CHAPITRE m
Le lendemain matin, quand Laure descendit de sa chambre, elle fui frappée de l'aspect général de tristesse épandu sur la maison. Aucune animation, point de bruit; partout quelque chose de glacé, d'inquiet. Non que le train ordinaire de la vie parût dérangé; les domestiques vaquaient comme de coutume à leurs occupations, mais silencieusement, avec l'air de craindre ou d'épier. Ils n'avaient pu manquer d'interpréter le brusque départ de Marc comme une rupture entre sa femme et lui, de supposer que Laure avait part à cet événement. Elle pensa entrevoir ce soupçon, mêlé peut-être d'un reproche, dans quelques
regards rapides qui heurtèrent le sien... Impressionnée par ce morne accablement, qui semblait atteindre jusqu'aux choses mêmes, elle sortit, et se promena un moment sur la terrasse. Ces effets de sa présence, visibles autour d'elle, cette sourde accusation éparse faisaient venir de toutes parts et peser sur sa conscience un sentiment poig-nant de responsabilité.
Ce sentiment était si puissant qu'il l'enveloppait tout entière, pénétrait jusqu'à l'intime de son être. Car elle se disait que si elle était cause de ces événements pénibles, cependant ils s'étaient accomplis en dehors d'elle, non seulement sans qu'elle les eût conduits, mais encore sans qu'elle y eût librement participé : c'est pourquoi elle se voyait coupable, non dans sa volonté, mais bien plus gravement, dans sa nature même... Ainsi pensait-elle, tandis qu'elle marchait en face delà maison inerte aux volets mi-clos, dans la brume légère de celte matinée sans soleil.
Elle était venue ici quelques semaines plus tôt comme pour une tentative nouvelle : après celte misère intérieure rencontrée aux extrêmes de la solitude et du renoncement, elle avait
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désiré savoir si elle trouverait un peu plus de bien-être au milieu des personnes qui avaient accepté la vie avec simplicité. Mais de cette expérience qu'était-il résulté? ce qu'elle avait devant les yeux, ces signes de malheur sur cette maison entre toutes ia plus chère, où elle avait passé.
Donc elle voyait que de quelque côté que s'adressât son âme, elle se trouvait vouée à un échec.
Cette constatation, quoique très amère, ne la révolta point ; elle s'y soumit comme à une nécessité désormais inéluctable. Il lui apparut avec évidence qu'elle avait apporté en naissant et ensuite traîné partout un certain savoir sur la vie qui était un savoir dangereux. Sur cette connaissance fatale, à la fois science et inquiétude, elle avait osé ici, devant des yeux préparés à bien voir, faire des confidences trop secrètes et lever un coin de rideau ; mais à l'avenir elle ne voulait plus répandre autour d'elle le trouble qu'elle ressentait.
Une chose cependant lui demeurait presque inexplicable . comment se faisait-il qu'elle, voyageuse lasse d'elle-même, désabusée, portant dans le cœur le désenchantement des choses
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éternelles, fatiguée des rives lointaines, comment avait-elle pu, sans le vouloir, presque malgré elle, susciter tant d'enthousiasme pour ce qui l'avait déçue? Il ne suffisait donc pas de mettre en garde, de prévenir ! Rien ne servait, ni l'expérience d'autrui, ni aveux, ni avertissements, ni conseils! C'était comme un mal qui rayonnait de ses pensées : si elle voulait l'épargner à d'autres, elle devait se taire rigoureusement, ne plus rien laisser transparaître de sa nature véritable, enfermer dans un silence unique à la fois espoirs et désillusions, les désirs et les larmes.
Oui, auprès de sa sœur, telle était la conduite qu'elle devait désormais tenir : plus jamais elle ne laisserait sur ses actes ou ses paroles glisser un reflet de ses sentiments intimes... Elle se promit de se tenir strictement à ce dessein durant les jours suivants, mais sans soupçonner encore combien, pour celte épreuve, il lui faudrait de courage et même de dureté.
Au cours de celte même matinée elle se rendit près de sa sœur, qu'elle trouva prête à sortir. Elle lui dit qu'elle était levée depuis longtemps, qu'il y avait dans la maison une pénible atmosphère de mélancolie, qu'elle avait été sur-
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tout attristée de l'absence du petit garçon. Une ombre passa sur le visage de Louise, qui souffrit non seulement de ce que disait Laure, mais surtout qu'elle le dît. Sans le montrer elle s'étonna de ce changement dans ses manières. Ainsi commença cet obscur et douloureux conflit.
Laure ne modifia pas extérieurement ni même visiblement son attitude envers sa sœur : mais elle eut désormais l'air de ne rien savoir des sentiments qui l'avaient troublée. Cela sans alTectation, sans parti pris apparent; elle ne se dérobait point aux questions, parlait du même ton qu'auparavant; ce n'étaient que des altérations insensibles, un léger changement de nuances comme si toutes ses pensées à la fois étaient devenues d'un degré plus vulgaires. S'il était question de la scène de la veille, elle paraissait n'y voir qu'un incident assez commun, regrettable du reste, et auquel elle était affligée d'avoir donné occasion, mais rien ne témoignait qu'elle en connût le sens véritable. Sans cesser d'être afTectueuse, elle écartait cependant doucement la tendresse vive de sa sœur, arrêtant de loin tout élan, évitant toute parole qui eût pu permettre à des senti-
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menls d'ordre profond de se produire et de s'exprimer ; enfin, après avoir provoqué ce grand ébranlement d'âme, ne le connaissant plus et ne le reflétant qu'à la façon d'un miroir défectueux qui diminue cl qui déforme.
Louise en ressentit de la gêne et un malaise cruel avant même qu'elle eût compris pourquoi. Puis, peu à peu, son inquiétude s'éclaira, grandit; ne percevant aucun signe des intentions de Laure et très éloignée de pénétrer son silence, au cours môme de cette première journée, elle vint à se demander s'il serait vrai que sa sœur eût cessé de la comprendre.
Laure, qui voyait son chagrin, lui dit que de plus en plus elle se repentait de lui avoir laissé connaître les événements survenus huit années plus tôt; mais Louise murmura, hochant la tête :
— Non, Laure, non... Il ne s'agit plus de cela.
Cependant elle ne savait comment s'expliquer.
Laure, à plusieurs reprises, lui dit qu'elle la remerciait d'avoir voulu à tout prix lui éviter un départ qui, à la rigueur, eût pu paraître humiliant; et elle ajouta, une fois :
— Certes, à présent, je m'en irai sans qu'il
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puisse venir à l'idée de personne que j'y ai été contrainte.
A ces mots, Louise dit d'une façon un peu brusque et amère :
— Comment 1 Tu veux donc t'en aller ?
Elle paraissait stupéfiée de cette perspective ; et Laure, au contraire, sembla n'en avoir jamais envisag-é d'autre.
Tout le long- de ce jour, Louise chercha à provoquer des paroles qui, tout au moins, porteraient sur la réalité de leur situation présente ; mais elle n'y réussit pas. Laure, doucement, sans éclat, réduisait ce que disait sa sœur à des proportions sages et banales; son calme, sa sérénité indifférente ne se démentirent pas, et elle ne mettait pas à suivre son dessein assez d'empressement pour le trahir.
Lorsque le soir, après dîner, Louise, tourmentée d'un effroi nouveau, se trouva dans le salon seule en compagnie de Laure, qui ne disait rien, tout à coup elle murmura :
— Laure, si tu pars, je veux m'en aller avec toi...
Cette phrase, jetée timidement dans leur silence, avait un accent de prière que Laure aurait dû entendre.
Distraitement, quoique d'une façon amicale, elle répondit :
— Quelle Idée ! Tu n'y as pas réfléchi... Visiblement, elle n'avait pas une seconde pris
celte demande au sérieux.
— Mais si, insista Louise, c'est ce que je veux...
Laure lui dit :
— Tu as donc renoncé à voir ton mari et ton fils? mais comme si elle lui prêtait une opinion absurde, à laquelle il n'était même pas possible de s'arrêter.
Louise, confuse, fut contrainte de répondre « Non », et Laure l'abandonna sur cette contradiction; puis elle s'occupa d'autre chose, sans paraître même garder la mémoire de ce qui venait d'être dit. Cependant elle ajouta, d'une façon à la fois détachée et nette :
— Lorsque je serai partie, Marc reviendra... Louise, qui était persuadée que sa rupture
avec Marc était grave et profonde, ne répondit rien, mais à plusieurs reprises elle secoua la tête tristement, elle pensa : « Non, décidément, Laure ne se rend pas compte... Elle était là, tout s'est passé devant elle, autour d'elle, et pourtant on dirait qu'elle a été comme une
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étrangère; elle voyait, et c'est comme si elle n'avait pas vu... Sinon, elle saurait bien que ce qu'elle dit et fait à présent ne suffît point : mais moi, qui ai tant cru en elle, que me reste-t-il désormais? » Sans doute, l'idée l'effleura que cette réserve pouvait être méditée et voulue : mais, quoi que ce fût qui manquât, que ce fût compréhension, sympathie ou bonne volonté, en tout cas quelque chose faisait défaut sur quoi elle avait compté absolument, sur quoi s'appuyait tout l'avenir. Et voilà que ce n'était qu'illusion, mirage ! Était-ce possible vraiment? S'était-elle trompée à ce point? Et elle avait tout sacrifié ! Son imagination animée poussait sa déception à bout... Les mains posées sur les bras de son fauteuil, elle regardait devant elle comme si elle avait vu défiler des visions douloureuses, et son attitude exprimait la lassitude et le découragement.
Mais Laure ne fît attention ni au regard suppliant que de temps en temps elle jetait vers elle, ni à sa détresse, qu'elle avait l'air de lui offrir. Certes elle voyait bien, mais elle était résolue à demeurer près d'elle inflexible et ignorante malgré sa tendresse et sa pitié. Il valait mieux que Louise, dans son angoisse, ne reçut
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ni aide ni conseil, afin qu'une heure arrivât où, accablée de son attente vaine et la jugeant à jamais inféconde, elle consentît à nouveau et se pliât au bonheur plus simple qu'elle avait fui. Laure se disait que, quand aurait sonné cette heure d'amertume dernière et d'oubli, elle s'en irait pour toujours, et d'abord elle se rendrait près de Marc, elle le prierait d'oublier de son côté et de revenir... Mais pour cela il était nécessaire que Louise n'entendît pas un mot qui la secourût, que pas une lueur ne brillât dans ses doutes, que pas un regard ami ne traversât sa solitude : ainsi celte crise se dénouerait dans le silence et la nuit, où seulement peut périr un mal profond.
Le lendemain, Louise, repliée sur elle-même, sombre, n'essaya même plus de questionner sa sœur comme si déjà elle s'était persuadée que toute tentative était perdue d'avance. Et Laure continua à éviter, comme la veille, de prononcer aucune parole qui porterait sur sa peine véritable. Mais elle eut besoin de toute l'énerg-ie qu'elle s'était promise pour ne pas faire un mouvement vers cette détresse où elle reconnaissait la sienne. Car elle aussi avait jeté ce même appel douloureux et vain, elle aussi avait souffert d*une attente
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pareille, qui se blessait partout et qui dans tout l'univers ne rencontrait nul écho : et il fallait maintenant que ce fût elle qui, à l'ég^ard d'une autre personne, réalisât ce refus et détînt ce silence!
Cependant il valait mieux que sa sœur fît en quelques jours cette expérience décisive et brève, plutôt que d'être entraînée là où elle-même n'avait jamais été satisfaire ni consolée... Mais quel dur combat, pour briser dans le cœur d'autrui les sentiments qui lui étaient les plus intimes et les plus chers, pour les détruire après les avoir fait naître ! Elle savait qu'elle écartait la seule amitié qui fût selon son destin, le seul repos, le seul bonheur pour elle. Plusieurs fois elle se sentit si proche de sa sœur par la pensée, si pareille, si unie à elle, si voisine, si aimante, qu'elle-même s'étonnait qu'il suffît, pour creuser des abîmes, de cette apparence glacée.
Le jour suivant elles sortirent ensemble l'après-midi. Louise, intentionnellement sans doute, dirig^ea leurs pas sur les chemins de la colline ; et ainsi elles allèrent jusqu'à l'endroit où elles avaient causô quelques jours plus tôt.
Le ciel était, jusqu'à l'horizon, uniformément triste et gris.
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D'une voix résignée, douce, à peine plaintive, Louise dit :
— Tu vois, Laure, c'était ici, je ne l'oublierai jamais... Ici, un jour, non seulement j'ai appris ce que tu as été jadis pour moi, mais je me suis sentie transformée par ta présence, et, pour ainsi dire, illuminée intérieurement. Ce jour-là, j'ai pensé que, si tu le voulais, tu pourrais m'élever au-dessus de ce que j'ai été jusqu'ici... J'ai cru cela, mais voilà qu'à présent tu ne m'entends plus ; on dirait qu'entre nous une porte s'est fermée! Cependant, à cause de toi, j'ai délaissé tout ce que j'avais. Je me disais : Si j'ag-is ainsi, Laure sait pourquoi.
Sa voix s'attrista et elle ajouta en laissant tomber les mains :
— En me disant cela, je me trompais : Laure ne savait pas.
Elle murmura encore :
— Quelque chose à mes yeux avait du prix et rien n'en a plus.
Ce reproche voilé et mélancolique n'ajoutait rien à ce qu'avait deviné Laure. Elle ne répondit pas; aussi Louise reprit d'un ton, qui insistait davantag"6:
— En vérité, il m'est difficile d'admettre que
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lu ne sais plus ce que je veux dire : si lu désapprouves ce que j'ai fait, il vaudrait beaucoup mieux le laisser paraître, car même un reproche me serait précieux. Tandis qu'en me refusant celte aide, lu laisses supposer qu'à tes yeux je compte à peine et que tu n'es occupée que de toi... Tu ne songes qu'à l'éloigner; lu semblés l'être désintéressée de ce qui me concerne; et peut-être cependant tu n'en as point le droit autant que tu penses.
La voix s'était relevée, plus ferme et précise, presque accusatrice, et Laure crut y distinguer une nuance de ressentiment. Elle ne répondit que sur le dernier point, avec indulgence, de la façon dont on écarte un reproche injuste sans tenir rigueur à celui qui l'a fait. Elle dit à Louise qu'elle avait tort si elle voulait la rendre responsable de ce qui s'était passé : elle n'était point cause du départ de Marc, puisqu'au contraire elle avait fait son possible pour s'y opposer.
Louise fît un bref signe de tête approbatif, qui était en même temps presque dédaigneux, comme si elle indiquait qu'elle accordait ce point et, puisque c'était inutile, n'y reviendrait plus.
Mais elle répéta avec amertume l'une des questions qu'elle avait déjà posées ;
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— N'est-ce point vrai que maintenant encore tu n'attends que le moment de t'éloig-ner? Et comme Laure, quoique émue, ne se hâtait point de répondre, elle dit d'un ton très sérieux :
— Tu es dure, Laure...
Laure regardait la terre à ses pieds. Cette dernière parole l'atteignit au cœur. Elle songea ; « C'est vrai, Louise a raison : plusieurs fois dans ma vie j'ai été dure, mais je sais bien pourquoi ; et précisément parce que je le sais je n'entraînerai jamais personne dans ces voies de l'infini où l'on apprend à être dure. »
Toutefois, délaissant ses pensées, elle se contenta de répondre à la question posée par Louise :
— Avant de m'en aller, j'attendrai quelque temps si tu le désires, cependant peu de jours, pour que Marc ne puisse rien me reprocher.
— A cet égard, qu'importe le nombre de jours 1 murmura Louise, à la fois découragée et impatiente. Elle laissa ses yeux errer au loin sur la plaine : « Comme la lumière est terne aujourd'hui 1 dit-elle ; à perte de vue la plaine s'étend sous son manteau sombre. »
Puis, ayant réfléchi, elle s'adressa de nouveau à Laure :
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— Tu as l'air hautaine et détachée ; mais ce n'est qu'une apparence ; en fait tu n'es pas si assurée, et je jurerais qu'au fond du cœur tu souiîres et tu ne sais rien.
Presque impérativement, elle ajouta :
— ■ Laure, regarde-moi !
Laure tourna lentement la tête vers elle ; Louise chercha à lire dans ses yeux ; mais elle les trouva inertes et voilés, et son regard s'y brisa.
< Non seulement je souffre et je ne sais rien, pensait Laure, mais cela même je suis condamnée à ne le révéler jamais, je ne m'en plaindrai plus. Ainsi d'autres souffrances passeront près de moi, môme les plus pures, les plus chères, môme filles de la mienne, sans qu'il me soit permis d'avoir pour elles une larme, ou un regard d'amitié. » Mais en même temps, comme Louise la dévisageait toujours, elle lui dit :
— Pourquoi cherches-tu à lire ainsi au fond de mes yeux ? les crois-tu pleins de mensonges?... De quoi t'inquiètes-tu? Hélas ! pourquoi m'avoir, une fois après l'autre, menée sur cette colline ?
— Ni une fois ni l'autre je n'y suis venue en vain. Malgré tout, malgré toi, quelque chose en demeurera...
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Avec un accent désolé, Louise ajouta, suivant la même pensée :
— Laure, puisque tu es ainsi à présent, il valait mieux ne point venir, ne jamais entrer dans ma maison...
A ces mots, la figure de Laure se contracta péniblement ; elle acquiesça cependant aussitôt et dit :
— Certes, je le sais bien, il eût mieux valu... Louise, une fois de plus, eut la sensation que
Laure n'apercevait pas sa vraie pensée.
En revenant vers la maison, elles marchèrent longtemps l'une près de l'autre sans plus rien dire, comme si au cours de cette vaine conversation elles s'étaient réciproquement blessées.
Les deux jours suivants, elles ne se parlèrent presque pas. Laure montrait la même humeur qu'auparavant, complaisante, calme, et elle paraissait ne pas même remarquer que sa sœur l'évitait. Maintenant c'était Louise qui se tenait à l'écart, offensée, morne, répondant à peine, voulant sans doute opposer à l'indifférence de Laure une indifférence égale. Et pourtant, dès le deuxième jour, Laure sentit que cette volonté hautaine déjà cédait, fléchissait, s'inclinait, que
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sa sœur se rapprochait d'elle, sans l'avoir comprise, probablement, mais sans doute impressionnée à la long-ue et vaincue parla g-randeur austère de son silence.
Le soir de ce jour, assises comme à l'ordinaire dans le salon, au milieu de la maison sans bruit, Laure parcourait un journal des yeux, et Louise était près d'elle, inoccupée. Or elle sentit que la main de Louise se posait doucement sur son bras ; elle ne bougea pas ; elle entendit ces paroles lentes glisser devant elle comme un souffle, chuctîotées et distinctes :
— Laure, ma chère Laure, pour une fois réponds-moi donc... Laisse-moi, pars si tu le veux, puisqu'aussi bien tu m'as déjà abandonnée. Mais, je t'en supplie, au moins dis-moi si tu fais exprès de ne plus me connaître ; car si je savais qu'il en est ainsi, je me serais moins trompée et je te pardonnerais mieux.
Laure ne prononça pas un seul mot, mais son regard se détacha de sa lecture, et, chargé d'un sens très lourd, s'arrêta quelques secondes sur le visage de sa sœur ; ensuite ses yeux plongèrent au loin dans l'ombre, droit devant elle et fixement. A plusieurs reprises sa poitrine se souleva et sa respiration émue fît un léger bruit;
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elle n'essaya point cependant de réprimer ce sig-ne qui la trahissait... Donc, Louise ne reçut aucune réponse, mais elle vit ce reg^ard immobile et elle entendit ce souffle pressé; ce fut assez pour qu'elle pressentît un monde d'intentions mystérieuses; tout à coup persuadée et se repentant peut-être, elle se pencha dans une altitude soumise, elleinclina sous le reg-ard de Laure la masse de ses cheveux noirs en laissant sur son bras reposer encore une main tremblante.
Elles restèrent ainsi quelques instants se comprenant à demi, dans une sorte de trêve tacite, hors de la trame des incidents et des heures. Mais pour rompre cette confidence muette qui déjà débordait ses desseins, Laure se leva; elle fit quelques pas dans la pièce. Elle vit qu'elle était devenue libre, que sa sœur mamlenanl était docile et brisée : et elle faillit pleurer.
Elle dit :
— Louise, je partirai...
Bien que cette parole fût hâtive et presque brutale, elles n'en eurent ni l'une ni l'autre l'impression précise, tant cette résolution était enveloppée encore de ce qui s'était mystérieusement passé.
Aussi Louise ne prolesta point.
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Après quelques secondes, Laure dit, presque comme si elle donnait un ordre :
— Tu resteras ici, tu ne feras rien avant que je t'écrive.
Louise acquiesça d'un léger signe de tête.
Elle était restée assise ; Laure s'approcha d'elle, posa la main sur ses cheveux, et demanda :
— Tu ne m'en veux point ?
Louise secoua la tête et dit ;
— Non.
Laure, après ce commencement d'entente, avait craint d'être désormais plus faible, et que, par cette première fêlure, bientôt tout son secret ne s'enfuît. C'est pourquoi, voyant son départ possible, elle s'était hâtée de le décider. De plus, elle savait que Marc était, pour le moment, dans sa propriété de Vauxcelles, située à une douzaine de kilomètres ; elle avait fait le projet d'aller le trouver là : mais il pouvait s'éloigner d'un jour à l'autre...
Donc, le lendemain même elle quitta la Mettrie.
Vers une heure de l'après-midi, la Victoria qui devait l'emmener attendait devant le perron. Louise vint avec elle sur le seuil. Les nuages ternes et froids de la semaine précédente s'étaient
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écartés, îo ciel était bleu, le soleil brillait, et, comme elles passaient la porte de la maison, un souffle de chaleur jeune et caressante vint glisser sur leurs visages. C'était de toute l'année le premier jour véritablement beau, non point pareil aux quelques après-midi lumineuses éparscs sur le mois d'avril, non plus cet éclat fragile et sec, mais il régnait dans l'atmosphère une singulière douceur, pénétrante, neuve ; dans le jardin verdissant chaque branche se parait de bourgeons, et on eût dit qu'il était sensible à tous les êtres de la création qu'après une longue attente cette fois le printemps s'était déclaré.
Laure descendait déjà les degrés du perron et Louise lui dit :
— Voilà que tu me délaisses, et tu t'en vas dans cette lumière...
Elle continua, regardant le jardin devant elle :
— C'est étrange comme durant ces derniers jours brumeux, tout a sourdement travaillé pour qu'éclate aujourd'hui ce tardif printemps... Mais les maisons sont encore froides...
Laure, avant de se séparer d'elle, l'embrassa et lui demanda d'avoir confiance. Louise retint sa main et lui dit :
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— Une fois de plus je dois m'apercevoir que je te retenais ici par force, et que tu restais à contre-cœur. Je sais l'importance de cet adieu... Mais j'accepte, je ne demande rien. Tu vois, je ne l'ai même pas questionnée sur ce que tu attendais de l'avenir pour toi ou pour moi... Et cependant, reprit-elle comme la priant, songe une fois à tout ce que tu emportes d'ici, et qui n'y sera jamais plus.
Elle accompagna ces derniers mots d'im geste navré, venu du fond d'elle-même, et qui semblait désigner à la fois elle et cette natuio enchantée de printemps.
Laure monta dans la voiture, qui partit, ga^aa le village sur les coteaux, puis descendit vers le pont pour passer l'Allier. Arrivée là, Laure donna au cocher l'ordre de la conduire au château de Marc, à Vauxcelles, au lieu de la mener à Moulins, comme il avait été convenu précédemment; de sorte que l'équipage traversa la plaine, puis gravit les hauteurs qui la bordent de l'autre côté.
Laure ne se retourna point pour voir la maison ni l'amphithéâtre des collines ; car même en repoussant toute impression du dehors, même close ainsi et repliée sur elle, elle avait
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déjà peine à soutenir sa volonté et empêcher ses pleurs. Il n'y avait cependant autour d'elle que paix et universelle bienveillance; le vent qui courait sur les blés, en les courbant, les argentait de reflets ; des arbres étaient pareils à des bouquets roses ou neigeux; des fermes blanches aux toits rouges brillaient sur le tapis de verdure fraîche chargée de boutons d'or, où elles semblaient posées comme des jouets. Mais dans son cœur un désespoir s'enflait, âpre, immense, plein d'abîmes, comme si elle avait, en ces minutes, souff'ert de toute sa vie à la fois, et comme si le passé et l'avenir ensemble avaient convergé là, sur ce moment qui fléchissait. La douceur épandue autour d'elle, les clartés, les parfums, tant de nouveauté jetée sur ses adieux, au lieu de l'aider, faisaient avec ses sentiments un contraste qui les rendaient plus amers. Elle avait sans doute conscience de porter dans l'âme quelque chose de grand et que sa conduite en avait le signe jusqu'en cette démarche dernière ; elle sentait cette sorte de beauté sur elle, mais à la manière d'un crépuscule aux lueurs extrêmes et tristes ; et, dans cette voiture qui courait sur les routes, elle se voyait chétive, accablée, misérable, comme un peint de détresse au
milieu de la lumière infinie qui tombait du ciel pur et revêtait les plaines.
Ce n'était pas cependant qu'elle s'inquiétât de l'accueil que lui ferait Marc. Elle y songeait, au contraire à peine, et avait secrètement, à cet égard, une sécurité confiante. Et il était en effet vrai, sans qu'elle pût le deviner, que Marc, depuis quelques jours, avait fait sur les derniers événements des réflexions qui préparaient sa venue et aplanissaient ses pas.
Dans sa solitude il lui était venu des regrets de ce mouvement de surprise et d'humeur, cause de son brusque départ. Il s'était reproché son défaut de patience. Il avait éprouvé un remords mélancolique en se représentant de quel poids avaient pesé sur la vie de Laure les journées d'autrefois, où ils s'étaient trouvés rapprochés; et ces moments à quoi, dans la suite de son existence, plus rien n'avait ressemblé, où il avait été souvent étonné par ses paroles en même temps qu'il y voyait la marque d'une volonté haute et magnifique, avaient à plusieurs reprises réapparu dans sa mémoire avec la fraîcheur d'un songe ancien.
La voiture qui conduisait Laure longea quelques inslants le mur d'un parc, puis s'arrêta
devant la grille d'un portail. On apercevait à travers les barreaux un chemin où se penchaient des arbres. Elle descendit de voiture, et entra. Son cœur se mit à battre à coups violents, et pourtant on eût dit qu'elle pénétrait dans un asile de silence, d'ombre et de recueillement. Elle suivit le chemin sous les branches retombantes et arriva devant le petit château Louis XIII aux ailes courtes, au toit d'ardoises, qu'elle n'avait pas revu depuis les visites de son enfance. Les fenêtres du rez-de-chaussée étaient ouvertes; à l'une d'elles apparut un vieux domestique, gardien de la demeure, pour le moment occupé dans l'une des pièces, et qui avait été attiré par le bruit de ses pas.
A sa question, il répondit que Marc était dans le parc avec son fils, « probablement au bout de la grande allée ». Elle se souvenait que l'allée que depuis très longtemps on dénommait ainsi était à la lisière du parc, du côté de la plaine, et qu'une balustrade la bordait au-dessus des prairies inclinées.
Le domestique avait remarqué que chacun des derniers jours Marc s'y était promené souvent. Or cet après-midi, en effet, il y était venu de nouveau, il s'était assis sur un banc, tandis que
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son fils jouait dans le sable à ses pieds. Au bout d'un moment, envahi de lassitude ou peut-être engourdi par la chaleur nouvelle, il s'était étendu sur ce banc courbe et profond ; puis, ayant ramené et croisé les mains sous sa tête, peu à peu il avait fermé les yeux dans un demi-sommeil.
Laure alla donc du côté qui lui était indiqué. Mais d'abord elle se reconnut difficilement dans le fouillis des allées mal entretenues. Dans les fourrés où erraient ces allées étroites et d'où s'envolaient des oiseaux, une certaine obscurité rég-nait, non tant à cause des feuilles à peine naissantes que de la masse des rameaux jamais coupés ; des ronces accrochaient sa robe ; il lui fallait écarter des branches avec la main. Un moment elle pensa s'égarer. Elle arriva au bord d'un bassin dont elle n'avait nul souvenir. La surface de l'eau était couverte d'une mousse vert clair, et, à son approche, de tous côtés s'y élancèrent des g-renouilles. Elle s'arrêta, ne sachant plus où diriger ses pas. Plusieurs avenues convergeaient vers ce point : d'un côté imprévu, au bout de l'une d'elles, elle aperçut, encadrée dans un ovale de lumière, une aile du petit château aux briques rouges et blanches. Ainsi elle put s'orienter, et, s'enfonçant à nou-
veau dans les massifs, elle alteigriil bientôt la lisière du taillis. Elle en sortit et découvrit en face d'elle toute la plaine, et, quoique dans les premières secondes elle fût éblouie par ce vaste horizon et par le grand soleil, elle reconnut aussitôt à peu de distance l'allée nue et sans arbres qu'elle cherchait.
Elle s'approcha de Marc et de l'enfant, et, en s'avançant, elle s'étonnait que ni l'un ni l'autre ne la vît. Elle pensa bien que Marc s'était endormi. Quant au petit garçon, il était penché vers le sol avec un air très attentif; elle l'apercevait de profil; ses boucles blondes, tombant en avant sur ses joues, cachaient presque son visage. Venue près de lui, Laure découvrit avec surprise que ce qui l'occupait à ce point était de retenir dans le sable un lézard prisonnier. Il se redressa soudain ; d'abord un éclair brilla dans ses yeux; cependant, au lieu de s'élancer vers Laure, il se rapprocha de son père avec un air presque craintif. 11 s'appuya contre le banc, et, un doigt au coin de la bouche, il leva vers elle un regard étonné et très sérieux.
Elle vint jusqu'à côté de Marc, dont les yeux étaient toujours clos.
Debout près de lui, elle remarqua une fois de
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plus combien, depuis une huitaine d'années, ses traits avaient peu changé. Elle resta là un instant immobile, et sa poitrine oppressée se soulevait irrégulièrement.
Puis elle l'appela à plusieurs reprises ; sa voix était basse et malgré cela avait l'accent d'un appel jeté à une personne très lointaine :
— Marc ! Marc !... Marc, éveillez-vous...
Marc dormait à peine ; il se souleva, et, stupéfié de voir Laure près de lui, il passa la main devant ses yeux, comme on fait pour écarter les débris d'un songe.
— Oui, c'est moi, Marc, qui suis venue... Vous ne m'attendiez pas; vous avez peine à croire que c'est réellement moi qui suis ici : mais je n'en suis point surprise, et vous me voyez en effet pour la dernière fois.
Marc, qui s'était levé, lui offrit de s'asseoir; elle accepta parce qu'elle était très lasse. Le vaste paysage s'étendait en face d'elle, un peu dissimulé par la balustrade qui bordait l'allée.
Comme elle ne disait rien, Marc demanda pour quel motif elle était venue ; elle répondit :
— Oh I vous le devinez bien... Il suffit de me voir ici... J'ai voulu vous demander de retourner près de Louise. Je ne tiens plus qu'à cela.
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Vous le pouvez sans crainte à présent, car moi je lui ai dit adieu, quoi qu'il ait pût m'en coûter; et je ne reviendrai jamais.
Après quoi, elle parut très accablée. Marc vit un reproche dans ces mots qui, en fait, n'en contenaient point. Il dit qu'il n'avait pas souhaité ni demandé une solution si radicale et, sans doute, si dure pour elle.
Mais elle secoua la tête :
— Si, si, c'est ce que vous avez demandé, ce que vous avez désiré ; et en cela, du reste, vous n'aviez point tort... Ce qui serait mal de votre part, ce serait de faire expier à ma sœur son affection pour moi ; mais vous aviez raison de vouloir que je me sépare d'elle; et c'est là ce qu'il fallait précisément.
Elle eut un geste d'extrême lassitude, comme si, en même temps qu'elle faisait cet aveu, lui échappait la force qui l'avait soutenue jusque-là, et maintenant s'épandait son chagrin longtemps accumulé.
Marc vit des pleurs s'assembler au bord de ses yeux.
Avec remords et pitié, il regarda ces larmes qui, peu à peu, débordaient des paupières et commençaient à glisser le long de ses joues. Il
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remarqua qu'elle avait le visag-e pâle et fatigué; il vit son buste mince, en ce moment un peu penché en avant, dans un étroit corsag^e noir; tout à coup, elle lui parut infiniment fragile, faible, délicate, comme minée par quelque mal impitoyable ; elle était frêle, courbée ; il eut l'impression très forte qu'elle avait, depuis des années, supporté une longue suite de fatalités. Très ému, il lui dit :
— Cette séparation vous coûte beaucoup et, peut-être, n'est pas nécessaire... Est-il vrai que je doive vous affliger encore, et être de nouveau cause d'un malheur pour vous?
A cette brève allusion aux événements d'autrefois, elle l'interrompit, encore avec un mouvement de lassitude :
— Ne vous accusez pas : vous ne pouviez rien... Tout ce qui est arrivé, soit ces derniers jours, soit jadis, ne dépendait pas de votre volonté.
Elle ajouta :
— Ce que moi-même j'ai fait dans ma vie toujours s'est décidé au-dessus de moi.
Elle prononça ces dernières paroles comme si elle était à bout de porter un grand fardeau, et faisant un geste vague pour montrer qu'en
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effet quelque chose s'accomplissait au-dessus d'elle.
— Laure, puis-je quelque chose pour vous? dit Marc avec élan. Je vous promets de vous obéir en ce que vous voudrez; vous n'avez qu'à parler...
Elle eut confiance en ce mouvement de générosité. Elle répondit :
— Je vous demande ceci seulement : oubliez ce qui s'est passé depuis que je suis arrivée à la Meltrie. Oui, effacez cela de votre mémoire; qu'il n'en reste ni trace, ni souvenir. Supposez que je ne suis même pas venue chez vous. De la même façon que si j'étais demeurée dans mon couvent sans en sortir jamais, ou bien comme si depuis dix ans j'étais morte, rentrez et vivez dans votre maison.
Marc ne répondit pas d'abord, parce qu'il sentait l'amertume profonde de ces paroles. Néanmoins elle ne douta pas de son consentement.
Après un instant d'attente, il dit :
— Laure, qu'est-ce donc qu'il importe tant que j'efface de ma mémoire? Je cherche et je ne vois point...
îl ajouta :
— Est-ce bien à moi qu'il fallait demander la promesse d'un pareil oubli?
Laure, comprenant le sens de celte dernière question, répliqua gravement :
— Ne reprochez rien à Louise... Elle n'a pas pu entendre sans trouble ce que je lui ai dit; mais, Marc, personne au monde ne l'aurait pu.
Là-dessus, il y eut un moment de silence. Ensuite Laurc dit :
— Ma vie est terminée à présent ; de l'avenir je ne peux plus rien attendre.
Il essaya de la consoler ; mais, pour la réconforter, il ne sut que murmurer les paroles banales qu'on répète ordinairement en de pareils cas.
Elle secouait la tête tristement, elle lui dit que toute parole était superflue, que partout elle s'était heurtée à d'égales déceptions, partout elle avait été froissée, repoussée.
Comme, en lui répondant, il prononçait le mol courage, elle l'interrompit et dit :
— Du courage, j'en ai eu jusqu'à m'épuiser; j'en ai eu, Marc, plus que je ne l'aurais supposé moi-même : assez pour le plus grand des mensonges.
Il ne la comprit pas, et fut surpris.
Aussi elle poursuivit, pour s'expliquer :
— Si j'avais dit à Louise, comme tout à
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l'heure VOUS sembliez l'avoir désiré, si je lui avais dit simplement, ainsi que je viens de le faire pour vous : « Oubliez-moi 1 » croyez- vous qu'elle m'eût obéi et que celte parole eût suffi?
Marc ne savait ce qu'il devait répondre, il hésita.
Aussi, elle répondit pour lui :
— Non, Marc, non, cela n'eût pas suffi. Elle continua :
— Je n'avais pas deviné qu'elle serait à ce point remuée par mes confidences; j'avais cru pouvoir lui dire mes volontés les plus secrètes et tout l'intime de ma vie. Mais quand j'ai vu tant de désordre surg-ir autour de moi, j'ai senti mon tort; je me suis dit que je devais à l'avenir me taire sur ces sujets, et, aussitôt, c'est là ce que j'ai fait... Vous ne me comprenez pas? Il est vrai, c'est étrange, je me demande comment j'ai pu ; je suis restée près d'elle sans plus connaître ce qui avait passé de mon âme dans la sienne... Tout à l'heure, vous me voyiez pleurer, mais vous ne pouviez deviner de quelle source profonde venaient mes pleurs. Je suis restée près d'elle comme une étrangère, en apparence close à son appel... au seul appel qui puisse m'aller jusqu'au cœurj et étant donné.
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Marc, ce qu'a été ma vie et aussi tout ce qui est en question, vous comprenez bien, comme je vous le disais il y a un instant, que c'est là le plus grand des mensonges...
Après ces mots, des larmes revinrent à ses yeux, bien plus abondantes, comme une pluie de l'âme ; pour les cacher, elle mit une main devant son visage. Marc la regardait, la figure contractée de tristesse, mais n'osant plus rien dire, car il sentait que cette douleur le dépassait infiniment. Le petit garçon s'approcha d'elle, s'appuya sur ses genoux et voulut prendre la main qui couvrait ses yeux. Mais elle ne la lui abandonna point; sa gorge se contractait parfois, et, durant un moment, dans le silence, sous le grand soleil immobile, on n'entendit plus que le bruit doux de ses pleurs.
Marc finit par dire :
— Laure, vous avez souffert d'une longue injustice... Sans doute, je suis d'une autre race que vous, car ce qui vous émeut le plus m'a toujours paru lointain, singulier, et même un peu chimérique. Il faut me le pardonner : tant d'autres seraient comme moi!... Je voudrais à mon tour faire quelque chose pour vous. Encore une fois, que puis-je? dites-le-moi...
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R-etournez seule auprès de Louise, je ne vous en voudrai plus... Ou bien, si cela vous convient, demeurez avec nous, car vous avez besoin d'amitié.
Laure avait relevé la tête et essuyé ses larmes; voyant l'enfant près d'elle, elle l'avait embrassé, et maintenant, tandis que Marc parlait, elle caressait ses cheveux.
Elle répondit :
— Marc, je vous remercie, mais il est trop tard; pour moi, tout est fini... A présent, je suis trop renseignée sur le monde et sur moi. Je sais à l'excès que si j'acceptais votre offre, rien de bien n'en résulterait... N'essayez plus de me tirer de l'exil où j'étais prédestinée... Ne dites pas non plus que vous vous êtes jadis trompé dans vos jugements sur moi, ne vous excusez point si, lorsque j'étais encore ignorante et neuve, vous saviez ce qu'il y avait de folie et de songe dans ce que ma jeunesse demandait aux nuits d'été. Je n'ignore plus à présent que ce qui vient de ces profondeurs désorganise nos vies chétives^: j'ai appris cela dans la douleur, dans la solitude et près de la mort, et j'ai été, moi aussi, instruite peu à peu à arrêter mes pensées au bord de l'infini.
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Elle fît un geste bref tertdu vers l'immense horizon comme pour indiquer qu'elle s'appliquait celte parole précisément à ce moment et à ce lieu.
Elle se tut, réfléchit; puis elle murmura :
— Et pourtant! pourtant!... Si était possible quelque alliance que je n'aie pas connue, qu'y aurait-il de plus grand, de plus précieux?
Son regard distrait s'arrêta dans l'azur en face d'elle, et elle ajouta lentement :
— Où j'ai échoué, un autre réussira peutêtre...
Elle se leva, et elle s'écarta du banc, comme pour dissimuler ses dernières larmes ou en essuyer plus secrètement les traces. Elle vint jusqu'à la balustrade de l'autre côté de l'allée, et de là elle regarda sur les prairies.
Au-dessous d'elle, la vallée très large, aperçue de ce côté, avec le feston de ses collines lointaines, semblait s'incurver comme un berceau. Elle la vit d'un bord à l'autre drapée d'or et de verdure printanière : ce paysage dont elle allait s'éloigner lui apparut tout étincelant de jeunesse, et paré comme pour une venue merveilleuse... Elle-même ressentit dans son cœur cette attente splendide et confuse : ce n'était
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pas seulement l'annonce des saisons plus belles, la promesse de quelque magnifique été ; il lui sembla entendre une musique ailée, sublime; et son regard, dévalant jusqu'aux brumes de l'horizon et chargé d'images grandioses, crut entrevoir dans un lointain lumineux une sagesse meilleure venue des au-delà du monde, qui offrirait à ses enfants les corbeilles de la vie.
Dé sorte que lorsqu'elle se retourna, ses prunelles étaient à la fois claires de larmes et d'un sourire mystérieux.
A ce moment, elle vit le bébé qui était resté débouta quelques pas derrière elle; elle le prit dans ses bras et le contempla avec émotion.
— Je ne te reverrai plus, dit-elle, être doux et charmant, qui m'as bien des fois consolée. Mes regrets iront vers toi ; tu as l'âme intacte et tendre; tu as cherché souvent un abri sur mon cœur, qui ne sait où s'abriter...
Bientôt, tandis qu'elle le tenait ainsi, et le berçait un peu sur ses bras, elle vit ses paupières battre et son regard devenir flottant. Elle sourit de ce qu'il cédait ainsi au sommeil.
— C'est vrai, dit-elle, chaque après-midi, régulièrement, tu l'endors; nous n'y pensions
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plus : mais voilà que l'heure coutumière en passant a jeté du sable dans tes yeux...
Il tourna son visage vers l'épaule de Laure en même temps qu'il étendait la main dans le sens opposé comme pour repousser la lumière. En face du paysag-e immense, elle continua à regarder d'un air pensif la petite figure blottie contre elle.
— Plus tard, murmura-t-elle, que deviendrastu, toi que j'aurai vu à l'aube de tes jours, comblé des plus beaux présages? A ton enfance quelle grâce aura manqué?... Pourtant faudrat-il qu'au long des années, dans ton cœur si pur, les instincts vulgaires de la race s'éveillent l'un après l'autre? Hélas! le faudra-l-il?... Que deviendras-tu? quoi donc! homme, simplement homme, traînant indéfiniment les mêmes désirs et les mêmes passions banales dans le cercle que nous savons! Cela seulement! éternellement celai A cette perspective, tout regard s'attriste et toute pensée se décourage...
Elle se tut un instant, puis reprit :
— Qui sait, pourtant, si tu ne lèveras point ton regard plus haut? Peut-être cette pureté d'enfance restera sur toi comme une armure splendide, et tu sauras briser un long servage.
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Elle ajouta, songeuse :
— Oui, pourquoi ne serait-ce point?
Elle mit un baiser sur son front, puis, le soulevant plus haut dans ses bras :
— Je suis demeurée peu de temps près de toi, dit-elle, et tu ne m'auras g-uère connue : doisje craindre pourtant qu'ait passé dans ton âme quelque parcelle de mon destin? Puis-je au contraire souhaiter que s'imprime en toi, plus avant même que dans ta mémoire fragile, la marque de mes rapides baisers?. . Je ne sais pas. Je m'en vais pour épargner à d'autres le mal j d'un désir qui m'a brisée moi-même : mais toi, ce poids te ferait-il fléchir aussi, ou bien serais-tu assez fort pour le mieux porter? Est-ce une malédiction funeste? Est-ce, au contraire, un trésor que tu saurais sauver?
«Va, dors, mon bel enfant... A l'heure où je te quitte à jamais, qu'il me soit permis de laisser ce qu'il me reste encore d'espoir au seuil de ton sommeil... Un jour peut-être quelque autre que moi verra éclore sous tes pas le rêve que j'avais fait. »
Elle le porta jusqu'au banc placé derrière elle; elle l'enveloppa dans un manteau de Marc, fit
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aussi avec ce manteau un coussin pour sa tête, puis avec précaution le coucha là.
— Je veux t'étendre à cette place où était étendu ton père, mon enfant bien-aimé... En attendant que les années t'éveillent, environné des espérances que mon cœur te confie, dors le plus beau sommeil...
Marc lui dit :
— Je ne sais si, après ce bref séjour parmi nous, la retraite où vous voulez rentrer vous paraîtra plus douce ou moins aimée... Je crains que ne reste longtemps dans votre âme ce sentiment d'amertume dont témoignaient vos pleurs : pourtant, quelque mélancolie qui ait accompagné vos pas, il n'est point vrai que doive être inutile et perdu ce retour éphémère en un monde que vous aviez quitté. Si un moment votre présence a suscité quelque émoi, ce tumulte, vite apaisé, laissera après lui un bienfait que nous recueillerons. Pour nous, qui ne le connaissions pas, ou bien qui l'avions oublié, votre venue a rétabli le prix de ce que vous nous aviez donné. Tout s'use et efface en des jours trop faciles : il est bien que sur un bonheur qui décline passe l'ombre de ce qu'il a coûté.
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Sans doute, il est égoïste d'estimer votre présence ou vos larmes selon l'avantag^e qui nous en demeurera. Mais puisque vous n'acceptez rien de ce que nous saurions offrir, il ne peut s'ag-ir que de ce que vous donnez.
— Il est vrai, dit Laure, j'ai été quelques jours peinée de voir que Louise et vous n'aviez pas protégé comme un bien plus précieux l'affection qui vous avait unis. J'y perdais beaucoup moi-même, et la joie qui vous manque me manquait aussi.
Marc lui dit que nécessairement dans leur vie quelque chose serait désormais changé :
— La générosité de vos sentiments que vous craignez de donner en exemple et que vous voulez cacher dans un dernier exil laissera, quoi que vous en pensiez, un sillage après vous. Il en naîtra pour nous qui vous avons mieux connue, une profondeur et un sérieux nouveaux. Je ne m'offenserai plus de rencontrer chez Louise des aspirations mystérieuses dont jusqu'ici j'avais ignoré la source, et qui ne m'avaient pas apparu dans leur plénitude et leur grandeur. Et pour Louise, quel qu'ait été le silence de vos adieux, votre passage près d'elle la détournera à jamais soit de futiles plaisirs,
soit d'un futile ennui... Hélas 1 il se peut, Laure, que vos désirs, votre savoir et vos vertus mêmes doivent être très réservés. Vous le pensez : il faut vous croire. Mais pour ceux qui n'ont qu'une vie simple et commuie, cela seul est déjà une grande chose de savoir que vous existez. Votre désintéressement absolu, et une destinée si dangereuse et si haute, confèrent une sorte de dignité à ceux-mêmes qui ne vous imiteront pas.
En ces termes et d'autres semblables, il l'assura à plusieurs reprises que de sa retraite un rayonnement viendrait sur eux.
Ainsi s'achevèrent leurs adieux, pleins de promesses.