II MADAME SOPHIE GAY
qui y mettait du sien jusqu'à sa dernière lieure. Elle eut, vers le milieu de sa carrière, un bonheur dont toutes les mères qui écrivent ne se seraient pas accommodées : elle eut des filles qui l'égalèrent par l'esprit, et dont l'une la surpassa par le talent. La mère de madame Emile de Girardin présida longtemps aux succès et à la renommée poétique de sa fille ; elle en reçut des reflets qui la réjouirent, qui la rajeunirent, et qui ne Téclipsèrent pas. Quand on voyait madame Gay en compagnie de ses filles, de madame de Girardin et de madame la comtesse O'Donneil, ce qu'il y avait de plus jeune, de plu^ moderne de façon, de plus élégant en celles-ci, ce que leur esprit avait, si je puis dire, de mieux monté dans son brillant et de mieux taillé par toutes les facettes, ne faisait que mieux ressortir ce qu'il y avait de vigoureux et de natif en leur mère. C'est de ce caractère origiaal, de celte vitalité puissante de femme du monde et de femme d'esprit que je voudrais toucher ici quelque chose, en rapportant madame Gay à sa vraie date, et en indiquant aussi, en choisissant quelques-uns des traits fins et des observations délicates qui distinguent ses meilleurs écrits.
Marie-Françoise-Sophie Nichault de Lavalette, née à Paris, le 1er juillet 1776, d'un père homme de finances, attaché à la maison de Monsieur (depuis Louis XVIIl), et d'une mère très-belle, dont la ressemblance avec mademoiselle Contât était frappante, reçut une très-bonne éducation, une instruction très-soignée, et se fit remarquer tout enfant par la gaieté piquante et la promptitude de ses reparties. A l'une des cérémonies qui accompagnèrent sa première communion, comme elle était en toilette avec une robe longue et traînante qui l'embarrassait, et qu'elle se retournait souvent pour la rejeter en arrière, une de ses compagnes lui dit : « Cette Sophie est ennuyeuse avec sa tête et sa queue. — Toi, ça ne te gênera pas, répon-
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dit-elle, car tu n'as ni queue ni tête. » Toute la personne même de mademoiselle de Lavalelle était celle d'une jolie brune piquanle, avec des regards pleins de feu, plus faits encore pour exprimer l'ardeur ou la malice que la tendresse ; d'une charmante taille, qu'elle garda jusqu'à la fin, d'une taille et d'une tournure bien françaises. Mariée à un agent de change, M. Liollier, elle débuta dans le monde sous le Directoire ; elle a rendu à ravir l'impression de cette époque première dans plusieurs de ses romans, mais nulle part plus naturellement que dans les Malheurs d'un Amant heureux. Ce fut un moment de grande confusion et de désordre, mais aussi de sociabilité ; la joie d'être ensemble, le bonheur de se retrouver et de se prodiguer les uns aux autres, dominait tout. Un dîner chez madame Tallien, une soirée chez madame de Beauharnais, les Concerls-Feydeau, ces réunions d'alors avec leur mouvement et leur tourbillon , avec le masque et la physionomie des principaux personnages, revivaient jusqu'à la fin sous la plume et dans les récits de madame Gay. Bayle, le grand critique, a remarqué que nous avons tous une date favorite où nous revenons volontiers, et autour de laquelle se groupent de préférence nos fantaisies ou nos souvenirs. Cette date est d'ordinaire celle de notre jeunesse , de notre première ivresse et de nos premiers succès; il se fait là au fond de nous-mêmes un mélange chéri, que rien plus tard n'égalera. La date favorite de madame Gay, quand elle y songeait le moins et qu'elle laissait faire à son imagination , était celle précisément qui répond a la fin du Directoire et au Consulat ; jeune personne sous le Directoire et femme sous l'Empire, voilà son vrai moment, et qui lui imprima son cachet et son caractère, en littérature comme en tout ; ne l'oublions pas.
Au milieu des mille choses qu'une jeune femme, lancée