‹ LaurenceChapitre 2 sur 3 · II · texte numérisé non relu

II

Raymond de Meulan à Adolphe de Cerney.

« Fais ta cour à qui tu voudras, mon cher, il est très possible que tu réussisses. Qui peut répondre du goût des femmes et surtout des caprices d'une coquette. Certainement ce n'est pas à toi que j'en voudrai et tu ne me fâcheras nullement en adressant tes hommages à madame de Pienne. Je te parle franchement, je t'assure, et surtout depuis que j'ai reçu ton message, je suis parfaitement indifférent à ses actions.

« Sais4u ce que Gabrielle m'a envoyé? des papiers d'affaires qui concernaient des intérêts qui nous étaient communs et dont il ne lui convient plus sans doute de se charger -, car elle n'a joint aucune lettre à cet envoi, elle a seulement écrit au bas d'une note ou d'un reçu d'argent, je ne sais plus bien lequel : « Il est d'autres papiers que madame de Pienne est prête à restituer^ mais qu'elle veut remettre elle-même à M, deMeulan, i^

« Eh bien, j'irai, j'irai moi-même les chercher et sans aucun regret, sans aucun embarras, je t'assure; car après tout, je vois que j'étais bien bon de me tourmenter de l'effet que la découverte de mon amour pour Laurence produirait sur madame de Pienne, et je reconnais que j'avais beaucoup de présomption. Es-tu content de cet aveu, Adolphe, il doit te mettre bien à ton aise, n'est-ce pas. Si tu y tiens mêmême le moins du monde, je pourrai te donner la clé du caractère de Gabrielle, t'apprendre comment on peut parvenir à prendre de

Tempire sur elle... Mais parlons d'autre chose. Je te dirai que dans la disposition de cœur et d'esprit où je me sens, avec la certitude que je viens d'acquérir que madame de Pienne est devenue parfaitement indifférente à'mes actions, je ne vois aucune nécessité d'aller m'enfouir dans ta retraite de Touraine, toute délicieuse qu'elle puisse être, et je te remercie de ta proposition et de ton attention. Rien ne m'empêchera de retourner à Paris lorsque cela me plaira , et cela me plaira peut-être un de ces soirs. «Je m'aperçois que je ne te dis rien de Laurence et de notre amour. Cependant dans la solitude où nous vivons, j'ai bien le temps, je t'assure, de te donner les détails les plus minutieux. Mais j'y pense, si j'ai le temps d'écrire, tu n'as peut-être pas celui de me lire, toi ; tu as bien autre chose à faire vraiment ; Ne faut-il pas qu'à son réveil madame de Pienne reçoive le billet et le bouquet obligé; ne faut-il pas que vers deux heures tu ailles t' informer si elle ira au bois, et , le cas échéant , que tu montes à

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cheval pour l'escorter et papillonner autour de sa calèche; ou bien, s'il lui plaît de monter elle-même, ne faut-il pas que tu disputes l'honneur de soutenir de ta main son joli pied. Ce sera fort bien à toi, mon cher, de savoir te résigner à subir tous ses caprices. Quant à moi, les quatre mois que je viens de passer à la campagne avec une femme qui n''a ni exigence, ni coquetterie, m'ont singulièrement rouillé sur cet article.

<r Nous vivons , Laurence et moi , comme deux tourteraux; cela est heureux, parfaitement heureux qu'il en soit ainsi; car elle compte sur l'éternité de ma tendresse et sur mon honneur. Il ne lui viendrait pas dans la pensée de craindre que j'y pourrais manquer, et elle a raison; certainement qu'elle a raison.

<r Je me marierai bientôt, le mois prochain peut-être; et c'est pour cela que je veux ramener Laurence à Paris. Je la logerai dans un quartier éloigné, tranquille; j'irai la voir tous

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les jours, souvent, jusqu'au moment où nous ne nous quitterons plus.

« Je n'ose encore lui déclarer que je suis décidé à prendre ce parti , elle se plaît tant dans notre solitude qu'elle appelle son Éden . 1 1 m'a plu aussi pendant quelque temps, il ne me déplait même pas encore; cependant j'avoue que je serais bien aise de me retrouver quelque fois au milieu de cette méchante société de Paris, dont on médit tant et dont on ne peut se passer. Il faut en convenir, l'amour dans la solitude est assurément une chose ravissante, maison peut la comparer à la campagne; elle paraît délicieuse quand les arbres sont couverts de feuilles et les buissons de roses; mais quand l'attrait de la nouveauté est passé, que les feuilles tombent et que les fleurs se fanent!... Eh bien! l'amour est doux encore, mais accompagné de distractions.

« De ce que je t'écris-là, ne conclus pas que Laurence me soit moins chère; au contraire, elle obtient chaque jour des droits plus sacrés à {

mon affection. Cependant, je ne crois pas que ma tendresse m'ordonne de me faire ermite.

« J'avais eu un moment le projet d'aller en Italie; mais quoique Laurence n'ait d'autres volontés que les miennes, je vois que je ne la déciderais pas facilement à partir avant que nous ne soyons mariés.

«Allons, je te parle du présent, de l'avenir, sans te rien dire de ces quatre mois qui viennent de s'écouler 5 au fond c'est qu'il n'y a rien de neuf dans ce que je te raconterais.

« Les choses se sont passées comme elles se passent ordinairement. Pendant plusieurs» jours, quoiqu'il m'en coûtât, j'ai respecté Laurence ; puis enfin , l'amour a été plus fort que la raison, j'ai remporté une victoire que j'ai achetée parles serments les plus sacrés. J'ai dit ces mots solennellement trompeurs :

« — Vous ne m'aimez pas; je me donnerai la mort!...

« Phrases banales auxquelles pourtant les femmes se laissent toujours prendre.

« Laurence , je te le répète , est un ange d'innocence et de candeur, je devrais être, je suis en effet le plus heureux des hommes. Son caractère est adorable, ses talents répandent un grand charme sur la vie intime ; ils sont aussi une grande ressource pour elle-même, tant mieux...

« Oui tant mieux, ils l'aideront à vivre quelque temps dans la solitude; car il faudra qu'elle y reste pendant que je prendrai les mesures nécessaires à mon mariage. Je serai obligé de consacrer quelques semaines à démêler mes affaires de celles de madame de Pienne; nous avions les mêmes gens d'affaires; des intérêts communs ; notre si longue intimiez nos relations de société, tout avait formé entre nous des liens que je ne comptais jamais briser ; je m'imaginais que ni l'un ni l'autre nous ne nous engagerions pas de manière à nous forcer de nous désunir entièrement ; mais puisqu'enfm l'amour, les circonstances, le

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hasard qui gouverne tout, en ordonne autrement, nous romprons pour toujours.

« J'en étais là de ma lettre, mon cher Adolphe, quand Laurence m'a fait demander si je voulais faire une promenade avec elle. Elle était aimable comme de coutume, mais son sourire, ordinairement si confiant et si doux, s'évanouit entièrement quand je lui déclarai mon intention de quitter la campagne; elle jeta un regard mélancolique autour de nous, et me dit :

c< — Oh ! Raymond , Raymond ! seronsnous jamais aussi heureux que nous l'avons été ici?

« — Pourquoi ce doute, cher ange, lui aî-*^ répondu, le bonheur ne nous abandon nera pa plus que notre amour.

« -— Cela est vrai m'a-t-elle dit , mais il

audra se cacher, à moins que à moins

que.... et pourquoi en eifet différer...

« Elle balbutiait, elle tremblait; elle était bien belle ainsi.

« — Oui, oui, me hâtai-je de m'écrier, tant son air de timidité me touchait; oui, ma chère Laurence, je vous comprends, mais j'ai quelques démarches à faire qui nécessitent ma présence à Paris. Je ne puis vous laisser seule ici, peut-être vous y ennuieriez-vous.

« — M*ennuyer! oh ! non , Raymond, ne le craignez pas ; je vous espérerai, je vous attendrai, vous viendrez souvent, bien souvent, n'est-ce pas. Vous n'oublierez pas votre pauvre recluse ; vous n'oublierez pas que sa vie, que celle d'un autre, ajouta-t-elle bien bas, est attachée à la vôtre.

« Je la serrai sur mdn cœur en lui répétant x;e que je lui ai déjà juré; c'est que jamais, jamais je ne l'abandonnerai.

c Ainsi, je retournerai sous peu de jours et seul à Paris. Tu peux annoncer à madame de Pienne que j'irai chercher moi-même les papiers qu'elle ne veut remettre qu'à moi. Du reste, mon cher, oblige-moi de garder le plus profond silence sur tout le reste ; je ne crois

point que ta maison d'Andilly puisse t'être utile cet hiver, et qu'il puisse te gêner que Laurence y reste.

<£ Tu m'obligeras même si tu veux me la vendre; Laurence aime ce séjour, et je serais bien aise de lui en assurer la possession.

« Je ne te précise point le jour de mon arrivée, je l'ignore encore moi-même.

« Au revoir, mon cher camarade, peut-être mon heureux rival, à toi quand même. »

Une neige épaisse couvrait la terre depuis trois jours 5 la gelée qui vint la raffermir, le soleil qui en tombant sur elle la fit brillanter des mille couleurs du diamant, sans cependant parvenir à Tamollir, annonçaient une de ces magnifiques journées d'hiver qui raniment l'âme et donnent au corps de la force et de l'agilité. Cependant Laurence ne marchait qu'avec lenteur dans le jardin dont une petite porte

s'ouvrait sur la forêt. Ce n'était pas du côté de cette porte que son attention était tournée, mais bien sur la route de Paris qu'elle découvrait de la haute terrasse qui bordait le jardin.

Qui l'eût vue alors eût eu peine à reconnaître la jeune fdle qui, il y a quelques mois à peine, nommait ce jardin son Éden, son Paradis. C'est que celui qui l'avait rendu si délicieux à ses yeux, l'avait déserté et n'y venait plus qu'à de rares intervalles; c'est que le doute, le doute plus affreux peut-être que la douleur, étreignait à présent cette âme passionnée ; c'est que la jalousie et toutes ses terreurs s'emparaient peu à peu de ce cœur si jeune et jusque-là si confiant.

Après plusieurs semaines d'absence, Raymond avait enfin écrit à Laurence pour lui promettre de venir sous deux ou trois jours, et le troisième jour s'avançait sans qu'il parut. Le dernier de ces jours d'une attente moins vague : car l'attente était depuis quelque temps l'état habituel de Laurence.

Elle s'était levée de très bonne heure, espérant le voir arriver le matin ; et plus tard, trouvant une raison pour qu'il ne vînt qu'au milieu du jour; puis de meilleures encore pour qu'il ne vînt qu'à la nuit. La troisième journée allait commencer depuis qu'elle attendait l'accomplissement de cette promesse formelle de Raymond, et il n'arrivait pas.

Cependant elle ne pouvait se décider à quitter le jardin; il lui semblait qu'en rentrant elle abandonnait sa dernière espérance ; il lui semblait qu'elle allait recommencer cette longue inaction mêlée d'anxiété qui la retenait à la campagne depuis trois mois. Sans doute elle avait mérité son sort ; mais la pauvre Laurence n'en était pas encore arrivée à se l'avouer et à ne plus croire au bonheur. Sa confiance dans Raymond quoique ébranlée, se ranimait à la moindre preuve d'attention , à la lecture de quelques lignes plus aimables, plus tendres; et quoiqu'elle sentît s'agiter dans ses flancs une preuve vivante de son déshonneur, elle ne

se repentait point, elle ne regrettait pas d'avoir cédé à Raymond , et de l'avoir aimé. Laurence conservait une âme trop noble pour douter de celle de Raymond ; pour douter de son honneur, pour douter de ses serments , il aurait fallu qu'elle ne le regardât pas comme le plus noble des hommes ; et il n'en était point ainsi. Si elle était jalouse, ce n'était pas par crainte qu'il l'abandonnât, mais seulement par crainte qu'il ne trouvât la société d'une autre plus agréable que la sienne.

Jamais, depuis leur réunion, le nom de madame de Pienne n'avait été prononcé entre eux, et cependant une sorte de pressentiment disait à Laurence qu'il était retombé sous l'empire de cette femme. La passion que Raymond avait inspiré à Laurence était une de ces passions dont le type se perd tous les jours, un de ces sentiments sans calcul qui maîtrisent et dominent la vie. Pour la ressentir avec autant d'ardeur et de dévouement, il faut être doué ou plutôt affligé d'une organisation que les

gens du monde peuvent rarement comprendre;

il faut aussi n'avoir ni un parent, ni un ami

qui vous guide et vous conseille.

La certitude d*être aimé pour lui-même

avait exercé un grand charme sur Raymond;

le désir peut-être aussi vif de l'emporter sur

lord Litton qu'il regardait, sous beaucoup de

rapports, comme fort inférieur à lui lui avait monté la tête, et il était dans un état d'exaltation peu ordinaire quand il enleva Laurence ; et dans ce moment, comme il le disait, s'il avait pu l'épouser à l'instant même, il l'eût fait. Le temps, en affaiblissant cette résolution, lui avait pourtant laissé la ferme intention de ne jamais abandonner Laurence ; mais il était un peu comme tous les gens qui jouissent d'une grande fortune, et s'il ne disait pas : tout se répare avec de l'argent; il était du moins convaincu que la plupart des choses s'arrangent ainsi. Cesindécisions, ces projets étaient encore bienconfus dans la tête de Raymond, et durant

quelques semaines, il fut assez enivré pour se I. 16

croire heureux. Mais il avait trop vécu dans le grand monde pour ne pas en avoir adopté les préjugés; il avait beau s'en défendre avec chaleur ; si l'occasion se présentait de braver quelques-uns de ses faux sophismes, Raymond se montrait aussi faible, peut-être même plus faible qu'un autre. Ce n'était pas le seul mal que la société eût fait à Raymond que de l'accoutumer à lui sacrifier ses meilleurs sentiments ; elle l'avait rendu l'esclave de ses plaisirs et de ses distractions. Comme beaucoup de personnes qui ne peuvent s'en passer, Raymond assurait qu'elles ne lui plaisaient plus , que les devoirs, exigences du monde auxquels il se soumettait , lui étaient presque toujours pénibles, que c'était même une corvée pour lui que d'y aller ; mais il s'abusait lui-même : la société lui était indispensable, car c'était vraiment là qu'il était aimable et séduisant, c'était là que son esprit léger et un peu moqueur déployait tous ses avantages.

Pour se plaire dans la retrai te , ce n'est point

seulement de l'esprit qu'il faut ; c'est, avec le goût de robser\ation, une absence absolue de prétentions ; il faut aussi aimer Dieu et espérer en lui, c'est la plus consolante pensée delà solitude. Raymond n'était point un athée; sans doute même avait-il trop d'orgueil pour se croire une créature vulgaire, une simple combinaison du hasard ; mais c'était chez lui un sentiment vague et sur lequel il ne s'arrêtait jamais. Enfin il aimait la campagne comme l'aime une grande partie du monde, pourvu qu'il y retrouvât le bruit et l'agitation de la ville; et quand , au bout de quelques semaines , il eut pour ainsi dir^ fatigué son amour et joui de celui bien plus vif qu'il inspirait à Laurence , il se dit qu'il en serait plus heureux encore quand il y joindrait quelques distractions.

M. de Meulan en était là lorsque la lettre de M. de Cerney lui arriva. Elle le piqua vivement ; la pensée que l'on pût croire son empire sur madame de Pienne détruit le blessa

profondément. Si elle avait tenté quelques démarches pour le ramener, ou s'il avait été persuadé de son entière indifférence , peut-être Taurait-il oubliée ; mais il était sûr que Gabrielle l'aimait encore en secret, et cependant elle restait ce qu'elle avait toujours été ; fière, ne demandant, n'exigeant rien, ne montrant ni dépit, ni ressentiment, enfin elle ne hasardait ni une prière, ni une observation.

Raymond espérait secrètement qu'elle ferait quelques démarches et resta huit jours à Andilly après avoir reçu la lettre de son ami. Mais Gabrielle garda le silence et il se sentit alors plus occupé d'elle qu'il ne l'avait été depuis long-temps.

La résolution que prit Laurence de rester à la campagne, tandis qu'il irait à Paris, cette résolution qui avait d'abord contrarié Raymond, lui parut alors parfaitement convenable; il partit, et il éprouva un sentiment de joie assez vif, quand il se retrouva dans

Paris dont il était éloigné depuis quatre mois. Raymond était arrivé à Tâge où les habitudes exercent déjà un grand empire; il venait de soumettre son caractère, ses goûts , sa vie à une autre 5 il ressentit un véritable bienêtre à se retrouver seul chez lui, sans être obligé de consulter les désirs de personne. Accoutumé à toutes les magnificences que procure une grande fortune, durant plusieurs mois il avait vécu , pour ainsi dire , un peu bourgeoisement. Laurence avait des goûts simples, elle n' avait pointété gâtée par l'habitudeduluxe. Raymond en tira la conclusion qu'elle n'en saurait pas jouir. L'appartement qu'il occupait avait été arrangé sous la direction de madamedePienne; partout il retrouvait une preuve de son souvenir et la trace de son goût parfait. Sous cette influence , il pensa avec tristesse qu'il ne devait la revoir que pour lui rendre ses lettres, son portrait et tous ces gages d'amour qu'on jure de garder toujours et qu'on sacrifie, ou ce qui est plus odieux peut-être,

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qu'on oublie comme si on ne les avait jamais possédés.

Cependant Raymond en se disant qu'il devait les rendre, puisqu'on lui avait offert la même restitution , Raymond se prit à relire une à une chacune de ces lettres. Toutes étaient char j mantes; toutes flattaient sa vanité, cette phrase surtout qui se trouvait dans une des derniènières, impressionna beaucoup M. de Meulan: « Je vous estime trop, je vous aimerai trop toute ma vie , pour craindre que vous fassiez jamais une action ou un éclat qui déshonorât notre amitié. »

Ne Tavait-il pas fait cet éclat-, n'avait-il pas publiquement enlevé une femme prête à se marier à un autre? et cela quand il rendait encore publiquement des soins à madame de Pienne. Il l'avait mortellement offensée après avoir été cause qu'elle s'était brouillée avec une partie de sa famille , il ne pouvait même se dissimuler que la conduite qu'il avait tenue nuirait aux espérances de fortune de Gabrielle.

Il ne se dissimulait pas davantage que s'il rompait entièrement avec Gabrielle, il faudrait aussi qu'il rompît avec la société la plus élégante de Paris , la plus selon ses goûts , et où il avait toutes ses habitudes, cette société lui paraissait dans ce moment même tout à fait indispensable à son bonheur.

Cette dernière et frivole raison qu'un esprit juste et un caractère ferme auraient appréciés à sa juste valeur et rejetée avec dédain, prenait au contraire à la réflexion une importance de plus aux yeux deM. de Meulan. Le résultat dé cette réflexion fut une extrèmefatiguede la position où il s'était placé, et la résolution de voir madame de Pienne le plus promptement possible. Certes , il ne se disait point, il ne s'avouait pas môme qu'il lui rendrait quelqu'empire sur son avenir et sur son bonheur , mais il lui semblait qu'il éprouverait une grande consolation à lui dire un dernier adieu.

Avant de se coucher, 11 lui écrivit un billet fort cérémonieux, pour obtenir un rendez-

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VOUS le lendemain; il se sentit après fort triste, fort découragé, la présence de Laurence lui eût été douce dans ce moment ; il se dit qu'il l'avait laissée bien seule , bien isolée et qu'il était de son devoir de retourner promptement la consoler ; il se promit même de ne point perdre de temps pour terminer les arrangements qui devaient lui permettre de lui rendre la justice qu'elle avait droit d'attendre.

Cependant Raymond prenait ces résolutions avec un sentiment d'irritabilité dont, assurément j Laurence eût été profondément blessée si elle eût pu le comprendre.

Dans la matinée, il reçut de madame de Pienne une réponse tout aussi cérémonieuse que la lettre qu'il avait écrite. Madame de Pienne l'attendait à huit heures , le soir même.

Après avoir rassemblé tout ce qu'il avait à remettre à Gabrielle, M. de Meulan se rendit chez son notaire; en y entrant il fut croisé par lord Litton qui en sortait. Le visage de Frédé-

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rie devint très pâle, puis se couvrit de rougeur ; il demeura même une seconde comme s'il eût hésité de parler à M. de Meulan ; enfin ayant fait un violent effort sur lui-même, il sortit. Après avoir échangé quelques paroles indifférentes avec l'homme d'affaires, M. de Meulan ajouta fort négligemment :

— C'est, je crois, lord Litton qui sortait de votre cabinet?

— Je ne m'étonne pas que vous ayiez hésité à le reconnaître, répondit le notaire; il est en effet étrangement changé. Je ne l'avais pas vu depuis le soir de la signature de son contrat de mariage.

— T-Ah! fit M. de Meulan non sans quelqu'embarras, est-ce que ce serait un autre dont il viendrait vous parler.

— Pas précisément; je suis chargé de mettre son hôtel en vente.

— On m'avait parlé d'une cousine; je croyais avoir entendu...

— Il ne m'appartient pas, répondit le notaire

de me mêler des affaires de mes clients en ce qui concerne leurs affections ou leur vie habituelle, et je vois que comme toujours on a jugé faussement une affaire dont ont prétendait, monsieur le marquis, que vous étiez beaucoup mieux instruit que tout autre, et...

— Je ne vous comprends pas, interrompit Raymond avec beaucoup de hauteur.

— Ayez donc la bonté de me dire en quoi je puis vous être agréable , reprit l'homme d'affaires, et si vous avez ensuite un moment à m'accorder, je mettrai sous vos yeux F acte que madame de Pienne m'a chargé de formuler. Cet acte qui sépare ses intérêts des vôtres dans l'affaire industrielle où vous aviez mis l'un et l'autre des fonds. Je ne vous cache pas , monsieur, que c'est contre mon opinion que madame de Pienne sacrifie totalement ses intérêts dans une circonstance où vous allez ainsi vous trouver seul propriétaire d'une affaire....

-T- Je verrai aujourd'hui même madame de

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Pienne , interrompit M. de Meulan ; je ne signerai rien avant cette entrevue. Vous devez penser, Monsieur, que je ne me montrerai point en reste de bons procédés et de désintéressement vis-à-vis de madame de Pienne.

Raymond sortit encore plus mécontent de lui-même que quand il était entré. Il eût donné tout au monde pour que lord Litton lui eût demandé raison ; mais non : on le laissait parfaitement libre de lui-même 5 personne ne semblait lui disputer le bonheur qu'il s'était fait ; et ce bonheur auquel il avait fait tant de sacrifices perdait tout son prix, dès qu'il n'y avait plus de lutte pour l'obtenir.

Quand Ray mond arriva chez M"^ de Pienne, *le valet de chambre le fit entrer dans le salon de réception, alluma les candélabres chargés de bougies , et le reçut avec une cérémonie qui sans doute lui avait été ordonnée ; puis il sortit en prévenant respectueusement M. de Meulan que Madame était à sa toilette , parce qu'elle allait le soir au bal.

— Il paraît, se dit Raymond avec dépit, que notre entrevue ne sera ni longue, ni touchante; assurément la coquette ne voudrait pas assombrir son regard par un nuage de tristesse. Il se promena de long en large dans le salon, en pensant, aussi, que c'était dans cette même pièce où ils s'étaient d'abord avoué du regard qu'ils s'aimaient ; que c'était là où, depuis tant d'années, il venait chaque soir ; où on l'écoutait avec déférence, où il primait, pour ainsi dire, sur tout ce qui l'entourait. Ah ! se dit Raymond, moi seul sans doute ai conservé ce souvenir, car les femmes sont impitoyables quand elles n'ont plus d'amour ; et , je le crois aujourd'huij'Gabrielle n'en a plus pour moi.

La porte du boudoir de madame de Pienne, * cette porte qu'il avait tant de fois franchie , s'ouvrit, et elle parut.

Lorsque Gabrielle entra clans le salon , le parfum des roses qui paraient sa robe et ornaient sa tête se répandit dans l'appartement. Ce parfum rappela à Raymond le temps où c'était lui qui choisissait les fleurs qu'elle portait ; il se rappela qu'elle lui disait alors que c'était pour lui qu'elle se parait ; et il resta un moment surpris de la trouver si différemment jolie de ce qu'il l'avait vue jusqu'il ce moment.

La tête de Gabrielle, qu'elle tenait ordinairement nonchalamment penchée, se levait dans ce moment avec une dignité calme ; ses charmantes épaules découvertes , et son cou souple et frêle n'avaient pour ornement qu'un collier de velours noir, attaché par une boucle de diamants ; ses bras , demi nus , étaient serrés par un bracelet semblable , qui faisait ressortir la blancheur éclatante de sa peau 5 blancheur si pure, qu'on ne pouvait la comparer qu'à celle d'un tout jeune enfant. Aucune émotion ne se décelait sur cette figure si fine, aucun pli ne crispait cette bouche si petite et ses lèvres si minces ; ses yeux se montraient gracieusement indifférents , et leur azur semblait ne jamais avoir été obscurci par une larme. Quand elle entra dans son salon , madame de Pienne tenait à la main un assez volumineux paquet de papiers cacheté ; sa femme de chambre, qui la suivait, posa à côté d'elle ses gants, son éventail et un magnifique bouquet sur lequel Raymond jeta un furtif regard.

Après avoir rendu le salut à M. de Meulan, madame de Pienne dit à sa femme de chambre :

— Vous préviendrez qu'on attelle dans une demi-heure.

— Je suis charmé, dit M. de Meulan en s'inclinant une seconde fois, je suis charmé, Madame , que vous m'enleviez toute crainte de vous importuner en m'accordant , sans que j'eusse peut-être osé la solliciter, une demiheure d'entretien.

— J'ai pensé. Monsieur, répondit madame de Pienne avec beaucoup de calme, j'ai pensé. Monsieur, qu'une demi-heure était suffisante pour les affaires que nous avions à terminer ensemble, et que vous n'aviez pas vous-même beaucoup de temps à me sacrifier; et, pour éviter de vous en faire perdre, je vous remets à l'instant même ce que je n'aurais pas conservé si long-temps , si je n'avais pensé qu'il était des choses qu'on ne devait confier à la discrétion de personne.

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— J'ai cru devoir imiter voire prudence, Madame, répondit Raymond, en posant à côté d'elle un paquet également cacheté.

— Je dois ajouter, Monsieur, reprit madame de Pienne, dont la voix parut cependant légèrement altérée, je dois ajouter que je voudrais, que je désirerais que vous apportassiez le même empressement à terminer nos rapports d'intérêt. Aussitôt que vous avez, ce matin , eu quitté votre notaire, il m'a écrit que vous aviez refusé de signer avant de m' avoir vue, l'acte qu'il vous a présenté. Je ne conçois pas, je l'avoue...

— Pourquoi, Madame, pourquoi, interrompit Raymond , voulez-vous me laisser tout le poids de la reconnaissance en vous montrant si désintéressée? Et puisque vous voulez, puisque vous avez des raisons pour séparer nos intérêts , je ne vois pas pourquoi ce serait en m'imposant l'obligation de vous trouver si généreuse. Si vous tenez absolument à rompje celte association, gardez tout, Madame, gardez

tout... Je sens que je vous ai assez nui, que je vous ai fait assez...

— Que voulez-vous faire entendre, Monsieur! s'écria madame de Pienne, se levant avec indignation et fixant pour la première fois ses yeux sur ceux de Raymond; pensez-vous qu'il y ait une compensation possible à de certaines offenses, et m'avez-vous assez mal jugée pour oser me les offrir !

— Non, certainement. Madame, balbutia Raymond, je ne veux, je ne dois...

— Cessons cette discussion, je vous en prie, reprit Gabrielle redevenant calme; signez, Monsieur, signez, je vous en prie, je vous en supplie ; il me tarde d'avoir à ne plus m'occuper de cette affaire; j'ai quelques raisons...

— Oui! oui, madame, on m''a appris que vous quittiez la France ; sans doute c'est avec . . .

— Monsieur de Meulan , interrompit Gabrielle, je vous crois trop de tact pour que

j'aie besoin de vous rappeler que vous ne pou- II. 17

vez, que vous ne devez vous permettre aucune conjecture sur mes projets.

— Sans doute, sans doute, madame, et en vous rendant vos lettres, j'ai abandonné les preuves, les promesses...

—J'avoue, interrompit à son tour Gabrielle, que je n'eusse jamais pensé que ce fût vous qui oseriez hasarder une telle réflexion. Je vous ai, je crois, donné l'exemple d'une retenue dont les gens d'un certain rang ne doivent point s'écarter; je ne demande aucune explication, je ne veux en avoir aucune, et c'est seulement dans cette circonstance que vous devez je crois, monsieur, me trouver généreuse.

— C'est à merveille, madame, s'écria M. de Meulan en marchant avec agitation dans l'appartement ; je confesse que je suis vaincu en lierté; car, dans ce moment où je vous vois sans doute pour la dernière fois, j'avoue que Ja douleur est le sentiment qui l'emporte chez moi, et...

— Monsieur, dit madame de Pienne , res-

pectez-moi assez pour ne pas essayer de me donner le change sur des sentiments dont \os actions me donnent le droit de douter. Vous étiez libre, je le sais, libre depuis plusieurs années; moi seule j'ai été imprudente en conservant des relations que j'aurais dû briser le jour même où \ous ne m'avez pas offert une juste réparation. Mais je vous aimais pour vous, et non pour moi; je vous croyais heureux, et je dévorais mes larmes pour ne point troubler votre bonheur; je me donnai l'apparence de la coquetterie pour que vous vous sentissiez libre de vos actions. Dieu sait, ajouta-t-elle en croisant ses deuxjolies mainsavec passion, Dieu sait ce que j'ai dévoré de larmes , de tortures; mais je devais à votre tranquillité, je me devais à moi-même de m' imposer cette cruelle dissimulation; je vous aurais lassé par ma tristesse, éloigné par mes reproches; et, je dois l'avouer, je ne pouvais supporter la pensée de cesser de vous voir. Ah ! vous ne savez pas, vous ne saurez jamais, monsieur, l'étendue du mal que vous m'avez fait.

Ces dernières paroles moururent sur les lèvres de Gabrielle, elle s'était soulevée sur le divan ; puis peu à peu sa taille frêle et brisée retomba mollement ; elle cacha sia tête dans ses mains, et les onduleuses boucles de ses cheveux blonds se déroulèrent et retombèrent sur ses bras, aussi blancs que le satin de sa robe; ses deux petits pieds s'allongèrent sur le tapis; on voyait qu'elle n'avait plus le courage de dissimulersa douleur; et en effet, cette douleur se fondit dans de touchantes larmes de femme quiles rendent si dangereusement séduisantes.

— Ah! s'écria M. de Meulan profondément ému; vous m'accusez, Gabrielle, et pourtant si vous connaissiez le fond de mon âme! Vous même continuellement entouréed'adorateurs...

— - Cessons cet entretien, dit-elle en relevant son visage baigné de larmes; tout est fini, tout doit être fini entre nous ; l'éclat que vous avez fait doit faire cesser toutes nos relations, et j'ai dû céder aux désirs de ma famille, à la raison , aux convena xes ; dans un mois je

deviendrai la femme d'un autre. Reprenez done, reprenez cet anneau que je n'ai \ouîu détacher de mon doigt qu'en votre présence-, il fut le premier lien d'une chaîne qui ne devait jamais être rompue, qui devait être indissoluble. Eh bien ! la voilà brisée, brisée pour jamais! Maintenant, laissez-moi, je vous en conjure, laissez-moi le temps de me remettre; on m'attend, on m'attend.

— Qu'on vienne donc vous chercher, s'écria Raymond se jetant à genoux devant Gabrielle et l'entourant de ses bras. Vous êtes à moi, vous êtes ma femme devant Dieu , vous devez la devenir devant les hommes. Les serments, si nous en avons fait à d'autres, ces serments sont menteurs, sacrilèges.

Ne le sens -tu pas comme moi? ajoutat-il en baignant de larmes les genoux de Gabrielle-, ne sens-tu pas comme moi qu'il n'est aucune puissance au monde qui puisse jamais nous séparer.

— Ah ! laissez - moi, laissez-moi , balbutia?-

t-elle; vous abusez de l'empire quo vous savez si bien avoir conservé sur moi 5 mais je vous eonnais trop bon cœur maintenant pour vous croire ; vous revenez à moi dans un moment d'entraînement , de dépit peut-être; mais vous n'êtes pas sincère. Et Gabrielle essaya vainement de détacher les bras de Raymond. •

— Ne calomnie ni ton cœur ni le mien, s'écria Raymond. Depuis dix ans , n'ai-je pas prouvé que si je pouvais me distraire, je ne pouvais échapper à ton empire? Je sais que je paraîtrais impardonnable aux yeux d'une femme vulgaire-, mais aux tiens, Gabrielle, je suis sûr de me réhabiliter; tu connais mon cœur et mon caractère, je reviens à toi conduit non-seulement par l'amour indestructible que tu m'as inspiré, mais aussi par cette confiance unique que je n'aurai jamais que dans toi. Sois donc ma compagne, mon adorée compagne pour la vie, pour l'éternité ! Ah! ne détourne point ton charmant visage!

LÂUKËMCË. 265

Ne sens-tu pas que ce serait inutilement que tu essaierais de cesser de m' aimer?

Cabrielle tenta encorede se lever, de le fuir; mais il l'enlaça de ses bras avec une ardeur peut-être plus vive qu'il n'en avait jamais éprouvée, même pour elle ; pour elle qui avait été la première passion de sa jeunesse. Aussi elle retomba sans force et si tremblante, que Raymond eût craint pour cette délicate organisation, si le doux sourire qui entr'ouvrit les lèvres de Gabrielle ne fût venu le rassurer.

— Pardonner, oublier le passé , dit-elle doucement, le pouvez-vous vous-même, Raymond, et ne sentez-vous pas qu'il n'est qu'une manière...

— Lié à toi par mon amour, par mon honneur, par mes souvenirs, oh! Gabrielle, je voudrais le pouvoir à l'instant même; mais nous ne perdrons que le temps nécessaire; et pour faire taire toutes prétentions, toutes espérances chez les autres, annonçons publiquement dès ce soir notre mariage .

264 LiVURENCE.

— Ce soir! s'écria Gabrielle; pensez-vous, Raymond, que je puisse aller chez ma lante à une heure aussi avancée? car c'est à un bal qu'elledonneque je devais me rendre et voyez, ajouta-t-elle en voulant jeter loin d'elle les fleurs qu'elle détachait de sa robe , il faudrait que je lisse une autre toilette? Et vous-même. . .

— Jeserai bientôtprêt, s'écria Raymond, s' emparant des roses demi-flétries, et les cachant comme un trésor. Dans quelques minutes tu auras d'autres fleurs , les plus belles, les plus fraîches de Paris, et moi-même je serai à tes ordres, prêt à t' accompagner chez madame de Castries.

— Mais, fit observer Gabrielle, et le prince que je devais présenter ce soir à ma tante comme mon futur époux !

— Eh bien ! c'est moi, ma Gabrielle, que tu présenteras à sa place, et personne, je l'espère, ne te reprochera de m'accorder la préférence ; ta famille ne me regarde-t-elle pas depuis long-

temps comme ton époux? ne devrais-je pas l'être?...

— Paix ! interrompit Gabrielle en posant ses jolis doigts sur la bouche de Raymond; paix! ingrat, ne parlons plus du passé, Je veux Toublier, car je veux être heureuse.

— Oui tu le seras, j'en jure par l'honneur et par l'amour.

A minuit, cinq cents personnes rassemblées dans les vastes salons delà duchesse de Castries, apprenaient que le marquis de Meulan épousait madame de Pienne; et, au point du jour, le prince de Castel-Nero quittait Paris.

Durant cette rapide soirée, durant ces heures que Raymond trouva si délicieuses , où il ressentit des émotions qu'il avait cru éteintes pour jamais, donna-t-il un souvenir à l'infortunée Laurence, à cette pauvre jeune fille qu'il avait séduite par de fallacieuses promesses, par un semblant d'amour qui n'avait même pas effleuré son cœur? Non, il n'y songea pas.

268 LAUUKNCE.

Maïs à son réveil , le lendemain , quand il trouva sur sa cheminée une lettre d'elle, une lettre où elle le suppliait de tenir la promesse qu'il lui avait faite de lui écrire aussitôt son arrivée à Paris ; il se sentit non pas touché, mais irrité qu'elle lui rappelât si promptement ses engagements 5 il se crut même, un moment , la force de lui déclarer de suite la vérité. Mais il se trompait sur son caractère , Raymond avait bien la puissance de faire le mal, mais il ne se sentait pas celle de l'avouer sans détour.

On l'avait accueilli la veille , chez madame de Castries, avec une distinction si flatteuse; la fière et hautaine duchesse, elle-même, avait fait tant de frais pour lui plaire et prouver par là tout le prix qu'elle attachait a son alliance, que Raymond se sentait enivré, à la fois, d'amour et d'orgueil :

Il avait formé le soir même, avec ces dames, mille projets de plaisirs, et quoiqu'il eut promis à Laurence d'aller la voir, il craignit de ne pou-

voir tenir cette promesse sans éveiller la jalousie de Gabrielle et les soupçons de sa famille.

Il écrivit à Laurence pour colorer son absence; car il sentait qu'il fallait qu'il la trompât pour qu'elle consentît à s'éloigner de Paris et de ses environs. Il voulait lui assurer une existence agréable, et il se disait qu'il ne serait retenu par aucun sacrifice. Certes, il n'était pas sans regrets d'avoir troublé l'existence de cette jeune fille , et s'il avait été possible qu'il revînt sur le passé , il l'eût fait. C'est presque toujours ainsi que Ton pense quand la passion ou la fantaisie qui nous a guidée est satisfaite.

Raymond n'était même pas sans inquiétude sur la manière dont il se tirerait de l'embarrassante position où il s'était placé-, cependant le temps qu'il avait passé avec Laurence avait suffi pour le lixer sur son caractère ; si elle était fière , elle était confiante 5 et cette qualité, ou plutôt ce défaut, inspirait à Raymond l'espoir de lui cacher long-temps son changement; mais en-

ÎP?6 LAURENCE.

fin, quand elle découvrirait la vérité... Avouonsle à la honte de l'humanité , Raymond se sentait tranquillisé par la certitude qu'elle ne pouvait se venger.

De cette position , où la perfidie de Raymond l'avait placée, surgit une longue et basse tromperie. Durant trois mois il fût rendre quelques rares et courtes visites à Laurence ; et il lui écrivait quelques fois ; enfin s'il n'eut pas la probité de lui dire la vérité, il essaya de la détacher de lui en lui montrant de la froideur , plus que cela , peut-être; mais il ne parvint qu"'à faire douter Laurence de son amour, sans lui faire douter de son honneur , il ne parvint qu'à lui inspirer une atroce jalousie , sans lui faire craindre qu'il put se montrer tout-à-fait méprisable; car, par une timidité que lui inspirait la terreur d'un éclat, Raymond assurait que c'étaient des obstacles d'affaires qui le retenaient seuls à Paris, et abusant de la fierté délicate de Laurence qui l'empêchait d'aborder, la première, la

question qui devait décider de son avenir 5 il la laissait , en la quittant , chaque fois plus malheureuse. Cependant , comme Raymond veillait avec la plus grande générosité à ce qu'elle trouvât, autour d'elle, tout ce qui pouvait embellir sa vie matérielle. Comme elle recevait sans cesse des preuves de souvenir qui semblaient prouver qu^il ne l'oubliait pas, la pauvre abandonnée se faisait des armes contre elle-même de ces apparences de tendresse ; elle se reprochait même la méfiance dont elle se laissait parfois dominer 5 elle se disait qu'il n'^était pas aussi coupable en se montrant si changé, puisqu'elle sentait elle-même que la faiblesse de sa santé et sa profonde tristesse la rendaient bien peu aimable ; elle se disait que Raymond devait faire des comparaisons qui lui étaient bien peu favorables, quand il se trouvait auprès de femmes gaies et brillantes : alors , quand il revenait , elle essayait de montrer de la sérénité , en lui racontant quelques détails de sa vie si isolée et

si triste , de cette vie dont elle n'osait même pas se plaindre ; mais cette gaîté, feinte avec tant d'efforts, s'évanouissait bientôt. A peine arrivé, Raymond se préparait à partir; et si Laurence osait se plaindre ; si elle disait :

— Quoi! déjà r, il fronçait le sourcil, et son impatience prenait tout le caractère de la colère.

Alors elle se taisait, dévorait ses larmes et le i laissait s'éloigner sans oser même lui deman-

der : quand reviendrez-vous?

Cependant une fois, dans une de ses lettres, elle osa lui dire :

« Raymond, je sens dans mon sein un appel que je ne dois pas mépriser : notre enfant verra-t-il le jour sans que son père Tait avoué? »

Après avoir répondu vaguement à cette lettre, Raymond fut un mois sans écrire ; mais, forcé par les événements et le temps qui le pressait, il manda à Laurence qu'il la verrait avant trois jours.

C'était le dernier de ces trois jours qui venait de finir que Laurence se dit : Oui, je préfère la plus affreuse vérité à cette horrible incertitude qui me mine et me tue.

Pourquoi Raymond n'était-il pas venu durant ces trois' jours, quoiqu'il en eût véritablement la ferme intention, et qu'il tînt à obtenir de Laurence qu'elle quittât Andilly, se promettant d'y réussir en lui jurant de la rejoindre et espérant parvenir à la tromper ainsi quelques mois , jusqu'au moment où enfin il lui dirait la vérité? C'est qu'encore, durant ces trois jours, Gabrielle l'avait retenu : non qu'elle montrât plus d'exigence que par le passé; mais elle savait si bien s'emparer de tous les moments de Raymond, que le temps s'écoula sans qu'il pût accomplir sa promesse, sans qu'il pût même écrire.

Cependant, le quatrièmejour au matin , il se dit : — J'irai cette nuit, s'il le faut, mais j'irai; je déciderai Laurence à partir pour l'Italie : elle

lï.

trouvera là à cultiver ses talents , qui lui rendront la vie agréable ; et, avec la fortune que je lui assurerai, qui sait si elle ne parviendra pas à être encore heureuse. Elle m'oubliera 5 nous n'étions pas faits l'un pour l'autre : nos goûts, notre position sociale, tout nous sépare, et il y a une véritable sagesse à moi de rompre avec Laurence. Je parais dur et cruel dans ce moment ; mais combien ne me serais-je pas exposé à l'être davantage si je l'avais épousée. Aurais-je été assez généreux pour ne jamais lui reprocher de lui avoir donné mon nom ; j'en serais venu peut-être à la haïr, au lieu que si elle veut écouter la raison , je conserverai toujours de l'intérêt pour elle.

C'est par de semblables raisonnements , que , le vulgaire trouvera justes et qui feront dire à beaucoup de personnes : —Eh ! mais vraiment M. deMeulanse conduit enhonnêtehomme. — c'est par de semblables raisonnements que Raymond cherchait à pallier à ses propres yeux la perversité et la perfidie de sa conduite.

Il avaît trouvé une personne sûre à quî il voulait confier Laurence, et quoique tous ces arrangements eussent été pris à la hâte, M. de Meulan se croyait certain que tout s'arrangerait parfaitement. Si parfois il éprouvait quelqu'inquiétude, il n'avait pas un seul instant à donner à la pitié ou aux remords. Vivant dans une société qui ne s'occupait que de grandeur, de luxe et de plaisirs , il se confirmait de plus en plus dans un profond égoïsme, et décidé à sacrifier, à éloigner Laurence, il ne se donnait même pas la peine , comme Ta dit un homme d'esprit, de faire placer un matelas sous la fenêtre par laquelle il voulait jeter sa victime . Il se débarrassait de Laurence comme on se débarrasse d'un objet qui nous gêne , sans même s'assurer si on ne le brisera pas. Infernal vice que celui de l'égoïsme , gangrène de l'époque ; c'est elle qui dévore les fortunes par l'insatiable désir de les augmenter; c'est elle qui désunit les familles , car le riche ne veut point partager avec le pauvre; c'est elle qui

276 laui;ence,

est cause si le frère dit de son frère : Est-ce ma fiuite s'il n'a rien, pourquoi n'a4-il pas été aussi adroit que moi; c'est elle qui fait que l'amour n'a plus de croyance et l'amitié plus de dévouement! Ce fut elle qui décida sans retour du sort de Laurence.

Mais leschoses ne se passent pas toujours ainsi qu'on les désire; Laurence, à force de creuser son imaginationpourdeviner lemotif du retard de Raymond, se persuada qu'il lui était arrivé quelqu'accident , et quand elle vit une partie de la matinée du quatrième jour se passer sans avoir même une lettre, elle se décida à partir pour Paris. Elle savait qu'elle risquait de déplaire à Raymond , mais il est de ces situations devant lesquelles toutes considérations doivent se taire ; elle savait qu'elle allait chercher la solution de son sort, et que derrière le silence et l'absence de Raymond il y avait un malheur, mais il fallait qu'elle le connût.

Cependant, tout en marchant aussi vite que

ses forces^ le lui permettaient pour arriver à Montmorency, où elle comptait prendre une voiture , Laurence regardait avec un reste d'espoir sur le chemin, afin de s'assurer si elle ne découvrirait point Raymond, mais elle n'aperçut personne qui put même lui faire illusion.

Elle entra à Paris vers une heure, et ordonna qu'on la conduisît chez M. de Meulan ; mais quand elle fut près de sa porte , elle se sentit tremblante et sans force.

Si elle allait irriter la colère de Raymond ?... s'il venait à la haïr! C'était la première fois qu'elle éprouvait cette crainte , elle lui parut horrible , et pour retarder de quelques instants une entrevue qu'elle commençait à redouter autant qu'elle l'avait désirée, Laurence ordonna au cocher d'arrêter à quelques pas de la maison.

Cependant, quand elle se sentit un peu mieux, elle osa regarder la porte de cette maison; de cette maison qu'elle allait franchir sans y être invitée , et en bravant même une

défense positive; car une fois qu'après une des plus longues absences de Raymond, elle s'était hasardée à lui dire :

— J'ai été au moment d'aller chercher moimême de vos nouvelles.

Il s'était écrié :

— Ne venez Jamais sans que je vous appelle , entendez-vous , Laurence , ne venez jamais.

Au moment où les yeux de Laurence étaient fixés sur la porte de M. deMeulan, il en sortit deux domestiques à cheval qui conduisaient deux autres chevaux tout sellés; l'un d'eux était habillé d'une selle de femme; c'était la Daphné, la belle Daphné, qui avait couru contre l'Esméralda.

— Suivez ces chevaux, dit Laurence à son cocher, suivez-les vite ou doucement , mais ne les perdez pas de vue. Et elle lui mit une pièce d'or dans la main.

— Jusqu'au Bois? demanda cet homme.

— Partout, partout, balbutia Laurence en

se rejetant dans le fond de la voiture où elle se dit avec angoisse. Il n'a pas une heure à me donner et il va se promener au bois avec une femme.

Elle ne pouvait en douter, car elle se trouvait déjà dans l'allée des Champs-Elysées ; les chevaux étaient menés doucement, doucement comme de belles bêtes de prix qu'elles étaient ; la neige fondue et balayée laissait un chemin agréable et net; les promeneurs à pied remplissaient les allées latérales et les équipages se croisaient rapidement. Le soleil était déjà chaud , février touchait à sa fin , tout respirait la joie; le luxe, les femmes abaissaient les glaces de leurs landaws pour rafraîchir leur visage fatigué des veilles de l'hiver; elles semblaient à Laurence toutes belles > gaies, heureuses.

Tout à coup au travers du réseau de son voile noir, elle reconnaît Raymond. Raymond et madame de Pienne. De cette fois, ni l'un ni Tautre n'affectaient cette nonchalance dédaigneuse qui ressemble souvent à la fatigue et à

Tennui. Non, tous deux étaient riants, animés; placés à côtéTun de l'autre, ils se parlaient avec intimité ; leurs visages se touchaient presque. La levrette de madame de Pienne, couchée au milieu d'eux, allongeait alternativement ses fines petites pattes sur les genoux de sa maîtresse ou sur ceux de M. deMeulan. On reconnaissait qu'elle les regardait également comme ses maîtres, et quand ils descendirent à la porte Maillot, M. de Meulan la recommanda à son chasseur.

Aidée par Raymond , madame de Pienne s'élança sur la Daphné, à peine la belle jument devait-elle sentir le poids léger qu'elle portait sur ses flancs, l'amazone noire qui serrait sans la gêner la taille de Gabrielle, lui laissait toute sa grâce et son élasticité. Laurence malgré l'atroce douleur qui la dévorait, ne put s'empêcher de l'admirer.

— Insensée que j'étais ! pensa-t-elle , insensée d'avoir cru qu'il romprait jamais avec eUe. Je n'ai été pour lui qu'une distraction de

quelques jours, puis il est retourné à elle comme l'esclave à son maître ; cruel homme, pourquoi m'a-t-il cherchée?

Et des pleurs rares, mais corrosives, coulaient de ses yeux. Elle regardait au travers de ses larmes, elle regardait Raymond revenir du fond de Fallée. Tous les yeux étaient fixés sur lui et sur madame de Pienne, ils étaient si beaux , si élégants Tun et l'autre 5 leur maintien était si fier, si triomphant, que cette société d'élite qui reconnaissait en eux le triomphe du luxe et de l'aristocratie, s'empressa de les saluer l'un et l'autre quand ils s'approchèrent des voitures arrêtées, parmi lesquelles Laurence aperçut celle de madame de Salewska. Puis, elle tressaillit , son front se couvrit d'une sueur froide , elle se fit horreur à elle-même, elle venait de reconnaître Frédéric Litton près de la calèche de sa mère.

Qu'il était changé ! il n'avait plus ce franc sourire qui donnait du charme à sa physionomie, son regard restait sombre et vague-, et après

avoir dit quelques mots à sa mère et salué de la main une très jeune personne placée près d'elle, il s'enfonça dans une allée écartée.

Laurence le suivit long-temps des yeux, car il n'allait qu'au pas. Puis ramenée à Raymond par une pensée plus poignante encore, elle le chercha et le vit remonter avec madame de Pienne dans le coupé qui les avait amenés. Laurence ne douta pas que M. de Meulan ne rentrât chez lui pour faire sa toilette, et comme elle se sentait beaucoup plus forte contre lui et plus déterminée à obtenir une explication, elle résolut de le voir à l'instant même 5 elle se crut même le courage de lui proposer de se séparer de lui aussitôt qu'il l'aurait épousée , car par une fascination qui prouvait toute la candeur de son âme, il ne lui était pas encore venu en doute, qu'il pût manquer entièrement à ses serments. Ne les lui avait-il pas faits dans une église, devant un Christ, ne lui avait-il pas juré qu'elle serait sa femme?... Elle se croyait si bien assurée de son hon-

neur, qu'elle arriva chez lui convaincue qu'il ne l'aimait plus, mais ne doutant pas qu'il ne lui rendît justice.

< — Je sais qu'il va rentrer, se hâta-t-elle de dire au suisse, qui lui observait que M. de Meulan n'y était pas. Le palfrenier qui ramenait les chevaux de selle confirma cette assertion.

Le valet de chambre qui introduisit Laurence dans le salon Tassura aussi qu'elle n'attendrait pas long-temps, parce que M. le marquis devait venir faire promptement sa toilette, attendu qu'il dînait en ville.

En effet, à peine était-elle assise, que la voix de Raymond se fit entendre. Laurence comprit à son inflexion qu'il était irrité, mais elle était dans un de ces moments d'exaltation fébrile où on ne redoute rien, et quand Raymond entra, elle ne pâlit pas, quoiqu'il parut pouvoir à peine contraindre sa colère.

Il laissa le valet de chambre refermer la

porte, et s'approchant tout près de Laurence, comme s'il eut mortellement redouté d'être entendu, il dit d'une voix sourde :

— Qui vous a engagé, qui vous a permis de venir ici ?

— Ma présence est le résultat de Toubli répété de vos promesses, Raymond. Depuis quatre mois vous me condamnez au supplice de l'attente, je n'ai pu le supporter plus longtemps.

— Et savez-voas, reprit-il en serrant son bras avec force, savez-vous si vous ne m'imposez pas un supplice cent fois plus pénible, en venant ici; savez-vous quelles suites...

— N'êtes-vous pas libre, dit-elle en fixant sur lui ses grands yeux remplis de douleur? qui de nous deux a tort, Raymond; est-ce moi qui vous fait souffrir depuis tant...

— Ah ! de grâce, interrompit-il avec fatigue et humeur, de grâce finissons. A quoi serviraient les récriminations et les reproches; qu'êtes-vous venue faire ici, ne pouviez-vous

LAUUENCE. 285

m'attendre; ce soir, ce soir-même vous auriez eu de mes nouvelles. Il faut repartir, repartir à l'instant même.

— Je ne partirai pas, dit Laurence froidement.

— Vous ne partirez pas, et qu'êtes-vous pour me braver, quels sont vos droits ?

— Vous me les demandez, s'écria Laurence d'un accent déchirant, vous me les demandez, vous Raymond, vous...

Elle prononça ces paroles avec un accent tellement douloureux et jeta sur lui un regard d'indignation si puissant , que M. de Meulan reprit plus doucement.

— Ne nous irritons pas, Laurence, j'ai, je le sais, auprès de vous , l'apparence de torts bien graves, mais croyez... Je vous en conjure, consentez à repartir ce soir 5 vous saurez demain le parti qu'il faut que vous preniez, que nous prenions.

— Je VOU& obéirai, répondit Laurence avec un sombre découragement, quoique je ne

puisse m'abuser, vous ne m'aimez plus ou plutôt vous ne m'avez jamais aimée. Mais ce n'est pas pour moi que je vous invoque, Raymond, c'est pour le malheureux...

Il regarda avec terreur autour de lui et dit toujours à voix basse :

— Pensez qu'il ne faut que personne soupçonne le passé. Je dirai à mes gens que vous êtes la femme d'un ami, je dirai...

— Oh ! s'écria Laurence en reculant devant lui, que signifie... expliquez-vous. Faut-il que j'emporte avec moi des doutes aussi affreux, me condamnez-vous à un tel désespoir.

La demie de six heures se fit entendre à une magnifique pendule placée sur la cheminée. Raymond frappa du pied avec impatience.

— Finissons, s'écria- t-il, finissons, je ne puis rester davantage, je suis attendu.

— Je le sais, reprit Laurence avec amertume, je lésais-, vous êtes attendu parcelle à qui vous ne voulez pas causer même la douleur

la plus légère; elle doit être constamment heureuse , celle près de qui vous êtes retourné plus soumis que jamais; que vous importe qu'une malheureuse femme pleure toutes les larmes de son cœur, vous la renvoyez seule comme une pauvre abandonnée qu'elle est ; vous ne lui tendez seulement pas la main pour l'aider à souffrir.

— Laurence, vous êtes injuste, dit Raymond combattu par la pitié qu'elle lui inspirait et la crainte de faire attendre madame de Pienne, je ne vous abandonnerai jamais, je veux que vous soyiez heureuse.

— Je lé crois, dit-elle avec une noble confiance; car vous êtes un homme d'honneur, M. deMeulan, n'est-ce pas? Je ne veux donc pas vous imposer ma présence, et une fois que vous serez mon époux, que mon enfant ne portera point la faute de sa mère, eh bien, je me cacherai où vous voudrez, et si un jour vous sentez le besoin de vous rapprocher de nous, vous me retrouverez vous aimant toujours.

—Pauvre ange! balbutia Raymond, de cette fois profondément touché, pauvre ange, pourquoi vous ai-je connue... Ah ! si vous saviez...

Le valet de chambre ouvrit la porte et dit :

— Madame de Pienne envoie savoir si monsieur le marquis...

— Je serai chez elle dans dix minutes, interrompit Raymond.

— Laurence s'affaissa sur un fauteuil et laissa échapper de profonds sanglots.

— Je vous en conjure, je vous en supplie, je vous l'ordonne, dit Raymond impérieusement, calmez-vous, écoutez-moi : Il faut que je vous quitte, il le faut, n'essayez point de me retenir, vous ne réussiriez pas et je vous haïrais, oui je vous haïrais de votre insistance. Dans deux heures on viendra vous chercher ici pour vous conduire chez un ami d'où vous partirez demain pour un plus long voyage; tout sera préparé de manière à ce que vous ne souffriez de rien. Laurence, vous pouvez dis-

poser d'une partie de ma fortune 5 elle est à votre disposition, entendez-vous.

— Quoi! vous ne partirez pas avec moi.

— Dans peuje vous rejoindrai.

— Vous me le jurez, demanda-t-elle d'une voix brisée.

— A quoi bon exiger toujours des serments, s'écria Raymond, ne vous ai-je pas répété celui de ne jamais vous abandonner. Et il s'élança dehors de l'appartement, quoiqu'elle tendît les bras vers lui pour le retenir.

Laurence resta quelques minutes immobile et anéantie du brusque départ de Raymond ; elle fut même assez long-temps avant de parvenir à rassembler ses idées, mais tout à coupelle pensa que si elle laissait Raymond s'éloigner sans avoir obtenu de lui une explication plus claire, une promesse plus positive, elle retomberait dans une incertitude cent fois plus cruelle.

Alors elle se décida d'essayer de le voir encore; elle pensa qu'il ne pouvait être parti.

puisqu'il avait sa toilette à faire 5 ranimée par cette résolution, elle reprit des forces et s'élança à la sonnette, le roulement d'une voiture sous la voûte de la porte cochère et le valet de chambre entrant prendre ses ordres, lui enlevèrent sa dernière espérance. M. de Meulan venait de partir. Le valet de chambre annonça en même temps à Laurence que son maître avait ordonné que tout fût chez lui à sa disposition ; il ajouta de lui-même que si elle voulait passer dans le cabinet de monsieur, elle y trouverait des livres, des journaux qui pourraient la distraire jusqu'à ce qu'on vînt la chercher.

Laurence n'accepta que de l'eau dont elle but plusieurs verres, la fièvre la dévorait. Au bout d'un instant elle crut trouver quelque soulagement physique à changer de place, et elle entra dans le cabinet de Raymond dont une porte s'ouvrait sur le salon.

Ce cabinet orné avec une sévère richesse, renfermait unebibliothèque nombreuse et plusieurs

meubles précieux couverts d'une multitude de bronzes, de porcelaines et de curiosités; contre les lambris étaient appendus des tableaux de grands maîtres, des bustes, des bas-reliefs, mais ce qui attira de suite l'attention de Laurence, ce fut une délicieuse statuette qu'elle reconnut à l'instant même, elle représentait madame de Pienne. C'était bien sa taille si souple, son pied si charmant; on avait bien saisi le dédain de son fin sourire; c'était la parfaite image de la dangereuse ennemie du bonheur de Laurence.

— Je suis bien punie de ma présomption pensa-t-elle, j'ai osé lutter contre cette femme et elle l'emporte aujourd'hui. Mais mon Dieu , vous le savez cependant, ce n'est point l'orgueil qui m'a perdu. La vérité de mon amour m'a fait croire à l'ardeur de celui de Raymond , et encore aujourd'hui qu'il me cause tant de douleurs, je donnerais toutes les années que Dieu peut me réserver pour le revoir une heure aussi tendre qu'il s'est montré quelque temps.

202 LÂtMNCË.

Brisée par desiamères réflexions, la triste Laurence resta quelques minutes non résignée, mais profondément abattue et assise près du bureau de Raymond sur lequel était posée la statuette de madame de Pienne. En la regardant elle se rappelait cependant les paroles de Raymond : Je veux que vous soyiez heureuse.

Et elle se disait : 11 sait bien que je ne peux être heureuse qu'avec lui et par lui. Ainsi il reviendra un jour à moi , il échappera à Tempire de cette femme ; je suis la mère de son enfant et son enfant plaidera pour moi.

Et tout en rêvant et en se laissant bercer par une secrète espérance, Laurence feuilletait avec distraction une pile de papiers posée sur le bureau; elle ne savait sans doute pas ce qu'elle faisait, mais dans le mirage causé par les feuilles qu'elle soulevait une à une, il lui sembla lire le nom de madame de Pienne, ce nom qui, presque dès le premier temps qu'elle l'avait entendu prononcer lui avait été d'abord pénible, puis fatal.

Tout à coup elle se leva droite, comme poussée par un mouvement galvanique, elle prit une de ces feuilles, elle la lut, elle la relut 5 et au même instant elle sentit comme une douleur féroce étreindre ses entrailles, elle sentit comme un fer rouge passer dans son sein. Son enfant, qui un instant auparavant venait de s'agiter avec vigueur, demeura tout à coup immobile, puis un énorme poids lui oppressa la poitrine et le cœur ; elle était frappée à mort.

Cependant elle ne perdit pas connaissance , elle resta debout , un amer sourire crispa ses lèvres et de sa poitrine brûlante s'échappa ce cri de féroce désespoir.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! n'est-ce pas assez , la mesure n'est-elle pas comblée ?

Voici ce que contenait le papier qu'avait lu Laurence, elle le garda serré dans sa main qui de ce moment resta froide comme le marbre.

« Monsieur le marquis Raymond de Meulan « a l'honneur de vous part de son mariage avec « madame Gabrielle de Pienne, née de Castries-

« La bénédiction nuptiale sera donnée à Saînt- « Roch, le »

C'était le surlendemain.

Au bout d'un instant ce ne fut plus du désespoir que Laurence ressentit, ce fut un si profond, un si grand dégoût de la vie en reconnaissant Raymond si méprisable, que peut-être si elle l'avait vu se rapprocher d'elle, elle aurait fui sa présence autant qu'elle l'avait désirée. Le bandeau qu'une passion fatale tenait depuis si longtemps attaché sur ses yeux tomba tout à coup , et la noble image de Frédéric se présenta à elle dans toute sa splendeur.

— Il est vengé se dit-elle, il est vengé! Cependant telle que je le connais, si quelqu'un me plaint,jesaisqueceseralui;sij'avaisbesoindeIa main d'un ami pour me soutenir dans mon agonie, ce serait la sienne que je trouverais. Mais je saurai mourir seule, oui seule, sans même que Raymond apprenne où sera ma tombe ; il y amènerait sa Gabrielle pour insulter à ma cendre. Indigne, indigne, Raymond!

Elle regarda autour d'elle d'un œil glacé. Rien ne lui était plus, elle eût vu Raymond aux pieds d'une autre qu'elle eût souri de pitié; enfin, de ce moment aucune des actions de Laurence ne devait plus conserver Tempreinte de la passion fatale qui l'avait seule dirigée jusque là; elle était arrivée au moment où le cœur déchiré par la créature, s*élève vers le Créateur. Moment suprême où la douleur perd de son amertume quand on l'accepte comme une expiation . g, . ^

Laurence savait parfaitement que si elle l'avait voulu elle eut pu retarder de quelques moments le mariage de Raymond ou du moins attacher le nom d'infâme à côté de son titre dont il était si fier. Elle savait qu'elle pouvait le déshonorer en disant : — Yous voyez bien cet homme au pied de l'autel , eh bien ! dans cette même église, à cette même place, devant ce même Christ qui abaisse sur nous son céleste regard, eh bien! il m'a juré d'être mon époux; il est parjure à Dieu, à l'honneur, à tout ce qu'il y a de sacré sur la terre.

Mais elle n'avait ni le projet , ni le désir d'agir ainsi, seulement elle ne reconnaissait pas à Raymond le droit de Tavilir en lui imposant de la reconnaissance. Elle le méprisait maintenant autant qu'elleFavait déifié, etdès cemomentelle redevint maîtresse d'elle-même. Elle écrivit sans la cacheter cette seule ligne qu'elle posa sur les billets de faire part.

« Monsieur le marquis de Meulan , je vous « méprise autant que je vous ai aimé. »

Puis elle sortit du cabinet , traversa le salon et entra dans Tantichambre.

— Dites à votre maître, prononça - 1 - elle d'une voix tellement ferme, que le domestique n'osa se permettre une observation, dites à votre maître que je le remercie de son hospitalité et que je lui donne rendez-vous au couvent de Saint-Roch.

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Trois mois après cette soirée, M. de Verdun se tenait, à la fin du jour, près de la fenêtre d'une chambre de l'hôtel de la Poste, à Fontainebleau; sa persistance à ne pas quitter son poste avait été telle depuis le matin, que ni la beauté du temps, ni l'ennui de rester les yeux ainsi fixés sur la route , n'avaient pu le déterminer à en détourner ses regards.

Enfin, le bruit du galop d'un cheval et le

claquement du fouet du courrier qui le montait s'étant fait entendre , de cette fois M. de Verdun quitta la fenêtre, et arriva à la porte de l'hôtel au moment où le courrier descendait de sa monture.

—Tu \iens commander des chevaux pour un prince italien ? lui dit M. de Verdun , en accompagnant sa question d'un généreux pourboire.

— Oui, Monsieur le comte, Monsieur le duc, répondit le courrier, qui s'imagina que Tami d'un prince ne pouvait pas être moins que cela.

— Il est jeune, beau, généreux, et vient de Lyon, n'est-ce pas?

— C'est encore vrai, et j'accours faire préparer quatre chevaux pour sa berline.

• — Eh bien! moi , Monsieur l'hôte, je vous commande un excellent dîner, dit M. de Verdun en se tournant vers le maître de l'hôtel ; je crois même qu€ je déciderai le prince à coucher ici.

Et , après avoir donné ses ordres avec son

aploinb accoutumé, M. de Verdun se planta sur la porte de l'hôtel, où il n'attendit pas longtemps. Ce fut lui qui ouvrit la portière au prince de Castel-Nero.

— Eh ! par quel hasard? s'écria le prince en se laissant embrasser et entraîner dans l'hôtel. Que faites-vous donc ici , mon cher Verdun ? Je ne m'attendais assurément pas à vous y rencontrer. /al>

— Mais moi, je vous attendais,

— Vous m'attendiez ?

— Ceci vous paraît bien mystérieux 5 mais, avant de vous en donner l'explication , puis-je espérer que vous me sacrifierez quelques heures ?

— Pourquoi pas : je n'ai pas dîné, et comptais m'arrêter un peu plus tard. Donnez-moi donc des nouvelles de...

— J'ai des choses si importantes à vous apprendre, que nous attendrons que nous soyions tout à fait seuls , si vous voulez bien le permettre. Vous allez en Angleterre, cher prince?

— Mais oui; j'ai fait connaissance à Florence d'une famille anglaise; il y a deux jeunes personnes fort intéressantes, et il serait possible que j'épousasse l'une d'elles.

— Puisque votre choix n'est pas encore fait, cela prouve que vous n'êtes pas éperduement amoureux.

— Ah ! je ne peux plus, je ne veux plus le devenir.

— Et comptez-vous vous arrêter long-temps à Paris?

~ Seulement une nuit. Enfin, à votre tour, mon cher Verdun , expliquez-moi votre présence à Fontainebleau, justement au moment où j'y passe.

— C'est le comte Cesari , à qui vous avez annoncé le jour de votre départ de Lyon, qui m'a communiqué vos projets, et je me suis arrangé de manière à ne pas vous manquer.

— Savez-vous que vous m'intriguez sérieusement! 11 faut que vous ayez eu un motif bien puissant pour consentir à vous séparer,

même quelques heures , de madame de Verdun; car j'imagine qu'elle n'est pas ici.

— Non, non ; je l'ai laissée dans la maison de campagne d'Adolphe de Cerney, une petite maison qu'il possède à Andilly.

— Ah ! oui, je me souviens, vous vouliez lui faire épouser votre belle-sœur.

— Ma belle-sœur va en épouser un autre ; mais Cerney est notre ami le plus intime ; il est fort attaché à ma femme,

— C'est fort bien, dit le prince en souriant.

— Oui, continua M. de Verdun avec un imperturbable aplomb, Cerney n'a point de parents, il est parfaitement libre; c'est fort agréable pour moi ; il donne le bras à ma femme , l'accompagne à cheval ; tenez, il m'a prêté sa voiture pour venir ici.

— A merveille ; mais cela ne m'explique pas le motif qui vous y amène.

— J'y arrive à présent que nous voilà seuls. Dites-moi, cher prince, êtes-vous guéri bien complètement de votre amour pour madame

de Pienne? Votre départ si précipité de Paris....

— Devais -je servir au triomphe de M. de Meulan ?

— Madame de Pienne est libre, s'écria M. de Verdun.

— Libre, bah! c'est encore une de leurs brouilles, comme ils en ont eu tant. Ne m'avez-vous pas répété vingt fois vous-même qu'elle voulait qu'il devînt son mari ?

— Eh bien ! aujourd'hui je vous donne ma parole d'honneur que madame de Pienne n'épousera jamais M. de Meulan.

— Parlez, parlez 5 ne m'épargnez pas les détails.

— Je serai un peu long peut-être et vous me paraissez pressé de vous rendre en Angleterre.

~ Qu'importe quelques heures de plus.

— Je dois d'abord vous dire, mon cher prince, que même quand son mariage avec M. de Meulan fut décidé, madame de Pienne

me parlait souvent de vous ; elle me disait, ce que je savais ; du reste, c'est que sa famille plus qu'elle désirait ce mariage. Mais quoiqu'elle ne l'avouât pas, je m'aperçus parfaitement qu'elle conservait un profond souvenir de votre amour.

— Puis -je y croire? Non, vous voulez rallumer le...

— Je ne veux rien rallumer du tout, je vous dis ce qui est vrai.

— Vous saviez que madame de Pienne avait découvert que Laurence Winter habitait Andilly ; justement la petite maison de notre ami de Cerney -, elle me pria d'aller prendre quelques informations, de savoir quelle vie menaitlà cettepauvre fille. Vous savez que je suis assez obligeant et pas trop maladroit. Je fis jaser le jardinier et j'appris que la jeune dame était disparue.

— Je vins raconter cet épisode à madame de Pienne qui me dit : M. de Meulan l'aura envoyé loin de Paris en lui assurant un sort, et nous n'en parlâmes plus.

— Lesoir même de ma couse, il y eut un grand dîner chez madame de Castries, le contrat fut signé, je n'y était pas ; le lendemain nous étions tous invités à assister à la bénédiction nuptiale qui devait se donner à Saint- Roch. Je sortis d'assez bonne heure pour me rendre chez de Cerney, afin de le prier de nous envoyer sa voiture , car j'étais déjà fort las de m'entasser dans la calèche de madame de Salewska , qui tient à elle seule tout le siège de derrière. Je trouvai le valet de chambre de Cerney assez inquiet ; quoique ce soit un garçon fort discret, je finis par le faire jaser et il m'apprit que son inquiétude venait de ce que son maître était sorti fort troublé après avoir reçu un billet apporté par un des gens de M. de Meulan,

— Comme j'aime beaucoup Cerney, je fus à mon tour fort intrigué, et je sortis dans l'intention de savoir au plus tôt ce que cela signifiait. Le hasard me servit à souhait, au détour

d'une rue je me trouvai face à face avec mademoiselle Robert.

— Qu'est-ce que c'est que ça, mademoiselle Robert?

— C'est l'ancienne femme de chambre de ma belle-mère et aujourd'hui celle de lady Litton. Ses yeux étaient gros de larmeS;, et quand je la questionnai elle me répondit par des imprécations contre ce monstre de M. de Meulan. Je devinai de suite que je pouvais apprendre d'elle bien des choses, je fis avancer un fiacre et proposai à mademoiselle Robert de la reconduire. Voici ce qu'elle me raconta :

« Depuis sept mois que Laurence Winter était disparue à la veille de son mariage avec lord Litton, on n'avait plus entendu parler d'elle, et depuis quatre mois que milord est revenu , il est toujours resté profondément triste, médit mademoiselle Robert, rien ne pouvait le distraire , pas même les attentions de sa petite cousine, que milady a ramenée avec elle dans l'espérance que son fils s'y attacherait. Cepen-

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