‹ LaurenceChapitre 3 sur 3 · II · texte numérisé non relu

II

dant il était défendu de prononcer le nom de mademoiselle Laurence et de faire la moindre allusion à rien qui la concernât. Mais voilà qu'un jour, par hasard , milord entra dans une pièce écartée où était déposée la corbeille de mariage qui avait été préparée pour mademoiselle Laurence. Il l'ouvrit d'un air sombre, prit le bouquet, la couronne et les jeta au milieu du feu. Je jugeai bien alors qu'il aimait toujours cette ingrate jeune fdle. Quant à moi, j'allais de temps en temps au couvent, parce que j'y donne à faire de l'ouvrage de la maison; ah! j'oublie, dit la narratrice, j'oublie de vous prévenir que j'avais soupçonné M. de Meulan d'avoir enlevé mademoiselle Laurence; mais depuis que je savais qu'il était revenu, qu'il allait épouser madame de Pienne , je ne pouvais croire qu'un homme fut assez vil , assez monstre... J'interrompis mademoiselle Robert pour la ramener à des sentiments plus modérés et à une narration plus rapide, j'y parvins et elle continua son récit : Hier matin ,

reprit-elle, jefûs au couvent. Quandla tourriére me \it entrer, elle s'écria : Arrivez donc, mademoiselle, il y a bien du nouveau, mademoiselle Winter est revenue hier à neuf heures du soir, c'est notre directeur qui Ta ramenée ici. Mais j« crois que c'est pour nous donner un triste spectacle, le médecin qui est près d'elle assure qu'elle est bien mal, bien mal. m

ie me hâtai de monter chez la supérieure qui ^ beaucoup de considération pour moi et qui me raconta comment cette pauvre brebis égaréeétait venue supplier lepasteur delà faire rentrer dans le couvent , où , disait-elle , elle voulait mourir. C'est ce qui va arriver, ajouta la supérieure. Ce matin, elle a reçu les sacrements, elle avait encore un peu de forces, mais dans ce moment le médecin vient de m'annoncer qu'elle ne pouvait vivre deux jours. Tenez, continua la supérieure, d'ici vous pouvez la voir.

La supérieure ouvrit alors la porte de son oratoire. On y avait étendu un pliant sur lequel

la pauvre Laurence était couchée. Je ne pouvais voir sa figure qui était tournée vers un grand crucifix, le médecin, que je reconnus pour celui même de milady , prit la main de mademoiselle Winter et j'entendis ce mot là : Encore, Il me vit alors et me dit : Il y a un moment elle a prononcé le nom de lord Frédéric, savez-Yous....

Mademoiselle Laurence entr'ouvrit les yeux dans ce moment et répéta distinctement Frédéric! Frédéric!

Je pus la voir alors, quel affreux changement s'était fait en elle! Sans ses yeux toujours d'une beauté admirable, je ne l'auraispas reconnue. Tout à coup elle poussa un profond soupir, ses paupières se fermèrent.

— Il faudrait avertir milord,dit le médecin , peut-être m'en voudrait-il de ne pas l'avoir fait.

Je pris une voiture et me fis conduire à l'hô* tel, je croyais que j'aurais le temps et la force de préparer doucement lord Frédéric, mais au

premier mot il me comprit et me quitta en courant comme un fou.

Le soir, voyant qu'il ne rentrait pas, milady m'envoya au couvent. . . Lord Frédéricétait à genoux près du lit de mademoiselle Winter 5 il tenait sa main dans les siennes ; de temps en temps elle lui disait quelques paroles très bas ; je les voyais de la porte , car lorsqu'on voulait approcher, milord faisait signe que l'on se retirât. Tout à coup mademoiselle Laurence s'est soulevée sur son séant , a croisé les bras sur sa poitrine, a tourné la tête du côté du Christ et a dit deux fois d'une voix assez ferme : Pardon, mon Dieu ! pardon, Frédéric. Puis nous n'avons plus rien entendu, pas même les sanglots de milord , car il ne pleurait plus.

Milord est resté au moins une demi-heure à genoux, puis il s'est levé et a dit à la supérieure : elle est morte, madame. Je vous recommande , je vous conjure de veiller sur ses restes; je veux qu'ils soient déposés près de ceux de son père, au cimetière Montmartre,

Il m'aperçut et ajouta : Si dans quelques heures je ne suis pas rentré à Thôtel, dites à ma mère que je serai absent quelques jours. Puis, il s'est encore approché de cette pauvre morte, il a baisé sa main à plusieurs reprises , a levé les yeux comme s'il renouvelait un serment et s'est éloigné.

..-■«Ji'iUxl^iUiJ

M. de Verdun se tut un instant. Quoique ce qu'il racontait ne fut pas une nouveauté pour lui, l'émotion qu'il faisait ressentir au prince et que celui-ci n'essayait pas de cacher, réagit un moment sur lui, tel insensible qu'il fut.

— Pauvre fille! dit le prince, pauvre jeune fille! si belle et qui pouvait être si heureuse! ah! j'ai encore devant les yeux i^on gracie

visage, le soir où elle était à l'Opéra. Ah ! M. de Meulan est bien coupable et je conçois la profonde indignation de madame de Pienne. Mais, mon cher Verdun , achevez de m'instruire de la manière dont tout cela s'est terminé, je ne puis qu'applaudir au rare talent avec lequel vous avez conduit votre récit ; le drame est arrivé palpitant d'intérêt jusqu'au dénouement.

— Le dénouement, reprit M. de Verdun, nous n'y sommes pas encore et je poursuis:

Je remis mademoiselle Robert à la porte de l'hôtel Litton en la priant de s'informer et de me dire si lord Frédéric était rentré. Elle ne tarda pas à m'apprendre qu'il n'avait pas reparu. Mes soupçons prirent alors de la consistance, je retournai chez Cerney , il n'était pas encore de retour. Je rentrai chez moi où l'on m'apprit que madame de Pienne avait envoyé deux fois pour me prier de passer chez elle , J'y courus.

Il était onze heures; elle était parée pour la cérémonie , toute sa famille rassemblée et Ton commençait à trouver extraordinaire de ne pas voir arriver M. de Meulan.

J'acceptai volontiers la commission que me donna madame de Pienne d'aller m'informer chez lui de la cause de ce retard-, je pressentis un événement sérieux en voyant un rassemblement autour de Thôtel où logeait le marquis. Les sergents de ville qui arrivèrent en même temps que moi le firent aisément disperser et je pus pénétrer dans l'hôtel,

La femme du concierge était à demi évanouie et je ne pus obtenir une parole de son enfant qui pleurait à côté d'elle par sympathie. La porte de l'antichambre de l'appartement de M. de Meulan était ouverte, je traversai plusieurs pièces sans rencontrer personne, enfin j'avançai vers une porte entr'ouverte et je vis plusieurs hommes qui entouraient un lit . Cer-

îiey, qui était du nombre, \int au-devant de moi.

— Blessé, blessé mortellement, balbutia-l-il avec une émotion réelle, car Cerney est un très brave garçon. Alors un des chirurgiens dit lentement et d^une voix grave :

— A quoi bon le tourmenter, tout est fini; et le rideau de soie du lit retomba, et nous demeurâmes tous dans le silence.

Je me doutais qui avait été l'adversaire de M. deMeulan, mais je désirais des détails; la douleur de Cerney avait besoin de s'épancher et il consentit à me les donner. Voici ce qu'il me raconta :

M. de Meulan était occupé à faire sa toilette quand on lui annonça lord Litton. Il m'a assuré, dit Cerney, qu'il s'était douté à l'instant même que lord Litton venait pour le provoquer et que loin d'en éprouver du regret, il s'était senti presque soulagé. Sa dernière en-

trevue avec Laurence l'avait fortement impressionné , et quand en rentrant chez lui il avait su ce qu'elle avait dit, et lu ce qu'elle lui avait écrit, il s'était senti fort inquiet sur son sort. Mais Raymond était un homme d'un caractère faible, ajouta Cerney en soupirant, il a prétendu qu'il n'avait pu échapper une heure à madame de Pienne pour chercher à savoir ce qu'était devenu Laurence.

En entrant dans son salon, M. de Meulan y trouva lord Litton qui s'avança au-devant de lui et dit d'une voix grave :

— Laurence Winter est morte, monsieur, et je viens la venger. J'avais respecté sa tendresse pour vous, j'aurais respecté son bonheur si elle vous en avait dû ; mais elle est morte, morte delà douleur que vous lui avez causée et tout votre sang ne peut suffire en expialion.

— Je suis à vos ordres, milord, a répondu Raymond.

5JG LAURENCE.

Ils se sont donnés rendez- vous à Meudon, C'est alors que Raymond m'a écrit. Je suis accouru et nous sommes partis. Le témoin de lord Litton et moi , nous avons voulu essayer quelques paroles de conciliation. Mais au premier mot, ils se sont écriés en même temps que c'était inutile, ils se sont battus près de cinq minutes à l'épée sans se toucher. Également adroits, leurs lames se croisaient comme des éclairs, et c'était une chose cruelle à voir que ces deux hommes; tous deux jeunes, tous deux beaux, tous deux nobles, acharnés l'un contre l'autre pour s'arracher la vie; enfin l'épée de Meulan a touché le bras de lord Litton.

— Vous êtes blessé, milord, s'est écrié Raymond en s'arrêtant.

— Mais je ne suis pas mort, a dit d'une voix sombre lord Frédéric, et ils ont continué malgré nos instances.

Après deux ou trois dégagements, l'épée de

lord Litton est entrée dans la poitrine de Raymond qui a laissé tomber son arme et a chancelé.

Je l'ai soutenu dans mes bras.

— M. de Meulan , a dit lord Litton en s*approchant, si j'avais vengé une injure personsonnelle, peut-être éprouverais-je dans ce moment quelques regrets, mais j'ai vengé une pauvre jeune fille à qui vous aviez enlevé un époux, il a bien fallu qu'elle retrouvât un frère.

Page 1