‹ Laure d'Estell (volume 4)Chapitre 7 sur 17 · LETTRE XXVII · texte numérisé non relu

LETTRE XXVII

Laure à Juliette.

X V.S lettres sont bien courtes , ma Juliette; tu ne me parles plus avec cette franchise et cette gaieté qui ajoutaient tant de charmes à ceux de ton style , me cacheraistu quelques peines ? Ah ! je ne te pardonnerais point de m'ôter le plaisir douloureux de les j^artager ; moi qui n'ai pas un seul secret pour toi, n'oserais-*u me reprocher quelques torts ? N'>n , tu sais comment j'ai toujours accueilli tes conseils ; mais , par grâce , ne me laisse pas plus long-

( 7^ ) tems dans cette cruelle incertitude , ou je croirai que ton amitié pour Laure se refroidit; et l'idée de ce malheur surpassera tout ce que tu pourrais m'apprendra de fâcheux.

Depuis prés de huit jours nous n'avions pas passé trois heures avec sir James , quand il vint hier soir nous proposer d'entendre la lecture d'un livre intéressant qu'il venait de recevoir de Londres. Lucie lui répondit d'un ton piqué : — Nous vous remercions de cet acte de complaisance , mon frère , il , vous dérangerait sûrement des occupations qui vous retiennent loin de nous depuis si long-tems , et nous sommes trop intéressées à les voir finir pour vouloir vous en distraire. — Il ne parut pas étonné

de

(73) de ce reproche , et sans s'excuser il fut s'asseoir prés de la chtminée, et se mit à rêver. Emma, qui n'aime point les gens sérieux , /It signe à Jenni de monter sur les genoux de son oncle pour le faire rire , et de son côté employa toutes ses petites grâces pour l'engaper à jouer avec elles. Impatieniée de ne recevoir de lui que des caresses , au lieu de le voir se prêter à toutes leurs folies , elle lui dit : — va , tu n'es pas si aimable que mon oncle Fiédéric ! Dans ce moment Frédéric entra. — Vous arrivez à propos , lui dit sir James , votre nièce et ces dames vous desiraient vivement. — Je trouvai quelque malignité à nous faire partager ainsi le désir d Emma sans que noua l'eussions manifesté , et je ne pus 2 4

( 7i ) în'einpécher de regarder sir James d'un air fort mécontent , qui ne lui échappa point. Frédéric venait de la part de sa môre , pour me

remettre une lettre de M. R ,

propriétaire du château d'Estell :

en tirant cette lettre de sa poche, il laissa tomber un billet auquel je ïie pris pas girde dans l'instant; mais ayant entendu sir James lui ' dire de le ramasser, je fixai les yeux dessus , et reconnus mon écriture , avant qu'il se soit précipité pour le prendre. Imagines- jji^ toi l'impatience que j'éprouvai , en lui voyant serrer ce billet dans son sein avec tant d'empressement et d'un air si ému, qu'on devait!

croire que c'était une lettre amoureuse ! Ce mouvement fut remar-i que de Lucie , de son frère , il]

(75) Teùt été de cent personnes tant il était ridicule. Tu devines dansquel embarras il me jetta , je demandai la permission de lire la lettre qu'il m'avait remise , je la décachetai , mais j'essayai en vain de la déchiffrer ; ma vue était troublée , et je souffrais trop de mon dépit , pour être en état de suivre deux idées. Je voulus dire quelques mots , faire une réponse à ma belle-mère , je m'embrouillai dans mon discours , au point de le rendre inintelligible. Frédéric paraissait jouir de cet embarras , et sir James me contemplait d'un air qui semblait dire , « je me doutais de leur correspondance ^. Lucie fut la seule qui ne chercha pas à augmenter mon tourment. Ah!

combien je lui suis reconnaissante

(7G) de cette délicatesse , c'est ainsi que tu aurais fait ; mais conçoistu cette fatuité de la part de Frédéric? Car il n'est pas sincère dans son indiscrétion, le billet qu'il a de moi détruirait tous les soupçons qu'il veut faire naître, si on venait à lé lire , et il est impossible qu'il y attache aucun prix , puisqu'il renferme ce qui doit le moins flatter son amour. Ce trait me donne une bien mauvaise opinion de lui , et je ne crois, pas le lui pardonner de ma vie.

D'après cette scène j'étais disposée à me faire des chagrins de tout. Emma se trouva près de moi , je lui reprochai d'avoir dit à son ami une chose désagréable , elle s'en repentit et fut pour 1 embrasser; mais sir James la repoussa,

(77 ) sortit brusquement de la chambre, et la pauvre enfant désolée d'un - accueil aussi extraordinaire , vint se jeter en pleurant dans mes bras.

Ses larmes firent couler les miennes ; je semis coaiben l'action de sir James devait l'affliger : c'est la première fois , me disais-je , que ses caresses sont repoussées ! Et il faut plus que de l'insensibilité pour traiter aussi durement cette bonne jetite. S'il croyait nécessaire de la punir de l'espèce d'injure qu'elle lui avait dite, au moins aurait-il dû m épargner ! Il n'ignore pas la peine que ressent une mère du moindre chagrin qu'on fait à son enfant , et je suis certaine qu'il a voulu m'outrager.

Oppressée par cette cruelle idée , j'ai pris Emma pour l«i

(78) mener coucher , profitant de cette occasion pour rentrer dans mon appartement et m'y livrer aux tristes pensées qui remplissaient mon cœur. Je repassai tout ce qui m'était arrivé dans la journée , et je trouvai qu'excepté de Lucie j'avais éprouvé de tout le monde une chose désagréable ; ma iUIe elle-même m'avait affligée par son mot à sir James , je n'étais pas contente de mof , je ne l'étais de personne. J'ai f?.it dire à Lucie que je ne descendrais pas souper , et j'ai passé une partie de la nuit à lire , ou pour mieux dire , à feuilleter un livre , car je ne me rappelle pas un mot de ce qu'il contenait. Je ne me reconnais plus, Juliette, Tout m'ennuie ou m'ulflige, les arts que jç cultivai^

(79) avec tant de piaisii* n'ont plus aucun charme pour moi ; sans le portrait de Lucie j'aurais déjà abandonné la peinture , la musique m'émeut au point de n'en pouvoir faire un quart-d'heure sans pleurer, je change vingt fois de hvre dans une matinée ; ces poètes itaUens dont l'imaginatio:!

brillante me transportait en idée dans ces palais enchantés , que la maf^ie élève au héros et à la beauté qu'il adore , ne me paraissent plus qu'emphatiques ; nos romans me semblent insipides , et noi auteurs sérieux je ne les comprends plus ; ii faut pour les entendre led suivre attentivement dans leur marche méthodique , les coni;v.enter souvent et ne pas piendie une seule do luui compa-

( 8o ) raison. Ce travail m'est devenu impossible , et je n'ai guère d'applicalion que pour traduire quelques ouvrages anglais dont la mélancolie s'accorde avec la mienne ; jamais je ne me suis vue dans cet ëtat de langueur , dans ce vague où nagent mes pensées , sans oser se fixer sur aucun objet. Dans le tems où le plus grand malheur me livra au désespoir , tu le sais , ma Juliette , je souffrais horriblement , mais la violence de mes douleurs semblaient accroître les forces de mon ame. Aujourd'hui je ne ressens que faiblement mes peines , et je n'en désire ni la fin ni le soulagement. Je croirais que ma vie s'éteint , si la présence de ma fille , si l'arrivée de tes lettres ne faisaient battre moa

cœur encore bien vivement ; mais tout ce qui appartient à ces deux sentimens me rend ma sensibilité, et cela doit te prouver qu'ils sont liés l'un à l'autre , pour durer autant que mon existence*

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