LETTRE XLI
Lame // Juliette.
De Varannes , ci». . . .
^DMiUE mon courage, Juliette !...
J ai pu \ri quitter s^ns me trahir \ sans lui laisser soupçonner ce cju© cetre séparation coùtyiÈ à rnoricœur î Heureusement pour moi,, il n'a rien dit qui dût augmenter mes rei;rets; car je ne sais point si la plu6 légère marque de tendresse de sa part, ne. m'eut pas fait renoncer à toutes mes résolutions.
Le lendemain de son arrivée il est Ytjnu voir ma fille , comme je
( i65) te l'avais annnoncé , et il a para sensible à ses caresses ; elle la remercié de toures les jolies choses qu'il lui apportait de Paiis , et lui a demandé s'il y avait dans tout cela un présent pour sa maman :
— Certainement , répondit -il , mais ce n'est pas moi qui ai le bonheur de le lui offrir. Alors il se leva , fit appeler John , et lui ordonna de monter dans ma chambre la caisse que tu m'as envoyée , et une autre remplie de musique nouvelle que Frédéric avait choisie pour moi , et que par un billet fort aimable il me priait d'accepter. Après l'avoir lu y je déposai ce billet sur ma table , affectant de le laisser ouvert , et Je ne m'occupai que du soin déranger tous les objets que ta prévenante amitié a ras-
( i66) gemblës pour charmer mes moînens de solitude. Dans cet instant Lise me demanda s'il fallait ouvrir une des malles qu'elle venait de fermer pour y mettre ces différens paquets. A cette question, sir James se retourna vivement , et me dit d'un ton ému : — Ferait- on déjà les préparatifs de votre départ , madame ? — Oui milord,ai-je répondu, je n'attendais que votre retour pour rejoindre ma belle-mère; je sais qu'elle a la bonté de désirer ma présence, et j'aurais déjà cédé à ses instances réitérées , si l'envie de vous témoigner ma gratitude et de vSavoir un moment plutôt l'éiat dans lequel vous vous trouviez ne m'avaient retenue. — Je ne mérite pas cet excès de complaisance d^
▼otre part, a-t-il repris ; mais par grâce ne me parle z point de reconnaissance ; ne suis-je pas trop heureux d'avoir pu vous être utile , et trop récompensé par le plaisir que j'en éprouve. — Cette phrase, pins polie que sentimentale , m'a convaincue qu'ilneme parlait plus qu'avec son esprit. J'allais y répondre lorsque Lucie etM.Bomar sont entrés ; ce dernier a été à sir James , lui a serré la main , et tous deux ont exprimé fianchenient la satisfaction qu'ils avaient de se revoir ; enfin , me disais- je en les considérant, tout le monde aura reçu de lui un accueil ai^rëable ; Laure est la seule qu'il ait traitée avec froideur !.... Cette idée augmenta ma tristesse , et Lucie me reprocha de n'être pas
( i68 ) plus gaie au retour de son frère.
C'est à lui qu'il fallait adresser ce reproche ! C'est lui qu'il fallait accuser de ma peine ! Un de ses regards en eut sitôt adouci l'amertume!.. Mais ils fuyaient les miens, et quand par fois ils se rencontraient , c'était pour me laisser lire dans ses yeux toute son indifférence.
M. Bomara passé cette journée avec nous; et le soir, api es que les enfans ont été couchés , il m'a ^il : — il faut , aimable Laure , que vous me fassiez goûter un plaisir que je n'ai pas encore osé vous demander. Tout vieux que je suis, j'aime la musiqueà la folie, et je vous conjure de me faire entendre celle que l'on vous a envoyé deParis 1—Tusais, Juliette,
que
( 1^9 ) qae je n'aime pas à me faire prier , je dis au bon curé qu'après souper il viendrait dans mon appartement, et que je lui jouerais sur le piano ou sur la harpe tout ce qui pourrait l'amuser. — Pourquoi ns procurer ce plaisir qu'à M. Bomar, dit Lucie , je réclame contre cetta injustice , et je vais , sans vous consulter , faire descendre la musique et la harpe, pour vous apprendre à vouloir nous jouer un mauvais tour. — En disant ces mots , elle sonna , et un moment après on apporta ce qu'elle avait demandé. Je ne saurais te peindre à quel point je tremblais; un cercle de cent personnes ne m'aurait pas inspiré plus de timidité ; cependant je n'ésitai pas à exécuter différons morceaux italiens qui plût â 8
( 170 ) rent infiniment à Lucie et à son frère ; mais le bon curé m'avoua IVanchement qu'une Kcène de Gluk ou de Sacchini lui serait encore plus agréable ; alors ma main étant tombée sur la partition d'Armide, je choisis assez mal-adroitement le dernier récitatif qui commence par ces paroles : « Non jamais de Vaniorir tu n'as senti le char" me ». Le rapport qu'elles avaient avec ma situation , la beauté de cette harmonie imitative, et l'enthousiasme que j'éprouve chaque fois que je lis ces chefs-d'œuvre de déclamation , m'entraînèrent ai loin , qu'oubliant tout ce qui m'avait d'abord inspiré quelque frayeur , je chantai ce morceau avec toute l'expression d'une ame déchirée par la douleur de se voir
faiblement aimée , et par le désespoir d être abandonnée de celai qu'elle adore. Sir James paraissait ému en m'écoutant , il me dit quand j'eus fini : — On est digne d'inspirer une violente passion , qrjand on sait aussi bien la peindre que vous , madame. — Ce compliment semblait dicté par la dépit , et j'avoue qu'il me plut.
Je m'étais éloignée du piano ,' Lucie vint m'apporter ma harpe; j'eus beau leur dire que tant de musique finirait par les ennuyer, il fallut chanter au bon curé une romance ; je me plaçai en face de lui et de Lucie ; sir James vint s'asseoir derrière moi , et je corn'.
mençai cette complainte :