‹ LaureChapitre 13 sur 14 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Laure et Louise vinrent peu à peu à causer d'une manière plus intime.

Une fois qu'elles se promenaient ensemble, Laure fut étonnée d'entendre sa sœur, qui 'amais encore ne lui avait parlé de celte façon, dire lentement, d'un ton pénétré :

— Je te regretterai, Laure, quand tu partiras. Car je sais bien que tu ne voudrais pas rester ici longtemps, tu n'as rien qui t'occupe... Oui, je te regretterai; ta présence fait du bien...

Laure, surprise, se tourna vers elle, cherchant à lire sur son visage ce qui motivait ces réflexions imprévues.

— Ce n'est pas la première fois que je pense

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cela, fît Louise. Parmi les gens que nous voyons, il n'en est point qui donnent l'impression reposante qu'on a près de toi.

Laure roug-it, et d'abord ne répondit pas. Après un instant, elle dit :

— Ainsi, il te semble que ma présence apporte la paix?

Et elle secoua la tête comme si elle avait des doutes à ce sujet.

— Oui, je trouve, dit Louise.

— Après tout, c'est possible... Tout au moins je désirerais qu'il en fût ainsi.

— Tu ne soupçonnes pas, reprit Louise, que quelquefois je t'envie. Je voudrais être telle que toi ; j'aimerais cela — d'un côté !

— Ah ! d'un côté, fit Laure en souriant.

— Evidemment, dit Louise. Non pas avoir la même existence que toi. Il m'aurait fallu faire tant de sacrifices!... Mais on est assurée, confiante... La vie est simple.

— Oh! pourquoi? dit Laure, elle n'est pas nécessairement simple.

— Si, si, dit Louise, avec un signe de tête, l'esprit est rempli, la conduite est claire : qu'y a-t-il qui ne soit simple?

Laure céda aisément. Mais Louise fut ame-

née assez vite à corriger cette opinion superficielle...

Ainsi commencèrent les conversations qui allaient peu à peu les rapprocher, et qui, se continuant, se poursuivant, devaient finir par amener au jour, comme un trésor magnifique et dangereux, le passé enfoui depuis huit années.

A peu de temps de là, parmi d'autres entretiens, Louise dit à sa sœur :

— Laure, je ne crois pas me faire illusion : je suis persuadée que tu me juges sévèrement; tu n'en dis rien, mais tout de même cela se sent quelquefois.

Quoique Laure tentât de protester, elle continua :

— Je sais très bien pourquoi : je suis, à tes yeux, une personne absorbée par des frivolités. Peut-être est-ce vrai si tu me compares à toi. Cependant, il n'y a pas de mal à ce que je voie du monde, à ce que j'accepte des invitations, etc. Je n'ai pas même à m'en justifier; mais si ce reproche que je devine m'est désagréable, c'est parce qu'il tombe à faux; car les plaisirs que tu blâmes ne me tentent pas

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en eux-mêmes, et si je les recherche, c'est simplement par besoin de me distraire.

— C'est là plutôt, dit Laure après un silence, ce que je ne me représente pas : de quoi cherches-tu à te distraire?

Louise fit un g-este comme pour indiquer que cette question était vraiment superflue.

— Mon Dieul dit-elle indolemment, c'est clair : que vois-tu qui puisse m'occuper? Mes journées sont vides, monotones...

Elle s'interrompit, fronça les sourcils, elle parut arrêter son regard sur un objet lointain avec une expression contrariée, puis revint à la conversation.

— C'est difficile à expliquer... J'ai des heures de profond ennui, où la vie m'est à charge au point de pleurer... Mais pourquoi te parler de cela ? Il me semble que je sais par avance ton sentiment: tu es d'avis, n'est-ce pas, que puisque j'ai un mari, un enfant, je n'ai qu'à m'occuper d'eux : c'est la règle ; en la suivant on doit être satisfait; si on ne l'est pas, on a tort, et même on est coupable. De plus, comme tu me vois sans piété, tu me juges incapable de réflexions élevées... N'est-ce pas vrai?

Il n'y avait du reste rien d'agressif dans son ton.

— Je suis embarrassée pour le répondre, dit Laure. Je crois pouvoir me représenter sans peine ce malaise que tu me fais entrevoir, et même, contrairement à ce que tu penses, j'ai au fond du cœur plus de sympathie pour toi dans cet ennui que si je te voyais parfaitement contente d'une vie facile et vide... Oui, voilà d'un côté, reprit-elle; mais, d'autre part, tu ne te trompes pas : je trouve que ce serait mieux autrement, selon la règle comme tu dis, tout à fait selon la règle, ce serait beaucoup mieux... » Elle prononça ces derniers mots presque avec émotion.

Louise ne comprit pas bien.

— C'est un peu obscur, dit-elle.

— Peut-être pour toi, mais non pour moi, répliqua Laure doucement. Elle ajouta avec fermeté : « Pour moi, c'est tout à fait limpide. »

Contrairement à ce qu'elle s'était figuré les premiers jours, elle trouvait Laure, quand elle causait avec elle sur des sujets de cette sorte, dépourvue de préjugés; elle reconnaissait même dans ce qu'elle disait une marque supérieure d'indépendance et d'équité. Aussi elle prenait plaisir à la consulter.

— Tu as naturellement de l'autorité, lui dit-

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elle un jour. Tu sais, lu comprends, el en même temps tu vois plus loin que les autres. C'est une chose très rare. Autrefois déjà tu étais ainsi...

Laure ne se hâtait jamais de répondre; elle réfléchissait quelques secondes, ensuite elle s'exprimait avec une intonation toujours pareille, presque sans inflexion d'un bout de ses phrases à l'autre; cependant ses paroles laissaient une impression de suavité parce que le sentiment qui les inspirait s'y révélait avec fraîcheur, et puis on devinait qu'elle aurait pu chaque fois dire bien davantag-e.

Une après-midi où il faisait beau, elles restèrent long-temps sur la terrasse, près de la balustrade qui la bordait, assises toutes deux dans des fauteuils de jardin. Le tiède soleil d'avril versait sur le parc une lumière blonde :

Louise dit :

— Nous n'avons plus que peu de temps à rester seules ainsi...

— Pourquoi? Marc revient?

— Oui, il m'a écrit. Il sera ici dans quatre jours; c'était, du reste, l'époque convenue.

Laure, remarquant de la mélancolie dans son Ion, lui demanda si ce retour ne lui causait pas de plaisir.

— Si, dit-elle, je suis toujours contente de le revoir... » Pourtant elle ajouta : « Voilà bientôt six semaines que tu es ici avec moi. Nous étions bien ainsi toutes deux... Cela rappelait notre vie de jeunes filles... »

Laure reprit :

— En somme, Marc et toi, vous vous entendez bien?

— Oh I très convenablement, répondit Louise. Elle fit un g-este évasif : « Évidemment, ce ne

sont plus les émotions d'autrefois... » Elle entra à ce propos dans quelques détails, fit l'éloge de Marc, dit qu'il était d'un caractère très sûr, très raisonnable; puis elle raconta qu'elle-même, après leur mariage, s'était assez vite lassée de leur solitude à la campagne. Marc avait alors fait son possible pour la distraire; ils avaient transformé la Mettrie, changé leur train de maison, pris un appartement à Paris, où ils s'étaient fait des relations.

— J'ai été en effet plus heureuse, dit-elle, mes journées étaient remplies. Mais c'est singulier comme cette vie sépare... Marc en a pris le goût plus que moi, car il s'adapte facilement à tout. Peu à peu on s'intéresse moins aux sentiments l'un de l'autre; et puis un jour on s'aper-

çoit que l'on n'est plus guère unis que par des habitudes communes. Il y a une foule de ménag-es ainsi... Du reste, ajouta-t-elle, est-ce cela que je regrette? je ne le sais même pasl »

Elle se tourna vers Laure, attendant une réponse; elle vit le visage de sa sœur immobile et froid.

Contrariée, elle dit :

— J'ai tort de parler avec toi sur ce sujet, qui te déplaît, je m'en suis déjà aperçue.

— J'ai de la peine qu'il en soit ainsi, tout simplement, répondit Laure.

Elle continua, réfléchissant :

— Il faudrait sans doute se mettre davantage au-dessus de soi ; sinon comment ne pas être souvent inquiète et déçue?

Comme Louise ne répondait rien, elle dit, d'un ton différent, mais poursuivant cependant la même pensée :

— Songe à ceci, Louise, c'est une idée qui ne te vient pas, de te demander si, moi, je suis heureuse.

Louise la regarda avec une expression inquiète :

— Comment! Que veux-tu dire? Tu n'es pas heureuse ?

— Je ne parle point de cela. Je disais seulement : cherciie pourquoi c'est une question que tu ne te poses pas.

Louise rougit.

— Mon Dieu ! Laure, tu as l'air, en général, d'être satisfaite.

— Non, murmura Laure. Je n'ai l'air ni mécontente ni satisfaite. Seulement...

Louise l'interrompit.

— Il semble que dans ta situation on ne peut g-uère être déçue.

— Ce n'est pas la raison, dit Laure. Ou plutôt ce n'est pas la seule raison... Mais quand on entre au couvent, on se donne à quelque chose de plus important que soi, tout le monde le sait, et le bonheur n'est pas le bien capital qui est en jeu.

— Peut-être, dit Louise. Et alors, où veux-tu en venir?

— Je pensais que ce n'est nullement la question essentielle, à propos de toute personne, et par suite à propos de soi, de se demander ; Est-elle heureuse? Suis-je heureuse? Et au fond, toi-même, tu le sais bien...

— Tu disais déjà cela autrefois, Laure, et, que si on n'aspire pas aux buts les plus hauts,

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la vie n'est qu'une suite insupportable et misérable de jours. Tu es donc resiée la même?

— Mais.... assurément.

Cette réponse parut imprévue pour Louise.

— Tu ne le croyais pas? demanda Laure. Pourquoi?

Louise fît un g-este qui indiquait qu'il y avait beaucoup de raisons. Puis réfléchissant :

— C'est vrai pourtant, dit-elle, la religion, en somme, propose des buts comme ceux dont tu parlais alors.

Mais en même temps elle faisait une moue lég-èrement sceptique et dédaigneuse.

Elle murmura :

— Autrefois, tu étais libre, ardente...

Puis, songeuse, elle ajouta : « Dieu ! que ce temps est loin ! î Elles ne dirent plus rien pendant un moment.

— Il n'y a pourtant dans toute ma vie qu'avec toi, reprit Louise, que j'aie jamais causé sur ces questions qui vont au fond de l'âme... Et cependant cela me plaît; c'est quelque chose qui m'émeut, me remue. Je n'y trouve pas la même sorte d'attrait que jadis : c'est presque plus grave à présent ; des années ont passé ; on est comme sur un autre versant; on désire

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regarder en arrière... Te souviens-tu comme jadis nous avons causé souvent dans ce même coin de cette terrasse?

— Oui, je m'en souviens, dit Laure, et je suis contente, après tant d'absence, puis tant de silence, de te retrouver un peu.

— Moi aussi, j'ai pensé souvent à ces conversations d'autrefois, surtout depuis que tu es venue... Et puis, je te l'ai dit, j'ai souvent de l'ennui, quelques peines, cela oblige à réfléchir : on regarde autour de soi, on pense au passé, à l'avenir, au lieu de laisser couler les jours sans seulement s'en apercevoir.

— Tu as raison, dit Laure, j'ai remarqué cela, et je me le suis dit à moi-même souvent : les beaux jours sont sans problèmes...

Pour mieux expliquer sa pensée, elle fît un geste bref comme si elle prenait à témoin l'azur clair, découvert, nacré, et le calme du soir déclinant dans ce coin de parc ensoleillé. Elle ajouta :

— Mais toute inquiétude commence quand la douleur vient à passer.

Louise la regarda :

— Quelle douleur?

Elle ne répondit pas.

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— Comme tu parles étrang-ement parfois! dit Louise... C'est étonnant comme, lorsqu'on est avec toi, tout devient sérieux, les choses changent, elles prennent brusquement des dessous, des lointains, on dirait qu'on découvre une autre vie.

Elle continua, pensive :

— Sais-tu que Marc m'a dit un jour que je t'avais trop écoutée jadis, qu'il m'en était resté dans l'esprit des sentiments bizarres... Il est vrai, j'ai été pour ainsi dire, ton élève... C'était très beau, j'aimais cela. Comme c'est singulier ! avoir été pareilles et puis être si différentes !...

— Peut-être pas si différentes, dit Laure. Et Louise ajouta :

— Peut-être encore pareilles.,.

Le soir tombait, quoiqu'il fût cinq heures à peine. Le soleil, qui avait disparu derrière les arbres, faisait flamber tout l'occident d'une éclatante couleur cerise.

Louise proposa d'aller jusqu'à l'Allier. Elles se levèrent, sortirent du parc du côté de la rivière, et suivirent un chemin qui aboutissait au bord de l'eau. Déjà le soleil était descendu au-dessous de l'horizon. Elles trouvèrent à l'ex-

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trémité du chemin quelques grosses pierres éparses. Laure s'assit sur l'une d'elles : Louise resta debout, enveloppée dans son manteau.

Elles étaient devant un tournant très larg-e de l'Allier, qu'avait grossi depuis plusieurs jours la première fonte des neiges. En face d'elles, sur la rive opposée, se dressait un bouquet d'arbres majestueux et sombres, qui mêlaient sur l'étendue de l'eau leur immense reflet noir aux splendeurs du couchant. La rivière courait, rapide, lisse, polie, moirée; au loin, vers l'horizon, elle semblait s'élarg-ir encore, s'épanouir en une immense nappe rose, que surplombaient quelques peupliers pensifs.

D'une voix dolente et fraîche, une bergère invisible rappelait ses bêtes avec le cri coutumier : « Vins donc!... vins doncl... », traînant chaque fois longuement les deux syllabes, comme une complainte jetée dans le soir hâtif.

Ce paysage magnifique et familier ramenait Louise et Laure jusqu'aux profondeurs de leur commune enfance.

— En somme, dit Louise, comme si elle reprenait simplement la conversation interrompue, celte journée n'est-elle pas pareille à celles

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d'autrefois? jNous causons, je l'interroge, je t'écoute; tu me retrouves attentive et docile comme il y a dix ans... Ce serait si bien de n'avoir à nouveau point de secret l'une pour l'autre, d'être d'accord 1 II me semblerait rentrer dans un passé merveilleux.

Laure sourit, mais elle secoua la tête d'un air de doute profond et dit :

— Trop d'événements sont survenus...

Louise pensa à sa vocation religieuse.

— Il n'est pas nécessaire que nos idées soient identiques, dit-elle.

Laure fut touchée de son insistance et de son accent de prière. Elle demeura pourtant dans la môme réserve, gardant sur les lèvres un sourire à demi effacé.

Ce sentiment nouveau que Louise exprimait, cet attachement qu'avaient ranimé la présence et les paroles de Laure était sincère et profond ; aussi l'accueil froid de sa sœur la laissa un peu surprise et blessée.

Elle lui dit que jusqu'à ces derniers jours elle l'avait crue très loin d'elle et même étrangère à son propre passé ; maintenant, elle commençait à la comprendre mieux : mais Laure devait-elle s'étonner de cette erreur, après qu'elle avait à un

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moment de sa vie sacrifié tous ses sentiments anciens et naturels avec une indifférence, une dureté même qui n'en laissaient pas prévoir le retour ?

Laure, toujours assise, avait levé les yeux vers elle et la regardait fixement. Elle prit une expression douloureuse et dit avec un frémissement dans la voix :

— Je sais à quoi tu penses.

Toutes deux ensemble dans un éclair revirent les dernières heures de Charles-Armand. Laure devint pâle. Elle murmura à plusieurs reprises : « Oui, je sais, je sais... », chaque fois avec une intonation nouvelle, d'abord lassitude accablée, puis une sorte de désespérance. Elle mit son visage dans ses mains et resta ainsi, courbée.

Louise fut stupéfiée. Qu'avait-elle dit de si g-rave? Cependant elle sentait qu'elle venait de heurter quelque chose d'immense. Au bord de l'eau glacée de rose qui s'assombrissait, elle voyait Laure toujours immobile, assise, la tête dans les mains, couvrant ses yeux. Ayant regardé quelque temps l'étendue des sables :

— Voici, dit-elle lentement, voici qu'un vent s'élève, aussi glacé qu'un vent d'hiver... Il n'y a plus qu'une bande de lumière à l'horizon. Laure,

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rentrons... Regarde donc comme ce venl par endroits fait frémir et palpiter l'eau.

Mais Laure paraissait à peine l'entendre. Contrariée, elle s'adressa à elle d'une façon plus directe :

— Écoute, je ne te comprends pas, qu'est-il arrivé? Je ne te reprochais rien. Ëst-il donc défendu de dire que jadis tu t'es séparée de ta famille, de ton eiitourag-e, pour l'enfermer dans un couvent? Mais puisque c'est simplement la vérité... Puisque maintenant encore tu te tiens à l'écart, lu ne vis pas comme les autres personnes, tu n'en as ni les goûts, ni les habitudes, ni les manières. Est-ce cela qu'il ne faut pas dire?

A ces derniers mots, Laure répliqua avec un geste et un ton qui trahissaient de l'impatience :

— Tu le dis, en tout cas, assez souvent... Louise fut étonnée, car elle ne l'avait jamais

entendue parler ainsi. Mais elle sentit la justesse de ce reproche et rougit.

Laure, regrettant déjà ce mouvement et cette parole d'humeur, se leva, l'air calme. Elle secoua un peu son manteau pour en faire tomber la poussière, elle en effaça les plis ; puis, au moment de s'éloigner, elle se tourna du côté de

Louise et dit de son accent ordinaire, simple et ferme :

— Mais, Louise, c'est à cause de toi que je suis ainsi.

Après quoi, elle s'engagea sur le chemin allant vers la maison.

Louise, sur l'instant, put à peine croire ce qu'elle venait d'entendre. Elle suivit Laure, qui marchait vite; elle n'osait l'interroger, mais dans ses yeux passaient des inquiétudes qui les assombrissaient comme des orages ; plusieurs fois elle s'arrêta, stupéfiée d'idées qui lui venaient.

— C'est singulier, dit-elle à mi-voix dans un moment où elle était restée un peu en arrière, lorsqu'on cause avec toi, il semble à tout moment qu'on côtoie des abîmes.

Quand Laure entra dans la salle à manger à l'heure du dîner, Louise, qui s'y trouvait encore seule, vint à elle aussitôt et lui dit qu'elle voulait causer avec elle sur plusieurs sujets dont il avait été question l'après-midi.

Laure s'attendait à cette demande : elle la

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subit avec ennui. Sans s'arrêter et tout en gagnant sa place, elle dit négligemment :

— Je t'en prie, laissons cela... J'ai eu le tort de faire allusion à des préoccupations intimes qui ne concernent que moi.

— Qui paraissent bien me concerner aussi, dit Louise.

Elle vint près de Laure, qui s'était assise déjà.

— Tu sais, Laure, tu peux tout me raconter. Son ton exprimait, en même temps qu'une

prière, une résolution de savoir bien arrêtée.

— J'avais tant de joie à penser que nous redeviendrions amies ! Mais dans tout ce que tu dis il y a comme des jours, des ouvertures sur quelque chose d'immense et de caché, parfois sur une immense amertume... Alors, tu comprends, il faut bien que je sache.

— Écoute, je suis ce soir très fatiguée, ne me parle plus de cela. Du reste, ce sont des choses anciennes, finies; il m'est désagréable d'y revenir.

Louise n'osa pas la presser davantage ; cependant elle demeura à la même place, faisant sentir que sa volonté n'avait pas changé.

Durant un moment Laure parut très absorbée; dans une méditation rapide elle se représenta

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la portée des explications que demandait Louise, et elle sentit que pour peu qu'elle cédât, elle était exposée à révéler toute sa conduite ancienne; cependant ce secret capital, qu'elle avait autrefois si sévèrement, si résolument gardé, elle n'avait pas maintenant moins de répugnance à le laisser pénétrer; pas plus qu'alors il ne lui plaisait qu'un regard étranger descendît au fond d'elle, et crût posséder le mystère de sa vie. Et si sa sœur savait, est-ce que Marc à son tour ne serait pas instruit? Cette perspective, jusque-là imprévue, la révolta soudain; Marc se persuaderait sans doute que toute sa destinée, toutes ses résolutions, jusqu'à ses pensées les plus cachées, les plus libres, les plus hautes, avaient dépendu de lui, du sentiment inspiré par lui : qu'il crût cela, qu'elle dût lire un jour cette supposition dans ses yeux, dans sa conduite envers elle, dans ses regrets, dans sa pitié peut-être, non elle ne pouvait l'admettre, elle s'enfuirait plutôt.

Puis, après ces pensées, d'autres vinrent à la hâte, d'un ordre différent; elle songea à sa sœur ; est-ce qu'il ne valait pas mieux que Louise ignorât toujours? Aussi, pourquoi tant chercher, questionner? quel fatal désir la pous-

sait? En ce moment surtout où Louise lui montrait à nouveau beaucoup d'affection, est-ce que la connaissance d'un événement si grave auquel elle avait été étroitement mêlée ne lui donnerait pas un sentiment d'immense regret, d'immense responsabilité ? Non ! que tout demeurât dans l'ombre ! Louise était généreuse, sensible, enthousiaste, aussi promptement exallée qu'abattue : jau milieu de l'ennui qu'elle avait de sa vie présente, quel bouleversement pouvait produire en elle la révélation d'un sacrifice si grand, source de ce bonheur chétif?... Ces réflexions se succédaient extrêmement vite dans l'esprit de Laure; tout à coup, revenant au présent, elle tressaillit en voyant, debout à côté d'elle, Louise obstinée et insistante, qui réclamait toujours ce savoir dangereux; elle se leva brusquement et lui dit presque avec éclat, d'une voix chargée d'avertissements, de prière, de crainte, et qui tranchait violemment sur son indifférence antérieure :

— Mais, Louise, que fais-tu? laisse donc cela !.,. laisse donc...

Louise, étonnée, recula d'un pas.

On entra pour le service. Louise alla s'asseoir à sa place et dit avec calme :

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— Laure, remettons donc ce sujet à plus tard.

Le lendemain, au commencement de l'aprèsmidi, elles sortirent ensemble, ainsi qu'à l'ordinaire.

Le beau temps, qui durait depuis trois ou quatre jours, se maintenait. Elles montèrent sur la colline.

Louise, en marchant près de sa sœur, remarqua qu'elle avait le visage fatig-ué, comme si elle venait d'être tourmentée par des pensées pénibles. Elle savait bien, après ce qui s'était dit la veille, qu'il faudrait que Laure s'expliquât en quelque manière ; elle ne lui demanda rien, laissant couler les minutes, persuadée que ce silence même deviendrait la plus pressante des questions.

En haut de la colline, à quelque distance en avant de la chapelle, se trouvait une vieille croix en chêne, grise, vermoulue, et tout usée par le temps ; autour d'elle se dressaient des arbres qui ne portaient encore aucun feuillage, mais dont les branches entremêlées tamisaient cependant de leur fouillis les ra^'ons du soleil nouveau.

Elles s'arrêtèrent là, n'ayant encore rien dit.

Comme Laure était très près de la croix, qu'elle connaissait bien et vers laquelle elle était venue jadis souvent, d'un geste familier et doux elle posa la main sur le bois. Les lig-nes du chêne étaient en saillie parce que entre chacune d'elles les gelées et la pluie avaient, depuis bien des années, creusé de profonds sillons. Pendant un moment elle resta là, recueillie, grave, et elle suivait lentement les nervures sinueuses avec l'extrémité du doigt.

Louise la regardait, un peu émue.

Laure, à la fin, se tourna vers elle et répondit à son interrogation muette.

— J'ai eu un moment d'impatience hier, ditelle, cela m'arrive rarement... Je crois qu'il vaut mieux que je t'explique pourquoi. Souvent, depuis que je suis ici, j'ai remarqué avec ennui que tu me considères comme une personne à demi morte...

Louise protesta.

— Si, si, éteinte, morte... parce que j'ai passé quelques années dans un couvent. Ce que tu disais hier au bord de l'Allier en témoignait une fois de plus. Ne t'étonne donc point trop si à la lonp-uej'en ai été froissée...

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Elle continua :

— Tu es surprise de me voir tant de vanité... Mais aussi pourquoi toujours admettre et déclarer que, à l'écart des circonstances ordinaires de l'existence, ce qui se passe dans l'esprit devient insignifiant et comme réglé d'avance, qu'il n'y a plus d'événements et pour ainsi dire plus de vie de l'âme? Pourquoi ne pas supposer seulement une fois que c'est au contraire à l'abri des hasards du monde et au-dessus des accidents communs que peut commencer une véritable histoire?

Elle s'exprimait d'une façon tranquille, posée, ayant arrêté à l'avance ce qu'elle dirait.

— Je voulais ajouter ceci : tu es trop persuadée que le renoncement ne coûte rien, que c'est toujours une inclination, un goût, tandis qu'en réalité il ne va presque jamais sans quelque déchirement. Tu laisses paraître trop souvent cette opinion. Cela peut peiner quelquefois... Tu ne sais pas, évidemment... Voilà tout, conclut-elle, indiquant que ses explications étaient terminées.

— Je ne comprends pas, dit Louise, que tu ne m'aies pas parlé ainsi plus tôt : c'était simple et nous aurions été si vite d'accord... Mais il y a

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pourtant une chose qui n'est pas encore claire pour moi, même si je t'ai blessée : pourquoi m'as-tu dit que si tu es... comme tu es, c'est moi qui en suis cause?

Laure roug-it et ses paupières battirent. Elle dit rapidement :

— Oh ! pour cela, tu as vu, j'évitais justement de le rappeler. Il m'est venu aux lèvres une expression maladroite et fâcheuse. N'y pense plus.

Louise la dévisagea, ne se laissant convaincre que difficilement.

— Eh bien ! soit, dit-elle, cédant plutôt que persuadée. N'en parlons plus 1 » Mais puisque désormais elle ne l'offenserait plus et puisqu'elles redevenaient amies, elle lui demanda de lui expliquer cette histoire intérieure à laquelle Laure venait de faire allusion. « Serait-il vrai que tu as été malheureuse dans ton couvent? Suis-je indiscrète en te posant cette question? Cela doit-il rester caché ? »

Laure secoua la tête, comme pour répondre que non, qu'il n'y avait pas d'indiscrétion. Toutefois pour le moment elle n'ajouta rien, retenue par un pressentiment qu'elle regretta par la suite de n'avoir pas encore mieux écoulé.

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Elles firent quelques pas et s'assirent sur le g-azon au pied d'un mur bas à demi écroulé.

Au-dessous d'elles, sur l'étendue des vignes sèches et grises du coteau, un seul amandier fleuri faisait resplendir sa neige rosée. De leur place elles dominaient la plaine. Au loin sur les champs vagabondaient des ombres de nuages. La nature, engourdie et dévêtue, sans feuillage, sans verdure, ne s'éveillait encore pas aux baisers du soleil...

Un merle sifflait dans les branches un refrain sonore et doux. Tout ce paysage, avec ses lignes déliées, dégagées, nettes, faisait penser à quelque magnifique plat d'argent scintillant et ciselé. Dans le lit de l'Allier couraient les belles eaux d'avril, fraîches, abondantes, frissonnantes, qui accueillent la lumière jusque dans leurs profondeurs.

— Comme la vue est belle d'ici 1 dit Louise.

— Oui, très belle...

Louise dit encore :

— Je viens souvent en cet endroit; ce spectacle fait du bien, il remplit le cœur et peut, au besoin, chasser bien des ennuis.

— Vraiment 1 fit Laure.

Encore un silence; puis Louise, timidement, se hasarda à lui demander si jamais elle n'avait eu

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de doute dans ses croyances, si sa foi n'avait pas été ébranlée.

Laure fut surprise, et dit que non. Elle ajouta avec un sourire indulgent :

— Enfant 1 Enfant 1 Ma sœur enfant!... Comme tu es ig-norante! Parce que j'ai parlé d'histoire d'âme, d'inquiétude intérieure... tu t'imagines qu'il ne peut y avoir dans un cloître d'autres crises que celles du doute et de la foi.

Et comme Louise continuait à la questionner du regard :

— Tu comprends bien, par exemple, qu'on peut être croyante et cependant n'avoir pas la vocation nécessaire pour l'ordre où l'on est entré. C'est mon cas sans doute; mais j'aurais besoin, pour tout expliquer, d'entrer dans trop de détails. C'est compliqué, peut-être étrange aussi.

Elle resta pensive un moment, puis dit avec un accent autre^ plus vibrant, plus rare :

— J'ai voulu, à un moment de ma vie, être tout à fait pure, être entièrement séparée du monde... Et pourtant, vois-tu, j'étais déjà assez pure alors.

Louise la regardait, touchée.

— Il est vrai, reprit Laure, j'ai eu des décep-

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lions. Je n'ai pas rencontré le repos, le calme que je voulais; au contraire, j'ai été troublée par les idées mêmes dont j'avais attendu la paix.

Louise dit qu'elle ne comprenait pas.

— De quelles idées parles-tu ?

— Oh I dit Laure, tu te rappelles comme j'étais autrefois, tu sais bien cet attrait des choses infinies...

Mais là elle s'arrêta, hésitante, se demandant si elle allait poursuivre. Elle vit les yeux attentifs de sa sœur, pleins d'une expression à la fois inquiète et aimante : elle céda au désir de lui dire ses peines cachées; elle ne song-ea pas, en s'engag-eant dans ces confidences, qu'un rayon de lumière en pouvait glisser sur les événements anciens.

— Il y a des personnes, dit-elle, qui sont menées à la religion et à Dieu précisément parce qu'elles éprouvent ces sentiments d'une façon vive, particulière, qui les arrache à elles-mêmes, et parce que rien dans le monde n'y répond. Moi, j'étais ainsi... tu comprends, ces pensées émeuvent...

— Oui, dit Louise avec un sig:ne de tête, elles émeuvent.

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— J'ai cru qu'elles me troublaient, m'accablaient surtout parce que je me tenais encore loin d'elles. J'ai cru qu'il me serait possible de ne vivre que parmi elles, dans un monde de clarté splendide et de joie très haute. Mais voilà, pour certaines personnes, sans doute, elles sont un ferment trop fort qui ne se peut supporter, elles ne m'ont pas comblée, j'avais beau m'être approchée d'elles...

Laure ne prit point garde que cela aussi pouvait être un péril de dévoiler devant sa sœur, après huit années de silence, sa nature secrète et véritable, de la faire participer à son expérience profonde et de la remettre en face d'un absolu dont Louise avait depuis longtemps détourné les regards.

Elle ne se dit pas que, étant donnée la vie actuelle de sa sœur, il valait mieux que cette sorte de volonté mystique qui avait été à la base de leur ancienne amitié demeurât lointaine et endormie ; elle n'y songea point, elle se réjouit seulement de l'avoir près d'elle, unie à elle comme autrefois, reflétant ses pensées, les éprouvant à mesure, s'y mêlant. Après une jeunesse et des commencements pareils, il lui semblait qu'elle seule avait tenté une lointaine aventure,

et que maintenant, de retour sur le rivage, elle lui en disait le désenchantement avec un sentiment noble, grand et lassé.

Elle poursuivit donc sur un ton de confidence ardente et mystérieuse :

— Oui, j'ai eu beau m'être approchée d'elles, elles ne m'ont pas satisfaite ; dans certains cas, l'angoisse qu'elles apportent g-randit précisément à cause de la méditation de ce qui est illimité, sur cette rive du ciel dont on ne s'éloigne jamais. . . C'est comme une plage de l'océan qui paraît sans bornes : il est des personnes à qui plaît cette figure de l'infini, il en est d'autres qu'elle inquiète déjà ; mais que dire lorsque c'est l'infini même qu'on côtoie, l'éternité, le temps immobile, l'imag-e des mérites inaccessibles de l'âme? On se sent attiré vers ces jardins enchantés du plus sublime amour et vers les sources de l'éternelle vie; et pourtant on est là, écrasée, malade, dans une tension trop forte de l'esprit, sans abri, sans refuge, tantôt inondée de rosées mystiques, tantôt errant sous des cieux mornes.

— C'est si loin de la vie que j'ai vécue ! dit Louise, beaucoup au-dessus...

Sa sœur continua :

— Alors, entre ceux qui ont la paix et

Sao LA une

ceux qu'elle fuit sans cesse, un abîme se creuse... Là commence la plus grande des solitudes.

— Je comprends bien, dit Louise.

Laure reprit d'une façon plus calme, comme si elle voulait corriger l'impression qu'elle avait pu faire sur sa sœur :

— Cependant ne t'imagine point que j'aie jamais été révoltée, rebelle; c'était tout le contraire. Au reste, faire erreur sur sa vocation n'est point si rare ni si étrange, et c'est dans le monde seulement que cela apparaît comme quelque chose de maudit. J'ai vu simplement qu'il me fallait me rapprocher des conditions plus communes de la vie, dont j'avais voulu m'écarter d'abord; d'un côté, ce n'est qu'un petit changement, et cependant, pour moi, cela a été une déception amère, puisqu'elle portait sur ce que j'avais choisi comme ce qu'il y a de plus haut et de plus grand.

Louise demanda :

— En est-il souvent ainsi?

Laure dit :

— Oh 1 je ne parle que de moi. Tout dépend des dispositions que chacune apporte, des motifs qui l'ont amenée. Dans bien des cas, il est une

anxiété, un besoin éperdu de l'âme qu'elle a une fois et qu'elle n'a plus ensuite; il est un cri qu'elle jette une fois et qu'ensuite elle ne jette plus. Mais, pour moi, ce fut tout autre chose. Louise dit avec vivacité :

— Ah! pourquoi? pourquoi donc? pourquoi toi seulement?

— Je t'ai répondu déjà, répliqua Laure après une hésitation. Tout dépend des dispositions avec lesquelles on vient... Celles que j'envie ce sont celles qui ont toujours été dans le sein de Dieu, qui n'ont jamais changé de monde, et dont la vocation n'a pas eu d'histoire.

— Je ne comprends pas bien, murmura Louise...

— Je veux dire que certaines ont une vocation libre, désintéressée, spontanée, sur laquelle elles ne sauraient faire erreur; d'autres, au contraire, cherchent un abri, un refuge, elles viennent surtout pour détourner les yeux d'autre chose. Or moi, précisément, j'ai eu ce tort capital... Seulement, voilà que je me laisse entraîner à dire plus que je ne voudrais ; je crains de le regretter à la fin ; tu comprends : tout se tient, tout s'enchaîne... J'ajouterai donc ceci sans plus, que je souffrais beaucoup et que c'est la raison

32a LÀURB

pour laquelle j'ai voulu quitter le monde et aller vers Dieu : or c'est cela qu'il ne fallait pas et qui est la cause de tout. Je voulais, comme je te l'ai dit, être absolument pure; seulement j'ignorais une chose : il m'aurait fallu aussi être pure de la douleur... Mais maintenant, c'est assez, et laissons un sujet qui m'est trop personnel.

Louise réfléchit un moment ; puis, de nouveau reprenant ses questions insistantes, elle dit qu'elle n'apercevait aucun lien entre ces peines dont parlait Laurc et la déception survenue ensuite :

— J'ai beau chercher, dit-elle, c'est une relation que je ne découvre pas.

Comme Laure paraissait peu disposée à répondre, elle reprit d'un ton de prière émue :

— ^ Si tu savais avec quels sentiments je t'écoute, tu m'ouvrirais aisément tes secrets ; tu me les confierais sans scrupule, car ce que tu dis vibre en moi d'une manière toute spirituelle et si pure que je ne sais pourquoi tu redouterais mon âme plus que la tienne. » En eftel, à ce moment elle s'associait tout entière par la pensée à la destinée de Laure,

sans se douter qu'elle-même en portait tout le poids.

Laure ne voulut répondre qu'en termes très vagues.

— A quelque chose qu'on se consacre, ditelle, n'est-il pas mieux de s'y porter par inclination spontanée plutôt qu'à la suite d'échecs subis ailleurs, avec une âme intacte au lieu d'une âme brisée?

Cependant cette explication ne suffît encore point à Louise, qui reprit :

— Non, je ne comprends pas, tu éprouvais jadis certains sentiments infinis dans toute leur vérité et toute leur force, et voilà qu'ensuite tu t*accuses de t'ètre fait illusion sur eux.

Laure secoua la tête :

— C'est précisément parce que j'ai beaucoup souffert, et parce que je me suis entièrement donnée à cette souffrance, que j'ai éprouvé ces sentiments avec tant de vivacité : jusque-là tout était confus... Oh ! je sais bien, cela peut paraître singulier, et peat-ctre l'explication que je te donnerais n'a de vérité que pour moi...

Après une attente, elle reprit :

— Oui, c'est à la fois simple et compliqué, à la fois rare et presque commun. A un moment,

comme je viens de te le dire, j'ai trop cédé à la douleur; je n'ai plus mesuré sa place; j'ai cru qu'elle était tout au monde : et c'est là une source de grands mensonges... Ecoute, voici une pensée que j'ai eue quelquefois, un reproche que je me suis fait et dont l'expression sans doute te paraîtra étrange : je me suis dit que j'avais trop aimé la douleur.

Louise fît un mouvement de surprise :

— Oui, oui, je sais, reprit Laure, je te l'ai dit à l'avance : cela étonne. Peut-être, aussi, l'expression n'est-elle pas très exacte; elle est un peu exagérée, un peu forte. Mais cela se comprend pourtant : je veux dire que j'ai tou-^ jours eu dans l'esprit quelque chose de grave, d'un peu triste, qui avait besoin de s'épancher, de vivre, cela même au cours d'une jeunesse heureuse; c'était, si tu veux, le désir, le besoin d'une destinée difficile au lieu d'une destinée trop commode, et de plus, une affinité naissante et mystérieuse avec tout ce qui souffrait. Oui, plus j'y songe^ c'était bien cela : j'avais par avance le sentiment très obscur qu'il y avait dans la douleur quelque chose à ma mesure, à ma convenance, et où, pour ainsi dire, je me complairais.

LAUIVE 325

Et en effet, lorsqu'il m'est arrivé de beaucoup souffrir, au lieu de considérer ma peine comme une chose petite et chétive, qu'il fallait simplement subir, expier dans quelque coin, au contraire j'ai pensé, sans doute à cause de ce penchant profond, que seule sur terre la douleur était réelle et vraie; que le reste était illusion, apparence; aussi je me suis abandonnée à elle et j'ai éprouvé une satisfaction singulière, une sorte de soulagement à étendre à l'infini le mal qui me concernait... J'ai eu ainsi parfois, pour presque tout ce qui existe, une pitié à en mourir. Alors tu comprends, si l'on éprouve l'infini dans la douleur, il faut l'infini en toutes choses, il faut l'infini dans la joie. Quand le monde apparaît comme le domaine prédestiné de la souffrance, par un mouvement d'âme, peut-être pas le plus courageux, mais le plus humain, le plus naturel, on cherche à s'échapper, on va vers les fêtes célestes, on ne veut plus voir que l'éternité.

— Mais qu'importe, dit Louise, et que te reproches-tu ?

— Je me reproche d'avoir ignoré que la forme la plus haute et la plus libre du renoncement n'est pas celle qui naît du malheur, et

qu'en se réfug-iant ainsi dans un ciel mystique, souvent on vit, au lieu d'une histoire divine, une histoire, hélas ! trop humaine.

Car un jour peut venir ensuite où l'on apprend à souffrir d'une manière plus sage, où l'on mesure mieux la place de la douleur, où l'on s'aperçoit qu'on s'est laissé abuser par elle et qu'on est venu au cœur de l'infini, guidé par ses mensong-es.

— Mais toi cependant, objecta doucement Louise, même dans les lointains de notre jeunesse, tu éprouvais déjà cet attrait d'un ordre infini — et cela, il me semble, sans qu'aucun malheur fût intervenu.

— Il est vrai, répondit Laure, de tout temps j'ai aspiré à une sorte de bien qui dépasserait la réalité et l'expérience communes ; mais suis-je bien sûre qu'il était si grand et si noble de céder complètement à ce désir?... Pour une telle inclination peut-être existe-t-il d'autres voies que celles que j'ai suivies; ou, du moins, peutêtre en existera-t-il un jour... En tout cas, pour ce qui me concerne, je ne me serais pas tout entière abandonnée à ce penchant si je n'avais tant cru en la douleur, et surtout, je ne m'y serais pas abandonnée de cette façon dure et

cruelle qui ne voulait plus rien regarder du monde. » Après s'être tue quelques secondes, elle répéta à voix basse ces derniers mots : « d'une façon dure et cruelle », comme s'ils venaient d'évoquer dans son esprit une foule de nouvelles et lourdes pensées...

Louise, qui réfléchissait, murmura :

— Ce que tu dis a beaucoup plus de portée que tu ne voudrais en convenir. Car ils sont une multitude ceux qui, pareils à toi, s'adonnent à des pensées mystiques précisément parce que la vie du monde les a blessés. Aussi, ton histoire, si elle a une vérité profonde, est une immense histoire... Mais laissons cela : en tout cas cela m'émerveille et m'exalte, de revenir à ces sources de vie spirituelle, dont je n'ai jamais approché que grâce à toi. Laure, je te l'ai déjà dit : c'est étrange comme tu es. On croirait qu'il y a au fond de toi une lumière inconnue qui rayonne sur tes pensées... » Elle ajouta, s'adressant à elle d'une façon plus directe : « Dis-moi, est-ce vrai? est-ce ainsi? sais-tu des choses qu'on ne sait pas? »

Laure ne répondit pas d'abord à cette question, jugée sans doute trop vaine ; mais, comme Louise insistait, elle dit enfin avec lenteur :

— Non, non, Louise, point de lumière inconnue... Et laissant tomber la voix, elle ajouta très bas :

— C'est peut-être le reflet d'un habituel et très grand péril...

Les yeux de Louise errèrent un moment au loin, puis elle dit très bas, en frissonnant :

— Je ne puis songer sans effroi à cette douleur capitale et mystérieuse qui a décidé non seulement de ta vie terrestre, mais encore de toute la vie de ton âme.

Cependant elle n'osait interroger sa sœur.

Ce fut Laure qui reprit la conversation.

La suite de ces confidences l'avait amenée à se remémorer le jour de la mort de son père, et la conduite qu'elle avait eue alors près de lui. Remuée elle-même par ce grave entretien, elle pensa qu'il lui offrait l'occasion d'atténuer un reproche dont depuis longtemps elle se sentait enveloppée.

Avec un accent d'émotion violente et contenue, elle dit :

— Puisque je suis venue, presque sans le vouloir, à te parler ainsi, peut-être dois-je prendre cette circonstance pour me justifier

si possible, d'un souvenir que tu as gardé de moi...

Louise fronça les sourcils avec inquiétude.

— C'est un sujet sur lequel je n'aime guère revenir, continua Laure ; non, Dieu sait que je n'aime pas... Mais il m'est facile, après ce que je t'ai dit, de m'expliquer en ce moment, et ce sera une fois à jamais... Tu te rappelles, n'estce pas, ce qui s'est passé lors de la mort de notre père...

— Oui, dit Louise, et son regard anxieux s'enfonça dans ces lointains.

— Tu te rappelles... Donc il est inutile que je précise. Eh bien ! quelle qu'ait pu être ma conduite à cette heure-là, il ne faut rien me reprocher, car je souffrais beaucoup, je souffrais trop pour être pareille à vous...

Or Louise, tout en l'entendant, se disait à ellemême:

« Oui, je revois cette journée, je revois cette heure, et il me semble que jusqu'ici je ne m'en étais encore jamais souvenue... Cependant j'y ai pensé bien souvent I »

Laure continuait :

— Comme je t'ai expliqué, je vivais ailleurs,

S3o LAURE

rien ne comptait, rien n'avait de sens, de prix, hors l'éternité...

Elle ajouta :

— Je ne sais si tu te rappelles exactement...

— Oui, oui, murmura Louise. Et elle pensait : « Comme j'ai été aveug-le, à ce moment-là et depuis!... Mais à cause de ce que je viens d'apprendre, à cause de l'aveu de ce malheur, à présent un voile se soulève... »

Elle était devenue pâle et ses mains tremblaient. Laure cependant, trop absorbée, ne le remarqua pas.

— Qu'était-ce donc qui te peinait tant? demanda Louise en jetant vers sa sœur un coup d'œil rapide chargé d'anxiété.

— Tout ce qui touchait à la mort éveillait en moi des sentiments sans mesure, dit Laure pensive.

— Je ne comprends pas bien, reprit Louise. Elle murmura :

— Il y avait sans doute autre chose?... Laure fît évasivement et très bas :

— Bien sûr, il y avait autre chose...

Louise se leva et, laissant tomber les mains,

elle dit d'un ton désespéré :

— Oh! Lauro, j'ai compris ce qu'il y avait! Laure éprouva aussitôt un amer regret. Elle

ne fît aucun mouvement; elle ne parut pas bouleversée ; elle reg^arda un moment par terre. Puis, pour rassurer Louise, elle dit en levant la tête :

— Laisse donc, tout cela est bien loin maintenant...

Mais alors, voyant l'émotion immense empreinte sur le visag-e de sa sœur, elle ne put s'empêcher d'exprimer le reproche qu'elle se faisait intérieurement. Elle dit, avec un accent de profond chagrin :

— C'est un sujet dont je ne voulais jamais parler! Bien malgré moi je...

Louise l'interrompit, et dit, en même temps qu'elle faisait le signe de mettre un doigt sur ses lèvres :

— Tais-toi î tais-toi ! attends ! ne dis plus rien. Laisse-moi mesurer, comprendre...

Laure reprit ;

— Je ne voulais pas...

— Non, ne regrette pas, c'est mieux ainsi. Mais attends...

Alors elles restèrent dans un grand silence. Louise reprit :

33a LAURB

— Oui, je m'explique ce que lu disais hier : tout ce que tu es à présent, tu l'es à cause de moi; comment n'ai-je pas aussitôt compris!... Et en ce temps-là, il y a huit ans, étais-je aveugfle! étais-je folle! Tu étais déjà presque fiancée et je le savais : je suis venue, et alors à cause de moi... Oh! pardonne-moi.» Elle n'acheva pas sa phrase, elle passa sa main sur son front et devant ses yeux, comme pour chasser d'incroyables idées. « Oh! Laure! malgré cela, c'est toi, toi seule qui as voulu, qui as fait notre mariag-e. Sans toi, il ne se serait jamais accompli ! » Elle s'était rassise, elle appuya son coude sur le genou de Laure et, ainsi penchée vers elle, baissant la tête, elle dit :

— Que puis-je? Que puis-je à présent? Laure était devenue elle-même très pâle. Elle

releva le visage de sa sœur, qu'elle vit baigné de larmes.

Elle lui dit :

— Tu t'accuses bien inutilement... Que te reproches-tu? D'avoir été là? D'avoir existé?

— Si, si, j'ai été trop égoïste en ne me doutant de rien! J'avais un brouillard devant les yeux... Mais, Laure, tu n'aurais eu qu'un mot à dire, et rien ne serait arrivé!

LAURB 333

Et elle ajouta, serrant les mains l'une dans l'autre :

— Tandis qu'à cause de moi !...

Laure l'interrompit ; elle voulut empêcher qu'elle ne s'exagérât son rôle et ses torts, qu'elle ne fît porter sur cette rencontre de leurs deux inclinations un remords trop déchirant. Elle tint à expliquer qu'elle n'avait pas tant perdu par ces fiançailles brisées, et que ce mariage sans doute, aussi bien que n'importe quel mariage, n'eût pu convenir à sa nature difficile et rebelle.

Le menton appuyé sur la main, les yeux fixés devant elle, elle lui dit d'une voix grave et songeuse :

— Va, tu t'imagines ce qui n'est pas. Ne crois point que je suis entrée dans un cloître par dépit, ou pour y pleurer un amour perdu; non, les choses se sont passées d'une façon bien différente, ce fut un événement d'une autre nature. Tu le sais bien, il y avait eu de tout temps en moi un penchant qui m'entraînait hors des conditions d'existence de la plupart des gens, un besoin qui me portait ailleurs. Aurais-je pu malgré cela demeurer dans le monde, y être heureuse? qui le sait? J'en doute fort à

334 LAURS

présent, et en tout cas, dès ce temps-là, Marc en doutait... Un soir, vers neuf heures, peu de temps avant ton retour, je sortis du parc avec lui, et nous vînmes dans ces prairies que tu vois au-dessous de nous; la nuit était légère et splendide et le ciel plein d'étoiles... Presque involontairement, je levais les yeux vers elles, v^ers leurs abîmes, et c'est étrangle, je souffrais de cette nuit comme plus tard j'ai souffert de certaines idées. Je le lui dis, et lui me conseillait de retenir mes reg-ards, de ne pas les laisser aller au delà de l'écharpe de lumière que faisait au JDord du monde le crépuscule encore mal effacé ; tu comprends : c'était à la fois vérité et figure. Or moi, cette nuit-là, j'ai consenti, j'ai promis, j'ai dit que mes pensées n'iraient pas plus loin, qu'elles resteraient icibas attachées. Cela se pouvait-il? Je ne sais, ou plutôt non, rassure-toi : je crois que cela ne se pouvait pas. De toutes façons je me serais bientôt aperçue que cet eng-agement dépassait mes forces. Et en effet lorsque je fus malheureuse, ce fut comme si la promesse que j'avais faite se brisait, comme si je rejetais l'anneau de ces fiançailles avec tout ce qui m'entourait. Voilà : ce fui cela simplemenL... A ce moment

LAURJŒ 335

mon père mourait, autour de moi tout mourait, tout s'en allait, tout était pour moi comme un rêve, lui-même était dans les songes de l'agonie, et la réalité et la mort coulaient entre ces deux soiig-es...

— Oh ! Laure, fit Louise en sanglotant, et moi qui t'ai blâmée parfois! Elle réfléchit puis dit : « J'aurais dû deviner, comprendre. » Après un moment de silence elle reprit : « Voilà donc comment se décida ta vocation désolée... »

— N'exagère rien, répondit Laure. 11 est possible que ces jours de peine aient éveillé en moi une sorte de désir fatal qui par la suite ne s'est guère apaisé. Mais ne t'en rends point responsable ; un jour ou l'autre je me serais heurtée à la soufifrance, car elle dépend moins des événements extérieurs que des dispositions de chacun, et moi j'y étais prédestinée.

« Il est vrai, j'ai eu trop besoin d'une espérance qui n'emprunterait absolument rien à la terre. Mais en ce temps-là, il n'y avait pas que la déception dont tu parles, il y avait la mort aussi...

Après un silence :

— Oh ! Laure, dit Louise avec un émoi nouveau, comment pourrai-je vivre à présent?

336 LAUIXK

Elle s'exclama :

— El Marc qui revient demain I

Après quelques secondes, elle ajouta, avec un accent de découragement profond :

— Et moi qui ne l'aime plus I

— Louise, que dis-tu là?

— Non, non, tu le sais bien, je ne l'aime plus. Je m'entends encore avec lui, mais je ne l'aime plus. Je t'ai tout raconté... Du reste, tu t'en étais aperçue toi-même en arrivant dans notre maison... Laure, toi qui venais de si loin, de si haut, qu'as-tu pensé en descendant dans notre vie si médiocre? Toi qui avais acheté tout cela, donné tout cela, payé d'un si grand sacrifice, qu'as-tu pensé?

Laure dit avec une douceur bienveillante :

— J'ai été quelquefois un peu peinée...

— Maintenant que je sais tout, continua Louise, comment pourrai-je...

Elle n'acheva pas sa phrase. Elle couvrit sa figure de ses mains. Mais Laure, voyant son désespoir, lui prit les doigts et les écarta de devant son visage.

— Va, dit-elle avec calme, ne te tourmente plus, lu me ferais regretter trop de n'avoir pas été plus réservée. Je comprends que ces souve-

LAURB 337

nirs t'émeuvent, mais tu t'accuses à tort. Il faut être plus sage : quoi que nous puissions à présent penser et dire, les destinées sont faites et c'est une histoire passée... Aussi pourquoi insister, s'attarder, se blesser? Il est mieux d'accepter simplement ce qui existe; pour moi, c'est le parti que je prends toujours à présent; j'ai perdu le goût de chercher sans cesse au fond des choses leur poison le plus secret.

En s'expliquant avec cette sérénité, elle pensait adoucir le chagrin de sa sœur, et apaiser le désordre où cette révélation l'avait jetée. Mais elle se trompait beaucoup, car son ton même exaltait Louise.

— Il ne faut pas regretter, dit celle-ci, de m'avoir laissé connaître un secret qui bouleverse le présent et même le passé. Non, ne le regrette pas, car il est un bien qui compense tout ce que j'ai perdu : c'est d'apprendre à mieux t'aimer. Il est plus noble pour moi de savoir ce que je t'ai dû. Ta vie s'est passée sur le plan de la liberté la plus haute, de ce qui réellement est ou n'est pas ; moi, au contraire, j'ai vécu parmi des ombres : mais tout change à ta voix... Il y a en toi une certaine fièvre étrange qui m'élève au-dessus de moi-même; je voudrais te resscm-

338 LAURS

bler, me soumettre à toi comme jadis, mieux que jadis : que puis-je d'autre pour te remercier?

Elle s'appuya contre Laure avec un mouvement d'abandon. Puis, désignant le paysage étalé devant elle :

— Auprès de ce que je viens d'apprendre et d'un drame si profond, comme il est vrai que plus rien n'a de prix!... Qu'importent cet azur et ce soleil!... Laure, te souviens-tu d'une phrase que jadis nous avions lue un jour ensemble, et qui était à peu près celle-ci : « Les âmes s'allument les unes aux autres comme des flambeaux... » Depuis que je t'écoute, celte parole s'est réveillée dans ma mémoire comme si maintenant je la comprenais mieux, et pourtant déjà autrefois j'aimais tant cette image : ces flambeaux qui se penchent l'un vers l'autre, cette flamme qui éclate, puis les consume...

Mais Laure, en l'entendant, secouait la tête avec tristesse et d'un air très réservé :

— Assurément, dit-elle, c'est ce qui peut me toucher le plus, qu'une amitié meilleure naisse de nos anciens adieux... Cependant je crains que tu ne te fasses illusion : il ne faut pas trop attendre de moi... Sans doute je sais qu'au-

LiinKB 339

près de certaines pensées tout ce qui se déploie devant les yeux n'est plus qu'apparence ou mensonge. Peut-être cependant est-ce là ce qu'il faudrait savoir aimer?... Car si l'on voulait pleurer, quels pleurs suffiraient! Hélas! je l'ai appris, il faut les larmes d'un Dieu... Vois, le soir s'allonge sur les prairies, semblable à tant d'autres soirs. Combien, combien en est-il passé depuis les événements d'autrefois, de pareils et d'ég-aux, d'indifférents, de monotones^ desquels nous aurions pu apprendre à jeter sur ces choses un regard plus apaisé...

Ainsi Laure essayait de la tranquilliser sans deviner encore à quel point elle avait été remuée, ni prévoir les conséquences qui allaient s'ensuivre.

Avant que le soir fût complètement tombé, elles rentrèrent dans la maison.

Le lendemain, elles se retrouvèrent pour le déjeuner. Elles n'allèrent pas se promener ensuite, car Marc devait arriver vers deux heures de l'après-midi, et elles l'attendirent dans la maison.

Elles causèrent à peine. Quelques moments avant l'arrivée de Marc, Louise demanda :

34o LAURB

— Quand nous entendrons la voiture entrer dans le parc, tu viendras avec moi sur la terrasse?

Laure fit un signe d'acquiescement, mais elle sentit que cette rencontre avec Marc allait lui être désagréable. Son visage s'assombrit :

— Louise ! murmura-t-elle, après ce qui s'est passé hier, je vais, entre toi et Marc, être gênée désormais...

Louise dit :

— Je le serai aussi. Elle secoua la tête d'un air pensif et mélancolique. Entre lui et moi, il y aura un secret très lourd... je ne sais si lu t'en rends compte...

Puis, regardant sa sœur, elle demanda d'une façon à la fois brusque et timide :

— Laure, si je lui racontais tout?

Laure, très surprise, fît un geste effrayé :

— Oh 1 Louise, y penses-tu, raconter ce que je t'ai dit I mais c'est impossible I

Elle se reprit pourtant, et ayant réfléchi, elle ajouta :

— Du moins je veux dire que c'est impossible, moi étant ici, et que ce serait me mettre hors d'état de vous revoir par la suite...

Louise, fît un signe d'assentiment, indiquant

LAURB 341

qu'elle admettait les raisons de Laure ; mais elle ajouta avec un soupir :

— Il y a tant de choses désormais que Marc ne comprendra pas 1

— Quoi donc?

Louise ne répondit que par un geste vague... A nouveau le visage de Laure s'assombrit. Louise qui tendait l'oreille aux bruits du dehors, dit :

— Je crois que la voiture arrive... Viens avec moi...

Elle vit Laure hésiter, elle dit d'un ton de prière :

— Tu ne vas pas me délaisser maintenant?

— Oh ! te délaisser 1 Louise, te délaisser !...

Laure, tout en la suivant, répéta ce mot à plusieurs reprises avec un ton de reproche, comme pour faire entendre que rien dans la situation n'en justifiait l'emploi.

On entendit les roues de la voiture sur le sable de la terrasse, puis les chevaux qui s'arrêtèrent. Louise alla rapidement vers le vestibule et ouvrit la porte extérieure. Laure resta en haut du perron. Louise descendit au-devant de Marc qui l'embrassa. Il s'approcha ensuite de Laure et lui demanda si elles avaient toutes

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deux passé ces quelques semaines agréablement dans la solitude.

Laure, troublée, ne répondit que d'une façon brève et contrainte. Elle éprouvait à revoir Marc un malaise plus vif encore qu'elle ne l'avait prévu. Sa voix, à cause même de son accent franc et cordial, lui fut pénible; elle pensa avec ennui au secret établi entre elle et Louise.

Elle rentra avec eux dans la maison, mais, au bout de peu d'instants elle s'éloigna. Elle alla dans le parc, et s'y promena avec un sentiment d'inquiétude qu'elle s'expliquait mal. Le temps avait changé depuis la veille; il faisait froid ; le ciel était bas comme s'il allait neiger, le vent passait par ondes brusques et violentes.

Elle entendait au fond d'elle-même un avertissement secret que semblait répéter la rumeur triste du vent dans les arbres : c'élait comme l'annonce imprévue que son séjour dans ces lieux touchait à sa fin, qu'elle devait leur dire adieu... Sans doute ce retour de Marc, et plus encore ses aveux de la veille l'y obligeaient... Pourtant elle songea combien sa sœur lui était devenue plus chère : et c'était maintenant qu'il lui fallait se séparer d'elle !

Vers quatre heures elle rentra dans la maison;

elle monta dans sa chambre, d'où elle ne redescendit qu'à l'heure du dîner. Mais alors, l'intention qu'elle avait eue de partir se précisa et devint une résolution arrêtée.

Marc ne passa point la journée sans observer que dans l'esprit de sa femme s'était produit un changement singulier ; il s'en rendit même compte beaucoup plus nettement que n'avait fait Laure. En réalité, Louise avait été touchée jusqu'au fond de l'âme, et cette secousse trop forte la laissait chancelante et désorientée. Le dévouement de Laure, subitement révélé, et, plus encore, cette brusque ouverture sur l'infini avaient brisé ses sentiments habituels et jusqu'à l'idée qu'elle se faisait de sa propre vie. Dans cette crise, qu'un sourd malaise avait préparée, elle avait besoin de Laure, de sa présence, de son affection, comme si la sorte de grandeur qu'elle trouvait en sa conduite et ses paroles pouvaient seule la mettre à l'aise et la secourir.

Que, après ce qu'elle avait appris, tout demeurât pareil dans son existence, cette supposition blessait sa générosité native. Mais, encore, que faire? elle n'en avait pas idée...

Marc, assis près d'elle et causant, lui appor-

3/i'j LAURE

tait la rumeur et les échos de ce monde extérieur dont depuis plusieurs semaines elle avait été séparée. Elle le voyait s'intéresser à des objets ou des événements insignifiants, et incapables, en ce moment au moins, de la toucher. Combien le ton même de sa conversation était différent de celui auquel Laure l'avait déjà accoutumée ! Pour rompre ce malentendu pénible, plusieurs fois le désir lui vint de confier à Marc ce qui s'était passé ; le secret de Laure monta jusqu'à ses lèvres : cependant, il ne lui appartenait pas de le révéler. A quoi bon, du reste? Pourrait-elle, même à ce prix, faire entendre à Marc la sorte d'émoi dont elle était troublée? Lui s'apercevait qu'elle l'écoutait distraitement, comme si elle avait eu l'esprit captif d'autres préoccupations. Cet accueil le surprit un peu; mais il supposa que c'était l'humeur et le caprice d'un moment, et d'abord il n'y voulut point prendre garde. Pourtant, au cours de l'après-midi, sa contrariété s'accrut peu à peu et, finalement, bien qu'il ne fût pas habitué à une intimité profonde avec sa femme, il observa chez elle avec impatience ce flot de pensées continu et pour ainsi dire visible, qui la mettait très loin de lui.

LAURB 345

Il n*avait, jusque-là, vu Laure qu'un instant. MaiSj à huit heures, tous les trois furent réunis pour dîner dans la salle à manger : là, au bout de peu de minutes, quelques gestes, de menus indices, les signes d'une entente qui n'existait pas entre Laure et Louise lorsqu'il était parti, lui suggérèrent brusquement l'idée que Laure, pendant son absence, avait pris sur sa femme un grand ascendant.

Cette supposition s'affirma dès qu'elle l'eut effleuré. Il avait toujours jugé Louise de caractère flexible, mobile, et il lui parut soudain naturel et presque inévitable que Laure, sortant d'un cloître, avec toute son exaltation, eût fait effort pour l'amener à ses vues. L'altitude de sa femme, ainsi interprétée, le blessa bien davantage. Il regarda Laure : ses manières effacées et discrètes lui déplurent, et il pensa qu'il faudrait peu de certitudes dans le sens de ses craintes pour détruire la sympathie qu'il lui avait gardée jusque-là.

Longtemps il ne dit rien ; dans le silence chacun poursuivait ses réflexions particulières; or, en ce même moment, Laure avait la sensation vive et directe que la situation présente ne pouvait pas se prolonger.

346 LAVUE

En se retrouvant auprès de sa sœur après ces quelques heures de séparation, elle avait, en face de Marc, fait précisément la même observation que lui : à savoir qu'entre elles deux une alliance s'était faite, une indéfinissable et secrète union dont il était exclu. Elle se douta même qu'il s'en rendait compte et entrevit ses soupçons. Ainsi pour la première fois elle s'aperçut que sa présence pouvait avoir comme effet de les diviser; et, sentant son tort, dans le silence glacial qui durait, elle éprouva un grand malaise. Elle prit la résolution de s'éloigner le plus tôt qu'il serait possible, dans deux ou trois jours, pensa-t-elle. Du reste, de toutes façons, sa position ici était devenue trop pénible... Lorsqu'elle se fut ainsi décidée, elle éprouva un réel soulagement, malgré le regret douloureux d'abandonner l'unique affection qui eût jamais brillé dans sa solitude.

Après le dîner, on se rendit dans le salon. Laure se retira de bonne heure.

Lorsqu'elle fut partie, Marc se leva ; il marcha un moment de long en large en passant près de Louise, qui était assise dans un fauteuil à l'angle de la cheminée.

Puis il s'arrêta à côté d'elle et lui demanda

d'un ton neutre, presque indifférent, presque conciliant :

— Est-ce que Laure va encore rester longtemps?

Malgré cette intonation bienveillante, Louise pressentit le désir secret qui s'abritait sous cette question.

— Mon Dieu, je l'espère..., dit-elle avec sim* plicité.

Marc ne répondit pas et se remit à marcher. Mais, une minute après, il s'arrêta à nouveau et, comme s'il restait sur le même sujet, il dit qu'en passant à Paris il avait invité plusieurs amis pour une date assez prochaine, et ajouta :

— Si Laure est encore ici lorsqu'ils viendront, je crains que ce ne soit gênant, — au moins pour elle... Tu te souviens de son arrivée ?

Comme Louise ne témoignait rien, il demanda :

— Est-ce que j'ai eu tort de faire ces invitations?

Louise fit un geste ennuyé :

— Cela ne m'amuse plus de voir ces gens qu'il faudra occuper, distraire.

— Voyons, dit-il, voyons ! » La première fois avec un léger accent de reproche, et ensuite

348 LA uns

comme s'il voulait s'adresser à elle d'une façon directe et très sérieuse.

Elle se redressa assez brusquement :

— Qu'arrive-t-il donc? continua Marc. Voilà que, maintenant, tu ne veux plus voir personne I

Il ajouta avec une ironie assez douce, comme s'il avait pénétré ses secrets motifs : « Tu veux, loi aussi, te cloîtrer? »

Elle le reg^arda d'un air inquiet.

— C'est Laure qui t'a donné ces idées, affirma-t-il avec vivacité... C'était facile à prévoir du reste, continua-t-il d'un ton mécontent. Réponds-moi, n'est-ce pas vrai?

Elle fit un geste qui pouvait passer pour un sig-ne d'acquiescement.

-— Laure s'est mêlée de ce qui ne la regarde pas, reprit-il avec le même accent un peu âpre qui offusqua Louise. Il n'est pas difficile de reconnaître là sa main.

Il ajouta : « Je sais ce qu'elle est... »

Louise, levant la tête, répliqua :

— Je sais que tu le sais.

Il fut très étonné, fronça les sourcils, leurs regards se croisèrent; dans les yeux de sa femme il vit de l'indécision, de la prière, un mystère

bizarre. Il regretta soudain sa vivacité, ce mouvement d'humeur. Ayant fait encore quelques pas, il vint s'asseoir en face d'elle, et aborda d'autres sujets, sur lesquels il tenta vainement de retenir son attention.

Louise avait été froissée de ses paroles, affligée aussi qu'il eût de l'hostilité envers Laure et qu'il le laissât paraître. De plus, les sentiments témoignés par Marc ne lui permettaient plus de douter de l'imminence et de la nécessité d'une solution qui serait certainement pénible. Elle éprouva le désir très vif de se retrouver près de Laure. Ayant attendu quelques moments, elle sortit et monta dans la chambre de sa sœur.

Laure était déjà couchée. Quand Louise entra, elle s'inquiéta de cette visite imprévue. Elle alluma une lampe placée près d'elle :

— Que s'est-il passé? demanda-t-clle.

Louise s'approcha, s'assit au bord du lit;

puis, sans donner d'explications, se mit à pleurer. Depuis la veille elle avait l'esprit et les nerfs tendus ; aussi ses larmes la soulageaient. Laure, accoudée sur son oreiller, la regardait pleurer avec un regret navré.

— Je ne te comprends point, dit-elle. Ne te tourmente donc pas...

35o LAURE

Elle ajouta :

— Écoute-moi. Dès que je ne serai plus ici, lu seras libre de t'expliquer avec Marc à ta guise. Alors rien ne subsistera de la gêne que causent en ce moment ici, soit ma présence, soit mes confidences que tu es obligée de tenir seerètes.

Louise fit signe qu'il ne s'agissait point de cela. Elle dit en secouant la tête :

— Marc ne me comprendra pas.

On entendit du bruit dehors, comme si de la pluie et de la grêle battaient les murs et les volets. Laure en fit la remarque, que Louise ne releva pas ; elle se pencha vers Laure en murmurant :

— Laure, il ne faut pas me quitter ! J'ai tant besoin de toi, maintenant! Jenepeuxm'entendre qu'avec toi!

Laure fut émue. Elle dit :

— Marc n'aimera point que je reste.

Louise fit un menu signe de tête comme pour

convenir que c'était vrai.

— Tu vois, conclut Laure.

Elle ajouta avec un sourire en indiquant le lieu de leur entretien :

— Nous aurons presque l'air de tenir des conciliabules...

ukURS 35 I

Louise haussa lég'èrement les épaules, montrant que peu lui importait ; puis elle dit :

— Si tu savais, Laure, comme je me trouve coupable envers toi ! Maintenant que je connais ta vie, il me semble que je t'ai pris ce qui devait t'appartenir; tout ce dont est composée la mienne me paraît faux et usurpé ; c'est une sensation de chaque minute, et si elle s'étend sur l'avenir, je ne saurai comment la supporter.

Elle ajouta :

— En comparaison de moi, tu étais d'une matière si précieuse...

Laure, voyant en elle tant d'émoi, déplora ses confidences de la veille. Elle jugea bien que ce qui l'avait ainsi affectée, c'était moins les événements eux-mêmes que le récit de ses volontés secrètes, de ses expériences et de ses inquiétudes. Ou'avait-elle besoin de lui parler ainsi? Toute sa vie elle avait eu un certain désir caché de dominer les âmes d'autrui, d'y mettre la marque de la sienne. Elle se l'avouait en ce moment et se le reprochait... Longtemps après que sa sœur fut partie, elle continua à réfléchir. Dans ce désarroi où elle voyait Louise, elle se faisait un scrupule de la quitter, et cependant, après ce qu'elle avait ce soir -là

35a LAURB

observé et appris, il ne lui convenait plus de demeurer. Elle ne savait quel parti prendre.

Elle resta dans le même embarras toute la matinée du lendemain ; ensuite une circonstance survint qui trancha ses doutes.

Avant le déjeuner elle s'était trouvée quelques instants seule avec Marc dans la salle à manger, mais n'avait échang-é avec lui aucune parole. Ensuite Louise vint, s'excusant de son retard ; elle se plaignit de migraine; elle avait les traits fatigués ; après le déjeuner elle remonta de bonne heure dans sa chambre. Comme Laure se disposait à aller dans le parc, Marc s'offrit à l'accompagner.

Il s'était proposé de lui faire quelques questions au sujet de ce qu'il avait remarqué la veille, et il jugea cette occasion favorable. Laure pressentit ses intentions.

Le temps était comme la veille, gris, froid, menaçant, le ciel était chargé de nuages. Ils marchèrent un moment sur la terrasse.

Marc éprouva de l'embarras à aborder un point aussi délicat. Il dit qu'il avait, en arrivant, trouvé sa femme tout autre qu'à son départ, distraite, préoccupée ; il demanda à Laure si elle l'avait remarqué aussi, et si elle savait pour-

quoi. Elle fit un geste évasif et ne répondit rien.

Il poursuivit, révélant cette fois sa pensée d'une façon plus directe :

— Comme je ne pouvais comprendre ce changement, je me suis demandé, Laure, si votre présence n'aurait pas eu sur elle quelque influence imprévue?... Est-ce que cette supposition vous étonne?... En somme, il n'y aurait là rien d'extraordinaire, et ce pourrait être même sans que vous l'ayez voulu.

Laure ne se hâta point de répondre : il crut d'abord qu'elle ne dirait encore rien. Mais ensuite il vit qu'il s'était fait comprendre plus clairement encore qu'il ne l'avait imaginé. De sa voix unie et calme elle l'assura qu'elle n'avait aucunement tenté de modifier les idées ou la manière de vivre de sa sœur selon ses propres sentiments de piété. « Non point, ditelle, que je voie là un crime, mais enfin, puisque ce n'est pas, j'aime mieux m'en justifier. » Après quoi pourtant elle se hâta d'ajouter qu'elle avait, la veille précisément, fait la même remarque que lui, de sorte qu'aussi la même supposition lui était venue. En conséquence, elle ne doutait pas qu'ils se fussent également ren-

contrés sur la conclusion à tirer de cette circonstance, à savoir qu'il était préférable qu'elle s'éloignât...

Son assurance tranquille déconcerta Marc, qui protesta; il dit qu'une telle résolution, qu'il lui faudrait considérer comme motivée par ses paroles, le peinerait beaucoup.

Laure le pria d'écarter ce scrupule, rassurant que, avant tout reproche, elle était déjà persuadée des avantages de son départ.

Marc alors laissa deviner, peut-être sans y prendre garde, qu'il n'avait pas de répugnance véritable pour cette solution. De sorte qu'un moment de silence vint où ils se sentirent tous les deux d'accord sur ce point.

Mais aussitôt Laure ressentit une gêne nouvelle. Après cette promesse d'un prochain départ, quelle attitude avoir devant Marc jusqu'à l'instant où elle quitterait la maison ? Pouvaitelle demeurer avec dignité un jour de plus? Il lui parut que non, qu'elle ne le pouvait pas, qu'elle devait s'éloigner au plus tôt. Elle hésita seulement une seconde à cause de sa sœur... Puis, se tournant vers Marc, elle lui dit, comme conclusion de sa réflexion silencieuse, que plus elle y songeait, plus eJle trouvait nécessaire

LAunE 355

d'abrég-er son séjour, et qu'elle s'en irait le soir même.

Cette seconde décision, radicale et précipitée, fut mal interprétée par Marc. Il ne douta point qu'elle eût été piquée au vif par ses paroles, et qu'elle cherchât, sinon à le lui faire sentir, au moins à le mettre dans l'embarras en tirant de ses reproches les conséquences les plus dures pour elle-même. Il fut, à son tour, vexé. Il essaya d'expliquer mieux sa démarche et de l'excuser. Mais Laure l'interrompit aussitôt :

— Marc, je vous l'ai déjà dit : vous avez raison, et je suis entièrement de votre avis.

Elle était sincère, mais lui ne le voulait point croire. Bref, ils ne s'entendirent pas.

Par dépit, il cessa de faire des objections à ce départ. Elle demanda à quelle heure elle devait quitter la maison pour prendre le train qui la mènerait à Paris. Il répondit qu'il lui faudrait être prête à sept heures, que le coupé l'attendrait au bas du perron.

Comme ils se séparaient, elle lui demanda s'il voudrait bien prévenir Louise.

— Oui, répondit Marc.

Laure alla du côté du parc et s'y promena

356 LAURB

quelques moments. Son cœur, pendant plusieurs minutes, battit avec violence. Elle sentait maintenant davantage le côté pénible de cet entretien. Cependant aurait-elle pu agir d'une autre manière? Non, elle avait réellement été contrainte par les circonstances... Donc, dans quelques heures elle ne serait plus ici.

Marc s'était dirigé du côté des écuries, à la recherche du cocher ; là il donna des ordres pour que la voiture fût prête à l'heure dite. Puis il voulut se rendre près de sa femme pour la mettre, comme il l'avait promis à Laure, au courant de ce qui s'était passé; il rentra dans la maison ; mais lorsqu'il fut au pied de l'escalier qui menait à la chambre de Louise, il s'arrêta, perplexe. N'eût-il pas mieux valu que Laure se chargeât de la prévenir ? Si luimême racontait l'incident, Louise, quoi qu'il fît, serait persuadée qu'il avait voulu, provoqué peut-être ce départ? Il hésita un moment ; puis, se persuadant que Laure ne pouvait tarder d'aller trouver sa sœur, il abandonna le dessein de cette explication difficile, et se rendit dans son bureau.

Cependant, une fois là, il se demanda : « En somme, si Louise pense que je suis cause de ce

départ, est-ce qu'elle se trompera tant? Est-ce que ce n'est pas la vérité, après tout? » Il eut des remords. II se rappela tout ce dont il avait été redevable à Laure jadis; vraiment, il n'eût pas dû se donner même les apparences d'un tort. Il songea encore que si sa belle-sœur n'avait point fait l'abandon de sa fortune, sans doute à la mort de Maximilicn, elle aurait eu en héritage cette maison qu'elle allait quitter ce soir... Cependant, devait-il, lui, pour ces motifs, s'interdire la moindre observation, accepter que Laure mît la désunion entre sa femme et lui? Non, son droit était bien certain... Irrité à la fois contre elle et contre lui-même, il marcha longtemps dans la pièce d'un pas nerveux.

Laure se promena quelques moments dans le parc; puis, lorsqu'elle se fut remise de son premier trouble, elle monta chez 'elle. Il était déjà plus de trois heures. Elle sonna une femme de chambre, qu'elle attendit vainement; elle s'occupa seule à préparer son départ. Elle fit sa malle; elle rangea ses affaires lentement, méthodiquement, s'appliquant à retenir ses pensées sur cet unique souci, présent et matériel, se gardant par cette occupation contre des réflexions trop graves. Beaucoup de temps passa

ainsi ; avant rnôme qu'il fût cinq heures, le jour s'obscurcit sous le ciel bas. Le soir fit glisser ses ombres dans la pièce. Laure regarda au dehors : sur la façade de la maison, qu'elle apercevait de biais, çà et là des fenêtres s'éclairèrent l'une après l'autre. Le vent passait par bourrasques sur le parc, faisant gémir les arbres dépouillés ; par moments, dans le jour finissant, la neige et la grôle tombaient en averses brusques, et de leur chute oblique et violente voilaient le paysage comme un rideau. Un chagrin douloureux se leva peu à peu dans le cœur de Laure; elle s'approcha de la fenêtre et appuya son front contre la vitre, comme font les enfants tristes par les jours pluvieux.

Elle pensa à sa sœur... Pourquoi Louise n'était-elle pas venue la trouver? Elle l'avait peut-être froissée par sa décision soudaine ? Est-ce qu'elle devrait la quitter mécontente et glacée? Du reste, elle ne la reverrait sans doute pas avant bien longtemps ; qui sait ? elle ne la reverrait peut-être plus?... Et elle-même, oii serait-elle demain? Son cœur se serra, une inquiétude sourde et tragique envahit son âme, elle éprouva le besoin impérieux d'aller vers sa sœur, de passer à côté d'elle les brefs

LAUiVE 359

moments qui la séparaient encore de ce départ irréparable et qu'elle avait voulu.

Elle sortit de sa chambre, descendit l'escalier et se rendit dans le salon, où elle pensait trouver Louise. Elle entra : les deux pièces étaient vides; elles avaient un air inhabité, sous la lumière immobile, dans le silence morne. Laure les traversa rapidement; elle gagna une salle du rez-de-chaussée où le petit garçon avait SCS jouets et où il passait la plus grande partie de son temps. Elle entr'ouvrit la porte : Louise n'était pas là non plus ; au delà d'un vaste espace d'ombre, elle aperçut dans le fond de la pièce l'enfant avec sa bonne, sous la clarté d'une lampe. Elle voyait de face son visage entouré de cheveux blonds. Il était debout, il appuyait les coudes sur les genoux de sa bonne qui était assise ; les mains sous le menton, il levait vers elle ses grands yeux limpides avec l'air d'écouter une paisible histoire. Laure referma la porte sans entrer.

Elle se dit que sans doute Louise n'avait pas quitté sa chambre de l'après-midi. Elle s'y rendit, et en efl'et l'y trouva. Louise, dans un angle près d'une fenêtre, était étendue sur un divan, qu'une étoffe orientale couvrait de ses

oOo LAURK

plis. La pièce assez vaste était toute garnie de tentures rares, de meubles anciens et de bibelots ; par terre, au pied du divan, était étalée la peau d'un ours à la gueule énorme, près de laquelle une haute lampe au globe dépoli posait son pied de cuivre mince et tordu. Louise tenait à la main un livre qu'elle ne lisait pas. Quand Laure se fut approchée d'elle, elle se souleva un peu, et, en même temps qu'elle lui prenait la main, elle lui dit avec une expression de regret affectueux et peiné :

— Pourquoi m'as-tu laissée seule cet aprèsmidi? J'ai souffert de la tête tout le temps... Maintenant je vais un peu mieux...

Laure fut étonnée de cet accueil si calme. Elle demanda :

— Marc est venu?

— Non...

— Comment ! s'écria Laure. Marc n'est pas venu ? Elle recula d'un pas, et devint pâle.

Louise, subitement effrayée, se leva :

— Pourquoi? Qu'y a-t-il? demanda-t-elle.

— Ce qu'il y a, Louise? Mais je pars...

— Quand donc?

— Tout de suite... C'est-à-dire dans deux heures... Marc devait te prévenir...

LÀunB 36 I

— Tu pars! Tu ne reviendras pas?

— Non.

Louise resta quelques secondes immobile, regardant devant elle avec un visage sombre. Elle murmura :

— C'est Marc qui a voulu cela...

— Non, Louise, je m'y suis déterminée moimême.

— Oh! Laure, ne me dis pas celai fît-elle avec un geste véhément. Elle ajouta :

— Du reste, je vous ai vus passer en causant sur la terrasse; c'est alors que tout a été résolu, j'en suis sûre. N'est-ce pas vrai?

— Marc n'a pas demandé que je m'en aille, protesta Laure.

— Oh! naturellement, je comprends... Il ne t'a pas dit : « Je veux que vous partiez ce soir... »; c'est évident. Mais il t'a parlé de telle manière que tu as dû t'y décider.

— Louise, je trouvais, moi aussi, que je ferais bien de m'en aller... Tu le vois : je mets la discorde entre Marc et toi. Le mieux est que je parte. La voiture m'attendra à sept heures.

— Non, tu ne partiras pas! dit Louise avec résolution. Tu ne partiras pas; ou, du moins, pas ainsi...

SÔ2 LAUUE

Elle ajouta, très animée :

— Ne me quitte pas : que ferais-je ensuite?... Elle ajouta : « Et toi, où donc iras-tu? quoi I dans cette froide maison où je t*ai vue un jour? »

Elle dit encore, avec le même accent résolu :

— Marc s'est mal conduit envers toi, au point qu'il n'a pas osé venir me le dire; cela m'étonne même de sa part... Je te demande pardon pour lui : mais tout ce qu'il pourra faire de blessant à ton égard sera réparé par moi.

Laure lui dit :

— Laisse donc cela, ne te tourmente point I Elle crut bien faire en ajoutant que rien ne

l'oblig-eait absolument à s'éloigner le soir même. Louise sonna ; sa femme de chambre vint, et, ayant ouvert la porte, resta debout dans l'embrasure.

— Allez dire, commanda Louise, qu'il est inutile d'atteler le coupé : mademoiselle Laure ne partira pas.

La femme de chambre, surprise du ton impératif de Louise, attendit un instant, répéta l'ordre, puis sortit. Elle alla trouver le cocher, auquel Marc avait parlé, et lui transmit les instructions nouvelles; lui, ayant reçu un ordre

de Marc, voulut tenir de lui aussi ce contreordre. C'est pourquoi, après conciliabule, la femme de chambre se rendit auprès de Marc, qui était toujours dans son bureau.

Marc lui fit raconter exactement ce qu'elle avait vu et ce qu'on lui avait dit.

— Madame vous a commandé de me prévenir?

— Non, monsieur.

Cette circonstance le froissa. Il se représenta bien ce qui avait dû se passer. Il ne tenait nullement à ce que Laure partît ce jour-là; mais il comprit qu'il avait eu grand tort de ne pas aller trouver sa femme à l'issue de leur conversation; et^ pour ne pas laisser la situation s'agg-raver davantage, il se rendit auprès d'elle aussitôt.

Dès qu'il fut entré dans la chambre, où toutes deux se trouvaient encore, Louise, s'avançant de quelques pas, lui dit avec vivacité :

— Tu viens savoir pourquoi Laure ne s'en va point?

Marc se tourna vers Laure et lui dit :

— Voyez, c'est la première fois, depuis des années, qu'entre ma femme et moi s'élève une discussion grave. Reconnaissez-y la vérité de ce que je vous disais... Cependant, Laure, vous

devez en convenir, je n'ai point demandé que vous vous sépariez de nous : cela, pourquoi Louise ne le sait-elle pas?

Laure allait répondre, mais Louise, avant elle, s'adressa à Marc :

— Il importe peu que tu aies, en causant avec Laure, dit au juste ceci ou cela, puisque je sais qu'en réalité tu désirais son départ; et du reste tu ne t'en es point caché.

Marc la reprit assez doucement, disant qu'elle ne devait point tenir ce langage; puis, avec plus d'autorité, il dit qu'il avait en effet redouté de voir régner dans sa maison les sentiments et les idées de Laure, idées qu'il avait connues autrefois, qu'il jugeait dangereuses et par lesquelles il n'aimerait pas voir sa femme impressionnée. C'est à ce sujet seulement qu'il avait voulu poser une question à Laure : sïl s'était trompé dans ses craintes, rien n'était plus simple que de le rassurer.

— Non, Marc, dit Louise d'un ton résolu, tu ne t'étais pas trompé.

— Louise, ohl je t'en prie, dit Laure, comme pour lui reprocher cette parole, et l'empêcher de poursuivre... Elle avait remarqué que la figure de Marc s'était contractée et embrunie; et

elle voyait avec anxiété ce conflit dont elle était cause croître et se dérouler autour d'elle sans qu'elle pût rien pour l'apaiser. Elle était restée un peu en arrière, debout à côté de la lampe.

Mais Louise ne l'écouta pas, et, les yeux très animés, continua, avec cette même exaltation dont Laure depuis deux jours avait vu plusieurs fois les sig-nes :

— Non, tu ne t'es pas trompé, non, tu as deviné juste... Je n'ai pas passé toute ma jeunesse à côté de Laure sans qu'il me soit resté d'elle un long- souvenir; que j'en aie quelquefois souffert, c'est possible; que parfois, à cause de cette influence cachée, j'aie eu de l'ennui et des larmes, c'est possible encore; et souvent je ne savais pourquoi... Mais maintenant je ne pourrai plus oublier; c'est vrai, il est trop tard, tu ne te trompais pas. Et cependant il est autre chose encore qui fait qu'il me serait impossible de donner tort à ma sœur, et de consentir à ce qu'elle soit contrainte de s'en aller d'ici comme il a failli arriver ce soir à cause de toi... Cela, un jour tu l'aurais regretté toi-même. Oui, tu l'aurais regretté : Marc, au lieu de t'irriter, remercie-moi.

— Ohl Louise, je t'en prie! dit de nouveau

Laure, inquiète de son ton ardent et ne sacliant où pouvait l'entraîner le mouvement de ses paroles et de ses pensées.

Mais elle ne l'écouta point.

— Oui, quelque chose fait que ce départ brutal est révoltant, impossible, que je ne peux pus l'accepter; quelque chose que tu as ignoré sans doute et qui fait que cela ne se peut pas...

A ces mots, Laure, effrayée, se rapprocha d'elle.

— Mais, Louise, que veux-tu dire? Est-ce ce que je t'ai raconté?

Elle ne voyait pas de lien entre cet événement et la situation présente. Elle saisit le bras de Louise, et s'adressant à elle avec vivacité :

— Je t'en supplie, tais-toi I Tu m'avais promis le silence...

— Mais pourquoi cacher cela? Il faut bien que je m'explique, au contraire ; c'est l'heure ou jamais...

— Comment I c'est donc vrai?... Oh! Louise, tais-toi! Je t'en supplie, tais-toi! Ces paroles que tu veux prononcer, tu ne pourras plus les réparer; je suis sûre que tu les regretteras. Je t'ai prévenue déjà : un abîme sera creusé entre vous et moi ; c'est un éternel adieu I

Malg-ré ces adjurations de Laure, Louise, en

quelques phrases rapides et décidées, dît à Marc à quel prix leur mariage s'était fait. Dès les premiers mots, Laure avait reculé de quelques pas, jusqu'à ce coin plus éclairé où elle avait trouvé Louise en arrivant. Marc, déconcerté, se tourna vers elle, comme s'il sollicitait une protestation ou un démenti. Elle resta immobile. Il murmura, après quelques secondes de silence :

— Louise, je pense, comme Laure, que tu ne devais rien dire...

Elle répliqua :

— Mais tu m'y as obligée...

Elle reprit avec éclat :

— Oh! c'est que tu ne me comprends pas... Il ne s'ag-it point de toi, Marc : je n'ai pas voulu te faire de reproches, même pour ce qui s'est passé ce soir ; non, ce n'est point cela. Seulement, représente-toi ce que je fus, moi, en cette circonstance, moi qui suis venue ne me doutant de rien, ou plutôt, égoïste, aveugle, et qui ai été cause pour Laure d'un si profond changement ; elle ne m'en a point voulu pourtant et s'est, au contraire, sacrifiée pour me rendre heureuse... Alors, le sachant maintenant, puis-je consentir à ce qu'elle subisse quelque offense ici ? Est-ce que je peux ne pas me révolter? Tu me com-

368 LAURB

prends, à présenl... Non, je te le répète, Marc, ce n'est pas que j'aie eu l'idée de te blâmer en quoi que ce fût, je ne pensais pas à cela ; je ne pensais même pas à toi ; sinon, j'aurais peut-être, en effet, préféré ne rien dire. Mais moi 1 vois donc! moi, qui suis toute chargée de sa solitude, puis-je ne pas me demander seulement où elle va aller? Puis-je la laisser partir ainsi, brusquement, par cette tempête et cette nuit? Songe, songe à moi...

Laure, après un premier moment d'extrême embarras, s'était redressée avec fierté. Au contraire, l'attitude de Marc manifesta l'incertitude et un grand malaise. Son premier mouvement avait été tout de surprise et de regret; mais bientôt après, découvrant les conséquences de cette révélation soudaine, il éprouva aussi de la contrariété et du dépit, car il se vit, en cet instant décisif et qui commandait l'avenir, obligé de s'incliner devant Laure, de s'effacer, de céder, quoi qu'il pût penser du présent. Tout d'abord, s'étant tourné vers elle, il lui avait dit, d'une voix émue et qui tremblait un peu :

— Certes, il eût mieux valu mille fois que je quitte moi-même cette maison plutôt que vous en laisser partir mécontente et blessée...

LAUUE 369

Ensuite ses phrases se succédèrent, coupées, hésitantes :

— En tout cas, je n'aug-menterai pas mes torts envers vous. Jamais je ne vous reprocherai plus rien... Louise a eu raison de m'instruife.

Il s'arrêta, puis comme s'il se reprenait, et comme si sa pensée plongeait en des perspectives graves et lointaines, il ajouta :

— Il faut l'en remercier peut-être, ou bien peut-être il eût encore mieux valu plus d'oubli...

— Non, dit Laure, il ne faut pas blâmer Louise. Mais ses paroles iront à rencontre de ce qu'elle voulait : elle a eu tort de briser un silence qui seul pouvait permettre encore de différer nos adieux ; maintenant, l'heure en est venue.

— Oui, reprit Marc, pensif et convaincu, il est vrai, l'heure en est venue.

— Mais pourquoi? dit Louise avec vivacité en s'adressant à Laure.

— Oh ! Louise, voyons !

Elle fît un geste qui allait d'elle à Marc, pour indiquer qu'à cause de ce qu'il savait sur elle, elle souffrirait en demeurant auprès de lui. Louise comprit et ne dit plus rien : alors cette nécessité d'une définitive séparation, qu'elle

S70 uf^vixii

avait voulu écarter et qui pourtant, depuis deux jours, ne cessait de s'affirmer et de grandir, plana au-dessus d'eux, perceptible pour chacun, exigeante, inévitable ; et la même question oscilla dans-t'âme de tous : qui donc va dire adieu?

Quelques secondes passèrent, dans l'attente et l'immobilité : Laure allait parler, mais Louise, d'une voix à la fois timide et nette, murmura : ~ Laure ne partira pas...

— Louise, c'est donc moi qui m'en irai? dit Marc, comme pour lui remémorer la portée immense d'un pareil choix.

Mais ces paroles n'arrêtèrent point Louise. Au contraire, d'un mouvement spontané elle ouvrit les bras, elle les tendit vers Laure; et elle s'avança vers elle en disant :

— Non, Laure ne partira pas 1 Non l car j'ai trop besoin d'elle : elle sait bien pourquoi 1 Elle seule au monde peut savoir pourquoi...

Elle traversa une partie de la pièce et vint jusqu'auprès de Laure, qui, craintive et désolée, regardait dans ses yeux une flamme merveilleuse. Elle serra Laure dans ses bras.

Marc répéta, non sans amertume :

Par conséquent, tu en as décidé, Louise :

c'est moi qui m'en irai d'ici.

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Laure avait senti qu'elle ne pouvait, en ce moment, repousser sa sœur sans lui causer une déception capable de la briser... Elle-même, d'autre part, ne se défendait point d'un sentiment de reconnaissance pour cet élan d'amour profond ; aussi elle ne sut que murmurer plusieurs fois le nom de Louise, comme si elle la suppliait de prendre g-arde et de réfléchir.

Mais Marc l'interrompit :

— Non, Laure, cessez cet appel. Il est trop tard maintenant : à quoi bon ajouter un seul mot, puisqu'entre vous et moi il fallait choisir et puisque ma femme a choisi? Quand il me serait donné de rester, de quel prix pensez-vous que ce puisse être pour moi à présent? Non, n'offrez rien ni ne demandez rien ; je pars... Et, du reste, maintenant que vous avez passé entre nous, que me servirait encore d'être ici ?

En prononçant ces derniers mots, une sourde irritation fit frémir sa voix, malgré sa volonté bien arrêtée d'avoir des égards pour Laure. Aussi, elle ne douta pas que Louise l'eût cruellement blessé, et elle devina qu'en cette minute il les enveloppait l'une et l'autre dans un égal ressentiment. Louise s'en rendait compte aussi, et se séparait de lui d'autant plus.

373 LAURB

Maintenant, lasse d'émotion, elle s'appuyait contre sa sœur, comme si elle s'était remise à elle.

Marc poursuivait :

— Restez donc avec Louise... Puisque vous me l'avez donnée, reprenez-la. » Il ajouta : « Ou plutôt, que dis-je? c'est déjà fait! Vous l'avez reprise déjà... Notre union, peut-être, méritait plus de repect, quoiqu'on y pût critiquer. Mais je ne me permettrai même pas de me défendre contre vous : je vous l'ai dit, je m'en dénie le droit. Il est juste et naturel que ce soit moi qui m'éloig-ne; c'est mon tour, Laure. Et puis la maison est à vous : j'aurais eu honte s'il vous en avait fallu sortir à cause de moi. »

Laure ne tenta point de répondre : il lui parut que tout effort serait vain pour empêcher la situation de se dénouer suivant sa nécessité présente. Mais déjà elle se promettait de s'appliquer par la suite à réparer ce désordre né de ses actions passées. Marc sans doute pensa luimême que cet adieu n'était pas irréparable.

— Laure, vous réfléchirez, dit -il avant de s'éloig'ner.

— Marcl dit-elle, il ne s'agit point de moi... Attendez, la paix reviendra...

LAURB 878

Marc déclara qu'en partant il emmènerait son fils. Louise, à ces mots, se redressa, comme pour prendre Laure à témoin que c'était là une chose abominable.

Mais Laure, dont toute la pensée était tournée vers l'avenir, estimant que Marc emportait le g'ag-e le meilleur d'une réconciliation future, et d'autre part craig-nant peut-être des paroles trop vives, empêcha Louise de protester.

Marc dit :

— Je sais, Laure, que si vous m'en priiez, je le devrais laisser. Mais comprenez que si je vous l'enlève, ce n'est point pour vous offenser, ni pour offenser sa mère. Seulement j'aurais un scrupule à vous le confier : il aura d'autres maîtres que vous.

Elles restèrent seules.

Un temps assez long- passa. Laure se demandait si Louise n'aurait pas un regret, si elle n'allait pas, par un brusque retour, empêcher ce qui s'accomplissait. Elle attendait, n'osant rien dire, la regardant. Mais Louise, assise, immobile, le regard un peu vague, semblait distraite du présent.

On entendit une voiture rouler sur le sable de la terrasse. Louise alors tressaillit, elle se

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redressa, comme si elle était ramenée tout à coup au cœur d'une réalité qui la blessait. Elle se leva, alla jusqu'à la fenêtre qu'elle ouvrit; le vent bruissait dans la nuit noire. Elle se pencha; elle ne vit rien. Elle revint s'asseoir; puis, comme comprenant maintenant mieux ce qui s'était passé, elle se mit à pleurer.

Elle attira Laure près d'elle; elle demanda :

— Ai-je eu lort?

Laure, debout près d'elle, pour le moment désireuse avant tout de la consoler, dit :

— Rappelle-toi qu'au lieu d'eux ce serait moi qui partirais...

Louise dit :

— C'est vrai. C'est vrai...

Et elle ajouta : « Il ne me reste que loi ! ï Par la fenêtre encore ouverte, un g-rand coup de vent ténébreux entra, qui fit vaciller la lumière des lampes, jeta des gouttes de pluie sur le parquet brillant, remua les rideaux et alla même secouer dans un vase une g-erbe de fleurs d'où tombèrent quelques pétales.

Près de sa sœur inclinée qui pleurait, dans cette pièce qui venait d'être témoin de cette scène violente, Laure sentit avec un frisson passer ce souffle destructeur venu des profondeurs

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de la nuit : où il lui sembla reconnaître une puissance tragique et presque familière.

Louise lui dit :

— Vois : à présent, je te suis soumise, je suis pareille à toi. Dis, est-ce que pour toi ce n'est pas beaucoup?

Elle ne doutait point d'une réponse affirmative. Mais, tout au contraire, cette question fît faire à Laure un retour très grave sur ellemême : non, ce n'était plus beaucoup cette domination sur les âmes, non, elle n'aspirait plus à cette souveraineté jadis précieuse. Déjà, la veille, elle s'était reproché ce penchant ancien et secret : et depuis combien s'était encore élargi son savoir !

Aussi elle dit à mi-voix, suivant un sentiment intérieur plus encore qu'elle répondait à la question posée :

— Non, Louise, je ne suis plus ainsi...

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