‹ LaureChapitre 3 sur 14 · ACRK · texte numérisé non relu

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avait fait dans les environs des acquisitions de biens considérables. A sa mort, l'aîné de ses quatre fils hérita de lui la terre et la maison de la Mettrie, ainsi dénommée par altération du nom commun : la métairie. Les rejetons des quatre branches primitives, restés dans le pays en assez grand nombre, avec des fortunes et des noms divers, gardent encore le souvenir d'une orig-ine commune et sont fréquemment rapprochés par de nouvelles alliances. Mais parmi tout ce cousinage, il s'est établi de longue date une considération particulière pour la maison de la Mettrie, la plus ancienne, la plus belle, la plus hospitalière aussi, demeurée toujours dans la même lignée, et que ses propriétaires ont honorée par une tradition constante de dignité et de mérite. Il y a quelques années encore, cette déférence s'adressait aux deux derniers représentants du nom : Maximilien-Foël Engérand, âgé d'environ soixante-dix ans, qui semblait le chef de toute la parenté, et son fils Charles-Armand, retiré là depuis son veuvage avec ses deux filles Laure et Louise.

A l'opposé de la plupart des familles aisées du pays, confinées dans une existence bornée et monotone, la lignée des Engérand qui habitait à

la Mettrie avait eu de tout temps un goût d'activité et d'aventures. Il se retrouvait en eux, à chaque génération, une certaine ardeur d'âme généreuse qui les poussait vers une vie plus émouvante et vers de nobles hasards. Deux d'entre eux, enrôlés dans les armées du Premier Empire, s'y étaient distingués. Une fille de la maison, à peu près dans le même temps, brillante d'intelligence et de beauté, à vingt-deux ans avait pris le voile chez les carmélites de Moulins ; elle était devenue prieure du couvent et avait laissé là, ainsi que chez les siens, un long souvenir. Au cours du xvni® siècle, un ancêtre, grand voyageur, avait fait partie d'une mission envoyée dans une cour d'Asie ; il avait rapporté de là-bas beaucoup d'objets rares offerts en présents qui, soigneusement conservés et parés de légendes, émerveillaient encore l'imagination des enfants comme un romanesque héritage. Depuis la Révolution, plusieurs des Engérand étaient entrés dans la magistrature et avaient occupé des charges importantes à Lyon et à Riom. Maximilien avait préféré vivre à la campagne, s'occupant de ses terres; c'était un beau vieillard, actif, instruit, de nature raisonnable et d'esprit mesuré. Quant à son fils Char-

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les-Armand, après avoir eu des débuis l)rillants dans la magistrature à la Cour de Riom, il avait dû, au milieu de sa carrière, démissionner, à la suite d'incidents politiques, et il s'était vu, avec infiniment de mélancolie, contraint à une oisiveté prématurée.

Dans ce fond de province, les Engérand avaient eu, de tout temps, le goût des choses de l'esprit. Leur bibliothèque, régulièrement accrue, reflétait, par l'apport de chaque époque, les modes successives du savoir. Beaucoup d'entre eux avaient laissé des mémoires, souvent dénués d'art et de couleur, mais riches en indications sur les façons de vivre de jadis, les revenus des familles, les produits des domaines ; parmi leurs manuscrits, qui garnissaient tout un rayon d'armoire, on trouvait des traductions et des commentaires de textes anciens, des sommes de théologie, des essais de constitution politique et de philosophie des mœurs, des traités saint-simoniens. Outre ce souci constant d'intelligence et d'étude, s'était perpétué chez eux le sens plus rare de la haute culture morale, non seulement l'honnêteté, la probité, mais le besoin spontané d'une discipline d'âme, d'un point fixe de vérité et de croyance. Au commen-

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cernent du xvin^ siècle, plusieurs d'entre eux avaient été ardents jansénistes. Plus lard, devenus voltairiens et libéraux, ils avaient rompu avec la religion, et ils étaient ensuite demeurés envers elle dans un état d'indépendance et même de défiance; cependant, la tradition divine, par une série de hasards et d'appels successifs, s'était toujours maintenue intacte dans le cœur des femmes de la famille ; et cette piété, non point partagée, mais respectée, quelquefois même exigée, avait, par son contact, entretenu autour d'elle le sens de la vie intérieure profonde et le prix des choses infinies.

Charles-Armand, le père de Laure et de Louise, après avoir vu chez sa mère, puis chez sa femme la même foi assurée, à force de côtoyer cet univers mystique, s'était habitué à en aimer le reflet ; cependant lui-même, d'intelligence positive, exacte, aux contours un peu rigides, n'avait participé en rien à ce don héréditaire de spiritualité qui allait au contraire se j, retrouver avec éclat chez ses filles. H Au moment où commence cette histoire et où P' l'aînée des deux, Laure, allait avoir vingtquatre ans, douze années déjà s'étaient écoulées depuis qu'il avait auitté Riom et était venu

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s'installer avec elles à la Meltrie ; époque sombre, moment douloureux du passé : c'était peu de temps après la mort de sa femme; à son deuil récent se joignait l'amertume de sa situation brisée : il voyait jusqu'à l'extrémité de l'avenir toute joie fauchée et détruite.

Il avait voulu, dans l'exercice de ses fonctions de magistrat, résister à certaines ing-érences politiques; des difficultés qui lui furent suscitées peu après l'obligèrent à donner sa démission. Cette déconvenue lui avait été d'autant plus amère qu'il y voyait, en même temps que le terme de son activité, l'échec des idées auxquelles il avait eu foi dans sa jeunesse. En 1876, jeune substitut, plein d'ardeur républicaine, il avait été disgracié par le g-ouvernement de l'ordre moral : échec largement compensé dans la période qui suivit, mais que renouvelaient à des années de distance des mœurs politiques à peu près pareilles. Il n'était pas de ceux qui s'assouplissent et transigent, et il était destiné à être battu tour à tour par les flots contraires ; cependant libéral, éclairé, s'appliquant au fond du cœur, quoique peut-être sans dispositions naturelles, à accueillir comme bienvenues les nouveautés.

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Il avait alors quarante-cinq ans, il ne se sentait plus assez de jeunesse ni d'ardeur pour les hasards d'une carrière nouvelle. De caractère plutôt enclin à la tristesse, et d'ailleurs de mauvaise santé, il ne voyait devant lui, en se retirant près de son père à la Mettrie, qu'une longue oisiveté austère. Il organisa son temps, se fixa des heures régulières de lecture, d'étude, de promenade, etc., toute une série d'occupations qui ne réussissaient cependant pas à lui voiler à lui-même le vide des jours. Il était un peu effacé auprès de son père, qui était de vie plus forte et robuste. Lui souffrait fréquemment d'une maladie de foie aux crises douloureuses, qui allait s'ag-gravant. Mais, peines morales et souffrances physiques, il dissimulait tout sous une humeur égale et une figure sereine, souvent avec un courage vraiment stoïcien — non pas au sens vulgaire du mot, mais en un sens authentique et précis, car il avait de longue date puisé dans la lecture coulumière des auteurs de cette secte la volonté d'accepter les destins, de garder l'âme immobile au milieu des événements changeants et de faire même visage à toute fortune.

Il avait formé le projet, au début, de se consacrer à l'éducation de ses filles; mais bientôt il

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jugea plus sage de les mettre en pension pour leur faire une enfance moins solitaire. Peut-ctre aussi ne prenait-il point plaisir à se mettre à leur portée. Louise, la cadette, enjouée, décidée, de caractère peut-être un peu personnel, mais pleine de vivacité et de reparties, le distrayait; Laure, frêle et silencieuse, plus concentrée, l'air de réfléchir toujours, avait devant son père, non pas précisément de la gêne, mais une sorte de timidité silencieuse. D'ailleurs il les voyait toutes les deux trop enfants, trop petites avec leurs neuf et douze ans, beaucoup trop petites pour qu'il pût exister une intimité quelconque, un rapport essentiel entre elles et lui ; Laure aussi comprenait bien qu'elle était trop petite; cependant, avec ses manières secrètes, elle devinait mieux que quiconque le chagrin qu'il y avait dans l'âme de Charles-Armand. Elle possédait un don extrême de sympathie qui, en toute occasion, lui faisait remarquer plutôt les signes de la peine. La mort de sa mère l'avait bouleversée; cependant les regrets de son père prenaient à ses yeux d'enfant une réalité plus grave, plus vaste, plus mystérieuse que sa propre douleur. Elle savait sa tristesse d'avoir reuoaçé à sa situation à Riom, et dan^ les pre-

mières années, elle ne pouvait, en passant sur la crête des coteaux, apercevoir au loin la lig"ne bleue des monts d'Auvergne, qui lui rappelaient cette peine, sans un mouvement désolé. Mais cela jamais dit, jamais révélé... Peu de mois donc après leur installation à la Mettrie, Charles- Armand s'était décidé à se séparer d'elles et à les mettre ensemble en pension à Lyon. Parfois, pendant les vacances, il faisait un voya§:e avec elles; le long- de l'année il restait à la campagne près de son père, chacun d^eux s'étant créé une existence un peu à part dans cette grande habitation silencieuse — période monotone, unie, et sans événements, jusqu'au moment où, sorties l'une après l'autre de pension, grandes maintenant, devenues à leur tour des personnes aux sentiments et aux volontés formés, elles revinrent, et mirent dans le parc et dans la maison la clarté de leur jeunesse et un renouveau de vie.

Le genre d'existence qu'elles retrouvaient là s'y était maintenu à peu près le même depuis des générations : une aisance sans faste, une large abondance, l'atmosphère reposée des maisons riches où l'on n'a jamais fait effort de vanité ni de luxe. Un personnel nombreux

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installé dans la demeure depuis longtemps, plus dévoué qu'actif; un peuple de bêles, chiens, chats, paons, pigeons et tourterelles, tout ce petit monde bien chez soi, en flânerie interminable et tranquille autour de la maison. Une organisation antique de la charité, les pauvres du mardi, les pauvres du samedi, secourus selon leur malheur et la dureté des temps; en outre, les mendiants, les errants, qui sonnent à la grille. Une maison accueillante, ouverte, une libre hospitalité. Un défilé de parents venant déjeuner ou dîner quand bon leur semble. Malgré cela, un fond de silence et de retraite. Dans les appartements vastes et un peu sombres s'était épandu, surtout depuis que Maximilien et Charles-Armand y vivaient seuls, un certain air de vétusté ; la construction tout entière, faite de morceaux divers et rajoutés, présentait elle aussi une physionomie lasse, usée, vénérable, le temps ayant jeté peu à peu sur les architectures difTérentes le terni d'une même patine.

Au devant, une terrasse s'étale, terminée par une rangée de platanes taillés, martyrisés, réduits à la fois dans la hauteur et dans la largeur jusqu'à former un rideau uniforme et rigide. En contre-bas s'étend un délicieux et étroit jardin

dans la manière du xvii® siècle, enveloppé des grands arbres du parc, tout en longueur, cent cinquante mètres à peine, avec un canal d'où émerge un îlot chargé de lianes et de fleurs. Des bandes régulières d'ifs coupés bas, des allées droites et des raies rampantes de buis filent ensemble vers le fond d'une fuite parallèle. Une buée flotte au-dessus de l'eau. Comme il arrive dans ces anciens jardins français lorsqu'on ne les entretient pas assez durement, ses lignes, jadis rigides, oscillent et fléchissent; il semble touché de langueur et de mélancolie; son dessin sévère s'est un peu défait ; on redoute pour lui un désordre imminent, et déjà se sont hasardés çà et là sur les pelouses quelques saules pleureurs dépareillés.

Tels sont les lieux où se déroulent les événements de ce récit. Il ne suffît point d'une vie au jour le jour, instable et mêlée de hasards, il faut ce décor, cette atmosphère, cette tradition, il faut ce passé encore presque intact pour que se forment de hautes aspirations et qu'elles se heurtent dans leur pureté. Les drames des destinées de l'âme se retrouvent dans leur fond à peu près identiques en tous les endroits du temps; ils ont par eux-mêmes quelque chose

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d'immobile et hors de la durée. Celte histoire est presque sans âg-e et sans date, elle pourrait s'être accomplie il y a deux siècles, et c'est à peine s'il s'y trouve un certain frémissement qui la fait d'aujourd'hui.

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