‹ Laure d'Estell (volume 4)Chapitre 8 sur 17 · LETTRE XXVIII · texte numérisé non relu

LETTRE XXVIII

Laure à JulietLe.

Je l'accusais à tort ... lui ! séduire l'innocence ! ah ! comment ai-je pn concevoir cette idée ?

vois, mon amie, avec quelle facilite je suis tombée dans une faute que j'ai blâmé tant de fois , et si l'on doit rcTléchir avant de ternir l'estime qu'on porte à la vertu j par des soupçons indignes d'elle.

M. Domar est venu ce matin, dans le moment où Lucie me donnait une séance. Ne voulant pas le laisser attendre dans le salon , nous nous sommes décidées à le

mettre dans notre confidence en le recevant dans ma chambre ; il est monté , a vu le portrait , la trouvé d'une ressemblance frappante , et m'a dit : — il n'appartient qu'à vous, aimable Laure , d'acquitter les heureux que sir James faitj ils n'ont que leur reconnaissance à lui offrir, et vous, vous pouvez par vos talens et par votre amitié , lui donner des jouissances aussi douces que durables , et qui seront partagées par tous ceux qu'il intéresse. — Je ne saurais te peindre le bien que me firent ces paroles ; elles répandirent sur mon arae un heaume bienfaisant.

Je pensai qu'en effet c'était obliger tous les gens qui l'aiment, que de faire fjueh|ue chose j^our lui. S il ne uiidn sait pas gré,

(84) dis -je en moi-même , j'aurai toujours fait une bonne action , et le plaisir qu'elle causera à Lucie , au respectable curé, me dédommagera de son indiiiérence. Après la séance , nous descendîmes pour diner ; sir James nous attendait dans le salon avec Emma et Jenni. La première vint à moi avec tout l'empressement de la joie , pour me montrer une corbeille remplie de joujoux que sir James avait été lui-même acheter le matin à D***. Je vis dans cette bonté de sa part, le désir de réparer son injustice , et j'oubliai tout ce qu'elle m'avait fait ressentir. Pour mon Emma , elle n'en gardait pas le moindre souvenir, et ne s'o' cupait qu'à m'npporter alternativement les poupées de

Jennî et les siennes. J'avais déjà une vingtaine de joujoux sur mes genoux , quand elle y posa encore un énorme chariot , dont le timon vint me frapper le sein ; la douleur que j'en éprouvai me fit jeter un cri ; sir James en fut effrayé , le saisit et le lança avec violence à l'autre bout du salon. Emma , sans paraître s'apercevoir qu'il l'avait brisé , s'écria :— Pauvre maman? lui me demanda aussitôt si je n'étais pas blessée ? — Non , lui répondis-je ; je ne souffre pas , à beaucoup près , autant qu'hier. A ces mots , il s'emj)ara de ma main , la serra et me regarda comme pour implorer son pardon.

Alors Lucie qui n'avait point été témoin de cette petite scène , arriva , et nous nous mimes à table»-

Au dessert, M. Lomarnous dit :

« — Je suis chargé de vous présen- » ter une requéie; il ne s'agit rien S) moins que de la signature d'un >3 contrat de mariage , et j'espère « que vous ne refuserez pas cette » faveur à de jeunets époux unis » par sir James. — Est-il bien vrai , » mon frère ? Quoi ! c'est vous j) qui faites des mariages , dit » Lucie d un air étonné. Sir » James lui lépondit par un sou- » rire , tt M. Bomar reprit : — oui >3 madame , c'est lui , et malgré » tout re que mon récit va faire » souifrir à >a modestie , je veux j) le condamner à l'écouter pour î' le piuiir de sa discrétion en- » vers moi. Vous connaissez la « petite Jeannette, ( à ce nom je w me rapprochai de lui pour ne pas

(Sy) « perdre une de ses paroles ) elle ., est gentille , bonne, continua- » t-il ; mais un peu étourdie , &eâ « parens l'ayant toujours laissée „ jouir d'une entière liberté ; sa « volonté est souvent absolue , et » quelquefois elle en fait un mau- „ vais usage , comme vous allez .) en juger : le jour de la fête , on ,> lui dit de cent manières qu elle « était jolie , qu'elle dansait à .. ravir , et qu'il était dommage « que tant de cbarmes fussent « enfouis dans un petit village, „ quand ils pourraient lui attirer « l'admiration de toute une ville.

« Ces discours étaient plus qna « sutfisans pour tourner la rête de » notre étourdie; aussi proJuisi- « rent-ils tout l'effet qu'on en „ devait attendie. Elle se crut un

« moment dame ; en prit tous les

» airs , et traita avec mépris le

» pauvre Julien qui s'était permis

« de ne la pas quitter de la soirée

w pour lui parler plus souvent du

5> bonheur dont ils allaient jouir

w après leur mariage , car ils

» étaient à la veille d être fiancé.

» Le père de Jeannette aurait

» mieux aimé donner à sa fille un

» mari plus riche et particulière-

« ment un fermier des environs ,

» qui n'est pas jeune à la vérité ,

» mais dont les possessions sont

» fort belles. Jeannette lui préféra

» Juhen , et ^\\q obtint de son père

>^ qu'ilexaucerait \q^ vœux de leur

» amour. Les choses en étaient là,

« quand Julien se vit quitter brus- «

« quement par ^Wi^ , pour danser 1

» avec un élégant officier \ outré

j/, » de cette injure , il se livra à son M juste ressentiment , et dit qu'il » serait bien fâché de lier son sort w à celui d'une femm^ aussi co- » quette. Il ajouta à ce propos « plusieurs choses piquantes, que 33 d'obligeans amis allèrent tout M de suite répéter à Jeannette.

» Celle-ci furieuse de se voir à » son tour dédaignée , conçut le 5) projet de se venger , et sans ré« « fléchir que sa vengeance retom-, » berait aussi sur elle , ellt» alla 3» trouver son père , lui dit (ju'elle 3) cédait aux sages raisons qu'il lui 3) avait données , pour l'engagera 33 accepter la main du fermier , et 3> qu'elle avait résolu de rompre ïj avec Julien , s'éfantapercue que 3) son caractère la rendrait sùre- XI ment malheureuse. Le pèie j

i enchanté de ce changement , « l'accablait de caresses et lui ré- » pondit qu'il se chargeait d'arran- » ger l'affaire pour le mieux. Pei- » gnez-vous le désespoir du pauvre » Julien quand il apprit cette nou- 3) velle. 11 accourut sur l'instant « chez Jeannette, elle n'y était « pas ; espérant la trouver daaâ le » parc , il se mit à l'arpenter eu « courant à toutes jambes. Il était » si préoccupé de son malheur , « qu'en passant dans ni'2 aliée il « heurta sir James et faillitse jeter i> par terre. Sir James hi soutint > » et remar(juant son air égaré lui » demanda ce qu il lui arrivait. — w Ali ! niiiord , dit ce bon garçon , J » je suis un homme perdu : Jean- » nette \m veut plus de moi ; elle 'p veut en époustr un autre. S'il

C90 ' « faut qu'elle le fasse, j'irai m6 31 noyer. — Je ne vous dirai paài « avec quelle compatissante bonté « sir James calma son désespoir ; « il rencontrait un malheureux , « et vous savez d'avance tout ce « qu'il devait faire pour lui. « Voua apprendrez seulement >3 qu'il questionna Jannette sur « sa nouvelle résolution , et que 3) s'étant convaincu que son 5) amour pour Julien était plus » vif que jamais , il a bientôt « obtenu son pardon. Depuis hier M les amans sont réunis, et je ne »> sais comment a fait sir James ; » mais le père n'a pas l'air de re- » gretter l'alliance du fermier.

« Cette famille le bénit , et vous « mettrez le comble au bonheur P de ces époux , en signant le con-

(92) » trat qui doit les unir pour la vie.» , —M. Bomarsetut, et Lucie sonna pour donner l'ordre d'aller chez le concierge l'avertir que nous irions à six heures lui faire une Visite. Elle parla long-tenis à M.

Bomar , sur tout ce qu'il venait de raconter. Je ne pus me mêler de leur conversation ; les yeux baissés , rougissant d'avoir si mal interprété une action vertueuse, d'avoir accusé l'être le plus parfait ? Je m'accablais de tous les reproches qu'il était en droit de me faire ; j'aurais voulu lui laisser lire dans mon ame , pour qu'il sût à quel point j'expiais ma faute par mon repentir. Oui, mon amie, c'est la dernière fois que je tomberai dans ce tort , dussai-je être fiouvent dupe des apparences de

la vertu , je ne m'abaisserai plua à la soupçonner.

A six heures Lucie prit le bras de M. Bomar , sir James m'offrit le sien , et nous allâmes tous chez le père de Jeannette. On nous attendait , la famille était rangée autour de la chambre , une table était au milieu. Le notaire du village y posa des lumières , s'assit auprès et commença la lecture du contrat , en l'interrompant à chaque instant pour imposer si- , lence aux enfans qu'on avait ! rassemblés dans un coin de la salle et qui ne cessaient de se disputer à qui aurait la place de devant , pour mieux voir les dames du château. La lecture ne fut pas longue. Le père Simon , paré 1 comme un jour de dimanche ,

( 94 ) vint présenter à Lucie la plume et l'engager à signer , il me fit après elle la même politesse , j'écrivis au l3as du contrat , M.*"^ d'Estell se charge du trousseau de Jeannette ,, et lorsque je relus ce que j'avais écrit , je vis que Lucie venait de doter Jeannette. Le notaire empressé de faire connaître à Simon et à sa femme les cadeaux qu'on faisait à leur fille , leur fit lire nos signatures. Ces bonnes gens pleurèrent de joie et de reconnaissance ; le père me dit : — Vous ne savez pas tout, milord a défendu qu'on en parlât, mais il adonné à Julien une somme si considérable , qu'il va acheter avec , la ferme du cousin George , qui vaut plus de douze mille francs. — Rien

(95) ne pouvait plus m'étonner de la part de sir James , et j'étais préparée à ce nouveau bienfait. Cependant je desirais lui parler pour lui demander si le tableau du bonheur de cette famille ne lui faisait pas oublier bien des momens de chagrins. Dans cette intention , je m'approchai de lui pour lui faire cette question :

— Qui sait , me répondit-il , si ce bonheur doit durer long-tems !

Il faut l'espérer , lui dis -je ; Julien et Jeannette s'aiment tendrement ; vous venez d'assurer à jamais le repos de leur existence, et tout se réunit pour leur présager un avenir heureux. — Un.

avenir heureux ! répéta-t-il : ah !

que cet espoir est trompeur !....

Je les plains bien s'ils peuvent

s'y livrer! Le sort leur fera

payer cher une illusion si douce!

Qui vous dit que cette jeune fille, dont la fidélité semble avoir pour garans l'innocence et l'amour; qui vous assure, ajouta til, qu'elle reste toujours ausi pure ? entourée d'exemples de vertu , elle les imite tout naturellement ; mais si le liasard lui fait rencontrer une de ces créatures intéressées à corrompre cette innocence pour excuser leurs vices en les rendant communs ; qui peut répondre qu'elle résistera au charme employé pour la séduire ? Ah !

Laure, tant que les hommes seront méchans , et les femmes faibles , il n'y aura jamais de félicité durable dans le monde!....

*— Je voulus essayer de combattre

cette

(97) cette opinion, mais ce fut en yahii Cet homme est bien malheureux, ma Juliette, puisqu'il ne compte même pas sur la durée du bien qu'il fait !

Emma et Jenny s'étaient mélëes avec les petits paysans , et lors-:

qu'on interrompit leurs jeux pour se retirer , les regrets furent si vifs qu'il fallut promettre de les réunir incessamment. Elles sont invitées à lanoce qui se tera dans deux jours au château. Lise va demain à D*^** pour les emplettes du trousseau.

Nous passâmes le reste de la soirée presque gaiement. Lucie avait reçu en rentrant une lettre de son mari qui lui apprenait de bonnes nouvelles Le brave M. Bomar était tout réjoui du bonheur de la famille Simon , et j'éprouvais 2 5

(98) inoîns de mal-aise que le matin. Il fallait que mes yeux fussent plus animés qu'ils ne le sont habituellement^ car sir James ne cessait de les regarder avec étonnement; et Lucie , après les avoir observés , me dit : — Savez-vous bien , ma chère Laure , que vous êtes beaucoup plus aimable aujourd'hui qu'hier. — N'étes-vous pas plus heureuse , lui répondis-je ? hier j'avais mille raisons de m'affliger, aujourd'hui je les aurais encore que je les oublierais en voyant votre joie. — Vous êtes une femme charmante, me dit M. Bomar, et sans mes soixante ans et ma cure , je serais fou de vous. — Cette plaisanterie fit sourire sir James qui médit en sortant de table : — Ilest bien heureux d'avoir tant d'armes contre vous.

(99) Adieu, chère Juliette, le plaisir de t'écrire m'a fait oublier l'heure , je âens que j'ai besoin de repos, cependant ne vas pas t'inquiéter , car je suis mieux portante que je ne l'ai été depuis bien longf tems.

Page 1