VI MADAME SOPHIE GAY
montré et décrit son salon à Aix-la-Chapelle, pendant un voyage qu'y fit Joséphine en revenant des eaux de Plombières, dans l'été de iSOi. L'empereur vint lui-même du camp de Boulogne, où il était alors, faire une apparition dans la ville de Charlemagne, M. Gay réclama l'honneur de loger M. Maret (depuis duc de Bassano). Ce premier commis impérial, laborieux, infatigable, donnait chaque nuit, après les représentations du jour, un certain nombre d'heures au travail; mais il trouvait là des veilleurs encore plus infatigables et plus intrépides que lui :
« Lorsque vers deux heures du matin, dit madame Gay, après en avoir donné trois ou quatre au travail, il entendait parler encore dans mon salon, nous voyions s'entr'ouvrir la porte de sou cabinet, et il nous demandait s'il n'était pas trop tard pour qu'il vînt causer avec nous. Il me surprenait alors au milieu de ce qu'il appelait mon état-major : c'était un cercle de bons rieurs, de causeurs spirituels, d'artistes, où les aides de camp étaient en majorité. »
Elle nous y parle du jeu, qui se mêlait très-bien, as-
sure-t-elle, à la causerie, et qui, tout follement engagé
qu'il était, n'était point acharné alors comme aujourd'hui,
et ne laissait perdre ni un récit amusant ni un bon mot.
Elle se dessine là comme elle restera de tout temps. J'ai lu
d'elle detrès-spiriluels et très-mordants couplets de celte
époque, et qui emportaient la pièce, sur des ennuyeux
et des ennuyeuses qui n'étaient pas de son monde : on ne
les disait que portes closes. Mais elle composait aussi, en
ces années, des romances sentimentales très-agréables,
que chacun savait par cœur et qu'on applaudissait. Celle
de Mœris, qui est d'elle, air et paroles, a eu bien de la
vogue :
Mais d'où me vient tant de langueur?
Qui peut causer le chagrin que j ignore?
Quoi! ces bosquets, ces prés fleuris, Dont j'aimais tant la fraîcheur, le silence,
Ces chants d'amour, de jeux suivis, Tous ces plaisirs n'étaient que sa présence!...
MADAME SOPH lE GAY. vu
Demandez à quelqu'une de vos tantes ou de vos mères de vous chanter cela.
M. Gay, homme d'esprit et qui recevait bien, était ami intime d'Alexandre Duval, de Picard, de Lemercier; madame Gay, qui les connaissait déjà, se trouva plus liée que jamais avec eux tous : le sont là ses premiers contemporains littéraires. Elle a son originalité de femme parmi eux.
Le second roman de madame Sophie Gay, qui parut avec les seules initiales de son nom, en 1815, est Léonie de Montbreuse, et, si j'osais avoir un avis en ces matières si changeantes, si fuyantes, et dans lesquelles il est si difficile d'établir une comparaison, j.e dirais que c'est son plus délicat ouvrage, celui qui mérite le mieux de rester dans une bibliothèque de choix, sur le rayon où se trouveraient la Princesse de Clèves, Adèle de Sénanges et Valérie,
Léonie a seize ans ; orpheline de sa mère, elle a été élevée au couvent; elle en sort, ramenée par son père M. de Montbreuse, qui va songer à l'établir. En quitlant son couvent, où elle laisse une amie indispensable, elle verse « autant de larmes qu'elle en eût répandu si l'on était venu lui dire qu'il y fallait passer un an de plus. » Léonie a Timagination vive; elle ne conçoit rien de médiocre: elle est de celles qui veulent être des plus distinguées ou complètement ignorées : « Adorée ou indifférente ! voilà, dit-elle, tout le secret des chagrins de ma vie. » Arrivée chez son père, Léonie voit une tante, madame de Nelfort, bonne personne, mais très-exagérée, et qui a pour fils un Alfred, joli garçon, étourdi, dissipé, un peu fat déjà et lancé dans les aventures à la mode, colonel, j" le crois, par-dessus le marché; car la scène se passe dans l'ancien régime et à une date indécise. Madame de Nelfort loue son lils, elle loue sa nièce ; M. de Monibreuse, homme