‹ LaurenceChapitre 1 sur 3 · Laurence · texte numérisé non relu

Laurence

Tout le temps que la voiture qui emmenait . Laurence roula avec rapidité sur les dalles de la \ille , tant qu'au travers des glaces ternies par la pluie, elle put cependant distinguer les portiques des palais de Gênes, elle éprouva cet espèce d'étourdissement physique qui empêche de réfléchir ; elle éprouva cet état de fièvre morale qui fait qu'on se laisse entraîner

sans oser se demander si on a suivi un bon ou un mauvais parti; cet état on s'y laisse aller avec une sorte de charme durant quelques heures , parce qu'il semble qu'alors le hasard est notre seul guide et qu'en se laissant diriger par lui , c'est une nouvelle espérance dont on se berce. C'est cependant, il faut le dire, le plus mauvais parti qu'on puisse prendre; le hasard, pour ceux qui ne croient à rien, la Providence pour ceux qui croient à Dieu, ne dirigent pas seuls notre existence ; nos principes, notre caractère exercent la plus grande influence sur elle et quand on a un peu vécu , on finit par s'avouer qu'on subit tôt ou tard la récompense ou la punition du bien ou du mal qu'on a fait. Cependant dans cette circonstance on ne pouvait accuser Laurence d'avoir confié imprudemment son sort au hasard, c'était son instinct qui était profondément honnête, qui l'avait poussé à s'arracher à tout prix d'une position où sa réputation et son honneur couraient de réels dangers.

Il faut pourtant avouer que ces motifs n'étaient pas les seuls qui dirigeaient Laurence et que la terreur qu'elle ressentait de déplaire à Raymond , la crainte de se voir effacée de son souvenir par le mépris , la soutenaient tout autant que la vertu-, et même, en ce moment où elle avait encore tant de dangers à prévoir, tant de malheurs à redouter, ce qui l'occupait avec le plus d'angoisse, c'était la terrifiante inquiétude que le prince de Castel-Nero retournant à Florence, n'apprît à ses ennemis , et surtout à Raymond, qu'il l'avait trouvées Gênes avec lord Litton.

Des larmes remplirent les yeux de Laurence à cette pensée, mais enfin peu à peu elle se calma, elle essaya d'espérer que la vérité serait triomphante, que Raymond apprendrait en même temps qu'elles'étaitsoustraitepar la fuite à la persécution de lord Frédéric; et elle compta dans cette circonstance sur la violence de lord itton, violence qui lui ferait donner une grande publicité à son étonnante disparution.

Les chevaux (^ue le voiturin avait pressés

4 LAUIVENCE.

pendant à peu près une demi-heure, ralentirent peu à peu leur ardeur et ne tardèrent pas, à la première côte de se mettre tout-à-fait au pas , pour ne plus quitter cette allure. La pluie continuait à tomber incessante et pressée sur le cabriolet de cuir dans lequel le conducteur semblait être endormi. Laurence se hasarda alors à baisser une des glaces de la voiture, mais elle avait eu à peine le temps d'examiner le ciel tout noir de gros nuages et l'atmosphère chargée de brouillards, quand une voix rauque s'écria à côté d'elle : — vous voulez donc nous inonder en ouvrant par un pareil temps.

Effrayée de cette observation brutale, la craintive Laurence referma la glace, et s' enveloppant dans son manteau, se blottit dans son coin. Mais elle fut forcée de reconnaître que la personne qui s'était si peu gracieusement plaint, n'avait pas tout-à-fait tort, car elle se sentit entièrement refroidie, et ce ne fut que vers le matin, que succombant à la fatigue et à la puissance de la jeunesse, Laurence s'endormit.

Quand elle se réveilla , un rayon de soleil commençait à sécher la terre ; et , au travers de la glace, qu'elle n'osa de cette fois ouvrir, malgré l'envie qu'elle en éprouvait, Laurence aperçut la mer roulant lourdement ses vagues couleur d'ardoise. Elle fut certaine alors qu'elle suivait réellement ia route de la Corniche , qui, à chaque pas , offre des aspects si pittoresques. Elle en eût joui avec ravissement , si son esprit eût été moins inquiet, moins préoccupé, et si une curiosité craintive ne lui eût parfois fait détourner les yeux de la route , pour les reporter sur ses compagnons de voyage.

Ils étaient trois , Laurence se rassura un peu en remarquant qu'ils paraissaient d'une classe peu élevée, et qu'ils semblaient fort occupés de s'entretenir de leurs intérêts. Ils la regardèrent cependant plusieurs fois avec curiosité, et essayèrent même de lier conversation avec elle. Mais Laurence feignit de ne pas entendre l'italien , et échappa ainsi à une attention qui lui eût été insupportable ; et comme personne

6 LAUllENCE.

ne lit plus aucune objection, elle baissa la glace, et resta presque constamment la tête tournée vers la campagne.

La route se passa sans aucun accident. Les voyageurs couchèrent trois nuits dans les petites villes dont elle est semée, et le quatrième jour, au matin, ils entrèrent à Nice.

Ce fut alors que des embarras d'un autre genre causèrent une véritable terreur à Laurence : à son âge , sans papiers , sans effets , il était impossible qu'elle n'inspirât pas beaucoup de méfiance; méfiance d'autant plus pénible , que plus elle présumait en inspirer, plus elle se sentait hors d'état de s'en tirer.

Heureusement que le voiturin qui l'avait amenée était un homme rusé; et s'il lui lit payer cher son appui, au moins la tira-t-il du plus grand de ses embarras. Elle lui dit qu'elle avait perdu son passeport. La crut-il , ne la crut-il pas : il lit des démarches pour lui en faire avoir un. Cette circonstance força Lau-

rence à rester un jour à Nice. Après y avoir fait quelques emplettes indispensables , elle fût visiter furtivement, car elle n'osait s'y arrêter, la principale promenade , que l'on ap-*"^ pelle la Terrasse ; promenade délicieuse , dont les arbres seulement agités par le vent doux et balsamique qui vient d'Espagne ou de Grèce, offrent, même dans l'hiver, un exercice agréable et sain aux personnes malades qui viennent essayer de vivre à Nice.

Laurence remarqua à cette promenade plusieurs femmes se traînant difficilement, quoique soutenues par des bras attentifs. Elle envia leur pâleur, et jusqu'à leurs maladies : elles souffraient , il est vrai , mais , au moins , elles n'étaient pas seules. Laurence eût aimé^ à passer quelques jours dans cette ville , qui offre l'aspect d'un tranquille et continuel /àr nieri-^ te Quand on est- malheureux , quand on ne sait ce que deviendra son existence, c'est toujours^l'endroit qui présente une situation calme qui inspire le plus d'envie 5 et ne pouvoir jouir

des douceurs de la retraite, fait qu'on se replie avec plus de peine sur l'agitation de sa \ie.

Laurence traversa rapidement le quartier spécialement occupé par les Anglais. On admire dans ce quartier de jolies maisons blanches et gaies, d'un aspect admirable de bien-être ; presque toutes sont embellies de vastes jardins plantés d'orangers et de citronniers qui, malgré l'automne avancé, jetaient encore dans l'air le parfum de leurs fleurs. Combien Laurence enviait la plus simple de ces maisons ! Elle s'y plaçait avec Raymond, toujours Raymond ; pensée incessante et consolante,|que la pauvre jeune fdle, loin de rejeter, gardait dans son cœur, comme l'aveugle garde le son de la voix qui l'encourage. Cette comparaison est d'hantant plus juste, que Laurence , en effet , était bien aveugle , puisqu'elle comptait sur l'amour pour la consoler de tout. Pour comprendre son aveuglement, il faut songer qu'elle avait dix-sept ans. Toutes les démarches du voiturin ayant complètement réussi , Laurence monta en voi-

ture ix)ur n'en plus descendre qu'à Paris. Elle éprouva quand elle fut en route, cette tranquillité bizarre qui s'empare de l'esprit, quand on s'est dit : durant quelque jours je ne suis plus chargé de moi-même, et jusqu'à ce que je sois arrivé, je n'ai àm'inqiiiéter de rien. Cette tranquillité ne sera pas comprise par celui qui est attendu, désiré ou pressé, mais pour Laurence, qui savait bien qu'arrivée à Paris, ce n'était que pour y recommencer sa lutte contre le sort, elle était naturelle -, à mesure aussi qu'elle en approchait, il s'élevait en elle un doute qui devenait peu à peu de la répugnance.

Devait-elle aller porter la lettre que lui avait remise M. de Meulan?Il lui semblait impossible qu'on ne prît pas une singulière, si ce n'est même une mauvaise opinion d'elle, en la voyant protégée et recommandée par un homme du monde, et de l'âge de Raymond.Sa fierté à cette crainte faisait taire sa tendresse; d'autant plus que, tout en essayant de les oublier, ces paroles de Frédéric Litton lui revenaient

continuellement à la pensée : Si M. de Meulan vous aimait, il ne vous aurait pas laissé partir seule, avait dit Frédéric.

La circonstance la plus humiliante pour l'amour-propre vint en aide aux irrésolutions de Laurence. Quand elle arriva à Paris , sa bourse ne contenait plus qu'un double napoléon. Il faut avoir manqué d'argent pour savoir ce que cette privation enlève d'assurance et de sécurité. Quoique Laurence sût maintenant que c'était à Raymond qu'elle devait celui que lui avait remis mademoiselle Robert, Thumiliation qu'elle en éprouvait était affaiblie par la manière délicate dont il le lui avait fait parvenir. Mais, en arrivant sans ressources dans la maison où il l'avait recommandée, n'était-ce pas avouer qu'elle comptait entièrement sur lui ; cette crainte lui devint insupportable au moment où elle était obligée de s'y exposer.

Aussi, en descendant de diligence, elle commença par se faire conduire dans un hôtel voisin, et, après une longue route de sept

LAURENCE, 4>tr

jours, elle ne put se dispenser d'en accorder deux au repos.

Quand elle se sentit un peu remise, elle examina Tappartement qu'on lui avait donné. Le long voyage qu'elle venait de faire seule l'avait un peu éclairée sur les dépenses usuelles, et elle se dit qu'elle n'avait point de temps à perdre ; qu'il fallait qu'elle portât la lettre que Raymond lui avait remise, ou que , de toute manière , elle quittât un logement beaucoup trop cher pour elle.

Elle sortit donc, passa deux ou trois fois devant la maison où Raymond l'avait adressée, et quoique cette maison eut une apparence convenable, quoiqu'elle se répétât qu'elle y serait sans doute bien accueillie , une répugnance qu'elle ne put vaincre lui ôta le courage d'y entrer, et elle retourna à son hôtel sans avoir pris aucune résolution.

Peut-être Laurence avait-elle tort d'écouter ses répugnances , mais si jamais tort fut excusable,c' était dans une circonstance, où la délica-

tesse luttait avec le malheur. On ne sait pas assez combien la pauvreté rend susceptible; cette susceptibilité fut assez puissante chez Laurence pour qu'elle l'emportât sur la crainte de ne plus entendre parler de Raymond, sur la crainte de lui paraître ingrate; et après y avoir long-temps réfléchi , elle se décida à se rendre chez son ancienne hôtesse, c'était retomber dans la triste position qui , un an auparavant, Tavait forcée de se faire demoiselle de compagnie , c'était y retomber avec des illusions de moins, et déjà découragée par des déceptions , aussi se mit-elle en route énervée par une timidité craintive qui fait tout redouter.

L'aspect du petit hôtel garni où elle avait passé plusieurs mois après la mort de son père, protégée par une femme commune, mais enfin protégée, cet aspect était changé.

A cette époque, le premier et le second seuls de la maison présentaient une apparence très convenable, les autres étages accusaient une sorte de négligence et elle s'étonna qu'une an-

née y eût apporté un aussi notable changement. La maison était peinte à l'extérieur, le \estibule était revêtu de marbre et décoré d'une statue de Mercure, le pied levé, les ailes déployées, tenant un caducée d'une main et un immense globede l'autre, globe d'où devait s'échapper le soir la flamme du gaz, enfin deux caisses remplies de fleurs bordaient ce vestibule où Laurence eut peine à retrouver l'escalier qu'elle avait tant de fois franchi. Cette maison ne rappelait plus rien du passé, et comme Pauline et la bonne madame Bernard n'avaient point répondu à ses lettres depuis qu'elle avait quitté la France, elle se fit du changement de cette maison comme un triste présage , et elle s'en affligea comme on s'afflige de tout quand on est profondément malheureux.

Ce fut une personne qu'elle ne reconnut pas d'abord qui vint au-devant d'elle quand elle entra dans le parloir presque élégant qui s'ouvrait sous le vestibule; une année avait changé Dorothée, la fille niaise et ignorante de madame Ber-

nard, en une jeune femme affectée. Aussi reçutelle Laurence avec une politesse presque protectrice ; il n'y eut pas une larme dans ses yeux, pas la moindre émotion dans sa voix quand elle raconta que sa mère était morte subitement huit ou dix jours après le départ de Laurence , et qu'elle ajouta avec beaucoup d'orgueil: — depuis six mois je suis mariée à une personne fort riche ; aussi avons-nous fait arranger , embellir notre maison, nous louons le prix que nous voulons; nous n'avons pas un appartement que nous puissions louer à moins de deux cents francs par mois, même nous n'en avons pas un de vide dans ce moment.

Tout cela fut dit avec une intention marquée, inspirée par un coup-d'œil jeté sur la modeste toilette de Laurence.

La fille de madame Bernard se pavanait , en parlant, dans un large fauteuil à la Voltaire et chiffonnait sans précaution une robe de soie dont elle eût fait jadis sa plus belle toilette. Laurence ne parut point éblouie des airs de

grandeur et du luxe de l'élégante hôtesse, et après avoir exprimé ses regrets de la mort de la bonne madame Bernard, elle demanda son piano qu'elle avait pris la liberté de lui confier.

— Votre piano, reprit Dorothée, il est resté fort long- temps dans la petitechambreque vous occupiez tout en haut , mais comme il gênait on l'a mis dans un coin du grenier; car vous pensez bien qu'il ne pouvait figurer dans mon salon. J'ai acheté un piano de Pleyel, il m'est impossible de jouer sur un autre.

Un sourire malin éclaira malgré elle la figure de Laurence, et elle ne put s'empêcher de dire avec une feinte bonhomie :

— Vous aviez déjà il y a un an des dispositions fort remarquables.

— Oui, je n'allais pas mal quand vous me donniez des leçons, mais depuis un an j'ai pris des maîtres d'une grande réputation.

Laurence parut l'écouter avec une profonde admiration, et Dorothée charmée de l'elfet

qu'elle produisait, reprit assez gracieusement :

— Il me semble, mademoiselle Winter, que vous étiez d'une très jolie force et nous pourrons faire de la musique ensemble, car je suppose que vous arrivez d'Italie avec cette comtesse qui vous avait emmenée.

— Non, répondit simplement Laurence, je reviens sans elle.

— Et vous cherchez sans doute un autre emploi.

— Je n'ai encore rien de décidé, mais je préférerais trouver des écoliers.

— Oh ! ma chère, s'écria Dorothée, c'est bien difficile ce que vous désirez là. Paris pullule de talents, ils courent les rues, on les a pour rien. Cependant il est encore des personnes qui savent les apprécier; moi, par exemple, je donne cinq francs par leçon, c'est un joli denier j'espère.

— Je ne veux pas vous retenir plus longtemps dit Laurence, je puis, n'est-ce pas, envoyer chercher mon piano.

— Oui, certainement, je donnerai des ordres à ce sujet : mais venez donc un de ces soirs vous essaierez le mien.

Tout cela était dit par Dorothée avec une nonchalance presque impertinente et en rajustant les boucles d'une chevelure blonde dont le reflet semblait tellement hasardé, que la bonne madame Bernard se plaignait naïvement que sa fille eut cette ressemblance avec Notre- Seigneur.

Laurence se disposait à sortir quand un gros homme, court et trapu, entra dans l'appartement'; il montrait autant de bonhomie que sa femme d'affectation.

— Est-ce que madame ne s'arrange pas?

demanda-t-il avec inquiétude. Dorothée, estce que tu n'as pas dit que nous avions le premier, le second et la plus grande partie du troisième de vide ; est-ce que....

— De quoi vous mêlez-vous? interr,ompit aigrement Dorothée; pensez-vous à ce que vous di

tes, nous n'avons pas un logement de disponible. II. 2

— Depuis ce matin donc? Et M. Michaud s'obslinant à ne pas comprendre les signes que lui faisait sa femme, assurait Laurence que si elle ne s'arrangeait pas avec lui elle ne s'arrangerait avec personne et que.,..

— Je vous remercie, monsieur, interrompit enfin Laurence, si madame Bernard eût existé et qu'elle eût eu une chambre modeste à me louer, j'eusse donné volontiers la préférence à sa maison. Mais je vois que tout est ici trop cher, trop magnifique pour moi.

— Comment donc? comment donc? s'écria M. Michaud , vous avez connu madame Bernard, et Dorothée vous laisse partir? C'était un vrai cœur d'orque ma belle-mère; jadis, elle m'a rendu un service essentiel , et c'est à elle que j'ai dû ma petite fortune. C'est pourquoi j'ai épousé sa fille. Dans les commencements je ne m'en souciais pas beaucoup, parce que...

— Bien obligé, interrompit aigrement Dorothée.

— Mais laisse-moi donc achever, reprit le

mari, parce que je te trouvais trop jeune pour moi.

Laurence marchait toujours vers le vestibule où M. Michaud la suivait en lui répétant : ?

— Au moins, voyez nos petites chambres de trente francs par mois, et de vingt-cinq Crânes pour vous, à cause de la connaissance.

-^ Je croyais, dit Laurence, que dans votre hôtel il n'y avait rien d assez modeste pour ma bourse. Mais, tout en répondant ainsi, elle n'eût pas été fâchée de trouver un asile dans une maison où elle était déjà connue, et malgré les ridicules de Dorothée , elle préférait avoir affaire à elle qu'à une étrangère.

Cependant madame Michaud ne paraissait nullement empressée de la loger chez elle , et Laurence se hâta d* ajouter : * ^^q <iM< :>

— J'enverrai chercher mon piano demain matin.

— Ah! c'est donc à vous ce piano? dit M. Michaud ; eh bien ! Dorothée ne s'est pas gênée, elle s'en servait il n'y a pas encore huit jours;

car celui que vous avez vu dans le parloir, appartient à une chanteuse qui nous doit de Targent.

Laurence ne fit pas semblant d'entendre et reprit en souriant :

— Madame Michauda pris de très bonnes leçons, à ce qu'elle m'a dit, et comme elle doit être très forte à présent , j'aurais eu du plaisir à l'entendre.

— En effet, je crois que vous avez raison, M. Michaud, s'écria Dorothée,] la petite chambre jaune conviendrait parfaitement à mademoiselle Winter. Où est la clé du numéro vingtdeux? Nous allons y monter.

Laurence ne fit aucune objection, s'arrangea avec madame Michaud, et se sentit même beaucoup plus tranquille quand elle eut fait tirer son piano du grenier et qu'elle se trouva installée sous un toît qui ne lui était pas tout à fait étranger.

Après s'être fait beaucoup prier, elle accepta le dîner de M. Michaud qui la combla de préve-

nances. Dorothée joua une valse avec aussi peu de mesure qu'autrefois, mais plus de facilité. Laurence lui donna des conseils avec tant de modestie, et s'effaça tellement, qu'elle parvint à ne point blesser sa vanité.

Rentrée chez elle, quoiqu'il fut déjà tard, Laurence s'assit à son piano. Bien que l'instrument fut d'un ancien maître et un peu usé , les sons lui en parurent doux et agréables. Elle resta bien tard à se ressouvenir des morceaux que lui avait appris son père ; il lui semblait voir ses doigts vénérables errer sur les touches d'ivoire. Elle le pleura de nouveau; retrouver un meuble qui avait servi si longtemps à cet excellent père, avait ravivé tous ses regrets.

Le lendemain même du jour où Laurence se fut établie chez madame Michaud, elle pensa qu'elle devait s'occuper sans retard des moyens de gagner sa vie. Élevée dans cette pensée, elle n'y trouvait de pénible que les démarches qu'il fallait faire pour arriver à un but où elle s imaginait qu'elle ne rencontrerait pas de grands obstacles, persuadée qu'elle était que

du moment où elle prenait le parti de se vouer à renseignement , on devait croire qu'elle se sentait les talents nécessaireset qu'alors elle devait trouver des écoliers. Laurence ne s'arrêtait plusà l'obstacle qui, plusieurs mois auparavant, lui avait fait préférer de chercher une place de demoiselle de compagnie. Non que Tannée qui venait de s écouler lui eut assez enlevé de son éclatante jeunesse pour qu'il n'y eût pas encore quelques objections à former sur cet article; mais elleavait appris par expérience qu'elle devait en prendre son parti, puisque durant le temps qu'elle avait rempli l'emploi de demoiselle de compagnie, elle n'en avait pas moins été exposée à bien des dangers.

Et puis , donner des leçons et conserver son indépendance, blessait moins sa fierté. Enfin, il faut tout dire , Laurence s'imaginait qu'elle se rapprochait davantage de Raymond par cette position sociale. Car, ainsi, elle devenait, elle restait artiste. Et si elle parvenait

tAURENCE. 25

à gagner convenablement sa vie, quand elle reverrait Raymond elle pourrait lui dire : J'ai travaillé jour et nuit, mais je suis restée digne d'être aimée de vous. Mais pour revoir Raymond, il fallait qu'il sut où la trouver.

Elle lui écrivit donc et envoya sa lettre chez la personne pour qui il lui en avait remis une. Plus tranquille de ce côté, après avoir soigneusement calculé le jour où elle pourrait avoir une réponse , sa pensée se reporta vers Pauline, Pauline à qui elle avait écrit plusieurs fois durant son séjour en Italie et dont elle n'avait point reçu de réponse; mais n'était-il pas possible, n'était-il pas probable que les lettres ou les réponses se fussent égarées, ou qu'on eût mis de la mauvaise volonté à les lui remettre.

Laurences'entretintdonc longuementet avec abandon avec son amie; elle lui confia naïvement toutcequi lui était arrivé, la conjurant de lui donner promptement de ses nouvelles et de prier sa mère de lui envoyer quelques let-

très de recommandation pour parvenir à se faire des élèves. Ce que Laurence désirait le plus, c'était d'en obtenir dans quelque couvent ou quelque pensionnat. Enfin, elle se persuadait qu'on réussissait toujours quand on se sentait digne de confiance ; et avec l'imprévoyance de la jeunesse, elle se disait qu'il était impossible qu'elle ne trouvât pas promplement à utiliser ses talents.

M. Michaud lui avait promis de s'occuper d'elle, mais Laurence avait promptement découvert que le brave homme était assez inquiet lui-même de ses propres affaires-, après avoir beaucoup dépensé pour rendre sa maison élégante , ce qui lui manquait , c'était des chalands. Madame Bernard avait eu jadis une bonne clientelle qui s'était éloignée après sa mort. Quoique la maison fut plus brillante que de son temps , on n'y était pas aussi bien; Dorothée s'en occupait peu, et ses ridicules ennuyaient quand on s'en était moqué un moment. M. Michaud ne pouvait donc être

très Utile à Laurence, et sa femme ne s'en inquiétait nullement. Chaque soir , cependant , elle engageait Laurence à venir faire de la musique avec elle , c'est-à-dire qu'elle prenait ainsi une leçon qu'elle ne payait pas.

Après avoir satisfait à plusieurs dépenses indispensables , Laurence s'aperçut avec terreur qu'il ne lui restait plus que deux écus de cinq francs. Depuis qu'elle était à l'hôtel, elle faisait venir ses repas de chez un traiteur. Elle se dit qu'elle devait supprimer une dépense désormais trop forte pour elle, et en même temps elle se sentit tout effrayée de se trouver chargée de ces détails de la vie positive dont elle ne s'était jamais occupée, ils lui faisaient éprouver une si grande répugnance , qu'elle travailla chaque jour à vivre de peu , de bien peu; mais quelque peu que ce fut, il fallait encore se le procurer, et elle se vit forcée de faire des dettes. Elle dut continuer de prendre chez le traiteur , c'était une espèce d'arrangement qui lui donnait du moins q u

ques jours de répit, et elle se disait que pendant ce temps , il était tout-à-fait impossible qu'elle ne trouvât pas d'occupation. Elle fit des adresses qu'elle remit à plusieurs personnes; elle se hasarda même à frapper timidement à la porte de quelques pensionnats; les chefs de ces établissements se montrèrent généralement polis, quelques-unsimportunés^etaucuns ne voulut accepter ses offres. Elle fût chez des loueurs et des facteurs d'instruments. En réponse à sa timide demande , ils lui montrèrent une foule d'adresses de maîtres et maîtresses de piano. Cependant Laurence ne se décourageait pas; chaque jour elle recommençait ses démarches, et chaque jour elle diminuait quelque chose de ses prétentions sur le prix de ses leçons. Mais tout était inutile, plus elle se montrait modeste, moins elle inspirait de confiance, moins on lui supposait de talent.

Les semaines s'écoulaient , et chaque jour la pauvre Laurence rentrait plus timidement

chez M. Michaud , car les dettes qu'elle avait contractées augmentaient de consistance, elle s'apercevait même que le peu d'égards que dans les commencements elle avait obtenu de Dorothée, diminuait sensiblement, Dorothée ne disait plus :

— Mademoiselle Winter , faisons de la musique ? Mais tout simplement : Mademoiselle Winter, aidez-moi à déchiffrer ce morceau.

Madame Michaud en vint même à la charger de commissions peu agréables , et cela d'un ton qui en augmentait l'inconvenance; M. Michaud restait plus poli, mais sa maison se remplissait peu à peu et il devenait, ce que deviennent tous les sots, plus fier de sa position et plus intéressé. Laurence ne lui avait point encore payé son logement, il savait qu'elle devait à plusieurs personnes 5 tout cela l'inquiétait et sa femme ne le rassurait point. Elle se rappelait parfaitement que quand Laurence était venue la première fois loger chez sa mère, elle venait de vendre le peu de

meubles qu'elle possédait afin d'élever une tombe à son père 5 elle se rappelait également que quand Laurence était entrée chez madame de Salewska il était grand temps, car la pauvre orpheline était alors bien malheureuse. Dorothée était même persuadée que Laurence devait de l'argent à sa mère, mais comme elle n'en avait trouvé aucune preuve dans les papiers de madame Bernard , elle n'avait osé lui refuser son piano : ce piano qui n'était pas digne de paraître dans son salon, disait Dorothée , lui convenait pourtant beaucoup ; d'autant plus qu'elle allait être privée de celui dont elle se servait ; l'artiste à qui il appartenait venait de faire prévenir madame Michaud que sous peu elle serait en mesure de le reprendre.

Tout cela inspirait à Dorothée des manières souvent fort dures. Mais Laurence ne songeait pas à s'en inquiéter; de pluscruels tourments lui rongeaient le cœur, le silence de Raymond et celui de Pauline la rendaient plus que malheureuse, ils la désespéraient.

LAURENCE. 5>l

Pauline surtout, à qui il ne fallait que huit jours pour recevoir sa lettre et y répondre. Pourquoi n'écrivait-elle pas? tout devient présage quand on est abandonné et pauvre, et Laurence s'en fit un fatal de ce silence qu'elle ne pouvait expliquer. Enfin, un matin qu'elle avait fait de longues courses sur la simple indication d'une personne fort peu instruite et qui, par conséquent , l'avait fort mal adressée , un matin que, comme de coutume, elle n'avait pas réussi, elle revenait lentement et avec répugnance à l'hôtel, car elle sentait que des regards malveillants et mécontents l'y attendaient, quand on lui remit une lettre. Elle reconnut le timbre de Bordeaux où habitait Pauline; elle reconnut son écriture, et saluant en passant madame Michaud qui lui disait d'entrer chez elle , elle se hâta de monter dans sa chambre, là après en avoir ôté la clé, elle décacheta la lettre de Pauline, ranimée par un sentiment de joie, le premier qu'elle eut ressenti depuis bien long-temps.

Pavline à Xiaurenc*.

Bordeaux )â8 novembre, 18.

« Tu dois t'étonner de mon long silence , ma pauvre et chère Laurence ; m'accuser sans doute de le garder si long-temps, mais tu me croiras quand je te dirai que ce n'est pas ma faute et que j'ai gémi d'être obligée de ne pas le rompre; j'en ai gémi plus que toi , car tu pouvais supposer que tes lettres ne m'avaient point trouvée à Bordeaux, qu'elles s'étaient perdues. Au lieu que moi, je savais ce

que tu souffrais, je te plaignais et ne pouvais cependant t'écrire.

« Pourquoi ne le pouvais-je pas? ma chère amie; ma chère Laurence, rassemble tes forces, raffermis ton courage, car tu vas apprendre des choses qui t'affligeront beaucoup.

€ Tu sauras d'abord que je n'ai obtenu la permission de t'écrire que pour te faire des phrases insignifiantes, te donner pour prétexte de mon silence un voyage qui devait recommencer à. l'instant; enfin je devais te dire tout ce que l'on invente pour déguiser la vérité' Laurence, j'ai préféré t'affliger que d'employer avec toi des subterfuges. Nous pleurerons ensemble, mais je ne t'aurai pas trompée.

«Tu m'annonces que tu m'as écrit de Florence et de Milan ; ces lettres, je ne les ai point reçues , et je m'étonnais ainsi que ma mère de ton oubli, quand un jeune homme de notre société intime partit pour accompagner sa mère en Italie. Cette dame espérait retrouver

la santé, ou du moins quelque adoucisse- II. 3

ment à ses souffrances, sous ce climat si doux; mais elle n'était pas arrivée depuis deux mois à Naples qu'elle succombait au mal qui la dévorait; mal qu'avant son départ, la médecine avait déclaré inguérissable.

<r Son fils écrivit cette douloureuse nouvelle à ma mère et lui demanda en même temps ma main , ajoutant que madame de Malainville , avant de mourir avait exigé qu'il fit promptement cette demande; Léon de Malainville ajoutait qu'il m'aimait depuis long-temps, moi, Laurence, je ne ^ais si je l'aime dans ce moment autant qu'il le mérite, car il a vraiment d'excellentes , de nobles qualités ; il est beau , riche, rempli de talents et d'amabilité ; ma dot sera médiocre, c'est un magnifique établissement, un superbe mariage comme on dit à Bordeaux, etje crois, oui jecrois qu'il présentebeaucoupd'élémentsdebonheur. Cependant, je dois te l'avouer, Laurence; la volonté de Léon exerce dans ce moment une si grande influence dans ma famille, je redoute si réellement la sévérité

de son caractère, ses idées sont si arrêtées, ses résolutions si irrévocables; et à l'âge où on laisse aux autres le droit de décision , il s'en empare avec une telle autorité, soutenue j'en conviens par un jugement précoce et une conduite sans reproche, qi^ei^fiiï cet homme si sage, si positif, m'effraye, et je crois que sa raison m'empêchede Taimer avec autant de confiance; s'il avait plus de défauts, Léon se rapprocherait davantage de moi : d'ailleurs je lui en veux beaucoup dans ce moment; tu partageras, je crois, mon ressentiment, quand tu sauras jusqu'à quel point Léon pousse la sévérité.

€ En quittant Naples , où il venait de perdre sa mère, M. de Malain ville séjourna quelques semaines à Rome; il se rendit ensuite à Florence, je l'avais prié de s'y informer de toi chez la comtesse de Salewska et ma mère, dans chacune de ses lettres , lui répétait cette recommandation.

« Il ne lui fut pas difficile de trouver madame de Salewska , d'autant plus qu'il avait

connu madame de Piennedans un voyage qu'il avait fait à Paris, et qu''apprenant qu'elle était à Florence , ce fut la première personne chez laquelle il se présenta.

<( Je dois rendre justice à madame de Pienne : Quelle que soit sa secrète pensée, elle ne s'est point rendue l'écho des horreurs que Ton a répandu sur ton compte. Elle garda le silence, et M. de Meulan l'imita-, car, ma pauvre Laurence, dussé-je te faire bien mal, il faut que je te dise ce que Léon a écrit à ma mère, et nous a depuis confirmé : c'est qu'il n'était question à Florence que du prochain mariage de M. de Meulan avec madame de Pienne ; il est certain que ce doit être chose faite maintenant. Enfin, ma pauvre amie, cette indigne comtesse Salewska a dit à M. de Malainville, et à bien d'autres, que tu avais eu deux ou trois intrigues chez ellej que tu donnais des rendez-vous dans son jardin, et qu'elle t^'avait chassée parce que ta présence nuisait à la réputation et à l'établissement de ses filles; elle s'est vantée de ses bontés pour

toi , s'est plaint de ton ingratitude , et n'a pas craint d'assurer que tu étais partie avec une troupe de saltimbanques; mais qu'un Anglais de sa société, et qui devait épouser sa fille aînée, t'avait rejoint à Livourne, et sans doute conduite à Paris , où il t'abandonnerait bientôt , parce que tu étais une femme sans pudeur et sans retenue.

« Pardonne, Laurence, pardonne, ma chère amie, si je te répète ces expressions insultantes 5 mais je dois le faire, car, je l'espère, elles serviront à tes yeux d'excuse à la conduite de ma mère.

« Léon était revenu seulement quelques jours avant que je ne reçusse ta lettre. Quand elle est arrivée, il a déclaré à ma mère que , malgré toute sa tendresse, tout son amour pour moi, il ne prendrait pas pour femme celle qui conserverait la moindre relation avec une personne dont la réputation était aussi entachée. J'en ai appelé à la justice, aux souvenirs de ma mère, à Tintérèt qu'elle t'a naguère témoigné ; je lui

ai juré que tu étais pure comme les anges, car je le crois, ma Laurence, et personne au monde que toi-même ne pourra m'ôter cette croyance. Eh bien ! sais-tu ce que ma mère et Léon m'ont répondu? C'est que Tinnocence ne suffit pas dans le monde 5 c^est que , fusses-tu la plus chaste des femmes , ta réputation est à jamais perdue, et que je dois, qu'il faut que je cesse toute relation avec toi.

« — Ah! me suîs-je écriée alors, rien ne m'empêchera de lui conserver toute mon amitié, et de la regarder comme la personne la plus pure et la plus parfaite.

« J'ai fait plus , ma chère Laurence , et , au risque de déplaire à ma mère , j'ai déclaré à Léon que je préférais rester fille toute ma vie que de renoncer ainsi à mes affections pour devenir son épouse. Il s'est trouvé vivement blessé, et eût quitté à l'instant même la maison de ma mère, s'il n'avait pas remarqué combien elle était affectée et mécontente. Ce qui l'a retenu aussi, je te le dis sans vanité, Lau-

rence, c*est l'amour que je lui inspire, et que je partagerais peut-être, si Léon n'était pas aussi injuste et aussi exigeant.

« Enfin, après des explications fort orageuses, j'ai cédé ; pour quelques mois seulement j'*aî consenti à rompre, c'est-à-dire à suspendre nos relations. Mais je n'ai pas fait cette concession sans verser beaucoup de larmes, et en l'accompagnant d'une condition qui rassure du moins ma tendresse pour toi. C'est que ma mère refusant de t'envoyer des lettres d'introduction près de personnes de sa connaissance , tu ne serais point abandonnée sans secours et livrée à la triste position que tu me confies dans ta lettre. J'ai profité de cela pour représenter encore à ma mère et à M. de Malainville que si tu étais sous la protection de lord Litton , tu ne te trouverais pas sans argent -, que tu serais riche, enfin, si tu étais déshonorée. Eh bien! on m'a répondu toujours la même chose : c'est que tu n'en étais pas moins perdue de réputation. Quelle horreur! quelle injustice! perdue pour

40 LAUKENCE.

avoir tout au plus commis une imprudence. Oh! ma pauvre amie, ma chère Laurence, pourquoi es-tu partie avec cette méchante comtesse Salewska, et surtout pourquoi as-tu aimé ce M. de Meulan ! Tu vois bien que c'est un trompeur ; tu vois bien qu'il a abusé de ta crédulité, et qu'il va épouser sa madame de Pienne, avec qui, assure M. de Malainville , il a depuis long-temps des engagements. Sais-tu que c'est bien mal à M. de Meulan d'avoir cher^ ché à se faire aimer de toi, sachant qu''il n'était pas libre. Il me semble que cette conduite doit assez lui nuire dans ton esprit pour que tu l'oublies entièrement.

« Pauvre amie! chère Laurence! crois bien que je te plains de toute mon âme, et que la pensée de tes chagrins trouble tout mon bon* heur; car je crois que j'aime Léon, et certainement il m'aime aussi ; ce qui fait que j'espère, quand nous serons mariés, obtenir de te revoir, même de te garder près de moi.

« En attendant de pouvoir réaliser cette es-

pérance, ne te laisse point abattre, ni manquer de rien. Mon contrat de mariage est rédigé-, je ne croyais pas , il y a quelques semaines , que j'y porterais autant d'attention 5 mais il renferme une clause qui m'a rendue bien heureuse : j'aurai à ma disposition une pension de cinq mille francs. Eh bien! Laurence, je t'en ferai passer une bonne partie. Qu'est-ce que cela me fera de me priver de quelques chiffons? Va, le plaisir qu'ils me causeraient n'égalerait jamais celui que je trouverai à assurer ta tranquillité. Il est vrai que je ne pourrai t'*écrire durant quelque temps : je l'ai promis, je l'ai juré en pleurant ; je dois tenir mon serrment. Mais toi, ma bonne Laurence, aie tou^. jours soin de m'instruire où je pourrai te faire passer ce que je te destine.

«Allons il faut finir cette lettre, mes yeux sont remplis de larmes. Ah ! sois persuadée que je resterai ta meilleure amie , sois convaincue que je crois à ton innocence et à ta vertu comme je crois à la mienne 5 ne te tour-

mente point du jugement que portent sur toi les méchants et les femmes jalouses, tu seras heureuse un jour, surtout si tu as la force d'oublier Fhomme indigne qui s'est joué de ton cœur et de ta bonne foi.

€ Ton amie pour la vie.

€ Pauline. »

i'r'rfy*^

Laurence relut deux fois cette cruelle et pourtant si tendre lettre, et après avoir donné mille bénédictions à Pauline, elle sentit une amère douleur, un terrible serrement de cœur au souvenir de Raymond. Il l'avait donc trompée-, il s'était fait un Jeu d'un amour qu'il ne pouvait partager , et il était sans doute satisfait de trouver un prétexte pour ne plus s'occuper d'elle, prétexte qui semblerait lui ôter,

même à ses propres yeux , l'apparence d'un tort. Puisqu'il entendait dire et répéter qu'elle était une fille perdue, déshonorée 5 puisqu'il pouvait la traiter de perfide, de trompeuse; puisqu'elle s'était compromise au point de paraître en public avec lord Litton.

— Il me méprise , répétait la malheureuse Laurence en pleurant avec désespoir. Ah! de tous mes chagrins, c'est le seul contre lequel je me trouve sans courage.

Et dans le paroxisme d'une douleur aussi vraie que profonde , Laurence ne songeait pas que la misère l'enveloppait de toutes parts. Elle ne songeait môme pas qu'il ne lui restait plus aucune ressource, plus aucune; car, quand elle se déciderait à vendre son piano , ce piano qui lui était si cher par le souvenir qui s'y rattachait , elle n'en avait plus la possibilité ; elle devait à M. Michaud, à ses gens, au traiteur.

Dans ce moment où elle se sentait anéantie par son désespoir, on ftappa rudement à la

porte. C'était le garçon du traiteur, qui lui présentant son compte d'un air fort résolu et fort impertinent, lui déclara qu'on ne lui fournirait plus si elle ne payait pas ce qui était échu.

— Je n'ai besoin de rien aujourd'hui, balbutia Laurence, et demain, oui demain, je solderai tout.

Elle faisait cette promesse sans savoir comment elle pourrait la tenir. Ce n'était pas pour tromper, son caractère candide ne connaissait pas la ruse qui procure le repos même pour quelques heures, mais sa fierté était tellement froissée, qu'elle eut promis son sang pour se débarrasser des dettes qu'elle avait contractées, poussée par une nécessité absolue.

Après avoir refermé sa porte, Laurence vint se rasseoir sur la chaise qu'elle avait occupée , ce fut alors qu'elle aperçut un papier qui était tombé. C'était un bon de mille francs sur un banquier de Paris, ^

Son premier mouvement fut de rendre grâce à son amie et à la Providence qui la tirait d'un si grand embarras, et dans sa reconnaissance elle reprit la lettre de Pauline pour la relire. De cette fois les larmes qu'elle lui coûta furent encore plus amères.

— Oh ! non , s'écria Laurence , non , je n'accepterai pas cet argent; ce n'est pas ma chère Pauline qui me l'offre, c'est sa mère qui ne croit plus devoir m'accorder une confiance et une protection qu'elle ne m'avait pas refusé autrefois; c'est le fiancé de Pauline. Tous deux ils m'envoient ce secours par pitié et sous condition que je n'occuperai plus mon amie de mon souvenir; ils me croient indigne de son amitié, ils méjugent sans m'entendre; parce que je suis une pauvre orpheline qui n'a ni appui ni fortune, on croit avoir tout fait pour moi, que de me donner de l'argent; oh! je préfère mourir, mourir de faim.

Et pourtant, en se parlant ainsi à elle-même, la pauvre Laurence souffrait déjà de ses atteintes

cruelles. Depuis la veille elle n'avait rien pris, elle avait marché toute la matinée, et la journée était déjà bien avancée, cependant telle était la blessure profonde que venait de recevoir sa fierté, qu'elle préférait les souffrances réelles qu'elle éprouvait, et les humiliations, les embarras qui Fattendaient, qu'elle les préférait à recevoir un service accordé seulement par une bonté dédaigneuse. Sans balancer elle écrivit ce qui suit à Pauline :

« Chère bien-aimée Pauline, c'est le cœur rempli de reconnaissance et d'une affection si lendre, si dévouée, qu'elle me rend digne de la tienne, que je te remercie de ta lettre, quoique cette lettre renferme des lignes bien cruelles. Je ne tenterai point de me justifier aux yeux de ceux qui me condamnent sans m'enlendre. Mais je te le dis à toi, Pauline, à toi, parce que tu me croiras. Je suis innocente, et les circonstances m'ont seules jetées pour un moment dans une société qui m'a compromise.

Lord Litton m'a poursuivie, mais je Tai fui, seule, sans ressource, abandonnant le peu que je possédais, et ni lui, ni personne n'a le droit de me mépriser. Le malheur et la misère m'environnent; demain peut-être, je n'aurai plus d'asile; car jusqu'à présent, j'ai vainement cherché le moyen de gagner ma vie. Eh bien! cependant je te renvoie le billet renfermé dans ta lettre. J'aurais consenti à tout recevoir de ton amitié, de l'estime de ta mère; mais je ne puis accepter un bienfait auquel on attache le mépris , auquel on attache la condition de cesser toutes relations avec toi. Ce serait acheter d'un prix trop cher un secours qui m'est pourtant si nécessaire; je me soumets à mon sort, Pauline, je fais plus, je me soumets à ne plus entendre parler de toi; mais je ne veux pas qu'on espère payer mon obéissance. C'est à toi, ma bien-aimée Pauline, que je fais ce sacrifice et non à personne, adieu, sois heureuse, que mon souvenir ne te trouble jamais; qu'il n'amène pour toi aucune altercation, aucun

mécompte dans la carrière dans laquelle tu vas entrer. Peut-être un jour on saura... mais non, on ne me croirait pas.

« Adieu, chère amie, je viens de presser sur mes lèvres la petite bague que tu m'as donnée, elle est à mon doigt avec Tanneau de mariage de mon père que j'ai retiré de sa main déjà glacée, je les conserverai l'une et l'autre jusqu'à la mort. Adieu, Pauline, adieu. »

Et sans hésiter, soutenue par une délicatesse que quelques âmes d'élite comprendront, Laurence renferma la lettre de change dans sa lettre à Pauline et descendit pour la jeter elle-même à la poste.

Au bas de l'escalier elle rencontra madame Michaud qui lui dit d'un ton presque impérieux.

— J'allais vous faire prier de descendre mademoiselle Winter, si vous n'êtes pas trop occupée pourtant, et...

— Je suis prête à vous entendre , madame ,

interrompit Laurence 5 je u'ai malheureuse- II. k

nienl aucune occupation qui me retienne.

— - C'est ce qu'il me paraît, et je m'aperçois que tous vos beaux projets de donner des leçons n'ont pas un résultat fort avantageux. Je vous Tavaisbien prédit, Paris regorge de talents; j'ai pourtant parlé de vous à plusieurs personnes très haut placées; savez-vous, au reste, à quoi j'ai pensé et le conseil que j'ai à vous donner?

— J'écoute, répondit Laurence.

— Eh bien ! pourquoi au lieu de mettre sur vos cartes : Laurence Winter , ne feriez-vous pas graver la signora Lorenzia Pointera , cela vous donnerait un air étranger, et...

— Et du talent de plus, interrompit Laurence en souriant tristement.

— Vous croyez rire, cependant ce moyen est très bon. Mais ce n'est pas seulement cela que je voulais vous dire: je voulais vous prier de me prêter votre piano. Vous voyez que l'autre n'est plus là.

Laurence tourna les yeux du côté de la place

vide et dit avec effort : mon piano est à votre disposition, madame.

Puis elle se hâta de quitter madame Michaud, car elle sentait que les larmes TétouiFaient; elle venait d accomplir un grand sacrifice, un sacrifice dont retendue ne sera pas appréciée par tout le monde, mais dont un artiste et un artiste malheureux comprendra toute la valeur.

Le piano de Laurence avait non-seulement du prix à ses yeux parce qu'il avait été touché par son père, mais aussi parce qu'il était pour elle un compagnon, un ami, qui semblait l'écouter et pleurer avec elle. Et puis elle répétait sur ses touches les airs qu'elle avait chantés et joués devant Raymond , et ces heures ainsi passées étaient devenues la seule distrac»^ tion de sa vie.

Quand elle fut dans la rue elle se rendit à la poste et y jeta sa lettre sans hésiter-, elle sentait que si elle retardait un instant elle ne pourrait peut-être pas résister au désir de garder

son piano en s'acquiltant avec madame Michaud. Mais elle éprouva quand sa lettre ne fut plus entre ses mains la satisfaction qui suit Taccomplissement d'une bonne résolution.

La nuit était tout-à-fait arrivée, Laurence se hasarda alors à acheter un petit pain qu'elle roula dans une feuille de musique qu'elle tenait à la main. Elle rentrait précipitamment chez elle, quand madame Michaud , dont la porte était ouverte, lui cria d'entrer.

Toute faible, toute anéantie qu'elle fut, Laurence eut encore assez d'empire sur ellemême pour faire de la musique avec Dorothée ou plutôt lui donner une leçon.

Elle crut qu'après cet effort elle pourrait se retirer et du moins souffrir seule, mais il lui restait encore une humiliation à éprouver.

— Qu'est-ce que cette musique? dit madame Michaud en déroulant la feuille que Laurence avait posée sur un meuble.

Laurence s'approcha vivement, mais déjà le petit pain avait roulé sur le parquet.

Dorothée devina sans doute que ee pain était la seule ressource de Laurence , car elle savait tout ce qui se passait chez elle, et cette découverte qui eût touché une âme un peu généreuse ne fit qu'ajouter à son impertinence.

— Écoutez , dit-elle en se jetant négligemment sur un fauteuil, écoutez, mademoiselle \Vinter,j'ai encore un conseil à vous donner. Ce serait de renoncer à vos prétentions d'artiste et de prendre tout bonnement une place de femme de chambre, c'est infiniment plus facile à trouver. Vous êtes toujours très bien coiffée et je suis sûre que vous réussiriez parfaitement dans cet emploi.

Laurence un moment anéantie par la petite humiliation qui venait de blesser son amour-propre, se remit cependant bientôt; elle avait une véritable dignité , une juste estime d' elle-même et elle ne se senti t pas long-temps humiliée , parce qu'elle était maltraitée par la fortune ; sa supériorité sur madame Michaud , était d'ailleurs assez réelle pour qu'elle cou-

sentît long-temps à lui laisser le plaisir de la croire sa victime; il y avait aussi dans son caractère une malice trop naturelle, trop de premier mouvement pour que, quelle que fût sa situation, elle ne prît pas le dessus. Aussi, ramassant tranquillement le petit pain, elle répondit à madame Michaud :

— Je vous rends mille grâces , madame , et je reconnais qu'en effet vous pouvez mieux que personne me donner de bons avis afin de réussir dans la carrière pour laquelle vous voulez bien me reconnaître quelques dispositions. Votre excellente mère qui s'avouait que vous n'étiez pas dotée par la nature de beaucoup de moyens intellectuels, m'a répété plusieurs fois qu'elle vous avait fait apprendre à coudre et à coiffer dans l'espoir que vous trouveriez une place dans le genre de celle que vous me conseillez de chercher.

— Insolente! s'écria madame Michaud, payez moi , payez les dettes que vous avez contractées dans ma maison et sortez-en à l'in-

stant même; certainement que je ne vous garderai point par charité. tiii'l) i

— La charité! interrompit Laurence avec le même calme ; oh ! madame, ne vous défendez point de ne pas l'exercer à mon égard, le ciel m'est témoin que je n'y ai jamais compté.

— Voulez-vous vous taire, cria madame Michaud ne retenant plus sa colère.

M. Michaud qui travaillait dans le cabinet à côté, entra tout effaré la plume passée derrière Toreille.

— Eh bien ! qu'y a-t-il donc, qu'as-tu Dorothée? Tu es toute rouge, tu as le teint d'une écre visse.

— Et vousle langage d'un sot avec vos comparaibviTis. Je me mets en colère avec raison quand on vit^t me braver chez moi.

— Te braver; q^î ça, un garçon?

— Là. Il s'agit bien a^ garçons; c'est mademoiselle qui, non contente...

— Monsieur, interrompit Laurent, avec le

56 * LALRENCE.

plus grand calme; madame s'oublie jus(|ua me parler d'un ton qu'il ne me convient pas de souffrir.

— Pas de souffrir ! répéta madame Michaud; mademoiselle qui aurait besoin qu'on lui fît Taumône.

— Vous Tai-je demandée? reprit Laurence avec douceur. Vous êtes la fille d'une femme dont le cœur était excellent et pourtant, madame, sans pitié, sans égards pour l'intérêt et Tamitié qu'elle me portait , vous abusez de ma situation en me blessant par vos paroles. Depuis deux mois, j'ai tout supporté avec patience et Dieu m'est témoin que je ne vous en veux pas, je ne m'en prends qu'à votre mauvaise nature et je vous plains seulement.

— Gardez votre pitié pour vous-m^«ie , s'écria Dorothée. Payez-moi, pav^^-«ioi et partez.

—M. Michaud, contim^ Laurence sans faire attention à cette p^^velle grossièreté, M. Michaud, veuille rairele compte de ce que je vous dois, f^ ^^ que je dois dans votre maison et si

dans quelques jours je n'ai pas tout soldé, eh bien! vous vendrez mon piano.

En prononçant ces dernières paroles, la voix de Laurence, jusqu'alors assez ferme, trembla dans sa poitrine; mais elle salua poliment M. Michaud et prenant son flambeau, elle passa devant Dorothée, sans que celle-ci osât ajouter un seul mot.

— C'est bien, ma chère demoiselle, c'est bien, répétait M. Michaud en la reconduisant, nous arrangerons tout cela , nous avons la plus grande confiance en vous et dans le fond Dorothée vous est très attachée.

Laurence l'entendit à peine et se sauva dans sa chambre, quand elle y fut renfermée et qu'elle considéra la place vide, quelques heures auparavant occupée par son piano , son cœur serré se dégonfla et elle pleura avec une abondance qui amena l'abattement.

— Demain, dit-elle, demain où irai-je, car pour rien au monde je ne voudrais sup-

58 LATJllENCE.

porter plus long-temps l'insolence de cette femme.

La pauvre jeune fille, épuisée par les larmes et le besoin , s*endormit enfin , la tête appuyée sur le bord de son lit. Elle se réveilla glacée ; le pain qu'elle avait acheté la veille était resté intact, sa lumière brûlait encore et se montrait plus puissante que le jour qui] s'annonçait bas et pluvieux; la nature était froide et désolée. Laurence ouvrit la fenêtre et recula avec effroi devant sa tristesse.

— Oh ! mon père ! mon père ! répéta-t-elle avec une angoisse déchirante; pourquoi m'avez-vous laissée après vous et que deviendraije?....

Cependant après être restée assez long-temps dans cet étatde découragement, elle essuya ses yeux et les baigna d'eau fraîche.

— Il faut que je m'en aille d'ici , se dit-elle , avec résolution, il le faut, j'entends déjà du bruit dans la maison.

Et s'enveloppant de son manteau et se ca-

chant sous son voile, elle descendit doucement Tescalier. Le concierge seul la \it, mais elle ne lui répondit rien quand il lui fit observer qu'il faisait bien mauvais temps pour sortir.

Après avoir traversé plusieurs rues, Laurence se trouva en face l'église Saint-Roch où elle entra. Un jeune prêtre montait à l'autel de la Vierge pour y dire la première messe. Laurence se sentit un peu rassérénée par le calme qui régnait autour d'elle, cependant son corps succombait sous le besoin et la douleur. Elle s'était mise à genoux contre la balustrade de l'autel, mais quand le prêtre eut donné sa dernière bénédiction et qu'elle voulut se lever, le cœur et la tête lui tournèrent; elle appuya son front sur le marbre et perdit entièrement connaissance.

Laurence fut un peu ranimée par l'eau fraîche dont on baignait ses tempes, elle essaya de soulever sa tête et de regarder autour d'elle , mais le besoin qui avait causé son évanouissement la rendait si faible et élevait un tel brouillard devant ses yeux, il produisait à son oreille un bruissement si pénible qu'elle ne put d'abord rien comprendre à sa situation; elle sentit pourtant qu'on interrogeait attentivement son pouls et une voix de femme dit tout bas :

— Je crois que la pauvre enfant est tout simplement bien fatiguée; et probablement elle n'a rien pris depuis long-temps.

— Eh bien, ma sœur, répondit une voix grave et compatissante , emmenez-là dans votre couvent, nous verrons ensuite.

— Mais, monsieur le vicaire, je ne sais d'où elle vient, ni qui elle est?

— Depuis quand, interrompit le prêtre, faut-il demander au malheureux qui il est, d'où il vient avant de le secourir? Tout chez cette jeune personne appelle la confiance et l'intérêt.

Un peu ranimée par ces paroles, Laurence regarda autour d'elle et reconnut qu'elle était assise dans une sacristie.

— Je vous remercie, balbutia-t-elle , je suis mieux, bien mieux, je puis m'en aller.

— Non pas avant de vous être reposée quelques instants, dit la sœur, notre couvent est à deux pas. Yenez-y et si vous désirez parler

à notre supérieure, vous en serez la maîtresse.

— Je crois que vous ferez bien de prendre ce parti, reprit le prêtre dont la voix consolante avait déjà rassuré Laurence. La supérieure du couvent de Saint-Roch est une personne éclairée et excellente, elle peut vous donner de bons conseils si vous en avez besoin. Allez-y, mademoiselle; et vous, sœur Angélique, souvenez-vous que si je puis être bon à quelque chose, je suis prêt.

Laurence salua respectueusement le prêtre et suivit la sœur sans hésiter davantage ; car elle lui paraissait une sainte femme et elle avait tant besoin de pitié et de consolation!

Elles sortirent de l'église et entrèrent dans un passage où donnait la porte du couvent. La religieuse y frappa.

— Avant de parler à la supérieure, dît avec bonté sœur Angélique à Laurence, asseyezvous à cette table, on va vous apporter un bon l^ouillon.

Laurence se sentit rougir , car elle comprit qu'on avait deviné sa misère. Au bout d'un moment, sœur Angélique rentra et lui proposa de la conduire à madame.

— Si vous m'en croyez, ajouta-t-elle, vous lui parlerez franchement; les jeunes filles ont quelquefois de tristes secrets à cacher; mais notre supérieure est une personne indulgente et qui a vécu dans le monde.

Laurence traversa deux grandes salles où travaillaient de petites filles et quelques jeunes personnes. Toutes levèrent la tète, mais les sœurs qui à chaque table les surveillaient , les rappelèrent à l'ordre. Laurence passa de là dans un parloir fort modeste, dont .le seul ornement était un fort beau Christ. On l'y laissa un moment seule.

En réfléchissant sur sa position , elle se demanda si elle devait la confier entièrement à la supérieure.

— Mais que deviendrais-je, mon Dieu! si je ne lui inspire point de pitié , si elle se mé-

fie de moi ! Et des larmes remplirent de nouveau ses yeux.

La supérieure entra , accompagnée de sœur Angélique. La supérieure était une femme jeune encore et d'une figure distinguée; elle parut frappée de la beauté de Laurence qui, malgré sa timidité, exprima avec grâce et simplicité sa reconnaissance.

— Rassurez-vous, mon enfant, dit la supérieure, vous paraissez encore très souffrante ; sœur Angélique a bien fait de vous conduire dans cette maison ; elle doit être ouverte à ceux qui souffrent. Mais avant de la quitter, dites-moi si je puis vous être utile à quelque chose.

A la pensée de se retrouver encore errante et sans asile, Laurence laissa couler d'^aboudantes larmes.

— Calmez-vous, ma fille, reprit la supérieure en lui prenant la main, je devine que

les douleurs physiques ne sont pas les plus II. 5

cruelles dont vous ayez à vous plaindre. Pouvez-vous, voulez-vous me confier vos chagrins?

Laurence répondit qu'elle était prête à user de l'indulgence et de la bonté de la supérieure : et sœur Angélique s'étant éloignée, Laurence raconta avec vérité et simplicité, non l'histoire de ses sentiments , mais les événements qui la réduisaient à chercher à gagner promptement et honorablement sa vie.

— Mon enfant, je vous crois, dit la supérieure, cependant avez-vous quelque preuve, qtielques papiers à l'appui de ce que vous avancez. \ous êtes si jeune et si belle....

— Ah! madame, interrompit naïvement Laurence, voilà la source de mes peines, je voudrais bien devenir vieille tout-à-coup, peutêtre ne se méfierait-on plus demoi. Mais, ajouta-t-elle, je n'ai que ces papiers; et elle tira d'un petit portefeuille son extrait de naissance et les actes mortuaires de son père et de sa mère. En les cherchant, elle fit tomber la lettre de

Pauline; la supérieure la releva et dit doucement :

— Et cette lettre?

— Elle est d'une amie, de ma seule amie, madame, répondit Laurence en rougissant, elle \ous expliquera, plus clairement que je n*avais cru devoir le faire, ma position tout entière. Je pensais inutile d'entrer dans tous les détails , parce que. . . . parce que ....

Soit méfiance, soit curiosité, soit prudence^ la supérieure ne montra pas une délicatesse bien sévère et lut la lettre.

— Il paraît que votre amie vous a envoyé des secours, fit elle observer; et cependant vous m'avez avoué que vous étiez dans le besoin.

— J'ai cru ne pas devoir les accepter, s'écria Laurence; car vous le voyez, madame, c'était à la condition que Pauline n'entendrait plus parler de moi; on croyait acheter mon silence et mon éloignement d'elle; on ne me permettait pas même de me justifier. Cette

charité m'a paru trop cruelle, à recevoir, madame, et j'ai renvoyé l'argent. Si vous voulez faire prendre quelques informations dans

riiôtel que je viens de quitter Cependant,

je crains la malveillance et la méchanceté de la maîtresse de la maison.

— Écoutez, mon enfant, reprit la supérieure en rendant à Laurence la lettre de Pauline, ce n'est point seulement pour nous-mêmes que nous devons nous montrer circonspects, car notre devoir est avant tout d'être indulgentes, même pour le vice. Mais vous avez dû remarquer que nous sommes chargées déjeunes fdles, il nous est ordonné par prudence et par devoir de nous montrer très sévères sur les personnes qui doivent les approcher. Plus vous m'inspirez de l'intérêt, de la sympathie, moins je dois y céder imprudemment. Vous avez de la religion, j'aime à lecroire; eh bien! allez trouver le confesseur de notre couvent, c'est lui qui a engagé sœur Angélique àvous conduire dans cette

maison, s'il m'assure que vous êtes digne de ma confiance, même quand vous auriez commis quelque faute que vous n'eussiez pas cru devoir m'avouer, eh bien! voici ce que je vous proposerai :

L'éducation que les jeunes personnes reçoivent ici est modeste et dirigée seulement dans un but utile. Cependant plusieurs parents m'ont souvent témoigné le regret de ne pas y voir joindre en même temps quelques talents d'agrément. Jusqu'à ce moment, pour remplir leurs désirs , j'ai été retenue par la crainte d'introduire parmi nous une étrangère. Mais la Providence semble vous avoir envoyée à moi; vous savez dessiner, vous êtes musicienne, vous pourrez utiliser ces deux talents. Je ne pourrai vous offrir que de faibles appointements, mais vous vivrez tranquille, rien à l'aven ir ne troublera votre repos que votre volonté.Cependant vous réfléchirez avant d'accepter, songez que vous ne pourrez jamais sortir seule; que vos uniques plaisirs se borneront

70 LAUllENCE.

à quelques promenades et à raccomplissement de vos devoirs. Enfin si par la suite la destruction totale de vos espérances mondaines, vous inspire le désir de vous fixer dans notre couvent, eh bien! mon enfant, vous acquérerez la certitude qu'avec de la raison on peut être heureux partout.

La pâleur de Laurence, qui s'était un peu dissipée, revint plus mate et plus profonde sur son visage. Quoi qu'elle fut fort à plaindre, quoiqu'elle doutât de Raymond, elle l'aimait trop pour entendre parler sans terreur d'une réclusion éternelle. Et puis , il y avait dans cette organisation si riche , dans cette nature si vivace, une antipathie physique et morale contre la vie claustrale. Aussi ne répondit-elle que par un profond silence à cette dernière phrase de la supérieure , qui reprit avec un peu plus de sévérité :

— Si mes propositions vous conviennent, mademoiselle, sœur Angélique vous conduira, ce soir, près de M. le vicaire. En attendant,

Je vais vous faire visiter notre pauvre maison, Laurence suivit la supérieure qui lui montra tout dans le plus grand détail.

— Voila le lit que vous occuperez, dit-elle en lui désignant un petit cabinet ouvert, à côté, le dortoir des jeunes fdles. De cette manière , vous ne serez séparée de ces enfants ni le jour, ni la nuit.

Ce fut peut-être la perspective la plus pénible pour Laurence, elle sentait bien qu'elle ne devait pas laisser échapper la proposition de la supérieure, mais il lui semblait bien triste de penser qu'elle n'aurait pas une heure de liberté et de réflexion ; il lui semblait bien plus triste encore de se dire qu'il serait sage à elle d'accepter cette existence pour toujours.^

A la fm du jour, sœur Angélique conduisit Laurence à Saint-Roch; à cette heure, l'église était seulement éclairée de ces teintes sombres qui répandent une mélancolie si imposante dans les temples de Dieu; plusieurs petits cier-

ges, offerts par une respectable superstition, brûlaient dans un des coins de Féglise, et quelques fidèles adressaient à Dieu leur dernière prière du soir.

Après avoir désigné à Laurence le confessionnal où elle trouverait le prêtre, sœur Angélique se plaça à l'écart. Laurence se mit à genoux devant une chapelle dédiée à la Vierge, elle s'interrogea avec attention et s'avoua qu'elle éprouvait une grande répugnance pour l'acte auquel elle allait se soumettre.

Ouvrir son âme à un étranger, lui avait toujours semblé une action peu naturelle , cependant une pensée rassurante lui vint au cœur ; elle se dit que la confession n'était qu'une confidence qu'il est défendu à celui qui l'écoute de répéter, dont il ne doit même pas se souvenir , qui, par le secret qui l'entoure, porte avec elle la conviction de sa sincérité. Là , aucun amour-propre ne vous arrête, car se montrer coupable, n'est pas se montrer ridicule. Là, on n'apasàcraindrequ'un

sourire de mépris ou d'incrédulité vous glace quand vous découvrez quelque vertu chrétienne, enfin la confession, porte avec elle une sorte de douceur que nous inspire la certitude d'être plaint, d'être compris.

Laurence n'avait rien à avouer dont elle dut réellement rougir; l'amour, quand il est resté pur, jette, au contraire, sur le front d'une femme , une sorte d'intérêt qui naît de ce qu'elle a souffert, de ce qu'elle souifre encore, de ce qu'elle souffrira peut-être toujours.

Le prêtre engagea gravement Laurence à oublier Raymond, il l'y engagea sans lui faire un crime de ne pas jurer d'obéir à l'instant, et quand elle lui eut promis sincèrement de faire ses efforts pour réussir, il fit descendre jusqu'à elle le pardon du ciel et l'espérance d'un meilleur avenir.

Le lendemain , de bonne heure , il vint au couvent, et une heure après, Laurence fut établie dans ses fonctions.

Elles lui parurent dures, il faut l'avouer;

elle se levait chaque matin avant le jour ; elle assistait à la prière, répétée par ces voix d'enfant, qui n'y apportaient que la conviction et l'attention qu'inspire l'habitude. Après un déjeûner frugal , elle fut chargée de surveiller ces jeunes filles dont la plupart,' d'une naissance commune , conservaient , malgré les observations les plus douces, des manières et des expressions triviales. Mais le plus pénible fut quand il fallut que la pauvre Laurence commençât à montrer à quelques - unes le dessin et la musique. Dans ce dernier art particulièrement, elle avait toujours rêvé une sorte de poésie qui en adoucissait les difficultés; mais quand, durant de longues heures, elle dut répéter la même chose , clouer , pour ainsi dire, son imagination à forcer ces attentions rétives , il lui prit de ces horribles découragements mille fois plus pénibles qu'une grande douleur. Quand on est atteint d'une grande douleur, on se sent le droit de pleurer; mais dans une position qui n'est, en apparence, que

pénible; quand les autres, qui sont toujours mauvais juges de nos sensations, peuvent s'écrier : Mais elle est bien heureuse d'avoir trouvé cette position ; elle doit être contente d'être ainsi placée ; on se sent presque honteux de sa tristesse et de son découragement ; on s'en cache comme si c'était un crime, et on en vient à se dire : J'ai tort de me trouver à plaindre, je ne le suis pas, je ne dois pas l'être. Et l'on pleure tout en essayant de sourire; et les joues se creusent et les yeux ne brillent plus, que par les larmes; et la vie devient si aride et si pauvre d'émotions, qu'on appelle le sommeil pour raccourcir la journée, et qu'au réveil on referme les yeux ainsi que l'enfant qui meurt trop jeune, parce qu'il a repoussé, comme trop amère, la coupe de la vie.

Tel était l'état de Laurence au bout de trois mois de séjour au couvent ; on était dans le carême , les devoirs religieux des élèves donnaient quelque trêve à Laurence, relativement au dessin et à la musique, mais pour lui en

imposer d'autres non moins pénibles. Souvent elle conduisait les jeunes pensionnaires à l'église et y restait de longues heures. Quand elle avait prié Dieu de lui apprendre la patience , elle se sentait plus calme pour écouter les chants religieux. Ces chants lui inspiraient un autre genre de tristesse mêlée de résignation; et quand elle avait long-temps rêvé, elle ressentait enfin une espèce de calme qui n'était autre chose qu'un anéantissement douloureux 5 il entrait alors dans son âme une sorte de joie cruelle , en pensant que sa santé s'altérait sensiblement.

— Oh ! que je voudrais mourir, un soir, dans cette église, se disait-elle, un soir pendant les chants religieux qui semblent implorer Dieu pour ceux qui souffrent : qui sait si cette mort ne frapperait pas assez pour que le bruit en arrivât jusqu'à Raymond. En apprenant comment et où je suis morte, il saurait comment j'ai vécu; il se convaincrait que j'étais innocente et il me donnerait des regrets.

Un jour qu'un prédicateur fameux devait prêcher, Laurence se rendit de bonne heure à l'église avec les religieuses et quelques-unes des élèves. Les places réservées pour les dames de Saint-Roch étaient en face de la chair , le prédicateur était jeune , sa voix sonore et pure faisait vibrer toutes les cordes du cœur de Laurence ; elle trouvait à son organe du rapport avec celui de Raymond; aussi écoutaitelle chaque parole qui sortait de cette bouche éloquente ; de temps en temps elle fermait les yeux, et son âme si innocemment illusionnée, se sentait ranimée en entendant

ces paroles saintes et sublimes qui auraient dû la purifier.

Aussi ce ne fut plus bientôt de l'attention qu'elle ressentit, ce qu'elle éprouvait c'était un de ces enchantements que la raison réprouve et que les cœurs passionnés peuvent seuls comprendre; et elle se disait avec une joie qu'elleavait peineà comprimer, qu'ellepourrait entendre encore plusieurs foisce prédicateur.

Quand il descendit de sa chaire, elle se leva pour mieux le voir. Plusieurs femmes richechement parées en firent autant; parmi elles, Laurence reconnut mesdames de Pienne et de Salewska.

Madame de Pienne paraissait plus brillante que jamais, sesyeux rayonnants se promenaient orgueilleusement autour d'elle, et quoiqu'elle fut dans une église, elle semblait encore y chercher des adorateurs.

On se disposait à se retirer quand le chasseur de M. de Meulan, Laurence le reconnut parfaitement, vint prendre un riche livre d'heures que tenait madame de Pienne et la suivit.

— î- Raymond est à Paris, se dit Laurence en retombant anéantie sur sa chaise, il est à Paris et marié sans doute; il s'est peu inquiété de mon sort , tandis que pour cette femme il sacrifie tout. Oh! que je suis malheureuse. Et Laurence cachant son visage sous son voile, pleura amèrement. Quand elle

releva la tête, la foule était presqu*entièrement écoulée et madame de Pienne avait complètement disparu.

La supérieure fit signe à Laurence de la suivre, mais elle obtint la permission de rester encore un moment à l'église; elle sentait un besoin impérieux de respirer en liberté.

Elle était seule depuis quelques minutes, quand le son d'une voix étonnée et criarde lui lit lever la tête.

— Dieu me pardonne, je ne me trompe pas, c'est vous, c'est bien vous, mademoiselle Laurence, moi qui vous cherche comme une aiguille depuis deux mois.

— Vous me cherchez, répéta Laurence avec un peu de ressentiment, car elle se rappelait à quelles personnes mademoiselle Robert l'avait si imprudemment confiée.

— Et sans doute que je vous cherche, pourquoi donc me recevez-vous avec cette froideur.

— Vous m'avez fait tant de mal.

— Moi, je vous ai fait du mal, si cela est, c'est assurément sans intention. Mais je comprends, c'est à cause de cette famille Launoy, est-ce que je pouvais deviner, moi?

■ — Deviez-vous me confier à eux sans savoir...

— Oui, j'ai appris depuis que ce n'était pas grand chose, mais le mal est fait, et bien heureusement tout peut se réparer. Cependant nous ne pouvons causer ici à notre aise, j'ai tant de choses à vous dire, à vous apprendre.

— Oh! je ne veux rien savoir, dit Laurence avec abattement, ma vie est fixée.

— Est-ce que vous seriez mariée par hasard. Laurence secoua la tête en souriant triste-

tement et voulut quitter mademoiselle Robert...

— Oh! je ne vous laisse pas comme cela, continua celle-ci. A moins que vous n'osiez dire où vous demeurez ?

— Voici mon asile, répondit Laurence en montrant de la porte de l'église son modeste

— Qu'est-ce que cette maison, mon Dieu! un couvent!... Ah! ne vous faites pas religieuse; si vous saviez combien vous pourriez être heureuse !

Laurence, arrivée à la porte de son couvent, dit adieu à mademoiselle Robert, et frappa. Mais la femme de chambre la suivit et s'assit sans cérémonie dans le parloir.

-4ii-^ Ah! çà, dit-elle, parlons sérieusement; vous ne pouvez avoir l'intention de rester ici; ce serait à y mourir à votre âge. Mieux valait encore rester chez la Salewska.

— Oh ! non , non , s'écria Laurence ; au moins ici, je gagne ma vie sans être humiliée psir personne.

— Allons , je vois que vous êtes découragée, mais me voilà, et si vous voulez, tout ira bien. D'abord, devinez chez qui je suis?

— Je ne sais, dit Laurence toujours abattue...

— Eh bien ! lady Litton m'a pris à son service; c'est moi qui commande , en chef ,

&î LAURENCE.

pour l'époustement de toutes les curiosi-

Laurence, malgré sa tristesse, ne put retenir un sourire.

— Oh ! je sais bien qu'elle est parfaitement ridiculie, reprit mademoiselle Robert; mais ce n'en est pas moins une excellente femme, et si riche, si riche-, car, \ous saurez qu'elle vient encore d'hériter d'un oncle mort aux Indes. Et puis elle est très généreuse.

— Tant mieux, dit Laurence; je vous désire sincèrement du bonheur , mademoiselle Robert.

— Oh ! je sais que vous êtes excellente ; c'est à cause de cela que je veux que vous, soyiez heureuse aussi; écoutez-moi donc attentivement; ijuoi çsalu

Vous saurez- que le jour de votre départ de Florence, madame de Pienne et M. de Meulan eurent une scène terrible. Vous vous rappelez qu'elle avait donné un bal la veille, il paraît que M. le marquis se montra jaloux du prince

de Castel-Nero , qu'il exigea que sa belle lui fermât sa porte, et que de rage celui-<îi partit. J'ai su tous ces détails du valet de chambre de M. de Meulan ; il m'a dit que son maître était comme un extravagant. Il est fort drôle de caractère, M. le marquis; il joue l'indiiTérent pour madame de Pienne , mais quand il croit qu'elle va en écouter un autre, il revient à elle, et fait mille singeries pour la ramener.

Laurence essaya d'interrompre mademoiselle Robert, en balbutiant :

-— A quoi bon?... que m'importe?...

— Enfin, continua mademoiselle Robert, ils se sont raccommodés , ils ont dû même se marier quinze jours après notre départ de Florence.

Laurence se sentit prête à fondrQ en larmes, mais, une} noble fierté lui inspira (|u courage, et elle dit avec fermeté :

— Mademoiselle Robert, je vous en supplie, ae me parlez plus de M. de Meulan, ni

de madame de Pienne ; leurs actions ne me regardent pas...

— Vous avez raison de ne plus vouloir entendre parler de ce M. de Meulan, c'est un trompeur qui , à l'aide de belles paroles , sait enjôler les pauvres femmes; il était parvenu à tourner la tête à cette folle de comtesse de Salewska , et celles de ses filles n'en valaient guère mieux. Mais ce n'est pas de lui qu'il s'agit :

Lord Litton avait quitté Florence, et sa mère l'avait laissé faire, car elle sait qu'il n'est pas de caractère à écouter les représentations. 11 y avait quinze jours qu'elle n'en entendait plus parler ; quand revint à Florence le prince de Castel-Nero, vous savez, celui dont M. de Meulan était jaloux ?

— Oui, balbutia Laurence.

-—Voilà donc qu'il accourt raconter à milady qu'il a laissé à Gênes son fils dangereusement malade et presque fou de désespoir , parce qu'après vous avoir amenée à Gênes ^ vous l'aviez

quitté et étiez tôut-à-coup disparue, sans qu'il put vous retrouver /. Le prince dit aussi qu'il vous avait vue au spectacle avec de drôles de gens ; et voilà comment j'ai su la profession de ces Launoy , ajouta mademoiselle Robert avec un peu d'embarras, mais n'importe.

Vous devez croire que la comtesse Salewska s'en donna à cœur-joie et qu'elle répéta, à qui voulait l'entendre, qu'elle ne s'était pas trompée, que vous étiez une fille perdue. Quant à madame de Pienne, elle gardait le silence en pinçant ses lèvres minces , mais elle accueillait mieux que jamais le prince de Castel-Nero. Lady Litton fit à la hâte ses préparatifs pour se rendre à Gênes, mais voilà qu'au moment de monter en voiture , sa femme de chambre tombe malade; ma foi, je profite de l'occasion, continua mademoiselle Robert , madame de Salewska m'avait fort malhonnêtement mis plusieurs fois le marché à la main, je demande mon compte et je pars avec l'Anglaise , aban-

86 LAUUENCE.

donnant, sans cérémonie, madame la comtesse et ses deux grandes sottes de filles.

Arrivées à Gênes, nous ne trouvons plus lord Litton; après être resté plusieurs jours au lit, en proie à une fièvre violente, il était parti pour Paris, où sa mère le suivit et le trouva au désespoir de ne pouvoir vous découvrir ; vous pensez que dans de telles circonstances, il m*a reçu comme une Providence; il me parle de vous sans cesse, et Je vous assure que celui-là vous aime sérieusement. Je commençai à lui remettre du baume dans le sang en lui répétant, en lui jurant que vous étiez une personne vertueuse, et que vous étiez incapable d'être partie avec ni prince, ni roi. De mes serments, de son amour pour vous , de la confiance que vous lui avez inspirée, savez-vous bien ce qu'il en est résulté ?

— Non, dit Laurence d'un ton indifférent.

— Eh bien î c'est qu'il veut vous épouser ; et que ni mère, ni personne au monde ne

pourront l'en empêcher. Il est maître de sa fortune, il est majeur et....

— Ne parlons plus de cette folie, interrompit Laurence, je n'aime point lord Frédéric, Et fut-il vrai qu'il voulût m'épouser , je le refuserais.

— Vous le refuseriez ! mais c'est impossible ce que vous dites-là , vous ne feriez pas cette sottise; savez-vous qu'il a plus de huit mille liv. sterling de revenu, sans compter ce qui lui reviendra un jour de sa mère; réfléchissez-vous qu'il a vingt-trois ans et que c'est un très bel homme! Il est vrai qu'il est un peu emporté, mais si vous voulez vous en donner la peine , vous en ferez tout ce que vous voudrez , car il a, comme le disent tous ceux qui l'approchent; une belle âme et un cœur excellent.

Laurence se leva et dit avec résolution :

— Ma chère mademoiselle Robert , je vous sais

gré de vos bonnes intentions , maïs je ne puis

penser comme vous ; je crois d'ailleurs que tout

ce que vous me dites là, n'est qu'un rêve créé

par votre imaginalion trop prévenue en ma faveur. N'en parlons plus, mes devoirs me rappellent. Déjà deux fois on a sonjié l'heure ou le parloir doit être fermé. La seule grâce que j'ai à vous demander, c'est de ne dire à personne, à personne au monde, que vousni'ayiez vue, que vous sachiez où je suis.

— Vous voulez parler des Salewska et de madame de Pienne, répondit mademoiselle Robert, en retenant Laurence, vous pouvez être tranquille de ce côté; lady Litton ne les voit plus, car milord ne peut souffrir tous ces gens-là. Seulement d'entendre prononcer le nom de M. de Meulan, le fait entrer dans des colères épouvantables.

— Envers tout le monde il faut garder le silence, reprit Laurence enjoignant les mains avec instance. Je ne possède au monde que la tranquillité que procure une vie obscure, et je veux la conserver.

— Allons , je serai discrète , dit en soupirant mademoiselle Robert , au revoir. Ah ! si vous

saviez comme cela me fait de peine de vous laisser ici. Que cette maison est triste, froide, et paraît pauvre! Quelle différence avec l'hôtel Litton où tout est or et soie. Ah ! que je voudrais vous y voir établie.

Laurence répéta encore une fois adieu à mademoiselle Robert, et quand elle futseule, cène fut ni aux magnificences de l'hôtel Litton, ni à tout ce qui en faisait un riant séjour , qu'elle songea. Une pensée amère lui déchirait le cœur, et chassait toutes les autres , Raymond l'avait trompée, il était marié

Mademoiselle Robert tint sa parole comme la tiennent les personnes qui ont plus de bonne volonté que de conscience . Dans le premier moment elle n'avoua point à lord Litton qu'elle savait où était Laurence , mais comme il lui parlait constamment d'elle, comme il paraissait craindre de ne point 1 a retrouver , et se livrai t continuellement à des accès de désespoir qui déso- ^ laient sa mère , peu à peu mademoiselle Robert laissa échapper des mots quidécouvirent qu'elle était plus instruite qu'elle ne voulait le parai-

92 LAUIŒWCE.

tre; puis elle finit par promettre de faire tenir une lettre à mademoiselle Winter. Et en parlant d'elle elle se mit à vanter avec exagération sa prudence et sa vertu ; car, aux yeux de mademoiselle Robert, c'était avoir une vertu réellement excentrique que de vivre volontairement dans la retraite et la pauvreté.

— C'est bien la peine , se disait-elle, d'être si jeune et si belle pour se condamner à mener à l'église des petites filles de rien , ou pour leur montrer des talents capables de faire l'ornement d'un salon, des talents qui procureraient aussi une fortune en les utilisant sur le théâtre.

Enfin emportée par son zèle et par le désir de se mêler d'une affaire où son intérêt était fort engagé, mademoiselle Robert tint des discours si étranges, fit tant de demi-confidences, qu'au bout de peu de jours, lord Frédéric sut tout ce qui concernait Laurence.

En apprenantqu'elleétaitdansun couvent, et au moment de se faire religieuse, car mademoiselle Robert assura que telle était l'intention

de mademoiselle Winter; lord Litton entra chez sa mère dans un état de désespoir si violent, que lady Litton qui tenait un magot de la Chine à sa main, le laissa tomber et demeura toute tremblante.

— Mais mon Dieu 1 Frédéric, dit-elle après ravoir écouté, que puis-je faire à tout cela. Je ne m'opposerais point à votre bonheur, quoique cette jeune personne soit sans dot, si au moins elle avait une naissance...

— Qu'en a-t-elle besoin , s'écria impétueusement Frédéric, savez -vous, ma mère, que je lui ai proposé une partie de ma fortune, que d'autres lui ont fait les mêmes offres et qu'elle préfère, quoiqu'elle soit belle comme un ange, supporter les plus dures privations; savez-vous qu'elle est innocente et pure; savez-vous que ses talents...

— C'est dommage , observa naïvement lady Litton, qu'elle ne sache pas un peu le grec.

— Elle ra]>prendra, ma mère, elle l'apprendra, interrompit Frédéric en serrant dans les

8rf LAURENCE.

siennes, les mains de niilacly, elle fera ce que vous voudrez , nous retournerons en. Italie, nous y chercherons toutes les antiquités. . .

— Il est bien certain, naon iils, continua lady Litton, poursuivant toujours son idée fixe, que \0us m'avez empêché, par votre départ précipité,de visiter Naples,Herculanum,Pompeia où j'aurais trouvé sans doute...

— Ma mère, ma mère, je vous en conjure , écoutez-moi, il y va de ma vie.

— Eh bien î je vous écoute, mon cher enfant, que faut-il faire ?

— Ma mère, il faut vous rendre au couvent où Laurence veut se faire religieuse, et la supplier de m'accorder sa main.

— Y songez-vous, Frédéric, vous , appelé à la pairie j vous allié des Wellesley ...

— Et qu'importe à la pairie et à mes parents que je me marie à m£^ fantaisie! s'étonne-t'on ({uand.on voit un lord épouser une cantatrice ou une danseuse ; crie-t'on au scandale parce qu'il la fait descendre des planches pour mon-

ter dans son lit. Moi, quelle différence! celle que je veux pour ma femme est pauvre , obscure il est vrai, mais que de vertus, que de grâces elle possède ; et vous êtes si généreuse , ma mère , vous tenez si peu à l'argent ...

— Il est bien certain que ce ne sera pas quelquelques milliers de livres sterling de plus ou de moins qui nous appauvriront, dit lady Litton qui venait d'apercevoir quelques grains de poussière sur une armoire de laque , et qui dans ce moment eût donné beaucoup pour que son fils la laissât.

— Ainsi donc,ma mère,vousirez au couvent, reprit Frédéric qui la vit ébranlée. Prenez mademoiselle Robert avec vous, et ramenez-moi^ Laurence, ma charmante Laurence.

Lady Litton hésita un moment, puis elle fit Qeque font toutes les mères, elle céda aux désirs de son filsj et une heure après cet entretien sa voiture s'arrêtait devant le couvent de Saint-Roch.

Mademoiselle Robert, accompagnant lady

Litton , demanda , presque impérieusement, mademoiselle Winter au parloir. Ce fut la supérieure' qui se présenta. Lady Litton était une femme dont le cœur était excellent , mais d'un esprit étroit ; et tout en cédant à son fils, elle ne possédait point cette grandeur d'âme qui fait accomplir un sacrifice d'une manière gracieuse. Aussi expliqua-t-elle assez sèchement le but de sa visite. Néanmoins la supérieure fut éblouie ; elle avait parfaitement reconnu que Laurence n'avait aucune vocation pour la vie religieuse, et puisqu'elle ne pouvait toujours la garder, elle se montra enchantée de l'espoir de lui voir faire un brillant établissement. L'éclat que ce mariage répandrait sur son couvent entra bien , peut-être , pour quelque chose dans l'empressement avec lequel elle fût chercher Laurence qui , malgré elle, vint confuse, embarrassée, témoigner à milady son respect et sa reconnaissance, mais refusa sans hésiter.

A ce renversement des espérances de ma-

demoiselle Robert, elle jeta presque des cris d'indignation et d'étonnement. La supérieure fit à Laurence des observations remplies de raison et de bonté, lady Litton même, qui pour la première fois voyait Laurence sans prévention , charmée d'elle et songeant au désespoirqu'éprouverait son fils, oublia jusqu'à sa froideur et sa retenue nationale et aristocratique pour supplier la jeune fille de réfléchir mûrement avant de refuser.

Mais Laurence se montra inébranlable quelqu'observations que l'on put lui faire. Cependant , dès ce moment , le seul bien qu'elle possédât au monde , la tranquillité , lui fut enlevé ; chacun se crut le droit'de lui donner des conseils-, on lui représenta le bien qu'elle pourrait faire aux malheureux et au pauvre couvent où elle avait été recueillie; on en appela à la religion qui exige de nous le sacrifice de nos répugnances, quand nos répugnances ne sont pas fondées. Sous prétexte de lui témoigner de l'intérêt, on essaya de scruter les

98 LADUENCE.

mouvements les plus cachés de son cœur 5 mademoiselle Robert venait chaque jour lui faire de nouvelles prières, et Laurence n'avait pas le droit de refuser ses visites , car la supérieure les approuvait), enfin il n'était plus question pour Laurence , de repos acheté par l'obscurité et le travail.

Lord Litton avait donné sa parole de ne point approcher du couvent, mais il entourait Laurence de son souvenir ; le parloir était rempli des fleurs les plus rares, le tronc des pauvres recevait de magnifiques aumônes, et on bénissait hautement autour de la pauvre persécutée, le nom de Frédéric Litton, Chaque jour Laurence recevait une lettre de lui, et chaque Jour «lie la renvoyait; cette conduite ne faisait qu'exalter un homme accoutumé à voir îout céder à ses volontés. Aussi lord Litton était-il également animé d'un amour violent pour Laurence et d'une haine non moins vive contre Raymond ; car il s'imaginait, et il n'a-

\ait pas tort , que c'était parce que Laurence aimait M. de Meulan , qu'elle refusait même de lire ses lettres.

Enfin , un jour que plus malheureux , plus exaspéré que jamais, il inspirait la crainte et le désespoir à sa mère, elle se résolut de tenter un dernier effort.

Lady Litton n'avait naturellement aucune éloquence, cependant l'état où elle voyait son fils lui en donna, et elle fut réellement touchante en dépeignant la douleur de Frédéric. Laurence, confuse de tant de bonté de la part d'une femme du rang de Lady Litton, lui exprima son respect et sa reconnaissance avec tant de grâces et de convenance qu'elle redoubla le désir de Lady Litton de la nommer sa fille; ce désir elle ne l'avait d'abord exprimé que par condescendance pour son fils , mais il devint personnel à mesure qu'elle connut mieux Laurence et elle se montra alors si bonne aux yeux de la jeune fille, que vivement impressionnée d'une insistance si

>I00 LAUnENCE.

généreuse Laurence refusa avec moins de fermeté et se sentit attendrie. Elle ne pouvait s'empêcher en effet d'être intérieurement flattée d'inspirer tant d'amour, et elle envint à se dire : Raymond est marié, il m'a trompée, et je puis lui prouver qu'un autre sait apprécier celle qu'il a dédaignée ; il ne tient qu'à moi d'acquérir un rang, une fortune -, démontrer à M. de Meulan que cette pauvre fille si lâchement calomniée est aussi digne que sa Gabrielle de briller dans le monde et de s'en attirer des hommages. Et ma Pauline, ma chère Pauline, je pourrais la revoir, on ne l'empêcherait plus de me prouver sa tendresse ; elle ne rougirait plus de son amie.

Ces réflexions passaient successivement dans la tête de Laurence , tandis que la marquise lui répétait tout ce que son fils et elle voulaient faire pour son bonheur.

. Émue, indécise, embarrassée, elle ne savait plus de quelle expression se servir pour repousser des instances si délicatement exprimées; et plutôt par \assitude, par condescen-

dance que par conviction de bien faire, elle consentit enfin à recevoir lord Litton. Mais après avoir reconduit la marquise à sa voiture, Laurence, quand elle fut seule, s'avoua qu'elle cachait dans son âme autant de mauvaises pensées que de bonnes ; car si elle avait été touchée par les prières de Lady Litton, elle était encore plus entraînée par le dépit que lui inspirait l'oubli de Raymond , quoique cependant cet oubli ne lui parut pas bien prouvé. Tant qu'on aime on ne peut croire qu'on ne soit plus aimé-, c'est quand le cœur devient sec et inconstant qu'il croit à la froideur et à l'inconstance des autres; c'est quand on n'est plus capable de ressentir Tamour , qu'on le regarde comme une fiction, comme une duperie.

Le lendemain Laurence reçut une lettre de lord Frédéric 5 ses sentiments y étaient exprimés avec une violence qui pouvait effrayer, s'ils n'eussent pas prouvé en même temps une noble, une profonde générosité. Il offrait à Laurence tout ce qu'il pouvait offrir de bonheur, se fiant

au temps et à son amour pour qu'elle lui accordât sa tendresse et sa confiance.

Laurence futtouchée, entraînée; il faut avoir été blessé dans sa fierté pour comprendre combien sont douces à entendre les expressions de respect et d'admiration.On se sentpour ainsi dire réhabilité à ses propres yeux; car on ne peut se le dissimuler, la pauvreté est comme un manteau de plomb que personne ne veut nous aider à supporter, auquel on semble craindre même de toucher de peur qu'il ne s'étende aussi sur soi. Laurence avait cruellement ressenti le mépris qu'inspire le manque de fortune; et dans ce cœur si naïf et encore si pur , l'orgueil laissait pénétrer, sans qu'elle s'en doutât un peu d'alliage; enfin quoiqu'elle en aimât encore un autre, Laurence consentit à voir tous les Jours lord Litton en présence de sa mère.

Elle reconnut alors ce qui était \Tai , c'est que lord Frédéric avait infiniment d'esprit , et un caractère ferme et élevé ; il avait

même beaucoup appris; mais il lui était arrivé ce qui arrive souvent , ce qui arrive presque toujours, c'est que lord Litton s'était imaginé que la fortune et la naissance suffisent à tout, et que peu à peu il avait méprisé jusqu'à la science qu'il avait acquise. Mais sous le rapport du cœur , il n'avait rien à envier à personne ; et quelles que fussent les secrètes préventions que Laurence conservât en faveur de Raymond, elle ne pouvait se dissimuler que Frédéric l'emportait sur lui en générosité et en franchise. Cependant, malgré la justice qu'elle lui rendait, Laurence ne voyait pas arriver sans terreur le moment où il faudrait qu'elle consentît à fixer le jour où elle lui appartiendrait. Lady Litton désirait ce moment pour le bonheur de son fils , et aussi , car il n'est aucun bon sentiment qui ne soit entaché de quelque peu d'égoïsme , aussi pour retrouver sa tranquillité et ses occupations habituelles ; le même intérêt personnel lui fesait de même préférer de voir son fils épouser une jeune personne

qui réunissait à une véritable instruction, un goût réel pour Toccupation.

Cependant , quel que fut le désir de lady Litton pour que ce mariage se terminât promptement, elle apportait une grande délicatesse à ne pas presser Laurence qui, quoique reconnaissante desbontés de la marquise,ne pouvait cacher sa répugnance à se lier pour jamais.

Sans doute c'était une chose digne d'étonnement que de voir une Anglaise noble et fière, se soumettre ainsi aux désirs d'une jeune fdle obscure et pauvre; mais pour le comprendre il faut se rappeler que c'était lady Litton et son fds qui avaient cherché Laurence, et qu'elle avait, pendant long -temps, refusé l'union à laquelle elle ne se soumettait même encore qu'avec une sorte de terreur.

Cependant un soir que lord Frédéric paraissait plus malheureux et plus pressant , et que sa mère joignait ses instances aux siennes, Laurence laissa enfin fixer l'époque et presque le jour de son mariage.

LAURENCt:. ^105

.,— Pourtant, dit Laurence en comprimant un soupir, milady, je dois encore vous répéter ce que j'ai déjà eu l'honneur de vous faire observer : Mon père n'était qu'un artiste honnête , mais pauvre , et je vous avoue que l'idée d'entrer dans votre famille sans aucune fortune....

— Arrêtez , Laurence , s'écria brd Frédérie; que m'importent tous ces détails qui sont également inutiles à ma mère; rassurez-moi seulement sur un seul point : je me suis trompé, n'est-ce pas , quand je vous ai soupçonnée d'une préférence pour un autre; cependant que mes inquiétudes aient été injustes ou non, je vous donne ma parole d'honneur, et vous savez si l'on peut y compter, je vous donne ma parole que jamais je ne vous témoignerai une indigne méfiance. Je vous respecte trop pour croire que vous gardiez le plus léger souvenir d'un homme si peu fait....

Laurence rougit prodigieusement, et lord Frédéric reprit avec encore plus de tendresse :

— Je VOUS en conjure, Laurence, quittez dès aujourd'hui ce couvent. Jusqu'à présent vous vous êtes refusée à nous faire la plus légère concession , pourquoi ne pas venir habiter l'hôtel de ma mère ; je prendrai un appartement particulier jusqu'au moment où il me sera permis d'habiter sous le même toit que vous. Chère Laurence, vous ne savez pas combien chaque soir en vous quittant à l'heure si peu avancée où l'on est forcé de sortir de cette maison, vous ne savez pas combien je me sens malheureux de vous y laisser; tout ce qui est brillant et gai me déplaît alors, en pensant à la tristesse des murailles où vous êtes renfermée. Sortez-en dès ce soir, chère Laurence, ou vous finirez par me faire prendre le monde tout à fait en horreur*

ii>^ Non, milord, répondit Laurence, vous m'êtes venu chercher dans cette pauvre maison, et c'est de cette pauvre maison que je sortirai pour devenir lady Litton. Cependant je sens que mon respect et ma reconnaissance

LAUREI»ICE. ^07

pour madame votre mère doivent faire taire toute autre considération. Depuis plus de deux mois elle a la bonté de se déranger chaque jour, je lui épargnerai du moins cette peine en me rendant moi-même à ses ordres et. . . .

— Voilà qui est à merveille, interrompit lady Litton. Certes ma chère belle, je venais ici avec plaisir et j*y viendrais encore -, mais ce sera pour moi une véritable satisfaction de ce que vous vous rendiez chez moi, je pourrai du moins soigner mes pauvres salons qui sont vraiment bien négligés.

— Laurence et moi nous vous aiderons, ma mère, s'écria Frédéric enchanté; comme je vous Tai dit, nous irons parcourir l'Italie et vous y chercher les curiosités les plus rares. Quant à moi j'y ai trouvé le trésor le plus précieux que je pouvais désirer.

En parlant ainsi, il s'inclina avec tant de grâce, que Laurence ne put s'empêcher de remarquer qu'il avait infiniment gagné depuis qu'elle le voyait tous les jours ; ses manières

>I08 LAUUENCE.

étaient devenues à la fois plus réservées , plus tendrement respectueuses.

Et le lendemain, quand Laurence monta avec mademoiselle Robert dans la voiture que lady Litton lui avait envoyée, elle se dit quoiqu'avec un soupir : Il mérite que je l'aime, il mérite que je ne pense plus à un ingrat qui m'a fait tant de mal; eh bien! je ferai tous mes efforts pour y réussir.

Les premiers temps où Laurence quitta sa retraite elle resta sédentaire à l'hôtel Litton 5 mais comme le printemps étalait toute sa parure de fête, lord Litton obtint que sa mère et elle feraient quelques promenades. Il fallut même que ces dames consentissent à venir voir une course au Champ-de-Mars; course dans laquelle un des chevaux de lord Frédéric était engagé.

^'lO LAURENCE.

— Tout Paris y sera, répétait avec joie lord Frédéric, tout Paris vous admirera, ma belle fiancée, ajouta-t-il en passant au doigt de Laurence un anneau surmonté d'un magnifique diamant qu'elle essaya de refuser, quoique lady Litton répétât avec instance :

— Vous m'affligeriez autant que lui, Laurence, n'êtes-vous pas ma fdle, n'êtes-vous pas déjà unis de volonté l'un à l'autre.

Quoique dans cette circonstance la marquise l'emportât , elle ne put obtenir que Laurence changeât rien à sa toilette , et quand elle monta en voiture , elle était toujours aussi simplement, aussi modestement mise que par le passé.

Lord Litton, qui escortait à cheval la voiture de sa mère, la fit placer de manière à ce que ces dames pussent parfaitement voir les courses, et il les quitta en leur recommandant de faire des vœux pour Esméralda , sa belle Jument bai qui, il l'espérait du moins , remporterait un des premiers prix.

C*était Ja'première fois que Laurence jouissait d'un tel spectacle ; le temps était magnifique, c'était une de ces belles journées de mai, si délicieuses à Paris : Laurence se sentait presque heureuse, elle prenait de l'intérêt à ce qui allait se passer, par l'importance que lord Litton y attachait ; sans être assez juste , assez guérie pour l'aimer encore , elle se plaisait à le voir heureux et content.

Le chasseur de la marquise , qui s'était éloigné un moment, revint avec un programme qu'il remit à ces dames. Tandis que lady Litton restait occupée à déchiffrer un blason très compliqué qu'elle apercevait sur une voiture placée près de la sienne, Laurence jeta les yeux sur le programme 5 elle lut que l'Esméralda de lord Litton devait courir contre la Daphné du marquis de Meulan.

Lord Frédéric le savait certainement, et cependant il ne lui en avait pas parlé. C'était une circonstance bien légère, une circonstance à laquelle elle ne devait pas s'attacher et pour-

tant elle Timpressionna d'une manière pénible. Laurence espéra cependant que dans un espace aussi grand que celui du Champ-de-Mars et au milieu de tant de monde, elle n'apercevrait même pas Raymond 5 mais tout en cherchant à se le persuader , elle le cherchait malgré elle des yeux , et puis quand honteuse de cette faiblesse elle les baissait, c'était pour relire sur le programme le nom de Raymond de Meuian.

Elle le lisait pour la dixième fois, quand le son d'une voix moqueuse lui fit lever la tète.

• — Me sera-t-il permis, disait M. de Verdun en s'appuyant sur la portière de la calèche , me sera-t-il permis de rendre mes hommages à madame la marquise. Arrivé d'hier, je comptais me présenter chez vous , madame , encouragé par l'acceuil bienveillant que vous m'avez fait à Florence.

— Je suis rarement chez moi , répondit lady Litton , qui se ressouvenant de la répugnance

de son fils pour se rencontrer avec la société qu'il voyait à Florence, faisait taire dans ce moment la distraite bienveillance avec laquelle elle accueillait presque tout le monde.

— Je tâcherai de choisir un de ces rares moments, repritM.deYerdunsauEse déconcerter, et en attendant que j'aie pu remplir un devoir qui m'est si agréable, je vais aller prévenir cette chère comtesse Saiewska que vous êtes bien près d'elle , car sa calèche n'est qu'à quelques pas de la vôtre ; elle sera bien empressée devons revoir , je vous jure, car elle me disait encore ce matin que votre société était assurément une des plus agréables qu'elle eût rencontré en pays étranger et qu'elle serait charmée d'en jouir souvent à Paris.

Laurence se sentit terrifiée à la seule pensée

de se retrouver avec la comtesse , et par suite

sans doute, avec madame de Pienne ou plutôt

avec la marquise de Meulan , car elle n'espéra

pas long-temps que lady Litton se refusât: à ce

rapprochement. Le souvenir de la répugnance II. 8

4i4 LAURENCE.

qu'éprouvait lord Frédéric pour cette société , souvenir qui lui avait fait accueillir M. deYerdun assez froidement, n'avait eu aucune durée; lady Litton'n' écoutait même plus ce qu'il lui disait, tant sa préoccupation était attirée par une tête de hibou d'un merveilleux travail, tête qui servait de pomme au jonc de M. de Verdun.

'- Où donc avez-vous trouvé cette délicieuse curiosité? s'écria la marquise, comme cela est fini! vraiment les deux onix qui servent d'yeux à ce superbe oiseau sont d'une grande rareté. Vous devez être fier de posséder un tel chefd'œuvre?

— Il est parfaitement à votre disposition, répondit M. de Verdun, demain j'irai î^dmirer vos inimitables curiosités et y ajouter l'hommage de celle-ci*

—Je vous attendrai, reprit la marquise, oubliant totalement son fils et Laurence; Laurence qui se taisait et tâchait de dissimuler son troubleet son malaise, car elle sentait quece n'était pas à elle de se permettre une observation.

Cependant l'affectation avec laquelle M. de Verdun tenait les yeux fixés sur elle sans paraître la reconnaître, lui semblait si inconvenante qu'elle se sentait presque heureuse du dépit qu'il éprouverait quand il apprendrait le changement de sa situation. Cette occasion ne se fit point attendre , lord Litton apercevant de loin quelqu'un arrêté près de la voiture de sa mère, accourut, et reconnaissant M. de Verdun, îl dit d' un ton froidement hautain .

— Ah! vous voilà, monsieur, quel hasard vous amène à Paris, îl me semble qu'il n'y a pas grand chose à y faire pour vous ?

Lord Litton se croyait d'autant plus le droit déparier sur ce ton à M. de Verdun, que celuici lui avait emprunté d'assez fortes sommes pendant le peu de rapports de société qu'ils avaient eu ensemble, et que dans quelques circonstances, M. deVerdun n'avait pas montré à lord Frédéric une délicatesse bien austère. D'ailleurs la présence de cet homme qu'il méprisait , pouvait amener des rapprochements

qui lui étaient pénibles 5 sa plus grande crainte surtout était qu'elle ne fournît à M. de Meulan Foccasion devoir Laurence. Dans tous les cas, la société de madame de Salewska et de ses filles lui eût été insupportable ; mais dans ce moment, où leur impertinence pouvait rappeler la position dépendante où avait été Laurence, elle lui devenait odieuse. Lord Litton mit donc dans son accueil une sécherese, on pourrait même dire une hauteur dont depuis quelque temps il paraissait s'être corrigé. Mais il avait affaire à un homme que des paroles moqueuses ou méprisantes ne pouvaient déconcerter , et M. deVerdun répondit avec le plus gracieux sourire :

— Vous êtes vraiment trop bon , mon cher lord, de vous inquiéter des dangers que je pourrais courir en France, mais toutes les dissensions politiques s'appaisent, et je suis parfaitemen tranquille du côté du gouvernement.

— Bah ! fit lord Litton du ton de la plus dédaigneuse ironie.

— Puisque vous me témoignez tant d'inté-

rêt je vous dirai même que je rentre en France pour m'y établir. Je me marie, j'épouse mademoiselle Salewska.

— Vraiment, reprit lord Litton avec bonhomie, est-ce qu'il il y en a déjà une en âge d'être mariée ?

— Depuis quelques jours seulement, reprit M. de Verdun sans le moindre embarras. Et je demanderai à lady Litton la permission de lui présenter mademoiselle INiska quand elle sera madame de Verdun, elle savait si bien apprécier tout le charme de la société de milady et tout...

Lord Litton releva orgueilleusement la tête et dit avec beaucoup d'aplomb :

— Et moi, M. de Verdun, je vais vous présensenter dès ce moment à mademoiselle Laurence Winter qui sera après-demain lady Litton.

— Enchanté, dit M. de Verdun en s'inclinant, réellement enchanté. J'espère qu'en faveur de l'ancienneté de notre....

— M. de Verdun interrompit Laurence avec

un sourire qui cntr'ouvrit ses belles lèvres devenues dédaigneuses, soyez persuadé que lady Litton sera toute disposée à oublier les torts qu'on a pu se permettre envers Laurence Winter,

— Mais moi je m'en souviendrai, murmura tout bas Frédéric; et il reprit avec un redoublement de hauteur: Nous partons pour la campagne de suite après la cérémonie, monsieur, ma mère et lady Frédéric ne comptent recevoir l'hiver prochain que des amis intimes. Et il fit un froid salut à M. de Verdun, qui ne put faire autrement que de prendre congé.

— Frédéric! s'écria lady Litton,' savez-vous que M. de Verdun possède une tête bien extraordinaire, et que je l'avais engagé...

— J'enverrai chercher cette tête, et je l'aurai quand il faudrait la payer dix fois ce qu'elle vaut, interrompit Frédéric; je vous en supplie ma mère , n'attirez point cet homme, je voudrais même , si cela ne vous contrarie pas ainsi que Laurence, que nous retournions à l'hôtel.

— Je ferai tout ce que désirera milady , et sans aucun regret, dit Laurence.

— Mais n'avez-vous pas des paris... un che* val d'engagé, fit observer la marquise.

— Qu'importe. Cependant je ne voudrais pas, il est vrai , que ma belle Esmeralda eût le dessous , elle vaut cent guinées de plus que la Daphnéde...

Il parlait encore, lorsque qu'un premier coup de cloche se fit entendre, et qu'un de ses piqueurs accourut le prévenir qu'on le demandait.

Forcé de s'éloigner, Frédéric jeta un regard inquiet autour de lui , et pria de nouveau sa mère de retourner chez elle aussitôt que les chemins seraient libres.

Toutes les attentions se tournèrent alors du même côté, et Laurence elle-même, malgré ses préoccupations, ressentit un battement de cœur qui s'augmenta quand elle aperçut M. de Meulan placé sous le pavillon des parieurs et des juges. Il riait et parlait avec cette aisance char-

mante queLaurence , dans sa prévention , croy ai t ne devoir apartenir qu'à lui. Elle pouvait le distinguer d'autant mieux que la voiture de l&dy Lii;on était placée tout près du pavillon. L'imprudente se laissa aller à cette contemplation dangereuse qui ravivait l'ancienne plaie encore trop fraîche de son âme.

— Voilà donc, se disait-elle, voilà donc celui qui m'avait juré de m'aimer toujours -, et qui est devenu l'époux d'une au xe. Ah! ce dernier souvenir est le seul que je doive conserver. Dans deux jours je ne serai plus libre, j'appartiendrai à un homme aimable, bon, généreux, qui mérite toute ma tendresse. Ingrate que je suis, qu'a-t-il donc fait pour que cette tendresse que je lui dois me soit un si terrible devoir à remplir.

Et avec une bonne foi réelle, Laurence cherchait des yeux lord Litton et s'efforçait , en le jugeant sans préventions , de le trouver mieux que Raymond. Malheureusement, dans

ce moment , lord Frédéric ne pouvait gagner à la comparaison , loin de conserver , comme M. de Meulan, un front serein et un gracieux sourire sur les lèvres , lord Litton paraissait en proie à une violente colère : Sa figure, beaucoup plus régulièrement belle que celle de M. de Meulan, était empreinte d'une expression si hautaine et si violente , que Laurence en détourna les yeux avec un peu de terreur. Malheureusement ils retombèrent sur le groupe de jeunes hommes au milieu duquel était placé Raymond , il discutait , mais avec cette urbanité polie qui semblait ne l'abandonner jamais. Tout à coup Laurence sentit une profonde terreur quand elle aperçut Raymond s'approcher de lord Litton, qui hi rendit son salut de l'air le plus froidement hautain ; il était incontestable qu'il y avait eitre eux dissidence d'opinion , ou qu'il s'agiisait d'une question que chacun voulait voir résoudre à sa volonté. Frédéric discutait avec violence , et M. de Meulan résistait avec un

calme qui semblait exaspérer davantage lord Litton.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! s'écria Laurence en se soulevant involontairement du fond de la calèche , mon Dieu ! s'ils allaient avoir un duel.

— Rassurez-vous , ma chère , dit lady Litton, les gens de naissance ne se battent Jamais pour une question d'argent , on paie et tout est fini.

Un second coup de cloche annonça le commencement de la course , et force fut à toute discussion de eesser. Lord Litton se plaça d'un côté du pavillon et M. de Meulan de l'autre; ils étaient entourés chacun de leurs amis et de leurs partisans. Chaque camp accusait parfaitement l'image du caractère des deux antagonistes; les amis de lord Littcn étaient presque tous de jeunes Anglais, peutêtre un peu brutalement fiers de leurs guinees et de leur naissance ; les amis de M. de Meulan

LAUREÎNCE. A2^

représentaient la fashion du faubourg Saint- Germain; cette fashion si gracieusement dédaigneuse, si poliment impertinente, qui n'insulte qu'avec un sourire et ne se bat qu'avec un gant glacé; ce petit groupe, dans lequel se distinguait M. de Meulan , se mit indifféremment à lorgner les voitures remplies de fleurs et de femmes. La lorgnette de Raymond se tournait cependant toujours du même côté , Laurence en suivit la direction et elle aperçut madame de Pienne , ou plutôt madame de Meulan , nonchalamment assise dans sa calèche; plusieurs hommes, parmi lesquels s'agitait M. de Verdun, se groupaient autour d'elle; l'un tenait une ombrelle pour la garantir de l'ardeur du soleil, l'autre, un magnifique bouquet, celui-ci disposait une lorgnette; tous semblaient attendre avec une respectueuse impatience un mot ou un sourire. Près de la voiture , Laurence distingua le groom de M. de Meulan, tenant un cheval de selle, et le même chasseur que Laurence avait vu à Saint-

Roch , debout à la portière prêt à recevoir les ordres de sa maîtresse.

La première course parut sans doute peu intéressante à madame de Meulan , car elle ne se dérangea pas et interrompit à peine sa conversation. Mais quand la cloche annonça la lutte de Daphné et d'Esméralda , Gabrielle se tint debout, et Laurence s'aperçut parfaitement qu'elle jetait des regards d'intelligence à M. de Meulan. Le silence qui avait régné durant la première course, devint, pendant celle-ci, 'presque solennel; chacun avait deviné que c'était non-seulement une question d'argeni, mais une question de haine et de vanité qui se vidait dans ce moment; les deux antagonistes ne se regardaient pas , mais on devinait qu'il y avait entre eux une répulsion qui prenait sa source dans un motif plus noble qu'une course de chevaux.

La Daphné était montée par un jokei portant une veste bleue , livrée de M. de Meulan , c'était un homme fait , mais parfaitement

adroit dans ses mouvements; cependant l'Esméralda devait encore moins sentir sur ses flancs Tenfant de douze ans qui y paraissait attaché , sa veste, de satin vert émeraude, rappelait la riche livrée de son maître. Cet enfant était charmant , et quand son cheval fut lancé, ses yeux ardents jetaient des éclairs; un instant les deux rivaux se trouvèrent côte à côte, et leur souffle pouvait se mêler, puis la veste bleue parut en avant d'une demi longueur; ce fut effrayant pour Laurence de se sentir éprouver un si vif mouvement de joie à la chance de voir triompher Raymond ; mais tout-à-coup l'enfant, couché presqu'en entier sur le dos d'Esméralda, rejoignit d'un gracieux élan son adversaire , mille acclamations involontaires et à demi retenues s'élevèrent , tant l'enfance inspire naturellement d'intérêt. Pâle de joie et de crainte, le guide d'Esméralda sollicita un nouvel effort de la noble bête, effort d'où semblait, pour ainsi dire, dépendre sa vie ; il ne toucha , en effet , le but qu'évanoui, mais

ses petites mains restèrent convulsivement attachés à la bride d'Esméralda qui, comme si elle eut respecté le léger fardeau qu'elle sentait glisser sur ses flancs, tourna sa jolie tête pour le ranimer de son souffle , et fit entendre un hennissement de joie. Une femme , d'une mise commune mais propre, traversa la foule, s'attacha à la barrière, en criant d'une voix suppliante :

— Laissez-moi voir mon enfant , mon petit Fritz ! laissez moi le prendre. Mon Dieu comme il est pâle, est-il donc mort ?

Et la pauvre femme tendait ses bras tremblants.

— C'est la mère du petit, répétait-on dans la foule; voyez pourtant, si ce pauvre enfant mourait des suites de cette course, et tout cela pour le plaisir de ces grands seigneurs.

Laurence, vivement émue, suivait , les yeux pleins de larmes, la mère et l'enfant. Le petit Fritz se ranima , on le remit à sa mère qui le couvrit de baisers. Tout -à- coup lord Litton

s'élança au milieu de l'hippodrome; il tenait une bourse de velours rouge à la main, et la \ida tout entière dans la casquette de Fritz, puis il s'éloigna avec la même rapité. Mille acclamations s'élevèrent autour de lui; mais Laurence^ quoique enchantée de le voir si généreux, ne pût s'empêcher de chercher des yeux Raymond ; elle le retrouva appuyé sur la portière de la calèche de sa femme et ne paraissant pas porter la plus légère attention à ce qui se passait.

Une troisième course allait commencer. Mais il arrivait ce qui arrive toujours même dans la foule, quand on a été vivement impressionné par quelque événement qui a parlé au cœurv tout ce qui suit paraît froid et décoloré. L'autre course commença sans élan, sans enthousiasme.Une grande partie même du beau monde »' attendit pas la fin; et lady Litton, qui ne s'amusait que très médiocrement, donna l'ordre à son cocher de prendre le chemin de l'hôtel.

Pour exécuter cet ordre, le cocher fut obligé

de se mettre à la file, et Laurence s'aperçut avec terreur que la \oiture suivait celle où étaient ensemble Raymond et Gabrielle.

Une autre circonstance vint aussi lui inspirer des émotions différentes, mais qui augmentèrent son malaise. En tournant la tête, elle aperçut madame de Salewska, ses deux filles et M. de Verdun.

Un rouge de pourpre lui monta au visage; elle connaissait la distraction habituelle de lady Litton et le peu de fond qu'elle pouvait faire sur sa protection ; elle connaissait également l'impertinence de la comtesse et de ses filles. Cependant elle n'était plus dans leur dépendance , elle avait le temps de la réflexion, et puisqu'elle avait consenti à devenir lady Litton; elle devait prendre le maintien qui convenait à son rang. Enfin, Laurence n'était pas parfaite ; elle tenait à l'humanité par l'orgueil, et cet orgueil lui fit relever la tête et communiqua à ses yeux une expression de dignité qui releva encore sa beauté. Sa charmante taille,

en quelque sorte affaissée dans un des coins de la calèche, se redressa; elle arrangea gracieusement son voile, et quoique dans la plus simple toilette, elle se posa a\ec tant d'aisance dans la voiture, elle porta ses regards autour d'elle avec un si admirable aplomb, elle se montra, en un mot, si parfaitement au-dessus d'une impertinence si on la risquait, qu'elle se convainquit qu'on ne se la permettrait pas.

Cependant il fut fort heureux pour Laurence qu'elle se fût, pour ainsi dire, préparée à tout événement, car la file des voitures s'étant rompue quand on arriva à la place des Invalides, la calèche de madame de Salewska frisa celle de Lady Litton et fût se ranger près celle de madame de Meulan. Puis les deux voitures s'arrêtèrent et les dames se parlèrent. Laurence fut au moment de dire au cocher de ne point passer devant elles; mais elle ne crut pas devoir adresser des ordres à des gens

qui n'étaient pas encore les siens, elle craignit II. 9

aussi que cet ordre ne donnât lieu à quelque conjecture de leur part.

La calèche de lady Litton passa donc tout-àfait à côté de celle de ses anciennes connaissances, et Laurence se trouva si près de Raymond, qu'il lui sembla sentir le parfum de ses cheveux, si près, qu'elle l'entendit dire en riant :

— De grâce! mon cher monsieur de Verdun, laissez-là tous ces souvenirs d'Italie, en parler devient vraiment de mauvais goût.

Madame de Meulan ne leva pas même ses regards nonchalants quand la voiture de lady Litton passa 5 la comtesse et ses filles crurent qu'il fallait imiter ses belles manières; M. de Verdun seul s'inclina profondément. Laurence avait conservé pendant cette épreuve un maintien rempli d'assurance et de dignité 5 mais elle n'en sentait pas moins son cœur gros de larmes et de soupirs. Quoi! pour la première fois qu'elle revoyait Raymond après si long-temps, il feignait de ne pas l'apercevoir ; pour la pre-

mière fois après si long-temps que cette voix tant aimée caressait son oreille, c'était pour l'entendre renier tout souvenir du passé ! . . Aussi, quand elle pût se trouver un moment seule, elle pleura, elle pleura malgré elle, elle pleura amèrement. Elle était encore bien loin d'être arrivée à cet âge où on se dit : rien ne m'étonne,Je m'attendais à cette déception. A dix-huit ans toute déception est non seulement un malheur, mais un objet d'étonnement; à dix-huit ans on pleuré la perte de la plus petite espérance-, car à dixhuit ans quelque chagrin qui nous accable, le cœur retient toujours un peu d'espoir. Ainsi jusqu'à ce moment, Liaurence n'avait pu s'imaginer que Raymond la revît sans émotion et il Tavaitrevue, non-seulement sans émotion, mais en affichant une indifférence dédaigneuse.

— Oui, se disait-elle avec un amer sourire, oui, j'eusse préféré que M. de Meulan me jetât des regards de colère , de ressentiment ; ils m'auraient prouvés au moins que je ne lui étais pas entièrement indifférente. Mais Lau-

rence rougissant bientôt de s'être avoué cette mauvaise pensée , puisque Raymond était marié et qu'elle-même n'était plus libre, se promit de la chasser de son âme. Pourtant quand elle entendit la voix de Frédéric, dans le salon qui précédait celui où elle s'était retirée un moment, elle se leva avec effroi, sa conscience ne la rassurait pas encore.

Frédéric ne paraissait conserver aucun souvenir de la colère qu'il avait éprouvée, sa figure même s'éclaira d'une joie généreuse quand on vint l'assurer que son jokei, rentré à l'hôtel, était parfaitement rétabli, Laurence lui dit à ce sujet un mot qui le rendit très heureux, et il répondit :

— Je n'ai jamais péché par le cœur , belle Laurence , mais quand j'aurais ignoré tout le bonheur attaché à la bonté, l'amour me l'aurait appris. J'ai ressenti un moment d'humeur dont je me suis repenti : il s'était élevé une discussion dans laquelle j'ai eu le dessous; je prétendais avoir le droit de retirer Esméralda et de ne

pas la faire courir contre la Daphnc , puisque celle-ci avait changé de maître. J'avais tort, ou du moins on m'a donné tort. J'ai alors proposé de payer le pari et de rester libre, on a refusé ; enfin je l'ai gagné, mais je crois avoir fait un bon usage de cet argent , Laurence ; la mère de Fritz a quatre enfants, elle est pauvre et eUe est Allemande.

' — Merci, milord, dit Laurence en lui abandonnant pour la première fois sa main , merci pour mes compatriotes.

— Ah ! reprit Frédéric avec une colère renaissante, ne me donnez pas d'éloges, j'ai seulement expié, car j'ai ressenti aujourd'hui un mouvement violent de haine qui m'a révélé que j'étais encore bien indigne de vous.

— De la haine? répéta Laurence.

. — Oui de la haine-, j'ai cru, j'ai pensé un moment que M. de Meulan affectait avec moi un ton de supériorité; je dois l'avouer, Laurence, la vue de cet homme m'exaspère. Ah ! jç nç le

-154 L/VUUENCE.

haïrais pas tant si j'étais persuadé que vous l'avez tout-à-fait oublié, et...

— Milord , interrompit Laurence en tirant de son doigt l'anneau que lui avait donné Frédéric^ nous sommes libres encore l'un et l'autre.

— Pardon! pardon! Laurence, s'écria-t-il, j'en suis convaincu, quand vous m'appartiendrez je ne craindrai plus rien, et plus votre adorable caractère prendra d' empire sur le mien , plus vous me rendrez digne de vous.

Cette première petite altercation, qui eut lieu entre Laurence et Frédéric, rendit l'un plus épris et l'autre plus triste.

Rentrée au couvent , dans la petite chambre particulière qu'elle y occupait depuis quelques semaines, Laurence se demanda s'il n'était pas plus sage à elle de ne jamais la quitter. Elle se dit même que ce serait peut-être un devoir de se montrer vraie avec Frédéric, en lui avouant qu'elle ne pouvait l'aimer comme il méritait de l'être. Deux fois elle tira de son doigt

l'anneau qu'il y avait passé presque malgré elle; mais la crainte du désespoir qu'elle allait lui causer la retint, et la justice qu'elle ne pouvait s'empêcher de rendre à ses nobles qualités venant se joindre au souvenir de l'air méprisant qu'elle avait remarqué le matin même à M. de Meulan, lui persuadèrent qu'elle finirait par l'oublier et par aimer lord Litton.

Cependant le lendemain , à son réveil , Laurence se sentit plus triste, plus découragée qu'elle ne l'avait été depuis long-temps : qu'y avait-il cependant de changé? rien-, n'était -elle pas déjà depuis plusieurs jours la fiancée de lord Frédéric? Ah! si elle avait eu le courage de descendre avec bonne foi dans sa conscience, elle se fut avoué que ce qui avait de nouveau bouleversé son âme , c'était la vue de M. de Meu

lan. Elle chercha cependant avec assez de courage à éloigner ce souvenir, et elle s'imagina que le meilleur moyen d'y réussir, c'était de chercher la solitude.

C'était la veille du second anniversaire de la mort de son père , de cette mort qu'elle regardait commele plus grand malheur de sa vie; quoique sa douleur ne parût plus aussi vive, elle n'en était pas moins profonde. Elle crut avec raison que ce serait seulement près des restes de son père qu'elle retrouverait du calme: les misères de la vie paraissent si petites devant une tombe; sa vue inspire à la fois tant de résignation et de mépris pour les souffrances déraisonnables, que c'est toujours près des morts qu'on devrait aller chercher une résolution vertueuse et ferme.

Laurence projeta donc de donner cette journée à la réflexion et à de tristes souvenirs. Elle approchait d'un moment si important dans i'existence d'une femme , qu'elle ne douta pas

qu'on ne trouvât naturel qu'elle désirât se recueillir. Elle écrivait un billet pour lady Litton quand il lui en arriva un de la marquise, avec le bouquet accoutumé que Frédéric lui envoyait chaque matin.

Lady Litton , se servant des expressions les plus tendres , la conjurait de se parer des bijoux et de la toilette qu'elle lui envoyait , parce qu'elle désirait la mener le soir même à l'Opéra.

« Je veux embellir ma fille , et ma fille ne peut me refuser; la seule concession que je puisse vous faire, ma chère Laurence , ajoutait lady Litton, c'est de ne pas exiger votre visite avant l'heure du dîner. Je consacre la matinée à mon notaire, et vous êtes trop intéressée à ce qui va se passer pour que je sollicite votre présence. »

C'en est donc fait ! se dit Laurence en venant s'asseoir près de l'énorme caisse qui envahissait sa petite chambre -, c'en est donc fait , je vais me marier. Et ce mot, qu'elle avait in-

voloiUaiiement prononcé tout haut, sembla vibrfer autour d'elle comme une parole sinistre. Et pourtant, pensa-t-elle, pourtant ne devraisje pas me trouver heureuse, bien heureuse, moi,'pauvre fille abandonnée , sans naissance, sans fortune !

Et comme par expiation , Laurence ouvrit la caisse. Elle renfermait ces mille riens charmants qui embellissent la jeunesse et l'enchantent ; elle contenait aussi une parure de perles de la plus grande beauté, don particulier de lady Litton. Laurence était trop jeune et trop femme ; il y avait , avouons-le , trop d'orgueil dans son caractère pour qu'elle ne se sentît pas , éblouie, et pour que la plus mauvaise des pensées qui entra dans son esprit ne fût pas celle de se montrer à Raymond richement parée. Il me verra se dit-elle, brillanteet peut-être admirée 5 il reconnaîtra que sa Gabrielle n'est pas la seule que l'on puisse remarquer. Car quelque modeste que fut Laurence, elle se connaissait assez

pour ne pas ignorer qu'elle était réellement plus belle que madame de Meulan.

Alors sa tristesse, ses regrets, cédèrent toutà-coup au désir de remporter un triomphe , et quoique quelques larmes brillassent encore dans les yeux de Laurence quand mademoiselle Robert entra pour l'aider à faire sa toilette, elle la trouva parfaitement résignée à recevoir ses soins.

— J'espère, dit mademoiselle Robert se jetant sans cérémonie sur une chaise, car elle n' était pas encore accoutumée à voir dans Laurence autre chose qu'une demoiselle de compagnie, j'espère que vous devez être joliment contente, mademoiselle Winter. C'est moi qui ai tout choisi ; j'ai aussi tout arrangé , dans cette caisse où milord voulait qu'on plaçât le superbe écrin qu'il vous destine; mais je lui ai fait observer, milady est si distraite qu'elle n'y aurait certainement pas pensé , que les diamants ne s'offraient qu'après la signature du contrat. Il s'est rendu à cette observation-, quoiqu'il

soit rare qu'il cède, car malgré toutes ses belles qualités, il est extrêmement entêté. Vous ne savez peut-être pas ce qui Favait exaspéré hier, durant les courses ?

— Non, dit Laurence.

— D'abord, reprit mademoiselle Robert, milord éprouvait une grande répugnance à ce que sa jument courût contre celle de M. de Meulan, si bien qu'il n'a pas voulu garder un sou des cent louis qu'il a gagnés. Mais il me semble qu'il aurait aussi bien pu distribuer cet argent entre tous ses gens.

— ' La mère de Fritz a quatre enfants , dit doucement Laurence.

— C'est vrai , c'est vrai, mais je vous demandais , mademoiselle Laurence , si vous ne saviez pas ce qui a mis milord le plus en colère. C'est qu'il s'est imaginé que M. de Meulan vous regardait et vous faisait regarder par d'autres, il s'est persuadé qu'il avait même prononcé votre nom en vous montrant, en riant, à M. Adolphe de Cerney qui se serait écrié:

c Tu ne m'avais pas dit qu'elle fut si belle.»

— Ah ! interrompit Laurence avec ironie, ce n'est pas de moi que M. de Meulan parlait, c'est de sa femme , je vous assure qu'il ne m'a pas une seule fois regardé.

— 11 a bien fait , reprit mademoiselle Robert; à présent, songeons à votre toilette, je veux vous faire belle à désespérer toutes les pimbêches qui vous envient. Mais à propos de pimbêches, de vieilles folles et de vieux fous, savez-vous qui je viens de rencontrer?

— Je ne sais pas deviner.

— Eh bien , je viens de causer une demiheure avec M. de Verdun. En voilà un qui est curieux et passablement bavard. Je l'ai fait jaser sur le compte de mon ancienne maîtresse et de toute sa société. Je voyais bien qu'il se tenait à quatre pour ne pas m'en trop dire, mais bah ! je sais par expérience que quand on a laissé aller la première parole, on ne peut plus s'arrêter.

Persuadée , par l'exemple même de made-

moiselle Robert, de la vérité de cette observation , Laurence essaya, mais faiblement , de la faire taire. Elle l'essaya faiblement parce que la délicatesse était combattue chez elle par une curiosité qui prenait sa source dans un sentiment aussi insensé que coupable.

— M. de Verdun , reprit mademoiselle Robert , sans penser le moins du monde à la toilette de Laurence, ce ci-devant jeune homme de M. de Verdun est parvenu cependant à monter la tête à cette grande folle de Niska , et il a eu le front de me faire entendre qu'il avait arrangé les choses de manière à ce qu'on ne put absolument la lui refuser.

— Je ne puis croire, dit Laurence en se levant pour s'habiller , je ne puis croire à une telle infamie.

— Ah ! c'est que vous êtes une personne chaste et honnête, vous, mademoiselle, aussi je l'ai toujours assuré, quoique M. de Verdun m'ait dit tout à l'heure en ricanant que lord Litton avait été chercher sa femme parmi des

^44 LAUUENCE.

baladins , et que , comme le disait encore hier M. de Meulan en vous voyant passer, vous étiez un ange tombé à qui il était du devoir de lord Litton de rendre justice.

— M. de Meulan a dit cela? s'écria Laurence -

— Toujours à ce qu'assure ce bavard de carliste. Mais le certain c'est qu'ils enragent tous; Reiss, le chasseur, me répétait en déjeûnant ce matin qu'hier, assise dans la calèche, vous aviez l'air d'une reine. Le positif est que toute cette société Salewska enrage et que je me fais une joie de vous voir ce soir à l'Opéra, car j'irai, et...

— Et qui vous a dit, interrompit Laurence , qu'ils y seraient tous?

— Toujours ce vieux fou de M. de Verdun : et moi je l'ai assuré que vous y paraîtriez superbe et que vous alliez...

Laurence , préoccupée de la pensée de Raymond , ne put s'empêcher de s'écrier :

— Ah ! M. de Meulan ne croit pas que ce soit seulement par estime et par amour que

lord Litton me donne son nom , il pense que l'honneur seul . . .

— Vous saurez aussi que M. de Meulan n'est plus très bien avec la comtesse, poursuivit mademoiselle Robert. Elle l'appelle trompeur. Quant à M. de Verdun, il est toujours ami avec tout le monde et partout où l'on dîne...

— Je conçoiSjinterrompit Laurence,toujours sous l'empire de la même préoccupation, je conçois que depuis son mariage M. de Meulan ait renoncé à toutes ces plaisanteries qui déplairaient maintenant à sa femme , et...

— A quoi est-ce que je pense donc, s'écria précipitamment la femme de chambre? déjà cinq heures, et \ous n'êtes pas habillée ! Et sans plus parler d'autre chose que de son habileté, M"^ Robert se mit à arranger les beaux cheveux de Laurence avec un goût et une grâce qui justifiaient réellement les prétentions qu'elle énonçait, de savoir même embellir une femme laide. Comme elle n'avait à ajouter dans ce moment qu'aux grâces d'une personne vrai-

ment charmante , elle y réussit si parfaitement que les bonnes religieuses qui entrèrent l'une après l'autre chez Laurence pour la voir ne purent, malgré leurs sentiments d'humilité, s'empêcher d'admirer hautement sa beauté. '***^'^'"'

Les yeux de Laurence animés par 1g dépit et le ressentiment de ce que venait de lui dire mademoiselle Robert , donnaient en effet à sa figure un éclat inaccoutumé. Que je voudrais lui parler une fois, pensait-elle, une fois seulement, il me semble que je lui dirais des paroles qui me vengeraient ; mais du moins, si je ne puis lui parler, je le verrai, j'espère. Ah! quelle indifférence il lira dans mes yeux.

Malheureusement pour le repos et le bonheur de Laurence, elle était encore loin de son cœur cette indifférence dont elle osait se vanter. '^^^ ^^

Quand le roulement de la voiture qui l'amonait se fit entendre dans la cour de l'hôtel Littoh , Frédéric descendit pour offrir le bras à sa belle fiancée et l'introduisit dans le salon

OÙ sa mère et quelques personnes étaient rassemblées. Laurence ne s'attendait pas à cette espèce de présentation ; mais elle se conduisit dans cette circonstance , comme dans toutes , avec une convenance qui ne l'abandonnait jamais, même dans les moments les plus critiques de sa vie.

Elle fut trouvée plus que belle, plus que jolie, elle fut trouvée charmante. Frédéric se sentit cent fois plus heureux, plus fier de son choix, et il répéta tout bas à Laurence :

— Encore un jour, un seul jour, et vous m'appartiendrez, et je passerai ma vie à vous prouver mon amour et mon respect.

Laurence touchée de tant de preuves de dévouement espéra chasser un jour de son cœur l'image de Raymond. Elle se sentit si heureuse de cette espérance qu'elle répondità lord Litton plus affectueusement qu'elle ne l'avait jamais fait; aussi, pouvait-il à peine contenir sa joie. Comme ce n'était point un dîner de cérémonie que donnait la marquise , elle fut

libre d'assez bonne heure et put se rendre à l'Opéra.

Cependant le seconde acte de Guido et Ginevra allait commencer quand elle parut dans sa loge avec Laurence.

Éblouie par l'éclat des lumières et la masse de monde qui remplissait la salle, Laurence ne remarqua pas que toutes les lorgnettes étaient dirigées de son côté. Neuve au plaisir du spectacle où elle n'était presque jamais allée, elle en eût joui comme la jeunesse jouit de tout, avec expansion ; si la plaie cachée qui vivait dans son âme ne s'était tout à coup ravivée à la vue de madame de Meulan. Comme de coutume Gabrielle affectait cette] indifférence dédaigneuse que l'aristocratie croit le cachet du ton le plus recherché ; ses regards, constamment portés du côté de la personne avec qui elle causait , ne se détournèrent pas pour savoir ce qui attirait l'attention de tout le monde. Mais le prince de Castel-Nero, assis derrièreeUe, ne se montra pas si indifférent, et

de cette fois comme au théâtre de Gênes, sa lorgnette ne quittait pas Laurence.

En apercevant Gabrielle, Laurence s'attendit à voir paraître Raymond; et quelque délicieux que fussent les magiques accents de Duprez, elle ne pouvait parvenir à concentrer sur lui toute son attention; ses yeux inquiets cherchaient, attendaient malgré elle celui qu'elle croyait haïr , et sa préoccupation devint assez remarquable pour que Frédéric s'en inquiétât, pour qu'il en soupçonnât peut-être la cause. Cependant, n'ayant pas aperçu M. de Meulan ^ qu'il chercha dans toutes les loges, il se remit à causer avec un de ses parents qui les avait accompagnés.

La musique que Laurence entendait sympathisait tellement avec s€5S sentiments secrets, qu'au moment où Guido répétait :

La voir encore et puis mourir après.

Elle se dit: oh! si je l'osais, je formerais le même vœu. Le revoir une fois, lui prouver que

•iSO LAURENCE.

je suis innocente et accepter ensuite tous les malheurs. Mais je veux, je dois l'oublier.

Cependant en se répétant cet avertissement raisonnable, ses yeux remplis de mélancolie, le cherchaient toujours. Tout à coup elle l'aperçut ; elle était sûre de ne pas se tromper, le trouble qu'elle ressentait le lui disait assez. Quoiqu'elle ne l'entrevît qu'à demi, quoiqu'il fut caché au fond d'une loge du rez-de-chaussée , et qu'il se fut placé de façon à ce que d'autres ne pussent le voir, il s'était pourtant arrangé de manière à être remarqué de Laurence et à ne pas perdre un de ses mouvements.

Et tandis que la foule saluait Duprez par de vives acclamations, Raymond avança la tête de manière que ses yeux rencontrèrent ceux de Laurence. Elle n'y trouva plus l'indifférence et presque le dédain qu'elle y avait lu la veille ; loin de là , les regards de Raymond étaient profonds , remplis de tendresse et tellement expressifs qu'ils vinrent réveiller

à l'instant tout l'amour que Laurence croyait éteint. Son trouble devint si pénible qu'elle se sentit tour à tour pâle et pourpre, et qu'elle fut forcée d'avoir recours au flacon de la marquise qui remarquant tant d'altération dans sa figure lui proposa de se retirer. Mais un attrait plus fort que sa raison, que sa volonté fixait Laurence à sa place, les moments lui semblaient s'envoler comme des minutes 5 elle ne pouvait détourner les yeux du côté où était placé Raymond, elle ne comprenait plus une note de musique et cette fierté dont elle se croyait si sûre , cette fierté qu'elle croyait si puissante contre lui se changeait peu à peu en un attendrissement qu'elle avait peine à maîtriser. Quand Frédéric lui adressait la parole, elle lui répondait brièvement et comme pressée de reporter son attention et ses yeux vers le théâtre. Mais le fond de sa pensée était la crainte d'affliger, d'offenser Raymond par la vue de son intimité avec lord Litton. Tous ses grands projets de vengeance, cet orgueil qui devait se

dresser contre lui, tout cela avait disparu, elle était retombée sous le charme fatal.

Avant que la toile fut baissée, Raymond sortit, mais il ne vînt pas retrouver sa femme qui ne parut nullement préoccupée de son absence et sortit de sa loge en même temps que lady Litton sortait de la sienne avec Laurence qui se hâta de poser son bras sous celui^ du parent de Frédéric qui offrit alors le sien à sa mère, tout en se retournant à chaque instant , car il entendait parfaitement les éloges que la foule donnait à Laurence; arrêtés un moment sous le vestibule pour attendre leur voiture, ils se trouvèrent très prés des Salewska et de M. de Verdun-, qui parlait très haut comme de coutume.

— Oui, c'est une fort belle personne, répétait-il, je l'ai connue à Florence, alors elle n'était pas...

Un regard de Frédéric arrêta la méchanceté qu'allait dire, M. de Verdun qui ajouta :

— C'est un mariage d'inclination , inclina-

tion que j'ai vue naître à Florence. Je suis de leur société intime, et je vais présenter mes hommages à ces dames.

— Chère comtesse, venez donc dire bonsoir à votre amie lady Litton, et il entraînait madame de Salewska et ses fdles du côté où était la njarquise.

Mais Frédéric devinant son intention , emmena sa mère par une autre sortie. Laurence ne faisait aucune attention à ce qui se passait, elle n'avait point vu la famille Salewska, ni entendu ce qu'avait dit M. de Verdun; ses yeux erraient dans la foule ; elle ne découvrit point Raymond, mais elle entendit du moins prononcer son nom.

— M. deMeulan, répondait Gabrielle, non il n'est pas ici, il est parti ce matin pour une de ses terres, et ne reviendra que dans quelques jours.

Au nom de M. de Meulan, Laurence s'était involontairement retournée , et ses yeux rencontrèrent ceux de madame de Meulan , maïs elle n'y lut que la plus profonde indifférence. On

eût dit qu'elle n'avait jamais connu Laurence.

Quand Mademoiselle Winter fut montée dans la voiture de la marquise, elle éprouva un embarras douloureux en écoutant les expressions empressées et tendres de Frédéric ; sa conscience lui disait qu'elle le trompait, (ju'elle le trahissait et qu'elle mentait ainsi à tous les devoirs que lui prescrivait la délicatesse.

— Après demain , s'écria avec joie Frédéric quand ils furent arrivés devant la porte du couvent , après demain vous ne rentrerez plus dans cette triste maison 5 mais puisqu'il le faut encore aujourd'hui , que votre sommeil y soit profond et doux , ma Laurence.

Irritée contre elle-même, Laurencjè n'eut pas la force de lui répondre , mais quand elle fut rentrée dans sa chambre, elle pleura amèrement.

— Ah! je suis indigne de tant de respect et de confiance, se répétait-elle 5 demain je parlerai, je dirai à ce prêtre , à cet homme de Dieu qui

m'a protégée , que je ne suis point guérie de mon fatal amour, que je ne puis oublier Raymond ; s'il le faut , je me condamnerai à une retraite éternelle, je ne sortirai plus d'ici. Et elle regardait avec effroi , cette petite chambre si triste, ces murs presque nus: quel contraste avec le monde qu'elle venait de quitter! Aurait-elle la force de jurer qu'elle ne sortirait pas du couvent. Mon Dieu! mon Dieu! répétait-elle avec angoisse, je suis une bien misérable créature , je n'ai point assez de force pour faire le bien , et la pensée du mal m'épouvante.

Laurence ne s'avouait pas ce qui lui manquait. Il lui manquait la crainte de Dieu, il lui manquait cette religion sincère qui seule nous console et nous dirige bien; sa conscience n'était alarmée que par délicatesse , la foi n'éclairait pas son âme , et c'est elle seule qui soutient et guide sûrement. En proie à une fièvre nerveuse, à un mal de tête violent, Laurence pensa avec quelque plaisir qu'elle pouvait disposer

f ^56 LAURENCE.

de plusieurs heures jusqu'au moment où elle devait signer son contrat de mariage.

Elle se décida alors à effectuer le projet qu'elle avait conçu la veille, d'aller chercher de la force et du courage sur la tombe de son père. La supérieure lui proposa de la faire accompagner ; elle la refusa , car il existe une sorte de pudeur qui fait qu'on aime à pleurer seul. En traversant le passage pour aller rejoindre le boulevard, Laurence crut s'apercevoir qu'un homme la suivait quoique avec précaution , mais comme elle ne le vit plus au bout d'un moment , elle cessa de s'en occuper. Le ciel, qui la veille était bleu et éclairé par le plus resplendissant soleil , était voilé alors, ce qui répandait une teinte mélancolique en harmonie avec le lieu que visitait Laurence, où tout semblait fait pour inspirer la résignation. Le soleil quand il éclaire les tombes prend un aspect dérise^.e qui vous inspire une sorte de colère ; il semble qu'on lui reproche de ne pas réchauffer, de ne pas

réveiller du sommeil éternel ceux qui nous sont chers.

Laurence s'avança sous les allées du cimetière , ces allées coupées d'espace en espace par des mausolées de marbre sur lesquels se penchaient des arbres verts et des fleurs. Hélas! la tombe du père de Laurence n'avait ni arbres ni fleurs pour l'ombrager 5 la simple pierre qui la recouvrait, exaucée seulement d'un côté, était envahie par les herbes parasites et les ronces sauvages. Laurence n'y était venue qu'une fois depuis son retour d'Italie; ce n'était pas négligence ; mais long-temps ses heures avaient appartenu à d'impérieuses occupations, et plus tard lady Litton et Frédéric ne lui avaient pas laissé un moment de liberté. De cette fois elle s'approcha de cette tombe avec un sentiment môiiis amer.

. —Dans peu, mon bon père, murmura-t-elle, dans peu je suivrai l'impulsion de mon cœur : je ne te ferai point élever un monument fastueux, mais la pierre que j'ai fait poser ici quand j'é-

tais si pauvre , je l'entourerai de fleurs ; et je viendrai souvent , bien souvent en respirer le parfum, et je demanderai qu'un jour on place mes restes près des tiens.

Laurence demeura long-temps à rêver; les lieux où elle se trouvait, la vue de la tombe de son père firent taire un instant la passion fatale qui la dévorait; elle pensa avec une sorte de douceur qu'elle reviendrait bientôt en pouvant dire à cette tombe qui , toute muette qu'elle était, ne lui semblait pas insensible : J'ai su me vaincre, j'ai chassé de mon cœur l'homme qui était indigne d'y régner. Je suis riche et je soulage quelques misères; je suis riche et mon cœur ne s'endurcira pas envers ceux qui souffrent.

Toutes ces bonnes et sages résolutions rendirent à Laurence assez de force pour qu'elle se disposât à s'éloigner avec la résolution de ne manquer ni à elle-même , ni à ce qu'elle devait à lord Litton, quand le bruit d'une marche rapide lui fit lever la tête , Raymond était devant elle.

Quelle que fut Témotion qui s'empara de Laurence et quoique les battements pressés de son cœur lui causassent une douleur presque insupportable, elle ne montra aucun trouble et retira avec fermeté sa main dont Raymond cherchait à s^emparer.

— Êtes-vous donc déjà lady Litton, s'écria M. de Mculan, et votre oubli va-t-il jusqu'au dédain.

— Vous ne le pensez pas , monsieur , répondit Laurence d'une voix ferme, je n'ai pas oublié l'intérêt que vous avez voulu prendre à mon sort, je n'oublie même pas que j'ai contracté , quoique par ignorance , des obligations dont il me tarde de m acquitter.

— Insupportable orgueil, reprit Raymond, quoi ! il vous domine seul , et quand j'ai tant d'amers reproches à vous....

— Des reproches, interrompit Laurence avec fierté, et comment les aurais-je mérités. Vous êtes-vous occupé de moi , ne m'avez-vous pas entièrement négligée ; étiez-vous libre quand vous m'avez juré.... Mais quel enfantillage , à moi, de vous adresser de telles observations. Ce que vous avez fait, n'était-ce pas une plaisanterie permise à un homme riche, titré, s'adressant à une pauvre fille sans appui.

— Eh quoi! répondit Raymond avec colère , ne vous a-t-on pas vue à Gênes avec lord Litton 5 n'avez-vous pas voyagé avec lui comme

sa maîtresse , et n'est-ce pas une réparation qu'il vous offre aujourd'hui.

— Si cela était , reprit Laurence en jetant sur Raymond un regard où se peignait toute la pureté de sa conscience; si cela était, monsieur, ce serait une nouvelle preuve de la délicatesse de lord Litton, et vous m'apprenez encore plus l'admiration que doit m'inspirer son caractère. Car, lui, jamais il ne m'a soupçonné, et quelque chose qu'on ait pu faire, qu'on ait pu inventer, je n'ai même pas eu besoin de lui dire à lui : je suis innocente.

'- — Et ne vous croirais-je pas, si vous vouliez vous donner la peine de vous justifier; s'écria Raymond, mais non, vous restez fière et maîtresse de vous-même. Ah! si vous m'aviez aimé, vous vous seriez rendu chez la personne à laquelle je vous avais adressée ; mais tout était convenu entre vous et lord Frédéric, et quand vous l'avez fui à Gênes, ce n'était que pour le retrouver à Paris.

— Eh bien ! monsieur, reprit Laurence avec II. n

fierté, si vous le croyez ainsi, que me demandez-vous?

— Ce que je vous demande; c'est de me rendre à moi-même ; c'est de m'avouer que vous êtes coupable, pour que je ne voyeplus en vous qu'une femme trompeuse,

— Laissez-moi, monsieur, s'écria Laurence, ou je vous demanderai à mon tour de quel droit vous exigez que je vous rende compte de mes actions et de mes sentiments.

— Laurence! Laurence! dit Raymond, avec désespoir, vous me rendrez fou -^ laissez parler encore une fois cet abandon qui vous rerKlait si charmante ; rendez-moi une seule minute du temps où je me croyais aimé, aimé pour moimême j du temps où je vous croyais si fort audessus des autres femmes, que vos paroles me semblaient celles des anges, des anges qui ne savent pas tromper.

■— Je vous en conjure, monsieur de Meulan, balbutia Laurence avec une émotion qui devenait à chaque instant plus puissante, ne rêve-

lions plus sur le passé, je vous pardonne de vous être fait un jeu de...

— Ne répétez point ce que vous venez de me dire, Laurence, ne le répétez point sans daigner au moins m'apprendre comment et en quoi je me suis joué de vous. Ne devais-je pas vous retrouver dans la maison où je vous avais adressée, où vous étiez annoncée...

— Et ce fut sans doute pour attendre avec plus de patience le moment de notre réunion, interrompît Laurence, ce fut sans doute pour que le temps passé loin de moi vous parut moins long, que vous êtes devenu Tépoux d'une autre.

— L'époux d'une autre? qui vous l'a appris, lord Litton, sans doute.

— Non, monsieur, c'est la voix publique; du moins celle de personnes...

— Je ne vous comprends pas, Laurence, expliquez -vous; quoi me croyez-vous marié?

— Eh! quoi ne l'êtes-vous pas? s'écria-

A 64 LAUÎIENCÊ.

t-elle en fixant des yeux ardents et désespérés sur ceux de Raymond.

— Non, non, mille fois non.

Laurence laissa tomber sa tête sur l'épaule de Raymond et pleura.

— Vous le voyez, reprit-il, yous êtes mille fois coupable, et moi je suis resté le même. Je vous Tavais avoué, je ne pouvais me décider à affliger ouvertement une femme qui m'a été chère, à qui je le suis encore, mais...

—Eh bien, balbutia Laurence ens'arrachant des bras de Raymond, eh bien, je suis moins à plaindre, puisque vous ne vous êtes pas montré si froidement cruel envers moi 5 mais nous n'en sommes pas moins séparés, adieu Raymond, adieu pour toujours.

— Nous sommes séparés, parce que vous aimez lord Litton, ingrate. Ah! vous ne savez pas tout le mal que vous me faites, toute la douleur que vous me causez. Et des larmes brillèrent dans les yeux de celui que Lau-

LAURENCE. 'i 65

rence avait toujours \u si maître de luimême.

Dès les premiers moments, Frédéric avait révélé à Laurence tout ce qu'il y avait de chaleur dans son âme, tandis que Raymond, d'un caractère pluspassionné, moins réservé, laissait supposer beaucoup plus qu'il n'éprouvait réellement. Les femmes, généralement, aiment à s'abuser sur ces caractères contenus,et ces caractères exercent beaucoup d'empire quand on se laisse dominer par eux. Celui de Raymond avait dû prendre etconserversur Laurence un pouvoir bienplusabsoluencorequesurunepersonnequi aurait eu quelque expérience et quelque connaissance du monde. Elle avait elle-même, et aveuglément, créé à Raymond des vertus qu'il n'avait pas, et quand il lui montra des regrets si passionnés, elle revint à lui avec cette faiblesse inexplicable et fatale que les femmes ressentent presque toujours pour l'homme qui doit les perdre.

Raymond comprit qu'il avait reconquis sou

466 LAUllENCE.

empire ; mais loin de paraître vouloir en abuser, il dit avec une triste résignation.

— Je vois que tout espoir de bonheur est perdu pour moi, mais je suis certain, du moins, d'emporter votre estime. Vous savez maintenant que je n'ai trahi aucune promesse, que je suis libre, tandis que vous Laurence, vous...

— Mon Dieu ! que puis-je faire, s'écria-t-elle, je sais bien que le véritable honneur exigerait que je dise la vérité tout entière, que j'avouasse à lord Litton que je ne puis l'aimer ; mais je n'en aurai pas le courage.

— Laissez-moi me charger de ce soin, répondit Raymond , laissez-moi dire à cet homme que c'est mon bien qu'il veut me ravir. Enfin, Laurence, si vous ne rompez ce mariage, songez que vous faites trois malheureux. Qui vous répond d'ailleurs que je ne répanderai pas tout le sang de lord Litton pour payer le mal qu'il me fait.

— Oh ! que me proposez- vous, dit Laurence avec angoisse, faire an tel éclat; après avoir

reçu tant de marques de bonté de lady Litton, puis-je rompre des engagements aussi sacrés que ceux qui me lient à son fils.

— Et les nôtres, ne Tétaient-ils pas mille fois plus, reprit Raymond? pourtant rien ne vous a arrêté pour les briser. Tant que J'ai cru que vous aviez cessé d'être digne de moi, j'ai tout tenté pour vous oublier. En vous apercevant même avant-hier, dans la voiture de lady Litton, le dépit me tint lieu d'indifférence, et je m'imaginais, j'espérais que je ne vous aimais plus. Chacun parlait autour de moi de la dignité de votre maintien, celles même qui vous enviaient convenaient que vous étiez plus belle que jamais; tant que je fus en leur présence, je sus me contraindre; mais sitôt que je me trouvai seul, je sentis une affreuse douleur traverser mon cœur. Ma rage contre lord Litton ne connaissait plus de bornes, et je fus forcé de m'avouer que vous m'étiez plus chère que jamais. Je sus par M. de Verdun, qui je ne sais comment sait tout ce qui se passe chez les autres,

que Ton vous conduisait, pour la première fois hier, à l'Opéra. Je résolus à l'instant même de m'éloigner de Paris 5 mais je n'avais pas fait dix lieues que j'y revins, je me cachai à tous les yeux , et cependant vous me découvrîtes, votre trouble me l'apprit.

Ah! Laurence n'essayez point de nier l'empire que j'ai conservé sur votre cœur et puisque vous m'aimez, tout peut encore se réparer...

— Non , non , balbutia Laurence , la reconnaissance , la délicatesse me défendent de céder à de pareils sophismes.

— Dites plutôt, s'écria M. de Meulan désespéré, que vous aimez Frédéric, que vous serez heureuse de lui appartenir.

— Je le devrais, dit Laurence tristement, je le devrais, et cependant s'il ne s'agissait que du sacrifice de ma vie pour vous prouver que je n'ai pas changé. . .

— Eh bien ! Laurence , soyez à moi dans ce monde et dans l'éternité.

— L'éternité, Raymond, elle n'existe pas dans l'amour : n'avez-vous pas déjà aimé ! Et dites-moi, si j'étais assez faible pour consentir à l'éclat que vous me proposez, pourriez-vous me répondre à votre tour, moi aussi je suis libre, je suis

— Eh bien oui, si tu l'exiges, je déclarerai à Gabrielle que je t'adore, que je ne puis vivre sans toi, et dut-elle en mourir, qu'importe! tu m'appartiendras.

— Oh ! laissez-moi, laissez-moi, dit Laurence en essayant de s'éloigner , je vous ai aimé Raymond, je puis vous l'avouer pour la dernière fois; je vous ai aimé de cet amour si confiant et si naïf qu'on ne ressent qu'une fois dans sa vie; si cet aveu est une faiblesse aujourd'hui, demain ce serait un crime, et j'aurai le courage de vous chasserdemon cœur, jeledois,jeleveux.

Ces dernières paroles moururent sur les lèvres de Laurence, mais quelle que fut la douleur et l'eiTort avec lesquels elle les prononça, elles n'en blessèrent pas moins l'orgueil

de M. deMeulan qui se rangea et la laissa passer sans la retenir plus long-temps.

Laurence revint au couvent avec une précipitation qui lui servit de prétexte pour justifier «on agitation auprès de la supérieure qui lui dit :

— Savez-vous, ma chère enfant, que lord Litton m*a fait l'honneur de me faire une visite durant votre absence, pour m'engager à vous accompagner ce soir et à vous servir de mère à la signature de votre contrat.

— Ce soir 5 c'est donc ce soir, balbutia Laurence, oh! je ne sais si je dois... Conseillezmoi , madame, si vous saviez. . .

— Mon enfant, reprit la supérieure avec beaucoup de fermeté, ce n'est pas la première fois que je m'aperçois de vos combats, de vos hésitations ; je puis ajouter même de votre répugnance. J'ai le droit de vous dire que cette répugnance est un tort, une injustice; je n'ai pas toujours été dans un couvent, vous le savez, j'ai vécu dans le monde, mais vous ignorez pourquoi je l'ai quitté...

— Ah! interrompit Laurence, quel qu'en soit le motif, vous avez sans doute bien fait, madame, et si vous aviez la bonté devons charger de me dégager envers lord Litton, eh bien j'entrerais en religion. Je ne sortirais plus jamais de cette maison.

— Écoutez-moi, reprit la supérieure : jeune comme vous, dans un moment de dépit, d'espérances trompées, je me suis renfermée pour toujours ici. Mais, qu'il m'a fallu de jours de travail et de prières, de nuits sans repos, pour que Dieu m'accordât le pardon d'une faute grave, bien grave ma fille ; car j'ai rompu des engagements sacrés avec un honnête homme 5 je l'ai rendu mon jouet, j'ai répondu par la plus noire ingratitude aux procédés les plus généreux ; comme lord Litton , il était riche, et comme vous, je n'avais rien. Durant de longues années après mon abandon, il a été bien malheureux, sa santé s'est détruite, et quoiqu'il soit encore dans la force de l'âge, qui le verrait le prendrait pour un vieillard. Croyez-

moi, ma fille, ne vous exposez pas à sentir les remords et les regrets que j'éprouverai toujours; vous croyez que votre répugnance pour lord Litton, répugnance que j'avoue ne pouvoir comprendre, ne cédera pas au temps et aux preuves de tendresse qu'il vous donnera; ah! vous avez l'âme trop bien placée pour ne pas parvenir à aimer celui qui en est si digne.

Cependant, si vous persistez à rompre un mariage déjà si avancé, si vous voulez faire un pareil éclat, je dois vous déclarer que je ne puis paraître vous approuver en vous accordant ma protection.

— Mais au moins , s'écria Laurence , au moins, madame, daignez m'entendre.

— Non , répondit la supérieure avec un peu de sévérité, je ne veux pas, je vous le répète, me rendre la complice de votre propre malheur. Allez vous habiller, mon enfant; croyez-moi, ne vous exposez pas à des regrets éternels.

Laurence n'osa insister, et monta dans sa

chambre, où elle trouva mademoiselle Robert.

— Savez-vous bien , mademoiselle ou plutôt madame , car ce soir , vous le serez bien à moitié. Savez-vous que votre mariage fait un tapage dont vous devez être bien fière; on ne parle que de cela et

— Veuillez me donner un verre d'eau, mademoiselle Robert, interrompit Laurence.

—Il est certain que vous êtes bien pâle, reprit la camériste en apportant ce qu'on lui demandait, et si j'avais ici la pharmacie de toilette, démon ancienne maîtresse, je vous engagerais à vous colorer un peu ; mais c'est égal, milord vous trouvera charmante tout de même, tant il vous aime; oui, il vous aime comme unfbu!... !0"^mm

Laurence se laissa habiller en silence, et dit ensuite avec résolution :

— Allons, je suis prête.

Un quart d'heure après elle entrait dans le

salon de lady Litton. Elle pouvait à peine se soutenir; mais une invincible timidité l'empêchait de prendre le parti de l'honneur, en déclarant à lord Litton qu'elle préférait la mort à l'union qu'elle allait contracter.

Assise entre la marquise et la supérieure, elle se hasarda cependant à lever les yeux sur Frédéric; elle remarqua que son regard était sombre et abattu, et quand il vint lui offrir la main pour qu'elle signât le contrat, cette main tremblait ; celle de Laurence ne trembla pas moins en écrivant son nom , en songeant qu'elle était presque mariée.

Toutes les personnes qui avaient assisté à cette cérémonie se retirèrent. Alors, Frédéric attira Laurence dans Fembrâsure d'une fenêtre et lui remit un billet. Ce billet ne contenait que ces trois lignes :

« Laurence Winter a passé deux heures « ce matin , tête-à-tête , avec le marquis de « Meulan. »

— Je ne Tai pas cru , ajouta Frédéric en fixant sur les yeux de Laurence son regard francet triste, je ne l'ai pas cru, mais pourtant Laurence d'où vient votre pâleur. .. Ah ! si vous aimiez encore cet homme, j'aurais sa vie, où il aurait la mienne.

La nuit qui suivit cette journée et précédait celle plus importante encore qui allait fixer la destinée de Laurence, cette nuit fut la plus cruelle de sa \ie. Sans doute elle avait déjà versé bien des larmes dans ses heures d'insomnie; mais durant celles-ci elle se disait : Jusqu'à présent j'ai pu pleurer en liberté et si dans mes rêves un nom s'est échappé de mes lèvres, je n'avais pas à craindre que la jalousie et te

soupçon m'en fissent un crime, je m'appartenais enfin, au lieu que je vais m'enchaînerpour jamais. . . et Raymond n'est pas marié.

De toutes les douleurs qu'avait réveillé son entrevue avec lui, il n'était resté à Laurence que cette pensée : il n'est point marié. Il était libre, il l'aimait toujours-, il l'aimait et c'était elle qui allait élever entr'eux une barrière insurmontable. Ah! que malgré elle Laurence se trouvait ingrate envers les nobles procédés de lord Litton.

Pour se justifier de cette ingratitude , l'imagination de la pauvre insensée rehaussait encore tous les avantages, toutes les qualités de Raymond. Elle ne pouvait môme se rendre compte du courage qu'elle avait eu de le fuir. La dqrnière preuve de générosité et de confiance que venait de lui donner Frédéric aurait dû la toucher, maisexiste-t-il de véritable justice dans un cœur aveuglé où l'amour règne en maître? et la pauvre Laurence n'était-elle pas une triste victime de cette fascination fatale

par laquelle trop de femmes se laissent dominer et se perdent sans retour.

Laurence n'eut pas à se réveiller, le sommeil n'avait pas approché de ses paupières, et elle se leva si anéantie, si malheureuse qu'elle s'écria :

— Non , un tel supplice est intolérable. Comme l'a dit Raymond , je ferais le malheur de trois personnes et mon véritable devoir est dans la sincérité.

Alors d'une main ferme, elle écrivit ce qui suit à Frédéric :

« C'est à genoux que je devrais vous écrire, Frédéric ; car vous avez été pour moi le plus noble, le plus généreux des hommes; je viens vous demander de ne point mentir à ce caractère ; je viens vous demander de me rendre la liberté. . . Je l'obtiendrai en vous disant la vérité tout entière. Ce que vous avez plusieurs fois soupçonné, n'est que trop vrai; j'en aime un autre; je ne puis l'arracher de mon cœur, je l*ai vainement tenté. Je ne sais si je serai jamais heureuse par cet amour; mais quoiqu'il

me prépare, j'accepte tous les malheurs qu'il peut faire tomber sur moi. Je sais combien on peut compter sur votre honneur, sur votre parole. Eh bien! je vous le demande, milord, ne me répondez pas , je ne pourrais supporter ni les expressions de votre douleur, ni celles de votre mépris; je prendrai votre silence pour une promesse sacrée de ne plus désormais vous mêler de ma destinée. Adieu! Frédéric, que toutes les bénédictions du ciel tombent sur vous. Vous serez heureux , un jour, j'en suis certaine, heureux avec une femme plus digne de vous que l'infortunée Laurence. »

Laurence venait de cacheter cette lettre et d'y renfermer l'anneau que lui avait mis au doigt lord Litton , quand mademoiselle Robert entra toute essoufflée dans la chambre.

— Mon Dieu ! mademoisUe , comme vous êtes pale, s'écria-t-elle; est-ce (|ue vous savez déjà la mauvaise nouvelle.

— Quelle mauvaise nouvelle ? balbutia Laurence, pâlissant davantage.

— Imaginez-vous que cette nuit il est arrivé à milady un courrier , qui est venu en toute hâte l'avertir que son père, le duc de Wilford,étaità toute extrémité. Depuis ce moment, on fait tous les préparatifs de départ; lord Frédéric accompagne sa mère, comme vous pensez bien , et votre mariage ne peut avoir lieu dans une telle conjoncture. Milord est au désespoir , mais je pense qu'il sera un peu consolé quand je lui dirai que vous avez beaucoup pleuré-, car enfin, ce n'est point l'état du vieux duc de Wilford qui vous fait verser tant de larmes, puisqu'il a quatre-vingt-douze ans, et que vous ne le connaissez pas; ce ne peut donc être que le chagrin de vous séparer de milord. En effet, qui ne l'aimerait pas? il est si bon, si généreux ; il pense à tout, il prévoit tout quand il s'agit de faire plaisir à ce qu'il aime. Vous saurez qu'il m'a envoyé chez piadame Michaud.

— Chez madame Michaud ? répéta Laurence avec effort.

— Certainement ; mais vous ferez Tétonnée quandvousverrez votre piano, n'est-ce pas? vous saurez donc que milord vous à fait arranger un appartement, à l'hôtel , tout d'or, de velours, de soie, magnifique enfin-, mais ce qui vous fera plus de plaisir, à ce qu'il pense, ce sera d'y trouver , quoiqu'à mon avis il déparera beaucoup le reste de votre appartement , votre vieux piano auquel milord sait que vous tenez comme à un trésor.

— Il est bon, mille fois trop bon, balbutia Laurence.

— Certainement qu'il est bon autant qu'il est beau, et vous avez raison de pleurer de ne pas vous marier aujourd'hui; puisqu'en fait de mariage, voyez-vous, on ne doit les regarder comme faits, que quand ....

Mais revenons à cette bégueule de maîtresse d'hôtel où vous avez demeuré. Imaginez-vous que cette mijaurée m'a reçue sans quitter son

fauteuil; mais quand j'ai eu dit à son pouf de mari que je venais de votre part, car milord me l'avait ordonné, et que vous alliez devenir lady Litton ; si j'avais su alors que le vieux duc allait mourir , j'aurais bien ajouté duchesse de Wilford. Oh ! alors, j'aurais voulu que vous vissiez les saints, les exclamations de monsieur Michaud.

« Elle mérite bien d'être riche, répétait-il, « c'est une personne si noble, si charmante. »

Et il assurait que vous aviez eu tort de quitter sa maison, que jamais il ne vous aurait fait la moindre malhonnêteté. Enfin, il en a tant dit, qu'il m'a touché, et que je l'ai assuré que vous lui pardonneriez ; je lui ai même promis ma protection pour...

— Mademoiselle Robert, interrompit doucement Laurence, croyez-vous que j 6 voie lord Litton avant son départ?

— Il n'osera peut-êtfe quitter milady , et n'ayant même pas le temps de vous écrire , il m'a dit d'accourir ici pour vous prévenir; mais

on ne m'y laissera sans doute pas long-temps, car je dois suivre milady qui, sans amourpropre, ne peut se passer de moi.

Je ne sais , mademoiselle , si vous avez remarqué qu'elle est infiniment mieux coiffée depuis....

Mademoiselle Robert parlait encore quand la supérieure entra tenant une lettre à la main; elle la remit à Laurence.

— Lord Litton me fait aussi l'honneur de m'écrire, ajouta-t-elle, c'est pour vous recommander à moi 5 assurément il n'en était pas besoin. Milady et lui sont partis pour T Angleterre 5 le triste motif qui leur fait entreprendre subitement ce voyage, peut le faire prolonger plus ou moins long-temps...

— Partis ! partis sans moi ! s'écria mademoiselle Robert, cela me paraît impossible; comment milady se passerait-elle de moi. Et elle sortit en courant,

— Mon enfant , reprit la supérieure , en fermant elle-même la porte de la petite cham-

LAUKEINCE. 185

bre, voici un délai qui, je le crains, flatte vos secrets désirs; cependant je me plais à croire qu'il servira au contraire à vous faire réfléchir mûrement sur votre position. Lady Litton et son fils désirent que vous restiez près de moi, et je n'ai pas besoin de vous assurer que vous serez ici libre de tout soin, de tout embarras, maîtresse enfin de votre temps. Lord Litton s'est montré si généreux pour notre pauvre couvent ; il nous a donné le moyen de faire tantdebien, que je suis trop heureuse de pouvoir lui témoigner ma reconnaissance et à vous un peu de mon amitié. Notre excellent directeur vous attend ce matin , mais vous me paraissez si pâle et si fatiguée que je vais lui faire dire que vous n'irez que ce soir. Je suis persuadée qu'un entretien avec lui vous fera beaucoup de bien. En attendant je vous laisse lire la lettre de lord Frédéric et vous engage à vous reposer ensuite quelques heures.

Laurence essaya de suivre ce conseil, mais

la lettre de lord Litton, loin de la calmer, augmenta ses remords et sa douleur.

— Ah ! du moins, se dit-elle en regardant sa propre lettre qui était restée toute cachetée sur la table, du moins il n'a pas lu l'odieux aveu que J'avais osé écrire. Peut-être que je parviendrai à me vaincre.

Espérant y réussir, elle relut bien des fois cette phrase du billet de lord Litton dans lequel , après mille recommandations sur ce qu'elle devait faire pour sa santé et son bien être , il ajoutait :

« Je pars tranquille , quoiqu'on ait pu faire pour ébranler ma confiance; je ne veux pas croire que votre tristesse qui m'afflige si profondément, naisse d'une autre cause que des craintes que vous inspire mon caractère. Rassurez-vous, Laurence, je vaincrai ma violence ; je me rendrai aussi digne de vous qu'il peut être donné à un mortel de l'être 5 je surmonterai mon penchant à la jalousie, ou plutôt je le soumettrai au respect que vous m'inspirez. Je

pars confiant et cependant, vous le savez, on m'a averti que vous aviez passé. . Mais non, non, je n'écrirai point cette infamie qui offenserait votre caractère, et lady Litton n'aura jamais à entendre de son époux des paroles qu'elle ait à lui pardonner, »

— Noble Frédéric, noble cœur, pourquoi ne puis-je t'aimer, se dit Laiîrence...

Et elle passa de pénibles heures à se reprocher de ne point aimer Frédéric et de ne pouvoir oublier Raymond. C'est une amère douleur que celle que nous envoie le remords; il nous force à nous mépriser nous-mêmes, et de tous les mépris , le plus horrible à supporter , c'est le nôtre, car il ne peut être injuste, notre propre conscience nous l'impose et ses arrêts sont inexorables comme ceux du destin.

C'était cette mauvaise conscience, ce mépris d'elle-même qu'elle ne pouvait récuser , qui faisait redouter à Laurence l'acte important qu'elle devait accomplir le soir, et elle fut sur le point de faire dire qu'elle était trop malade

4 88 1 AUftKNCE.

pour sortir. Cependant la crainte d'éveiller encore plus les soupçons de la supérieure , la détermina à vaincre cette faiblesse , mais elle entra dans l'église dominée par une répugnance qui appelle un prétexte, un obstacle, pour ne pas accomplir un devoir. Ce vœu téméraire ne fut que trop fatalement accompli.

Le marquis de Meulan au vicomte Adolphe de Oerney.

« Depuis trois jours Laurence est avec moi, elle mérite d'être ma femme. ... '^ ' ' '

« Après avoir lu cette ligne qui te causera , j'en suis certain, presqu'autant d'étonnement qu'elle me cause d'émotions diverses en l'écrivant. Tu vas former bien des conjectures, m'adresser bien des questions. Le mieux est donc de te donner de suite des détails circonstanciés, qui de plus serviront à me justifier moi-

même, car il y a eu bien de l'entraînemenl dans ce qui s'est passé.

« Cependant, après tout, je parle de me justifier; de quoi donc suis-je coupable? N'importe, peut-être me donneras-tu un bon conseil 5 mais ne m'en avais-tu pas donné que je n'ai pas eu le courage de suivre. Enfin j'ai l'habitude, le besoin de te confier mes bonnes comme mes mauvaises pensées, et même en t' écrivant je me sens plus à l'aise; la présence d'un ami, fût-ce le plus dévoué, embarrase toujours un peu; on craint sa raison, son regard désapprobateur, et peut-être plus son sourire moqueur. De loin je suis à l'abri de tout cela, et si tu me blâmes , le temps de tremper ta plume dans l'écritoire suffira pour te rappeler que l'amitié doit être indulgente. Quant à ton sourire moqueur, ce diable de sourire dont tu ne te faisais pas faute, même quand nous étions dans le salon de Gabrielle...

(( Gabrielle... ce nom que je viens d'écrire me cause une singulière sensation; que doitr

elle penser; quel coup la frappera quand elle saura. Mais je m'aperçois que toi tu ne sais presque rien encore.

« Rappelle-toi cependant tes exclamations d'admiration, quand je te fis remarquer Laurence, aux courses du Champ-de-Mars. Eh bien, cette admiration me dévoila combien je Taimais; l'arrogance, la hauteur de lord Litton ont fait le reste.

« Une sorte de rage s'empara de moi, quand je me dis qu'il allait posséder cette belle jeune fille à qui j'avais inspiré un sentiment si vrai et si tendre; cette belle jeune fille si fière et pourtant si pauvre. Faut-il l'avouer, enfin, le rang auquel on l'élevait augmentait son prix, et quand elle passa devant moi dans la voiture de lady Litton, elle me parut si supérieure à toutes les autres femmes, que Gabrielle même perdit à la comparaison. Cependant je feignis de r indifférence, du dédain; j'osai plaisanter, assurer que le mariage de Laurence Winter ne serait après tout qu'une réparation ; sur cet

article je mentais comme un misérable, car j'aurais répondu de la vertu de Laurence, comme j'aurais répondu de la vertu de ma mère. On ne conserve point ce regard candide, ce teint égal et transparent, quand la pureté du corps est ternie.

«Tu me demanderas pourquoi je n'avais point cherché Laurence depuis mon retour? Tu sais que j'étais resté un peu souffrant dans ma terre de Bourgogne, tandis que madame de Pienne revint seule à Paris ; et puis j'en voulais à Laurence de ne point avoir remis cette lettre à la personne à laquelle je l'adressais et celle qu'elle m'avait écrite me semblait un mensonge , après qu'elle s'était montrée à Gênes avec lord Litton. Enfin explique comme tu voudras mes sentiments pour Laurence, il est bien certain qu'ils se ranimèrent quand je sus qu'elle allait devenir lady Litton.

« Je t'ai raconté comment je l'avais Vue à l'Opéra , comment je m'étais procuré un entrelien avec elle et avec quel charme je retrouvai

dans ses yeux une tendresse aussi vive que jamais. Non , non , l'amour n'est point une illusion, une chimère, Adolphe, il est sincère, il est réel chez cette enfant, et quand ellem'a dit: Je donnerais ma vie pour rester libre. J'étais certain] qu'elle disait la vérité; que pour être à moi elle eût tout sacrifié , tout , excepté une délicatesse que je trouvais absurde.

n Quelle grande preuve d'amour lui donnait donc cet Anglais? Son titre; elle est assez belle pour le rehausser encore. Une fortune; qu'estce que l'argent? Il n'a pas lui de liens à briser; il n'a pas la crainte de porter le désespoir dans le cœur d'une femme. Qu'importe, d'ailleurs, que Frédéric Litton, jeune étrangersans aucune réputation d'élégance et qui ne marque dans le monde que comme un homme riche ; qu'importe qu'il épouse une pauvre fdleque tout Florence, ou plutôt que la moitié de la fashion de Paris a connue dans une position voisine delà domesticité. N'est-il pasordinaire d'ailleurs que

dansla patrie de lord Litton, dans cette Angle- 11. 13

terre où la noblesse se montre si arrogamment dédaigneuse, de voir faire de ces mariages absurdes qui nous fermeraient, à nous Français, la moitié des salons de Paris.

«jMais revenons à moi : irrité de reconnaître, durant mon entrevue avec Laurence, qu'elle savait conserver tant de fermeté, je la laissai me quitter et j'allais peut-être céder à la nécessité, avec la secrète espérance de prendre plus lard ma revanche, puisque je sentais, j'étais certain que Laurence m'aimait toujours.

« Je sus par le notaire de lady Litton, qui est aussi le mien et chez lequel on était allé prendre une forte somme pour être prêt à tout événement, je sus que lord Frédéric assurait un magnifique douaire à sa femme.

« Je ne serai point en reste, Adolphe et douaire ou non, Laurence jouira d'une partie de ma fortune, jusqu'à ce que je lui aie rendu justice entière ; mais je te parle de l'avenir, et tu ne sais point encore comment je me suis rendu maître de cette belle proie.

« Après donc que j'eus quitté mon notaire,

en lui recommandant le silence sur ma présence à Paris, je ne savais que devenir ; je me sentais véritablement malheureux; la longue habitude que j'ai contractée de la société de Gabrielle me rend le temps presque insupportable loin d'elle; et quoiqu'amoureux d'une autre, elle me manquait; ne te moques pas de cette faiblesse, et surtout n'en vas pas conclure que madame de Pienne a sur moi un empire que je ne pourrai rompre. Si je tiens encore à elle, c'est que je suis convaincu qu'elle m'aime et n'aimera jamais que moi. Ne m'objecte point sa coquetterie ; elle est coquette parce qu'elle ne peut être tendre avec personne : voilà tout le secret de sa conduite.

« Ne sachant que faire, à sept heures je me glissai chez Véry, et m'enfermai dans le petit salon que tu connais , et où nous avons fait de si joyeuses orgies. Je laissai Louis me servir tout ce qu'il lui plut, et la tête appuyée sur ma main, je pensais avec désespoir à cette ravissante créature qui allait m'échapper, et

^90 LAUHENCE.

dont la résistance doublait à mes yeux le prix. f< Tout à coup , j'entendis prononcer mon nom par deux personnes qui venaient de s'établir dans le cabinet à côté. Je reconnus la voix du prince de Castel-Nero, ce fat qui se flatte de me faire oublier par madame de Pienne ; il était avec M. de Verdun, intrigant impertinent à qui l'on serait tenté de donner des pichenettes sur le nez, si on avait le moindre espoir qu'il pût en refuser une.

« — Ma foi ! disait Verdun, je ne comprends pas, à moins que ce ne soit pour contrarier cet orgueilleux M. de Meulan; je ne conçois pas la persistance que vous mettez à faire la cour à cette petite madaipe de Pienne ; c'est une femme déjà passée.

« L'insolent !

« — Je la trouve si élégante, si frêlement élégante, comme dit ce poète qui lui fait des vers une fois par semaine...

y « —Oui, reprit M. de Verdun, toutes les fois qu'il dîne chez elle. Moi, à votre place.

prince, je choisirais une jeune personne et je me marierais. Vous n'avez pas besoin de chercher une grosse dot 5 tenez, ce qui vous conviendrait parfaitement, ce serait mademoiselle de Salewska, ma future belle-sœur ; nous ne ferions alors qu'une famille.

« — Elle n'est pas assez jolie, répondit le prince sans aucune cérémonie-, et quoique moins jeune, madame de Pienne me plaît cent fois davantage ; elle a tant d'esprit.

« — Quant à moi, cher prince, reprit M. de Verdun après avoir composé avec soin la carte d'un repas très soigné ; quant à moi, cher prince, je vous avoue que je me défie beaucoup de ces femmes si fines. Vous ne savez pas comme celle-là est dissimulée. Par exemple, hier, à l'Opéra, je suis sûr que vousavezété la dupe de son maintien indifférent et tranquille; eh bien, elle était très tourmentée, car elle savait parfaitement que son Raymond était à l'Opéra, où il se cachait au fond d'une loge pour. . .

« — Pourquoi faire, mon Dieu! est-ce qu*il a une maîtresse à l'Opéra?

« — Non, vraiment il voudrait enlever à lord Litton...

« — Ah! je comprends, je comprends, reprit le prince avec humeur. Qu'il se décide donc et laisse madame de Pienne libre , puisqu'il est amoureux de cette jeune personne; belle, si belle, que quoique je fusse dans la loge de madame de Pienne, je n'en pouvais détacher les yeux. Je vous avouerai même que quand je la rencontrai à Gênes, j'ai risqué quelques offres ; mais elle était déjà avec Lit- Ion, et j'ai échoué. Il l'épouse et il a raison. Que veut faire à cela le marquis de Meulan ; il faut qu'il soit bien fat pour s'imaginer qu'il réussira à présent.

«Je me levai dans l'intention d'aller signifier à ce petit prince que si j'étais un fat, il n'était qu'un sot ; mais je pensai avec raison que dans cette circonstance un duel serait une maladresse, et, qu'après tout, le prince n'avait rien dit qui pût blesser mon honneur.

« Le mouvement que j'avais fait en me levant m'avait fait perdre quelques mots, et Je ne ressaisis le fil de la conversation qu'à ces paroles de M. de Verdun :

« — Je vous dis qu'elle sait tout ce qu'il fait, et qu'elle n'ignore même pas qu'il Ta rencontrée au cimetière Montmartre.

« — Que m'apprenez-vous là, et si Litton venait à l'apprendre...

« — Bah ! il l'épouserait tout de même, tant il en est fou« Et puis, qu'est-ce que cela nous fait à nous, que ce brave garçon soit trompé. Ce sera une jolie femme de plus dans la circulation, et une fois mariée, très probablement, elle ne se montrera plus si cruelle ; si toutefois même elle l'a été, car au dire de Meulan...

« — Je donnerais mille louis pour qu'il ne réussisse pas auprès d'elle, interrompit le prince.

«- ■— Que vous importe, il vous applanira la route. Et puisque vous êtes décidé, mon cher prince, à toujours glaner après lui...

« — Ce à quoi je suis décidé, interrompit le prince avec humeur, c'est à faire expliquer madame de Pienne ; et si elle ne prend pas un parti, je tournerai mes batteries vers la future lady Litton, qui est délicieusement belle.

« — J'aimerais mieux Emma Salewska, dit M. de Verdun.

« Malgré la rage qui me dévorait, je ne pus m'empêcher de rire et de penser au : Prenez mon ours, de la Gingeole.

« Ces messieurs se mirent à parler chasse, gastronomie, et je ne les écoutais plus quand mon nom résonna encore.

« — Il n'y pourra rien, disait M. de Verdun, le contrat se signe ce soir et demain ils se marient à Saint-Roch, et à la chapelle de l'ambassade d'Angleterre. Cependant, je tiens de quelqu'un fort bien instruit que cette petite sotte de Laurence se désole et pleure. Pleurer quand on va devenir maîtresse de deux cent mille livres de rentes !

« — Mais vous qui parlez tant des malheurs

des autres, fit négligemment le prince en jetant quelques pièces d'or sur la table pour payer la carte, êtes-vous bien sûr que mademoiselle Niska vous aime? — Il usait de son droit d'amphytrion pour dire les choses les plus blessantes à M , de Ver dun , sans que celui-ci osât s'en formaliser. — Je vous fais cette question, continua le prince, parce que j'ai rencontré deux ou trois fois la belle Niska causant très confidentiellement avec M. de Meulan, dans le jardin Torregiani ; et un soir qu'ils valsaient ensemble, ils passèrent devant moi, et j'entendis, sans y mettre, je vous assure, la moindre indiscrétion, Meulan dire à mademoiselle Salewska : « Comment pouvez-vous vous tourmenter, ne « savez-vous pas qu'à cause de madame votre « mère je ne puis faire autrement 5 mais soyez « convaincue que vous seule... »

« Je sais tout cela, interrompit impatiemment Verdun, mais depuis long-temps Niska est tout à fait revenue sur le compte de ce roué et nous aurons la consolation de voir qu'il ne réussira

plus auprès d'aucune femme. Pour mon compte, je vous assure que quand lady Litton fera son entrée dans le monde, je vous aiderai auprès d'elle de tout mon pouvoir, mon cher prince, quand ce ne serait que pour rabattre la fatuité de M. deMeulan.

« — J'accepte, répondit le prince en riant, en attendant, allons chez madame de Pienne.

« — Surtout n'ayez pas l'air de soupçonner....

« — Me prenez-vous pour un maladroit.

« Ils partirent et je ne tardai pas à les imiter. .J'étais encore plus exaspéré par ce que je venais d'entendre et plus jaloux de prouver à Castel-Nero que si j'étais un fat, je n'étais pas un fat malheureux.

« Quand j'avais vu Laurence le matin, elle était profondément attendrie; elle m'aimait encore, rien n'était perdu et je pouvais obtenir une preuve éclatante de ses sentiments pour moi. Que lui ferais-je perdre, en rompant son mariage, medisais-je? Litton est riche, il

est vrai, mais ne le suis-jepas; elle ne peut aimer Frédéric et moi elle m'aime, comme elle me l'a dit. Oui, Laurence m'aime de*" ce premier amour que rien ne remplace et ne peut faire oublier.

« Je passai une nuit très agitée et au point du jour j'étais debout; j'envoyai un homme sûr prendre des informations, car j'étais déterminé à revoir Laurence et à lui parler , fut-ce même dans son couvent. Je sais que c'était une extravagance que je projetais et qui pouvait avoir des suites fatales, puisque je pouvais rencontrer lord Litton; mais j'étais décide à tout risquer.J'allais sortir, fatigué d'attendre,quand mon homme arriva tout essoufflé et tout joyeux m'apprendre que le mariage était retardé, parce que lord Litton était forcé de partir précipitamment pour l'Angleterre.

« Je respirai, j'avais du temps devant moi. Cependant je laissai mon homme de confiance posté devant la porte du couvent. Je ne sais comment il sut s'y pratiquer des intelligences ;

le fait est que peu d'heures après il vint m'avertir que le soir même Laurence devait se rendre à Téglise.

€ Sans avoir encore de plan bien arrêté, j'ordonnai que ma voiture attelée de chevaux de poste, se tînt| prête dans une des rues qui avoisinentSaint-Rochet je fus me placer dans le côté du passage du couvent qui y conduit.

« Avant que la nuit fut entièrement arrivée, Laurence, ma belle Laurence, sortit du couvent; elle se cachait sous un voile et marchait lentement. Je la suivis. Quand elle fut entrée dans réglise, elle fût droit à un confessionnal. Que n'aurais-je pas donné pour entendre ce qu'elle allait confier. Mais tout à coup elle recula , revint sur ses pas , puis retourna encore, et fût enfin s'asseoir dans une chapelle écartée.

« J'entendais sa respiration haletante, j'entendais ses sanglots 5 sa douleur portait la joie dans mon âme 5 eut-elle tant pleuré si elle eut aimé Frédéric. Car assurément ce ne pouvait

être le chagrin du délai apporté à son mariage qui lui faisait verser tant de larmes.

« Cependant , au b^ut d'un moment , elle se mit à genoux , et la prière lui rendit , sans doute, du courage; puisqu'elle se dirigea de nouveau, et d'un pas assez ferme, vers le confessionnal dont, quelques instants auparavant, elle s'était éloignée avec terreur. Je parus alors devant elle; elle essaya de me fuir..... Je te ferai grâce, Adolphe, de ce que m'inspira l'amour , la rage , le désir de l'emporter sur lord Litton.

« La vue des pleurs de Laurence , la certitude d'en être préféré, m'avaient, je t'assure, pénétré d'une tendresse profonde et pas une de mes paroles n'était mensongère , je te le jure; si, dans ce moment, un prêtre se fut présenté , je me serais jeté à ses pieds et je l'aurais conjuré de m'unir à Laurence. Enfin , dans mon désir de la convaincre , dans mon ardeur passionnée, je l'entraînai vers une cha-

pelle, et devant l'image sacrée qui la surmontait, je lui jurai d'être son époux.

« Il faut qu'une pareille promesse ait une grande puissance aux yeux des jeunes filles , Adolphe, il faut qu'elles tiennent furieusement à posséder un mari, car dès que j'eus prononcé ce serment , Laurence se laissa emmener, et quoiqu'elle pleurât beaucoup, elle crut toutes les raisons que je lui donnai pour la faire consentir à se cacher à tous les yeux.

« Je pensai tout-à-coup à la petite maison que tu possèdes dans la vallée de Montmorency et dont tu m'avais dit que je pouvais disposer. Je me souvins qu'alors tu avais donné l'ordre au jardinier de me recevoir comme toimême. J'y conduisis Laurence au grand galop de deux bons chevaux de poste.

« Nous sommes depuis trois jours dans cette délicieuse petite retraite 5 délicieuse plus que je ne puis te le dire ; Laurence est un ange, un?inge innocent, entends-tu, Adolphe. Elle m'a demandé, les mains jointes, de larespec-

ter, je l'ai promis. J'espère tenir mon serment, mais....

« Ma main, fatiguée, laisse tomber la plume. Cependant tu peux être assuré que je ne tarderai pas long-temps à l'écrire. Je n'ai pas besoin , je pense , de te recommander la plus sévère discrétion si, à ton retour de la campagne , madame de Pienne cherchait à savoir de toi ce qui me concerne; car quoiqu'en ait dit M. de Verdun, Gabrielle ne devinera pas où je suis si personne ne commet de maladroite indiscrétion. Je ne me suis servi d'aucun de mes gens; elle ignore que tu possèdes la petite maison où je suis réfugié, ainsi je dois être tranquille.

« Je viens de m'approcher de la chambre où repose Laurence, le plus grand silence y règne, elle dort sur la foi de mes promesses; que l'honneur me donne la force de n'y pas manquer. »

Adolphe de Cemey à BLaymond de Meulan.

c Ne te mets pas en fureur, comme tu le fais si facilement quand on commet une maladresse, mon cher Raymond; ne medispasque je suis un niais , un bélître , enfin supprime toutes les jolies expressions dont tu te sers si facilement dès qu'on te contrarie. Tu n'en as pas besoin pour me prouver que tu as cent fois plus d'esprit que moi. Je commence par te faire cette concession afin de te calmer , car tu vas avoir

besoin de prendre ta patience à deux mains. II. 14

2^0 LAUREPrCE.

« Casse tous les meubles , brûle la maison ; fais enfin tout ce que tu voudras pour amuser ta vengeance, il faut que je t'avoue quej 'ai laissé devinera madame de Pienne que je possédais une maison à Andilly. Je dirai plus, c'est que je suis certain qu'elle sait que tu Thabitesavec Laurence.

« A présent que j'ai lâché le grand mot et que je répare, autant que possible, ma maladresse en t' envoyant un exprès pour que tu prennes tes précautions , j'arrive aux détails. Peutêtre m'excuseront-ils un peu à tes yeux , et après tout tu sais mieux que personne combien ta Gabrielle est adroite, et comme je suis encore naïf; car vois-tu, Raymond, quoique j'habite Paris depuis un an et qu'auparavant j'y vinsse passer tous les hivers, je suis resté encore un peu provincial , et je me suis laissé prendre au charme, à l'adresse de cette charmante Parisienne. Mais, reprenons de plus haut : f

€ Tu as disparu depuis quatre mois, et tu

as agi si prudemment, si vite, et tu as si bien connu le cœur humain en ne te confier qu'à moi qui suis ton séïde , que tu as pu rester fort tranquillement sans éveiller les soupçons, à quatre lieues de Paris absolument comme si tu avais été au Kamstchatka.

€ Quand j'arrivai à Paris , il y a quelques jours, j'hésitais si je devais me présenter chez M me Je Pienne ; tu ne m'avais plus écrit depuis la lettre où tu me racontais comment tu avais enlevé ta belle; je n'osais me rendre à Andilly, dans la crainte qu'on ne me suivît, et encore plus dans la crainte de te contrarier. C'est toi, Raymond , qui m'as introduit dans les maisons où je suis reçu maintenant; madame de Pienne va dans toutes; si je la rencontrais, elle aurait le droit de s'étonner qu'après avoir été accueilli avec tant de bienveillance par elle, elle n'eût pas reçu ma première visite. Je n'osais donc trop me montrer , je m'ennuyais profondément, quand en sortant de chez moi, devine qui me prend le bras?... M. do Verdun.

Il se lie, comme lu le sais, très facilement, et ainsi que tu l'avais prévu, il m'avait emprunté quelqu'argent. C'est une dîme qu'il a l'habitude de lever sur toutes les personnes à qui il dit bonjour. Il me tendit la main , passa sans façon son bras sous le mien , et me demanda si j'avais déjeûné.

« Comme j'ai passablement appris à mentir, je lui dis d'abord que je n'étais arrivé que de la veille, et je me laissai conduire chez Tortoni. Après nous être établi dans le petit salon du fond, dont il fit fermer la porte fort mystérieusement, il s'écria en dardant sur moi ses yeux inquisiteurs :

« — Eh bien ! vous savez ce qui s'eisl: passé?...

« — Où? à la Bourse? au Château?...

<T — Bah! vous faites le discret.

« —Je vous assure que je ne vous comprends pas!

« Et j'avalai une tasse de thé bouillant pour me servir de contenance.

« — C'est impossible; reprit M. de Verdun, vous êtes si liés !

c — Ah! ça, dis-je avec impatience, voulez-vous continuer de parler par énigmes?

« — Quoi ! vraiment , vous ignorez que M. de Meulan a enlevé mademoiselle Winter?

« — Qu'est-ce que c'est que ça, mademoiselle Winter?

« — Quoi , votre ami ne vous a jamais parlé d'une fort belle personne qu'il a connue en Italie, que nous avons tous connue; elle était demoiselle de compagnie chez ma bellemère.

« — Ah! vous êtes marié?

« Il s'inclina en ajoutant : — Je vous présenterai aujourd'hui même à madame de Verdun, si vous le désirez. —Je m'inclinai à mon tour, et il reprit :

« —Il est impossible que M. de Meulan ne vous ait jamais parlé de Laurence, de la fiancée de lord Litton?...

« — Ah ! si , si , je me souviens qu'il me l'a

montrée aux courses, ; mais Raymond ne m'a jamais dit...

« — Cependant il Ta enlevée , c'est certain , reprit M. de Verdun. Et alors il me raconta ce que tu m'as écrit du mariage retardé.

« — Et qu'est-ce que cela prouve? fis-je observer d'un air ingénu.

« — Comment, ce que cela prouve! Quand je vous dis qu'il a feint un voyage et s'estcaché pour voir Laurence à l'Opéra 5 et enfin, depuis le jourde la disparition de la jeune personne , on n'a plus revu M. de Meulan.

« — Diable ! ce que vous me dites-là m'étonne : je croyais Raymond fort attaché à madame de Pienne. Et que dit-elle de tout cela ?

« — Elle? rien. Aux yeux indifférents , elle paraît aussi gaie, aussi gracieuse; mais moi qui la connais bien, je sais que , comme on dit, le diable n'y perd rien. Et la preuve qu'elle est blessée, inquiète, c'est qu'elle ne prononce jamais le nom de M. de Meulan, et que, même à moi, elle ne me confie pas ce qu'elle pense.

« — Le même à moi est un peu ambitieux , dis-je en souriant.

« —C'est qu'en effet M""" de Pienne m'a longtemps témoigné de la confiance ; mais, aujourd'hui, elle n'avoue qu'àelle-même la déception qu'elle éprouve. C'est une personne qui a de la fierté, de la tête, et qui convenait parfaitement à M. de Meulan. Il lui a fait bien du tort dans le monde, et il sera blâmé universellement s'il l'abandonne pour une autre. Je ne sais pas, au reste, ce qu'a ce diable d'homme pour ensorceler ainsi les femmes 5 madame de Pienne, toute la première, a beau affecter de l'indifférence, je la crois fort malheureuse.

« — Mais sait-on , hasardai-je, sait -on où Meulan se cache avec sa conquête ?

» — En Italie, je suppose.

« — Et lord Litton ?

« — Il n'est de retour quedepuis trois jours, et n'a vu personne! D'ailleurs, il ne venait plus dans notre société ; il avait rompu avec nous , parce qu'en épousant cette jeune personne...

« -— Je conçois, je conçois. Mais que penset-on qu'il fera ?

« — Les uns disent qu'il épousera une jeune cousine que sa mère a ramené d'Ecosse avec elle ; d'autres s'attendent à ce qu'il se battra avecM. deMeulan.

« — Et pourquoi n'est-il pas accouru dès qu'il a appris la disparition de sa fiancée ?

« — Parce que son grand-père était mourant, et qu'ensuite sa mère est tombée à son tour dangereusement malade. Il était au fond de l'Ecosse, et enfin, d'après ce que disent des gens bien instruits, on n'a osé lui apprendre la disparition de Laurence qu'après avoir fait toutes les recherches imaginables pour la retrouver.

« — Mais comment se peut-il que cette jeune personne ne se soit confiée à personne, qu'elle n'ait laissé aucune trace ?

« — Pardonnez-moi , on a trouvé une lettre d'elle adressée à lord Litton. Peut-être cette lettre qu'on lui a envoyée a-t-elle engagé lord Lit-

LAUHENGE. 247

ton à ne faire aucune démarche. Mais, à propos, ajouta M. de Verdun en changeant de conversation,\ous ne vous mariez donc pas, Monsieur de Gerney? Que diable! il faut en finir avec la vie de garçon. Vous êtes jeune-, mais...

« D'après ce que tu m'avais écrit, j'étais persuadé qu'il allait me proposer sa belle-sœur ; aussi je me hâtai de lui annoncer que ma famille avait arrangé pour moi un mariage. Nous nous quittâmes enfin en nous donnant rendezvous le soir même chez madame de Pienne.

« Elle me reçut avec sa grâce accoutumée. Elle ne me dit pas un mot de toi , et ne me parut au premier moment que fort peu changée. Mais quand elle s'assit au piano, pour accompagner madame de Verdun , et la clarté des bougies tombant sur son joli visage, j'aperçus alors que le brillant de ses yeux était légèrement altéré, et qu'un cercle bleu très marqué les environnait. Le prince de Castel-Nero et quelques autres jeunes gens qui étaient présents se montrèrent aux petits soins.

(( On était presque en petit comité ; madame (le Pienne se mit à raconter avec beaucoup de charme plusieurs événements qu'elle avait appris dans la journée , et entr' autres le suicide de deux amants qui se sont donné la mort dans la vallée de Montmorency.

« C'est ici que tu m'accuseras d'idiotisme, Raymond ; mais, en entendant nommer cette vallée, je me sentis troublé, et, pour déguiser mon embarrasjj'ôtai spirituellement l'écran qui cachait le feu à madame de Pienne, quoiqu'elle se fût plaint que la flamme l'incommodât.

« — A propos, monsieur de Cerney, me demanda cet insupportable Verdun, n'avez-vous pas une maison dans la vallée? Ces dames voudraient, un de ces beaux jours d'hiver, explorer la forêt : vous seriez bien aimable de nous prêter votre maison pour y dîner.

« — Je n'ai jamais eu de maison de ce côté, dis-je en rougissant prodigieusement 5 sans cela, elle serait à la disposition de ces dames.

« — A qui était donc celle dans laquelle tu

nous a reçus Tété passé à Andilly ? s'écria ce lourdaud de Bremond que je voyais pour la première fois chez madame de Pienne, cette maison dont tu nous as si bien fait les honneurs; à telle enseigne que Meulan tua deux paires de pigeons magnifiques. A propos de Meulan, toi, son ami intime , son séïde , tu dois savoir où il est? S'il chasse encore dans sa terre de Bourgogne, j'ai envie de Taller trouver.

« — Je ne sais pas ; je ne crois pas qu'il soit... peut-être est-il...

« Je balbutiai deux ou trois phrases de cette force, qui auraient certainement fait rire à mes dépens, ou qui pouvaient découvrir que j'étais plus instruit qne je ne voulais le paraître , si madame de Pienne , qui n'avait cessé de fixer ses yeux sur les miens, n'eût détourné la conversation avec beaucoup d'adresse.

« Je me disposais à quitter le salon un des premiers, quand Gabrielle m'arrêta, et me dit assez haut pour qu'on pût l'entendre :

« — Veuillez m'accorder quelques minutes,

Monsieur. Lorsque M. de Meulan a quitté Paris, vous étiez absent ; et sachant que vous me feriez le plaisir de venir me voir à votre arrivée, il m'a chargé de vous remettre des papiers relatifs à une affaire qui vous concerne tous deux.

« Madame de Pienne conserve un maintien si parfaitement convenable , elle inspire tant de respect par l'aplomb et l'aristocratie de ses manières, que personne ne parut surpris que je restasse après les autres , quoiqu'il fut assez tard.

« Elle m'engagea, lorsque nous fûmes seuls, à me placer près de la cheminée ; de sorte que ma figure était parfaitement éclairée, et qu'elle pouvait y lire toutes les impressions que j'allais ressentir.

« — M. de Cerney, dit] madame de Pienne, je ne vous demande point le secret que vous avez juré de garder, M. de Meulan est libre, complètement libre, ajouta-t-elle en raffermissant sa voix. Cependant je dois vous dire,

pour rassurer votre] conscience , que votre trouble n'a fait que confirmer ce dont je me doutais déjà, c'est que vous possédez une habitation dans la vallée de Montmorency, à Andilly même; et que c'est là où M. de Meulan se cache avec Laurence Winter.

« — Laurence Winter! qui est-ce donc, que voulez-vous dire, madame?

€ — Cessez cette comédie , reprit-elle avec beaucoup d'assurance, sans doute je pourrais abuser d'un secret que j'ai deviné, et que l'on ne m'a point confié, mais je suis peu curieuse, surtout de découvrir un mystère que l'on cache avec autant d'habileté. Je vous serai seulement reconnaissante de faire passera votre ami un paquet de papiers que je vous enverrai demain matin. Je n'y ajouterai pas un mot, ajouta Gabrielle en souriant, pas un mot qui révèle que si vous êtes un ami sincère, vous n'êtes pas un confident fort adroit. Du reste, je vous en estime davantage, et quoiqu'il soit fort probable que toutes mes relations avec

M. de Meulan cessent entièrement, je n'en serai pas moins flattée de recevoir toujours vos visites.

« Elle me tendit la main avec tant d'amabilité, que dans ce moment je ne te comprenais pas, Raymond. Je baisai cette jolie main d'enfant que j'avais si souvent admirée, et qui, je dois le dire, est très amaigrie. Plusieurs fois dans la soirée, madame de Pienne avait toussé, et comme on lui témoignait quelqu'inquiétude, ellea répondu quedans peu de temps elle partait pour aller passer l'hiver dans les pays chauds. Dans ce moment le sourire du prince Castel- Nero m'a semblé d'une insupportable vanité; pour un rien je lui aurais cherché querelle. ,

« Ce matin, de bonne heure, j'ai reçu le paquet de papiers que je t'envoie; l'exprès qui te le porte, ainsi que cette lettre, a ordre d'attendre ta réponse, et comme ma seule bonhomie a fait le mal, je viens te proposer de t'aidcr à le réparer.

« Je pense que tu n'as pas l'intention de passer rhi\er à Andilly; déjà les arbres sont dépouillés, le soleil n'a plus de chaleur, et les longues soirées doivent te rendre ce séjour moins agréable. Si tu ne veux point revenir à Paris ni aller habiter une de tes terres, je t'offre la jouissance d'une charmante petite maison, à la porte de Tours, au milieu d'une délicieuse vallée semée d'arbres et de fleurs; elle vient de m'être léguée par une de mes tantes qui l'habitait continuellement, et comme c'était une personne de sens et de goût, tout y était fort confortable. Je t'envoie à tout hasard une lettre pour le concierge qui en a la garde. Il te recevra comme il me recevrait moi-même. Je t'engage à ne point balancera t'y rendre; car qui sait si lord Litton ne parviendra pas à découvrir ta retraite. Il est offensé, et il aimait si passionnément celle que tu lui as enlevée.Je n'ai pas besoin, mon cher ami,d'ajouter que je suis, comme de coutume, entièrement à ta disposition.

< A propos, comme il est vraisemblable que de long-temps tu ne reviendras à Paris, que dois-je répondre à tes domestiques qui ne savent ce qu'ils doivent devenir?

« Allons, adieu Raymond, quoique tu sois tout occupé de ton amour, je ne puis m'empêcher de te dire qu'il est question pour cet hiver de fêtes et de réunions délicieuses. On cite deux ou trois lionnes charmantes, parmi lesquelles a la prétention de se ranger madame Niska de Verdun. Elle est vraiment beaucoup mieux que tu ne me l'avais dit , et je dois avouer, dussé-je t'inspirer beaucoup d'orgueil , que quand on a prononcé hier ton nom chez Gabrielle, madame de Verdun a prodigieusement rougi. Quant à la comtesse de Salewska sa mère, elle s'éventait comme si nous étions au mois d'août, et paraissait toute prête à se mettre en colère. Il n'y a que celle qui fut ta Gabrielle, qui toujours digne, toujours maîtresse d'elle-même, n'a montré ni trouble ni ressentiment. Raymond, quelle femme !

« Raymond , je \ais l'adresser une question (juî te paraîtra bien naïve, plus que cela peutêtre, n'importe. Dis-moi, éprouverais-tu quelque ressentiment , quelque chagrin, si je me mettais sur les rangs pour essayer de plaire à madame de Pienne? J'espère que dans cette occasion la franchise de ta réponse égalera celle de ma demande.

< Ton ami. >

Page 1