CHAPITRE Ier
Origine. — Pays natal.
C’est toujours une bonne fortune de posséder des documents sur les commencements des hommes extraordinaires ou simplement remarquables. Les impressions qu’ils ont reçues primordialement du pays où ils sont nés, de la famille, des amis au milieu desquels ils ont employé les débuts de la vie, des premiers maîtres qui les ont façonnés, sont pour eux les germes qui ont directement préparé la floraison et les fruits de l’àge mûr. Il importe donc, avant tout, de remonter aussi haut que possible dans ce passé lointain pour y retrouver déjà l’homme dans l’enfant même et pour mieux comprendre et partant admirer en connaissance de cause les œuvres comme les actes qui l’ont classé hors de pair. B. Laurens ayant été précisément l’annotateur, sinon l’historien, de ses propres jeunes années, c’est lui que nous serons doublement heu-
reux de prendre pour guide, parfois textuellement en racontant ici les faits qui se rattachent aux gens et aux choses du prologue de son existence.
« Montaigne, dit- il au cours de trois feuilles écrites vers 1830, qui aimait beaucoup l’histoire des hommes tels qu’ils sont, loue fort son père de l’usage qu’il avait adopté d’écrire un journal de sa vie et des affaires de sa maison. Il dif, à la fin du chap.34 du 1er livre: « Il ordonnait à celui de ses gens qui lui servait à escrire un papier-journal à insérer toutes les survenances de quelque remarque et, jour par jour, les mémoires de l’histoire de sa maison, très plaisante à voir quand lè temps com mence à en effacer la souvenance, et très à propos pour nous oster souvent de peine : Quand fut entamée telle besongne, quand achevée; quels trains y sont passés, combien arrestés ; nos voyages, nos absences, mariages, morts; la réception des heu • reuses ou malencontreuses nouvelles, etc., etc. »
« Aimant à vivre de souvenir, il est difficile de trouver des idées plus conformes aux miennes que celles exprimées par Montaigne. Je vais donc no ter quelques incidents ou circonstances dont j’aime à conserver le souvenir. » Et en voilà pour une cinquantaine de pages où il sera intégralement puisé au cours de ce volume.
En écrivant, d’autre part, de ces notes d’autobiographie on plutôt de souvenirs de famille, Laurens croit devoir s’en expliquer encore de la manière suivante :
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« Il y a, comme l’on sait, une infime diversité dans le caractère des hommes. Les uns ne vivent que dans l’avenir ; ce sont tantôt des rêveurs, des utopistes et des esprits faux qui, mécontents de ce qu’ils voient autour d’eux, courent après le moment où le mal ne devra plus exister sur la terre: cœurs souffrants qui ont besoin de se consoler par l’espérance, ce seul bien des malheureux.
« D’autres, et c’est le plus grand nombre, vivent pour le présent. Ce sont les intelligences communes, les êtres sensuels avant tout, c’est le vulgaire et, au-delà de ce vulgaire, ce sont les viveurs.
« D’autres enfin sont absorbés parla mémoire du passé. Rien n’a pour eux la valeur d’un souvenir. Tout ce qui a été les intéresse et les touche. Poussin, le grand peintre des philosophes, a peint ces amants du passé dans son tableau de l’Arcadie, où deux bergers et une jeune femme s’arrêtent devant un tombeau et lisent cette inscription : « Et in Arcaciia ego . »
« Je ressemble moralement à un de ces bergers, et c’est le penchant que j’ai à ruminer sans cesse mes souvenirs qui me porte à les fixer sur ce papier. Un jour sans doute ces lignes seront lues par quelque âme sympathique, ne serait-ce que par ma fille!...»
Joseph-Bonaventure Laurens est né le 14 juillet 1801 (ou, si l’on veut être plus historiquement exact, le 25 messidor de l’an IX, et, plus lyriquement: « ce siècle n’ayant qu’un an » ) dans la ville de Carpentras. Ce nom peu harmonieux il est vrai,
assez barbare même, a le privilège, sous bénéfice d’inventaire, d’éveiller dans l’esprit des Athéniens des boulevards de Paris et de sa rue du Croissant, l’idée de la Béotie. Eh bien ! Carpentras est au contraire une cité sous plus d’un rapport estimable autant que charmante; et tous ceux qui la visitent et surtout y séjournent se plaisent à rendre hommage à l’esprit vif et intelligent de ses habitants, singulièrement débrouillards, dirait-on aujourd’hui, en industrie et commerce, et à la valeur topographique et pittoresque de sa situation. « Carpentras, a pu écrire non sans enthousiasme Jules Sandeau, assise au pied du Mont Ventoux, blottie dans son enceinte de remparts crénelés comme une perdrix dans une croûte de pâté, est une des plus poétiques villes de France qui rôtissent au soleil du Midi. » Hélas! les hauts remparts, démolis peu après 1830, n’existent plus, il est vrai, que dans un ou deux fragments admirables et faisant encore davantage regretter leur ensemble, supérieur en force à celui de l’enceinte avignonnaise ; mais la cité a gagné en bien-être ce qu’elle a perdu en décoration. De continus boulevards, plantés d’ormes et de platanes séculaires et suivant la place des anciens fossés, l’entourent d’une verte ceinture ; succession de cadres aussi à travers lesquels s’ouvrent sur la campagne environnante de lontaines et riches perspectives. Les panoramas qui, de la terrasse ou promenade des Platanes , au sud-est, et de celle du boulevard du Nord, se déployent aux yeux du spectateur sont d’un intérêt, d’une beauté et d’un charme
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peu communs à rencontrer n’importe autre part. C’est d’abord, du midi au nord, en passant par l’est, une ligne ininterrompue de collines inégales au sommet, sur les flancs ou au pied desquelles s’aperçoivent distinctement les silhouettes d’innombrables villages et hameaux. Plus loin, tout au fond, ce sont, à droite, la chaîne accidentée des Alpilies et les croupes arrondies du Luberon; en face, les Monts-de-Vaucluse recélant la fameuse Fontaine et se relevant en la masse gigantesque et sublime du Ventoux ; puis, à gauche, les, montagnes dentelées de Gigondas et tout le bassin de la riante plaine du Comtat, meublée de si nombreuses habitations qu’elles forment comme une seule et même cité que l’on voit s’étendre jusqu’au Rhône, au delà duquel s’étend encore la perspective jusqu’aux Cévennes, dont la ligne bleu laiteux se profile délicatement mais sans se confondre avec le ciel. Le soir lorsque ' l’horizon s’illumine sous les chaudes et pathétiques colorations du soleil couchant, le spectacle apparaît comme une pure évocation du Latium romain ou mieux encore de la Grèce. Là, comme en Hellade, par une finesse de lignes et une sorte d’alacrité voudrait-on dire de la tonicité et de l’éclat de l’atmosphère, l’air est à la fois tiède et subtil, irisé et transparent; les contours des horizons, même les plus éloignés, se détachent alors fièrement sur le ciel d’une clarté métallique. Deux grands peintres, Decamps et Hippolyte Flandrin, ont même exprimé pour ce Midi comtadin ou provençal une préférence sur l’Italie. Beau ef heureux pays qui porte
son habitant à prendre aussi la vie par son heureux et beau côté, car tout y parle à l'esprit comme aux sens et surtout sourit sans cesse à l’imagination. C’est
La terra molle e dilettosa
Simile a se gli hàbitator produce
comme chante le Tasse. Un pape ne l’a vrait-il pas appelée déjà, et dans rien moins qu’une bulle, « L’enclos des délices! »
Si l’extérieur de la ville de Carpentras est comparable à la Grèce, son intérieur nous reporte facilement à Rome, à l’Italie, à la Renaissance. Vieille cité celtique, comme le dit son nom d’Alpen-Toract (passage élevé), devenue de bonne heure romaine, choisie enfin, à un certain moment, par les Papes, comme Capitale de leurs possessions en France, elle a dû à ces diverses circonstances et phases de conserver, plus peut-être que toute autre ville française, un vrai cachet d’originalité artistique se retrouvant à la fois dans ses monuments, dans la langue et les mœurs de ses habitants. Le pape Clément V résida dans ses murs ; le Dante, Pétrarque, Rienzi firent plus que la visiter ; les évêques Sadolet, Bicbi, d’Inguimbert s’appliquèrent à l’embellir et à en faire un foyer très intense de vie intellectuelle et artistique, que sa réunion' à la France et la centralisation parisienne sont loin d’avoir totalement éteint. A ce point de vue encore, Carpentras mérite donc d’être plus connu ; il n’en serait que plus et mieux apprécié.
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Tel est le milieu gréco-italien où se produisirent et s’écoulèrent, pleines de douce activité et de sérieuses promesses, les vingt-huit premières années de la vie de B. Laurens, qui garda, dans tous les développements et résultats de sa carrière, l’empreinte bien marquée, y compris celle des faits et gestes plus personnels, qu’avait imposée à son être entier cet aimable et aimé pays natal. A coup sûr le milieu même de la cité carpentrassienne lui lut un foyer intellectuel et artistique où il satisfit au programme d’une rare éducation : levain tout au moins, aptitudes à part, d’une prodigieuse expansion individuelle.