LOUIS-F. DAVID
fraternel hommage
DEUX TEKKIENS
— u Et maintenant..., » dit Antoine Aibani en levant sa hache, « ramasse la loube, Marins. C'est au tour de cet arbre-ci. Nous ferons tomber ce gros papa de ce côté. »
Marins, un beau et fort jeune homme de
dix-huit ans, se baissa pour prendre à terre
la longue scie à deux mains, que lui désignait
son père. Celui-ci, d'un bras resté vigoureux,
malgré la soixantaine approchante, asséna
quelques rudes coups dans le tronc du pin
d'Alep qu'il méditait d'abattre. L'écorce
écailleuse, noire d'un récent incendie, sau-
2 LAURENCE ALBANl
tait SOUS le fer. Le cœur de Tarbre commençait d'apparaître dans l'entaille. Le suintement gras de la résine engluait l'arme, attestant que la flamme avait surpris le puissant végétal en pleine sève. La violence du feu avait été terrible, à juger par l'étendue des ravages dont la colline — une de celles qui séparent Hyères du golfe de Giens — portait la trace. Un vaste bois de pins séculaires, pareils à celui contre lequel s'escrimait Albani, ne montrait plus à ses cimes que des aiguilles roussies, parmi lesquelles se détachaient en noir sur le ciel bleu les petites boules calcinées des pommes. Ces pins étaient morts, morts aussi les arbustes qui, l'autre printemps encore, habillaient cette pente provençale d'un revêtement de maquis. Des squelettes de branches carbonisées hérissaient, aujourd'hui, le sol dénudé que jonchaient des pierres, brunes de fumée. Une claire et tiède matinée de décembre enveloppait d'une gloire de lu-
mière ce tableau de ruine. Pas un bruit, que le courageux ahan du bûcheron suivi du heurt du fer contre le bois. Un papillon attardé errait autour des deux hommes, cherchant le soIeiJ , — blanc avec des raies fauves. Albani s'arrêta de son travail pour s'essuyer le front de son mouchoir. Le déploiement de la toile fit s'enfuir la bestiole de son vol inégal et tremblotant.
— « Voilà qui suffira, » dit -il. « Pas besoin de passer la corde au cou à ce gaillard pour diriger sa chute. » — Il montrait à son fils l'inclinaison du grand arbre. — « Le mistral s'est chargé de le virer dans le bon sens. Passe-moi la loube, et allons-y. »
Les deux hommes empoignèrent chacun une extrémité de la longue et souple scie, et ils commencèrent d'enfoncer la lame brillante dans l'encoche. La rumeur rythmée des allées et venues du robuste outil emplissait maintenant la colline. Une poussière de bois, odorante et rougeâtre, s'amassait à la
base du pin qui frémissait à mesure que les dents de métal mordaient plus avant. A un moment, la haute cime se prit à vaciller.
Tout d'un coup, elle s'abattit, dans un brusque et retentissant craquement du troHC, et Timmense ramure desséchée s'écrasa contre la terre, qu'elle joncha de ses innombrables branchages cassés. Antoine Albani posa sur le fût mutilé la lame de la loube, en abandonnant la poignée, dont la pesanteur fit se plier la minceur du fer. Il regarda autour de lui les arbres précédemment coupés qui gisaient de-ci de-là, et, joyeusement :
— « La maman l'avait bien dit. Nous en aurons pour quatre jours à débiter le Jot.
C'est égal! Ce sera moins long que d'aller, comme les autres années, chercher de quoi nous chauffer, là-bas, dans les Maures. »
Il montrait de sa main, tannée et cordée de veines, la ligne des montagnes qui se profilaient, à la distance de plusieurs lieues,
violettes «ur l'horizon clair, avec des taches d'un blanc cru qui étaient des villages, et des taches d'un vert sombre qui étaient des forêts. A gauche, l'extrémité de cette chaîne se reliait à un massif plus élevé. A droite, elle inchnait vers la mer, toute bleue, d'un bleu plus intense que celui du ciel et d'où surgissaient d'autres hauteurs, celles des îles d'Hyères : le Titan avec sa falaise abaissée, Port-Gros avec sa forteresse, PorqueroUes avec les rochers aigus qui la terminent. Les baies du Péloponèse ne déploient pas un horizon plus gracieux et plus grandiose à la fois que celui-là. Mais n'y a-t-il pas du Grec aussi, de cette race finement vibrante au contact de la nature dans tout autochtone de la côte méditerranéenne? Albani était né, il avait grandi dans ces paysages des golfes d'Hyères et de Giens, et visiblement il jouissait de celui-ci, à cette minute, comme s'il en regardait la beauté pour la première fois.
— « Oui, » répondit son fils à sa remarque, « ça nous fera quatre ou cinq journées au moins. Nous aurons encore le temps de semer les petits pois sans prendre d'homme. Té! Celui qui a mis le feu à la colline, cet été, nous aura rendu un fier service. »
Le père et le fils se mirent à rire, avec cette joie malicieuse que la constatation d'un mauvais tour, bien joué, donne aux gens de la campagne. Qui les aurait vus ainsi, et la goguenardise de leurs yeux obscurs, aurait pu croire que c'étaient eux les incendiaires. Bien à tort. Antoine et Marins . Âlbani étaient vraiment « braves w J comme on dit dans le pays, et d'autant plus incapables de commettre un attentat contre la propriété qu'ils étaient propriétaires euxmêmes. Ils possédaient deux hectares et demi de bonne terre, avec une habitation spacieuse, sur cette lande qui s'étend de la base du mont des Oiseaux jusqu'à la colline
de l'Ermitage. Cette banlieue éloignée d'Hyères porte le nom d'Almanarre, qui remonte au moyen âge. Il rappelle, comme celui des Maures, les incursions des corsaires d'Afrique dans cette partie avancée de la Provence. Le mot vient de l'arabe.
Signifie-t-il le Phare, et se rapporte-t-il à une époque où un môle, aujourd'hui détruit, portait un feu avertisseur? Signifie-t-il la huine, et atteste-t-il que la cité Romaine de Pomponiana dressait encore, bien après la chute de l'Empire, les débris de ses villas et de ses temples, au terme d'une des deux branches de l'itshme double qui rattache la presqu'île de Giens à la côte? Ce problème d'étymologie ne préoccupe guère les cultivateurs, mi-paysans, mi-bourgeois, qui exploitent ce sol d'une fertilité de Ghanaan. Les violettes et les artichauts, les roses et les haricots, les giroflées et les asperges, les narcisses et les pommes de ^erre, les mimosas et la vigne, suivant la
saison, assurent à ces « jardiniers » — c'est le terme dont on les désigne — des profits qui leur permettent d'arrondir peu à peu le domaine héréditaire. Quand on vit ainsi, on est bien excusable si l'on compte ses gros sous comme ses heures de travail, et si l'on se réjouit d'avoir au rabais le chauffage du prochain hiver.
— « Tout de même, » reprit le père en hochant sa tête grisonnante, — le sens de la propriété luttait en lui contre la satisfaction de ce petit profit, — « on n'entendait jamais parler de ces feux, autrefois. Quand j'étais petit garçon, il n'y a pourtant pas un demi-siècle, ce n'était, d'ici à Saint-Tropez et de Toulon à Gémenos, qu'une forêt. A présent, que d'endroits qui ne sont plus qu'une brousse! Il est vrai que Ton ne chassait pas comme aujourd'hui et que l'on n'avait pas inventé ces allumettes-tisons qui flambent dans le vent. Mais, » conclutil, avec un haussement d'épaules, « laissons
la faute d' autrui là où elle est, et déshabillons le monsieur. >'
Il avait empoigné une courte scie à main, Marins l'imita, et les voici attaquant, les unes après les autres, d* abord les moindres branches, puis les plus fortes, sans se parler, jusqu'à un moment où un bruit de sonnailles , d'eux bien connu, leur fit relever la tête.
— « C'est la charrette et c'est le déjeuner, » dit Antoine Albani.
— u Dix heures et demie, » souligna Marins, après avoir consulté la montre de cycliste qu'il portait à son bras, engainée dans une lanière de cuir. « Et on a déjà faim ! »
D'un bond il monta sur le tronc de l'arbre abattu, et gaiement : — « Je vois Pied- Blanc et le charreton, avec Laurence et la Marie-Louise dessus. La Princesse conduit.
C'est étonnant qu'elle ait daigné. . . »
Une carriole débouchait, en effet, sur la route qui contournait le pied de la colline.
10 LAURENCE ALBAMI
traînée par une grosse jument baie à toutes fins. Une basane blanche expliquait son surnom. Elle marchait avec la prudence d'une bête sagace, habituée à ne poser son sabot qu'à bon escient dans ces chemins du Midi, creusés d'ornières ou hérissés de cailloux glissants. Deux jeunes filles étaient assises sur la banquette. Celle que Marins avait ironiquement qualifiée de princesse tenait les guides avec des mains gantées. Un souple chapeau de feutre gris coiffait joliment la masse de ses cheveux noirs. Elle portait un costume tailleur de serge bleue.
Cette toilette de dame contrastait avec la rusticité de la charrette et du harnachement, et plus encore avec la mise de l'autre. Un couvre-chef de paille noire, roussi au soleil et délavé par la pluie, chapeautait celle-ci, tellement quellement. Elle portait, sur sa jupe de lainage sombre, un panier à provisions, de ses mains nues, hâlées par le grand air comme son teint, au heu que le visage de
l'autre était pâle, de cette pâleur chaude et mate qui décèle aussi Tépreuve d'un climat trop brûlant, mais subie en dehors du travail des champs. Ces différences de physionomies étaient rendues plus frappantes par une de ces profondes ressemblances des traits qui supposent une parenté de sang très proche. Laurence et Marie-Louise étaient soeurs, et toutes les deux filles d'Antoine Albani. On l'eût deviné, rien qu'à la complaisance avec laquelle le père regardait l'attelage gagner la lisière du bois incendié. Sa tendresse riait dans ses yeux bruns, pareils à ceux des survenantes. Quoique les soucis de son exploitation et l'excès du labeur corporel l'eussent vieilli prématurément, il gardait de la beauté sur son masque gaufré de rides. Il avait, comme ses filles, — lui en vigueur, elles en joliesse, — ce type classique qui se rencontre sans cesse dans les coins intacts de Provence. C'est un animalisme noble, un dessin des lignes large
et fin. Cet air de famille se retrouvait cbez MariuSjgâté parun je ne saisquoi d'un peu commun. C'était son père épaissi, avec nne charpente plus robuste, une taille plus haute, des épaules plus larges, mais aussi un commencement de brutalité. Cette tare héréditaire se retrouve souvent chez ceux dont les ascendants ont trop travaillé de leurs bras. Le jeune homme avait mis un rien de cette brutaUté dans sa façon d'appliquer à sa sœur aînée le sobriquet de Princesse, et, avant que le charreton ne fût à portée de la voix, son père le lui reprocha :
— ■ Tu ne seras donc jamais gentil pour Laurence, mon pauvre Marins? «
— H Pas tant qu'elle fera la Madame, »
répondit le h'ère. a C'est le même sang qui coule dans nos veines, et parce qu'elle a été deux ans chez une lady anglaise... n
— « Oui, B interrompit le père, soudain rêveur, « nous avons peut-être eu tort, la maman et moi, d'accepter que cette lady
Agnès remmenât. . . Mais nous avions tant décharges! Grand'mère vivait encore, tu venais d'être malade, il y avait eu cette mévente des vins plusieurs années de suite . . . Que Laurence ait pris d'autres habitudes, c'est trop naturel. Où tu es injuste, c'est quand tu as Tair de croire qu'elle a changé pour nous. La preuve? Après la mort de sa dame, où est- elle venue aussitôt? A la maison. Elle pouvait si bien chercher une place de demoiselle de compagnie en Angleterre où elle aurait gagné gros. . . Tu lui en veux de ses toilettes? Elle ne s'en est pas fait faire une. Elle porte celles que lady Agnès lui avait données et qu'elle arrange elle-même.
Taie sais bien... »
— tt Ce que je sais bien, c'est qu'autrefois, il n'y avait pas si longtemps, elle travaillait la terre, de ses bras, comme toi, pour toi, comme maman, comme Marie- Louise, et que maintenant. . . »
— « Maintenant, avec ces boîtes que lady
(4 LADRENCE ALHANI
Agnès lui a appris à peindre, elle nous rapporte autant d'argent et plus que si elle bêcbait, sarclait et labourait, comme la Marie-Louise et la maman... «
— « Et quand les antiquaires de Toulon et d'Hyères qui les lui achètent en auront assezf.-. » insista l'obstiné Marius. u Et puis, si elle ne jouait pas à la princesse, n'aurait-elle pas épousé déjà ce brave Pascal Cftuture, qm se fatiguera d'espérer?...
Et puis... Et puis... » — Visiblement, il hésitait... — « Et puis, qu'est-ce que tu veux? Je n'aime pas ses manigances avec M. Pierre Libertat. »
— u Et si c'est lui qu'elle épouse?... " dit le père.
— B Voyons, papa, c'est impossible. "
— u A cause de sa fortune? Justement parce qu'il est très ricbe, il n'a pas besoin que sa femme le soit aussi. "
— " Et sa famille? "
— « La nôtre la vaut. Avant la Révolu-
tion, nous étions fortunés, nous aussi, et quelque chose de mieux. Mon père m'a dit souvent que Ton appelait son arrière-grandpère M. d'Albani. Il était officier portedrapeau dans le régiment de Navarre. Tu as vu son brevet à la maison... Enfin, regarde Laurence. Dis-moi si ces Libertat trouveront à Toulon, avec tout leur argent, une gendresse qui leur ferait plus d'honneur, et lui, un plus joli brin de femme? « Et comme les deux sœurs, descendues de la charrette, arrivaient à portée de la voix, l'excellent homme s'interrompit de sa besogne d'élagueur, qu'il avait reprise tout en discutant, pour leur crier :
— « Salut, les enfants! Vous êtes les bienvenues. Nous commencions à trouver qu'il fait faim et encore plus soif. C'est qu'on a usé pas mal d'huile de coude, ce matin! Pas vrai, Marins? »
— « Pour sûr que Pied- Blanc en aura sa charge, ce soir. Ça la changera de tout à
16 I.AUltENCE ALBANl
l'heure, » dit la rustaude Marie-Louise, en considérant à son tour la jonchée des pins abattus et déjà dépecés. « Je vais la dételer et l'attacher à l'ombre, avec sa musette, et je reviens donner quelques bons coups de scie. Je finirai cet arbre pendant que vous maufjez. .-
Elle avait posé à terre le lourd panier d'où s'érigeait le col d'une bouteille, calée par un gros chanteau de pain. Elle en tira un quartier de roblocbon (le fromage préféré des gens du pays), des pommes et des olives. Déchargée de son fardeau, elle descendit d'un pas leste vers la voiture, que la jument avait avancée de quelques pas, pour atteindre un jeune cbène dont la Frondaison, échappée à l'incendie, la tentait. De ses lèvres allongées, la gourmande arrachait des feuilles, restées vertes, qu'elle mâchait en bavant sur son mors. Laurence, elle, après avoir embrassé son père, disait, en montrant un mince paquet coquettement
enveloppé d'un papier de soie et noué d'une faveur :
— « Et moi, je gagne Hyères par le raccourci. Le temps de livrer cette boîte que je viens de finir, et je reprends le petit train qui me ramène à la gare d'Almanarre, juste à point pour aider maman aux violettes. »
— w Tu vois. Marins? » dit le père sur un ton de reproche, comme elle s'éloignait du pas gracieusement balancé d'une grimpeuse de collines. — Qu'avait-elle fait d'autre, toute fillette, que de dévaler le long de ces pentes? — « Elle non plus ne renâcle pas à l'ouvrage. »
— « Il s'agit de fleurs, parbleu. y> répondit l'entêté jeune homme. « Toujours la Princesse! Mais parle-lui donc un peu de biner les artichauts... »
Le vieux jardinier n'avait pas menti. Les Âlbani habitaient déjà l' Aimanarre, lorsque, au commencement du dix-huitième siècle, le duc de Savoie et le prince Eugène débarquèrent une petite armée sur la côte, et que la ville d'Hyères eut pour gouverneur un Irlandais chansonné par Jean de Cabanes, écuyer, ce lointain prédécesseur de Mistral :
Noumo à la vtllo un gouvernour Que se tauxo à dous louis per jour! (1),
Plus tard, en 1756, ils avaient pu voir blanchir à l'horizon, dans la passe qui
(1) On nomme à la yiUe un gouverneur — Qui se taxa à Jeux livres par jour.
sépare la pointe de Giens et Porquerolles, les voiles de la flotte destinée au siège de Port-Mahon. Ils formaient alors une famille solidement racinée, à la veille de franchir l'étape qui séparait la bourgeoisie et la noblesse. La Révolution avait coupé court à cette ascension. EUe les avait fait descendre, comme tant d'autres, par le morcellement forcé de la propriété. Le petit officier de l'ancien régime qui se faisait appeler M. d'Albani avait quatre enfants. A sa mort, le partage de ses terres aboutit à créer quatre groupes, déjà plus gênés. Le père d'Antoine, issu d'un de ces groupes, avait lui-même trois frères. Chacun des quatre Albani eut pour son lot juste de quoi vivre indépendant, mais à la condition de mettre la main à la besogne. Les petits-fib du demi-noble étaient, dès lors, des demi paysans. Antoine, le fils de l'un d'entre eux, ne se distinguait plus des ouvriers agricoles employés à son bien que par ua
reste de finesse dans ses manières et dans ses sentiments. De cette finesse, sa fille aînée avait seule hérité. Marie-Louise et Marins, eux, avaient complètement dépouillé l'élément bourgeois pour n'être plus que des cultivateurs, avec les qualités et les défauts de cette classe laborieuse et fruste. De là, cette hostilité du jeune homme pour Laurence. Si Marie-Louise, de trempe plus bonasse, ne partageait pas son antipathie, îlle ne comprenait pas mieux le caractère ie cette sœur qui semblait vraiment d'une mire race. Tous les déclassements sociaux, iju'iis s'accomplissent par en haut ou par sn bas, aboutissent à la destruction du Foyer. Ils en brisent l'unité pour une raison :rès simple : les membres de la famille qui j'abaisse ou qui grandit sont rarement au xiéme étage de cette descente ou de cette xiontée. En tout état de cause, Laurence inrait été pour son frère un principe de xialaise, parce qu'il l'aurait toujours sentie
â2 LAURENCE ALBANI
trop autre. Une circonstance d'un ordre exceptionnel avait encore aggravé ce malaise en accentuant cette différence : l'adoption de la jeune fille par une étrangère, à laquelle Marins avait fait une allusion haineuse. Le père lui avait répondu avec une énergie qui prouvait quelle place cet épisode occupait dans la vie d'une famille où les grands événements étaient le gel et la pluie, le cours des primeurs, l'horaire des trains de légumes et de fleurs, ou bien, comme aujourd'hui, l'occasion d'une coupe de bois avantageuse.
Pour les Albani, cette histoire n'était cependant que du passé. Pour Laurence seule, elle continuait. Le moindre incident la lui rendait présente : le regard de son frère, lorsqu'il l'accueillait avec un visage ennemi, comme ce matin, — l'aspect de son père, qu'elle aimait tant, lorsqu'elle le voyait, comme ce matin encore, les mains
DÉRAGINEMEINT 23
salies, la face salie, presque baiilonneux dans des habits de tâcheron, — les propos de sa sœur, lorsque, assise auprès d'elle, toujours comme ce matin, l'autre l'accablait de ses commérages. Aussi, en s'en allant de son pied leste, loin de la colline incendiée, éprouvait-elle, une fois de plus, cette impression d'accablement qu'elle se reprochait sans cesse, car elle reconnaissait les qualités des siens : les belles vertus de dévouement de ses parents, le courage de Marins au travail, la bonté de cœur de Marie-Louise. Hélas! Le contraste était trop fort entre ce milieu et l'atmosphère où le caprice de charité d'une grande dame imprudente l'avait fait respirer deux ans.
Elle allait donc, suivant un sentier dont chaque détour lui rappelait les promenades avec cette bienfaitrice disparue, parmi les lentisques aux baies noires et rouges, les cades épineux, les cistes odorants, les romarins en fleur, les ohviers sauvages. Devant
elle, Hyères pressait ses maisons autour de la ruine de soucliàteau, sous les contreforts colossaux de sa vieille église. A gauche, les montagnes de Toulon découpaient leur masse dénudée. A droite, c'était la mer et les iles, et la jeune fille revivait en imagination cette époque de son existence, si récente à la fois et si lointaine, si perdue, qu'elle doutait de sa propre mémoire. Était-ce bien à eQe qu'était arrivée cette fantastique aventure? A vait-ce été des choses réelles, sa subite entrée dans un monde bien au-dessus de sa naissance, et où elle s'était si vite trouvée à l'aise, puis ce retour non moins subit dans ce cadre où elle avait pourtant grandi, où elle avait voulu revenir, qu'elle ne renierait jamais, et elle en souffrait par ses fibres les plus intimes?
Oui, tout était vrai de cette brusque saute de sa destinée. Le paysage le lui jurait avec tous ses horizons, ces plantes de maquis
DÉRAGINEMEIST 25
avec toutes leurs feuilles, tous leurs parfums, ce vent dans les pins et sur la brousse, qui roulait de la fraîcheur dans du soleil. Elle se revoyait à dix-huit ans. Il y avait trois années de cela. Et elle revoyait l'heure où elle avait, pour la première fois, renicontré lady Agnès Vemham . Laurence était occupée, dans la grange ouverte du rez-dechaussée de leur maison, à préparer des paniers de violettes, de mimosas et d'œil' lets, qui seraient expédiés à Paris par le train du soir. Lady Agnès, à qui Ton avait indiqué Antoine Albani comme l'un des bons jardiniers du pays, était venue pour savoir s'il ne lui procurerait pas quelques pieds de mandariniers corses, à planter chez elle. Une enfant l'accompagnait, sa fille, âgée de dix-huit ans, comme Laurence, mais tellement frêle et pâle, que celle-ci, après tant de jours, ressentait encore le iiisson de pitié qui l'avait saisie, à voir le jeune et charmant visage de cette con-
;" 36 LAURENCE ILBANI
'/ damnée. Millicent Vernbara devait, en effet,
fr moui'ircinq mois après cette visite. C'était
i pour cette chère matade que lady Agnès
W V ' venait dans le midi de la France, depuis plu-
'fl- sieurs hivers. Elle avait fini par acheter une
! ' Ailla dans un coin retiré d'Hyèi-es. La vieille
[*r cité provençale, où débarqua saint Louis,
i> reste, comme on sait, avec Cannes, un des
points denotre côte préférés par les Anglais. ' De cette oasis de palmiers et de roses, ils
û. aiment tout, et le climat d'abord, cette
\ douceur africaine, attestéele long des routes
r " claires par les grands agaves bleuâtres, qui
j^ tordent leurs poignards épineux, par les
I, veries raquettes grasses des figuiers de Bar-
barie, par les gigantesques yuccas dressant les énormes houppes et les pointes ^ acérées de leurs feuilles longues, étroites
et dures. Parmi ces végétaux aux formes . exotiques, un charme attire encore les
ItT Anglais : celui des mœurs locales conser\'ées
intactes. Il y a là une vie de province qui se
'^rw^i
juxtapose à la vie cosmopolite des hôtels et des villas, et qui contioue après la fermeture. Ces colonisateurs-nés en goûtent le pittoresque, surtout quand ils sont euxmêmes un peu artistes. C'était le cas de lady Agnès Vernham qui dessinait et peignait sans beaucoup de talent, mais avec cette patience appliquée que les hommes et les femmes de sa race apportent à développer leur petit don d'amateur. Dès cette première visite à la maison des Albani, ses doux yeux bleus, — ces yeux de grande girl étonnée qu'elle gardait malgré la maternité, l'âge, les chagrins, — avaient été ravis par ce tableau à la Mistral : Laurence assise et rangeant ses fleurs dans des paniers d'osier. Son beau visage méridional, aux traits si fins, se détachait en chaude pâleur sur le fond plus obscur de la grange, où devant les grands tonneaux, s'amoncelaient des faux et des haches, des pioches et des bêches, des bannes et des vases déterre. Un radieux
LAORENCE ALBANI
soleil a'épandait sur la plaine, au loin, et, tout près, sur les planches de violettes, d'un bleu pourpre dans leur vert feuillage, — sur les larges touffes barbelées des artichauts, — sur des carrés d'asperges abandonnés, dont les fils blonds s' écbe vêlaient dans la lumière. Tout oontre la maison, de ans mimosas remuaient leurs chatons d'or au-dessus d'anciennes jarres à huile, à profil d' amphores, débordantes d'anthémis jaunes ou blancs. La margelle d'un puits surgissait plus loin, avec une noria que faisait tourner une jument coiffée d'oeillères. Un jeime garçon la surveillait, qui était Marins. Au delà, et derrière un sombre bouquet d'orangers, chargés de fruits clairs, Aibani, sa femme et Maric-Looise taillaient une vigne, aux ceps énormes, trapus et rabougris comme des arbustes. On entendait les lames des ciseaux à deux mains ti'ancher d'un coup sec les vieux sarments, qui tombaient sur la terre rouge. A l'horizon, bleuissait la
ligne de la mer. On était à la fin de l'automne, vers ce même moment de la saison où Laurence évoquait, après trois ans, cette première apparition de la grande dame étrangère, alors inconnue d'elle. Lady Agnès et sa fille se tenaient à la porte de la grange, comme extasiées par cette scène de libre travail rustique dans cette lumière du paysage. Conabien Laurence avait été prise, elle aussi, et tout de suite, par la grâce de ces deux silhouettes : Tune, celle de la fille, si souffrante, mais si délicate, — l'autre, celle de la mère, encore si belle avec ses cheveux d'un blond pâle, adouci par un blanchissement précoce, qui mettait sur eux comme un voile d'argent!
Oui, cette première rencontre était bien vraie, — trop vrais aussi les épisodes qui avaient suivi et qui s'évoquaient en visions nostalgiques dans la mémoire de la jolie Provençale en route vers la ville. C'avait été d'abord, et aussitôt après leur début de con-
30 LAQRENCE ALBANl
versation sur l'envoi d'un panier de fleurs, une demande, presque intimidée, de lady Aguès, que ta jeune fille lui permit d'esquisser un croquis d'elle dans le cadre de cette grange. Laurence la revoyait assise sur un escabeau de bois, et commençant, sur une page blanche d'album, un crayonnage qu'elle avait continué l'après-midi et les jours suivants. Millicent Vernbam se récbauffait frileusement au soleil, allant et venant avec son kodak, pour prendre des instantanés, ou bien absorbée dans une lecture qu'interrompaient parfois des crises d'une toux spasmodique. Une angoisse passait alors dans les claires prunelles de la dessinatrice. Les diverses personnes de la famille avaient fait la connaissance des étrangères, au cours de ces quelques séances, et chacune de ces présentations avait infligé à Laurence une appréhension à demi humiliée, dont elle avait eu un peu de honte. C'étaient pourtant son père et sa mère, c'étaient sa sœur et son
frère, ces braves gens dont elle avait tant craint qu'ils ne hasardassent un geste, (p*ils ne prononçassent une parole dont leurs visiteuses pussent sourire. Mais non.
La grande dame avait trouvé le moyen de mettre ce petit monde à Taise, avec une grâce dont la jeune fille l'avait admirée et aimée davantage. . . Et elle se revoyait, ellemême, peu de temps après, allant à son tour rendre visite à la portraitiste, retenue chez elle par une aggravation de l'état de sa malade. Elle retrouvait son émotion devant le portail. Sur un des piliers en pierre déliais elle épèlait, le nom, gravé au ciseau, cpie l'Anglaise avait donné à sa demeure méridionale : Mireio Lodge, Vers la villa montait un couloir de cyprès enguirlandés de roses. Laurence s'était tant complu à le suivre et à reconnaître dans tout l'enclos ce génie des jardins, que possédait, comme beaucoup de ses compatriotes, l'habitante de cette maison rustique, si recueillie sous
3t LADRENCE ALBANI
ses bougainvilliers et ses banks. Toutes ies fleurs de l'arrière -saison du Midi étaient là, enchantant de leur féerie ce paradis de palmiers et de citronniers, de cèdres et df chênes verts, de yuccas et d'agaves. Le violettes, les narcisses, les safranos, les ja» mins, les cyclamens mariaient dans l'ai:
tiède leurs arômes légers ou puissants. D larges feuilles de nénuphars s'étalaient une pièce d'eau. Ici, une pergola revêtU' de frémissants feuillages, plus loin des aca cias de toute essence groupés en massifs, I des gazons ponctués d'anémones blancbea, mauves et rouges, variaient l'aspect des allées, — et, au-dessus de la porte de 11 villa, deux panneaux rapportés d'Italie, es terre cuite émaillée de bleu, évoquaient l'un, la Madone, les paupières baissées, les bras croisés sur sa poitrine, l'autre, l'Ang annonciateur, tenant aux doigts une brandie de lis.
Cette poésie des fleurs et du tendre sym-
bole religieux, Laurence pouvait la compreadre. Un jardin lui aurait été donné, pour y vivre et non pour en vivre, elle se sentait capable de le disposer ainsi, comme un Eden de corolles et de parfums, au lieu que Tintérieur de la maison, sitôt le seuil passé, lui avait révélé le mystère ensorceleur d'une existence qu'elle ne soupçonnait même pas. Là encore se reconnaissaient les traits d'un caractère profondément, intimement anglais . Partout de vieux meubles de Provence, avec les chaudes teintes brunes de leur noyer ancien, disaient le goût du bibelot local, soigneusement recherché et respecté. Des curiosités ramassées à travers les deux hémisphères disaient, elles, le goût du lointain voyage. Ces soies brodées, sur ce pan de mur, avaient été rapportées du Japon ; des Indes, ce grand Bouddha laqué sur sa fleur de lotus ; de Damas, ces tapis fauves en poil de chameau; du Maroc,
cette aiguière en cuivre ciselé; d'Italie, ce
Zi LAURENCE ALBANI
long coffret peint à la détrempe; d'Espagne, la vieille étoffe brochée de ce paravent; d'Egypte, ce haut cercueil peint, en forme de momie, près de la porte. Sur la tablette supérieure d'une longue hih,liothèque basse, des vases de bronze Ghiocis garnis de fleurs, alternaient avec de fragiles statuettes de Tanagra, protégées par des cloches de verre. Les dos des livres soigneusement rangés achevaient de donner comme un charme de cellule studieuse à cette espèce de musée, qu'ennoblissait une toile de Burne-Jones représentant lady Agnès, un violon à la main. Ce portrait, un des rares qu'ait peints le maître préraphaélite, accentuait encore l'expression gravement fervente de cette physionomie. Les yeux clairs se noyaient de rêve, le menton un peu fort affirmait la volonté, et la bouche, aux coins tombants, presque amers, décelait la mélancolie. Oui, c'était bien la dame de cefle retraite, aménagée pour qu'il n'y arrivât'
cpie des impressions rares et choisies, une vie tamisée comme la lumière du jour, qu'adoucissaient les petits rideaux de soie vert pâle, tendus aux carreaux d'en bas des fenêtres. Avec quelle grâce elle accueillait l'humble visiteuse! Celle-ci en avait des larmes an bord des paupières, quand elle se reportait, en souvenir, — c'était le cas, une fois de plus, ce matin-ci, — à cette première visite, aussitôt suivie de tant d'autres.
Et les images se précipitaient, se multipliaient devant l'esprit de la jeune fille :
Millicent Yemham d'abord, dans son lit, de^ plus en plus malade, sa pâleur sur ses oreillers garnis de dentelle, et, dans ce visage émacié, les larges prunelles fiévreuses des yeux trop grands. Peu à peu, Laurence avait trouvé le moyen de venir aux nouvelles chaque jour, tantôt quand elle allait à la
[are pour des colis de fleurs, l'après-midi, itôt à la brune, le travail du jardin achevé.
Le dimanche, son père et son frère jouaient aux boules, en bras de chemise, sur la route qui monte à l'Ermitage de Gostebelie. Sa mère et sa sœur tricotaient et recevaient quelques voisines. Elle s'échappait, elle^ pour passer de longues heures auprès de la mourante. La petite boite, faussement ancienne, que Laurence portait chez l'antiquaire d'Hyères aurait suffi à lui remémorer ces visites. Lady Agnès était la veuve d*un cadet de grande famille, employé dans le Civil Service, et qui avait occupé des postes dans l'Amérique du Sud et en Extrême- Orient. La femme du diplomate avait trompé les longues oisivetés de ces exils en s'adon nant à toutes sortes d'occupations. C'est ainsi qu'en Ghine^ elle avait appris l'art de la laque. Revenue en Europe, elle y avait joint un talent plus simple : celui du vernis imaginé par Scriban, le rival de Martin.
Laurence la trouvait assise au chevet du lit de sa fille, et qui procédait à l'une des opé-
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rations de ce délicat travail, aujourd'hui posant sur l'objet à décorer — un coffret, d'ordinaire — une solution de sel et de vinaigre, pour le préserver de la piqûre des vers, demain un apprêt de blanc de Meudon pulvérisé au tamis fin; une autre fois, elle découpait, dans de vieilles gravures, les figures destinées à être collées sur le bois, puis vernies et lustrées avec un léger tampon de mousseline jusqu'à obtenir le brillant de l'émail. Voyant la souple Provençale s'intéresser à cette minutieuse mais facile besogne, lady Agnès lui avait offert de lui en apprendre les secrets. Intimes et jolies visions d'un premier contact avec une existence plus fine, plus conforme aux secrets instincts que portait en elle, à son insu, rhéritière des humbles jardiniers de l'Almanarre. Mais n'était-elle pas aussi Tarrière-petite-fille des demi -nobles de l'autre siècle?... Et voici qu'à ces évocations de grâce et de charme, de sinistres souvenirs
se mêlaient brusquement ; — celui de lady i Agnès sanglotant au chevet du lit d'agonie | de Millicent, — celui, surtout, de cette I morte, et de son visage si blanc, si mince, la bouche immobile et décolorée, les narines pincées, les paupières fermées, — celui, enfin, de lady Agnès, sous les eucalyptus de la gare, montant dans le train dont un vragon emportait vers l'Angleterre le cercueil de son enfant.
Laurence avait bien cru que cette catastrophe marquait la fin de ses relations avec la grande dame étrangère, à qui Mireio Lodge représenterait des émotions trop douloureuses. Elle se rappelait avoir passé maintes fois, durant les mois qui avaient suivi, devant le portail. Elle épiait, avec un battement de cœur, l'apparition du fatal écriteau : Filla à vendre, surun des piliers ..• Et un jour, — quel saisissement! — c'était en juin, comme elles étaient occupées, elle
1^-ir:
et sa sœur, à cueillir des cerises dans le petit verger attenant à la maison, Marie- Louise lui avait soudain crié, du haut de son échelle : a Té! La dame anglaise dans l'allée!... ?? La silhouette de lady Agnès s'approchait, en effet, entre les rosiers, une lady Agnès vêtue de noir, toute blanche de cheveux, maintenant. Le chagrin avait creusé ses joues, attendri ses tempes, meurtri ses paupières, u Elle a pris quinze ans de plus, y> avait dit encore Marie-Louise. Mais quelle grâce toujours dans ses gestes et dans son regard ! . . . Puis, les événements s'étaient succédé, si rapides. C'avait été, d'abord, la conversation de Laurence avec la revenante, devant qui elle s'était mise - — elle en avait eu honte et remords sur le moment — à sangloter d'émotion, elle d'ordinaire si maîtresse d'elle-même, si repliée. Elle entendait la mère de la morte loi murmurer en l'embrassant :
— a Vous l'aimiez donc bien? »
C'avait été, le lendemain, à sa rentrée du travail, l'accueil singulier de ses parents.
Son père se tenait assis, sur le banc de pierre, au seuil de la maison, les yeux graves, et, quand il avait parlé à sa fille, la voix presque intimidée. Elle connaissait trop bien ce trait de cette nature, cette gêne par excès de sensibilité, quand cet homme, rude de manières et de mœurs, mais délicat de cœur, avait à toucher quelque sujet qui l'intéressait profondément! Les prunelles de Mme Albani brillaient, au contraire. Elle frémissait tout entière du besoin de prononcer les mots devant lesquels reculait son ;mari :
— « Nous ne sommes pas très heureux, cette année, » avait-il fini par dire, comme hésitant, « avec cette baisse des vins. . . Il va falloir que je vende le mien sans gagner un centime à l'hecto, pour débarrasser les tonneaux avant la prochaine vendange... »
— « Sers-lui donc la chose comme elle
est, mon homme, » avait interrompu la mère. « Refuserais-tu, Laurence, d'aller chez quelqu'un où tu tirerais deux cents francs par mois, logée, nourrie, blanchie, habillée?... »
— « Pas en condition, bien sûr, » avait rectifié gentiment le père. « Une Albani, ça, jamais. !... Gomme une demoiselle de compagnie qui mangerait à table avec sa patronne. »
— « Enfin, » avait conclu la mère, avide d'aboutir, a cette dame anglaise te voudrait avec elle pour voyager. Depuis qu'elle a perdu sa fille, elle ne se connaît plus. Tu la lui rappelles. Elle est veuve. Elle n'a plus d'enfants... »
Et, dans les prunelles trop noires de la Méridionale, devenues dures, un éclair avait passé qui signifiait : a Si tu en héritais, pourtant? )î
Que d'impressions contradictoires ces quelques répliques avaient infligées à la
^JT
jeune fille! Quelle tendre sympathie, toute mêlée de pitié, envers son père dont elle comprenait que ce geste lui poignait le cœur : ouvrir la porte à son enfant pour qu'elle s'en allât de la maison! Elle devinait, au brisement de ce regard, comme honteux, qu'une clause secrète avait dû être introduite dans le contrat projeté, et c'était vrai que lady Agnès offrait d'avance une somme, à titre d'indemnité pour le départ de l'ouvrière non rétribuée qu'était Laurence.
Quel douloureux froissement, aussitôt réprimé par le respect, devant sa mère et cette àpreté au gain! Quel éblouissement épouvanté à cette perspective brusquement ouverte d'une autre existence ! Quel involontaire élan d'enthousiasme pour la bienfaitrice dont la personnalité l'attirait si profondément ! . . . Laurence avait dit ce oui » à cette proposition, comme dans un rêve. Et dans la perspective de ces deux années et demie, ces incidents, pourtant si nets dans son
esprit, lui paraissaient, en effet, des rêves. Dn rêve, ce départ pour Paris, emportée par cet automobile; et tour à tour, devant la campagnarde sédentaire de l'Almanarre, avaient défilé la banlieue de Toulon, les gorges d'Ollioules, celles de Roque vaire, la plaine d'Aix, Aix elle-même et ses palais, la Durance et ses grèves. Un rêve, Avignon et ses remparts, le Bbône impétueux au pied des Cévennes. Un rêve, Lyon et ses quais, ses longues places, son brouillard, pois les coteaux de la Bourgogne et les échalas de leurs vignes, dont elle avait regardé les cépages, avec Tétonnement d'une vendangeuse du Midi pour cette culture si nouvelle. Un rêve, enfin, Paris, et ces courses à travers la grande ville qui l'avaient métamorphosée en quelques jours comme par le coup de baguette d'une fée.
L'imprudente lady Agnès avait voulu, — elle l'avait promis au père, — que sa protégée fût traitée en demoiselle. Gomment Laurence
ii LACTtENCE ALBANl
aurait-elle discerné les seolimeiits très complexes qui actionnaient cette dangereuse générosité? Le souvenir de sa fille morte attendrissait la mère de Millicent et lui donaaît le besoin de combler, de gâter la cbarmante créature qu'elle avait vue si pitoyable pour sa cbère malade. Il s'y joignait la fantaisie de se faire une compagne à son goût.
Séparée de sa famille par une brouille déjà ancienne, elle se trouvait très seule au monde, maintenant. Et puis, elle avait en elle de l'esthéticisme, ce goût égoïste des femmes riches qui transforment choses et gens autour d'elles en décors et en figurants. Combien elle s'était amusée, durant ce séjour à Paris, aux naïfs déconcertements de la petite Albani, chez les fournisseurs où elle la menait, pour lui commander tout le détail des objets nécessaires à une complète transformation ! Et la jeune fille se revoyait dans une des chambres du somptueux hôtel de la place Vendôme, où elles étaient des-
cendues, toute saisie devant sa propre image. La glace de la grande armoire lui montrait une Laurence qu'elle n'aurait pas osé souhaiter d'être, si ressemblante et cependant si différente. Elle restait comme dépaysée dans le luxe de cette toilette, savamment composée par l'Anglaise pour faire valoir sa grâce un peu sauvage.
Cet étonnement devant cette apparition lui avait soudain donné la terreur de l'être nouveau qu'elle allait devenir. Une autre fille de sa condition aurait éprouvé une joie vaniteuse, à sentir ses pieds minces pris dans des bas de soie, des étoffes légères autour de sa taille souple, et sur la noire épaisseur de ses cheveux ondulés un chapeau dont les lignes la rendaient encore plus joUe. Mais non. Une inexprimable détresse l'avait, au contraire, envahie. Lady Agnès, qui venait la chercher pour sortir, l'avait trouvée assise sur un fauteuil et le visage inondé de larmes.
— a Qu'as-tu, ma pauvre enfant?» avait-
elle demandé en la prenant dans ses bras, et la tutoyant pour la première fois.
— a Je pense à mes parents, » avait répondu Laurence.
Et lady Agnès l'avait serrée sur son cœur pour cette parole à laquelle la jeune fille n'avait pas ajouté l'autre phrase, qui se prononçait anxieusement dans sa pensée :
a Où tout cela me mènera-t-il? »
Cette question qui ramassait en elle tout le danger et toute la souffrance de ce brusque déracinement, Laurence l'avait prise et reprise bien souvent depuis cette heure déjà lointaine ! Elle se la posait une fois de plus en continuant de marcher vers Hyères de son pied leste, et pas plus ce matin-ci que les autres jours, elle ne voulait accepter la réponse qu'elle savait pourtant la vraie.
« Où tout cela T avait-il menée? — Au malheur 1 » Se l'avouer, c'était condamner la grande dame dont le caprice, irréfléchi autant que généreux, avait joué avec cette humble destinée. La protégée se serait mésestimée de juger sa protectrice. Souffrir
des conséquences de ce bienfait, n'était-ce pas déjà un jugement? La jeune fille allait, sa précieuse boite à la main, et elle évitait de tourner la tète pour ne pas voir la petite tour de Mireio Lodge se profiler derrière les arbres, à sa droite. Ce voisinage lui rendait la chère et funeste lady Agnès plus présente, et un tourbillon se faisait daus son esprit, comme il arrive quand nous nous rappelons des sensations trop vives, trop fortes, trop neuves, trop nombreuses.
Les visions rétrospectives défilaient de rechef, rapides et précises comme les tableaux d'un cinéma sur Técran. Ces vingt mois passés avec lady Agnès sans retourner en Provence, c'était Londres après Paris, avec l'opaque pesée jaunâtre de sa fumée, les files monotones de ses grêles maisons sans volets, ses bâtisses énormes et noires, le flot sen*é de ses passants et de ses autobus dans ses interminables rues. Puis, — quel contraste ! — c'était la campagne an-
glaise dans le Berkshire, où iady Agnès avait son domaine, aveci'intense verdure, la molle hamidité du paysage, si différent de celui du Var et de la sécheresse nelte de ses montagnes. C'étaient les visites dans les châteaux environnants, et un défilé dé figures indéchiffrables à Laurence, malgré son effort pour comprendre et parler un peu leur langue. C'était, ensuite, un subit départ pour ritalie, à bord d'un paquebot delà P. O. où la manœuvre était faite par de souples Hindous vêtus de cotonnades blanches. C'était un séjour à Naples, à Rome, à Florence, avec des promenades dans des horizons insoupçonnés, avec de longues stations dans des musées, demeurés pour elle si attirants et si déconcertants. Lentement, par Milan, la Suisse et l'Allemagne, Iady Agnès et sa jeune amie étaient remontées vers l'Angleterre, et une autre image surgissait, encore plus sinistre que celle de la pauvre Millicent, étendue
50 LADRENCE ALBANI
sur son lit d'agonie, toute fluette et toute blanche... Par une tiède et douce aprèsmidi du printemps anglais, Laurence et sa protectrice étaient occupées à leur patient travail de vernissage, chacune de son côté, dans l'atelier que l'élève de Burne-Joues s'était fait construire à l'extrémité d'uoe aile de sa maison de campagne. En levant la tête de dessus son ouvrage, la jeune fille avait vu lady Agnès immobile dans son fauteuil, les mains pendantes, son pinceau tombé sur le tapis. Elle l'avait appelée.
Pas de réponse. Elle avait couru vers elle.
Sans un cri, sans tm sonpir, sans une convulsion, lady Agnès était morte d'une rupture du cœur.
— " La seule mort vraiment subite, »
devait dire le médecin, appelé aussitôt, et, poiu* consoler le désespoir de Laurence, il avait ajouté :
■^~ « Elle n'a pas souffert une seconde, je vous assure. C'est la mort que je me
jyw.r''
souhaite. That's how I wisli to die. »
Un épisode avait suivi, qui devait mêler une flétrissante amertume au doux souvenir (jue Laurence gardait de ce Vernham Manor, si vieux, si paisible, dans son cadre de vertes pelouses, de pâles mélèzes et de sombres étangs. Lady Agnès était morte sans laisser de testament. Le même irréalisme, qui l'avait empêchée de prévoir à quels dangers son tendre caprice exposait sa pupille, lui avait fait reculer la rédaction de ses dernières volontés. Elle n'avait pas assuré l'avenir de la jeune fille. Sa seule héritière était une sœur aînée, lady Peveril, brouillée avec elle pour le plus triste des motifs : un héritage attribué par une tante à la cadette. Bien souvent, lady Agnès avait parlé de cette sœur à sa protégée, sans jamais s'en plaindre ouvertement, mais en des termes où frémissait le souvenir d'anciennes terreurs d'enfant.
Leur père, le comte de Lydney, resté veuf
très jeune, n'avait su ni reconnaître, ni interdire cette tyrannie de la plus grande de ses filles sur la plus petite. Quand lady Pcveril, prévenue par dépêche, était arrivée à Fernham Manor, Laurence, elle, avait aussitôt compris quelle longue tragédie domestique avait dû être la jeunesse des deux orphelines de mère, FuDe presque maladivement sensitive, l'autre affirmée, autoritaire, avec l'implacabilité de ces natures fortes que la nuance de l'émotion, que l'émotion même, irritent comme une mièvrerie. Elle était grande, et belle, encore à cincpiante ans d'une beauté presque mascuUne, avec le teint coloré d'une femme de sport qui passe dix mois de campagne sur douze à chasser, monter à cheval, jouer au golf. La brusquerie de son abord, dès son entrée dans la maison, avait rendu plus pénible à Laurence la prise de possession du home de la morte par cette sœur ennemie.
La voix lui avait presque manqué, tant elle
sentait son cœur serré, pour répondre aux questions de la nouvelle venue posées dans un français dont la prononciation rude et caricaturale avait encore accru ce malaise. Quel contraste avec la voix de lady Agnès, presque enfantine de douceur! Quel contraste aussi entre ses manières caressantes et la façon brutalement pressée et inquisitoriale avec laquelle lady Peveril avait procédé aussitôt à Tinventaire! Laurence Tentendait commander :
u Donnez-moi ceci... Donnez-moi cela...
Combien y a-t-il de draps?... Combien de couverts?... Où a-t-elle acheté ce meuble?... » Elle montrait une commode Italienne, incrustée de pièces d'ivoire à demi détachées, que lady Agnès avait découverte à Pise, dans une arrière-boutique d*nn des quais de l'Amo. Laurence avait été témoin de son ravissement, et elle écoutait, maintenant, lady Peveril, murmurer entre ses dents : « She's always been
54 laurbncb albani
crazy « (1). Et pois, cette même bouche hautaine avait prononcé mie antre phrase, accompagnée d'rai regard aigu de ses yeui bleus, pareils en couleur à ceux de U moi-te. Seulement, ils semblaient faits d'une autre matière, tant l'expression en était différente.
— " Laissez-moi donc voir ce bracelet que vous avez là, » avait-elle demandé.
Laurence avait tendu son poignet où se tordait une mince gourmette d'or, incrustée I de turquoises, qui lui venait de sa bienfaitrice. '
— « C'est an bijou de ma mère, " avait ajouté lady Peveril. « Ma sœur vous l'a donné? »
Cette interrogation avait mis la pourpre aux joues et au front de la jeune fille. Elle | avait lu ou cru lire le plus injurieux soupçon dans les prunelles dures de .l'héritière, j
(!) Elle a loujoura éU loquée.
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Celle-ci n'avait pas insisté. Mais cette question avait suffi. De prolonger vingtquatre heures de plus son séjour à Ver^ nham Manor avait été insupportable à Laurence. Le même soir elle déclarait son intention de quitter TAngleterre à lady Peveril, qui répondait :
— « Pas avant l'inventaire fini. »
— « Mais, madame, » avait répliqué la fière enfant, « je n* ai rien à faire avant Tinventaire. Je n'étais pas au service de lady Agnès. »
— « Alors, » avait repris la cruelle femme, dont le visage exprimait la haine pour sa sœur, reportée sur la protégée de cette sœur, a vous voudrez bien admettre que je prétende vérifier votre malle avant votre départ, w
Cet outrage, adressé à une autre à travers elle, Laurence l'avait subi avec une révolte qui, à ce seul souvenir, lui faisait battre les tempes. La malle une fois visitée
et refermée, elle s'était vengée en détachant le bracelet qu'elle avait posé sur la table sans dire un mot, et elle avait regardé fixement lady Peveril. Celle-ci, intimidée, malgré son orgueil, par l'évidence de son injustice et l'attitude dédaigneuse de sa victime, avait eu aux lèvres une parole d'excuse, qu'elle n'avait pas su prononcer.
Puis, gauchement, comme une personne riche qui aggrave l'insulte faite à un inférieur pauvre, en croyant la réparer à coup d'argent :
— « NatureUement, « avait-eUe dit, « je veux payer votre voyage de retour dans votre pays. Ce n'est que juste. Et puis, vous pouvez garder ce bracelet. . . »
— « Non, madame, » avait répliqué Laurence, en repoussant le bijou, u Je n'ai besoin de rien. Je vous demande simplement de me faire reconduire à la gare. »
Quelle scène, et qui avait donné à la petite Provençale, quand elle avait embrassé ses
parents sur le quai de la Halte de TAlmanarre, une intense impression d'asile reconquis ! Avec quel attendrissement elle avait regardé les visages rayonnants de sa mère et de son père, si émue de les retrouver un peu vieillis! De quelle étreinte elle avait serré dans ses bras sa robuste sœur, sur les joues brunes de lacpelle les larmes du contentement traçaient des raies! Qu'elle avait été joyeuse de voir Marins forci et grandi, tout raide dans ses habits les plus neufs !
— « S'est-il fait faraud pour toi, notre pitchoun! » lui avait dit le père.
Gettebonhomie d'un chaud accueil répondait trop à son profond besoin d'une affection consolatrice, et, quand elle commença de ranger ses effets dans la petite chambre où elle avait grandi, elle ne put se retenir de dire tout haut, en écoutant les bruits familiers, le pépiement des poules sous la fenêtre, l'aboiement du chien, la rumeur
du vent dans les pins, le roulement du train au loin :
— « Mon Dieu! comme c'est bon d'être chez soi, et pas chez les autres! »
Hélas ! de sentir la cordialité d'un milieu très simple, mais un peu g^rossier, n'empêche pas d'en sentir aussi les vulgarités, lorsqu'on s'est trop complu dans un autre, moins amical, plus dur, mais plus raffiné.
Laurence n'était pas rentrée depuis une semaine que d'innombrables petits détails de la vie quotidienne commençaient de froisser la quasi-demoiselle qu'elle était devenue. La saute était trop brusque entre les somptuosités de VernUam Manor et la dénudation de ce logis de jardinier, si près d'être sordide. Le carreau des chambres, dévemi de son rouge et rayé par les gros souliers ferrés, le papier des murs déchiré par places, et où se voyaient des traces d'allumettes, le mobiUer déformé par l'usage, avec ses étoffes rapiécées et ses
bois recollés, les mauvaises chromolithographies pendues de guingois dans leurs cadres décolorés, la toile cirée de la salle à manger où les plats, posés trop chauds, avaient comme imprimé des ronds en creux, les assiettes toutes ébréchées, la façon bruyante et négligée dont le cultivateur et les siens mangeaient et buvaient, — autant de misères que la jeune fille se serait reproché de même remarquer, et elle en tressaillait à son insu. Ce contraste d'atmosphères lui rendait trop présente lady Agnès et sa délicate façon de vivre^ et comment ne pas mêler au douloureux regret de la grande amie disparue un soupir vers cette existence comblée, où tant de ses secrets instincts s'étaient satisfaits? Elle était trop fière pour accepter, une fois rentrée chez se$ parents, de vivre à leur charge. Très naturellement, dès le lendemain, elle avait essayé de se remettre au dur labeur de la campagne. L'effort physique et moral lui
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avait été cruellement pénible. Presque tout de suite, à la devanture d'un antiquaire de la ville d'Hyères, elle avait vu des boîtes pareilles à celles que lady Agnès lui avait appris à décorer d'après les procédés de Scriban. Elle avait eu l'idée d'offrir au marchand un de ses ouvrages à elle. Le souffle lui manquait presque, à franchir le seuil de la boutique et à faire cette proposition. On lui avait payé ce bibelot assez cher pour qu'elle conçût 1« projet de substituer ce travail de vernissage à l'autre travail : celui de la terre. Elle avait bien hésité. EUe se rendait trop complii que cette différence de besognes accentuerait encore sa séparation d'avec son milieu natal. EUe en avait parlé à son père, celui-ci à sa femme. Et, de nouveau, Laurence avait souffert à constater l'avidité de la jardinière, laquelle n'avait vu que la perspective d'un gagne-pain plus fructueux. Mais comment la rude tàcheronne aurait-elle compris les
émotions à la fois si indéterminées et si fortes que sa fille subissait depuis son retour?
Ce double et contradictoire sentiment de la valeur et des insuffisances de son milieu, cette satisfaction de s'y être abritée et cette involontaire nostalgie d'une autre société, tout ce petit drame intérieur s'était comme ramassé, avait comme pris forme dans cette double relation avec deux jeunes gens du pays, ce Pascal Couture et ce Pierre Libertat, dont Marius s'inquiétait trop justement. Jolie comme elle était, rendue plus séduisante encore par les traces d'élégance qu'elle gardait de sa vie avec lady Agnès, le retour de Laurence au pays ne pouvait guère passer inaperçu. Un de ses camarades d'enfance, qui possédait un bien pas très éloigné de celui des Albani, l'avait aussitôt courtisée. C'était ce Pascal Couture dont avait parlé le frère, — Pascal le Goy, comme on l'appelait. C'est le mot pro*
6t LAORENCB AL8ANI
vençal pour dire boiteux. Pascal s'était cassé la jambe, tout enfant, en tombant d'une charrette, cbargée de paniers de légumes, II avait voulu en mettre un trop grand nombre. Il s'était assis au sommet du tas, et il avait roulé dans un cabot. Un prestige lui en était resté aux yeux de Laurence, toute petite 611e, à cause du courage déployé par lui dans sa douleur :
— "Ce petit homme-là, ce sera un homme, " avait dit le docteur Manriel, qui lui remettait sa jambe brisée, k pas une larme, pas un cri. »
Et le vieux médecin citait quotidiennement cet exemple à ses jeunes clients trop douillets. Avec un compagnonnage de plusieurs années, cette première admiration s'était muée en une sympathie très voisine d'être tendre, et l'évidence de l'amour de Pascal avait trouvé Laurence bien frémissante. Mais l'épouser, c'était s'emprisonner pour toujours dans un sort pareil à
celui de ses parents. Elle n'espérait pas changer ce milieu. Elle le subissait, pourtant, plus qu'elle ne l'acceptait, etla preuve : quand le jeune homme lui avait demandé d'être sa femme, elle n'avait pas pu se décider à répondre oui. Elle n'avait pas davantage répondu non, touchée par la fidélité d'un sentiment qu'elle avait deviné dès avant son départ de i'Almanarre, émue de pitié pour l'infirmité qu'il supportait si vaillamment, attirée aussi par certains côtés d'artiste primitif qui étaient en lui. Les plates-bandes fleuries qui bordaient sa rustique maison révélaient un instinct singulier de l'harmonie des tons. La petite voiture qu'il conduisait lui-même était toujours attelée d'un cheval élégamment pomponné, joli de galbe et de robe. De sa bouche aux belles dents blanches, Pascal chantait aussi des chansons en patois provençal avec une grâce qui faisait oubUer la laideur tourmentée de son brun visage à type africain.
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et la disgrâce de son corps trapu, mais trop petit, comme tassé sur ses jambes inégales.
Plusieurs fois, lady Agnès l'avait, sur la | recommandation de sa protégée, fait venir | à Mireio Lodge, quand Millicent Vemfaam était prisonnière de la chambre, pour distraire la malade par ses originales romances, et elle Taccueillait de son joli sourire en lui disant les deux vers de Mistral :
NorOy an ! dau ! tu que tant ben cantes.
Tu qvSy quand vos y tausido espantes... (1).
Ce souvenir, qui associait Pascal Couture à une si chère image, attirait Laurence vers lui et l' éloignait tout ensemble, â quelques instants de distance, et sans que l'amoureux pût en comprendre la cause, elle se montrait pour lui toute gentillesse et,
soudain, toute réserve, toute froideur. Elle
(i) c Allons! Nore, toi qui chanles si bien, — Toi qui, quand tu le veux, émerveilles Touïe... »
(Mireille y ckant II.)
n'était certes, pas coquette, mais à l'incertitude sentimentale, trop naturelle aux êtres jeunes qui ont l'indéfini de leur avenir devant eux, se joignait, pour la rendre plus hésitante, cette autre incertitude : la dualité de ses aspirations. Et puis, Pascal n'était pas seul à s'occuper d'elle. Le jardinier de r Almanarre avait un rival, ce Pierre Libertat, dont le brave Antoine Albani espérait un peu, et si naïvement, qu'il pourrait tout de même épouser sa fille. Cet autre amoureux de Laurence appartenait, lui, à un tout autre monde que le tâcheron Couture.
Les Libertat de Toulon, dont était Pierre, s'apparentent à une très vieille famille de la côte. A toit ou à raison, ils prétendent remonter à ce capitaine Libertat, célèbre dans l'histoire de Provence. Il fut nommé viguier de Marseille pour avoir, en 1596, conservé cette ville au Roi, comme il est
raconté dans la Chronique Novenaire dô
Palma Gayet. Cette prétention à une aristocratique origine n'a pas empécbé l'un d* entre eux d'acheter, pendant la Révolution, à titre de biens nationaux, force domaines dont les maîtres avaient émigré, si bien que les soi-disant descendants du viguier royaliste se trouvaient être, au commencement du dix-neuvième siècle, les plus grands propriétaires terriens de la région. Après cent ans et plus, cette fortune territoriale avait bien fondu. Il en restait assez pour que l'actuel héritier du nom, baptisé Pierre à cause du légendaire ancêtre, gardât encore cinquante bonnes mille livres de rente au soleil, entre les Maures, Hyères et Toulon. Sa mère et lui habitaient dans cette dernière ville, pas trè loin de l'Intendance, un de ces vieux hôtels aux balcons soutenus par des atlantes, que les élèves de Puget ont multipliés en Provence. Ce jeune homme — il comptait trente ans à peine, — était entré d'abord
dans la marine. Après la mort de son père, la nécessité de gérer directement ses domaines l'avait contraint de démissionner.
Ce retour avait coïncidé avec le dépait de Laurence. A l'imitation de quelques propriétaires du pays, et dans l'espoir d'augmenter ses revenus par des succès sur les hippodromes locaux, Pierre Libertat s'était avisé d'installer une petite écurie de chevaux de courses dans une ferme qu'il possédait à l'une des extrémités de la presqu'île de Giens. Une piste, aménagée sut la plage, servait à Tentrainement de ses bêtes. Ce joujou sportif lui était un prétexte pour quitter sans cesse Toulon, où il s'ennuyait.
Chaque jour ou presque, on pouvait le voir qui débouchait de Garqueiranne et de San Salvadour sur un petit automobile qu'il conduisait lui-même. Il le garait dans une des cabanes de cet étrange hameau de bastides qui s'appelle Pomponiana, par souvenir du port Romain de ce nom, pas très
loin par conséquent de la maison des A.1bani. Là, un de ses hommes d'écurie lui amenait sa monture favorite, une j ornent anglaise, très près du sang. Le marin, transformé tout à l'heure en automobiliste, devenait maintenant cavalier. Tantôt, il galopait à tombeau ouvert sur une des deux landes qui rattachent la presqu'île de Giens à la côte et encadrent ainsi les marais salants et l'étang des Pesquiers, — tantôt, plus prosaïquement, il allait d'un trot paisible à Hyères, pour des visites, des emplettes, ou quelque séances chez son notaire, regardé avec admiration par les filles du pays, et si gai, si jeune, si heureux d'être au monde! C'est au coun d'une de ces promenades qu'il avait remarqué Laurence. Tout de suite, il s'étail renseigné sur elle, et un beau jour, ellâ l'avait vu arriver à la maison Albani, sou le prétexte de commander un panier ié fleurs é
— « Tu vas servir M. Libertat, Laurence, » avait dit la mère, qui connaissait de vae le Toulonnais, et par vanité de produire la plus avenante de ses deux filles.
Le choix du jeune homme avait hésité, de manière à prolonger indéfiniment la visite, entre les œillets blancs et rouges, safranés et mauves, lie de vin et panachés. Le lendemain, il reparaissait pour un autre envoi d'autres fleurs, puis le surlendemain. Un matin, comme Laurence entrait dans la boutique de T antiquaire à qui elle vendait ses boites, elle y avait trouvé Pierre Libertat, signe trop visible d'une enquête autour de ses faits et gestes. Il avait, cette fois, laissé son petit automobile au coin de la rue, et, sorti du magasin avec elle, il lui avait offert de la reconduire. Elle avait refusé. Elle l'avait vu alors regarder de côté et d'autre, s'assurer que la rue était déserte, et tirer de sa poche une lettre qu'il lui avait tendue.
— « Vous VOUS trompez, monsieur, »
avait-elie dit en lui tournant le dos.
Et comme il s'avançait pour lui barrer le passage :
— a Laissez-moi aller. »
Il avait de nouveau regardé autour de lui et constaté que le coin restait désert :
— « Il faudra bien que vous m'écoutiez, Ji avait-il dit, et, saisissant Laurence par la taille, il l'avait assise de force dans Tautomobile. Par chance un passant se montrait au détour de la rue. Elle avait pu sauter à bas de la voiture. Le jeune homme avait paru hésiter une minute. Puis, comme il voyait Laurence aller droit au survenant, pour lui demander aide au besoin, il avait mis sa machine en marche etil avait disparu.
Huit jours s'étaient écoulés depuis cette odieuse scène dont la jeune fille. n'avait parlé à personne. Un frisson de pudeur l'avait retenue. Elle sentait encore cette étreinte des bras du ravisseur autour de
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sa taille, ce souffle près de son visage. Elle n'avait provoqué d'aucune façon un tel manque de respect, et quoique sa conscience le lui affirmât, ce souvenir la remplissait d'une confusion toute mélangée de tionte! Elle se rendait compte cependant qa'un audacieux, capable d'avoir tenté ce demi-enlèvement, n'en resterait pas là. Un matin, en effet, qu'elle était dans sa chambre, occupée à son travail de vernis, elle avait entendu le pas d'un cheval résonner sur le sol dur de la petite route intérieure qui traversait la propriété. Dissimulée contre le chambranle de la fenêtre, elle avait pu voir Pierre Libertat qui s'arrêtait et parlait à Marie-Louise. Il commandait de nouveau un panier de fleurs, comme si rien ne se fût passé. Laurence s'était retirée vivement, en proie à une irritation qu'avait encore accrue la joie de sa soeur disant à la table de déjeuner, une heure plus tard :
— « M . Libertat de Toulon va ,étre notre client maintenant. Il reviendra la semaine prochaine. Il n'y a pas d* œillets pareils aux nôtres sur la côte, qu'il prétend. »
— ' « C'est vrai qu'ils sont jolis... » avait dit Antoine Albani dans un sourire d'or* gueil professionnel, en donnant à ce mot de joli cette valeur qu'il ne prend que sur les lèvres des Provençaux. Ils le disent d'un carré de petits pois et d'un morceau de viande, et cette race si fine trouve le moyen d'y mettre une impression de beauté, Laurence n'avait pas eu le courage de crier à l'horticulteur heureux : u Mais c'est pour moi que vient ce monsieur et voilà ce qu'il a fait.., >' Elle avait pensé : « Je n'ai pas le droit d'empêcher papa de vendre ses fleurs. » Et, une fois de plus, elle s'était meurtrie à l'esclavage de l'humble condition mercenaire !
Cette pénible contrariété s'était changée en une sensation de soulagement, du fait
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que Pierre Libertat était revenu à plusieurs reprises sans la demander. L'ayant rencontrée sur le chemin, il l'avait saluée, mais sans Taborder. Elle lui avait su gré de cette discrétion. Elle avait voulu y voir un signe de repentir. C'était vrai que le jeune homme, en voie de devenir réellement amoureux, éprouvait ce repentir, ou du moins le regret d'avoir blessé la jolie et farouche enfant. Et une autre heure était arrivée, où ils s'étaient parlé derechef. Il l'avait priée humblement, timidement, qu'elle lui pardonnât.
— u Si vous me défendez de venir chez vous, » avait-il imploré, «je vous obéirai. »
Elle n'avait rien répondu, et Pierre avait pris l'habitude, peu à peu, de passer par la maison Âlbani chaque fois qu'il se rendait à son écurie de courses. Tantôt il était à cheval, et il s'arrêtait, sans descendre de sa bête, pour causer culture avec le père qui vaquait au travail de sa vigne ou de son
potager. Quaod il De trouvait que la mère ou Marie-Louise, il leur demandait de leurs nouvelles et il écoutait patiemment les interminables ragots du quartier de l'Aimanarre. Sauf Marias, tout ce petit monde n'avait que de l'amitié dans les yens pom* le dangereux visiteur, dont ils savaient bien qu'il était là pour Laurence. Pourquoi, avait dit le jardinier à son fils, ne l'épouset-ait-il pas? Ils étaient naïvement 6ers de leur Princesse, comme le frère irrité l'appelait amèrement. — Toute petite, ils lui donnaient, eux, ce surnom déjà, mais avec admiration. — Tantôt, Libertat venait en autumobiie, sans que son cheval l'attendit.
Alors, la voiture restait sur la grand' i-oate, le cliemin privé des Albani étant trop mauvais pour les pneus. Il marchait vers la maison et s'asseyait sur ie banc de pierre, à l'ombre d'un groupe de palmiers qui faisaient touffe dans l'angle de la bâtisse, il avait l'art de prolonger la causerie, jusqu'à
la minute où Laurence descendrait de sa chambre, un peu pour ne point paraître craindre cette rencontre, flattée aussi par la réserve soumise de cette cour mystérieuse. Et puis, n'émanait-ii pas de l'élégant cavalier cet attrait d'une existence plus libre, plus comblée, plus pareille à celle dont elle gardait l'incurable nostalgie? Comme s'il eât saisi cette nuance, le subtil enjôleur, dès qu'elle était là, changeait de sujet de conversation. Il racontait une fête mondaine à Toulon, ou quelque épisode de ses voyages lointains. Il parlait de Paris, de Londres. Il questionnait Laurence sur ses propres souvenirs, l'entraînant ainsi à revivre une minute dans le passé regretté.
Pierre le devinait, ce regret, à l'animation qui éclairait soudain ce charmant visage, trop réfléchi d'habitude. Il arrivait ainsi à l'intéresser, mais sans Témouvoir vraiment, et, cela il ne pouvait pas le comprendre, sans lui toucher le cœur. Sans
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cesse, quoiqu'il s'efforçât d'être poli avec toute cette famille jusqu'à la plus raffinée courtoisie, un regard, un sou de Toix, un geste, faisaient sentir à Laurence que ces manières gracieuses n'étaient qu'une attitude. Dans l'arrière-fond de ces prunelles claires elle découvrait ce je ne sais quoi d'implacablement orgueilleux, qui sépare les classse supérieures des autres. Celait comme si lady Peveril eût soudain surgi entre eux. Et puis, il manquait à Pierre Libertat, pour plaire tout à fait a la jeune fille, ce sens artiste, inné chez elle, et que l'influence de lady Agnès avait encore développé. La nature environnante, dont Laurence, comme son père, respirait d'instinct la poésie, laissait le jeune bourgeois toulounais si indifférent ! Rien de moins rêveur et de plus durement positif qu'un Méridional réaliste, en qui l'énergie du tempérament s'est tournée toute vers l'action. C'était le cas pour celui-ci. Ses yeux d'un bleu d'acier,
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si viis, si mobiles, et qui donnaient à son profil aigu une physionomie d'un joli oiseau de proie, regardaient sans jamais s'y plaire les nuances du ciel reflétées dans le miroir des marais salants, la longue ligne des pins maritimes toute noire sur Tazui* sombre de la mer, la gloire du soleil sur l'église de Notre* Oame-de*G6nsolation, si blanche au sommet de sa verte colline. Pascal Couture, le simple cultivateur, éprouvait, lui, ces impressions, toujours neuves pour lui comme pour Laurence. Il y avait du poète dans ce terrien. Quand les deux hommes se trouvaient l'un auprès de l'autre, — ces prises de contact, quoique rares, étaient iné vitables, — Laurence pouvait bien bouder Couture de ce qu'il cachait trop peu sa ja**lousie de son élégant rival. Au fond^ elle sen* tait qu'elle préférait le jardinier, qu'il était plus près d'atteindre en elle ce petit point le plus secret, leplus intime de l'àme, où germe la graine d'amour< La graine n'avait pour*
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tant pas germé encore, sans quoi la jeune fille aurait-elle repoussé son humble amoureux quand il avait demandé sa main? Et auraitelle eu avec Pierre des façons si engageantes qu'il avait pu lui dire, la veille du jour où cette histoire commence :
— « Ma mère désire beaucoup vous connaître. Elle m'a chargé de vous prier à goûter demain avec elle à Hyères? »
D'instinct et sans réfléchir, Laurence avait répondu qu'elle viendrait. Depuis ces vingt-quatre heures, la perspective de ce rendez-vous l'agitait nerveusement. Pourquoi cette présentation? Que signifiait-elle, sinon que Mme Libertat s'inquiétait des rapports de son fils avec une inconnue? Et d'où cette inquiétude, sinon de l'idée qu'il pensait à un mariage? Que la grande bourgeoise de Toulon n'eût pas employé, pour contenter cette curiosité, le procédé le plus naturel, semblait-il : venir simplement chez lesAlbani et y acheter des fleurs, comme
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avait fait son fils, c'était une énigme dont Laurence ne pouvait pas avoir le mot. Une scène avait eu lieu, cette même semaine, entre le jeune homme et sa mère. Celui-ci venait d'avoir trente ans, et, le lendemain de son anniversaire, il avait déclaré son projet d'épouser la fille d'un propriétaire de TAlmanarre. Il n'avait pas prononcé le mot de jardinier. Un trait déconcertant de son caractère, c'était la brusque annonce de résolutions longtemps méditées, et alors un invincible entêtement dans des partis pris qui, chez tout autre, n'eussent été que des à-coups. Mme Libertat le connaissait trop pour ne pas s'en rendre compte, il avait parlé de ce mariage sous l'empire d'une passion qui exphquait d'ailleurs bien des singularités de ces derniers mois : sa sauvagerie grandissante à l'égard de leur monde, ses absences multipliées, soi-disant pour surveiller une écurie qui semblait devenue l'essentiel de sa vie, ses distractions à table
et ses silences. Autant de signes que la fantaisie éveillée par la beauté de la jeune fille s'était, par la résistance et la réserve, exaspérée jusqu'à suspendre en lui tout autre intérêt. Plus il avait approché Laurence, plus il s'était convaincu que toute tentative de séduction échouerait contre tant d'honneur, de délicatesse et de pui'eté. Plus aussi le charme original de cette créature, mi-paysanne et mi-citadine, avait ensorcelé son imagination. Autour de ce désir sans cesse grandissant, un travail sentimental s'était accompli en lui. L'idée qu'il fallait ou renoncer à Laurence ou en faire sa femme s'était imposée à son esprit avec une évidence chaque jour plus impérieuse.
Une par une, toutes les objections contre une pareille mésalliance étaient tombées devant les sourires, les gestes, les regards du fantôme qui l'obsédait quand il était loin de la petite maison Albani ; et, quand il était près d'elle^ quelle douceur d'entendre cette
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voix, de sentir cette femme bouger, respirer, vivre! L'ardeur de cette longue lutte solitaire contre une tentation enfin victorieuse avait frémi dans son accent pour répondre à sa mère, au cours de la discussion qui avait suivi l'aveu inattendu de son déraisonnable dessein, Mme Libertat l'avait trouvé si buté qu'elle avait appréhendé une violente rupture avec elle, si elle se butait aussi à lui dire un « non » sans appel. Armé du Gode, il passerait outre. Il la tenait à sa merci, étant le maître de la fortune. Elle avait jugé plus prudent de gagner du temps en biaisant, et elle avait accepté l'offre que Pierre lui avait faite de lui présenter Mademoiselle Âlbani hors de son cadre de famille. Il lui avait raconté l'histoire de la romanesque adoption dont elle avait été la victime plus que la bénéficiaire, et les dixhuit mois passés dans la haute société anglaise et cosmopolite.
— K C'est une Dame, » avait il conclu,
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« tu le sentiras tout de suite. Elle n'a contre elle que les siens. Mais comme il ne s'agit pas pour moi de m'établir à TAlmanarre...
Enfin, je veux que tu la voies seule, et que tu la juges en dehors d'un milieu où elle est née mais dont elle n'est pas. Cela se rencontre... »
— « Irai-je ou n irai-je pas cette aprèsmidi?... J'ai promis. Pourquoi ai-je promis?. .. A quoi bon me laisser présenter à sa mère, puisque je ne l'épouserai pas?. . . »
Telles étaient les phrases qui se prononçaient, indéfiniment, dans la pensée de Laurence, depuis l'invitation faite par Pierre Libertat au nom de sa mère. Elle se les répétait maintenant encore, et, une fois de plus, longtemps après avoir quitté la colline incendiée, en débouchant sur la route qui longe la voie ferrée. Dans ces formules, tout ensemble décidées et anxieuses, se résumaient les disparates de sa vie, dont les images contrastées venaient de traverser son
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esprit. Elle se disait en songeant à Pierre : Il Je ne l'épouserai pas» et non: u JenevetLx pas l'épouser ■ ou : >i Je ne dois pas l'épouser" , comme si, d'avoir été le jouet d'événements, si étranges, lui donnait l'impression qu'une destinée pesait sur elle, étrangère à sa volonté. Cet obscur sentiment de fatalisme, cette énigme d'un sort qui ne dépendait plus d'eUe, l'accablait de nouveau par cette claire matinée et devant le doux horiï^on natal, aussi fortement qn'à Paris et dans cette chambre d'hôtel où elle s'était vue, dans la glace, habillée, déguisée en demoiselle riche. La même question se posait à elle, en dépit d'elle, et tout en se la reprochant comme une ingratitude, elle s'y meurtrissait, elle s'y déchirait le cœur. Oui. Où lady Agnès l' avait-elle menée, en la tirant de sa condition, par une charité qui la laissait misérable? Si elle n'avait pas voué à sa cruelle bienfaitrice une reconnaissance passionnée, elle
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se serait fait horreur. Et cependant!...
Ce tumulte de rêveries l'avait à ce point isolée des choses environnantes^ qu'au moment de s'engager sous le pont du chemin de fer pour arriver à la ville, elle eut comme un sursaut à entendre son nom prononcé par deux fois. Elle ne reconnut la voix qu'au second appel, avec un plaisir aussitôt mélangé d'une impression de géue.
Pascal Couture se relevait d'un talus ga* zonné, sur lequel il était assis. Ce double mouvement d'âme que la surprise de cette rencontre infligeait à Laurence, était trop logique. Elle n'aimait pas encore Couture, mais elle était sur le bord de l'aimer, et cela chaque jour davantage. Ce sentiment en train de grandir n'était pas assez complet pour empêcher que le brillant rival de Thamble jardinier n'exerçât sur elle un prestige. De constater dans son cœur cette intime contradiction lui donnait le remords d'une duplicité, presque d'une trahison.
d'autaut plus qu'elle devait s'en taire aux i deux jeunes gens. Vis-à-vis de Pierre, ce silence ne lui coûtait pas. Il lui coûtait vis-àvis de l'autre, indice trop évident qu'elle le préférait. Son malaise, à la biiisque apparition du jeune homme à l'entrée du pont, venait de là. Elle eût été heureuse de le voir, s'il n'eût pas fallu tout lui cacher des pensées qui la travaillaient. Pouvait-elle lui parler du projet de cette après-midi, de cette présentation à Mme Libertat, lui dire ce qu'elle en pensait, pourquoi elle hésitait après avoir accepté? Non. Et cette nécessité de dissimuler assombrissait son visage.
Couture, lui, l'aimait trop pour ne pas s'apercevoir d'une contrainte qu'il interpréta comme un mécontentement et il s'excusa :
— u Ta mère m*a dit que tu allais à Hyères, chez Tantiquaire, en passant par le bois brûlé. J'ai calculé que tu prendrais par le pont. Alors je suis venu t' attendre, pour te parler de Virgile. J'ai pensé • elle est
SI geotille pour lui. Il l'aime tant. Alors, peut-être saura-t-elle quelque chose... »
— tt Quelque chose, sur quoi? » inter rogea Laurence : « A propos de Virgile? On veut le remettre à la journée? »
Le personnage qui répondait à cet idyllique prénom de Virgile — populaire et légendaire souvenir, dans celte Provence latine, du plus latin des poètes — était un garçonnet de treize ans, dont le nom de famille était Nas. Couture l'employait, depuis deux années environ, à son domaine, par une de ces jolies charités comme les simples savent en avoir. Virgile était orphelin de mère. Son père s'était remarié. Dès ses neuf ans, Nas avait dit à son fils :
— a Si tu veux manger ton pain, va te le gagner. »
Il avait loué le petit, comme une bete de somme, à celui-ci, à celui-là, et Virgile avait vécu, besognant à droite, besognant à gauche, rentrant le soir au logis paternel
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pour y dormir et recevoir des rossées de sa belle-mèrs quand il ne rapportait pas assez de gros sous. Pascal l'avait rencontré, une après-midi qu'il descendait de la colline de Costebelle, ployant sous nn énorme fagot de bois mort, plas grand que Inii II l'aTait queatiûDné. Il l'avait plaint. Depuis lors, il l'avait gardé pour travailler avec lui, mais à la journée, d'abord. Il n'avait pu obtenir des parents qu'ils le lui laissassent tout à fait. Ces madrés exploiteurs avaient apprébende que l'enfant ne cessât de leur remettre tout son gain, s'ils ne le tenaient plus sous leur coupe. C'était un demi-cbantage.
Ils attendaient que le ^oj leur offrit, comme autrefois lady Agnès Vernbam aux Albani, une forte indemnité pour avoir Virgile à l'année, définitivement. Couture hésitait, il n'était pas riche. Puis il craignait d'être dupe , Cet instinct de soupçon persiste toute leur vie chez les gens du peuple les plus généreux, lis oot trop débattu de mesquins
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marchés, trop importants pour leur petit avoir. Depuis les vendanges pourtant, grâce au cadeau d'une bonbonne de vin offerte aux Nas, le petit tâcheron restait chez Monsieur Pascal, comme il l'appelait révérencieusement, toute la semaine. Il retournait chez son père et chez sa marâtre le samedi soir seulement. Laurence faisait allusion à ce récent contrat.
— « Non, » répondit Goutm^e. « Avanthier lundi, il est revenu travailler, comme d'habitude. Je Tai envoyé au chemin de fer porter un colis. Le temps était favorable. Je suis allé chasser dans le marais.
Le petit devait m'y rejoindre. Il n'est pas venu. Je rentre» Je trouve sur ma table la feuille d'envoi ,du colis. Pas de Virgile. Je déjeune. Pas de Virgile. Avec ma chasse, je m'étais mis en retard. Je serais bien allé chez ses parents. Je me suis dit : « Il viendra demain, vt C'était hier. Pas de Virgile ^core. n
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— « Mais les parents? » interrogea Laurence, comme l'autre se taisait. « Tu les as vus? »
— a Je me suis méfié, » dit Couture, «et j'ai remis. J'ai eu raison... »
Et plus bas, comme s'il avait peur de ses propres paroles, chargées d'une signification trop grave :
— a J'ai rencontré le père Nas, ce matin, près de la gare. Il était très inquiet, lui aussi, mais pas de Virgile, de Victor. »
Il regardait Laurence, en prononçant cette phrase, comme s'il attendait d'elle une réponse qui r éclairât sur une énigme torturante. Victor était le frère cadet de Virgile, plus jeune de deux ans, et né du second mariage. Il était l'objet, de la part de sa mère, d'une préférence passionnée, que le père éprouvait aussi, tant l'influence de sa femme était puissante sur lui. Cette même influence lui faisait traiter durement l'enfant de la morte. Cette double injustice
s'expliquait, dans des natures aussi primitives, par les différences de physionomie des deux frères. Victor était un adolescent robuste et souple avec des traits où se reconnaissait la finesse du type sarrasin le plus pur. Il ressemblait à sa mère. Il flattait la vanité des parents par sa joliesse. Le petit Virgile, lui, ressemblait à son père. Il était court, trapu, avec un visage obscur et brouillé. Une expression charmante d'intelligence, de gentillesse et de bonne volonté en corrigeait la laideur, quand il était en confiance. Sa cruelle marâtre et son injuste père ne lui avaient jamais vu cette expression-là.
— « Oui, » répondit Couture, « Victor a disparu. Virgile ne t'a rien dit ces temps derniers, qui puisse te donner une idée?...
Enfin, tu ne sais rien?... »
— tt Que veux-tu que je sache? » répondit Laurence, a D'une chose je suis sûre.
Ils ne se sont pas sauvés ensemble. Je n'ai
es LADRBHCE ALBANl
jamais parlé de son frère avec Virgile. Tu m'as tant répété qu'ils se détestent... n
— u C'est bien ce qui me fait peur, » répondit Pascal, u J'ai eu l'idée que cette dis* parition des deux frères, au même moment, cachait peut-êti-e quelque chose deterrible, et je n'ai pas parlé de Virgile à Nas. »
— «De teirible? ■ interrogea Laurence.
u Tu ne penses pas qu'ils se sont rencontrés quelque part, battus, et... »
— tt Je ne sais pas ce qiie je pense, n interrompit Pascal, u Je sais que, la semaini dernière, Nas et sa femme ont eu de nouveau poui' Virgile une de ces méchancetés qui rendent ce petit complètement fou. C'est propos de ce monsieur de Marseille qui s'est trouvé fatigué dans son automobile. Je t'ai raconté ça. Le monsieur était sans connaissance, la voiture arrêtée. Sa dame avait perdu la tête. Le gosse passe. Il court chei cher le médeciu. U a la chance de rencontrer le docteur Mauriel, qu'ilramènetoutde
suite. Le malade a été si bien soigné qu'il a pu repartir le lendemain. C'est des gens très riches. Ce que je ne t'ai pas dit, c'est que la dame a donné au docteur un billet de cent francs pour Virgile. Ce billet, le docteur l'a remis aux parents. Eux s'en sont servis pour acheter à Victor une bicyclette dont il avait envie. Ils l'ont eue d'occasion, pour ce prix. 5^
— i< Et alors? » insista Laurence.
— « Alors? Ces injustices -là, ça vous enrage. »
Et, employant une métaphore qui évoque une des vengeances favorites des gens de la campagne :
— « Pourvu que le petit n'ait pas fait à ses parents un incendie ! »
— « Un incendie? » répéta Laurence.
u II n'a pas mis le feu à la maison, voyons. »
— « Non. Mais s'il a donné un mauvais coup à l'autre et qu'il se soit enfui après? »>
Il y eut entre eux un silence chargé de
tant de crainte ! Laurence le rompit la première, et, se débattant contre leur commune anxiété :
' — « Évidemment, » répliqua-t-elle, « c'est troublant. Mais pour toi le pire est toujours certain. »
— « Peut-être! » fit Couture. - Ton frère Marins me le dit toujours : « Tu as le cafard, Pascal. »
Il regarda involontairement sa jambe trop courte :
— tt Je n'ai jamais eu beaucoup de chance dans la vie. »
Et, après ime nouvelle pause :
— « Donc, tu ne sais rien de Virgile?
Alors, adieu. »
Puis, brusquement :
— te Ce n*est pas seulement pour te causer du petit que je t'ai cherchée. . . «
Elle comprit, à l'accent de sa voix et à son regard, qu'il allait Tentretenir de son amour, et l'attente de ce nouvel aveu loi
infligea comme une rétraction intérieure.
Précisément parce qu'elle était touchée de cet amour sans être tout à fait conquise, sa résistance à Témotion complète la rendait hostile, presque méchante, quand celui qu'elle n'aimait qu'à demi et qui l'aimait, lui, passionnément, devenait trop pressant.
Pascal connaissait bien les glaces subites de ce beau visage. Il en souffrait jusqu'à l'agonie, et son instinct d'amoureux discernait pourtant que ces retraites étaient des défenses. Une lutte se livrait dans la sensibilité de la jeune fille. Pourquoi, si vraiment elle ne Taimaitpas du tout? Et malgré loi, il essayait, maladroitement et passionnément, de briser ce masque de froideur, d'atteindre le point d'émotion qu'il devinait en elle. La jalousie se mêlait à cet effort pour le rendre plus gauche encore, plus inefficace. Pour lui, l'obstacle à son mariage, c*était Pierre Libertat, qu'il détestait moins cependant que lady Agnès.
06 LADRENCE ALBANl
Saas l'intervention de celle-ci, jamais Laarence ne (ût partie de l'Almanarre. Jamais elle n'eût connu ce beau monde qu'elle regrettait et que lui représentait son rÏTat.
— « Je voulais te dire encore, " continua-t-il, u que je vais sans doute quitter le pays. »
— "Quitterlepaysî" répéta-t-elle, saisie.
Le masque de froideur était tombé. Et
l'autre continuait, plus ému, lui aussi, devant cet effet de sa parole ;
— « Je suis en pourparlers avec un marchand de biens de Marseille, pour vendre mon domaine. Nous sommes presque d'accord sur le prix. J'ai l'intention de m'établir en Algérie. C'est le même climat, la même culture. Et puis... «
11 baissait les yeux, comme par remords d'exercer une pression sur celle qu'il aimait, en lui montrant sa douleur. Sa voix s'engourdissait. Il bésitait. Avec un visible effort, il reprit :
— « Et puis je me rends trop compte que tu ne voudras jamais être ma femme. Gela, je le supporterais. Mais te voir la femme d'un autre et rester où tu seras, non, je n'eu aurais pas la force. Rien qu'à cette idée, j'ai trop mal. Je sais bien que je ne serai pas heureux là-bas. Je serai tout de même moins malheureu]^... Ne te fais pas de reproches, surtout, ma petite Laurence.
Va. Ce n'est pas ta faute. On n'aime pas comme on veut.^r Enfin, je me dis : si je reste, je l'ennuierai et elle finira par me détester, au lieu que, plus tard, quand il sera loin, elle pensera peut-être tendrement à son pauvre goy* . . »
Elle n'avait pas eu le temps de lui répondre qu'il l'avait quittée, s'interrompant brusquement de sa plainte, pour ne pas pleurer, elle le comprit. Elle le vit qui s'éloig[pait sous le pont du chemin de fer en tiain^nt sa jambe. Un passionné désir de
courir après loi, avant qu'il n'eût tourné l'angle formé par ce pont et la route, s'empara d'elle. Ce cri : u Me pars pas! » était dans sa gorge. Il n'en sortit point. Elle secoua sa tète, comme pour exorciser la tentation. Une fois de plus, elle reculait devant l'irréparable de rengagement. Elle marchait de nouveau dans la direction d'Hyères, d'un pas rapide où il y avait de la fuite. Une détresse lui poignaitle cœur, à l'idée de ce départ annoncé avec cette résolution calme qu'elle connaissait à Pascal dans les circonstances graves. En' pensée, elle s'en allait vers cette maison du jeune homme, dont chaque chambre lui était famiUère, depuis son enfance, comme un visage ami. Elle la voyait vidée de ses meubles, des étrangers parmi les vignes, sous les pêchers, et lui, là-bas, comme il avait dit, par delà cette insondable mer, qui bleuissait à l'horizon. Un mot d'elle, un seul, et cette vision de tristesse se changeait
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en une vision de bonheur, — pour lui. Mais pour elle?... Ce débat intérieur l'émouvait si profondément qu'elle se trouva au terme de sa course presque sans s'être aperçue du chemin qu'elle suivait, à travers les potagers qui font comme une ceinture à la ville.
Elle était devant la boutique de Mme Béryl, l'antiquaire qui lui achetait maintenant àes boites. Sur la façade, une inscription toute locale : Au vieux Marseille^ rappelait la célèbre faïencerie, fondée dans celte ville en 1760. Une autre inscription mise au-dessous et en plus petites lettres — Royat en Été — le racontait assez : la tenancière du magasin alternait le commerce des vieilleries provençales et celui des vieilleries auvergnates avec une indifférence mercantile que justifiait une troisième inscription — Succursale de la Maison Béryl, de Tanger (Maroc). Ainsi s'expliquait l'abondance des cuivres, des tapis et des babouches dont la boutique s'encombrait, autant que de plats
et de soupières, de bahuts et de commodes.
Tandis que son mari, Aron Béryl, fouillait, entre septembre et avril, les moindres villages de Provence, d'Avignon à Nice, et en été, tous les bourgs du Plateau Ceiitral, d'Aurillac à Tulle, la coquette et fine Ritty Béryl passait ses jours dans le magasin de Royat ou celui d'Hyères, suivant la saison, à inventer de fantastiques histoires d'origine autour des bibelots et des meubles, lesquels avaient le plus souvent une date aussi récente que la boite apportée ce matin-là par Laurence.
— « C'est la plus joUe de toutes, » ditelle à la jeune fille> quand celle-ci, réveillée de ses méditations sur son passé et son avenir, se fut décidée à franchir la porter et, retournant le déUcat objet entre ses doigts : — « Impossible de la distinguer d'une vraie boîte du dix-huitième. Moimême, si je n'étais pas avertie, je ne saurais pas» D'ailleurs, puisque c'est un pro-