‹ Laure d'EstellChapitre 2 sur 25 · IV MADAME SOPHIE GAY · texte numérisé non relu

IV MADAME SOPHIE GAY

dans le monde comme elle l'était, avait droit d*aimer à cette époque et à cet âge, il en était une que madame Gay mit dès l'abord sans hésiter au premier rang, je veux dire l'esprit, les talents, la louange et le succès qui en découlent. On la voit liée de bonne heure avec tout ce que la littérature et les arts offraient alors de distingué. Excellente musicienne, elle recevait des leçons de Méhul; elle composait des romances, musique et paroles. Le vicomte de Ségur avait pour elle une amitié coquette ; le chevalier de Bouflers lui apprenait le goût; mais elle ne s'en tenait pas à des aperçus timides, et, sa nature l'emportant, elle prit bientôt la plume. Le premier usage qu'elle en fit fut d'écrire en faveur de la grande gloire controversée du jour, en faveur de madame de Staël.

Le roman de Delphine venait de paraître, et soulevait bien des questions et des querelles. Madame Gay, sous le masque et par une lettre insérée dans un journal, prit parti; elle brisa une lance. Le premier roman qu'on a d'elle, et qui date de ce temps , porte également témoignage de ses opinions et de ses couleurs. Laure d'Estell, publiée en l'an X (1802) par M"'^ ***, en trois volumes, laisse beaucoup à dire, mais il y a déjà des parties assez distinguées. Une jeune femme, orpheline et veuve à vingt ans, se retire dans un château, chez sa belle-sœur, pour s'y livrer à son deuil d'Artémise auprès du mausolée de son époux, et s'occuper de l'éducation de sa fille. Elle y trouve, ainsi que dans un château voisin, une sociélé qui lui donne occasion de développer par lettres à une amie ses principes et ses maximes. Madame de Genlis y est fort maltraitée : elle figure dans ce roman sous le nom de madame de Gercourt , sententieuse , pédante, adroite et flatteuse, visant à une perfection méthodique, fort suspecte de mettre « les vices en action et les vertus en préceptes. » L'héroïne du roman, Laure, s'y félicite de

MADAME SOPHIE GAY. v

partager l'antipathie de madame de Gercouri « avec deux femmes d'un grand mérite, dont les opinions, dit-elle, ont quelque rapport avec les miennes. » Ces deux femmes sont, la première, madame de Staël; et la seconde, je crois, madame de Flahaut. En contraste de madame de Gercourt et d'un abbé de sa connaissance, qui joue un fort vilain rôle dans le roman, l'auteur place un curé tolérant dans le genre de celui de Mélanie, plus occupé de la morale que du dogme : celle morale, il faut en convenir, à l'examiner de près, paraîtrait un peu rélâchée, et madame de Genlis, si elle avait répondu, aurait pu prendre sa revanche.

Les scènes mélodramaliques de la fin et les airs de mélancolie répandus çà et là dans l'ouvrage sont la marque du temps ; ce qui est bien déjà à madame Gay, c'est le style net, courant et généralement pur, quelques remarques fines du premier volume; par exemple, lorsque Laure dit qu'en se retirant du monde pour vivre à la campagne, partagée entre les familles des deux châteaux voisins, elle avait cru se soustraire aux soins, aux tracas, aux passions, et qu'elle ajoute : i Eh bien , mon amie, le monde est partout le même ; il n'y a que la difîérence d'une miniature à un tableau. »

Il y eut là une interruption dans la vie littéraire de madame Gay'. Mariée en secondes noces à M- Gay, qui devint receveur général du département de la Roër, elle habita durant près de dix ans tatitôt à Aix-la-Chapelle, tantôt à Paris, et vécut pleinement de celle vie d'un monde alors si riche, si éclatant, si enivré. Elle nous a

* Ce roman de Laure d'Estell n'avait été écrit et publié par madame Gay que pour venir au secours d'un oncle et d'une tante, M. et Madame B... de L..., qui se trouvaient sans ressources en rentrant de l'émigration, et dans un temps où elie'-même n'avait pas encore la fortune qu'elle eut depuis,

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