‹ Laurence AlbaniChapitre 4 sur 7 · VIT · texte numérisé non relu

VIT

PASCAL COUTÛKE 101

cédé identique, sur du bois identique, avec des gravures identiques. . . Mais soyez tranquille, je ne la vendrai pas pour du vieux. . . Je ne vais pas la mettre en montre. Je la garde pour lés connaisseurs... J'ai quelque idée, mademoiselle Albani, que dans quelque temps vous ne m'en apporterez plus beaucoup et même plus du tout. »

— « Pourquoi cela? » interrogea Laurence.

— « Parce que vous en achèterez pour votre propre compte, » fit la marchande...

« Quand vous serez devenue une belle madame avec une auto et des bijoux, promettez-taoi que vous n'oublierez pas la maison.

Si vous avez quelque meuble rare à faire répaj-er ou à commander, vous penserez à nous, pas vrai? »

— « Vous aviez cessé de me faire cette plaisanterie, madame Béryl, » dit la jeune fille en haussant les épaules, non sans qu'un peu de rouge lui vînt aux joues.

lus LAtJBENCE ALBANI

— « Ce n'est plus une plaisanterie, « fit la brocanteuse d'un accent très sérieux.

Puis, à mi-voix, après avoir regardé à droite et à gauche :

— " U y a une vieille dame de Toulon, très riche, qui est venue ici ce matin même, soi-disant pour m'acheter ce plat d'argent.

Il est toujours à l'étalage. Elle ne l'a pas pris. C'était un prétexte. Elle a su que je vous connaissais. Comment? J'ai là-dessus ma petite idée. Ce qu'elle m'a demandé de renseignements sur vous ! Ah ! vous l'intéressez! on peut le dire. Et comme cette dame a un fils à marier... >-

En parlant, elle avançait du côté de Laurence son visage aigu, où se reconnaissait, malgré la jeunesse — elle avait à peine trente ans — le profond génie de réûexion attentive qu'une habitude atavique du commerce, et d'un commerce de personne à personne, développe chez les Juifs de l'Islatn.

Elle avait beau se parer d'un prénom

anglais, s'habiller et se coiffer à la dernière mode de Paris, le bazar oriental était autour d'elle, avec ses complications, ses curiosités, son intrigue. Elle voulait savoir et en même temps s'entremettre, profiter peutêtre. Peut-être aussi s'intéressait-elle romanesquement à cette cour que le fils de Mme Libertat — sa visiteuse du matin, on l'a deviné — faisait à la fille d'Antoine Albani. Elle • allait nommer la mère de Pierre, provoquer des confidences, offrir ses bons offices. Sa farouche interlocutrice ne le permit pas.

— « Je suis un peu pressée, » réponditelle simplement. « Voulez-vous que nous réglions ce qui est convenu? Je n'ai que le temps de reprendre le train pour rentrer chez nous où l'on m'attend. . . »

La marchande était trop rusée pour insister, d'autant plus qu'elle voyait, à travers les vitres, la grosse Mme Terras se tenir sur le trottoir d'en face, au seuil de sa bon-

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tique à elle. C'était Tantiquaire rivale, un autochtone celle-là, et qui, natui^ellement haïssait d'une haine féroce la concurrent étrangère. Laurence, jadis, avait porté cfae Mme Terras ses premières boites. Ritt Béryl, renseignée par des fournisseurs com muns, avait su les prix offerts à la jeun fille. Elle avait eu l'art d'entamer avec elle une négociation qui monopolisât à son profit l'adroite élève de lady Agnès. La peur que cette autre araignée ne lui reprit sa mouche la rendit soudain prudente. Les deux femmes avaient passé dans l'arrièreboutique, et Kitty faisait jouer les boutons à lettres du coffre-fort encastré dans le mur.

— « Vous aussi, » disait-elle, « mademoiselle Albani, vous avez votre secret pour ce que vous gardez de plus précieux, n'estce pas vrai? »

Le coffre ouvert, elle prit dans une liasse le billet de cinquante francs qui représentait le prix convenu entre elles deux pour

ces petits travaux. Puis, avec une bonhomie pateline :

— « Nous n'y gagnons pas grand'chose, allez. Mais aider une gentille demoiselle comme vous à ramasseï; une petite dot, ça nous fait plaisir, à M. Béryl et à moi... Et pni^ nous y gagnons quand même un peu.

Une bonne action qui soit aussi une bonne affaire, c'est le rêve, pas? »

En temps ordinaire, le naïf cynisme de cette charité utilitaire eût fait sourire Laurence. Mais par ce matin troublé, elle n'avait pas la tête à l'ironie. Elle sentait trop peser sur elle l'approche des heures décisives. En quittant la boutique pour gagner de son pied hâtif la petite gare du chemin de fer du Sud, elle ne retenait de cette conversation que ceci : elle avait été l'objet d'une enquête. Si Mme Libertat cherchait de tels renseignements et par de leU moyens, c'est qu'elle ne considérait pas ce mariage de son fils comme absolu-

ment impossible. Cette perspective, que Pierre, lui aussi, allait peut-être lui demander d'être sa femme, attirait la jeune fille et Tépouyantait tout ensemble. Si elle cédait à la tentation de devenir une " belle madame « , comme avait dit la brocanteuse avec tant de vulgarité, combien Pascal Couture souffrirait! L'idée de cette douleur la rejetait tout entière vers ce compagnon de son enfance et de sa jeunesse. Le mirage de la fortune et du luxe s'effaçait, s'évanouissait. Fille songeait à la vente, amorcée déjà, de cette maison où Pascal avait tant rêvé de vivre avec elle. Montée dans le train, elle regardait maintenant filer devant ses yeux les marais du Ceinturon, avec leurs eaux mortes sous le hérissement de leurs ajoncs verts. Plus loin blanchissaient les tas de sei à qui leur forme de bosse fait donner dans le pays le nom de « camelles > , du provençal Cameloy " Qu'a uno esquino de cameou « fqui a une échine de chameauj, — Laurence

avait entendu une fois des malveillants appliquer cette phrase à Couture. Elle leur en avait voulu, comme d'un outrage personnel, de cette cruelle moquerie sur les épaules trop larges et engoncées du jeune homme, et, continuant de penser à lui, elle le revoyait chassant dans ces marais d'où, si souvent, il avait rapporté chez eux des sarcelles et des macreuses. Une association d'idées la ramena au petit Virgile. Elle s'attendrit au souvenir de l'incomparable bonté que Pascal avait montrée à l'enfant maltraité. Pauvre cher Pascal! Si la vie de l'opulent Pierre Libertat se mouvait dans un décor analogue à celui de la châtelaine de Fernham Manor, le cœur du jardinier de l'Almanarre ressemblait par sa générosité foncière à celui de l'hôtesse de MireioLodge. Ce geste d'âme par lequel il avait recueilli l'enfant, n'était-ce pas celui qui avait poussé lady Agnès à prendre chez elle la fille d'Antoine Albani? Pourvu que cette adop-

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tion de Virgile fût plus heureuse que l'autre! Et voici que se rappelant les inquiétudes du jeune homme, tout à l'heure, l'hostilité des deux frères et leur énigmatique disparition, Laurence eut soudain peur, elle aussi. Sur le moment, elle n'avait vu là qu'une déraisonnable imagination de Pascal. Cette absence s'expliquerait par quelque escapade de Virgile et de Victor, réconciliés dans une commune gaminerie. Soudain l'hypothèse terrible l'assiégeait à son tour. Sans doute trop d'événements : cette invitation de Mme Libertal, ces propos de Mme Béryl, la conversation avec Couture et la nouvelle de son départ, avaient trop ébranlé ses nerfs. Elle se surprit à dire à voix haute :

— » Pourvu que Pascal n'ait pas cette douleur encore! »

Cet a encore n ne cachait-il pas un commencement de faiblesse, une velléité d'acceptation, si l'amoureux riche formulait

cette demande en mariage - « impossible » , se répondit aussitôt Laurence. Mais alors pourquoi la rusée marchande semblait-elle y croire avec tant de certitude? Pourquoi la mère de Pierre F avait-elle priée à ce tbé? Pourquoi surtout cette enquête?

L AUTBE AMOUREUX

Pour exorciser et cette tentation et cette inquiétude et cet attendrissement, Laurence, aussitôt rentrée, s'empressa de faire ce qu'elle avait annoncé à son père. Elle rejoignit sa mère en train de cueillir des violettes dans le grand champ, à droite de la maison. La vieille femme y besognait, courbée sur les touffes épaisses des vertes feuilles, entre lesquelles pointaient les sombres corolles odorantes. On voyait ses chevilles, prises dans des bas de grosse laine brunâtre, et ses pieds, chaussés d'épais souliers boueux, passer sous la jupe rendue plus courte par son attitude penchée. Un large chapeau de paille noire

lis LAURENCE ALBANI

cachait son visage. La chair des maiDs disait seule la vie dans cet énorme paquet d'étoffes, affalé contre la terre. Les doigts allaient et venaient, agiles, dégageant les tiges des fleurs sous les feuilles. Dès qu'une poignée de ces fleurs était cueillie, la paysanne détachait de sa ceinture un brin de raphia et liait $oa bouquet qu'elle jetait ensuite dans un panier. Elle montrait alors son visage, dont la bouche, serrée par la chute des dents, accentuait le caractère concentré. Françoise Albani était une femme pénible^ pour parler son langage.

Elle portait sur tout son être l'empreinte d'un demi-siècle de labeur. Dès sa sixième année, elle avait, comme le petit Virgile, marché le long des routes, ployée sous les fagots. Sa jeunesse durant, elle s'était gagné son trousseau à faire des journées. Mariée, elle avait eu sept enfants. Trois seulement survivaient. Le dur travail, ces deuils, les soucis de l'avenir, avaient mis ^ur sou vi-

sage un masque presque tragique, où riaient pourtant yaillamment deux yeux noirs restés très jeunes, ceux d'utie Méridionale qui a du soleil dans le sang. De loin, elle aperçut sa fille, et sa voix chantante lui cria :

— « Je ne t'espérais pas si tôt, ma drolo (1). C'est une chance. Nous aurons fini le carré pour le train. »

Quelques minutes plus tard, Laurence avait^ elle aussi, posé sur la masse de ses beaux cheveux bruns, le large chapeau de paille noire. Un long sarrau de toile grise la couvrait tout entière, serré à la taille par le cordonnet d'un tablier à large poche.

Ij'écheVeau des brins de raphia pendait à sa ceinture, et, accroupie auprès de sa mère, ses doigts fins allaient et venaient, eux aussi, à travers les plants de violettes, plus agiles encore que ceux de la mère, plus adroits à grouper et à her les fleurs en bou-

(1) Terme d'amitië : Ma petite.

quets. Ce fut ainsi, entre les deux femmes, une émulation de près d'une heure, jusqu'à ce que, parvenue à l'extrémité du champ, Françoise Albani se redressât et dît à Laurence :

— « Ça y est, nous n'avons plus qu'à ficeler les cohs. On les portera- à la gare quand Marie-Louise arrivera avec Pied- Blanc. On a gagné son diner, hein? «

Tout en bavardant, la courageuse ouvrière était allée s'asseoir sur le banc de pierre devant la porte, tandis que sa fille montait à la cuisine, d'où elle rapportait une bouteille de vin, deux verres, deux assiettes, des fourchettes d'étain, des couteaux, du pain, un reste de viande froide.

Et un lunch commença, qui ne ressemblait certes pas à ceu'x devant lesquels Laurence s'était assise en Angleterre. Ces changements-là, dans sa destinée, la laissaient indifférente. Ce n'était pas des déhcatesses sensuelles qu'elle avait la nostalgie. En'.elle

ranimalisme rural demeurait intact. Son raffinement de goût n'empêchait pas qu'elle ne restât, physiquement, une fille du peuple, de tempérament robuste, et dure aux privations. Bien au contraire, elle ressentait une joie intime à partager celles des habitudes de ses parents auxquelles elle pouvait s'associer avec une cordialité sincère. A cette minute, et venant d'être si tourmentée, ce lui était comme une détente de regarder sa vaillante mère manger de bel appétit ce frugal repas, et reprendre des forces en buvant ce vin de leur vigne, un peu âpre, mais où semblait avoir passé la vigueur de la terre rouge qui les entourait. Comme ragaillardie, en effet, par cette collation, Tinfatigable tâcheronne se leva, et dans un clignement d'yeux plein de malice, montrant un autre morceau du domaine :

— « Sais-tu ce qui serait bien? » repritelle, tt Si nous faisions ce coin de pommes déterre?... Tu me diras: « Les femmes, c'est

» pas leur ouvrage. » Mais^ chacune a^ec un béchard^ nous en tirerions bien de quoi remplir ces eagettes. »

Elle ramassa et posa sur le banc deux de ces caisses de bois carrées à claire-voie qui servent à l'expédition des légumes :

— a Hé 1 Hé!,.. En ce moment, ca vaut deux francs le kilo, les tartifles! »

— a C'est que je dois retourner à Hyères, cette après-midi) maman >• , répondit la jeune fille, « et il faut que je m'habille. »

— tt Mademoiselle n'aime pas les mains calleuses, ^ repartit l'autre. Et, montrant la paume de ses mains à elle, épaisse et craquelée : — « Tous les Albani sont des ouvriers, ma petite. Toi comme les autres.

Allons, au bêchard, et du eœur! Dix kilos de pommes de terre nouvelles, c'est vingt francs ...»

— « J'en ai rapporté cinquante avec ma boîte ce matin, » répliqua Laurence, « et je l'ai faite en trois jours. Ce n'est pas le

L^AdTRE A^tODRBUX 11*

cœur qui me manque, maman, mais j ai accepté une invitation* «

— u Une invitation? » insista l'obstinée.

Et, passant au patois, comme il lui arrivait dans ses colères : « As pas besoun d' accepta d'invitation din la semana. Faut travailla (1). »

— « Non, maman, » dit Laurence, en opposant aux prunelles agressives de sa mère un visage ferme. « Aujourd'hui, c'est impossible. J'ai promis, je ne dois pas manquer. >»

Elle avait dit ces mots d'un accent qui coupait court au débat. Elle remonta dans sa chambre par l'escalier de pierre extérieur qui menait au premier étage, d'un pas si leste que Françoise x^lbani n'eut pas le temps de lui poser une nouvelle question.

D'un mouvement de mauvaise humeur, la vieille paysanne ramassa la houe qu'elle

(1) Pas besoin d'accepter des invitations dans la semaine. Faut travailler.

appelait pittoresquement un bécbard, et elle entreprit de déterrer seule les précieux { tubercules, en grommelant :

— tt C'est vrai qu'elle gagne sa vie. Y a rien à dire. Quand même, c'est-y des * façons! d

Pourtant, il y avait une fierté dans le regard dont elle suivit, une demi-heure plus tard, l'élégante silhouette de sa fille marchant vers la grand'route, entre les rosiers qui bordaient le chemin d'accès de leur campagne, et pensive :

— <( Je ne sais pas ousqu'elie va, » se disait-elle en se parlant dans son langage aussi expressif qu'incorrect, a Sûr que c'est pas ousqu'elie doit pas. Elle n'a pas de volagerie, et tournée comme elle est! Ah!

la jolie petite mariée qu'elle fera! »

Ses yeux se dirigeaient maintenant ven la droite. Derrière le groupe des sombres

orangers se profilait au loin le toit brunâtre de la maison de Pascal Couture. Plus loin

encore, c'était l'extrémité de la lande qui rattache Giens à la côte, et la piste d'entrainement du jeune Libertat. La mère, comme sa fille, hésitait entre les deux mariages. L'un, c'était le connu et sa sécurité, l'autre, l'inconnu et son mirage.

— a Bah ! » fit-elle tout haut avec son fatalisme tranquille de campagnarde dressée à l'acceptation des saisons, <c tout s'arrangera. »

Et, enfonçant le bêchard dans la terre, énergiquement, comme si elle travaillait pour deux, elle marmonnait le dicton provençal :

u Auén pleut, auèn plan.

u S'es nos ouey, sera deman (] ) . »

Les pensées de la jeune fille, en train de cheminer de nouveau vers Hyères, auraient pu, elles aussi, se résumer dans ces deux vers . Cette sensation si vivement éprouvée

(1) « Allons lentement/allons lentement. — Si ce n^est pas aujourd'hui, ce sera demain. »

le matin, qu'elle approchait de la crise décisive, se faisait plus aiguë, depuis les discours de Mme Béryl.

— tt Évidemment, on cause, » se répétait^elle, u et les gens sont si méchants, v

Sa conscience i>e lui reprochait rien.

Pourtant elle ne se prononçait pas cette phrase sans remords. Elle savait trop que dans toutes ces hastides connues devant lesquelles elle passait, une question avait dû être posée vingt fois sur elle comme sur toutes ses compagnes : « Qui fréquente Laurence? » C'est le mot du pays qui signifie une cour innocente, mais une eour. Fréquenter deux jeunes gens, c'est déjà être coquette, avoir perdu cette fleur d'honnêteté dont les filles du peuple ont une notion plus raffinée peut-être quje les filles du monde. Étant moins préservées par leur milieu, elles sentent davantage le danger des familiarités masculines. Oui, Laurence ne gagnait pas le rendez-vous fixé par la mère d'un de

L'AUTRE AMOnBEUX IJl

ses deux amoureux sans un rien de remords, qu'accrut un incident par lui-même bien léger. Mais tout fait mal à qui a mal. Pour arriver à la ville, elle devait traverser un passage à niveau, gardé par une femme de Tâge de sa mère et qui la connaissait a de petite M .

— a Tu vas à Hyères, Laurence, » ditelle à la jeune fille après lui avoir demandé des nouvelles de la maman et du papa.

tt Tu me rendras bien service en me portant ce panier d'œufs à Thôtel ***. »

Elle lui nomma un des principaux caravansérails de la ville d'hivfer. Une dizaine depoides picoraient dans l'herbe d'un jardinet, cultivé presque à même les rails.

Leurs œufs, quelques salades et des légumes représentaient pour la pauvre employée un peti| supplément de ressources.

— tt Ma fillette est fatiguée, elle ne peut pas y aller, ni moi quitter. . . Mais, mise comme tu es, tu ne peux pas non plus...

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Où vas-tu donc, Princesse? Ce n'est pas jour de fête, cependant. . . »

Laui'ence s'était, en effet, attifée de son mieux. Elle portait la plus belle des robes qu'elle conservait du temps de lady Agnès et qui n'était plus tout à fait à la mode.

Elle veillait si soigneusement sur ces reliques, qu'elle ne renouvellerait plus jamais! La plume de son cbapeau était toute défraîchie d'avoir séjourné indéfiniment dans l'armoire. Ses gants de Suède avaient aux doigts ce pli qui atteste un trop long abandon au fond de la commode. Ses fins souliers jaunes n'auraient pas eu ces cassures, si elle avait pu les mettre sur des embauchoirs. La garde-barrière n'était pas femme à remarquer ces menus indices d'une décadence dans une toilette qui lui apparaissait comme un luxe inatteignable. Un demi-reproche avait passé dans ses yeux et dans sa voix, auquel la jeune fille fut plus sensible que s'il eût été exprimé avec des mots.

— u Pourquoi ne porterais-je pas les œufs? » répondit-elle vivement. «Donnezles-moi, mère Giraud. «

Et déjà elle avait saisi l'anse du panier, au risque d'écorcher à Tosier trop rude la peau fragila de ses gants, et, pour se dérober à toute question plus précise, elle était repartie le long de la voie, en disant un adieu rapide à la garde-barrière qui, trop heureuse de sa commission faite, n'ajouta pas la parole redoutée par Laurence. Mais comment celle-ci n'aurait-elle pas deviné une allusion à ses projets de mariage dans le refrain de la chanson que la vieille femme se prit à fredonner :

. . . Mai sus la montagno Manja des castagno Vau mai que t^ amour senso liberta (ï).

Était il possible que cette Mme Giraud, qui l'avait connue si petite et à qui elle

(i) « Mais sur la montagne — Manger des châtaignes Vaut mieux que l'amour sans la liberté. »

rendait on service en ce moment même, fût si méchante? Non. C'était un hasard si ce refrain se terminait par trois syllabes qui faisaient aussi le nom de celui pour qui elle s'était parée de la sorte. Pour lui et pour sa mère. Et, sans oublier sa vive contrariété, Laurence pensait maintenant à la bourgeoise inconnue dont elle allait subir Ifi critique. « Comment va-t-elle me juger?»

se demandait-elle. « Et, si ce jugement ne m'est pas favorable, comment, lui, le siipportera-t-il? » Quoique très pure, elle avait cette innocence avertie qui est celle des jeunesses de la campagne. C'était la raison pour laquelle, tout à l'heure, le regard de la garde- barrière lui avait été si pénible.

Elle se rendait compte que Pierre pouvait très bien vouloir l'épouser, non point parce qu'il l'aimait, mais parce qu'il la désirait, sans espoir d'arriver à elle autrement qï\e par le mariage. Et alors que serait l'avenir? Non, ce n'était pas pour la narguer en pro-

noaçant le mot : liberta que la garde-barrière avait chanté son couplet. C'était pour lui rappeler qu'il y a un esclavage dans une union avec un homme riche, du jour où la fantaisie de cet homme est une fois satisfaite. Ce point d'interrogation sur le lendemain, si elle devenait jamais la femme du demi-noble, que Laurence se Tétait posé souvent! Cette incertitude avait toujours mis du malaise dans leurs relations. Au fond, c'était la nature du sentiment de ce garçon pour elle qui lui demeurait indéchiffrable. Sur le point d'être présentée à la mère de son énigmatique amoureux, elle en venait, par un détour de son cœur non moins indéchiffrable pour elle-même, à souhaiter que cette entrevue aboutit à une rupture. Cette cour de l'élégant jeune homme flattait tant de ses secrets penchants! — Mais c'était une émotion toute superficielle. Le fond vrai de ta sensibilité restait réfractaire. Et comme elle était^ à

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travers tout cela, une enfant très jeune et très naïve, une inquiétude d'amour-propre s'ajoutait à ce trouble intime qui grandissait à mesure que Tinstant de la rencontre approchait. L'idée de la critique dont elle allait être* l'objet finit par l'intimider^^au point que ses jambes tremblaient sous elle, quand, le panier d'œufs livré, elle arriva devant la porte de la coafiserie où les Libertat l'attendaient. Il lui (allut, pour dompter cette sensation, faire appel à cette discipline intérieure à laquelle l'avait dressée son séjour en Angleterre, dans des milieux ou elle devait beaucoup se surveiller. Bravement, comme on va au feu, elle entra dans la longue salle encombrée de visiteurs, au fond de laquelle étaient assis Pierre et sa mère qui se leva, comme son fils, pour recevoir leur invitée.

Mme Libertat était une femme de soixante ans environ, qui avait dû être

■ Tfjir^^r^ •. :

extrêmement jolie. Elle gardait des traits menus, dans un visage dont la blancheur paraissait exsangue, à cause du noir des vêtements. Elle n'avait pas quitté le deuil depuis la mort de son mari. Ce geste d'accueil s'accordait avec ses manières, très polies mais sans grâce, et cérémonieuses sans courtoisie. Elle commença par faire asseoir Laurence, avec des compliments dont l'excès glaça la jeune fille plus qu'une brusquerie. Ces prévenances soulignées la paralysaient au lieu de la séduire. Ces manières mielleuses lui rendaient plus désagréable la curiosité scrutatrice de ces prunelles brunes, où elle retrouvait, comme dans les yeux de son amoureux riche, l'implacable orgueil du regard de lady Peveril, le regard de l'autre classe. Et elle écoutait cette bouche mince, aux lèvres faussement souriantes, lui dire :

— a Mon fils m'a beaucoup parlé de vous, mademoiselle, et de vos jolies boites

de laque. Mais n'ayez crainte. Je vous garderai le secret. Je n'irai pas gêner le commerce d'antiquités de Mme Béryl. »

— uMais, madame, » fit Laurence, «il est bien convenu que Mme Béryl ne vend pas mes boites comme anciennes, n

— « Ici, où vous habitez, peut-être.

Mais à Royat, où vous n'êtes pas^ et après les avoir maquillées!... D'ailleurs, ça ne vous regarde point. Vous touchez votre argent. C'est tout ce que vous voulez, n'est-ce pas? »

Laurence se sentait rougir. Elle aurait pleuré. L'acidité de ces propos rendait plus ironique la minutie des attentions que Mme Libertat lui prodiguait pour lui verser son thé.

— « Comment l' aimez-vous?... Fort?..

Faible?... Deux morceaux de sucre?... Uû peu de crème?. . . Ça doit vous paraître bien modeste ici ^ après les heanx five-o'clock de lady Fernham. »

^m^jy^-:^.

Elle prononçait yîve comme rive et lady comme adi dans adieu, en supprimant le prénom devant le nom de famille. Ainsi avait fait Lam'ence elle-même quand * elle avait rencontré sa bienfaitrice. De quelle gentille manière celle-ci Tavait initiée à une de ces étiquettes de la. yentry anglaise, sans cesse méconnue sur le continent! Fille d'un comte et mariée à un simple baronnet, lady Agnès conservait officiellement son prénom, pour marquer sa noblesse propre. La jeune fille eut sur les lèvres cette observation. Elle ne la fit pas, intimidée de plus en plus par sa hautaine interlocutrice, qui continuait :

— « Je Taî rencontrée, cette lady. Nous autres. Provençaux des vieilles familles, nous n'aimons pas beaucoup les Anglais, nous surtout qui avons eu deux ancêtres tués à Trafalgar... Mais, pour une Anglaise, lady Yernham était assez artiste.

C'est elle, m'a dit Pierre, qui vous a appris

ces petits travaux. Ces occupations doivent vous consoler de la naoDotonie de notre coin. Ça vous repose de tous les voyages que vous avez dft faire avec elle. Les Anglais et les Anglaises sont toujours en vogue, n — Elle empruntait au patois cette pittoresque expression qui répond à la " bougeotte n de l'argot familier. — u Ils ont le goût de mener cette vie de colis que j'ai eo horreur. Mais peut-être l'aimez-vous aussi?. . . Je ne sais pas, moi, Je demande, >> 6t-elle sur un geste de son fils, « D'ailleurs, c'est vrai, vous n'étiez pas votre maîtresse.»

Et pour conclure, en se levant :

— ■ Vous permettez? «

Elle saluait deux dames qui entraient et que Laurence reconnut. C'étaient les représentantes d'une vieille famille noble d'Hyères. De leur côté, reconnurent-elles 1 la fille du cultivateur dans cette personne, endinianchée et embarrassée, que les Li- i

bertat avaient à leur table? Elles ne parurent pas même la voir. On ne la présenta pas. De nouveau, la pauvre enfant subissait, comme à Vernham Manor, l'impression de la caste impénétrable et hostile. Mme Libertat, cependant, prolongeait la conversation avec les deux nouvelles venues, toutes trois debout. Elle ne se rassit que pour parler d'elles à son fils, multipliant les allusions à des incidents et à des personnes de leur société et mettant ainsi Laurence liors de l'entretien avec un si évident parti pris que le jeune homme, après une demi-heure de cette pénible conversation, ou plutôt de ce monologue, commença de multipher les signes d'une impatience non moins évidente. A peine répondait-il par des monosyllabes, tombés [du coin de sa moustache mordillée nerveu Isement. Une cessait de regarder la porte, let ce lut avec l'empressement non dissimulé d'une délivrance qu'il dit enfin à sa mère :

— u Maman, votre automobile est là. Je le reconnais, à travers la fenêtre. La réparation n'aura pas été longue. Ce n'était qu'une bougie à changer. J'en étais sûr...

Si vous voulez faire votre visite à la Crau, avant de rentrer à Toulon, c'est le moment.

Moi, je reconduirai Mlle Albani. C'est sur mon chemin. Il faut que j'aille encore jusqu'à Giens voir cette bête malade. . . »

Il avait eu soin de mentionner dès son arrivée une indisposition d'un de ses chevaux pour avoir un prétexte à un tête-à-tête avec la jeune fille après le thé. Sa mère n'en fut pas la dupe.

— « Ça n'a pas l'air de t' affliger beaucoup, cette maladie? n demanda-t-elle.

« Elle est bien grave? »

— « On ne sait jamais, maman... » , dit Pierre, en proie à un mécontentement de plus en plus vîf, et qu'il soulagea aussitôt l'automobile parti, dès qu'il se retrouva seul avec Laurence, hors de la confiserie :

L'ADTRE AMOOREDI 13S

— u Vous n'avez pas trouvé ma mère très gentille?... Avouez-le, mademoiselle. >

— « Mais Mme Libertat, » répondit-elle évasivement, " a été très polie pour moi. »

— « Oh ! polie ! Elle le serait pour mettre à la porte une domestique qui l'aurait volée. Elle a été élevée comme ça. Mon grand-père était magistrat à la Cour d'Aix.

C'était un homme à traditions. 11 se croyait toujours au temps des Parlements. Je ne L'ai jamais entendu dire tu à ma grand'mère... Mais je sais très bien quand maman est polie et quand elle est gentille. Non, elle n'a pas été gentille, mais pas du tout.

Seulement, ce n'est pas une preuve que vous lui avez déplu. An contraire. Elle TOUS a trouvée trop bien. Moi qui la connais, Toilà ce que je conclus de son attitude...-.

Laurence ne répondit pas. Elle était trop fière pour se plaindre d'un accueil qui l'avait moins httmiliée qu'irritée contre elle-même.

ta» L&nRENCE ALBANI

Pourquoi s'y était-eile exposée? Les denx jeunes gens restèrent ainsi plusieurs minutes sans échanger un mot, le temps de sortir de la ville et de repasser sous le pont, tout près de la place où, quelques heures plus tôt, Pascal Couture déclarait à Laurence, si tendrement, si douloureusement, sa volonté de vendre sa bastide et de s'expatrier. C'était, à présent, te rival opulent du pauvre goy qui lui parlait, en la pénétrant, en ia dominant de son regard, plus impérieux:

que passionné, celui d'un bomme chez lequel un caprice d'un jour s'est exaspéré, par la résistance, jusqu'à lui donner l'illusion d'un véritable amour.

— tt Mademoiselle, » avait-il repris, < si je vous dis que la mauvaise humeur de ma mère ne prouve pas qu'elle ait eu de vous i une impression fâcheuse, au contraire, c'est I qu'avant de lui demander de vous présenter, nous avons eu une conversation que vous me pardonnerez de vous répéter. D'ail- 1

•"^iTrt:

leurs, il faut que cette équivoque finisse. »

— a Ne me faites pas regretter d'avoir accepté cette invitation, monsieur Libertat, î) répondit Laurence. « Et ne me rappelez pas ce que j'ai voulu oublier. »

Elle avait rougi, en faisant cette allusion aux premières familiarités qu'il s'était permises avec elle. Comme le matin avec Pascal, à cette voix, à ces yeux, elle savait quelles paroles allaient se prononcer, et c'était dans tout son être une rétraction encore plus violente qu'alors. C'est qu'avec Couture elle se défendait contre son propre sentiment. Avec Pierre, elle se défendait contl*e Pierre. Celui-ci continuait, la bouche décidée, le geste brusque, sans paraître avoir entendu la supplication de la jeune fille :

— a Voici ce que j'ai dit à ma mère :

« Vous me parlez toujours de me marier et » je me suis toujours dérobé. Eh bien! j'ai » rencontré la femme que je désire épouser.

if*ï

» Elle et les siens sont Tbooneur même. Elle » n'est pas de notre société, c'est vrai. Mais » le hasard veut qu'elle ait, ces dernières » années, reçu une éducation de dame. » Je vous ai nommée, mademoiselle. C'est alors que maman a désiré vous voir. Je n'ai pas de raisons de vous cacher qu'en principe elle n'est pas favorable à mon projet. Moi, j'estime, en mon âme et conscience, que je n'ai pas à tenir compte de ses objections...

Laissez-moi continuer, » insista-t-il, comme Laurence esquissait un geste désapprobateur. « Voici pourquoi. Ma mère ne me connaît pas. Je l'ai quittée, tout jeune, pour entrer à l'École Navale. Puis, j'ai navigué.

J'adorais mon métier. J'ai dû démissionner quand mon père est mort, à cause de maman. Elle était incapable, soit dit sans reproche pour elle, de bien gérer nos propriétés. L'administration en est compliquée.

Mon pauvre papa s'en était lui-même tiré médiocrement. Ma mère s'est montrée si in-

quiète, si troublée, que j'ai tout abandonné pour me consacrer à nos affaires. J'ai consenti ce sacrifice. Car c'en était un, et dont elle ne s'est jamais doutée. Elle ne se doute pas davantage de ce que me représente Toulon. Je hais cette ville. A chaque coin de rue, j'y rencontre des impressions qui renouvellent mon cruel regret de n'être plus un marin. J'ai trompé ce regret, comme j'ai pu, avec mes chevaux. J'ai eu là un prétexte d'aller et de venir, et aussi un petit intérêt, celui des prix remportés. Il faut bien que TOUS sachiez tout cela, pour comprendre quelle place vous avez prise dans ma vie. Je me suis trompé sur vous, d'abord. Vous l'avez trop vu. Et puis, je me suis renseigné. J'ai su votre histoire, et comment vous êtes si bravement rentrée dans votre famille après la mort de cette dame anglaise, et que vous ne vous étiez jamais plainte qu'elle n'eût rien fait pour vous, comme c'était son devoir...

Oui, c'était son devoir, » ajouta-t-il, en arrê-

tant un nouveau geste de Laurence. « J'ai su comment vous gagnez votre vie. On m'a montré vos petits chefs-d'œuvre. J'ai su aussi que votre famille n'a rien à envier à la nôtre comme ancienneté. Maman est très fière de notre grand aïeul. Moi, de même. Mais du moment qu'il y avait un d'Albani officier sous l'ancien régime, nous nous valons, n'est-ce pas? Je ne veux plus rester à Toulon. Puisque j'ai lâché la mer, pour toujours, je veux revenir à la terre, pour toujours. Notre plus grande propriété n'est pas ici, elle est à CoUobrières, dans les Maures. Nous avons là une espèce de château, une gentilhommière, délabrée maintenant. En deux mois de travail on la rendra très habitable. Pas pour une de ces mijaurées de Toulon, bien sûr, dont ma mère rêve, et qui ne rêvent, elles, que dîners en ville, bals, toilettes, voyages à Paris. Alors, j'ai pensé : « Si Mlle Albani acceptait d'être ma femme, » quelle jolie châtelaine j'aurais là, dans

» la vieille demeure, et une châtelaine » qui s'entendrait à gouverner ce petit » royaume : deux cent cinquante hectares » de chênes-Uèges, de vignes, de prairies, » d'oliviers. » J'ai eu trente ans le mois dernier. D'après le Code, le consentement de ma mère ne m'est plus nécessaire pour me marier. Je suis bien tranquille, d'ailleurs.

Elle le donnera. La fortune est à moi, et elle me sait trop décidé, quand une fois j'ai pris un parti, pour ne pas se rendre compte qu'il lui faudra ou plier ou se brouiller avec moi. Elle pliera... Je vous parais dur, peutêtre, mademoiselle? Que voulez-vous! Je suis un ancien marin, et j'ai mené une vie dure. Vous comprenez, à présent, pourquoi ma mère a été un peu aigre, tout à l'heure.

Elle vous a trouvée trop charmante, voilà tout. Et vous comprenez aussi pourquoi, lui ayant parlé d'abord, et m'étant mis en règle avec mes devoirs de fils, je me considère comme ayant le droit de vous dire : « Made-

14* LAURENCE ALBAMI

» moiselle, voulez-vous être ma femme? »

Pierre avait prononcé ce long discours d'un accent qui, à Lui seul, révélait le fond de sa nature, essentiellement autoritaire.

Ce n'était pas un comédien. Il te prouvait par cette brusquerie dans une demande en mariage, trop singulière pour qu'il n'attachât pas à son succès une extrême importance. Il la faisait, cette demande, par un de ces à-coups de volonté qui s'accordaieot bien avec la manière dont il avait gouverné sa vie, toute en partis pris abrupts el heurtés. Ainsi dans le choix de son métier, puis dans sa rupture avec ce métier, ainsi dans cette métamorphose de l'ofHcier de marine en sportsman, ainsi dans ce projet d'une installation rurale, avec Laurence pour compagne. De telles volte-face viennent de la tête beaucoup plus que du cœur. Ne rusant pas, et se montrant tel qu'il était, le jeune homme n'avait pas mis d'émotion dans ses phrases.

Il n'y avait mis qu'une tentation. Quelle

différence avec Couture et le timbre brisé de sa parole ! Quelle sensibilité chez le protecteur anxieux du pauvre petit Virgile, et quelle âpreté, au contraire, dans les phrases où Pierre Libertat jugeait sa mère! Tandis qu'il pai'lait, oui, la tentation avait traversé Tesprit de Laurence. Ce mot de « châtelaine» avait chatoyé devant elle, évoquant une royauté campagnarde, dont l'idée satisfaisait à la fois ses instincts de paysanne et ses appétits de dame. Le chiffre d'hectares donné par le jeune homme s'était traduit pour la fille d'Antoine Albani en une vision quasi concrète. Son père en possédait seize, Pascal Couture dix-huit. Les vignes, les prairies, les champs d'oliviers, les bois de chênes verts s'étaient développés devant ses yeux. En même temps, son âme avait eu comme froid. Elle n'aurait pas su en expliquer la cause : elle avait éprotivé une impression de profonde défiance, que contredisait une réalité irréfutable, cette demande en

mariage qui, par elle seule, était une preuve. Une preuve? Mais de quoi? Pas de tendresse, assurément, car aucune intonation caressante n'avait passé dans cette voix qui rendait un son presque métallique. En revanche, il y frémissait cette ardeur de conquête qui va paralyser la résistance féminine. Celle qui fait l'objet de cette poursuite sent cette domination venir. Elle en a peur, et au même moment cette force l'attire. Tels étaient les sentiments divers qui s'émouvaient dans Laurence, à mesure que le tentateur parlait. Maintenant, elle s'écoutait répliquer des mots d'ajournement, qui révélaient combien elle était déconcertée* — a Ce que vous venez de me dire, monsieur Libertat, me surprend trop pour que je n'aie pas besoin d'y réfléchir. Vous avouez vous-même que vous ne m'auriez pas tenu ce langage, si vous n'aviez point parlé d'abord à Mme votre mère. Vous devez trouver très naturel que, moi aussi, je

l'autre amoureux 143

désire parler d'abord à mes parents avant de vous répondre. «

— «Je m'y attendais,» fit-i!; «mais vous De me répondez pas non. C'est ce que j'espérais à peine. Merci. »

— u Je ne vous réponds rien, « dit-elle, en dégageant sa main que Le jeune bomme avait saisie, et il la serrait dans les siennes, eu l'appuyant passionnément contre ses lèïres.

Elle répéta, irritée de cette brûlante caresse :

— «Rien, absolument rien. Mais laissezmoi rentrer seule. H se fait tard et il ne faut pas qu'on nous voie ensemble. »

— «Ne rien me répondre,» insista-t-il, " c'est ne pas me répondre non. Vous ne pouvez pas m'empécher de m'en allersurune espérance, ni de vous en remercier. Adieu, ua Laurence, » osa-t-il ajouter, en mettant dans cette amoureuse appellation tout sos désir, toute sa volonté. i< Â demain! «

144 LAITBENCB ALBANI

La jeune filte s'était remise à marcher.

Elle entendit le pas du hardi garçon s'éloigner sur le sol de celte route du Midi, desséchée et durcie par tant de jours de soleil sans pluies. Il semble aussi que ces soirs de clarté, comme était celui-là, aient une qualité d'air plus sonore. Laurence s'appliquait à ne pas aller vite, par crainte de donner au compagnon redoutable dont elle se séparait une impression de fuite, et, par conséquent, de terreur. A quelque distîuice . seulement, et slire de n'être pas entendue, elle se hâta. Elle devait, pour arriver | chez elle, passer devant la gare du chemin de fer de Paris-Lyon, par où se font tes | expéditions de fleurs et de légumes. Elle i reconnut le charreton des Albani, attelé Je I la jument Pied-Blanc. La paisible béte atiendait, le muûe dans sa musette et saTonraol I son avoine, tandis que Marius et Marie- 1 Louise enregistraient les caisses de pommes ' de terre et les bannes de violettes. Le frère .

aperçut le premier Laurence, et avec son habituelle ironie :

— « Tu arrives à point pour te faire rentrer, Princesse, « lui cria-t-il. « On te rentrera, quoique tu n'aies pas gagné la course. »

— « Bah ! » interrompit la bonne Marie- Louise, u puisque toutes les cagettes libres sont remplies ! »

— a Quand tu auras un automobile à toi, hein! tu me laisseras monter dedans, »

continua Marins.

Et, chgnant de l'œil :

— tt On t'a vue au thé, à Hyères, avec la maman de ton amoureux. »

Ainsi, le rendez- vous de cette après-midi était déjà dans les langues^ une heure après avoir eu Ueu ! Le frère hostile avait eu, pour répéter aussitôt le malveillant racontar, un rire de sarcasme que Laurence supporta mal, — mieux, cependant, que l'accueil de sa mère, à sa descente de la charrette.

I — « Pourquoi m' as-tu caché par qui tu

étais invitée à goûter, petite masque?» lui dit la vieille femme tout bas, en l'embrassant, tt Le père Nas a rencontré Marins. Il cherche son Victor partout, le pauvre homme. Il t'a vue sortir de la confiserie, avec M. Libertat et une dame. C'était sa mère, .

n'est-ce pas? »>

— tt Oui, maman, » répondit Laurence.

Tout de suite, elle put voir Mme Albani i aller à son mari. Celui-ci, les manches de ] sa chemise retroussées, lavait ses mains et j ses bras avec un gros pain de savon de Marseille, qu'il reposait ensuite sur la margelle d'une profonde rigole de ciment par où s'écoulait le trop-plein du puits» La paysanne dit quelques mots tout bas à l'oreille de son homme, sur le visage duquel passa un sourire de contentement.

— « Décidément, c'est le mariage qu'ils souhaitent! ...» pensa la jeune fille.

Tout en se dirigeant vers Tescalier, le décor, familier pourtant, de la dure vie de travail menée par les siens lui serra le cœur : la bastide mal recrépite et qui semblait plus vieille, plus dégradée, dans le demi-jour du crépuscule; les pelles, les pioches, les charrues encore souillées de terre et abandonnées devant la porte de la grange ouverte, où se profilaient les tonneaux, les paniers, les arrosoirs. Arrivée en haut des marches, elle s'arrêta . Elle entendait Marins siffler en dételant le cheval, Marie-Louise et sa mère bavarder dans la cuisine, tandis qu'Antoine Âlbani considérait avec attention le tas de bois qu'ils avaient, son fils et lui, rapporté de la forêt incendiée. Oui, tout cela était bien pauvre ; mais quelle solidité dans cette vie simple, quelle poésie cachée dans cette servitude de la glèbe, si bravement, si quotidiennement acceptée! « Châtelaine... » Le mot ensorceleur se prononça de nouveau dans la pensée de Laurence. Non. Elle, l'en-

i4S LAURENCE ALBANI

fant de ce vieil homme et de cette vieille femme, la sœur de Marius et de Marie- Louise, née et grandie dans cette bastide, pourrait bien habiter un château, mener une vie de châtelaine, — elle ne serait jamais une vraie châtelaine. « Deux cent cinquante hectares! » avait dit Pierre Libertat. Le rappel de ce chiffre évoqua pour elle les gros revenus d'une large exploitation. Elle savait, à un centime près, ce que valaient Testagnon d'huile, la bonbonne de vin, la douzaine de roses, le kilo d'écorce d'un chêne-liège. Ses parents, eux aussi, savaient que Mme Pierre Libertat serait très riche, et alors, dans les mauvaises années. . .

— tt Dans les mauvaises années, i se répétait-elle en marchant vers sa chambre, pour y dépouiller sa toilette d'apparat, «je les aiderais. C'est bien naturel qu'ils y songent. »

En même temps, elle voyait le regard de la terrible femme qui serait sa belle-mère.

ryT r-

L'AUrtE AMOUREUX i4»

si elle épousait Pierre. Elle voyait, avec une netteté presque hallucinatoire, la célébration du mariage, ses parents et cette femme à côté les uns des autres. Elle comprenait quels éléments de réciproque souffrance développerait le contact intime des deux familles, et, malgré elle, une plainte lui sortait du cœur, non pas contre, mais vers lady Agnès. — C'était donc à cela qu'elle avait été menée !

UN CRIME d'enfant

Les émotions de cette journée avaient tellement agité Laurence qu'une fois retirée dans sa chambre, après le dîner pris en commun, elle mit un très long temps à s'endormir. Elle se sentait acculée à la crise définitive. Son hésitation entre les mariages qui s'offraient à elle devait cesser. Les médecins ont une expression très heureuse pour caractériser l'instant qui marquera l'issue longtemps incertaine d'une maladie. «Elle va être jugée y » disent-ils. — Le mot crise, d'ailleurs, ne vient-il pas d'un mot grec, tfuisignifîeyMgfemenf? — Absorbée qu'elle était par le tumulte de ses idées, la jeune fille avait, en se couchant, négligé de

rabattre les panneaux, de bois plein à la mode du pays, qui fermaient l'extérieur de sa fenêtre. Après s'être tournée et retournée dans son lit indéfiniment, sans trouver le repos, elle finit pourtant par s'assoupir, mais d'un sommeil si léger! A un moment, la lune, qui pointait à l'borizon, emplit tout d'un coup la chambre d'une clarté presque éblouissante. Le rayon blanc frappa les yeux de la dormeuse, qui se réveilla. Elle se leva et vint à la fenêtre, qu'elle ouvrit pour tirer les volets en dedans. Comme elle se penchait pour saisir la poignée, elle entendit sortir, de dessous un énorme mimosa poussé près du puits, une voix étouffée qui disait son nom : u Mademoiselle Laurence ! . . . Mademoiselle Laurence ! . . . » Et une forme d'enfant s'avança hors de l'ombre pour y rentrer aussitôt, comme avec terreur. Elle avait reconnu le petit Virgile Nas. Cette terreur, cet aguet nocturne, sous la fenêtre, cet appel clandestin, quel com-

mentaire au sinistre soupçon énoncé par Pascal sur la disparition simultanée des deux frères! Du coup, les troubles personnels de la jeune fille cédèrent la place à une seule anxiété : savoir pourquoi cet enfant était là et ce qu'il avait fait. S'il se cachait de la sorte, c'est qu'il se croyait en danger.

Quel danger?,.. Cette question emportait avec elle une réponse si redoutable que Laurence en frémissait tout entière. Elle commença de s'babiller pour descendre, parler à l'enfant et savoir. Elle dut s'arrêter plusieurs fois, tandis qu'elle passait ses vêtements, par peur que le bruit des étoffes froissées et des meubles déplacés ne réveillât son père, sa mère, sa sœur, Marins, endormis à si peu de distance. Elle comprenait qu'à tout prix il fallait que la présence du petit restât ignorée. Mais pourquoi cette présence? Pourquoi cette épouvante, cette supplication? Par bonheur, la bastide était vieille et les murs épais. Il fallut

ensuite que Laurence sortit de sa chambre, longeât le couloir, ouvrit le verrou de la porte. Autant d'actions bien simples, mais entre lesquelles son effroi d'être entendue mit des intervalles qui lui parurent interminables. Interminable, la descente, sur la pointe des pieds, de l'escaUer de pierre extérieur à la maison. L'aboiement du chien de garde lui fit sauter le cœur. L'ayant reconnue, comme il avait sans doute reconnu Virgile, il bondit au-devant d'elle, soudain caressant et silencieux. Enfin, elle était sur le terre-plein, et elle courait au petit garçon, qu'elle aborda en le prenant par les épaules et lui disant tout bas :

— « Où est ton frère? »

— a Là, » répondit Virgile, tout bas, lui aussi.

Il répéta : « Là, » en montrant de sa main, à droite, un point qu'il voyait sans doute, mais que Laurence chercha vainement à distinguer dans cet horizon, comme

martelé par la lune de lumières très blanches et d'ombres très noires.

— « Où, là? » insista-t-elle.

— « Dans le marais, » fit l'enfant.

Et, se serrant contre la jeune fille, la tête cachée contre sa robe :

— «Je l'y ai jeté. »

Un sanglot conyulsif commença de le secouer, dont la rumeur épouvanta la jeune fille en même temps qu'elle lui poignait le cœur. Si on allait entendre cette plainte!

— « Tais-toi, » lui ordonna-t-elle. « Et Tiens, n

Elle s'était dégagée, et, le saisissant par le bras, elle l'entraîna dans l'allée jusqu'à ce qu'arrivés à la grand'roule, déserte à cette heure, et sûre qu'aucune surprise n était plus à redouter, elle s'assît sur un tas de pierres, préparé pour recharger le chemin défoncé, et elle lui dit, à voix haute, maintenant, en lui pressant la main d'une étreinte impérative :

— u Raconte-moi tout... Tu entends, tout... »

— « C'est rapport à la bicyclette qu'ils lui ont achetée, avec mon argent...» commença Virgile.

Le souffle lui manquait pour parler, tant le souvenir de l'action commise lui serrait la gorge.

— « Les cent francs que t'avait donnés la dame du monsieur malade? » demanda Laurence.

— « Oui, » répondit-il.

Et, toujours haletant :

— « Je ne voulais pas le tuer. Je voulais prendre la bicyclette et la porter chez M. Pascal. Il est juste, lui, M. Pascal. Il aurait bien dit qu'elle était à moi. »

— « Alors, tu as voulu prendre la bicyclette à ton frère, et vous vous êtes battus? »

— « Non, » continua l'enfant. « Il devait aller aux champignons hier matin, dans le

bois du Ceinturon. Je le savais. M. Pascal était à la chasse. Il m'avait donné une commission pour la gare. Je l'ai faite vite, vite, et puis j'ai filé vers le bois, à l'endroit des champignons. Je pensais que Victor serait descendu de la bicyclette pour les cueillir.

Alors, moi, je sauterais sur la bicyclette, et on verrait !.. . Mais Victor avait déjà fini. Je le rencontre qui revenait sur la chaussée de l'étang, avec son panier et sur la bicyclette. Quand il me voit, il met ses deux jambes en avant, comme ça, » — et Virgile imitait le geste d'un cycliste abandonnant ses pédales et son guidon... — « C'était pour faire le zouave devant moi, sur ma bicyclette, et me narguer. Il avait une cigarette, là, au coin de la bouche. . . Ils le laissent fumer, vous savez... Il m'envoie une bouffée au nez. Il se fithait, quoi ! . . . Alors, j'ai vu rouge, et j'ai couru, il a voulu remettre ses pieds sur les pédales. Mais j'étais sur lui... Et alors... »

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Il s'arrêta. Il avait articulé ces derniers mot dans un râle.

— tt Alors, tu Tas poussé? » demanda Laurence.

— « Oui, » dit Virgile, fermement cette fois.

— « Et il est tombé dans le marais? »

— « Oui. »

— « Mais il a essayé d'en sortir, voyons, et tu ne Tas pas aidé? »

— « Non. Il a donné de la tète dans la boue... C'est profond, cette boue... Elle l'aura étouffé. Tout de suite, il s'est enfoncé. Je n'ai plus vu que ses pieds qui allaient, qui allaient, très vite d'abord, comme ça, puis comme ça, » — il remuait ses mains d'un geste, tour à tour rapide et ralenti, — « puis plus du tout. »

— « Malbeureux ! Tu as tué ton frère ! « L'enfant ne répondit plus. Laurence le

sentit qui tremblait de nouveau comme une feuille. Il n'était plus soutenu par l'espèce

(l'hallucination qui venait de lui rendre de la force, en lui faisant revivre son acte. La jeune fille éprouvait, à l'égard du petit assassin, une horreur à la fois et une pitié. Un frisson la secouait également, comme si d'avoir écouté le récit de ce crime, sans cesser de tenir par la main celui qui l'avait commis, la rendait sa complice. Autour d'eux, c'était toujours le même paysage fantomatique d'ombres noires et de lumières crues, comme le clair de lune d'hiver en sculpte par les belles nuits de décembre, dans le Midi, avec les routes blanches bordées d'agaves, les oliviers argentés, les niasses noires des pins et les cassures abruptes des collines. La plainte, monotone et saccadée tout ensemble, de la mer si proche, faisait un accompagnement sinistre aux a veux du fratricide et à l'angoisse de sa confidente.

— « Et ensuite? » interrogea-t-elle enfin, pour rompre ce tragique silence.

— « Je suis parti, » dit Virgile. « La bicyclette restait accrochée dans les buissons.

J'aurais pu la prendre pour me sauver. Mais c'était comme s'il avait fallu le toucher, lui. Je l'ai laissée... J'ai entendu quelqu'un venir. Je me suis couché dans les tamarins.

C'était le père Brugeron, le mendiant. Il ne m'a pas vu... Il ramasse la bicyclette. Il s'en va avec, en la tenant à la main... Il regarde autour. Il ne voit pas non plus Victor, qui remontait sur l'eau, un peu. De regarder ce corps dans les roseaux, moi, ça me rendait fou. Dès que j'ai pu, je me suis sauvé. Dans le Ceinturon, d'abord, derrière le champ de courses, sous les pins. J'y suis resté la journée et la nuit. J'avais peur. Et puis, j'ai pensé : « Il faut raconter tout à » M. Pascal. » J'ai marché par des petits chemins pour aller à sa campagne. Là, je m'en suis retourné, sans oser rentrer. J'ai eu l'idée de me périr. Je suis revenu à la même place où j'ai jeté Victor. Elle m'atti-

-'Tr. • v*^

rait. Il flottait toujours, la face presque à l'air, maintenant. J*ai eu encore plus peur.

J'ai eu une autre idée : aller à Toulon me faire mousse. J'ai pensé : " On m'arrêtera. » Je suis retourné au Ceinturon, dans le bois.

Le jour a passé. J'ai eu faim. Je me suis dit : « Je ne veux pas voler. » Alors, j'ai pensé : « Il y a là Mlle Albani. Elle me donnera à manger. . . »

Un nouveau sanglot le convulsa. Il jeta sa tête sur les genoux de Laurence, en s'y cramponnant, d'une prise si désespérée qu'elle ne le repoussa point. Elle n'avait plus que de la miséricorde pour cette pauvre et chétivc loque vivante dont elle écoutait gémir la détresse. D'un geste maternel, comme l'instinct de la femme en trouve dans l'émotion devant les êtres faibles, elle se mit à flatter doucement les cheveux de l'enfant dont la plainte s'apaisa peu à peu sous cette caresse, et, dans l'épuisement de son extrême lassitude, il corn-

Ilii LAURENCE A.LBANI

menna de dormir. Laurence sentit l'étreinte de ces petits bras se détendre, la petite tête s'appuyer plus lourde... Cette espèce d'abandon animal du malheureux, cette en- Lière confiance dans un tel désespoir achevaient de lui toucher le cœurjusqu'au fond.

Toute la destinée du petit garçon se représeutait à son esprit, et les qualités natives qui avaientattacbéCoutareà ce délaissé: — les duretés du père Nas et de la marâtre, le travail servile imposé à l'enfant si tôt, son regard de bête battue et traquée quand elle le rencontrait autrefois, la flamme de reconnaissance qu'elle avait vue luire dans ces yeux quand Couture l'avait pris avec lui, son zèle à besogner sur le domaine, ici piochant de ses bras de douze ans avec l'énergie d'un bomme, là courant porterie };;raiR aux poules, d'auti-es fois arrachant l'herbe parasite dans les sillons de la vigne, veadangeant, et sa tête émergeant à peine des ceps aussi hauts que lui. Quelle vaillante

UN CRIME D'ENFAJNT 163

ardeur, le soir, après les longues heures de labeur physique, pour apprendre mieux à lire et à écrire sous la direction de son généreux patron! Avec quelle piété il avait suivi son catéchisme et fait sa première communion, humblement, presque secrètement, — le père et la mère Nas n'ayant rien voulu entendre, quand il s'était agi de le nipper pour la cérémonie, comme les autres. Et cette longue histoire de misère et de bonne . volonté aboutissant à cette minute de fureur et d'égarement qui allait détruire à jamais cette jeune vie! Demain, c'était le cadavre du noyé retrouvé, le meurtrier convaincu par sa fuite même, l'arrestation, la prison, le procès, la maison de correction... Des arrière-fonds de la mémoire de la jeune fille un mot de lady Agnès remonta soudain. C'était à Vernliam Manor, et au cours d'une promenade. Elles avaient rencontré un fermier du voisinage qui corrigeait à coups de trique un garçon-

net de l'âge de Virgile. Interrogé par iady Agnès, cet homme avait raconté avec fureur un grave méfait commis par son fils, et la charmante femme lui avait dit simplement :

« Quand vous voulez redresser un arbre, | est-ce que vous le battez? m Toute Iady Agnès n'était-elle pas dans cette phrase, avec son désir d'être bonne et secourable à chaque créature? Qa'avait-elle fait d'autre, en prenant Laurence avec elle, que de transporter une plante humaine dans un terreau qu'elle avait cru meilleur et pour la mettre à l'abri? Sa mort subite l'avait empêchée de finir son œuvre. Et voici qu'une association d'idées s'imposait à la jeune fille, dont elle n'aurait su dire l'origine.

Voici que, toute émue par le malheur de la créature menacée qui dormait sur ses genoux, elle rapprochait leurs deux destinées.

Faut-il croire qu'il existe, flottant autour de nous, une atmosphère psychique, habitée par les âmes de ceux qui nous ont aimés et

que les morts y puissent ainsi communiquer leur pensée aux vivants, à l'insu même de ceux-ci? Se dégage-t-il de certaines personnalités, même à travers les années et^l'absence, une action qui se prolonge indéfiniment, sans que nous la sentions? Pour la première fois, Laurence comprenait intimement, profondément, le sens de cette charité qu'elle avait si souvent, et encore ce soir, presque reprochée à sa bienfaitrice. Comme une influence émanée du doux fantôme l'invitait à devenir la lady Agnès du petit Virgile. Alors, elle ne pourrait plus se dire : « Où m'a-t-elle menée? »

Où? Mais à cela, mais à préserver ce petit.

La bienfaisance de la morte aurait son plein accomplissement pour cet autre, à travers elle. Encore une fois, elle eût été bien incapable d'exprimer ces idées, de les analyser, de se les formuler même. Elle les vivait, à cette minute, par ces portions à demi inconscientes de l'être où s'amasse le trésor*

des vraies charités. Pauvre petit Virgile, pauvre sensibilité d'enfant malmené, qu'une trop longue injustice des siens avait dévié, au point de le conduire à ce geste irréparable contre son frère ! Ce geste, il ne l'avait pas mesuré, il ne Tavait pas voulu. Mais qui croirait à son innocence? Cet aguet aux alentours du bois où Victor cueillait ses champignons deviendrait une préméditation. Le désarroi qui l'avait sidéré devant l'enlisement du noyé passerait pour une férocité pei*verse. La dure justice des hommes traiterait l'égaré en criminel. Ce faisant, on ne le redresserait pas, on le briserait.

— « Il ne faut pas, »» se répéta Laurence, « il ne faut pas. Je le défendrai. Je le sauverai... Où vais-je le coucher, cette nuitîl Bon. Je sais. Seulement, il va être trop faible pour marcher. Il est à jeun depuis] quarante-huit heures. . . »

Et l'action suivant la pensée :

— « Réveille- toi, >» dit-elle à l'enfant qu'elle secouait doucement, « je dois te quitter pour aller te chercher à manger.

Attends-moi ici. »

— « Vous ne . me laisserez pas longtemps? » implora Virgile en reprenant ses sens. « Vous reviendrez? »

— « Oui, je reviendrai, » répondit-elle, « et c'est toi qui vas me promettre de ne pas prendre peur et de ne pas t'en aller. »

— « M'en aller? » fit-il. « Sans vous?

Jamais! Seulement, revenez vite. »

Elle put voir, tandis qu'elle marchait vivement dans la direction de sa maison, que le petit garçon s'était recouché sur le tas de pierres. Elle comprit à son immobi- Uté qu'il dormait de nouveau. Autre indice de sa foi absolue dans sa protectrice. Celleci, cependant, ralentissait son pas à mesure qu'elle approchait de la bastide. Allait-elle y rentrer comme elle en était sortie puis.

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en repartir, sans être entendue? D'autant plus que pour aller dans la cuisine, où se trouvaient les provisions, elle devait passer devant la porte de la chambre de sa sœur.

Quand elle eut, en effet, avec d'infinies précautions, calmé les jappements du cbien, gravi les marches de l'escalier, poussé la porte qu'elle avait eu le soin, en quittant, de laisser entre-bâillée, elle entendit la voix de Marie-Louise qui lui criait de son lit :

— « C'est toi, Laurence? Qu'y a-t-il? Tu n'es pas fatiguée? »

— « Non, n dit Laurence. « J'ai eu un peu faim. Voilà tout. Je vais à la cuisine me chercher du pain, n

L'autre, par bonheur, ne se releva pas, et comme aucune autre voix n'interpellait, Laurence put croire qu'elle avait échappé à toute observation, quand elle se retrouva derechef au bas de l'escalier de pierre. Elle avait mis dans son panier du pain, un reste de viande, du fromage, une bouteille de

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vin. Marie-Louise et ,1a mère, dont la cuisine était le département, remarqueraientelles, le lendemain, cette diminution dans les provisions du ménage? Qu'importait à Laurence, qui allait maintenant, du côté de la grand' route, courant presque, avec la terreur qu'un incident nouveau ait fait s'enfuir le petit garçon. Mais non. Il reposait à la même place. Le temps de le réveiller, de le faire manger et boire, et elle le conduisait vers l'asile où elle méditait de le cacher. Les Âlbani possédaient un cabanon à quelque huit cents mètres de là, au pied du plus mince des isthmes qui relient Giens à la terre ferme et dans le coin de plage où se voient les substructions ruinées du port romain de Pomponiana. Il y a là un hameau, — celui dont il a déjà été parlé, où Pierre Libertat garait son automobile, — incohérent ramassis de pittoresques édicules, ceuxci en planches, ceux-là en maçonnerie, serrés les ims contre les autres. Des inscrip-

170 LAURENCE ALBANl

tions fantaisistes décorent ces bizarres cellules, où les habitants d'Hyères et ceux de TÂlmanarre viennent, dans les mois chauds, prendre Tair de la mer, manger Tailloli et lazaroner avec délices. L'une s'appelle Mon Repos, l'autre Ma Campagne, une troisième Bouillabaisse, celle-ci Maraveire ou merveille, celle-là For ei;er. Les Âlbani avaient baptisé la leur du tendre sobriquet donné jadis, pour sa vivacité, à une de leurs filles morte : Mouvette. En été, c'est, du matin au soir et du soir au matin, un grouillement de femmes et d'enfants sur ce sable et dans ces rochers. Par cette nuit de décembre, l'endroit était désert et vide'.

— « Tu vas coucher là et te reposer, »

dit la jeune fille à Virgile, en lui ouvrant la porte du cabanon familial, u Demain matin, je reviendrai. Si par hasard quelqu'un te voyait et te demandait ce que tu fais, tu répondrais que nous t'avons envoyé pour nous pêcher des oursins. . . Seulement, » —

UN CHIME D'ENFANT 171

elle s'arrêta une minute en regardant l'enfant qui la regardait Le clair de lune dessinait avec un relief singulier son masque endolori, comme extasié de gratitude. — «Seulement,» reprit-elle, « c'est bien vrai, tout ce que tu m'as raconté? »

— « Mais quoi? » interrogea-t-il.

— ce Que tu n'as pas fait exprès de tuer ton frère, que tu ne voulais pas le tuer, mais le renverser de sa bicyclette, pour la lui prendre? »

— « Je ne sais pas ce que je voulais, » dit Virgile, « mais pas le tuer! Oh! non! Ça, mademoiselle Laurence, c'est bien vrai... »

Il répéta :

— u C'est bien vrai ! »

Et, comme il se remettait à trembler :

— " N'aie plus peur, » lui dit-elle, « il ne t' arrivera rien, je te le promets. »

— « M. Couture ne me renverra pas cbez nous? On ne me mettra pas en prison? »

— « Non, répondit Laurence. Mais fais

ta prière du soir et demande pardon au bon Dieu. »

Ëiie-même s'était mise à genoux. Il l'imita et tous deux commencèrent de réciter le Pater et ÏJve Maria devant le vaste ciel plein de lune et d'étoiles. Leurs voix se mêlaient à la rumeur des lames qui déferlaient à quelques pas : celle de Laurence assourdie et accompagnant, soutenant seulement l'autre.

Cette prière d'un enfant, coupable, par imprudence et par égarement, d'une si funeste action et resté cependant droit de cœur, montait ainsi dans la solitude de ce paysage nocturne. Ces deux simples sentaient obscurément la tragique solennité de leur geste, et quand, relevé de cet agenouillement, ils s'embrassèrent pour se séparer, ils ne prononcèrent pas un mot, comme s'ils craignaient, en se parlant, de profaner en eux quelque cbose de sacré.

Il pouvait être une heure du matin, quand Laurence se retrouva entre les rosiers, dans l'allée qui montait de la grand'route vers la maison Âibani. La lune continuait de planer dans Tespace, large et rayonnante. Elle éclairait tous les objets à Tentour dans le moindre détail : les graviers que foulaient les pieds de la jeune fille, les feuillages dans les buissons et les plates-bandes, les pots de fleurs sur la balustrade çn haut de l'escalier de pierre. L'immense silence des choses, sous la caresse de cette clarté presque surnaturelle, prolongeait dans son âme l'émotion pieuse des minutes précédentes.

Elle marchait dans un demi*rêve dont elle

174 LAURENCE ALBANl

fut tirée brusquement par un frisson d'épouvante. Devant la maison close, et du massif de mimosas où tout à l'heure se cachait Virgile, surgissait la silhouette de son frère.

— « Je t'ai entendue sortir, « lui dit-il, « après que Marie-Louise t'a parlé. C'était avant minuit! Et maintenant... Mais où estu allée, malheureuse? D'où viens-tu? n

— « Ça ne te regarde pas, » répondit Laurence.

Et, l'écartant du bras :

— « Laisse-moi rentrer. »

— « Ça regarde ton père, je suppose, »

fit Marins. «Je lui dirai tout. Il saura que tu cours les grands chemins la nuit. On n'est que des jardiniers, mais on a soa nom et son honneur, comme les beaux messieurs que mademoiselle aime tant. »

Il avait mis dans cette allusion au goût de déclassement par en haut, qu'il reprochait à sa sœur, un tel accent de haine que celle-ci en aurait pleuré. Mais il avait parlé

-vu

îT"if . ■•*'

d'honneur, et elle se révolta contre Tinjurieux soupçon, avec cette fierté d'une fille très libre et d'autant plus irritable pour ce qui touche à sa réputation qu'elle doit se garder elle-même.

— u Tu peux parler à papa, »> réponditelle, u Je n'ai rien fait de mal, je le lui dirai, et il me croira, lui. »

— « Il te croira peut-être, » répliqua le colérique jeune homme. « Moi, je ne te crois pas, et je ne supporterai pas que ma sœur devienne une fille entretenue. Dis-lui bien cela à ton Jholicur (1). »

il se recula, pour laisser entrer Laurence, comme elle l'avait demandé, en fermant les poings du geste de quelqu'un qui se retient à peine de frapper.

Cette scène avait laissé la jeune fiile révoltée de l'injustice de son frère. Elle fût pourtant demeurée de cœur tranquille par

(i) Mot patois : pour Joli cœur.

la conscience même de cette injustice, s'il ne se fût agi que d'elle. Mais il s'agissait de Virgile, sur qui ce soupçon de Marius faisait indirectement peser une redoutable menace. Expliquer à son père cette sortie de cette nuit par sa vraie cause, c'était trahir le malheureux, le livrer, après qu'elle lui avait si fermement promis de le sauver. Même si Antoine Albani consentait à ne pas dénoncer l'enfant, il ne se tairait pas avec sa femme, à laquelle il s'enorgueillissait de n'avoir jamais rien caché, et Laurence savait l'incompressible bavardage de sa mère.

Refuser de dire pourquoi elle avait quitté la maison à minuit, avec des précautions de criminelle, c'était risquer que son père, qu'elle chérissait si profondémept, ne la jugeât comme la jugeait son frère, et elle supportait mal l'idée de la souffrance qu'il en éprouverait. Que faire? Prise dans un dilemme si angoissant, elle ne se coucha pas. Le reste de la nuit se passa pour elle à

regarder bien en face le double danger. Le seul moyen d'y parer était d'aller audevant, par une démarche courageuse et qui, devançant la dénonciation, coupât court aussitôt à toute hypothèse accusatrice. Devrait-elle, pour cela, mentir, elle, la véracité même? Elle était bien sûre que, plus tard, son père si charitable, si généreux, lui pardonnerait ce mensonge à cause du mobile... Mais non. La spontanéité de la démarche arrêterait tout interrogatoire.

Au matin donc, et quand elle entendit la maison se réveiller, elle marcha droit à la chambre de ses parents. Le souvenir du malheureux enfant dont elle défendait, en se défendant, tout l'avenir, donnait à ses traits cette beauté d'expression qui ne permet pas le doute sur l'âme qui se manifeste

ainsi.

— « Papa, » dit-elle en entrant, u et toi aussi, maman, vous savez que je vous aime, n'est-ce pas? »

Cette étrange demande provoqua chez Albani et chez sa femme deux réactions très différentes. Tandis que le père regardait sa fille avec les yeux étonnés d'un brave homme à l'âme très simple, — une lueur futée d'intelligence, comme une promesse de complicité, passait dans les prunelles brunes de la mère, qui fut seule à répondre :

— « Mais oui, nous le savons que tu nous aimes et que tu nous aimeras toujours, quoi qu'il arrive. «

Elle traduisit aussitôt ce ^ quoi qu il arrive » en ajoutant :

— « Même si tu te maries avec quelqu'un qui fasse de toi une dame. »

Ce fut à son tour d'être étonnée quand Laurence, relevant le sous-entendu de cette phrase, répondit :

— « Non, maman, il ne s'agit pas de mon mariage, comme tu le penses. Il s'agit de mon honneur. Vous êtes bien persuadés tous deux, n'est-ce pas, que votre fille n'y

manquera jamais, à son honneur, qu'elle ne vous fera pas cela? «

— " Nous en sommes persuadés. Mais pourquoi?» interrogea le père.

— u Parce que tu entendras Marins, papa. Il te dira que je suis sortie de la maison, cette nuit, et c'est vrai. Il m'a vue rentrer et il m'a insultée. . . »

— « Ne te tourmente pas pour cela, »

interrompit la mère. « Il faisait si beau. Tu as eu envie de prendre l'air. C'est tout naturel. Fais pas attention à Marins. Voyons, tu sais bien que c'est un cerquo garouio (1) . Je le raisonnerai. Je m'en charge. »

Cette fois, le regard de Françoise Albani était bien clair. Il signifiait : u C'est à moi qu'il fallait parler d'abord. » Sa réponse indiquait une échappatoire dont la fierté de Laurence ne voulut pas. L'assombrissement soudain du visage de son père lui était into-

(l) En patois : un cherche-querelle.

lérable, d'autant plus qu'un autre visage était devant elle, maintenant, celui de l'accusateur. Marins, attiré par le bruit des voix, entrait dans la chambre.

— « Non, maman, je ne suis pas un cev" quo garouio... Quant à croire qu'une fille court les routes à minuit pour prendre l'air, quand il y a un M. Libellât qui tourne autour de la maison, — tant pis! je lâche tout! — ah! ça, non! »

Et passant au patois, lui aussi :

— « Sou pas tant soucao quaco (1). »>

— « M. Libertat n'a rien à faire avec ma sortie, » répondit Laurence. I3n brusque flot de pourpre lui était monté au front et aux joues, suivi d'une pâleur à croire qu'elle allait s'évanouir, et, se tournant vers sa mère :

— « Non, maman, je ne suis pas sortie pour prendre l'air. »^

(1) u Je ne suis pas si souche que ça. »

'^wwm^^ ' ^*'^

Et, s'adressant directement au chef de la famille :

— «Papa, je suis sortie pour une charité. Mais je ne dois pas la dire. »

Elle insista :

— « Je ne dois pas. »

Il y avait sur la cheminée de la chambre conjugale des Albani un étrange souvenir de famille. Sous un globe de verre, un menu socle en bois noir supportait un coussinet de velours rouge aux amples capitons. Trois petites glaces miroitaient aux angles. Une branche de feuillage en cuivre doré les reliait entre elles. Deux rameaux partaient de ces branches et se rejoignaient en haut. Là, une colombe en plein vol planait un ruban au bec. Sur le coussin, une couronne de fleurs d'oranger, toute poussiéreuse et ternie, reposait, depuis le quart de siècle et plus qu'Antoine Albani avait épousé sa femme. D'un mouvement brusque, Laurence marcha vers cette pauvre

relique. Elle se signa, puis tendit la main, et, d'un accent solennel :

— « Papa et maman, je jure sur votre globe de noces que je n'avais de rendezvous ni avec M. Libertat, ni avec personne.

Je jure sur votre mariage que je n'ai pas le droit de vous dire cette charité, mais que vous m'auriez ordonné de la (aire. Je jure que je n'ai rien, rien, rien à me reprocher. M

Laurence avait mis une si douloureuse ardeur dans ce naïf serment que le père eut pitié de son enfant. Pour la première fois, Laurence le vit, lui d'ordinaire indulgent jusqu'à la faiblesse, regarder sa femme et son fils d'un air qui ne permettait pas la , réplique. Sa physionomie avait changé.

Chez ces vieux terriens, la tradition de l'autorité paternelle s'est maintenue intacte, à travers et malgré les révolutions et les codes. Un de ces grands paysans de l'ancien régime, qui exerçaient au foyer une

VIRGILE EN DANGBB 183

magistrature sans appel, n'aurait pas eu un ton plus péremptoire pour dire :

— «Elle a juré sur notre mariage. Nous devons la croire, tu entends, la Maman, et toi aussi, Marius. On la laissera tranquille, je le veux. Va me préparer mon déjeuner, Françoise. Et toi, Marins, attelle Pied- Blanc. Il faut retourner à La colline assez tôt et débiter le bois coupé aujourd'hui, "

La femme et le fils obéirent, sans hasarder ni une parole de réponse ni un geste.

Quand Albani et Laurence furent en tète à tête :

— « Je t'ai crue, " dit te père à sa filie, — gravement et tendrement, — « parce que c'est toi et qu'il y avait ça. . . n — Il montra le globe et fit le signe de la croix comme elle, tout à l'heure. — « Mais tu dois m'obéir, toi aussi. Je ne te demande pas ce que tu as fait cette nuit, puisque tu as juré que tu ne devais pas le dire. Mais j'exige de toi uD autre serment, c'est que tu ne quit-

1S4 I.AUltENCE ALBANl

teras jamais la maison seule, passé le soir.

Il n'y a pas que le mal que nous commettons. Il y a ce qui se dit de nous. Ton nom, c'est mon nom, et mon nom, c'est moimême. Je ne veux pas que d'autres pensent et disent de toi ce qu'a pensé ton frère et qu'il t'a dit, puisqu'il t'a insultée, c'est ton mot. Tu m'obéiras. C'est juré?" — " C'est juré, papa, et merci. " Elle vint vers Albani, qui lui teudit sa rude joue, où ta barbe, rasée du dimanche, mettait toute la semaine comme un revêtement de crins blancs. Ce signe de vieillesse ne l'avait jamais émue davantage. Il demeurait, dans r arrière-fond des prunelles du père, une tiistesse persistante qui faillit arracher à la fille l'aveu de l'emploi de sa nuit. Cette totale absence d'enquête, dans une si évidente préoccupation, lui donnait un remords de n'y point répondre par mie franchise totale aussi. Ce remords fut vite dissipé par une phrase que lui dit sa mère,

à peine Albani et Marius descendus à r écurie :

— « Prends-y bien garde, petite. Quand on veut se faire épouser par un monsieur, faut rien lui accorder. . . »

Ainsi, la mère gardait un doute, malgré son serment, -^ comme son frère, il lui aurait demandé pardon de sa brutalité du matin, sans cela, — comme Marie-Louise, qui trouva le moyen de lui glisser, au cours de la matinée :

— « Je suis plus gentille que Marius, moi. Si je n'ai pas entendu quelqu'un te parler cette nuit sous la fenêtre, c'est que j'ai rêvé. »

— " Tu as rêvé, » eut le courage de répondre Laurence.

Et elle embrassa en riant sa robuste sœur qui hocha la tête et continua :

— « Tu as bien raison, d'ailleurs. Si je fréquentais un amoureux, moi, ce que je les enverrais tous promener !»

Cette booasserie de Marie- Louise, si terre à terre, si animale, — cette finauderie rustaude de sa mère, — cette brutalité haicause de son firère, c'étaient les tares dont l'ancieone compagne de iady Agnès soufrait dans sa famille. La dignité simple de son père et sa cordiale bonté, c'était la poésie de la maison. Il semblait qu'à ce tournant suprême de sa vie, à la veille de prononcer un oui ou un non qui loi ouvrirait ou lui fermerait pour toujours la sortie bors de sa condition, la destinée eût voula ramasser devant elle tous les éléments de cette condition : ses mesquineries et ses générosités, ses petitesses et ses grandeurs. Le symbole en était ce globe de noces, dont la laideur l'avait souvent désolée, par comparaison avec les précieux bibelots de Mireio Lodge et de f^ernham Manor. Elle avait, pourtant, évoqué ce pauvre objet comme le témoin de son bonneur, et, ce Faisant, elle avait senti ce que gardent d'au-

guste, à travers leurs étroitesses, et quelquefois leurs ridicules, les intérieurs primitifs, quand la religion de la famille s'y conserve intacte . Mais la jeune fille n'avait pas le loisir de méditer sur ces données heureuses ou malheureuses de son sort. Après l'éclat de ce matin, elle risquait d'être surveillée. Quelle menace pour Virgile Nas et son redoutable secret! A tout prix, il fallait que l'enfant fût tiré de sa cachette et repris par la seule personne dont la protection pftt lui assurer un alihi : Pascal Couture.

— « Oui, >i se disait-elle , retirée dans sa chambre et occupée comme d'hahitude à ses laques, après cette scène pénible et ces non moins pénibles propos, « il n'y a que Pascal. Mais voadra-t-il? En tout cas il n'y a pas une minute à perdre. . . n

Elle tendait l'oreille pour écouter son père et son &ère qui causaient devant la porte, auprès de la charrette attelée. Comme ils tardaient I .. . Enfin, l'essieu cria. Le cœur

188 LAnRENCR ALBANI

battant, elle entendit tinter les sonnailles an collier remué de Pied-Blanc. Les deux hommes étaient partis pour la colline, d'où ils ne reviendraient que le soir. Elle regarda parla fenêtre. Elle vit sa mère et sa sœur occupées dans le champ de pommes de terre. Une chance s'offrait de sortir inaperçue de la maison. Elle en sortit, en effet, et de nouveau comme une coupable. Pour renforcer son courage et faire ce qu'elle considérait comme son devoir, eUe se répétait — à cette minute, dans ce milieu, cet étrange rappel ramassait en lui le paradoxal contraste de ses deux existences — une phrase qu'elle tenait de lady Agnès ; « Dieu va bien. Donc, tu vas bien, n C'est la formule chère, en pays anglo-saxon, anx partisans de la Mtnd Cure (I), Laurence

(t) Ce terme, presque ïntraduiiible en frantjais, et qui signifie cure par l'esprit, désigne le procédé des Chrétien! Scienliitei, qui prétendeol guérir les Iroublei physique) ou moraux par l'enlier abandon à Dieu. Les lecteurs curieui de cee problÉmea trouveront dans l'admirable livre de

' n'en comprenait certes pas la portée philosophique. Elle se souvenait seulement d'avoir, non pas une Fois, mais vingt, entendu sa protectrice prononcer ces mots, en les commentant de ce conseil : « Quand on fait tout son devoir, on est avec Dieu. Alors, il faut n'avoir peur de rien. •> A se redire ces syllabes, la jeune fille éprouvait une impression presque mystique : celle de se sentir toute voisine de la noble femme qu'elle essayait d'imiter en ce moment.

Quand elle^ut fait ainsi deux cents pas, elle hésita. Devait-elle courir tout de suite à la cabane de Pomponiana auprès de Virgile, ou parier d'abord à Couture? Ëlte ne doutait pas qu'il ne reprit l'enfant. Elle se dit que cette nouvelle serait pour le petit le meilleur réconfort, et, soudain décidée, elle courut plutôt qu'elle ne marcha vers la bastide du pauvre ^oy, toute rose entre les

William JtMEB : f Expérience religieuie, un corotnenuire <le cette [onuute, s la page 9S de l'éditiao fraDi^aise. (Alcan.)

fûts écailleux de ses palmiers. 11 y avait beaucoup de chances qu'à cette beure elle trouvât Pascal occupé à la même besogne que les ouvrières de la maison Albani. La saison le voulait. Il était, en effet, parmi ses pommes de terre, lui aussi, un béchard à la main, et qui travaillait seul. Qu'il n'eût pas pris un journalier pour l'aider, c'était la preuve qu'il continuait de dissimuler à tous la disparition du petit garçon. A l'arrivée delà jeune fille, il se redressa de sa besogne. Sur son mâle visage, bruni par le soleil, comme une rancune farouche avait passé.

Ses rudes mains se contractaient sur le mancbe de son outil, en tremblant un peu. Laurence observa qu'un des doigts de la droite était enveloppé d'un cbiffon que re tenait un fil grossièrement noué. Dans son embarras, elle saisit ce prétexte pour entamer la conversation.

— u Tu t'es blessé, Pascal? n interrogea t-elle.

— « Ce n'est rien, w dit-il. « En taillant ces agaves, hier, « — il montrait un massif de ces épineux végétaux — w une écharde m'est entrée dans le pouce qui amasse un peu... J'ai une bien autre écharde dans le cœur, « continua-t-il sauvagement. « Tu viens m'annoncer ton mariage? Ce n'était pas la peine. Je l'aurais toujours su assez tôt. »

— a Te voilà encore avec tes idées folles, mon pauvre Pascal, » répondit-elle d'une voix douce. — Attendrie comme elle était depuis la veille, cette souffrance de son naïf et sincère amoureux lui touchait enfin le cœur. — «Us'agitbiendemonmariage!... »

Tout bas alors, comme si le son de ses propres paroles lui faisait peur :

— « J'ai vu Virgile Nas. »

— « Et son frère? » interrogea Couture, saisi.

— « Son frère, » répéta la jeune fille.

Puis, à voix basse, de nouveau :

192 LAURENCE ALBANl

— « Il est mort. »

Et, tout de suite, après avoir rappelé an jeune homme la bicyclette achetée à Victor avec l'argent de Virgile, elle redit le tragique récit : la fureur de 1* enfant dépouillé, la rencontre des deux frères, la bravade du cadet, le geste violent de l'aîné, et sa fuite, pour conclure, et l'ardeur de sa conviction frémissait dans ce serment :

— « Je te le jure. Il n'a pas su ce qu'il faisait ! « *

A mesure qu'elle parlait, avec une énergie de plus en plus suppliante, le front de Pascal Couture se plissait d'une ride de plus en plus creusée, ses yeux fixaient le sol d'un regard de plus en plus dur.

— «Allons donc! « répondit-il vivement.

u II l'a très bien su. Il connaît le marais.

L'hiver dernier, le père Barthélémy s'y est noyé. Tu me diras : « Il était ivre. » Ivre ou non, si le marais n'était pas profond, il ne s'y serait pas enhsé, jusque par-dessus la

tête. Quand on a vu ça, — et Virgile l'a vu, il était avec moi quand on a repêché Barthélémy, — pousser quelqu'un dans cette boue et de la hauteur d'une bicyclette, c'est vouloir l'assassiner. Virgile a assassiné son frère, volontairement. Sans quoi, il aurait appelé au secours. Il aurait essayé de l'aider. Au lieu de ça, il l'avoue lui-même, il reste là, passif. Ensuite, il se sauve. Il se cache. Ah! ce n'est pas d'aujourd'hui que je sais qu'il y a du vilain en lui. Je lui faisais crédit. Je me rjépétais, quand je le voyais mauvais, hargneux, haineux : « Pauvre » gosse! Onne l'a pas aimé. » Tout de même qu'il ferait une fois un coup comme ça, lui, Virgile, je ne l'aurais jamais cru! »

Il s'arrêta. Sa face devenait livide sous son masque de hâle brun, qui révélait tant de dures journées passées à travailler au bruant soleil, dans ce même champ, avec le petit garçon dont il apprenait le crime. Il demanda :

194 LAURENCE ALRANI

— « Où est -il, maintenant? >»

— u Là-bas, dans notre cabane, » dit la jeune fille.

Et elle raconta la scène de la nuit et comment elle avait caché le fugitif.

— « Je me suis rappelé, » ajouta-t-elle, u que tu n'avais parlé de son absence à personne. Alors, j'ai pensé : « Je l'enverrai à » Couture. Il l'aime, il le plaindra. Il le » recevra. » Oui, Pascal, tu le recevras.

Quand on le retrouvera chez toi, on ne s'avisera pas de le soupçonner, et... »

— u Je ne le recevrai pas! » interrompit le jeune homme. « Non. Non. Et non. Il faut déjà que je me retienne pour ne pas aller à votre cabane, le prendre par la peau de son cou et le traîner chez son père. L'action qu'il a commise est trop horrible. C'est vrai, je l'aimais bien. Je me disais : « Lau- » rence va se marier. Tu vas passer l'eau.

» Tu seras très seul là-bas dans cette grande w Afrique- Pourquoi n'emmènerais -tu pas

•:rw?ï: : '

» ce petit? Tu paierais aux Nas ce qu'il fau- « drait. Ce serait ton fils. » Je me disais encore : « Tu n'as pas eu de chance. Tu seras » sa chance, à lui. Il sera ta revanche. »

Oui, je l'aimais. Depuis deux ans, on pioche cette terre ensemble. Ça attache, la terre!

On causait tout le long du jour. J'essayais de lui former les idées. Quand il portait son argent à son père, le samedi soir, je lui disais : « C'est bien. Ça se doit. Dieu te le " paiera. » Quand ils lui ont pris ses cent francs et que je l'ai vu si triste, je l'ai consolé : " Voyons, petit, qu'est-ce qu'il y a yf donc dans le quatrième commandement?

» C'est tes parents. » Et puis, cette horreur, cet assassinat ! Il se serait battu, avec l'autre, et il r aurait tué d'un mauvais coup, en se battant, je lui pardonnerais. Mais ça! Mais ça !.. . Et il l'a regardé se noyer, devant lui, sans l'aider, son frère ! — Car, enfin, il ne l'a pas aidé. Et pour une bicyclette!...

C'est abominable! Abominable! Surtout,

qu'il ne reparaisse pas ici, ou bien... »

— « Mais qu'est-ce qu'il va devenir, alors? » implora Laurence.

— « Et moi, qu'est-ce que je deviendrais avec un assassin chez moi? Son complice!

M'en faire un fils, maintenant? Un enfant qui a tué son frère? Non. Non. Non. Je ne le reverrai pas, et ça vaut mieux. Car, si je le revoyais... »

Il souleva son bêchard d'un geste terrible, puis, le laissant retomber, il passa la main sur son front, et son sursaut de colère s' achevant dans un accablement :

— « Tout! » reprit-il d'une voix sourde.

Je perds tout! Lui et toi!... Pourquoi ne m'as- tu pas dit, hier, que tu épousais M. Libertal? Oui, pourquoi? Tu as goûté avec sa liière, l'après-midi. On est venu me le raconter. Ah ! il y a des gens méchants ! Elle t'avait donc invitée déjà, quand nous nous sommes parlé le matin, et tu me l'as caché.

Je comprends : si elle t'a invitée, c'est

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quelle consent... Tiens, toi aussi, va-t'en.

Mais va -t'en ! . . . »

Il avait ramassé son outil de travail, et il déchirait la terre avec les trois dents de métal, en proie de nouveau à la frénésie.

Pour la première fois depuis qu'ils se connaissaient, Laurence eut peur de son camarade d'enfance. Le reproche qu'il venait de lui adb:esser n'était qu'à demi juste. Elle n'avait été déloyale ni envers l'un ni envers l'autre des deux jeunes gens qui la courtisaient. Elle n'avait été qu'indécise. Mais l'indécision d'une femme, par ses silences, par ses ménagements, si elle est tendre de cœur et ne veut pas faire souffrir, ressemble tant, pour celui qui souffre tout de niême, à de la déloyauté ! Gomment plaider sa cause devant cet homme, rendu sauvage par une double blessure? Il saignait dans ses deux rêves : sa paternité d'adoption et son amour. Quelles paroles trouver pour l'apaiser?

D'ailleurs, le temps pressait. Ce refus de

recevoir le pauvre Virgile tenait dans le cœur de Couture à des fibres trop intimes, trop profondes. En ce moment, insister, c'était l'irriter davantage. Le plus sage était de ne pas prolonger un entretien, aussi douloureux qu'inutile. Elle dit simplement :

— « Tu n'es pas juste, Pascal, ni pour lui, ni pour moi. . . »

Elle s'en alla, comme il le lui avait demandé, ou plutôt ordonné, d'un pas très lent, au lieu qu'elle était arrivée d'une marche si rapide, presque en courant.

Qu'espérait-elle? Un geste, un cri qui la rappelât? Elle n'entendit rien que les coups du béchard assénés furieusement. La fille du jardinier, habituée à juger par l'ouïe le travail des champs, s'en rendait compte.

Le bruit s'atténua, au fur et à mesure qu'elle se rapprocha de Pomponiana, de plus en plus couvert par la rumeur de la mer brisée contre la crête des rochers. Elle trouva le

petit Virgile qui l'attendait assis sur le banc de bois, à l'intérieur du cabanon. L'esprit d'ordre qui était une des caractéristiques de cet étrange enfant, aussi zélé que passionné, se reconnaissait à cet bumble détail : il avait tout rangé dans l'asile où il avait passé la nuit. Il avait nettoyé ses vêtements de leur poussière, avec une vieille brosse trouvée dans un coin. Il s'était luimême débarbouillé avec l'eau de la mer.

Ses cheveux encore tout mouillés frisaient autour de sa grosse tête, et il achevait de grignoter, sans appétit, à cause de son inquiétude, le reste de pain apporté la veille par Laurence.

— w Alors, M. Pascal ne veut pas me prendre? « gémit-il, lorsque sa protectrice lui eut raconté, non sans embarras, la conclusion de sa visite chez Couture. « Quand même, vous n'allez pas me ramener chez mon papa, mademoiselle? »

Ses mains se joignaient dans un geste de

200 LAURENCE ALBANl

supplication, et, au tond de ses prunelles levées vers la jeune fille, passait de nouveau une terreur.

— « Je t*ai promis que non, » réponditelle ; « et, quand j'ai promis, je tiens. »

Tout en prononçant ces paroles de résolution et d'espérance, une terreur Tétreignait elle-même, — pire, car elle était plus raisonnée. Pascal, sur qui elle avait tant compté, lui manquant, qu'allait-elle faire?

Par quels moyens écarter du misérable les conséquences de son acte? Dix projets, les uns plus insensés que les autres, avaient traversé son esprit durant le temps qu'elle avait mis à parcourir les quinze cents mètres qui séparaient la campagne de Couture et Pomponiana. Donner de l'argent au petit pour qu'il se sauvât? On l'arrêterait au prochain village... S'installer à Hyères, chez elle, pour y vivre du produit de ses laques, et prendre Virgile avec elle? Sous quel prétexte? D'ailleurs, ce n'était pas dans quinze

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jours, dans huit jours, dans deux jours qu'il fallait a{}ir. C'était tout de suite. . . Raconter la vérité à son père et arriver à ce qu'Antoine Albani prît l'enfant comme petit domestique? Comment expliquer à tous les voisins que Couture le laissât aller, après qu'il leur avait si souvent dit : <4 Je ne con nais pas un meilleur ouvrier dans l'Almanarre que mon petit Virgile? » Comment obtenir simplement son silence? Comment le silence d'Antoine Albani vis-à-vis de sa femme? Et alors, avec cette folie du commérage dont Laurence savait celle-ci atteinte, — elle y avait déjà pensé cette nuit — c'était la sinistre aventure des deux frères dans toutes les langues de l'Almanarre... Que décider? Les heures étaient comptées, les minutes peut-être, si le ca^lavre de Victor était découvert, et il fallait q l'elle rentrât au logis, afin de ne pas éveiller d'autres soupçons. Marins était bien capable d'imaginer un prétexte pour quitter la colline. Qu'il

têt LAUEBHCB ALBAKI

épiât ses démarches, faufilé derrière eUe, et Virgile serait perda !

— tf Écoate-moi, » finit-elle par dire aa petit garçon, littéralement snspenda à ses lèvres, « et promets-moi bien de m'obéir. . . »

— « Oni, mademoiselle Laurence, » fitil, avec sa morne épouvante de béte traquée.

u Je vous obéirai. . . n

— tt Tu vas encore te tenir ici tout le matin. Il te reste un peu de pain?... Du vin?... » — Elle examinait le contenu du panier de la veille. — « Voici du chocolat, n — Elle s'était munie de quelques tablettes avant de sortir, afin qu'il eût de quoi se soutenir. — « Tu peux aller et venir hors de la cabane, mais sur la grève seulement, et il faut faire quelque chose pour le cas où Ton te verrait. Tiens. . . »

Et^ avisant sur le mur un engin de pêche en bambou, fendu en trois lamelles à son extrémité :

— « Détache cette canne à pécher et

tâche d'attraper des oursins dans les roches. »

— « Je sais la bonne place, » ditTenfant.

u Nous en avons si souvent ramassé des tas ici, M. Pascal et moi! »

— a Tu les mangeras pour prendre un peu plus de forces, et, si quelqu'un te parle, tu diras que tu pêches pour nous...

Ne te trouble pas, et surtout ne t' éloigne pas... Pense, si tu rencontrais ton père!

Je sais qu'il cherche Victor partout. »

— « Il viendra par ici? » demanda Virgile en tremblant.

— « Il n'y viendra pas, » affirma-t-elle.

« Puisque Pascal et mon père l'ont vu, c'est qu'il a passé déjà par Pomponiana. Il cherche d'un autre côté. Tout de même, d'ici à ce soir, ne bouge pas. Ce soir, tu seras en sûreté, peut-être avant... »

Laurence avait mis dans ces dernières paroles l'énergie d'une espérance apparue en elle tout d'un coup. Elle venait d'apercevoir distinctement un autre moyen de sauver l'enfant. Gomment n'avait-elle pas pensé plus tôt à se servir de son influence sur Pierre Liber tat? Un plan se dessinait devant son esprit d'une action sur celui-là.

Il n'y manquait que le consentement du jeune homme. Le lui refuserait-il? Non. Il avait, la veille, annonce sa visite pour le lendemain. Il arriverait dans quelques heures, ce matin sans doute. De là, ce cri de certitude. Ce fut seulement après avoir quitté la cabane que les objections com-

t06 LAURENCE ALBANI

mencèrent de se dresser. Oui, Libertat viendrait aujourd'hui. Mais pour avoir la réponse à cette ^demande en mariage, dont Laurence se rappela soudain la pressante insistance. Pouvait-elle, tout ensemble, plaider auprès de cet amoureux impatient la cause du petit Virgile et préserver l'entière liberté de cette réponse?

— « Je le jugerai là-dessus, » conclutelle, a S'il est généreux, il ne mêlera pas les deux choses. Et il est généreux. »

Elle se répéta :

T — « Il est généreux. Et aussitôt, avec lui, tout marchera. Mais Pascal, ensuite? »

Pour que le dessein médité par Laurence se réalisât, deux conditions étaient, en effet, nécessaires. Il fallait que Pierre s'y prêtât. Il fallait aussi et d'abord que Pascal continuât de se taire sur l'acte commis par l'enfant. Ce silence, le garderait-il quand il saurait que son rival était mêlé au sauvetage du petit? Et sur la demande de qui!

De quel accent, tout à l'heure, il avait prononcé ce nom de Libertat! Quelle douleur de rancune avait assourdi sa voix, noué son visage, secoué tout son corps! Au souvenir de cet éclat, le frisson de crainte subi par la jeune fille sur le moment même se changeait en une émotion singulière. C'était comme si une chaleur qu'elle ne connaissait pas s'était soudain approchée d'elle. Elle avait toujours rencontré, depuis son retour au pays, un Pascal doux, attristé, résigné.

Cette humilité soumise n'avait jamais touché dans son être la fibre intime que venait d'atteindre cette parole rude, ce regard d'indignation, cette révolte fière. Malgré ses anxiétés, pourtant biçn vives, elle n'arrivait pas à exorciser la silhouette du jardinier en vêtements de travail, le col et les bras nus, ses fortes mains crispées sur le manche du bêchard, en proie à une passion qui lui donnait, dans son attitude de travail, une si mâle beauté. Tandis qu'elle

208 LAURENCE ALBANl

raisonnait ses chances de succès et d'insuccès dans la tentative projetée, cette image se faisait précise jusqu'à Thailucination.

— M Gomme il m'aime! » se disait-elle.

Elle se disait aussi, avec l'égoïsme inconscient de la femme quand elle médite d'imposer à un homme, par qui elle se sait aimée, un sacrifice dont il souffrira, au nom de cet amour :

— tt Lui non plus, il ne me refusera pas.

Il a commencé de se taire. Qu'il continue simplement! »

Sur un point, Laurence ne s'était pas trompée. Onze heures venaient de sonner.

Elle était rentrée dans sa chambre à dix, par bonheur sans être vue. Elle s'occupait i découper des personnages dans une vieille gravure, pour en décorer une nouvelle boite, déjà encollée, blanchie, poncée, dégraissée. Elle avait à portée de ses mains les instruments nécessaires à cette préparation compliquée : ses pinceaux, un tamis de

crin, quelques pots, des papiers de verre, un tampon de toile, une éponge de Venise, des linges de linon^ de la flanelle, tout cela rangé si soigneusement que la petite table en prenait une poésie, celle de Tintelligent et minutieux labeur. D'babitude la patiente ouvrière travaillait, penchée sur sa besogne, avec une attention qu'aucun bruit du dehors ne distrayait. Ce matin-ci, elle s'interrompait sans cesse, l'oreille tendue. A chaque minute, elle se levait, pour regarder par la fenêtre si elle n'apercevrait pas un cavalier avançant au grand trot de sa monture, et qui serait Pierre. A l'un de ces aguets, ce fut un automobile qu'elle entendit et découvrit au loin. Quelques instants encore, elle reconnaissait la voiture à l'appel de sa sirène d'abord, puis à la forme de son capot. Elle ne prit même pas le temps de poser un chapeau sur ses beaux cheveux noirs. Elle se précipita hors de sa chambre, sans plus se soucier des commentaires de sa mère et

de sa sœur que si les deux femmes ne l'eussent pas vue, du bord du champ, courir vers l'angle de la route, où Libertat venait d'arrêter sa machine, à l'entrée de l'allée.

— « Té !.. . » fit Marie-Louise, « faut croire qu'elle a peur de causer avec lui devant nous... »

— tt II vient lui apporter la décision de sa maman, » répondit Françoise Albani.

« Je t'ai déjà dit : si Mme Libertat Ta prié à goûter hier, c'est pour la connaître, et, si elle veut la connaître, c'est qu'il a parlé de l'épouser. »

— a Chez qui crois-tu qu'elle se commandera sa robe de mariée? » interrogea Marie- Louise, tt Quel dommage qu'Ida ait mal tourné! Elle faisait si joli! »

Ida était une compagne d'enfance des deux soeurs, dont l'aventure restait le scandale légendaire de l'Aimanarre. Un instant couturière, elle s'était laissé enlever par le

fils d'un grand marchand d'huile de Salon, qui l'avait abandonnée. Elle vivait à Marseille, on ne savait trop comment. — Ou, plutôt, on le savait trop. — Cette allusion provoqua chez Françoise Albani une réflexion où se trahissait le souci que lui donnaient, malgré tout, les imprudences possibles de son aînée :

— tt S'il n'envoie pas sa mère demander notre Laurence aujourd'hui, c'est qu'il n'est pas brave. Et s'il n'est psiS brave, Marins lui réglera son compte. Je connais mon gars.

C'est encore heureux qu'il soit au bois, ce matin ! ... »

Sur cette menace, la vieille femme recommença de déterrer ses « tartifles » ; mais elle s'était placée de telle manière, cette fois, qu'à chaque geste pour lever son bêchard, elle apercevait le couple des deux jeunes gens, en train de causer à l'extrémité de l'allée. Elle les observait 'd'un regard, également prêt à s'emplir d'amour ou de haine

Siî LAURENCE ALBANI

pour l'élégant bourgeois tonlonnais. a Sois mon gendre ou je te tue! » , lui aurait-elle dit volontiers, — pour parodier un mot célèbre.

— a C'est gentil d'être venue si vite me rejoindre, » avait commencé Pierre en saluant Laurence .

Et, reprenant aussitôt l'entretien de la veille au point où elle l'avait interrompu, de ce même accent brusque et passionné qu'il avait eu pour formuler sa demande en mariage :

— « Ne me faites pas attendre. Ditesmoi que vous m'apportez une bonne réponse. »

— tt Ne me pressez pas de la sorte, »

répliqua la jeune fille.

Elle put voir les yeux clairs de son interlocuteur s'assombrir, comme tout à l'heure ceux de Pascal. Pourquoi la colère de celuici r avait-elle touchée, au lieu que la sou-

daine irritation de Pierre l'irritait ellemême? Elle ajouta, d'une voix sèche, ces mots, qu'elle se reprocha aussitôt d'avoir prononcés ainsi :

— tt II s'agit de quelque chose de bien plus grave.,. Pardon si je vous froisse. Quand je vous aurai parlé, vous comprendrez, w

— a Quel ton de mystère ! » répliquait-il sèchement à son tour.

Puis, avec une ironie frémissante :

— a Ce n'est pas très gracieux, en effet, de m' apprendre qu'il y a pour vous quelque chose de plus grave que la demande que je vous ai faite hier. Vous me permettrez de n'être pas de votre avis, et de penser, aujourd'hui comme hier, qu'il n'y a rien de plus grave pour moi que votre réponse. »

Une méchanceté frémissait dans son accent, maintenant, dont Laurence ne pouvait pas deviner la cause. Un événement s'était produit depuis la veille dans la vie de

Pierre Libertat, moins tragique, certes, que le crime involontaire du petit Virgile, mais aussi bouleversant pour lui, au cours de la crise sentimentale qu*il traversait. Une s'était pas mépris en interprétant comme il l'avait fait la froideur avec laquelle sa mère avait accueilli et traité Laurence dans sa confiserie. C'était vrai que Mme Libertat avait trouvé la jeune fille délicieuse, avec son charme si personnel, tout mêlé de raffinement et de rusticité. Elle en était demeurée saisie et inquiète, au point d'avoir mal dissimulé son antipathie. Une fois dompté ce premier réflexe, elle était trop diplomate pour heurter de front chez son fils une passion qui contrecarrait tous ses desseins pour lui, en même temps qu'elle déconcertait tous ses préjugés. Elle aussi, comme Mme Âlbani, connaissait son gars. Elle le savait obstiné, mais impulsif, entrainable au plus haut degré et allant alors jusqu'au bout de sa fantaisie, mais Imaginatif et

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capable de revenir violemment en arrière sous une influence opposée, pourvu qu'il ne la soupçonnât point.' La jalousie par suggestion agit puissamment sur de tels caractères. La vieille Méridionale avait pensé à employer ce moyen, dès que Pierre lui avait appris ce qu'elle appelait, à part elle, sa « jobarderie » . Et tout de suite elle avait cherché une arme. La petite enquête commencée à Hyères, notamment auprès de Ritty Béryl, n'avait pas eu d'autre but :

trouver un nom de rival à jeter devant rombrîigeuse susceptibilité de son fils.

L'antiquaire avait terminé l'éloge de sa vernisseuse de boîtes par cette phrase, qu'elle avait crue habile :

— a Elle est si distinguée ! Quel dommage si elle épousait quelqu'un de la campagne.

C'est une vraie dame, cette petite. . . »

— a Est-ce qu'on a déjà parlé d'un prétendu pour elle? *> avait demandé négligemment la mère.

-^ tt Oh! de personne! >» avait répondu la brocanteuse. Si avisé qu'elle fût, Mme Libertat Tétait davantage. Ce geste de négation, trop vif, l'avait avertie. Elle en avait conclu : « On a parlé de quelqu'un. » Au sortir du magasin de bibelots, elle était allée tout droit questionner une fleuriste qu'elle connaissait de longue date. Là, toujours prudente et patiente, en vraie fille de la Provence, elle avait commandé plusieurs paniers pour des connaissances de Paris, afin de justifier son séjour prolongé dans la boutique. Ne pas montrer son désir de savoirest la politique élémentaire de celui qui veut faire causer. Une conversation s'était donc engagée entre la fleuriste et sa cliente, où celle-ci avait aisément amené le nom des Âlbani.

— a Mon fils prétend qu'ils ont de beaux oeillets, » avait-elle dit.

— a Je les connais, leurs œillets! S'ils en ont de trois ou quatre espèces, c'est tout.

Au lieu que... 5»

QNE JALODSIE 217

Et elle avait montré sa table où s'entassaient, en effet, des œillets de toutes couleurs — exactement les mêmes que ceux de l'Almanarre bien entendu — et d'un geste où il y avait de l'orgueil et de la malveillance. Sur quoi Mme Libertatlui avait prononcé le nom de Laurence.

— « Elle était gentille, » avait répondu la marchande ; « mais depuis qu'elle était allée chez cette dame anglaise, ce qu'elle est fière! Ce qu'elle s'en croit! Ça ne l'empêche pas de faire la coquette avec plusieurs... Dieu sait si elle n'a pas été trop loin!... »

Elle avait nommé. Pascal Couture, — a leur voisin, d'ailleurs, » — sur un ton significatif, satisfaisant au double besoin de vengeance contre deux concurrents. Couture u faisait Toeillet, » comme Albani.

Mme Libertat n'avait pas insisté, pour ne pas livrer son propre fils aux commentaires.

Quelques autres visites dans d'autres bou-

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tiques, où la mère hostile avait eu l'art de recueillir d'autres témoignages sur l'intérêt porté à Laurence par ce « voisin » del'Almanarre : c'en était assez pour justifier devant sa conscience les discours qu'elle avait tenus à son fils le soir du goûter. Bien entendu, elle avait réservé ce poison du potin savamment rapporté, pour le moment où elle aurait elle-même fait en apparence toutes les concessions. Elle avait donc commencé par un éloge outré de la jeune fille, à l'étonnement avoué de Pierre, pour finir :

— tt Alors, tu ne m'as pas trouvée assez aimable pour elle? C'est que j'étais intimidée, moi aussi. Avec ces personnes qui ne sont pas tout à fait de la même société, on se sent devenir gauche, par peur de les froisser. La prochaine fois, tout ira mieux, tu verras. En tout cas, elle est bien intelligente, bien fine. Et on aura beau dire, j'aurai là une charmante bru. »

— « On aura beau dire?. . . » .

UNE JALODSIE 119

Cette question da jeune bomme avait fait écho tout de suite à la perfide insinaation, soulignée avec ane finesse !

— u Tu n'as pas la prétention, » avait répondula mère en riant, «qu'une aussi jolie fille ne fasse pointparler d'elle, tout bonnement parce qu'elle est si jolie, avant, pendant et après le mariage. Ça n'empérbe pas d'être heareux, les mauvais propos. »

— u Les mauvais propos? On vous en a répété sur Mite Âlbani? «

Le jaloux était amorcé. Un entretien avait soivi, si adroitement dirigé par les répliques de la mère aux demandes de son fils, par ses équivoques et par ses reculs, que celuici avait, pour la première fois, pensé à Couture comme à un rival possible. Ou sait dé|à que les rencontres des deux jeunes gens cbez les Albani n'avaient pas été fréquentes.

Couture les avait évitées, parce qu'il en souffrait trop. L'eussent-elles été, l'aspect effacé du jardinier et sa boiterie l'auraient

toujours fait considérer par le fringant Lîbertat comme un comparse inexistant. Est-il besoin d'ajouter que Laurence ne prononçait jamais le nom de son humble amoureux devant son amoureux riche, beaucoup par respect pour le sentiment de Pascal, un peu par cet instinct de discrétion si naturel aux femmes quand elles appréhendent des conflits?

— « C'est pourtant drôle qu'elle ne m'ait jamais parlé de ce Pascal?... »

Cette phrase chargée de soupçons, Pierre se l'était dite, aussitôt après la conversation dénonciatrice, acceptant et rejetant tour à tour les hypothèses par lesquelles il se répondait à lui-même. La mère y avait vu juste en comptant sur les soudainetés mentales de cette sensibilité, de l'espèce de celles que l'on pourrait appeler explosives, tant les élans y sont subits. Tout confiant la veille, un mot avait suffi pour jeter le jeune homme dans une anxiété violente et dérai-

sonnable, il le comprenait lui-même. Mais comment la dompter? Tandis qu'il lançait son automobile à toute vitesse sur la route sinueuse de Toulon au Pradet, puis vers Carqueiranne et l'Almanarre, il avait continué de tourner et de retourner cette idée :

— « Oui, c'est drôle. S'est-il passé quelque chose, autrefois, entre elle et ce Couture?... Mais, s'il n'y a rien eu, pourquoi en cause-t-on? Car, enfin, ce n'est pas de moi que maman tient ce nom?. . . Et s'il y a eu quelque chose?... Quoi? C'est qu'ils sont si libres ! . ... Mais est-ce admissible?. . . »

Il s'arrêtait sur ce point d'interrogation, avec une telle impatience déjà de savoir la vérité, qu'il avait failli questionner Laurence sur Pascal Couture, avant même de lui reparler de sa demande en mariage. Et puis, il l'avait vue accourir à lui, et sa grâce avait été la plus forte. De là son saisissement aux premiers mots de la jeune fille et le ton dur de sa répartie. Il la rendit

tt% LAURENCE ALBANI

plus désobligeante encore, en ajoutant :

— « Je suis très bon garçon, vous savez; mais tout de même ! ... »

Laurence sentit qu'elle venait d'être maladroite, sans bien s'expliquer en quoi. Elle était si anxieuse de réussir dans sa démarche qu'elle s'excusa, presque humblement.

— « Je me suis mal exprimée, » dit-elle, « pardonnez-moi. C'est que, depuis hier soir, je suis trop tourmentée!... Il s'agit d'un enfant. »

Le poison subtilement injecté dans la sensibilité de l'amoureux l'avait déjà, et en si peu d'heures, tant travaillé qu'à ce mot d'enfant, un atroce soupçon lui traversa la pensée. Il répéta : « Un enfant? » , avec une angoisse qui se dissipa aussitôt, à entendre Laurence qui continuait :

— « Oui, un petit garçon de treize ans, bien malheureux. Vous m'avez parlé, hier, de votre domaine de ColUbrières, et des fermes qui s'y trouvent. Je voudrais obtenir

de VOUS que vous placiez cet enfant chez un de vos fermiers. »

Elle avait retrouvé son calme pour formuler cette demande. Elle s'en rendit compte, à la réponse du jeune homme : son ! premier cri avait été bien imprudent. Par son accent, par son geste, elle avait trahi une émotion trop forte. Comment en cacher la cause profonde?

— « Qu'y a-t-il de grave, là dedans?

Rien de plus simple, au contraire, » avait-il demandé en la regardant, avec une curiosité étonnée maintenant.

— « Ce sont les rapports de cet enfant avec ses parents qui sont graves, » répondit-elle.

Cette explication de son trouble était bien gauche, si gauche que le rouge lui en montait aux joues.

— " Oui, » continua-t-elle, « ils sont très mauvais pour lui. lis lui prennent tout l'argent qu'il gagne et ils le battent. Ça me

crève le cœar de le voir si misérable. Je voudrais qu'il soit loin d'Hyères. Ses parents n'y perdraient rien. Le petit le leur enverrait de là-bas son argent. Voilà tout.

Et ils ne le tourmenteraient plus. »

— a Encore une fois, rien de plus simple, y> reprit Libertat. a Le temps d'aller à Collobrières et de causer avec mes fermiers. J'arrange la cbose... Mais à quoi est-il bon, cet enfant? Qu'est-ce qu'il sait faire? Vous me dites qu'il gagne de l'argent. Il travaille donc. . . Où ça? »

— tt Cbez un de nos voisins, » dit Laurence, « un jardinier de l'Almanarre. »

— « Il faut que je cause avec lui pour que je puisse donner là-bas, sur l'enfant, des renseignements de métier. Où habite-t-il, ce voisin? »

— « J'aimerais mieux que vous ne prissiez pas des renseignements, » dit la jeune fille.

Et, voyant distinctement un « pour-

quoi w monter aux lèvres de son interlocuteur :

— « J'ai vu travailler cet enfant. Il pioche la terre comme un homme. Et fidèle I...

Quand il vient des journaliers qui ne se croient pas surveillés et qui musardent, ce qu'il a vite fait de courir après eux, ce mioche, pour les rembarrer! On dirait un chien de berger autour des moutons. Et ils lai obéissent*.. Âh! C'est un charmant enfant et qui mérite bien de l'intérêt. »

En toute autre occasion, Pierre Libertat se serait dit, devant cette requête : « C'est un caprice de névrosée. » 11 aurait considéré cette insistance angoissée comme le signe d'une naïve sensibilité. Sa jeunesse passée tout entière en mer lui avait donné sur la femme les idées simplistes que professent les hommes d'action. Ils lui refusent volontiers les qualités d'intelligence et de caractère. Ils ne voient guère en elle qu'une créature d'iiiipressions, capable de beaux

226 LAUREINCE ALBANI

gestes quand elle est d'essence généreuse, incapable d'un jugement vérifié et réfléchi.

Désireux, comme il était, de plaire à Laurence, il aurait essayé de contenter un désir qui ne lui semblait déraisonnable que dans l'excès de son intensité . Mais elle avait parlé d'un voisin, et qu'elle avait évité de nommer. Était-il possible que ce voisin fût ce Pascal Couture autour duquel son imagination fermentait, depuis les phrases si adroitement sournoises de sa mère? Si ce voisin était Couture, quel motif Laurence avait-elle de souhaiter que cet homme et lui ne se vissent pas, alors qu'ils se connaissaient d'une part, et que, de l'autre, elle paraissait tenir si fort au placement de sou protégé? Oui. Quel motif? Poser une question directe, c'était se découvrir, et déjà la méfiance était trop éveillée en lui pour qu'il ne rusât point.

— T- « Votre témoignage me suffit, en effet, » répondit-il, « et je comprends votre

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UKE JALOUSIE 227

appréhension. Du moment que cet enfant est le bon petit travailleur que vous dites, votre voisin qui l'emploie aujourd'hui fera tout, sans doute, pour empêcher que ce petit ne le quitte. C'est cela que vous craignez? »

— « C'est cela, » dit vivement Laurence.

Elle insista :

— tt Oui, c'est cela, w

— a Hé bien! non! » répliqua le jeune homme, moins maître de lui, à présent.

" Ce n'est pas cela. Ou, du moins, ce n'est pas tout à fait cela. . .. Mademoiselle, » continua-t-il, de plus en plus âpre, « vous êtes trop émue. Il y a quelque chose que vous ne dites pas. Je veux bien faire ce que vous me demiandez. Mais convenez que j'ai droit, de votre part, à plus de confiance. Oui, j'y ai droit, après ma démarche d'hier. )^

Puis, dans un mouvement d'impatience, comme quelqu'un qui n'est pas content de luinonpltis, et qui avoue pour forcerraveu :

— « Je viens de ne pas être très loyal avec vous, et je veux Têtre entièrement, pour que vous soyez, vous aussi, entièrement loyale avec moi. Je vous ai tendu un piège.

J'ai compris que vous teniez à empêcher ma visite chez Temployeur de ce petit garçon et que vous ne saviez pas quelle raison me donner de cette répugnance à nous faire nous rencontrer, cet homme et moi.

Je vous ai fourni, moi, cette raison. Vous Tavez saisie. Ce n'est pas la vraie. Il y en a une autre. Et, d'abord, le nom de ce voisin?»

Us avaient marché quelques pas en causant, et s'étaient éloignés de l'automobile.

Deux petites filles qui revenaient de l'école et qui traînassaient sur la route, leur cartable sous le bras, s'étaient arrêtées devant la machine. Par gaminerie, une d'elles pressa la poire d'appel, qui rendit un son rauque«

— « Voulez-vous bien vous sauver,

UNE JALOnSIE 22»

petites drôlesses! " cria Libertat, en courant vers sa voiture, etd'un ton si menaçant que Laureoce devina' sa colère. Elle n'imagina pas, derrière cette irritation de l'automobiliste contre ces gamines, un autre motif qu'uD despotisme qu'elle aurait reproché aussitôt à son tyrannique prétendant, s'il n'y avait pas eu Virgile.

— ■ Il ne lé prendra pas! » pensa-t-elle.

" Si je lui disais tout ? n

Oui, il y avait Virgile, mais il y avait surtout Couture, et la terreur d'une visite de Libertat chez lui. Qu'elle eût lieu et c'était OQ conflit certain entre les jeunes gens que Laurence venait, à si peu d'intervalle, de sentir également frémissants, — avec cette différence que l'inquisition douloureuse de Pascal l'avait attendrie et que celle de Pierre allait l'exaspérer contre lui. Toute mêlée qu'elle fût au petit drame où se jouait l'avenir de Virgile, elle vivait, elle aussi, un drame à côté : celui de son coeur. Ses sen-

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timents secrets se découvraient à elle dans un étonnement. Cette réaction contradictoire vis-à-vis de ces deux jalousies achevait de la déconcerter, et elle écoutait Pierre Libertat qui revenait auprès d'elle, soulagé, sinon apaisé par cet éclat de colère. Il lui disait :

— « Encore une fois pai^don d*avoir rusé avec vous. Il y a un mystère autour de ce petit garçon. Les mots avec lesquels vous m'avez alxordé, votre attitude, votre réserve, tout me le prouve. Je suis prêt à m*occuper de lui, aussi activement que vous le désirerez. Mais...»

Et, coupant lui-même sa phrase :

— « Vous croyez, n'est-ce pas? que je suis incapable de manquer à une promesse sérieuse? Hé bien! dites-moi ce qu'il y a vraiment autour de cet enfant. Quoi que ce soit, je ne le répéterai à personne au monde, jamais. Je vous en donne ma parole d'honneur, ma parole d'officier. »

Il avait mis dans ce dernier mot une énergie dont Laurence connaissait la source.

Elle savait quel regret l'enseigne démissionnaire gardait à l'uniforme quitté. Était-ce trahir Virgile que de se fier à cette parole? Non. Elle hésita, pourtant, une minute.

Mais c'était le seul moyen de le sauver. Et, comme tout à l'heure à Couture, dans les mêmes termes, avec le même accent, elle raconta la même tragique histoire, en épiant sur le visage de son nouvel auditeur des impressions qui, cette fois, lui glacèrent le sang à mesure qu'elle parlait. Chez Couture, une souffrance aiguë s'était unie à la révolte, au lieu que la physionomie du demi-noble de Toulon, écoutant ce récit de l'égarement d'un enfant du peuple, se tendait, de plus en plus dans une sévérité voisine du dégoût.

Le fantôme de lady Peveril passait derechef entre lui et la fille du jardinier.

— w Voilà une sale affaire, « conclut-il brutalement, u Je comprends, mademoiselle

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232 LAURENCS ALBAM

Laurence, que vous ayez hésité à me la dire. Mais vous pouvez être tranquille, je ne la répéterai à âme qui vive. Vous avez ma parole. Seulement, « — continua-t-il, en hésitant à son tour, — « seulement, cette confidence change un peu la situation.

Comme patron, j'ai des devoirs envers mes fermiers de GoUobrières. Introduire chez eux un enfant qui... » (une telle souffrance altérait le visage de la jeune fille, qu'il hésita devant le mot), u enfin, qui a commis un assassinat, en ai-je le droit? Et cela sans les prévenir? Car vous ne m'autorisez point à les prévenir, n'est-ce pas?... D'ailleurs, il va être soupçonné, cet enfant. Vous me dites vous-même que le père a commencé une enquête. Ce frère disparu, on va le retrouver, lui et sa bicyclette. On croit d' abord à un accident. Admettons-le. On se demande comment il s'est produit. On sait que les deux frères ne s'aimaient pas.

On apprend que la bicyclette a été achetée

avec l'argent de celui qui reste. On ne Ta pas vu depuis ces trois jours, notez cela, et c'est déjà bien extraordinaire qu'on ne l'ait pas recherché et interrogé. Car, enfin, celui qui l'emploie, votre voisin. . . »

— <« Il a été étonné de cette absence, »

interrompit Laurence. « Heureusement, il n'a pas parlé d'abord, et il ne parlera plus maintenant. »

— w II sait donc? » demanda Pierre.

— u Tout, »> dit Laurence, « et c'est une preuve de ce que vaut ce garçon : cet bomme qui le connaît du pied et du plant ne le dénonce point. S'il ne le garde pas, c'est qu'il l'aime trop. Il ne supporte pas qu'un enfant auquel il est si attaché ait fait cela. Vous voyez bien que vous pouvez donner ce malheureux à votre fermier. »

— « Je vois surtout que vous avez beaucoup de cœur, mademoiselle Laurence, »

répondit Pierre. « Mais vous êtes femme.

Vous êtes tendre. Votre pitié pour ce garçon

iU LAURENCE ALBANI

peut quand même vous tromper. Puisque son patron connaît son acte, je ne lui apprendrai rien, si je lui en parle. Il faut que, d'homme à d'homme, nous nous expliquions sur le caractère de cet enfant.

Si son témoignage, non plus vis-à-vis de TOUS, qn'il peut craindre d'attrister, mais vis-à-vis de moi, est ^vorable, alors, oui, je serai en droit d'introduire ce garçon chez won fermier. En tout cas, j'y aurai moins de scrupules. Vous l'avez dit vous-même en arrivant, — maintenant, je vons comprends et vous donne raison, — c'est grave, c'est très grave. Pour me décider, je vous le répète, il faut que je cause avec cet homme. "

— « C'est inutile, " dit-elle. « Il ne voudra pas causer avec vons... Mon Dieu! " aj outa-t-elle en joignant les mains, " que Faire? que faire? »

Libertat la regardait. Plus il la voyait passionnément désireuse de sauver le petit

meurtrier, moiDS il s'expliquait cet entêtement à empêcher qu'il n'interrogeât ce voisin mystérieux, auprès de qui elle avait, sans aucun doute, tenté la même démarche qu'auprès de lui. Si, pourtant. Il y avait une explication, une seule. Et, brusquement :

— « Ce jardinier, » fit-il, « qui emploie votre protégé, c'est M. Pascal Couture? r>

— « Oui, » répondit-elle.

Elle se sentit rougir jusqu'à la racine de ses cheveux, sous cette question si totalement inattendue.

— « Hé bien! » continua le jeune homme après un instant de silence, « je suis prêt à prendre l'enfant et à le placer chez un de mes fermiers de CoUobrières sur votre seule recommandation. Oui, j'y suis prêt. Mais j'y mets une condition. »

— w Laquelle? «interrogea Laurence, de plus en plus émue.

— « Vous avez cru à ma parole d'offi-

." ' ' -mm - ^.-— -

cier, » reprit*il, « et je suis prêt, moi, à croire de même à votre parole, à vous.

Pouvez-vous me dire simplement : « Je vous >' doune ma parole d'honuéte fille que » Pascal Couture ne m'a jamais fait la » cour. . . ? «

Un afflux de sang empourpra de nouveau le visage de la jeune fille, qui redressa la tété d'un geste de fierté. Une flamme passa dans ses yeux, et elle répondit :

— « De quel droit, » monsieur Libertat, u me posez-vous une question pareille? »

Le jaloux venait de toucher dans ce cœur une place blessable. Il le sentit, et il insista, en proie, tout ensemble, au remords de sa brutalité et à l'irrésistible besoin d'en savoir plus. Sa mère ne s'était donc pas trompée, en lui rapportant les mauvais propos des gens du pays? Aucune puissance au monde ne Taurait arrêté, à présent.

— « De quel droit? » dit-il àprement, « Du droit que me donne la démarche que

j'ai faite bier auprès de vous. Lorsqu'un homme a demandé à une jeune fille d'être sa femme, qu'il lui a offert son nom et toute sa vie, cette jeune fille lui doit compte... »

— « De quoi? » interrompit vivement Laurence, « du moment qu'elle n'a rien répondu... •

— « Ainsi, M. Pascal Couture vous fait la cour, »? continua Libertat, hors de lui, cette fois. « Et vous vous ères adressée à lui avant de vous adresser à moi? Avouez, au moins... »

Elle l'interrompit encore :

— u Là-dessus non plus, je n'ai rien à vous répondre. »

Pour que Libertat connût les rapports qui l'unissait à l'bumble jardinier, il fallait qu'un dénonciateur les lui eût appris depuis la veille. Qui donc? Peu importait à Laurence. Mais l'idée que le sentiment de Pascal pouvait être l'objet de conversations, et qu'il fût connu de Pierre, tout

simplement, lui avait soudain causé une souffrance presque insupportable. D'en entendre davantage lui était odieux, odieuse la présence de l'accusateur qui n'avait dû recueillir ces renseignements que par la plus avilissante enquête. Elle se rendait compte, au même moment, que ce suprême moyen de préserver le pauvre Virgile lui échappait. L'heure pressait. A quoi bon prolonger une discussion qui tournait pour elle au supplice? Et, se vengeant de cette souffrance et de cette déception sur celui qui les lui infligeait, elle ajouta durement :

— « D'ailleurs, il vaut mieux en finir tout de suite. J'ai eu tort, hier, de vous permettre de me parler. Je ne vous aime pas, monsieur Libertat, et je ne serai jamais votre femme, jamais... «

Sans lui laisser le temps de réphquer, elle était déjà repartie dans la petite allée. Elle avançait d'un pas hâtif, regardée par sa mère et par Marie-Louise, laquelle n'avait

UNE JaLOOSIE «39

pas cessé non plus d'épier sa sœur, car elle s'exclama :

— « Il n'aura pas duré longtemps, leur rendez- vous. »

— « Il a dû lui dire quelque chose qu'elle vient nous répéter, » fit la mère, dans les yeux de laquelle luisait une espérance, aussitôt démentie. « Tiens, >» continua-t-elle, u comme c'est drôle. Le voilà qui s'en va, sans attendre. »

Après quelques secondes d'hésitation, Libertat, en effet, remettait sa machine en marche, d'un mouvement violent, et il filait vers Toulon à toute vitesse, dans un nuage de poussière grise et de fumée blanche où sa voiture basse et lui disparurent bientôt.

Telle fut la curiosité de la mère qu'elle s'élança dans l'allée au-devant de sa fille, gardant à la main son bêchard tout noir de terre, et, à voix basse :

— « Hé bien! Il ne t'a pas demandée en mariage? >»

- — u 11 m'a dcmaDdée, » dit Laurence, « et j'ai refusé. »>

Si Pierre était demeuré stupéfié, tout à rheure, de la phrase de rupture que la jeune fille lui avait lancée à la face, la surprise de la mère fut plus grande encore.

Elle répéta :

— a Tu as refusé? »

' Et, comme Laurence s'éloignait saDS autre explication, Françoise Albani revint vers sa fille cadette, et, jetant le bêchard à terre:

— u Continue le travail, ma pitchoune, >> dit-elle, u 11 faut que j'aille au bois tout de suite parler avec ton père. »

— (c Faudra-t-il commander ma robe, maman, » demanda Marie-Louise^ — passionnément intriguée elle aussi, — « pour la noce de Laurence? »

— u Tu commanderas la robe de ta noce à toi, auparavant, » répondit la mère.

Et, tout bas, en cheminant vers la colline

DNB JALOUSIE S41

OÙ elle allait annoncer à son mari la prodigieuse nouvelle de ce refus :

— u Depuis qu'elle nous est revenue de chez cette maudite Anglaise, elle ne sait plus ce qu'elle veut. Un si riche mariage 1 Ab ! misère de nous ! "

fx,;*;

La bonne femme ne croyait pas si bien dire : réellement, Laurence ne savait plus ce qu'elle voulait. D'avoir brisé ainsi, violemment et brusquement, avec Libertat, l'étonnait elle-même, et non moins le motif qui r avait soulevée contre le rival de Pascal dans ce subit mouvement d'une impulsive aversion. Elle achevait, comme on l'a dit plus haut, de découvrir son propre cœur.

C^était bien à Pascal qu'elle avait, dans un élan de passion, sacrifié Virgile, et elle en éprouvait un remords. Comment sauver le petit, maintenant? Pour se délivrer de ce remords, elle tendit toutes les forces de son esprit à imaginer un autre moyen. Hélas!

Elle avait déjà passé en revue toutes les hypothèses. Elle les avait toutes rejetées.

Elle se fixa sur une, pourtant, qui lui parut plus réalisable que les autres : que son père acceptât de prendre Tenfant chez lui. Il se plaignait si souvent qu'il lui manquât un ouvrier.

— « Je me fais vieux, » disait-il. « Autrefois, je travaillais pour deux. A présent, ce n'est plus que pour un et demi. Marins va partir pour le régiment. Autrefois, un Piémontais vous demandait trente sous de sa journée. A présent, c'est des quatre francs, des cinq francs qu'ils veulent. Avec ça, le vin se vend chaque année moins cher. Il y en a trop. Tout le monde arrache ses oli* viers pour planter de la vigne. J'aurais besoin d'une autre paire de bras, et pas trop chère. »

Cette paire de bras, elle était là. Le petit Virgile, c'était le demi-ouvrier rêvé. Hélas, encore! L'objection restait la même : com-

-■■ TT'X'fm'-'^

ACCORDAILLËS 245

ment expliquer que le voisin Couture se séparât de cet aide, sur lequel il ne tarissait pas en éloges?. . . C'était si simple. Le départ de Pascal pour l'Algérie justifiait tout. Du moment qu'il quittait le pays, il était trop naturel qu'il n'emmenât pas Virgile. . . Oui, à condition qu'il se prêtât à cette combinaison. Hélas, encore et encore! Quand Antoine Albani viendrait lui dire : << Il parait que tu t'en vas, j'ai bien envie de prendre ton gosse, » il parierait. Il dirait le crime, à moins qu'elle, Laurence, n'obtînt de lui mie promesse de silence. Hélas, toujours!

Ce silence ne suffirait pas. Ce passage de l'enfant d'une bastide à l'autre exigerait une négociation avec le père Nas, longue, peutêtre. Où vivrait le petit, pendant ce tempslà? Elle ne pouvait pourtant pas le garder caché dans la cabane. Et voici qu'au terme de sa méditation^ la jeune fille se heurtait au même obstacle. Pour sauver l'enfant, il fallait que Pascal consentît non seulement à

se taire, mais à lui donner cet asile qu'il venait de lui refuser si durement. Ellemême, qui osait Timplorer pour le malheureux, de quel geste de colère il l'avait chassée! Mais pourquoi? Parce qu'il se soupçonnait un rival. Ce rival, elle venait de rompre avec lui pour toujours. Si, pourtant, Pascal apprenait cette rupture?...

Laurence n'eut pas plus tôt conçu cette idée qu'elle' remettait déjà son chapeau pour retourner chez le jeune homme. Sur le point de sortir de sa chambre, elle s'airéta. Ce n'était plus au danger de Virgile qu'elle pensait maintenant. Elle allait revoir celui qui l'aimait. IlTaimait, et voici qu'elle sentait qu'elle aussi l'aimait! Elle ne le savait pas, quand il lui avait demandé d'être sa femme et qu'elle avait refusé. Elle ne pouvait plus se tromper sur les émotions qu'elle éprouvait, à présent. Cette pénible scène avec Libertat lui en avait révélé trop vivement la nature. Mais, puisqu'elle aimait

Pascal, c'est maintenant que tout devenait si simple. Il suffisait qu'elle allât lui dire :

— « Je ne veux pas que tu partes. Moi aussi, je t'aime. Tu m'as demandé de t' épouser. Si tu veux encore, c'est oui. »

Elle s'entendit mentalement prononcer ces paroles et ajouter : — « Tu ne refuseras pas à ta femme la première chose qu'elle t'aura demandée?. . . »

Cette première chose, ce serait de ne pas perdre Virgile .

— « Gomment n'y ai-je pas pensé plus tôt? » se dit-elle. Si souvent elle avait vu des fleurs s'ouvrir en une matinée parce que c'était le temps, de même l'éclosion totale de son amour s'était accomplie seulement depuis ces quelques heures. Toute joyeuse d'agir désormais dans la vérité de son cœur, elle en tremblait, cependant. Elle ne se comprenait pas encore elle-même. D'instinct, elle voulut mettre un peu de temps entre

cette minute de plénitude intérieure et le geste qui fixerait pour toujours sa destinée. Le souvenir de Virgile lui en donnait un prétexte, et, se parlant tout haut : — « H faut pourtant qu'il mange, ce petit. »

Comme la nuit précédente, elle passa dans la cuisine se munir de quelques provisions. Une seule crainte T angoissait, cette fois, non pas que sa sœur, toujours à besogner datis le champ, lui lançât quelque brocard sur ses allées et venues, mais que, sur la route là-bas, à peine sortie de la maison, elle n'aperçût un automobile* On devine lequel. Bah! Que Pierre Libertat se fût ravisé et voulût une autre explication, ce n'était qu'uti ennui à supporter. L'incertitude était finie. Vaine appréhension, d'ailleurs! Sur le long ruban poudroyeux ne se voyaient que les charrettes des cultivateurs, cheminant au trot ralenti de leurs bêtes. Laurence arriva ainsi à Pomponiana, sans autre rencontre. Là, un saisissement

ACOORDAILLES S4«

l'attendait. La porte de Mouvette^ leur cabane, était fermée, et la cté enlevée.

Elle appela et frappa. Aucune réponse. Un malheur était-il arrivé? Elle regarda autour d'elle, eu proie à quelle anxiété! Un grand garçon de dix-sept ans marchait parmi les rochea, les jambes naes jusqu'au-dessus du genou. Il péchait des oursins, à la place même où Virgile aurait dû être, occupé au même travail. C'était le fils d'un gardien d'une villa voisine et qu'elle connaissait.

Devançant tonte demande, ce garçon lui cria le premier :

— « Vous cherchez le petit Nas, mademoiselle Âlbani?»

— u Oui 1 , dit Laurence, nn peu rassurée par ce fait que Virgile eût donné de sa présence à Pomponiana l' explication convenue entre eux. Sans quoi, l'antre aurait-il posé cette question?

— u II est parti pour chez M. Couture, »

reprit le pécheur, " rapport à son frère. «

— M A son frère? ^ interrogea-t-elle, de noaveau saisie.

— « Ah! Vous ne savez pas? •» dit le jeune garçon.

Il interrompit sa pêche et s'avança sur les rochers, où la plante de ses pieds nus se crispait sans qu'il prit garde aux aspérités, dans sa hâte de colporter une nouvelle à l'importance de laquelle il participait en l'annonçant. Et, à mi-voix, quand il fut près de Laurence :

— « Oui, » continua-t-il, « on a retrouvé Victor noyé dans l'étang, aux Salins-Neufs.

C'est le père Brugeron, le vieux de TErmitage, qui a fait le coup, — qu'on raconte, -— pour lui voler sa bicyclette. Il l'a vendue à un de Toulon. Lui, pas maUn, est venu à Hyères avec. Il crève un pneu, et, pour le faire réparer, où va-t-il? Juste dans la boutique où le père Nas avait acheté le vélo.

On reconnaît le numéro. Alors, comme on cherchait Victor depuis trois jours, on

ACCOKDAILLES S51

mèoe l'homme chez le commissaire. NatureUemenl, l'homme a nommé Brugeron.

On 3 arrêté Bmgeron. Parait qu'il sera guillotiné. Il ne l'aura pas volé!... Virgile était comme vous. Il ne savait rien de tout cela- Il ne quittait jamais de l'Almanarre.

Moi, on me l'avait contée, la chose, en ville, tout à l'heure. Je la lui ai apprise. Et voilà ! "

— " Et il est allé chez M . Couture? »

— « Oui. Il y a une demi-heure. "

— «Il est allé chez Couture?..." seredisait Laurence de plus en plus inquiète. Elle se bâtait vers la bastide, toujours rose entre ses palmiers, où se jouait en cet instant, elle s'en rendait bien compte, la dernière scène de cette tragédie secrète. Évidemment, Virgile avait couru suppher son patron de ne pas le dénoncer. A présent que la mort de Victor était connue,, on en rechercherait les causes. L'enfant était assez intel-

Kt LAURENCE ALRANI

ligent pour Favoir compris et quel daager il courait. Comment le jardinier Tavait-il reçu, dans son actuelle disposition d'esprit? Laurence le revoyait, maniant son bêchard avec une colère à peine contenue. Il n'avait certes pas frappé Tenfant. Elle tremblait qu'il ne Teût empoigné par la peau du cou, comme il l'avait dit, et traîné à son père.

D'ailleurs, même si Pascal n'avait pas exécuté sa menace, comment lui demanderaitelle de se taire, à présent qu'un innocent était accusé, ce misérable Brugeron qa elle connaissait depuis sa petite enfance? Ellemême permettrait- elle une si criante injustice? Brugeron était un vieillard de septante et tant d'années, — pour compter comme dans le Midi, — et qui vivait de mendicité depuis un temps immémorial. Il habitait, grâce à la charité d'un propriétaire indifférent, une hutte en pisé, jadis destinée à contenir des outils de jardinage, au bord d*un coin de vigne abandonné et sur la

'lisr

lisière du bois qui s'étend de Gostebelle à rAlmanarre. Il couchait là, sur uq lit de branches de pins, à même la terre battue.

Avec des briques ramassées de côté et d'autre, il s'était construit un âtre rustique, auquel il avait adapté un tuyau de tôle, recueilli dans des décombres, et qui dépassait à peine son toit, garni de tuiles cassées. Un peu de fumée, aperçue à travers les fûts des grands arbres, étonnait le promeneur étranger, qui demandait :

— « Mais qu'est-ce qui brûle, là-bas? »

— « C'est le père Brugeron qui fait sa cuisine, « répondait l'indigène, interrogé ainsi.

La mine rubiconde du vieux mendiant attestait qu'il ne vivait pas de privations.

Dans toutes les fermes on lui donnait : ici des œufs, là du fromage, plus loin du pain, ailleurs de la viande, du vin partout, de l'huile, du sucre, du tabac. Personne, jamais, ne l'avait vu dépenser un sou des

aumônes qu'il recueillait dans $on chapeau crasseux^ à la porte de Notre-Dame-de-Consolation, la blanche église dont le clocher domine Costebelle. De temps à autre, il descendait à la gare, pour échanger une poignée de pièces de cuivre contre quelques pièces d'argent que le mendiant thésauriseur cachait ensuite, mais où? Sa barbe inculte, quasi verdàtre, encadrait une de ces faces, hébétées et rusées, où il semble qu'il n'y ait plus rien d'humain, tant la chasse animale à la nourriture en a bestialisé l'expression. Ses prunelles, comme aplaties entre ses paupières rouges, dardaient un regard de défiance, qui faisait dire aux hivernants : « Quel bandit ! » quand ils croisaient, sur les routes, ce dépenaillé courbé sous sa besace, traînant les pieds dans des espadrilles boueuses, le chef coiffé d'un feutre usé et sans couleur, dont la pluie, le soleil et la poussière avaient corrodé le tissu. Près de son nez variqueux

ACGORDAILLES 255

d'ivrogne, suppurait une énorme loupe qu'il envenimait en Técorcbant sans cesse de ses doigts noirs, aux ongles durs comme des griffes. Cette difformité achevait de donner un aspect hideux au bonhomme. Les autorités toléraient cette existence en marge des lois, aucune plainte n'ayant jamais été portée contre lui, depuis trente années qu'il s'était retiré dans sa hutte. Gomme il se parlait tout haut à lui-même, en gesticulant, le long des chemins, les gens le croyaient aliéné. Par ce reste de superstition ancesti^ale qui persévère dans les campagnes, cette foUe soupçonnée le revêtait d'un caractère mystérieux. Il était tout voisin d'être labou. Le vieillard n'ignorait pas ce prestige. Il en jouait, pour extorquer des subsides avec d'obscures menaces, jamais exécutées, mais qui avaient fini par l'entourer d'une malveillance universelle. Il faisait peur, et on ne l'aimait pas. La joie avec laquelle le jeune garçon pécheur d'oursins

avait annoncé son exécution serait partagée par tout le monde, et l'accusation portée contre lui ne trouverait pas un incrédule.

Tout cela, Laurence le savait, et c'est la gorge serrée qu'elle entra dans l'enclos où elle avait laissé Pascal^ ce même matin, arrachant ses pommes de terre. Personne.

Le bêcfaard gisait, jeté là au milieu des mottes soulevées. Le cœur battant, elle marcha vers la maison. Elle entendit que l'on parlait. La porte d'entrée était grande ouverte. Elle la franchit sans sonner, et marcha droit vers la pièce d'où étaient venues les voix, silencieuses maintenant.

Cette chambre, située au rez-de-chaussée, servait à Pascal Couture de bureau pour tenir ses écritures^ et de salle à manger, quand, trop occupé par le travail de sa terre, pour (aire lui-même sa cuisine, il prenait une vieille femme de T Almanarre à la journée. On pense bien qu'il s'était passé

d'elle depuis la disparitioa de Virgile, qu'il tenait tant à cacher. La porte de cette pièce était fermée. Dans son impatience, la jeune Elle l'ouvrit d'un geste impulsif. Elle vit un spectacle (jui la paralysa d'étonnement.

Couture était assis, le coude sur la table, la tête appuyée sur sa main gauche. De sa droite il tenait les deux mains du petit garçon, assis à côté de lui et qui le regardait. L'homme et l'enfant se taisaient l'un et l'autre, dominés par une émotion trop forte pour s'exprimer. Il y avait sur le visage de Pascal comme une agonie de tristesse résolue, et, sur celui de Virgile, une espèce d'attente à demi extatique. Laurence lit un pas en avant. A ce bruit, tous deux tournèrent la tète, pris d'une anxiété, moins aiguë chez l'enfant que chez l'homme.

— "Ah ! c'est toi ! « dit celui-ci avec un visible soulagement.

Il s'était levé dans un sursaut, et, posant la main sur la tête de Virgile demeuré assis :

S58 LAUHENCB ÂLBANl

— « Tu avais raison, Laurence, » continua'-t-^il, « et moi, j'étais injuste. Non, le petit n'est pas mauvais. Ce qu'il a fait, le pauvre, est affreux. Mais il le sent que c'est affreux. U dit qu'il le sent, et je crois ce qu'il dit. Ce matin, je ne l'aurais pas cru.

Tu te rappelles, je ne voulais pas recevoir sous mon toit un Caïn. Mais il n'est pas un Gain. S'il en était un, il ne serait pas venu comme il est venu. Il a su, tout à Theure, que le corps de son frère est retrouvé, et aussi que le père Brugeron est arrêté, à cause de la bicyclette. U Ta vendue, et on l'accuse d'avoir noyé Victor pour la lui voler. Alors, lui, le petit, est arrivé me ra* conter ça, et me dire : » Monsieur Couture, » je ne veux pas qu'on lui coupe le cou, à » cause de moi. Je vais chez le commis- » saire, tout avouer, et me livrer. Seule- » ment, avant, je veux vous demander par* n don à vous. Je sais, par Mlle Laurence, n que vous m'en voulez beaucoup. Je vous

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» jure, quand j'ai poussé Victor, je n'ai pas » compris ce que je faisais. Ce n'était pas » pour le tuer. Je n'ai pas pensé à ça. Si je '^ ne l'ai pas aidé, c'est que je ne pouvais r> pas, il a disparu si vite! Il a été enlisé. Il >' ne s*est pas débattu. Si je n'ai pas appelé >' au secours ensuite, c'est qu'il n'y avait " personne. Quand j'ai vu le père Bruge- » ron, j'ai pris peur. Il est si méchant, ce « vieux! Il a ramassé la bicyclette, et moi » je me suis sauvé. Mais je dirai tout. On » ne lui coupera pas le cou. Seulement, si » j'allais en prison, après que vous m'auriez » pardonné, que vous m'auriez embrassé, » ça me consolerait; et puis, ça serait » juste. » Et je lui ai pardonné, et je l'ai embrassé, parce qu'il n'a pas voulu qu'un innocent paie à sa place. »

Et, serrant contre sa poitrine la tète de l'enfant :

— « Non! Non! Ce n'est pas un Caïn qui aurait senti comme ca ! d

2tf0

LAURENCE ALRÂNI

— a Ah! Pascal, » fit la jeune fill< « comme j'aime que, toi aussi, tu sent< comme ça ! »

Une tendresse avait passé dans sa voi:

qui émut le jeune homme, car sa voix, lui, tremblait un peu pour continuer :

— "Il faut agir, et vite, pour que le pèr^ Brugeron ne reste pas arrêté une heure d< plus... Tout ce que tu nous as dit, Virgile, est bien exact? La bicyclette était restée accrochée à un tamarin, sur le talus? n

— « Oui, monsieur Couture, « répondii l'enfant.

— " Et le père Brugeron a bien regarda de tous les côtés, avant de la ramasser? »

— u Oui, monsieur Couture. »

— « Et les joncs du marais cachaient... | Enfin, tu m'as compris? »

— «Oui, monsieur Couture », dit l'en-l fant tout bas, « il ne pouvait pas voir. •

Il baissa la tête, puis éclata en sanglots..

Pascal lui flatta les cheveux de la main,

A.CC0RDA1LLES 361

comme avait fait Laurence sur le tas de cailloux, la veille, d'un geste qu'il aurait eu pour son fils, et, comme la veille, sous celle caresse pitoyable, cette crise convulsive s'apaisa peu à peu, tandis que ies deux témoins de ce remords, si émouvant chez un être si jeune, se regardaient, en proie, l'an et l'autre, à une même inquiétude.

Laurence fut la première à l'exprimer ;

— u Mais, s'il se livre, c'est le procès, la maison de correction... Qu'est-ce que nous pourrons pour lui, alors? Rien. . . "

— u II ne faut pas qu'il se livre, « dit Couture, u et il ne faut pas que Bmgeron reste en prison. .. Il y a un moyen. . . Seulement... Ah! j'étais si fier de n'avoir jamais menti!.-. "

— « Mais ce ne sera pas mentir, » interjeta vivement Laurence.

Elle devinait et le projet de Pascal et l'objection dressée dans cette conscience d'honnête homme simple. Dieu ! Que Liber-

tat était loin, et comme elle admirait, et comme elle aimait le pauvre goy, poiir les générosités de ses pitiés et les délicatesses de ses scrupules !

— « Je comprends, » insista-t^elle. « Ce que Virgile a vu, Brugeron arrivant et ramassant la bicyclette, tu vas déposer que 'c'est toi qui Tas vu? »

— « C'est vrai, pourtant, que je l'aurais vu, » fit Pascal, » si j'avais passé à cette même place un quart d'heure plus tôt. Car j'y ai passé. Dire que je chassais tout à côté, dans le bois du Ceinturon !.. Tout de même, » conclut-il d'un air sombre, « je ne l'ai pas vu. »

— « Que faire alors? » gémit Laurence.

— « Ça, » dit Pascal, résolument, et, prenant l'enfant par les épaules, il se rassit.

Puis les yeux dans ces yeux, humides encore de larmes :

— « Oui, je ferai ça pour toi, petit, de mentir. Tu vois ce qu'il m'en coûte. Sou-

viens -t'en toute ta vie, et pense comme c'est honteux de tromper, puisque j'en ai honte, même quand c'est pour te sauver. Pense encore que, si je te sauve, c'est pour que tu t'en souviennes aussi toute ta vie, et que tu rachètes ce que tu as fait. Tout se rachète. C'est ce que nous croyons, nous autres chrétiens... Promets que tu redeviendras un bon chrétien. Promets, w

— « Je promets, » dit l'enfant avec une gravité bien au-dessus de son âge .

— « Je vais chez le commissaire, » continua Pascal, u Je déposerai comme tu viens de dire, Laurence, en racontant aussi que j'avais Virgile avec moi. On croira que Victor est tombé dans le marais, par un accident. Ça paraîtra tout naturel que Brugeron, ayant trouvé la bicyclette, ait voulu la vendre. Il ne sera puni que dans la mesure ouille mérite, w

— « Et ensuite, vous me garderez, monsieur Pascal? w implora Virgile.

* ■ ^Tl

— •< J'essaierai », répondit Pascal. « Il faut que j'en parle avec Nas. Après ce que je t'ai vu faire : vouloir t' accuser pour que l'innocent ne soit pas puni à ta place, je peux te garder. »

— « Tout à fait? » fit le petit. « Si je pouvais ne jamais retourner chez eux?w

D'un mouvement de la tête, il désignait la direction de Hyères.

— « Tout à fait » , répondit Pascal.

Pendant cette dernière partie de leur

entretien, l'enfant s'était de plus en plus serré contre son protecteur. Son tressaillement au nom de son père, puis le rassérénement soudain de son obscur visage, à cette perspective d'une libération définitive, témoignaient trop de souffrances subies i( chez eux » comme il disait. Du coup, il se réapprivoisait à la vie. Il en donna une preuve bien spontanée et bien naïve, quand Pascal eut ajouté :

— « Encore une (bis, la chose presse. Je vais àlaTÎUe. "

— a Et moi, monsieur Coutare, » dit le petit garçon, «je continue les pommes de terre. "

Quelques minutes plus tard, Laurence pouvait le voir, en effet, qui maniait le bêcbard de Pascal, de toute la force de ses petits bras, et avec la joie d'une délivrance. Elle-même restait dans la maison, résolue d'attendre le retour du jeune homme. Il était parti sans lui dire adieu, signe qu'à travers les émotions de cette dernière heure, la rancune de sa jalousie n'avait pas cédé.

Quand rentrerait-il? Le cadran de la vieille horloge provençale, qui remplissait la chambre de son monotone battement, marquait onze heures et demie. Tant d'événements dans un si court espace! U faudrait à Couture, avec sa boiterie, nne demi-heure au moins pour gagner la ville, nne demibeure pour déposer chez le commissaire. Il

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voudrait aller chez le père Nas. Il ne serait pas de retour avant deux heures. Laurence avait le temps de courir elle-même chez elle, pour que aon absence ne fût pas T objet de nouveaux commentaires, de s'asseoir à la table de famille et de revenir à la bastide, afin de préparer au généreux Pascal de quoi déjeuner quand il rentrerait. La pièce, mibureau mi-salle à manger, où avait en lieu Texplication, donnait sur la cuisine, dont la porte restait entr* ouverte. L'arrivée du petit garçon avait évidemment surpris le jeune homme, comme il disposait tout pour son repas du milieu du jour. Le fourneau était allumé, des œufs et un morceau de viande placés auprès d'une assiette. Quelques pots, quelques verres, trois casseroles de terre, une bouillotte, des couverts en métal, une table grossièrement équarrie, deux chaises de bois, une lampe à pétrole fixée au mur garnissaient pauvrement ce pauvre recoin. Laurence considérait tous

i.es objets, témoins de la vie rude et solitaire du jardinier^ avec an sourire attendri : celui d'une ménagère qui regarde sou futur royaume et le voit par avance tout changé.

— ii Je reviens dans une heure, » dit-elle eiiBn, du seui) de la maison, an pauvre Virgile, qui continuait de s'efforcer sous le soleil. De grosses gouttes de sueur roulaient déjà sur son petit visage, amaigri par l'angoisse et les privations de ces derniers jours.

— « Oui, " continua-t-elle, « j'ai vu que M. Couture est parti sans manger. 11 faut qu'il trouve quelque chose de chaud quand il rentrera. »

— » Mais, je suis là, « fit l'enfant.

— 1 Non, " répondit-elle. - C'est mon affaire. Je suis meilleure cuisinière. Toi, travaille à ton champ, pour que M. Cou> tare voie ton courage. "

— K Ob! j'en aurai, » dit l'enfant.

Puis, embarrassé :

— a Mademoiselle, si M. Couture quitte le pays, — je l'ai entendu qu'il parlait de cela avec un monsieur de Marseille, — estce que vous croyez que mon papa, il me laissera partir avec lui? »

— u Jele crois. »

— « Ah! tant mieux! Vous savez, c'est eux qui m'ont rendu méchant pour mon frère... »

Et, plus embarrassé encore :

— tf Dites donc, mademoiselle Laurence, c'est-il vrai que vous allez vous marier

Toulon, et devenir une madame? »

— « Pourquoi me demandes-tu ça? »

— « Parce qu'on le prétend. Alors, si papa ne me laisse pas aller avec M. Couture, est-ce que vous me prendriez avec vous comme domestique? Je ne sais pas, mais j'apprendrai. Dites : vous ne me laisserez pas chez eux ? y»

— a Aux gens qui te raconteront que je

ACCOItDAILLES SflB

me marie à TouIod, « dit la jeune fîlle, '' tu répondras que ce n'est pas vrai. Continue ta besogne sans t'inquiéter, et, si tu as faim, toi aussi, je t'ai apporté de quoi manger. i Elle lui tendit les quelques provisioDs dont elle s'était munie, et, comme elle se retournait, en s'en allant du cAté de la maison Albani, elle t'aperçut qui s'asseyait sur une motte de terre, entre deux coups de pioche. Il mordait de grand appétit dans le chanteau de pain qu'elle venait de lui donner, — signe que la vie reprenait en lui, avec l'espérance.

— u II est sauvé, " pensait-elle, avec un renouveau d'espérance, elle aussi. Quel contraste avec son anxiété, quand, tout à l'heure, ellesuivaitensensinverse ces mêmes petits chemins aménagés entre les pièces de terre cultivées, celle-ci en artichauts, une autre en rosiers, celle-là en vigne.

— u Ce Pascal, comme il est bon! C'est le cœur de lady Agnès. ■»

S70 LAURENCE ALRANI

Et, se rappelant ce que lui avait dit le petit garçon :

— a Rien d'étonnant qu'il soit devenu jaloux. On parle de moi et de Tautre, à Hyères, et il l'aura su. On ne parlera plus.

Ah! qu'il sera heureux! Que nous serons heureux ! »

L'allégresse de la résolution enfin prise l'éclairait d'une joie intérieure d'autant plus complète qu'il s'y mélangeait cette jolie fierté de tant estimer, d'admirer celui qu'elle aimait maintenant, et qu'elle allait épouser. Cette lumière qui rayonnait d'elle étonna Françoise Alhani, revenue du bois, et toute anxieuse de reprendre la conversation sur la démarche de Pierre Libertat. Mais la nouvelle rapportée par Marie-Louise, qui la tenait du facteur, de la mort du petit Victor Nas et de Tarresta^ tion du père Brugeron, dériva le cours des idées de la vieille femme. La brève collation se passa en commentaires sur cet étonnant

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événement. Laurence les écoutait, avec un tremblement d'entendre un soupçon quelconque, émis sur le véritable auteur du meurtre. Il n'en fut rien. 'D'ailleurs, comment une semblable idée aurait-elle pu naître avec l'alibi du séjour auprès de son patron?

— u Pauvre petit Virgile Nas! » finitelle par dire en se levant de table, u Je vais jusque cbez Pascal voir comment il est. w

— « Bien triste, pour siir, « fit Marie- Louise. « D'abord, de cette mort, et puis, si ses parents s'avisent de le reprendre, à présent qu'ils n' ont plus que lui ? n

— u Voilà comment on se voit les uns les autres, nse disait Laureacft, en suivant, pour la troisième fois de la joomée, le cbemiu entre la campagne des Albani et la campagne de Couture. > On ne connaît des gens que des moitiés de vérité, et alors on leur

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