‹ Laure d'Estell (volume 4)Chapitre 14 sur 17 · LETTRE XL · texte numérisé non relu

LETTRE XL

Lame à Juliette»

J'ai calculé tous les momens , Juliette , il devrait être ici : lui serait-il arrivé quelque nouveau malheur ? Je frémis à cette ïàée...

Il a dû rencontrer le docteur Nélis à la moitié de sa route ; j'ai bien recommandé à celui-ci de l'engager à s'arrêter , s'il se trouvait trop fatigué pour supporter lessecousses de la voiture ; mais j'espérais que cette recommandation serait inutile ; qu'il se trouverait assez bien pour arriver ce soir à Savinie. Il est minuit

chacun est retiré : j'ai caché mon inquiétude à Lucie , et sûrement elle dort d'un sommeil paisible ; ta pauvre Laure est la seule qui veille pour souffrir. Je t'écris auprès de ma fenêtre; je l'ai laissée entr'ouverte pour entendre plutôt le bruit de sa voiture , si par hasard il arrivait. Il n'est pas à présumer qu'il puisse venir à cette heure ; n'importe , je l'attendrai toute la nuit.

Il y a long-tems que je ne t'ai' parlé du bon M. Bomar. Tu ne doutes pas qu'il ne soit venu souvent me voir dans ces derniers tems , il n'est pas homme à fuir les malheureux ; il n'a point tourmenté ma douleur par de tristes et froides exhortations , ses pleurs

se sont mêlés aux miens. Il a

commencé par rassurer ma sensibilité en me prouvant la sienne , ensuite il a cherché tout ce qui pouvait ranimer mon courage , et je lui dois celui d'avoir supporté mes maux avec quelque résignation.... Je ne crois pas me tromper , Juliette , j'entends le bruit des roues Le claquement des fouets C'est lui....

Je cours à sa rencontre Je

vais réveiller le concierge , faire ouvrir les portes. Je veux que tout lui apprenne que Laure l'attendait.

A cinq heures du matin.

Mon cœur ne m'avait trompé , c'était bien lui. J'étais dans la cour quand la voiture est entrée; John en descendit le premier, et

( '57 ) je craignis un instant qu'il vînt nous annoncer que son maître était resté dans quelque auberge , mais bientôt je le vis lui-même ; je voulus m'avancer vers lui ; n'en ayant pas la force , je fus obli^^ée de m'appuyer contre un arbre , pour m'aider à me soutenir , c'est alors qu'il m'aperçut. — Vous m'attendiez? dit-il, ah! madame, je m'en veux bien d'être arrivé si tard. — Ces froides paroles , le ton tranquille avec lequel il les prononça , me glacèrent ; je restai immobile. John vint recevoir des ordres de son maître. Celui-ci lui recommanda de faire le moins de bruit possible pour ne pas éveiller sa sœur , mais dans ce moment , une des femmes de Lucie arrivait pour nous dire ,

( i5S ) Iju'ayant entendu la voiture de son frère , elle le priait de passer dajis son appartement. A cette nouvelle , je fis un elfort sur iTioi-méuie , pour cacher ce que j'éprouvais , et nous montâmes chez Lucie , avant que j'aie ti ouvé un mot à dire à sir James. J'étais loin de me douter que le supplice auquel sa froideur me livrait , pût s'accroître ; cependant il redoubla , quand je le vis sourire à sa sœur , l'embrasser tendrement , et l'accabler de tout ce que l'amitié inspire de plus sentimental. Sa physionomie avait changé d'ex[)ression , et quoique sa pâleur fût toujours la même, il était plus animé. Lucie versa quelques larmes en remarquant son bras en écharpe , et

me rendit un grand service en lui demandant s'il souffrait encorebeaucoup ?— Non , a-t il répondu,, lechirurgienm'a permis de quitter cet écharpe dans quinze jours , Gt rien ne me rappellera plus mon accident. Ce n'est pas lui qui a retardé mon arrivée , mais Frédéric est venu chez moi , au moment où je me disposais à partir ; il m'a parlé de choses si intéressantes pour lui , que nous avonspassé toute la matinée ensemble.

Le maréchal de V l'a envoyé

à Paris , chargé d'une mission importame ; sachant que j'y étais ^ il s'est fait aussitôt conduire à mon hôtel. — Je lui ai promis , madame ,a-t-il ajouté en se tournant vers moi , de vous témoigner tout ce qu'il a souffert, en-

( i6o) apprenant le danger qu'à couru votre Emma , et la part qu'il a prise à tous vos chagrins. — Le nom de Frédéric me rassura un peu j je pensai qu'il était peutêtre la cau.se de la manière dont James me traitait , et sans trop réfléchir sur les moyens qu'il aurait employés pour produire cet effet , je me suis trouvée moins malheureuse du moment où j'ai pu supposerque cetteindifférence marquée ne venait pas de lui ; soulagée par cette idée , j'ai eu la force de lui faire plusieurs questions , et de lui parler de ma reconnaissance ; mais , oh ! ma chère Juliette ! Quelle différence de ce langap;e apprêté , à tout ce que mon cœur s'était promis de lui dire ! Devais-je m'attendre

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à un semblable accueil ! Et

conçois-tu tout ce qu'il a d'affreux pour moi '....Combien je regrette de m'étre livrée avec tant d'abandon à l'esp»;:; d'être aimée!

Pourquoi ne suis-jé point partie avant son retour ? Je ne l'aurais revu qu'au milieu de témoins imposans , et j'aurais mis sur le compte de sa retenue, tout ce qui n'eût été que l'effet de la froide

tranquillité de son ame A-

présent je ne puis plus m'abuser , la bonté de son cœur l'a porté à tout risquer pour sauver la vie de mon enfant , et il eût fait pour une autre , ce qu'il a fait pour moi. Voilà , ma Juliette , la plus cruelle pensée qui soit jamais entrée dans mon cœur.

Après être restée une demi-

heure prôs de Lucie , elle a engagé sou fiére à s'aller reposer, et uoiis nous sommes retirées. Sir James ru 'a quittée en me demandant la permission de venir ce matin embrasser Emma dans son lit; je ne pouvais la lui refuser ; et vois jusqu'où va ma faiblesse, je trouve encore du plaisir à l'atteuflre.

J'ai vainement essayé de dormir, mes yeux remplis de larmes n'ont pu se fermer; j'ai passé le reste de la nuit à relire sa lettre , à clieicher ce que Frédéric devait lui avoir dit pour produire un si grand changement : car cette lettre peint un sentiment tendre qui s'accorde bien peu avec le ton qu'il a pris maintenant. Je m'y perds,.... H faut pourtant que je

me résigne à faire un sncri/ice y duquel j'attends , non pas le repos , mais au moins quelque soulagement. Je veux m'éloigner de lui avant que la douleur ait entièrement égaré ma raison. J'écrirai demain à ma belle-mère pour lui annoncer mon retour. Dans deux jours je ne serai plus à Savinie ; Lucie n'a plus besoin de moi , puisque son frère est auprès d'elle , et mon départ n'affligera personne. Adieu.

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