu'elle est

enceinte , ce qui lui donne encore un air plus intéressant. On ne saurait trop désirer voir accroître sa famille ; ce sont des enfans qui naissent au bonheur ; que ne puis • je en dire autant de mon Emma !

Adieu.

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