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et l’on reste étonné de ce qu'il a su faire tenir de mérites divers dans cette vie si bien conduite et si bien remplie. Il n’est pas, en tous cas, de meilleur exemple de ce que peuvent le bon emploi du temps et l’effort persévérant de la volonté pour accroître encore les dons les plus riches.»

Emile Michel. ( Constantin HuygensJ.

Au moment où il est question de rétablir les anciennes Universités, où un député érudit, lettré et hardi politique, parle de reconstituer en régions scolaires les provinces de jadis; maintenant que la renaissance du Félibrige, que les sociétés de La Cigale, de La Pomme, et tant d’autres analogues poussent à la décentralisation intellectuelle, au moins, et en partie administrative, voilà, sans parler de tous les contacts et pénétrations amenés par le nombre et la facilité des communications, que la Provence va devenir à la mode et les provinciaux aussi. L’heure peut être opportune pour en présen-

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ter, même au plus parisien des mondes, une des individualités les plus dignes autant par sa valeur que par son originalité. Cèci n’est pas une réclame de personne ; l’homme vient, hélas! de disparaître. 11 avait fait lui-même, à sa manière, et depuis longues années, de belle et bonne décentralisation en important, du reste, non seulement de Paris mais de l’étranger non moins d’éléments qu’il en avait à leur exporter. Avec lui disparaissait, à l’âge d’ailleurs consolant où allaient sonner ses quatrevingt-dix ans, une des figures les plus intéressantes et les plus distinguées dans l’art et dans la science encyclopédiques. Connu au dehors seulement dans certains milieux, Jean-Joseph-Bonaventure Laurens, habitant la Province, a dû attendre, plus ou moins tard après sa mort, non précisément le genre de célébrité que donne assez facilement indispensable le monde parisien, mais une sérieuse illustration qu’il mérite et que lui vaudra sûrement la divulgation de ses innombrables œuvres. Toutefois, personnellement rencontrés et fréquentés, l’homme et l’artiste ont été souvent et intimement appréciés, c’est-à-dire admirés et affectionnés par la grande génération, en France, des Cherubmi, des David-d’Angers, Ingres, Delacroix, Ary Schefïer, Pradier, Ambroise Thomas, Georges Sand, Jules Dupré, Auguste Barbier, Eug. Isabey, Madame Stoiz, les Flandrin, Gounod, Cabanel, Doré... et, à l’étranger, de Harding, Rinck, Mendelssohn, Listz, Robert Schumann, Stephen Heller, Sclnrmer, Steinle.

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Voyageur infatigable, toujours en quête d’un homme à connaître, d’un sujet à dessiner, d’une étude ou curiosité scientifique à satisfaire, il a parcouru à tond son pays natal, puis le midi de la France, de Vintimille à Lyon, de la Savoie à l’Auvergne. Il fit plusieurs visites en Allemagne, en Italie, en Corse, en Angleterre et en Espagne , y perfectionnant singulièrement partout ses connaissances intellectuelles et pratiques. C’est au cours de ces voyages qu’il se lia, notamment en Allemagne, avec nombre de célébrités musicales, d’où s’ensuivit un échange de correspondance à la lois familière et hautement substantielle. Jointe à l’ensemble de celles qu’il entretint avec tant d’esprits d’élite, il y aurait là une mine d’or dans laquelle on pourrait indéfiniment puiser à pleines mains pour trouver, en parlant du XIXe siècle, des documents non moins précieux qu’authentiques. Le tout réuni, son importance et son intérêt spécial constitueraient, dans la ville natale de Laurens, comme un pendant artistique de l’époque à celle qu’y forme déjà, pour le XVIIe siècle, la collection historique et scientifique des fameux manuscrits de Peyresc. De tels voyages, travaux et relations acquirent bientôt à leur auteur une légitime notoriété, et son atelier de Montpellier devint un véritable centre d’attraction pour tout compatriote et tout passant distingués. On y voit défiler constamment les plus éminents contemporains, entre autres, pour ne citer encore que quelques noms, le baron Taylor, Dauzats, Michelet, Castil-Blaze, Jules Cloquet

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le grand anatomiste, Edouard Berlin, le maître peintre et propriétaire du journal des Débats , Henri Monnier, Débureau, les lauréats des grands prix de Borne se rendant à la villa Médicis ou en revenant, des ministres, des membres de l’Institut. Divers, comme Castil-Blaze, Schirmer, Harding, furent les hôtes de son foyer même pendant de longs séjours, et Mendelssohn allait partir pour y arriver, lorsque la mort le surprit.

«Une des bévues les plus solennelles de nos auteurs dramatiques, dit Castil-Blaze dans son Molière musicien, c’est de vouloir être plaisants, facétieux au moyen d’un nom de ville choisi sur la carte de France. Ces messieurs d’un esprit superfin, d’une sagacité parfaite, ont décidé que tout individu serait frappé d’une stupidité phénoménale, s’il avait le malheur à nul autre second de naître à Brive-la-Gaillarde, à Pézenas, à Gigondas, à Tartas, à Valréas, à Bazas, à Carpentras surtout. — iV.-B. Ayez soin de prononcer Carpentrasss à la parisienne, au lieu de Carpentra , comme disent les naturels du pays : ces naturels en seront plus bêtes de trois s.

« Si nous étions au temps d’Abélard, où le savant réel, l’artiste réel, l’homme d’esprit réel, se campait dans une chaire et, coram populo , battait en ruines les prétentions d’un troupeau d’ambitieux sans études, les arguments des cuistres, les inventions burlesques des charlatans, où le fougueux orateur, le dialecticien ferré/ jusqu’aux dents abattait les

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pygmées par centaines el les fourrait dans le sac comme des lapins éreintés; si le droit d’interpellation était accordé, comme autrefois, aux savants, aux artistes français, je planterais un carpentrassien (Bonaventure Laurens) en face de toutes vos académies; et là, devant ce concile œcuménique, mon paysan de l’Auzon, faisant mieux encore que le paysan du Danube, changerait de gamme, de note, à mesure qu’il changerait d’interlocuteur.

« Croyez qu’un bon nombré serait fourré dans le sac. Delà théorie la plus ardue, passant à la pratique la mieux éprouvée, mon paysan saisirait le compas d’Euclide, ou les pinceaux, le style de l’historien, ou l’astrolade, la loupe du botaniste, du géologue, du numismate, l’archet de Servais ou l’archet de Vieuxtemps, disputerait même avec- les bibliophiles, et terminerait la séance par une improvisation sur l’orgue.

« Voilà pourtant comme on se gouverne dans cette mare de canard >, dans ce nid d’oisons appelé Carpentrasss. Voilà comment on s’évertue dans la «rue de l’Ange» (aujourd’hui des « Frères Laurens »), en face de l’auberge de YAnye, sans maîtres, professeurs et démonstrateurs d’aucune espèce. Cet institut vivant, cet homme d’arts et de sciences, n’obtiendra cependant jamais une petite place dans aucune de nos académies, tant le savoirfaire l’emporte sur le savoir ! »

Contrairement à quilque peu son habitude, Castil-Blaze n’a ici rien exagéré. L’œuvre de Bonaventure Laurens, qui existe en partie à la Biblio

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thèque et au Musée de Carpentras et surtout chez ses petits enfants, Pauline et Maurice V. . , en est déjà une preuve suffisante, convaincante. Quand au total de ses productions, répandues en tant d’endroits et sous formes diverses, tableaux, portefeuilles, albums, volumes, collections manuscrites ou imprimées, leur nombre est incalculable, unique peut-être, car il doit atteindre sinon dépasser celui d’une vingtaine de mille, chiffre dont il n’est pas la moindre unité qui ne présente, faut-il bien entendre, une valeur de sujet mais avant tout de talent réel.

Après la ci-dessus dithyrambique boutade de l’écrivain cavaillonnais, il n’en importe que plus, et à son appui même, de verbaliser des notes suivantes comme le précis et complet état-civil, professionnel et fantaisiste aussi de B. Laurens. Bureaucrate par métier, dès son enfance, comme copiste dans une maison de négoce et de banque, puis commis de sous-préfecture, employé de recette particulière, de même, à Montpellier, à la Recette générale, enfin secrétaire agent-comptable, jusqu’au delà de la soixantaine d’âge, de la Faculté de médecine ; naturaliste, comme botaniste et géologue plus spécialement, fonctionnaire, par un long intérim, comme conservateur du Musée, directeur et professeur d’école des Beaux-Arts et souvent président de jurys de concours d’orphéons et de musique; dessinateur en tous sujets et tous genres et crayons divers, y compris celui gras de la lithographie ; peintre, comme miniaturiste, auteur de

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tableaux à l’huile et principalement d’aquarelles ; graveur à l’eau-forte, illustrateur sur bois et divers autres procédés (comment aussi a-t-il pu ne jamais aucunement modeler, sculpter, ne fut-ce qu’un médaillon de tête, un mascaron de chimère ?) ; érudit, écrivain, chansonnier même ; publiciste varié, comme archéologue, esthéticien, félibre provençal , auteur de traductions , récits, études biographiques et traités didactiques; voyageur à l’étranger, en Allemagne, en Suisse, en Angleterre, en Italie, Corse, îles Baléares, et, cas plus rare, dans son pays, le midi de la France, qu'il a parcouru en touriste achevé ; musicien, comme chantre enfant et plus tard chanteur, joueur de violon, d’alto, violoncelle, contre-basse, piano et orgue (on pourrait y ajouter de guitare et de clarinette à l’occasion) ; compositeur en divers genres ; polyglotte, il parla très couramment et sut littérairement le provençal, sa langue originelle, celle de ses entrailles on peut dire, dans laquelle il s’est produit en plusieurs pièces de prose et de vers ; le latin des savants et des archéologues au moins ; l’Italien qu’il parlait bien ; l’Anglais et l’Allemand, celui-ci étudié et pratiqué exceptionnellement... Oui, tout cela: bureaucrate, fonctionnaire, savant, artiste, publiciste, voyageur, polyglotte et quoi encore ?... (chasseur au poste et aux filets et vélocipédiste), Jean-Joseph-Bonaventure Laurens l’a été, avec des instincts impérieux, des facultés réelles et dans des proportions toutes très distinguées, remarquables, non-seulement celles de l’amateur, mais

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bien, dans la plupart, celles du professionnel émérite, c’est-à dire avec une valeur hors de pair.

Bien des écrivains se sont déjà occupés de J. -B. Laurens, sans que, pour cela, tout ce qu’il y avait d’intéressant et même d’essentiel ait été dit sur sa personne et sur ses œuvres. Les notices de Fétis, de Yapereau, de Firmin-Didot sont manifestement insuffisantes. Plusieurs articles, et entre autres celui tout vif et spirituel de M. Gustave Barcilon, ne visent que certaines particularités de la vie de Laurens, et sont, de leur nature, soit des fragments, soit des esquisses.

Ce que l’on possède jusqu’à présent de plus exact et de plus complet sur ce sujet c’est la magistrale « Etude » que M. Durand-Gréville lui a consacrée dans la revue l’Artiste. Mais par cet excellent travail, lui même, l’auteur, n’a voulu prendre en quelque sorte que la cime ou la superficie des choses, n’a pu donner qu’un profil. Or, c’est un portrait en pied, c’est J. -B. Laurens tout entier que nous essayons de présenter ici au lecteur d’un volume, faute de plusieurs. Nous tenons bien à noter, toutefois, que la présente biographie étant toute faite à coups de documents, entend risquer moins que d’autres, plus faites d’analyses et de commentaires où le biographe devient facilement complaisant, de tourner au panégyrique, à l’apologie. Elle peut, elle doit surtout se défendre d’avoir à fondre en bronze ou sculpter en marbre une figure de proportions monumentales, et elle entend aussi laisser à chacun de lui accorder, d’après les titres exposés, la quantité

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et la qualité d’appréciation qu’elle lui paraîtra mériter : ce qui d’ailleurs n’ôtera rien à sa valeur intrinsèque, si l’appréciation reste au-dessous. L’essentiel, c’est que la mission et le devoir du biographe, en vidant tout son dossier, soient intégralement et intègrement remplis ; alors qu'il laisse là toutefois qn de ces champs où, après avoir, croit-on, tout et tout récolté, il reste encore à indéfiniment glaner.

Assurément, il est des personnalités plus éclatantes, plus brillantes, plus grandioses ; il en est peu d’aussi complètement intéressantes par la richesse d’organisation, les talents déployés et l’originalité du caractère : ensemble constituant une exception des plus rares. « Je n’ai certes pas été, dit lui-même Laurens, un homme de génie ; je n’ai possédé aucun talent supérieur, et cependant, par le nombre et la variété de mes aptitudes, je puis me considérer comme une individualité peu vulgaire. La quantité d’études, de travaux, de collections qui me survivront jetteront sans doute quelque attention sur cette individualité et sur les circonstances qui l’ont peu à peu passionnément et laborieusement constituée. » Nous avons pu, grâce a des notes autobiographiques, remonter à l’histoire de ses premières années, qui ont été particulièrement décisives pour le reste de sa vie. Le milieu dans lequel s’est passée son enfance, la ville natale, la famille, les amis, les maîtres au foyer desquels s’est développée son adolescence et a commencé à s’affirmer l’homme mûr déjà dans la

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jeunesse, offrent un tableau tout spécial, non pas seulement pour la chronique privée, mais aussi pour celle du pays. Dans la suite, combien l’intérêt grandira par ce fait, et c’est ici hautement le cas, de toute existence d’homme de valeur productrice se déroulant en relations avec celles de contemporains les plus illustres et qui s’imposent, ceux-ci au moins, à la curiosité générale! La correspondance, les témoignages d’œuvres, surtout les nombreux matériaux et notes que M. Jules Laurens a mis à notre disposition auront rendu notre tâche aussi facile qu’attachante. Nous devons enfin inscrire ici, au juste rang des sources où il a été le plus sûrement puisé, les titres suivants :

Biographie générale , tome xxix, page 926.

Littérature française contemporaine , tomeiv, page

Biographie universelle des musiciens par Fétis. col. 926.

Georges Sand, Souvenir d’un voyage dans le midi de l’Europe.

Moritz Hartmann, Beise Erinnerungen .

Biographie vauclusienne , par Barjavel.

Biographie des contemporains , par Vapereau.

Molière musicien , par Castil-Blaze, tome i.

Roumanille, Lis Oubretto , page 68.

L’armanct prouvençau de 1856.

H. Flandrin, . Lettres et Pensées , pages 415, 416,

Le curé archi prêtre Illy, Chronique de Vaucluse ,

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G. Barcilon, Le Livre d’Or du Centenaire, 1891.

Durand -Grévil le , Etude biographique , revue r Artiste, 1891.

J. -B. Laurens, Veici L’histoire de moussu Lour èn ; Ma vido racoumtado et cantado ; Counfessioun d’un cassaïre, etc... etc. . (paroles et musique).

Une mention toute particulière et bien reconnaissante doit être faite du travail considérable de M. Ant. Seguin, entrepris et mené loin dans le but même de cette biographie.

Il ne saurait être témoigné ici trop de gratitude au professeur d’histoire, M. D. Moulinas, qui, reprenant les pages de M. Seguin, et, après elles, a établi en corps de volume et dans la forme d’une première rédaction l’ensemble de tous les matériaux. Il eut pu et devait signer ce travail tel quel à peu de chose près, lorsque de nouvelles circonstances amenant, entre temps, de nouveaux documents, un dernier remaniement général s’est imposé. Enfin, M. M.., professeur de rhétorique, a bien voulu aussi apporter quelques justes observations et plus d’un bon conseil. La tâche de ces divers collaborateurs, si méritante et digne de la reconnaissance la mieux sentie envers chacun d'eux, s’est toujours accomplie, fort heureusement, à côté du frère même de Bonaventure, Jules Laurens, auquel sont dûs directement, on ne saurait trop le marquer en garantie de leur authenticité, les éléments de l’ouvrage entier, y compris textuellement la plupart des appréciations artistiques.

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