‹ Laure d'EstellChapitre 6 sur 25 · X MADAME SOPHIE GAY · texte numérisé non relu

X MADAME SOPHIE GAY

passionné pour sa maîtresse n'en est pas moins sensible aux charmes de toutes les jolies femmes, tandis que celle qui aime ne voit pas son amant. »

Ce n'est là qu'un commencement: la façon dont cet amour de tête chez Léonie se découd chaque jour insensiblement et comme fil à fil est très-bien démêlée. Alfred, dès qu'il se porte mieux, fait des sorties à cheval et court les champs ; au retour, il a mille bonnes raisons pour s'excuser.

« En sa présence, dit Léonie, j'accueillais toutes ses raisons, et j'allais même jusqu'à me reprocher de l'avoir accusé ; mais, dès qu'il me laissait longtemps seule, je m'ennuyais, et c'est un malheur dont on se venge toujours sur celui qui en est cause, et quelquefois sur ceux qui en sont innocents. »

M. de Montbreuse a beau faire à sa fille de petits sermons sur l'ennui, vouloir lui prouver que chacun s'ennuie dans sa sphère, et que savoir s'ennuyer est une des vertus les plus utiles dans le monde, elle n'en croit rien ei trouve un tel héroïsme au-dessus de ses forces de dixsept ans.

Quand Alfred se décide à rester au château, il ne réussit pas toujours mieux qu'en s'éloignant :

« Son esprit si vif, si gai dans le grand monde, où l'ironie a tant de succès, était d^un faible secours dans une société intime où l'on n'a point envie de se tourner mutuellement en ridicule. C'est là qu'il faut réunir toutes les qualités d'un esprit attachant pour y paraître longtemps aimable. Une bonne conversation se compose de tant d'éléments divers que, pour la soutenir, il faut autant d'instruction que d'usage, de bonté que de malice, de raison que de folie, et de sentiment que de gaieté. »

C'est Léonie, c'est madam.e Gay qui observe cela, et on ne dit pas mieux. Il y avait donc des moments où Alfred était tout à fait au-dessous de lai-même et des autres, quand ces autres éiaieni tout simplement un petit cercle

MADAME SOPHIE r.AY. xr

de gens instruits et aimables ; il le sentait, il en souffrait et en devenait de mauvaise humeur et maussade, par conséquent ennuyeux. Léonie le semait aussi et en souffrait à sa manière, mais plus profondément : « On est si humilié, remarque- t-elle, de découvrir une preuve de médiocrité dans l'objet qu'on aime, qu'il y a plus de honte que de regret dans le chagrin qu'on en éprouve. » Un certain Edmond de Clarencey, voisin de campagne, se trouve là d'abord comme par un simple effet du voisinage ; il cause peu avec Léonie et semble ne lui accorder qu'une médiocre attention ; il accompagne Alfred dans ses courses et lui tient tête en bon camarade. Pourtant, quand ils s'aperçoit de ses petits désaccords avec Léonie, il lui arrive une ou deux fois, et sans en avoir l'air, d'y prendre garde et de les réparer. Celle altenlion imprévue et détournée choque Léonie dès qu'elle s'en aperçoit, presque autant que l'inattention première; car enfin,- s'il entrait au moins quelque générosité dans la conduite de M. de Clarencey ! s'il sacrifiait quelque chose en s'inléressant ainsi au bonheur de son ami ! s'il lui enviait tout bas la douceur d'être aimé!

« Mais rien, nous dit Léonie, ne pouvait m'en donner ridée, et j'avoue à ma honte que j'en éprouvai de l'humeur. Les femmes, habituées aux éloges, aux protestations de tendresse, ont cela de malheureux qu'elles ne peuvent supporter la pensée d'être indifférentes même aux gens qui les intéressent le moins. Le dépit qu'elles en ressentent les conduit souvent à faire, pour plaire, des frais exagérés qui les compromettent si bien qu'elles ne savent plus comment rétrograder, et bientôt elles se. trouvent engagées sans avoir le moindre sentiment pour excuse. Je crois que ce travers de la vanité a fait commettre plus de fautes que toutes les folies de l'amour. »

Ce n'est point ici le cas pour Edmond : Léonie est loin de s'engager avec lui; mais peu à peu elle le remarque, elle lui en veut, puis elle lui sait gré; enfin, elle s'occupe

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