CHAPITRE PREMIER
Il faut avoir parcouru la monotonie de pays sans passé et dénués d'histoire pour connaître l'inestimable prix des souffles spirituels flottant dans les lieux qui ont porté de nobles événements. De tels endroits signalés par le souvenir de quelque haute circonstance de vie humaine semblent pénétrés de mémoire et de sens et comme revêtus d'une clarté légère. Au sortir de longs décors vides, de paysages ternes, évocateurs d'existences vulgaires, ils accueillent avec un visage d'amitié. Il n'est pas nécessaire que des princes aient entrechoqué là leurs armées ou que des destins de royaumes s'y soient décidés : un simple drame intime peut avoir été assez marqué de grandeur pour jeter sur les
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lieux qui l'ont vu ce reflet de beauté immatérielle.
Maisons anciennes aux volets un peu retombants et disjoints, châteaux solitaires dans les vallons, combien en esl-il à travers les campagnes de France, qui, le long- de leur passé, ont abrité de telles éminentes tragédies I Sacrifices, dévouements, piété, profonds dialogues intérieurs, volontés libérées des mobiles ordinaires du monde, haute sag-esse acquise dans les larmes, tout ne s'est pas évaporé sur l'heure : une empreinte est demeurée, un parfum de légende et de respect. Endroits élus, joj^aux disséminés aux replis des provinces, dépositaires des plus purs débris du passé, du plus précieux héritage, du plus secret, du plus réservé, dont le langage est capable encore de façonner lentement des âmes à leur sagesse sévère et à de graves renoncements.
Le coin de terre où se déroulent les quelques circonstances de ce récit est dépourvu d'éclat et de beauté pittoresque : une prairie au bord d'une rivière, une ligne de coteaux qui la surplombe, un parc dans le bas, une étroite chapelle sur la colline. Mais dans sa simplicité, il est de ceux qui laissent au passant comme le
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regret d'une intimité pressentie. Il oblige à méditer d'mie certaine façon; on devine qu'on n'y demeurerait pas en vain. Dans de pareils endroits, qui semblent naturellement désignés pour mettre leur marque sur l'esprit de ceux qui y vivent, il est rare qu'à travers le temps un moment ne survienne pas où cette volonté constante des lieux soit entendue par certaines personnes d'une façon plus forte et plus distincte; alors elle devient tout à coup puissante sur des destinées, et d'obscure qu'elle était jusque-là et voilée et presque morte, elle entre dans une haute lumière de conscience et de réalité.
Voici, au cœur de la France, les plaines du Bourbonnais, région sans gloire, pays d'alluvions et de molles collines, aux lignes un peu effacées et fondues, enfermant pourtant dans les plis de ses coteaux mille paysages délicats. Entre Saint-Germain-des-Fossés et Moulins, l'Allier, sur une cinquantaine de kilomètres, coule dans une vallée plate, très large, où erre son lit de sable, sinueux, vagabond et beaucoup trop large pour ses eaux. Il suit longtemps le coté gauche de cette vallée, au pied de collines qui déroulent sans fin le feston de leurs courbes pareilles, rondes, riantes, couvertes de vignes et souvent
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coiffées d'une église et d'un village. Ces coteaux log:cnt entre eux de brefs vallons solitaires. A divers endroits ils sont à pic au-dessus de l'eau ; d'autres fois l'Allier, s'éloig-nant un peu^ laisse place à leur pied pour un ruban de prairies.
Du villag^e de Ch... de N..., qui domine de haut son pont suspendu, un chemin s'éloigne qui, après être resté quelque temps parallèle à l'Allier sur la hauteur, tourne et, par les lacets d'une pente rapide, conduit vivement sur ses bords. Là, les coteaux et la rivière, en s'incurvant un peu de part et d'autre, ont formé une minuscule plaine ovale due au hasard de ces deux détours. L'horizon y est borné. Des lignes sveltcs de peupliers voilent à demi la rivière. Sur la crête de l'une des collines une chapelle romane, courte et rude, avance sa face pauvre, percée de deux jours pour les cloches. Dans le bas, une ferme; puis, se dressant à demi au-dessus du feuillage d'un parc, une belle maison ancienne, d'un dessin compliqué, faite de morceaux un peu disparates et d'époques diverses, grosses tours pesantes et tourelles aiguës, pignons, lucarnes, fouillis de toits concaves ou renflés, moussus, fatigués, presque onduleux par endroits, et enrichis de toutes les teintes fanées de
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la tuile. Cette maison plaît dès qu'on l'aperçoit, comme une bonne personne sympathique qui aurait sa vie et sa mémoire. On devine qu'elle est une chose précieuse et depuis long-temps aimée. Il existe une harmonie entre le site et cette demeure d'un grand âge : on sent que ce n'est pas sans motif qu'il a été autrefois préféré et choisi, et cette volonté même dispose à en éprouver le mérite secret.
De la hauteur la vue s'étend sur un paysage très vaste ; à l'ouest, on découvre des montagnes : la chaîne de la Madeleine qui, à une vingtaine de kilomètres, dresse brusquement sa masse; en face d'elle, les monts d'Auvergne avec leur rangée de pics et de cratères, petits, effilés^ déchiquetés, qui, par les beaux crépuscules, semblent hausser leur dentelle violette sur un fond de pourpre. La plaine du Bourbonnais, après avoir été longtemps étranglée entre ces deux rangées de hauteurs, ici, laissée libre, s'ouvre, s'étale et s'amollit; elle se pare de collines, elle prend un aspect doux, frais, riant, voluptueux, avec des lignes vaporeuses et déliées qui rappellent les pays florentins. Çà et là, l'Allier, dans sa gaine de sable, montre au travers d'un cortège de saules et de peupliers pales et trem-
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blants, un tournant de son cours comme une flaque de lumière. Beaucoup de villages, de châteaux, sigrie de richesse et de bien-être. Larg-es horizons, lig-nes fuyantes qui entraînent la })ensée; mollesse et song-erie; beaux soirs limpides où le soleil adoucit peu à peu sa lumière avant de la retirer des prairies ; point d'élévation, point de grandeur, mads un sourire perpétuel.
Voilà donc ce que l'on découvre de la crête des coteaux; mais quelques minutes de descente, et le site resserré où la maison de la Meilrie étag-e ses toits antiques apparaît au flanc de la plaine comme un autre univers. Un monde recueilli, fermé. Non plus cette rêverie sans bornes, ce déploiement illimité, non plus ces printemps étalés jusqu'au bout de l'horizon, ces immenses étés, mais une grâce mesurée et de sévères saisons. Toute splendeur épandue sur la plaine, en venant toucher ce rivage étroit, change d'aspect. Ici, les détails se composent et s'assemblent pour un autre ordre de beauté : l'âme sans cesse y est ramenée sur elle-même et ses propres lointains. Le faîte des coteaux découpe un fragment de ciel court, voisin, presque familier, et la petite chapelle romane, assise sur
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sa colline dont les pans réguliers tombent comme un manteau sans plis, continuellement médite et surveille.
Les bruits y sont rares et font écho : une voiture qui passe sur la route, l'appel d'un berger ; en automne, le maillet de bois d'un vigneron sonnant sur les cuves. Derrière la maison et le parc s'étalent des marais, avec des champs de joncs très hauts, où circule un bras de la rivière. Là, dans la saison de la chasse, parfois un coup de fusil éclate, un flocon de fumée blanche s'élève au-dessus des panaches roussis des joncs, un épagneul apparaît sur la lisière, immobile, l'air inquiet, puis rentre brusquement dans la forêt fragile. La route, après avoir longé ces marais et traversé de vastes herbages plats coupés de saules, atteint la rivière de Sioule qui, au sortir d'un voyage torrentueux dans les monts d'Auvergne, avant de rencontrer l'Allier et d'y terminer son cours, paresseusement dort dans ces prairies.
La famille Engérand occupe cette maison et ce parc depuis près de deux cents ans. Au début du xvni^ siècle, un certain Foël Engérand, venu d'autres pays, s'était installé à Gfa... de N... et