CHAPITRE XI
Relations. — Correspondances. — Epîtres
Heureusement la Bibliothèque de Carpentras et les petits-enfants de Laurens possèdent une assez grande quantité de ses lettres et de celles de ses correspondants pour que l’on puisse juger de ce côté de sa vie. Depuis celles adressées par lui à son si cher compatriote Anrès, de 1829 à 1846, jusqu’à celles reçues du berlinois Bellermann, en 1890, la matière des sujets n’y est égalée en intérêt que par l’inestimable prix que leur donnent les noms des signataires, la plupart des plus illustres. C’est par milliers que l’on chiffrerait l’ensemble de tout ce qu’a pu ainsi écrire le premier, qui le faisait généralement, pour chaque lettre, sur quatre pages grand format ou dit cloche, et où, peu prolixe de civilités puériles et honnêtes ou de banalités domestiques, il traitait toujours plus ou moins à fond d’un ou plusieurs sujets d’Art, de Science,
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de Voyage, de Philosophie non scolastique certes mais sentimentale et morale. Le tout de part et d’autre, aussi substantiel que copieux, mériterait d’être publié (comme du reste l’ont été quelques parties, notamment le paquet entier signé Stéphen Heller et plusieurs lettres récupérées dans les biographies d’Hippolyte Flandrin, de Mendelssohn, de Robert Schumann et divers autres). Si Laurens s’était trouvé doué plus spécialement comme littérateur, en eût suivi la carrière, quels éléments et quels moyens aussi riches de fonds de métier n’y eût-il pas apportés dans l’analyse et dans la critique comparées ! Mais sans doute, avec ou sans cela, devait-il estimer, comme l’a dit Goethe,, singulièrement désintéressé ici de son art propre, qu’il serait préférable de moins parler et davantage dessiner ; ou, mieux encore, pratiquait-il la chose comme Hugo, dont la pointe et les barbes d’une plume d’oie, outil chez lui à double emploi de deux manifestations diverses de même inspiration, ont maintes fois dessiné et lavé les plus fantastiques visions de ses rêves poétiques. Pour lui, au moins, la forme épistolaire parait avoir été le plus à la convenance de son esprit, alors qu’il se sentait porté, bien entendu, à l’improvisation d’une expression de pensée à la fois substantielle, nette et familière. Ayant peu de goût à la littérature pour la littérature, répétons -le, le grand lyrisme lui étant, il semble, indifférent ou même fastidieux, cet esprit clair, rapide, latin en un mot, n’appréciait surtout la langue, que comme ser-
vante de l’idée purement intellectuelle s’affirmant elle-même et qu’elle éveillait chez les autres. Ayant lu « Le Pape » de Victor Hugo, sa versification le reporta presque, ose-t-il confesser, à celle de Frontin, dont il a été ci-devant risiblement question. « N’est-ce pas une singulière anomalie, observait-il sur lui-même, d’être si sensible aux arts, de voir tous les objets avec des idées poétiques et de ne pas sentir la poésie rimée ? » Un jour, avec son frère, ils sortaient de toucher à la caisse du « Magasin pittoresque » le prix de deux articles, chacun fourni par fun d’eux. A tant la ligne, d’une simple note sans doute, celui-là empochait trois francs et quelques centimes, et celui-ci une quarantaine pour un grand article, donc : écart qui lui fit plaisanter son aîné et valut en réplique, non dépourvue d’un quelque dépit qui mit le comble au comique de la situation : « Ah ! c’est que moi je me borne intègrement à n’écrire que ce qui, d’une substance réelle, est nécessaire à dire ; ce qui, en le moins de mots , signifie le plus de choses , sans jamais me laisser aller à enfder des phrases d’inutile bavardage » (arpatédzadzé, en provençal macaronique.) Attrape ça, dut s’appliquer en conclusion Julius Ascanius puer , ainsi que l’avait, du premier jour, surnommé Castil-Blaze.
L’écriture manuelle de Laurens, manquant peutêtre d’originalité, était pourtant très-personnelle, belle par la rareté de sa correction, d’une véritable épigraphie, mais libre, cursive, gracieuse, dont rien que le paraphe de signature est déjà un mo -
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dèle, et pouvant, dans l’occasion, aborder toutes les virtuosités de calligraphie. Chose curieuse, cette main si sûre et si vaillante subit, relativement de bonne heure, une bizarre défaillance, sorte de tremblement festonnant en vrilles finement régulières le dessin des caractères (ce phénomène connu a même reçu un nom spécial). Mais elle ne s’établit pas radicalement ; disparaissant, au contraire, peu à peu, tout en se renouvelant soudain. Ainsi, à dix ans d’intervalle, et jusque pendant l’année 1889, alors que Laurens dût parfois, par incapacité de sa propre main, emprunter celle de sa petite-fille, il retrouvait tout à coup sa plus jeune et plus jolie plume. Très souvent, ses lettres, avec le grand format qui s’y prêtait, étaient illustrées de croquis originaux ou en contre-épreuve, obtenues à l’imprimerie: A certaines époques, elles portaient sur l’une de leurs quatre pages un exemplaire de quelque lithographie, dont la série, en train de tirage, s’utilisait ainsi doublement ad hoc. Il illustrait aussi de ses cahiers de musique manuscrits ou imprimés ; tel, de façon devenue très précieuse, celui des « Trois sonates de Beethoven, op. 10 », dont la couverture présente une vue de l’ancien théâtre d'Avignon brûlé en 1845. Revenons à dire que, par l’activité, par les besoins et les facilités de son esprit et de sa plume, parle nombre et la diversité de ses occupations, de ses voyages ou courses continuelles, par ceux surtout de ses relations, toutes distinguées, intéressantes et la plupart de premier ordre; en un mot, par tant
de conditions se peuvent imaginer la qualité et la quantité des lettres de Laurens. Leur publication in extenso fournirait une matière aussi précieuse que volumineuse. On jugera au moins de la qualité.par les quelques extraits suivants, empruntés de préférence aux années d’entre 1839 à 1891, et pouvant être qualifiés, grâce à une locution moderne, de clou du présent volume, mais, disons mieux, de sa haulte moelle. Ils comportent amplement, en eux-mêmes et par eux-mêmes, les preuves à l’appui ou certificat de tous leurs mérites. Restera seulement, sans doute, pour divers lecteurs, à faire çà et là certaines réserves d’opinions ou de sentiments.
Du 7 juillet 1848 (adressé au frère Jules, alors voyageant en Perse.)
« Tu connais, dans la Bible, l’histoire de la Tour de Babel, c’est-à-dire la fable signifiant que lorsque les hommes veulent monter trop haut, il y\ a un point qu?ils ne peuvent dépasser et, qu’arrivés là, ils ne s’entendent plus. C’est ce qui arrive à notre civilisation. A force de subtiliser, de creuser, de tout remettre en question, de tout critiquer, nous sommes culbutés dans la barbarie, dans la barbarie systématique et scientifique, et dans la sauvagerie. Il y a vraiment de quoi rougir d’être au milieu de ces hommes dévergondés, fous, égoïstes, aveugles, ignorants autant qu’orgueilleux. Hélas! trouve-moi une place auprès d’un Satrape oriental, et je vais te rejoindre, laissant mon pays à la merci de ces quelques tapageurs utopistes inquiets, qui, sous
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prétexte d’amour pour le peuple et pour la patrie, jettent l’un dans la plus affreuse misère et l’autre dans la honte. J’ai un dégoût mortel de tout ce que je vois et je me trouve heureux de te sentir hors de la France. Cependant il faut espérer que nous reprendrons peu à peu de la tranquillité, et les besoins de luxe et d’art que nous nous étions faits demanderont de nouveau satisfaction, — mais quand ???
« Dans l’état des choses, je cherche des distractions: à vivre, si c’est possible, séparé du monde, ou, comme Archimède, au siège de Syracuse, ou, comme le rat de la fable, qui s’est retiré du monde en vivant dans un fromage. Eh! bien, mon fromage ce sont mes livres, mes crayons, mon pinceau, mon orgue, toutes choses qui nous font vivre un peu au-dessus de ce monde.
« Tu- sais que depuis longtemps j’avais conçu des idées de théorie sur le Beau pittoresque. J’étais enceint, et j’accouche. Le livre de Harding, le seul que je connaisse sur fa matière, est un beau livre ; mais j’ai cru naïvement avoir à faire mieux, quant au fond. Cinq planches sont déjà exécutées, et elles sont vraiment piquantes. Quelle sera l’étendue et la durée de l’œuvre ? je n’en sais rien, mais je vaiscn avant jusqu’à ce que tout ce que j’ai dans le cerveau en soit sorti. Du reste, je compte ne produire, pour le moment, qu’un essai , ayant le projet de publier plus tard une autre édition, sous format in-folio, si j’obtenais quelque attention et quelque succès.
J.-J.-B. L'AURENS
« Le récit de tes séances de portraiture avec le Schah est très intéressant, mais je n’envie pas ta place, il me semble que j’aurais eu peur. J’eusse été bien mieux à mon aise avec la jeune fille de l’ambassadeur de Russie ou le mignon de Géorgie qui berçait le Schah. — Je ne comprends pas comment un gamin comme toi, qui, il n’y a pas vingt ans, braillait à faire trembler notre maison de Carpentras, et qui, depuis, a pourtant vu de ses propres yeux l’homme peint par Michel- Ange et Raphaël et sculpté par les artistes grecs, peut dire qu’il le trouve « le plus laid des animaux. » Ne te pervertis pas le goût et le jugement par besoin d’émettre des paradoxes excentriques.. . En revanche, lorsque, après avoir fait le tableau de la vie de grand seigneur que tu mènes en Orient, tu dis qu’il faudra peut-être l’expier quelque jour, c’est là une de ces vérités morales dont je suis pénétré. L’être qui a établi des lois si admirables pour la marche des choses matérielles et des corps vivants de ce monde ne peut pas avoir oublié les lois morales, et je crois qu’une de ces lois c’est celle de compensation dans notre destinée, qui fait que tout excès trouve sa punition, tout bonheur excessif son expiation. Aussi, pauvre Pémé, accepte comme telle la chaleur, la fatigue et les privations de ta vie menée hors des palais de Téhéran. — C’est aujourd’hui, 14 Juillet (1848), la Saint-Ronaventure. Il y a donc 47 ans que je vins au monde, et toi tu en comptes 23. »
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« Mes contemporains et mes contemporaines sont bien changés, bien éreintés, bien courbés, bien éclopés. Devant celte dégradation je n’ai qu’à me dire : tenons-nous bien ! Parmi ces dernières aucune ne me fait faire de singulières philosophiques réflexions comme celle qui, dès ma première jeunesse, avait rempli mon cœur d’un si profond amour platonique. Eh bien ! quoiqu’elle soit à peu près exactement de mon âge, elle reste encore la plus ingambe, toujours d’une humeur charmante, et, sous sa peau toute plissée, je reconnais la trace de cette tête dont l’aspect me jetait dans l’état que le chérubin des Noces de Figaro exprime si bien en le fameux air « Voi che sapete... sento an affetto pien di désir , ch’ or a è diletto , or a è martir. Non trova paee notte ni di , ma pur mi place languir cosi. »
« Ces jours derniers a eu lieu l’inauguration du nouveau grand orgue de la cathédrale (de Montpellier) qui a été construit au prix de 50.000 francs payés par A. D... en échange probable de son titre de comte romain. Naturellement j’ai été prié de faire partie du jury d’expertise, et cela dans les termes les plus flatteurs. J’ai aussi été invité à dîner chez l’évêque. Or, dans cette circonstance, je me suis exactement conduit le moins impoliment possible, mais par un refus, donnant comme motif l’état de ma santé; motif sincère puisqu’en effet je
subissais une recrudescence de rhume m’empêchant de parler et qui me faisait une nécessité de ne pas m’exposer à un froid trop vit de Janvier... D’un autre côté, trop d’expériences pendant mes longues fonctions gratuites d’orgamste ne sont pas de nature à me rendre sympathique envers les gens d’église. Au commencement de mon histoire se trouve Danjou (organiste de St-Eustache à Paris) qui, trouvant en moi un homme connaissant bien le plain-chant et sachant l’accompagner, fait venir et installer à ses Irais un orgue de chœur qu’il fallut reprendre au bout de quelque temps, parce que les chanteurs prétendaient que je les accompagnais faux. Un autre orgue est placé à Sain t - Roch, dont le curé un peu musicien se disait mon ami et qui, contrairement à l’opinion des chantres de la cathédrale, me trouvait si bon accompagnateur qu’il venait chanter lui-même. Ce curé était bien mon ami, mais il l’était davantage des dames d’un couvent qui lui demandèrent de placer le professeur de musique de leur pensionnat à titre d’organiste, ce qui fut fait sans me consulter ni prévenir... J’arrive à Saint-Mathieu où se trouve un chantre autocrate qui ne finit jamais lorsqull vocalise Benedicamus Domino o o o o o, mais qui m’interrompt lorsque j’ai, moi, à terminer le sens d’une phrase musicale... Un curé nouveau vient, et au lieu de me prier de continuer mes fonctions gratuites, il nomme organiste en titre une religieuse pour lui faire attribuer un traitement. Bien plus, lorsque l’orgue se construisait, il tut reconnu avec
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le facteur Cavelier que la composition des jeux serait parfaite si on y ajoutait celui de basson (16 pieds) du prix de 1000 fr. Cavelier mit le jeu, en s’engageant à l’enlever si la Fabrique ne voulait pas l’accepter. L’approbation du jury d’expertise fut si grande, si complète que le jeu resta, mais... quelques fabriciens ont bien voulu croire que j’avais fait ajouter la dépense pour m’^n attribuer la moitié (sic). Sur ce, j’ai pensé que j’en avais assez d’orgue, de marguilliers, d’évêques, de curés et de chantres. »
«... Malgré la chaleur énervante de la saison (7 août 1882) et la vieillesse, je ne mène pas la vie d’un vétéran bureaucrate à la retraite depuis treize ou quatorze ans, promenant, comme tant d’autres, mes loisirs sous les arbres de l’Esplanade ou du Peyrou. Je me rappelle qu’entrant, à 27 ans, comme chef de bureau de la Recette générale de l’Hérault, avec ma tournure modeste et avec femme et enfant, j’excitai non pas le rire, mais la pitié de tout le personnel auquel je devais commander. Toutefois ce sentiment ne fut pas de longue durée. Au nombre des employés en était un qui restait tout un mois pour rédiger un document appelé le « Compte final ». Bien que la tâche me parut demander du temps, je ne pus m’empêcher de dire qu’on en prenait trop, et j’ajoutai pouvoir m’en acquitter en un seul jour. Voyant qu’à cette prétention on haussait les épaules, je me fis livrer à
l’instant les documents et matériaux nécessaires, et, le lendemain, me mettant au travail à 9 heures du matin, j’eus terminé à 6 heures du soir. Cette prouesse, que j’ai répétée en peignant dans un mois les trente ponts de l’Hérault, opéra un grand changement dans l’opinion de mes collègues. Ils me surnommèrent Y home clé l'aïgarden (eau-de-\de) c’est-à-dire bon à tout. De plus, le vieil employé dont je venais d’exécuter le travail me remercia par une pièce de vers. »
(S’adressant au frère Jules.) « Applaudissant à ton désir de savoir le nom de quelques-uns de ces êtres, végétaux vivants, qui embellissent la campagne tant aimée, je te dirai que la plante à feuillage gris dont tu parles est bien l’absinthe {artemisia ahsinthium). L’herbe, vulgairement appelée, est un mélange de plusieurs plantes dites graminées. Au temps de leur floraison, on remarque dans la forme des épis des différences à peu près insensibles dans celle des feuilles. Les genres ou espèces de cette famille qui bordent nos chemins se nomment Hordeum murinum (orge des murailles), et Poa trivialis (paturin commun). Si d’abord des chemins, nous entrons dans les prairies, nous .trouvons les Promus , les Festica , les Aira, etc., etc.; car la famille est très nombreuse. Le bled et le grand roseau y appartiennent, comme l’alpha du désert. . A propos du Géranium romanum , souvent remarqué dans nos excursions, tu sais que cette
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qualification de romaine a été donnée à la laitue que nous aimons à manger en salade; et, quand aux sauges, je t’en signale une petite à fleur blancjaunâtre qui vient dans les terrains secs (sideritis romana). — Passons à tes escargots. Celui de Montpellier ( cagaraoula ), de Carpentras ( cacalaouse ou Hélix aspersa ) n’est pas l’escargot que l’on mange à Paris et en Bourgogne et qui est plus gros. Son non est Hélix pornatia. Le genre Hélix figure comme un des plus plus nombreux de la division des Mollusques gastéropodes, vulgo, coquilles.
« Autre chose. Puisque tu as un kyste qui te pré. occupe, voici quelques explications propres à t’en débarrasser. Il s’agit de se comporter d’après mon exemple, c’est-à-dire en opérant soi-même, ce qui n’est ni difficile ni douloureux. Seulement il faut bien connaître l’anatomie de cette étrangeté parasite, et la figure ci-contre l’explique (dessin colorié d’une section de kyste attaqué par un instrument tranchant). Sous le cuir chevelu se développe un corps rond non adhérent composé de deux parties : une enveloppe et une substance caséeuse dans son intérieur. Il semble que, pour faire sortir le kyste, il faille pratiquer sur le cuir chevelu une ouverture aussi large que sa grosseur. Eh bien non ! Il suffit d’mciser la moitié du cuir, en ayant soin que l’incision agisse sur le kyste. Alors, en le pressant avec les doigts, la matière caséeuse s’échappe et il ne reste sous la peau que la vessie qui la renfermait, laquelle vessie est poussée au dehors en continuant la pression. On peut la tirer dès qu’elle
commence à sortir de l’incision. L’opération est terminée. On est débarrassé, et cela n’est pas plus douloureux qu’une piqûre de puce. Seulement, attendu que l’on ne peut pas voir comment l’on plante et l’on dirige le canif (bien entendu aiguisé de frais) il survient une petite inflammation assez sensible mais qui se dissipe au bout de trois ou quatre jours. »
«Il y a icides thermomètres dansdivers coins de la maison pour veiller à ce qu’il ne se produise aucun courant d’air ni changement de température. Il y a de même des bouteilles vides d’eaux de tous les pays, de petits flacons de drogues pharmaceutiques de toutes dimensions. Il faut manger du pain de tel boulanger et non de celui d’un autre. Ainsi soit-il. Pour ma part, je n’y regarde pas de si près en mangeant des pommes de terre et des haricots arrosés de grands verres d’eau du Peyrou. — On croit trop, au loin, que les médecins de la célèbre Ecole guériront des maladies qui ne sauraient être guéries ailleurs. Hélas ! j’ai vu de si près hommes et choses pendant trente-deux ans que je sais quelle est leur valeur réelle, absolue et relative, quels sont les moyens qu’on a ici et qu’on n’a pas ailleurs. Ainsi les soins bien assidus de deux médecins les plus réputés n’amènent pas une amélioration tant soit peu rapide dans l’état de M... On combat le mal en le ralentissant avec de la digitale et en appliquant des vésicatoires. C’est,
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comme disait Castil-Blaze, frotter l’extérieur de la muraille d’une écurie de l’huile faute de laquelle s’éteint la fanal de l’intérieur. »
« Quoique, ces temps-ci, un peu trop de marche et un peu trop de travail me fatiguent*, je travaille encore beaucoup plus qu’à l’ordinaire des amateurs soi-disant passionnés qui se portent tout à fait bien.
Ainsi passent sous mes yeux et sous une couche de whater colour une série de sujets dont la variété me stimule : allant de Rome à Venise, du lac de Garde à celui d’Annecy, des lagunes du Lido aux sommets du Monl-Blanc ! C’est amusant et tout aussi bon ou mauvais que par le passé. — Physiquement j’aime trop à boire, ce qui est l’indication de quelque chose d’anormal dans mon état. Heureusement, ce que je trouve de meilleur en fait de breuvage, ce n’est ni le Bordeaux ni le Champagne, c’est tout bonnement l'algue déi pont déi font (l’eau de l’aqueduc) de Carpentras, alors que je vois sur ma table eau d’Orezza, eau de Boulou, de Vichy, de goudron et tout'spèce dé saloupaié. J’aime aussi beaucoup les pommes, et, cette année, elles sont abondantes. Je consomme, avec non moins de sensualité, du vrai fromage de Gruyère, que Madame L.... me fait parvenir franco de la plus authentique source. Léi coulé-flovi sont dans cette saison d’hiver ce que sont en été léi mérindzanes (aubergines)... Maintenant parlons de ce qui m’est le plus néces-
sa ire après le manger, de la peinture. Eh bien.! je dirai que d’avoir vu, dans un journal qui devrait être sérieux, la Gazette des Beaux-Arts, ce que l’on admire de Manet, y compris les illustrations qui accompagnent le texte, cela m’a f... en cairé (au diable). Pour me consoler, j’ai couru à mes photographies d’après les œuvres de l'antiquité et de la Renaissance : qu'aco ei e sara toudjou « la véritable manière ».
« Pendant que le monde musical se réjouit avec la musique ultra-passionnée du moment, je me réjouis avec celle du passé, dont le caractère est tout différent et qui est si admirable pour la facture. Cependant il s’en faut que cette facture soit louable dans la musique d’opéra qui, en France, a tué tous les autres genres. C’est le soir, lorsque je ne puis ou je n’ose braver la fraîcheur des nuits, que je vais prendre au hasard, sans même être éclairé par une bougie, quelque partition de ma bibliothèque pour être lue à la clarté de ma lampe. Avant-hier ma main accrocha « La belle Arsène » de Montigny, dont la lecture me rappela ma première admiration. Je devais être bien gamin lorsqu’on me mena au théâtre pour la première fois. On y jouait celte Belle Arsène dont beaucoup de morceaux sont restés dans ma mémoire. Aujourd’hui, à la lecture, j’en trouve de par trop niais de facture ; mais il y a de belles mélodies qui ont le mérite de la simplicité : témoin celle-ci (suit une ligne de cinq à six mesures). »
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« En allant à Sérignan et à Camaret, on a, tout le temps, beaucoup à admirer la silhouette du Ventoux et de ses contreforts. Par un coup d’œil sur la carte géographique, il semble que le point de vue le plus favorable doit être à Sérignan. Je crois y être passé une fois, mais en voiture et sans vérifier si la rivière d’Ouvèze en raccourci ue forme pas, comme c’est probable, un excellent premier plan. J’irai voir après les grosses chaleurs. Je veux aussi mettre dans mon sac mette vue d’Orgon que je n’ai encore pu dessiner qu’en chemin de fer. — Et lou Roucan ? il faudra bien aussi en avoir le cœur net, même au prix d’un déjeuner chez le propriétaire, M. de S..;, même en trop nombreuse compagnie de dames. — De Séguret, je crois en avoir assez pris, quitte à y revoir une fillette très fine. A Gigondas, je me contenterai sans doute d’admirer, ayant déjà tout dessiné. A Flassan, se trouvent certainement quelques modèles de ces portes et de ces puits d’un régal non à dédaigner en entremets des grands sujets. De Bedoin à Flassan, il y a, au hameau des Ventrans. des terrains et des arbres dignes d’arrêt. Quant au Saint-Amand, que de belles choses n’en doit-on pas pouvoir tirer, surtout vers les ruines de Prébaillons ! Mais, pour arriver là, mes jambes tirent leur mise... »
« J’applaudis de tout cœur à une publication qui recueillerait quelques-unes de ces drôleries que je
tiens de Castil-Blaze. Seulement, lorsqu’une chose s’imprime et devient ainsi un monument historié que (!), il faut autant que possible rapporter la vérité, toute la vérité. Or la voici, cette vérité au sujet du concours ouvert pour l’inscription à faire graver sur le piédestal de la colonne à Pétrarque: « Le père de notre Castil-Blaze, notaire en Avignon, musicien, et littérateur de haute valeur et correspondant de l’Institut, était président de là commission nommée pour juger le concours. En cette qualité il recevait les envois des concurrents, et, le matin où il venait de lui arriver la pièce de vers d’un certain Frontin, entrèrent deux ou trois membres de l’Athénée de Vaucluse, académie locale, d’où, sans doute, on avait tiré les juges du concours. Le père Blaze lut les vers, attendant, à chacun d’eux ou à la tin, le grand éclat de rire que devaient pousser les auditeurs. Il fut donc abasourdi par ce comble de comique d’entendre le jugement de ses collègues, qui trouvaient seulement que « c’était un peu long. » Tout différemment en fut-il lorsque je fis connaître la dite poésie à Xavier Marmier se trouvant de passage à Montpellier en compagnie de M. de Salvandy, alors ministre de l’Instruction publique. Il la trouva tellement unique que, sur-le-champ, il en prit copie pour aller la communiquer à son compagnon de voyage, qui se consola en tête-à-tête, dans un fou rire, de l’étiquette obligée de son rôle vis-à-vis du public. — Bectifions une erreur. Frontin n’était pas instituteur, comme on l’a dit, mais écrivain
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public, ainsi que le constate son enseigne suivante :
Ici pjur le public on écrit A un très-modéré prix.
On pourra même choisir Le papier apte à servir.
« Je regrette cle ne pouvoir trouver, pour le moment, une pièce composée par notre poète à l’occasion de l’ouverture du cours gratuit de dessin, celle qui commence ainsi :
Lycée de dessin règne dans Avignon Pour prendre gratis journellement leçon.
v< Cela lait vivement regretter de ne pas connaître la suite. En compensation, je puis donner de mémoire une inscription rimée du même. Pour bien en comprendre le mérite, il faut observer qu’en langue provençale la pierre à fusil, le silex pyromaquedes minéralogistes, s’appelle péirard. Eh! bien, la défunte, veuve d’un nommé Àthénosy, son premier mari, ayant épousé en secondes noces un nommé Peyrard, voici l'inscription tumulaire trouvée par Frontin :
Ci-gît la veuve Athénosy,
Morte finalement femme pierre à fusil.
« Ali ! de ces drôleries narrées par Gastil-Blaze, il m’en revient beaucoup d’autres ! mais certaines, de la chronique avignonnaise, par trop drolatiques à être écrites et encore moins imprimées. Dunque licet omnibus adiré Avenionern , »
« Je me suis rencontré en vagon avec Madame, Mademoiselle G.,, et les deux demoiselles A..., filles d’un de mes camarades de collège, principal de celui d’Orange, ensuite inspecteur d’ Académie, puis venu finir sa vie à Montpellier. Sa fille aînée, qui a la tête dantesque du chimiste Balard, tient le haut bout, à Montpellier, comme institutrice libre. Elle possède une étonnante facilité de parole, qui pourrait être, quelquefois, appelée blague ; mais comme cette parole est d’une correction irréprochable, qu’elle est lancée avec beaucoup d’esprit, par elle seule je trouvais compensation à la solitude de la première moitié de ma journée. Mademoiselle A... doit savoir à fond sa grammaire, son arithmétique, sa géographie; mais, comme à peu près toutes les femmes élevées dans ce qu’on appelle les bons principes, elle ne sait rien de ces sciences physiques et naturelles capables de détruire cette quantité de préjugés et de superstitions dont l’esprit féminin est bourré. Aussi, j’ai remarqué Mademoiselle A... faisant et pensant comme l’entourage présent. On invoquait Saint- Antoine de Padoue pour retrouver une chose perdue; Saint-Joseph est invoqué pour des besoins très-variés; quant au Bon Dieu, à l’Ange gardien, à la Sainte- Vierge, ils sont mêlés à toutes les moindres misères de notre vie. On ne commence pas une collation ou un goûter sans que ce soit en chœur, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.
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On ne rencontre pas la plus petite croix sans en faire le signe sur sa poitrine. En présence de cet abolissement, je ne puis m’empêcher d’une certaine exaspération, qui se calme en pensant aux lycées des filles devant apporter remède au mal... Avec cela. Mademoiselle A... s’est placée à côlé de mon admiration de Paul Flandrin en nous reproduisant les paroles, laits et gestes et sermons de son curé, qui est son voisin, celui de Sain te-Eulalie. C’est à mourir de rire ! »
« Comment expliquer qu’étant anéanti par ces chaleurs sénégaliennes (16 août) sans fin, alors que je me sens incapable de tout autre courage, j’aie pu transformer, dans l’espace de sept jours, neuf des croquis de ma dernière excursion en aquarelles bien conditionnées! Il a dû se passer dans ma cervelle ce qui se passa dans celle de Michel-Ange lorsqu’il voulut peindre la ciel de sa malle laissée à l’auberge de Chalons-sur-Saône ; le génie a fermenté, et voici comment. Pendant que je suis élendu sur mon lit ou sur mon canapé, je rêve à ce que je dois ajouter de couleur et d’effet de chiaro-oscuro à un de mes dessins, ce qui est bientôt trouvé; et je me lève en sursaut pour courir à l’atelier; et vlan! vlan! pit! pal ! voilà mon aquarelle bâclée.
« La nouvelle habitation d’E...est donc terminée, sauf la bénédiction du Saint-Clou. Au reste l’histoire de ce clou est chose possible; mais la Sainte-
Vierge montant au ciel c’est autre chose. La cosmographie, l’aslronomie, la loi de l’attraction, etc., ne ^expliquent pas, ce qui n’empêche pas les cloches, pour prouver le contraire, de sonner à toute volée, et des foules de chanter l’antienne « Assumpta Maria »... En fait d’assomption j’en ai vu figurer une dans le dernier numéro de Y Illustration. C’est celle de l’eau jaillissant à 22 mètres de hauteur au milieu de la place Saint-Marc à Venise. A la bonne heure ! »
« Chez le marchand venaient d’arriver les photographies de Braun d’après Claude Lorrain. Ce que j’ai vu a complètement répondu à mon attente, et mê n'én sieou foutu per un durant dé veste (je m’en suis... donné, dicton provençal, pour le prix d’un devant de veste). Sans les moindres hésitation et regrets, j’ai échangé quelques sous et un billet de 100 francs contre neuf dessins du Bristish Muséum, très beaux, de plein choix et surtout très-intéressants comme expression sincère de la facture du Maitre; contre la reproduction de trois de ses plus splendides tableaux; contre le Corot du Luxembourg et le Ruysdael de Saint-Pétersbourg. Je possédais déjà six eaux-fortes du Claude, dix excellentes gravures de Vivarès d’après les tableaux qui sont en Angleterre, cinquante-deux calques ou dessins d’après le Liber ver itatis, une très grande et magnifique gravure d’après le tableau de Dresde, et quelques exemples dans « La vie des peintres » de Ch. Blanc... Arri aeo bon poou téni (avec cela on peut
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se tenir). C’est que ce maître est mon patron. Il m’est surtout sympathique, en dehors de la question de talent, par le caractère calme de ses ouvrages. Hier ist friede und Ruh; là est la paix et le repos, a dit de lui un critique allemand. »
« Madame C... seule ici se passionne d’admiration pour la musique de Seb.Bach. Il y a deux mois qu’elle fait son pain quotidien de l’œuvre appelée : Fciîitaisie chromatique. C’est îa première pièce que me joua Mendelssohn en payement de mes leçons de dessin. Alors, comme aujourd’hui, cette pièce me parut d’un vague, d’un idéal d’expression qui ne peut répondre qu’aux rêveries d’un solitaire. Il en est de cette fantaisie comme de la symphonie de Beethoven que l’on proclame maintenant sa plus belle, après l’avoir entendue très-longtemps sans y rien comprendre.
À propos du Bric-à-brac, tant en faveur actuellement, je voudrais, pour l’honneur de la Logique et pour satisfaction personnelle, que l’on fût bien convaincu quele caractère etle mérite del’Art ancien ne se manifestent pas seulement sur un vieux meuble, et qu’un morceau de musique de Lalande, de Bach, de Couperin ou de Hœndel est un bric-à-brac pour le moins aussi intéressant. Le régime exclusif de la musique de théâtre et contemporaine nous empêche de comprendre le charme de celle qui n’en a pas son caractère. Est-ce qu’Auguste Rousseau, tout en admirant le Massacre de Scio par Delacroix
ou Y Exécution au Maroc par Régnault, ne croit pas pouvoir faire, avec son habileté particulière, une peinture de valeur en peignant des fleurs, de vieux pots ou un fromage ? Ainsi, accordons une sérieuse attention au passé musical, et nous trouverons qu’il vaut bien celui de tous les autres genres. »
« Sur le produit d’une récente vente de mes aquarelles j’ai déjà pris les fonds nécessaires pour acquérir le Liber veritatis gravé et publié en Angleterre d’après les dessins de Claude Lorrain, un bric-à-brac très-digne d’entrer dans ma bibliothèque d’oeuvres d’art. Pensant que c’est là où il a été produit qu’il y avait le plus de chancesde se le procurer, j’ai eu à ma disposition pour cette recherche la sœur d’une demoiselle S... établie à Montpellier, tandis qu’elle l’est à Londres. Son zèle et • une heureuse circonstance lui ont fait mettre bientôt la main sur ce qu’il me fallait, au prix très-modéré de 250 fr. les trois volumes contenant cent planches chaque. Ils sont partis de Londres par grande vitesse et devront m’arriver demain. En donnant avis de l’achat on y mentionnait des particularités bonnes à connaître ; savoir : les exemplaires du premier tirage, au nombre de cinquante seulement, ont été vendus 2.500 francs. Au second tirage, qui a été de 100 exemplaires, le prix fut fixé à 1.000 francs. Mon exemplaire provient d’un troisième tirage fait vers 1839, et renferme beaucoup d’épreuves du second. Un artiste anglais,
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consulté sur sa valeur, l’a estimé 500 fr. Je dois donc être satisfait de mon rabais. »
« Hier, -vers quatre heures et demie du soir, m’est arrivé le fameux Liber veritatis ! — Connaissant l’exemplaire de la bibliothèque du Musée Fabre, je m’attendais a ce que le nouveau venu lui fût inférieur sous differents rapports; mais voihf qu’à côté du mien, il me parait un modeste bouquin. La beauté des épreuves', le luxe de la reliure à tranche dorée, indiquent que mon exemplaire a dû appartenir à quelque grand seigneur. Je suis fier et comme honteux d’être le propriétaire d’un tel trésor, dont, après tout, je me sens plus digne que beaucoup d’autres par la religieuse sympathie que m’inspirent les œuvres d’un tel maître. Vive le bric-à-brac de ce genre ! Il constitue une sorte d’autel obligé pour pratiquer mon culte envers mon plus puissant patron, installé à côté de ceux élevés en l’honneur de Poussin, de Bonnington, de Harding, de ces autres patrons aussi qui ont protégé mon humble carrière. »
« Hier matin j’avais reçu la longue visite d’un artiste dont la figure et les manières m’ont encore plus charmé que ses ouvrages, dignes pourtant de plus que de l'estime. Son nom est Burnand et son œuvre bien connue l’illustration de Mireio. Il a passé la matinée à feuilleter mes cartons avec un
intérêt vivement exprimé, mais admirant tellement, ce cpii dans mes œuvres me parait le plus faible, la touche, qu’il appelait la patte, qu’il demandait à me voir travailler. C’est ce que je n’ai pas fait, préférant employer le temps à Caire son portait, au bas duquel il a écrit au-dessous de sa signature : « En souvenir d’une heure unique dans ma vie », et, comme Sigyllum , il a croqué, avec une habileté 4e maître, une petite tête de cheval.
« Dans l’après-midi, visite, pour la seconde fois, de ma compagne de voyage entre Rome et Florence, la gracieuse parisienne sentant la violette ou l’eau de Cologne. Je m’en suis régalé d’un croquis ne laissant rien à désirer comme ressemblance. En même temps qu’elle sortait, entrait mon petit modèle familier Madeleine. J’aime à voir cette enfant dans mon atelier comme d’autres aiment à voir des canaris ou des perroquets. J’ai tort de la comparer aces oiseaux bavards, attendu qu’elle ne parle pas ; mais le peu qu’elle dit d’une voix si douce, si enfantine, me plait par sa naïveté et par son ignorance. Elle m’adresse des questions parfois très embarrassantes. Ainsi me demandait-elle hier : « D’où vient l’eau de la Mer, et quel est ce poisson qu’on appelle crocodile ? » Puis j'ai dû lui faire un sermon au sujet de pendants d’oreilles promis par son parrain. Une petite fille, disais je, ne saurait porter les trop jolis attiffèts de toilette dont on a tort de lui faire cadeau lorsqu’ils ne sont pas en rapport avec la mise modeste qui lui convient. »
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« On ne peut pas dire de moi ce que l’on dit des personnes dont l’intelligence disparaît : que je suis ramolli ; mais je puis me reconnaître démoli. Ce froid (19 janvier) me rend la vie dure. Je n’ai ni pieds ni mains. Je ne puis ni nouer ma cravate ni boutonner mes culottes, ni tenir plume ou pinceau ; et cependant,- lorsque la neige tombait à gros flocons, j’ai pu confectionner encore une vue d’Avignon prise sur le rocher des Doms, et elle m’a paru assez soignée et assez réussie pour l’expédier à l’architecte belge Winders, qui la mettra à la prochaine exposition d’Anvers. Mais, après cet effort, il n’y a plus eu moyen d’aller plus loin. Un effet de neige et un groupe d’arbres ont été collés sur châssis, commencés... pas possible d’être ache-. vés, tant les doigts sont hors de service.
« Jules S... me propose un voyage en Italie. Certes je suis loin de ne pas admirer ce pays’; mais je crois que nous avons à notre porte des beautés pittoresques de premier ordre que nous négligeons trop d’exploiter. Quelles merveilles côtoyent les rives du Rhône de Viviers à Arles! Aussi, en réponse à la proposition de retourner en Italie, je fais celle de nous promener tout doucement sur ces rives, en nous arrêtant où l’on ne s’arrête jamais : à Roquemaure, au château de Lers, à Montfaucon, Bourg-Saint-Andéol, Mornas, Mondragon, Orange... Je dirai, de plus, qu’en comparant mes cartons d’Italie avec ceux de l’Hérault, de Vaucluse, du
Gard, je préférerais ces derniers. — Tout en maudissant l’hiver, je lui dois encore, comme l’an dernier, un joli sujet de neige produit dans notre jardin. Puis, j’ai été deux fois travailler à la campagne, pris par voiture au seuil de ma porte et déposé au milieu d’un champ où je n’avais qu'à m’asseoir pour trouver des sujets dignes d’être traduits en aquarelles. — J’ai lu avec approbation un article de revue sur la crémation. C’est de la bonne logique; mais la logique appliquée aux vieilles habitudes, aux intérêts, et aux passions de l’humanité n’y change rien. »
«... Je suis loin, comme semble le croire Winders, de projeter un voyage en Belgique. La patrie de Rubens ne peut avoir pour moi l’attraction de la patrie de Raphaël. — Après la lecture du livre de Jean Gigoux (que je voyais souvent dans l’atelier de Pradier, où il venait à la fin de chaque journée) j’ai passé à celle de celui de d’Ideville, Les petits eûtes cle l'Histoire. C’est de la plus pure réaction ; ce qui, malgré des choses très justes, ne me convertit pas. Je vois trop là des vaincus qui se consolent en disant tout le mal possible des vainqueurs. Quant au Journal d’un officier d’étatmajor par Le Hérisson, c’est un panier d’autres figues, quelque chose comme du Tacite contemporain. J’en ai été rempli d’admiration et de tristesse.
« On dit que la foi console, et comme H..., malade, a foi à la médecine, elle doit espérer une
prompte guérison. Moi, qui suis dépourvu de cette foi, et cela soit par ma propre expérience soit pour avoir passé trois douzaines d’années dans la sacristie du temple d’Esculape, j’attends toujours que le mal s’en aille, s’d le veut bien, et en ce cas il s'en va de liy-meme tout seul; de sorte que je ne donne pas plus à gagner aux pharmaciens qu’aux marchands de bijoux ou aux marchands de vin. Aussi, je n’oublie pas la seule fois où j’ai dû acheter pour 3 fr. 70 de sulfate de quinine. Mais c’est que, en la circonstance, j'avais toute confiance à ce qu’on appelle un spécifique. Entrepris des fièvres, dans l’automne de 1832, je ne fus libéré qu’au printemps ; mais la quinine empêcha les accès.
« G... n’a donc rien compris à Tristan et Yseult , alors que cet ouvrage, paraît avoir fait grande sensation. Il aurait dû au moins être très étonné comme je l’ai été en entendant pour la première fois, en 1825, Robin clés bois (Freyschutz) et, en 1870, à Marseille, la « Suite d’orchestre » de Guiraud, où se trouve le morceau si souvent joué « Le Carnaval ».
« Si le mal causé aux doigts et aux pieds par les engelures n’est pas totalement guéri, de peu s’en faut. Malheureusement l’affaiblissement des organes de la locomotion persiste, parce que la cause de cet affaiblissement persiste et va plutôt en augmentant : la vieillesse. Lorsque je vois, à la campagne, quelque abri ou quelque pierre pas trop éloigné?, j’y cours avec la vitesse d’un jeune homme, laissant en arrière des compagnons beaucoup
moins âgés que moi ; mais à la rentrée, je suis éreinté. C’est alors, pour rasséréner les réflexions assez tristes naissant dans ma cervelle, que je prends un volume du Liber veritatis , dont les images ont tant de sérénité dans leur caractère. Combien cela diffère, ainsi que les pages d’un Haydn pour la Musique, de notre art contemporain si agité ! »
« Pendant trois jours nous avons eu un spectacle qui a donné lieu, en fait de langage bien local, à ces B prononcés comme des V et vice versa. Ça été la translation d’un grandissime magnolia donné à la ville pour figurer au milieu du square qui se fait derrière la « Tour des Pins » et l’abside de la Cathédrale. Le poids de cet arbre a exigé des précautions et des forces énormes : six bœufs et quatre chevaux. La marche de ce lourd convoi a défoncé des terrains, crevé des tuyaux, cassé des fils télégraphiques. On prétend que ce transport coûtera au moins deux mille francs. Le square se trouve en lace de l’Evêché, qui ne vit pas en bons rapports avec la Municipalité. Un des ouvriers me dit, d’un ton goguenard : « Monseigneur il ne tiendra pas îienir cet a/bre-là. » Et je pensais qu’il y a, dans ce même endroit, quelque chose d’autrement plus contraire que le grand magnolia aux idées de l’Evêché : le beau bâtiment portant l’inscription: «Institut de Physique et de Chimie. »
« Rencontre singulière. L’autre jour, en sortant, je vois passer M. Castets, doyen de la Faculté des
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Lettres, accompagné d'un monsieur à longs cheveux blancs, dont la figure originale- ne m’était pas vue pour la première fois ; et, en cherchant bien dans mes souvenirs, je pensai qu’elle était celle de Ravaisson. Le lendemain, traversant une allée du Jardin des Plantes, j’y rencontre encore le susdit doyen, à qui je demande quel est le personnage avec lequel il se trouvait la veille : Ravaisson, dit-il, que vous voyez au fond de l’allée venant à nous. Eh bien ! ajoutai-je, je l’attends. Après l’avoir très familièrement salué : « Votre peinture m’est connue depuis longtemps, lui dis-je. Si vous voulez voir de la mienne, venez, à deux pas, dans mon atelier, et, en votre qualité d’inspecteur général, vous aurez inspecté quelqu’un de mes cartons, qui, je l’espère, vous offrirait un certain intérêt. » Ravaisson ne se le fit pas dire deux fois, et il vint passer un bon moment à feuilleter dessins et aquarelles avec des marques de satisfaction et parlant des rapports suivis qu’il avait avec mon frère au sujet des modèles pour les écoles. Sur ce, nous nous sommes séparés en échangeant des serrements de mains confraternels.
« J’ignorais la mort de Madame de L..., née Rodolphe. Son père, qui fut le maître de piano du monde aristocratique, était de mes relations courantes. Eh bien ! je ne lui ai jamais entendu jouer une seule note. Toutefois il avait, ce qui peut suffire, paraît- il, l’exacte mine de son métier. »
« Ce que divers critiques et amateurs ont dit avec admiration des œuvres de S... m’a tait examiner avec soin trois petits tableaux qu’il a à notre exposition Montpelliéraine. En constatant que ce peintre appartient à la secte de la « Pleine lumière», ce qui, à mon avis, est la secte du sans lumière, je ne puis être impartial. Un tel genre de peinture me paraît d’une insignifiance totale. Voulant pourtant mettre quelques noirs dans le plus significatif de ses sujets, l’auteur y a placé quatre ou cinq minuscules cochons de cette couleur; dans un autre, des poules que l'on prend plutôt pour des moineaux sur de la neige. Il y aurait beaucoup à discuter encore si l’on voulait. En attendant, je pose que le choix des belles formes et des motifs vraiment pittoresques manque à toute cette école du prétendu Vrai et du « Plein air. » La nouvelle génération d’artistes, peu artistique, semble née avec la privation de l’instinct du Beau et même de l’agréable.
« Après avoir entretenu de bons rapports avec un homme très distingué, du nom d’Obédenare, qui avait passé deux hivers à Montpellier, je l’avais retrouvé à Rome, y remplissant les fonctions de chargé d’affaires du Gouvernement de Roumanie. Il vient de mourir (1885). Une lois, il m’avait prêté l’album de costumes de l’empire Ottoman photographiés par ordre du Sultan pour la grande exposition de Vienne, et? une autre fois, il m’avait fait cadeau d’une douzaine de reproductions d’après les dessins des peintres de l’Ecole de Munich. Il
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s’était occupé avec beaucoup d’intelligence de la tonalité des chants populaires de la Grèce. »
« ... Je me suis trouvé dans un pénible embarras pécuniaire dont il ne sera possible de se tirer que par la vente de quelque aquarelle. Voici le récit de ma misère, à laquelle on ne compatira guère et même pas du tout. Je revenais de la Recette Générale toucher le montant de mes pensions de retraite et de vieillesse, le tout représenté par un billet de 500 fr. et par quelques sous dans la poche; et voilà qu’en passant par Ja rue Saint-Guilhem j’aperçois dans la vitrine d’un changeur des papiers qui, tout en ne valant pas le whatmann pour l’aquarelle, ont cependant une certaine valeur, et, sans trop réfléchir aux conséquences, j’achetai une feuille de teinte jaunâtre du prix de 453 fr. et portant imprimé le titre & Obligation du Crédit loncier. » Il y était dit qu’au premier mai prochain on m’en payerait environ 7 fr. et qu’à un des tirages au sort je pourrais gagner cent mille francs. Seulement il y a quinze cent mille à parier contre un que je ne gagnerai rien, ce qui est tranquillisant, car je serais singulièrement embarrassé des cent mille francs qu’on me compterait. En attendant toute éventualité, tout ce qui est bien positif c’est que du billet de 500 fr. donné en payement de la petite feuille, il ne me reste que 47 fr. pour faire face à une foule de dettes courantes : 1° Payement de pêches sèches venues de Sablet; 2° Traitement de ma domesti-
que; 3° Prix d’une caisse de pruneaux; 4° Assurance contre l’incendie; 5° Etrennes de fin d’année; aumône à Madame N... ; item, à un nommé X.., qui veut me vendre un « Traité des falsifications » (procédé nouveau pour mendier); item, à une fillette de mes modèles qui demande 10 francs manquant à sa mère pour payer le loyer, etc. D’après cet exposé on pensera que la désirée vente d’aquarelle viendrait fort à propos pour m’épargner une faillite.
« Après un excellent article sur Séb. Bach, la Revue des deux Mondes en publie un sur Robert Schumann qui me parait trop littéraire, plutôt que musical. L’auteur, comme tant d’autres, veut voir dans son héros beaucoup d’intentions auxquelles celui-ci n’a pas pensé et même reste étranger. Au contraire, je crois que les grands artistes font des chefs-d’œuvre par instinct, sans se confondre en méditations. Ils produisent leurs œuvres comme un pommier porte des pommes. Quoi qu'il en soit, l’article en question doit être lu. »
« Le récit de mon voyage de rentrée est assez amusant pour être fait. Au début rien d’extraordinaire. En entrant dans la gare d’Avignon, la portière de mon wagon est ouverte par le père M..., saisissant l’occasion de me remercier du portrait de sa fille et de l’accueil qu’elle a reçu dans une maison où je la recommandais. Je descends en ville avec l’intention de revenir continuer ma route
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dans l’express qu’un homme d’équipe médit partir à une heure, comme jadis. Je vais alors trouver la si sympathique paysanne de Sablet, aujourd’hui en pleine possession des avantages du métier que je lui ai procuré. Ses père et mère me remercient avec la plus touchante effusion, et j’admire la douce expression de la fille, qui est encore bien modestement jolie. Puis je passe chez Victor R..., neveu de M. Aymé, le meilleur ami de Requien. — L’heure du départ paraissant se rapprocher, je vais à la -gare, où le train express venait de partir. J’en suis désespéré ! Toutefois Avignon possède assez de mérite pittoresque pour m’offrir des consolations. Avignon! ville inappréciable, unique! Je vais donc les chercher aux bords du Rhône; mais je les trouve envahis par des pontonniers se livrant à l’apprentissage de leur métier. Il fait d’ailleurs un soleil à empêcher de s’asseoira tout tertre touché de ses rayons. Ne pouvant rien faire fuori di mûri , je rentre en ville pour aller passer quelques moments dans un certain atelier de couture, m’y régalant de quelques jolies têtes; mais on a déménagé, et pour aller au nouveau logement j’y perds mes forces et beaucoup du temps dont il ne resterait plus assez pour tracer un souvenir d’une seule des susdites tètes. Revenu à la gare, j’en pars à deux heures et demie... Arrivé à Nîmes un contrôleur qui ne me connaît pas demande mon billet. Oh! pas de billet. Cependant il me laisse repartir sans trop de difficulté. Mais à Montpellier c’est là que la drôlerie commence.
J. -J. -Br LAURENS
« D’abord la porte du wagon ne peut pas s’ouvrir; après de vains efforts, un employé va chercher un camarade et, à deux, ils ne peuvent pas davantage; alors il faut passer par la porte opposée et sortir enfin par le wagon voisin. Pendant ce temps la gare devient déserte. J’ai à expliquer ma situation au personnel du guichet de sortie, qui me renvoie au chef de gare, qui me questionne comme on questionnerait un malfaiteur. Pourtant après l’exhibition d’une lettre de M. le secrétaire général de la Compagnie qui se trouve par hasard dans mon petit carton, on devient très poli et je puis m’en aller... Mais reste une complication, celle de retirer un sac de pêches arrivé par Pexpress, et cela sans le billet de bagage perdu ainsi que le permis de retour. Ici il faut une déclaration signée par deux témoins de la ville me connaissant ! ! ! Comment les trouver?... Enfin ! on en accroche un et puis deux. Mais ce n’est pas tout, il faut aller chercher dans un bureau de tabac du faubourg un timbre à mettre au bas du reçu du bagage... Ouf ! je passe et cours chez moi avec la pensée de trouver la famille dans une grande inquiétude. Pas du tout. On avait cru que j’étais revenu en société des dames C...,qui m’auraient gardé à dîner... Comique et exagération à part, n’y a-t-il pas lieu d’appliquer ici le proverbe persan « Le voyage est l’image de l’enfer» ?
« Que peut-il être devenu de Finette, l’angélique enfant de Saint-Didier, où je la dessinais hachant
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des chardons ( eoûssicle ) pour le dîner des pouars (cochons)? Aurait-elle engraissé comme l’éminente cantatrice Mademoiselle Levasseur? Oh! alors je n’en veux plus, je n’en veux pas, de l’une ni de l’autre.
« Quelque disposé que je sois à tenir compte de toutes les appréciations, je ferai remarquer que, de tous temps, en médecine, en peinture, en musique, etc., il y a toujours eu des hommes nouveaux pour proclamer qu’avant eux on ne savait rien. Hélas ! Hélas ! La vanité de ces prétentions me frappait encore ces jours derniers, en lisant un recueil de « 60 Madrigali a cinque voci » de Palestrina, et je me souvenais que les auteurs modernes de traités d’harmonie accusent tous ceux anciens d’être défectueux. Or, ces imperfections, soit, des moyens d’enseignement ont-elles empêché les vieux maîtres, Palestrina ou Bach, de produire, considérées seulement comme preuves et exemples de science harmonique, des œuvres auprès desquelles nous ne sommes 'que des écoliers ...et des blagueurs ?
«Je ne connais pas ce qu’on raconte, dans le Magasin pittoresque, dR Boieldieu ; mais je tâcherai de le lire. Je crois seulement savoir à ce sujet des choses aussi particulières que précises. Lorsque l’auteur de la Dame Blanche était à Montpellier, installé dans la maison de campagne du ténor Lafeuillade, j’allais le voir souvent pour faire dessiner son fils. A cause d’une phtisie laryngée, Boieldieu parlait peu, mais il parlait bien. Un jour je l’accompagnais
au Musée, dont les honneurs lurent faits par le baron Fabre en personne, qui s’étonnait de l’exactitude avec laquelle l’illustre visiteur nommait les auteurs des tableaux. A côté de cette justesse d’appréciation, je n’ai jamais vu ni su, comme on l’a insinué, qu’il fit de la peinture. — Ne devant guère parler, il m’écrivait de longues lettres, dont une très importante se retrouverait dans les collections de la bibliothèque d’Avignon, puisque je l’avais donnée à l’ami Requien, si passionné accapareur de toute espèce de choses. »
« Il y a quelques jours qu’en lisant dans le Figaro un article sur l’exposition des aquarellistes, j’appris que par un procédé, dû au peintre Vibert , les couleurs employées devenaient plus brillantes et inaltérables. En y réfléchissant, je crois avoir trouvé l’explication du fait et le procédé de fabrication des couleurs spécialement fabriquées. La voici. On doit broyer avec ces couleurs de la résine, de la sandaraque par exemple, et, lorsque la peinture est exécutée, on expose le papier qui l’a reçue à une forte chaleur (100 à 120 degrés centigrades). La résine fond, s’incorpore avec la substance colorante, la rend plus brillante et la protège comme un vernis contre l’influence de l’air. Je comprends que ce procédé doit ajouter du brillant pour ceux qui peignent des étoffes, des velours, des métaux, etc., comme Leloir, Worms, Vibert; mais il ne convient pas du tout à mon genre en particulier ni à mes idées sur la
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couleur en général. Ainsi, dans le paysage, où, par l’influence réciproque des colorations, les plus vives sont neutralisées et tout en devenir plus ou moins gris, où les tons doux sont parfaitement ou du moins suffisamment rendus par les valeurs faibles de l’aquarelle, je n’ai que faire de ceux crus et intenses. — Est-ce que le papier dit inaltérable qu’on vient de me proposer ne serait pas d une pâte renfermant aussi de la résine, qui lui donnerait, toujours soumise au feu. le même vernis préservateur ? C'est à voir. En attendant, je reste persuadé que le meilleur moyen de faire lumineux et brillant consiste dans une intelligente application des lois de clair-obscur et du modelé. »
« l)e temps en temps je m’aperçois de la disparition de quelques objets de mes collections, surtout de volumes, ce qui me met de fort mauvaise humeur. Ainsi ont disparu la grande partition de Joseph , celles au piano de la Messe de Rossini, de La Juive, de Faust, de Lohcngrin , du Bal-Masqué, de Piccolino, etc. Depuis trois jours, je cherche inutilement L’Album des Dames, exécuté en collaboration avec mon frère. Sa perte m’embêterait considérablement, attendu que, même en le payant cher, il est devenu introuvable.
« Au sujet d’un récent concert à Carpentras, je dois dire qu’ici, à Montpellier, même aux époques où ont existé des sociétés philharmoniques grandement établies, on n’a entendu deux fragments d’une
symphonie et un concerto de Beethoven. Je ne connais pas non plus de ville où l’on chante du Lalande et où l’on rende annuellement des honneurs aux anciens maîtres du pays, Boudou et Papet. Ici, comme partout, le théâtre a tué toute musique autre. A mon arrivée, il y a plus de cinquante ans, on y jouait encore des quatuors. Aujourd’hui il n’y a plus rien, et la belle musique de chambre de Haydn, de Mozart, — qui faisait, à juste titre, les délices des véritables amateurs, — se couvre de poussière dans les rayons de ma bibliothèque. Vu cette disette, je me sens encore bien heureux de retrouver le souvenir et le culte de ces chefsd’œuvre oubliés, en accompagnant des sonates que Mlie G. . . . . se met à jouer suffisamment bien. Adjoignant mon violoncelle au violon de son professeur ordinaire d’accompagnement, nous exécutons des trios classiques qui transforment les leçons en un petit concert dont tout le monde, artistes et auditeurs, est ravi ; cela sans s’estripa la lévade (se lacérer le foie).
« Chez les C...on danse, A mes offres de leçons de dessin, on est venu deux fois, disant ensuite manquer de temps pour revenir. Mais il est arrivé dans le pays une dame apprenant à danser la pavane, et alors, oh ! alors, le temps ne fait pas défaut. — Cloîtré par les dernières journées glaciales, je passe ma soirée à revoir des livres d’images. C’est avec une grande admiration mêlée de beaucoup de tristesse qu’on revoit les Gavarni, ces illustrations du vice. Je préfère Daumier, qui n’a illustré que leridi-
cule. Henri Monnier vient de donner lieu à un gros volume sur sa personnalité et sur ses œuvres, dont une grande quantité y est reproduite. Je le lirai avec beaucoup d’intérêt, ayant connu l’homme. J’en possède dans mes albums un portrait d’après nature pour lequel il a posé sous un costume de poissarde.
« La signature de réparation appliquée dans le corps du violoncelle acheté par B... est incontestablement celle de mon père, et il avait le droit de se poser comme luthier, ainsi qu’on va l’apprendre par une récapil ulation de mes souvenirs d’enfance. A l’époque où je pouvais compter une quinzaine d’années, un espagnol, vrai luthier ambulant, vint prendre logement, avec tout son outillage, au premier étage de notre maison, place 'de la Mairie. Yalenzano était son nom. Il resta assez longtemps dans le pays pour que mon père put faire auprès de lui une espèce d’apprentissage et se procurer des outils spéciaux semblables aux siens. — Pendant son séjour, un pénible accident eut lieu. Ma sœur Thérésine, s’appuyant sur un pan de mur, pressa un scorpion qui y était attaché. Elle fut piquée, éprouva une fo^te douleur, et Valenzano. se rapportant à la piqûre de cet arachnide plus vénéneux dans son pays plus chaud, criait que la petite allait expirer, ce qui n’arriva pas, et nous en fumes quittes pour la peur.
«Le prince, duc ou commandeur rômain|Torlonia, qui vient de mourir à l’àge de quatre-vingt quatre
ans, devait sûrement être l’un des deux élèves de mon grand’oncle Rigard, lequel je me figure avoir ressemblé à sa sœur aînée, celle-ci d’un masque assez sévère mais d’un caractère intelligent. Je me la rappelle, ainsi que ses sœurs, Charlotte et Madelon, comme si je les voyais là présentes.
« Cette après-midi séance avec un petit modèle, fillette de treize ans, qui est bien le plus mauvais sujet que l’on puisse imaginer. Je la fais poser par compassion pour sa mère accablée de misère. Forcément je ne lui ménage ni sermons ni gronderies parce qu’elle pose mal, qu’elle est inexacte, mal élevée ; mais dès que je la vois plus ou moins dévêtue, mon sens artistique pardonne tout. »
« Au sujet d’un portrait peint par Duplessis, il me revient le long bavardage suivant, qui n’est pourtant qu’un souvenir de première jeunesse. Au sortir du collège je conservai pour camarade un jeune Bermès, natif de Monteux, d’une physionomie distinguée . Il avait un grand goût pour les choses de science et d’industrie, et sachant faire de la poudre fulminante (fulminate d’argent), pour apprendre le procédé il me fit payer 3 francs. Cela se passait nécessairement avant 1818 ou 19, car à cette époque j’entrais dans la vraie science avec Anrès, Gaudibert-Barret, Sellon et le sous-préfet Brice, grand amateur de chimie. Devant faire choix d’un état, Bermès, doué d’une rare habileté de doigts, se décida pour celui d’horloger et se mit
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en apprentissage à Avignon, où j’aimais beaucoup d’aller le voir. Il demeurait dans une modeste maison, et de sa chambre, à l’étage le plus élevé, je contemplais la façade postérieure du Palais des Papes. C’est là qu’il me montra un portrait attribué à Duplessis appartenant à sa famille. Un violon y figurait pour indiquer sans doute que le modèle, représenté assis, savait en jouer. 11 me semblait même qu’il y jouait là en pizzicato. A cette époque où je n’avais, en fait de peinture, vi lou souléou que per un traou ( vu le soleil que par un trou), le tableau me parut d’une touche expérimentée ; mais l'ensemble ne me séduisit pas, parce que je n’y distinguais aucune qualité autre bien saillante. Je rappelle cette impression pour savoir si le portrait aujourd’hui en question ne serait pas celui vu jadis par moi. Quant à Bermès, je crois qu’il mourut prématurément dans quelque circonstance tragique. »
« Je conserve du grand-oncle Rigard une longue lettre écrite à ses sœurs qui est d’une étonnante perfection calligraphique. J’avoue me sentir très porté en faveur de l’écrivain dont l’écriture est bien couramment lisible. Ecrire illisiblement peut être seulement l’effet d’une organisation nerveuse et musculaire sans liaison avec l’intelligence et le caractère moral de l’individu ; et cependant je ne puis me soustraire à une sensation ou prévention désagréable en cherchant le déchiffrement des écri" t lires par trop maladroites, fantaisistes ou négli-
gées. C’est là, du reste, un sujet sur lequel il y aurait beaucoup à dire. »
« Ai-je déjà parlé d’un général, comte de N..., peintre-musicien ? Commandant à Carcassonne, il vient le plus souvent possible passer quelques jours chez son intime camarade le général Berge, commandant la région à Montpellier. Eli bien ! au moral comme au physique c’est le feu professeur Delile ressuscité. Sa peinture, sortes de charges à l’aquarelle, comme sa conversation, est une gouaillerie très amusante ; mais en contraste, c’est un musicien des plus sérieux, et je lui dois reconnaissance pour m’avoir fait connaître par quatre séances à quatre mains, celles de Mademoiselle P... comprises, tout l’oratorio Elie de Mendelssohn. Dès la première vue de mes ouvrages il courut dire son admiration chez Berge, qui, à son tour, de confiance, courut chez le recteur Chancel lui exprimer la sienne (?). C’est impayable !
« Il y a quinze jours que, poussé par curiosité, notre marchand de musique faisait exécuter dans son magasin un concerto de Séb. Bach pour quatre pianos. Cette œuvre n’est qu’une transcription, très intéressante d’ailleurs, d’un des concertos de Vivaldi pour violon. Je suggérai l’idée d’entendre un de ceux purement de Bach pour trois pianos, avec accompagnement du quatuor d’instruments à cordes, et. l’exécution a eu lieu hier au soir. C’est la même pièce que j’entendais étudier et exécuter
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à Francfort, en 1842, par Mendelssolin, Ferdinand Hi lier et Charles Hallé. On comprend combien le rappel de ce souvenir a dû me rendre heureux. Quelle griffe de lion, quelle touche michelangesque que le style et la facture d’une telle musique ! A son audition, comme à celle du Dixit de Lalande, on se sent vivre dans un autre temps et dans un autre monde.
« Je possède trois fois, dont une donnée en assez grand format par Y Illustration, le Triomphe de Galathée par Bouguereau. Cette composition me paraît particulièrement intéressante en ce qu’elle est une correction bien motivée, j’ose le dire, de celle de Raphël. Elle constitue le triomphe aussi donc de mon « Evangile selon Saint-Laurens. » J’espère avoir l’occasion, un jour, d’en dire personnellement deux mots à Bouguereau avec toute ma pensée et mes sympathies pour l’ensemble de ses œuvres si facilement décriées. »
« Un jour mon illustre compatriote, le chasseur Bernard, vit fondre sur ses filets un vol de plusieurs centaines de pluviers, ce qui le mit dans un grand embarras pour les prendre tous. Voilà que je me trouve dans le même cas en ce moment par la chasse permanente que je fais aux jolis modèles de têtes. J’en trouve par groupes, par ensembles d'ateliers de modes ou de couture. Toutes les têtes ne sont pas d’un haut pittoresque ni d’une grande beauté, mais les personnes sont toutes amusantes
à écouter et la plupart d’une tournure ou d’une mise à dessiner.
« Très intéressant l’article du journal Le Mont - Ventoux au sujet de l’établissement d’habitations aux prairies du Mont-Serein. Cette partie de la montagne m’est trop connue, j’y ai trop passé de mauvaises nuits en trop nombreuse société d’insectes pour ne pas applaudir aux moyens projetés d’y en passer de tranquilles. Cependant il y a tant d’obstacles à l’exécution du projet que je ne crois pas à sa réussite. D’abord la route, près de Malaucène, présente des escarpements et des empierrements qui paraissent bien difficiles à vaincre pour leur substituer une voie carrossable. Mettons qu’avec du travail on puisse briser des obstacles matériels, mais celui qu’on ne pourra surmonter c’est la variation de température, brûlante au milieu de la journée et glaciale du moment que le soleil descend sous l’horizon. Il n'y a qu’un trou renfermant à peine de l’eau pour les troupeaux, ce qui lait que la prairie tombe, l’été, dans le plus complet dessèchement, et il faut s’éloigner assez de la dite prairie pour se mettre à l’ombre de quatre ou cinq vieux pins rabougris (pinus uncinata). Quant au mérite pittoresque du site, il est d’un ordre si différent de ce qu’on a coutume d’appeler ainsi que peu de visiteurs le comprendraient... Autant je connais familièrement ce versant nord, autant je connais peu le versant méridional, attendu qu’il m’était moins intéressant pour la botanique et que je le montais pendant la nuit.
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« J’ai vendu un des trois violons que je possédais, celui de Vuillaume, qui était très joli, mais qui avait un son discutable. Il m’a été acheté 225 fr., le prix à peu près qu’il m’avait coûté.
« Le froid fait trembler les doigts, et la chaleur aussi; mais ce qui surtout produit le même effet c’est la vieillesse. Cette calligraphie dont j'illustrais le grand-livre de la Recette générale de l’Hérault, de 1829 à 1835, a disparu avec les ans qui ont suivi; dégringolade doublement pénible : R parce que je fais laid ce que je faisais beau; 2° parce que je fais lentement et difficilement ce que je pouvais faire vite et facilement. »
« Combien le goût du jour est déjà loin de Delaroche, de Flandrin, de Scheffer, de Cabanel ! plus loin encore donc des œuvres de l’école de David qui ont profondément intéressé ma pensée ces quelques derniers jours en relisant, après de longs intervalles, les notices écrites d’une manière remarquable par Charles Blanc. Cela me touchait d’autant plus que les maîtres de cette école étaient des hommes que j’ai vus en chair et en os comme l’on dit. Certes on peut produire de belles choses en faisant autrement que Girodet, que Gros ou que Gérard; mais a-t-on fait mieux y et le véritable art reste celui dont la Grèce nous a légué le type... Je devrais être honteux de le dire : je n’ai pas assez connu les œuvres de Victor Hugo pour professer une opinion bien établie à son égard. J’ose-
J. -J -B. LAUBENS
rai même dire qu'en général je me méfie des poètes. Ils me font l’effet de voir les choses en faux. Ils nous ravissent quand ils éveillent ou flattent une de nos passions; mais on risque d’être trompé en se laissant conduire par eux dans le cours ordinaire de la vie, qui, le plus souvent, manque de poésie et n’en a pas besoin.
«Le Figaro-Salon! quelque chose de stupéfiant, d’inconcevable et désolant, comme miracle de procédés, pour tous ceux qui, jusqu’à présent, ont exprimé avec leur main la traduction des œuvres d’art; mais toutefois dans lesquelles de la Peinture je regrette, à côté de l’admiration pour les nouveaux moyens d’imitation, d’avoir à remarquer un naturisme absolu, substitué à l’art idéal, non pas idéal par fausse convention, mais par un sentiment du beau, lequel beau n’est qu’autrement mais est aussi réel que le Laid. Ne peut-on dire même qu’en tout le Beau est le summum du Vrai ! Ainsi les figures nues de Carolus-Durand, de Collin, de Gervex, le portrait de Madame Théo me paraissent des sacrilèges dans ma religion pour le beau féminin; une insulte à ce sexe qui, de tout temps, a fourni la plus riche matière à l’idéal. — Comme antithèse au naturisme général il y en a une qui finit par être drôle à force d’être forcée : c’est celle des compositions de Puvis de Chavannes. Et encore une antithèse à la perfection des procédés de reproduction photographiques des tableaux, c’est que tout l’intérêt provenant d’une touche personnelle disparaît, et que j’ai plus de
CO R RE S POND A N CES
plaisir à revoir les modestes illustrations autographes composant le Catalogue Dumas qu’à avoir vu les luxueuses photographies du Figaro. (Dans lequel je n’en ai pas moins admiré « Lo a pouar que cerco de rabasse » (le cochon qui cherche des truffes), de ton ami et élève Paul Vayson).
«Les G... mère, fille, belle-fille vont arriver de la campagne très probablement pour remplir des devoirs religieux à l’occasion de Passomption de la Sainte-Vierge montée au ciel. Pour mon compte, je ne puis accorder cette assomption avec ce que la physique, l’astronomie, la cosmographie m’ont appris. Comment imaginer un corps de femme se détachant d’une sphère terrestre qui roule dans l’espace avec une vitesse de plus de 3.000 lieues par minute, contre les lois universelles de l’attraction, arrivant dans cet espace où cesse l’épaisseur de l’air aussi indispensable à la vie de l’être humain que l’eau l’est à la vie des poissons !... Et dire que Ton fête solennellement pareilles absurdités! — H... subit péniblement l’influence des chaleurs. C’est comme chez moi. Il n’y a qu’à se soumettre, qu’à se résigner. N’ayant guère plus de foi aux eaux minérales, aux bromures, aux iodures qu’à Passomption de la Sainte-Vierge, je comprends mieux la forme et l’éloquence d’un beau bras, et une épreuve du moulage de celui d’H... me serait très précieuse. Ah! la beauté d’une jeune fille me fait plus croire en Dieu que tous les sermons, et, si je n’en craignais le ridicule extérieur, j’obéirais à l’exclamation d’Ingres devant certains modèles « A genoux devant le Beau ! »
« Je ris bien du gros serpent qui s’est logé dans les trous de la muraille de la villa des Platanes. Si vraiment ce reptile est tant soit peu gros (serpentas /) il doit appartenir à l’espèce appelée techniquement la « couleuvre de Montpellier, » qui n’a rien à faire craindre pour sa morsure, comme la vipère du Mont-Yentoux confinée à F altitude d’au moins 800 mètres. J’ai plus de répugnance pour les araignées qui sont munies, dans certaines espèces, de crochets venimeux, par exemple celle qui fit parler d’elle voilà deux ans, à Lunel, où elle avait été apportée d’Italie dans des ballots de fourrage. La piqûre n’a jamais occasionné la mort, mais bien des douleurs et un état maladif singulier. L’animal de cette famille m’étant le plus désagréable c’est le scorpion. Dernièrement, sous le volet de la fenêtre d’atelier, j’en vois un des plus gros comme incrusté dans la pierre, et je l’écrase.
«Deux jours après, tournant ce même volet, je vois un scorpion de moindre taille fixé exactement au même endroit, je l’écrase. Trois ou quatre jours ensuite, encore un scorpion, un peu plus petit, venu à la même place, j’écrase. Enfin hier pareil fait se reproduit avec la bête encore plus petite. Chose curieuse que cette dégradation de taille et cette fixité de place pour venir chercher la mort !
« Le dernier fascicule de la publication appelée « Paris illustré » a pour titre et pour objet les « cafés concerts » avec illustrations par Raffaeli. Et bien, c’est le comble du dégoûtant, et, pour l’honneur du pays, la police ne devrait pas laisser publier de
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tels dessins dans un recueil sous ce nom de « Paris illustré. » Elle n’est déjà que trop tolérante vis-àvis des permanentes ordures de Grévin sous la qualification de « Les femmes de Paris. »
« L’autre soir, après avoir écouté avec la même admiration stupéfiante deux des grandes fugues de Bach à quatre mains d’après les compositions d’orgue, la séance finit par un trio de Schumann. Cette œuvre est celle d’un maitre, mais d’un maître désespéré, qui va bientôt devenir fou. J’étais tellement impressionné que j’allais prier de cesser. »
« Sur le corps le plus élégant et d’une souplesse inouïe de l’une de mes modèles, on voit une tête qui semble avoir servi de modèle à Raphaël pour sa vierge de Dresde. Je l’ai dessinée déjà huit fois. Il faut dire, de plus, qu’elle s’appelle Florentine, nom si italien. Comme antithèse à ces rapports avec l’art de la renaissance, j’ai trouvé une autre admirable créature, à Mèze, dont la figure porte un caractère d’énergie faisant penser aux types antiques de la Grèce orientale. Elle se nomme Augustine Phocion. Ce serait manquer à tous mes devoirs d’artiste que de ne pas refaire un voyage exprès pour le plus de séances possible. Quels yeux ! quelle chevelure!... C’est convenu qu’elle m’attend.
« Au château G... on mange beaucoup, ce qui me donne des impatiences insupportables. ïl y a perdreaux, cailles, poissons, volailles de toute espèce auxquelles je ne veux ni ne puis toucher ; des vins
fins dont je ne bois pas;’mais c’est comme s’il n’y avait pas de pain, car il est trop compacte, trop dur pour moi. Aussi, ne pouvant pas tenir à ce régime, toutes les suppliques ne parviennent pas à m’empêcher de revenir à mes soupes de haricots, à mes pommes de terre, à mon pain tendre, je devrais ajouter à ma solitude, fatigué d’être toujours une douzaine à table.
« Quelques lignes de Victor Hugo que je viens déliré expriment parfaitement ma propre pensée. La vérité, sur certaines matières philosophiques, est que théologiens, législateurs, savants ne savent rien ni du Comment ni du Pourquoi. Les derniers ont au moins la franchise d’avouer leur ignorance, alors que les autres nagent par leurs affirmations en pleine absurdité. Omnia vanitas... sine pictura , me reste-t-il à pratiquer.
« Chez G... j’ai pu voir et complètement juger l’ex -jeune fille qui a été le modèle de la Salomé d’Henri Régnault. Elle conserve encore l’étonnante chevelure bien connue. A part la couleur jaune si intense dont le peintre s’est servi pour donner un grand éclat au fond, il y a dans l’original des finesses déformés que j’aimerais avoir vues mieux employées. Cette personne est née à Montpellier, qu’elle a quitté vers ses quinze ans. En observant que Régnault, a dû la peindre avant la guerre,, elle pourrait compter aujourd’hui trente-trois à trentecinq ans, mais elle n’est pas du tout délabrée. Lors-
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que je ia ferai poser elle racontera probablement son histoire.
« Est mort, il y a trois jours, après une très longue maladie, Louis Bazille, amateur distingué des arts. Il a voulu rendre le dernier soupir aux sons d’un quatuor de Mozart, et il lègue au musée deux tableaux de sa collection, un Delacroix et un Cabanel.
« Me rappelant la voix si exempte de parpaïole de Mllc Rose C.., j’ai eu la pensée de lui envoyer une de mes mélodies ; et voilà que, pour ainsi dire sans le vouloir, je l’ai copiée en l’écrivant dans sa primitive véritable mesure de quatre temps au lieu de deux, et en y ajoutant un accompagnement de violoncelle. Bouto ! aco far a pas mou. (Va, cela ne fera pas mal.) C’est Lucie qui a été choisie, celle qu’H... sait par coeur. Si elle voulait s’entendre avec Mllc C..., lui indiquer « le ton et l’expression » comme pour la fable de La Brebis et le Chien déclamée par Paul Flandrin ; accompagner ou chanter et ê’re accompagnée, on pourrait faire figurer cette petite composition tianesque (d’un tian, sobriquet de Carpentrassien) dans un programme de concert. — Me rappelant aussi la manière dont ces dames ont chanté 17^ memoria œterna , je voudrais qu’elles chantent quelques véritables duos dans ce genre, et il en existe d’admirables de Durante, de Clari, de Marcello et de Hœndel.
« Lu rapidement en attendant de relire posément l’article de La Revue des deux mondes sur l’opéra de Patrie. Il est impossible, à mon avis, de dire à
l’auteur avec plus d’indulgence, plus de bienveillance que cette œuvre manque d’originalité. Evidemment cet auteur n’a fréquenté que les théâtres, les concerts ou les salons de Paris. 11 n’a pas, comme Saint-Saëns, voyagé et rempli sa mémoire des œuvres du passé. Une fois, Gounod s’est servi du prélude placé à la première page du « Clavecin bien tempéré » et cet arrangement a eu un succès immense sous toutes les formes. Si Paladilhe intercalait dans une scène de théâtre quelques phrases telles que l 'Hoc dies tanto ou le Lux erat cœco des vêpres exécutées seulement à Carpentras, l’effet en serait énorme. Ah ! qu’ils étaient francs et forts, les vieux ! et combien j’ai été heureux de les connaître ! »
« La consolation que je cherche à la disparition de ma chère Rosalba peut venir des honneurs que je veux rendre à sa mémoire : entre autres, faire exécuter un buste ou un médaillon en marbre pour être placé à côté de ses peintures et dessins du musée d’Inguimbert ou dans la muraille ou sur un des socles donnés par Moricelli.Le sculpteur Baussan s’offre à y mettre de la bonne volonté, de la générosité et dit qu’il sera très flatté d’avoir une œuvre de sa main conservée au susdit musée. Pour sa bonne exécution il faut de bons éléments, lesquels existent d’une manière plus que suffisante s’il ne s’agit que d’un profil en bas-relief, mais ne suffiraient pas pour une tête de ronde-bosse. — En
parcourant d’anciens albums, les portraits de Rosalba m’ont donné de bien grandes émotions. Elle commence à y figurer à l’âge de cinq ans, à genoux, disant sa prière ; à cinq ans et demi elle écrit sur une table des conjugaisons de verbe. Je la retrouve à l’âge de douze, treize, quatorze ans, dans divers costumes. Un dessin très fin la montre assise devant un rouet. Divers autres se reportent à la seizième année, et sont exécutés avec un soin qui les rend dignes d’une collection publique. Aussi penséje d’en réunir quelques uns pour le musée de Carpentras, où le souvenir de ma si modeste fille sera conservé mieux que partout ailleurs.
« Tout ce qu’on écrit de prétendu spirituel contre les opposants à la Tour Eiffel n’est pas dans la question. Ce monument est déclaré laid par les hommes compétents, et il l’est. Mais nous en sommes au règne du Laid, du Manet, du Courbet, de Raffaelli, de Montenard, etc. C’est triste ! »
« Physiquement je me sens faiblir. La perte de Rosalba me fait toujours pleurer. La vie était si douce, si facile avec elle que je ne puis penser sans une douleur désespérée à son absence éternelle!.. Sunt lacnjmœ rerum. Cependant je travaille, ayant été deux fois à la campagne sur la route de Ganges ; et il en est résulté trois aquarelles qui démontrent qu’il n’est pas indispensable de voyager au loin pour trouver des sujets propres à l’art.
«Je demande à un pauvre vieux marchand de
meubles d’occasion s’il n’a pas un de ces tabourets à trois pieds pour aller s’asseoir à la campagne. « Vous fades alors peut-être des paysages ? — Oui — Et vous faites peut-être aussi des miniatures ? — Oui.— Oh ! il faut bien faire quoi que ce soit pour ne pas s'ennuyer. » Voilà une observation digne d’être enregistrée dans La Légende des Ateliers.
« Ce tabouret, dont j’avais besoin pour remplacer celui perdu, m’a coûté vingt sous ; et je m’en suis servi pour aller à Clapiers. C’est là, sur un tas de pierres, que se trouve le château de Max Lenhart le peintre, et, à côté, un petit bâtiment construit et arrangé par une famille parisienne ayant des ancêtres dans le pays et qui, après avoir passé des hivers à Nice dans des hôtels, a eu la bonne idée de se créer une habitation à soi d’un pittoresque singulier, peuplant les fentes des rochers avec des végétaux exotiques tirés de Menton ou Bordighera, de manière à se croire en Etrurie. Le salon est orné de peintures remarquables : un important portrait de Mme Vigée-Lebrun, un petit tableau probablement du Corrège, etc., etc. A cinq cents mètres avant d’arriver au village, je me suis fait descendre à la lisière d’un bois de chênes-verts et de pins séculaires. L’intérieur du village abonde en sujets à faire le bonheur d’un Decamp et d’un Jacque. »
«Ce qui s’est passé pour Lohengrin et tant d’autres choses me rend honteux d’être Français. De ces autres choses, pour ne parler que du présent,
je ne citerai que le bruit et la sorte de jeu de bourse tait autour des Courbet, des Manet, Millet, Bastien Lepage et des peintres de chemins poudreux en pleine lumière.
« C’est la glorification du laid et de l’ignorance.
« Parmi les choses arrivées à la maison pendant mon absence, j’ai vu, avec un sentiment d’horreur, te numéro de Y Illustration tout consacré aux cadavres des victimes de l’incendie de l’opéra-comique (comique!) et, en même temps, j’ai trouvé la réponse à ma demande relative à la splendide publication faite à Naples surPompéï, dont le titre est « Dipinti mur ali scelti di Pompéï ». L’ouvrage consiste en vingt planches ayant chacune séparément le titre des maisons d’où ont été tirées les peintures reproduites en chromo, avec un soin tout particulier. Seulement cela coûte très cher : deux cents francs. Pour les commettants qui prennent tout l’ouvrage il y a texte sur Pompéï, gravures particulières, etc. En considération de l’immense intérêt que présente une telle publication, et, mettant devant mes yeux deux billets de banque, dont tout autre dépense ne me procurerait pas semblable jouissance, je les ai envoyés sans la moindre hésitation au représentant de l’éditeur, Pasquale d’Amelio ; obéissant ainsi à l’impulsion de mes goût et devoir de véritable artiste. Il faut espérer que je verrai bientôt. — On m’apprend que le même éditeur a publié une plus grande collection « case e monumenti » coûtant treize cents et quelques francs. Je ne puis ici que dire « tirer ma mise ».
« Après quatre mois d’une demande laite à la maison André de Francfort, qui est le lieu de rendez-vous de l’élite des musiciens de la ville, m’est enfin venue la réponse, retardée parce qu’on voulait me parler de gens à peu près tous disparus, sauf le docteur Schlemner, cousin de Mendelssohn, jouant le Séb. Bach avec pédale obligée ; un des supérieurs dirigeant le Musée; un Omnis homo qui m'avait été d’un perpétuel secours ; et ensuite Mlle Antonia Speyer, fille d'un compositeur de talent et qui me jouait du Bach d’une manière transcendante. Je conserve son portrait dessiné d’après nature dans un album de 1842. Certes sa tête n’était pas jolie : le menton était trop fuyant ; mais afin de détourner le regard de cette défectuosité, elle couvrait très peu et par des gazes transparentes comme du verre ce qu’elle avait de très joli, sa gorge.
« Trente-deux, trente-trois degrés de chaleur ! Et dire que c’est par une pareille température que, le sac sur le dos, j’escaladais jadis le Ventoux pour y cueillir le Papaver auratiacum , la Saxifraga oppositi folia, etc. ; et qu’après avoir marché pendant vingt-quatre heures, rentrant au logis je me mettais à jouer le premier violon de deux ou trois quatuors de Haydn ! Hélas ! ce n’est plus à renouveler. J’ai pourtant bon estomac, en récompense de n’avoir ni trop mangé ni trop bu, si ce n’est autre chose que de l’eau. Mais j’ai mauvaises jambes, en punition d’avoir trop banda (couru de partout). — De ce passé je recherche souvent les
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témoignages dans de vieux albums, et ne les trouve pas toujours : ce qui prouve que j’ai été dévalisé. Qu’est devenu certain portrait du frère Jules en jupons, tenant une grosse pomme, avec cette suscription « Pémé à l’âge de 3 ans ? »
« En rentrant, ce soir, je trouve un tas de lettres ou paquets dont la simple énumération suffirait pour former une lettre intéressante.... L’allemand Bellermann m’écrit très amicalement et en un français très correct, et a envoyé un beau volume de 500 pages: la troisième édition de son « Traité du Contrepoint. » Je suis particulièrement satisfait de cette marque d’attention qui me rappelle les heureux jours passés en Allemagne il y a plus de quarante ans. C’est désolant de perdre le territoire de deux provinces, mais c’est peut-être encore plus malheureux de perdre des relations intellectuelles, d’art et de science dont nous pourrions tirer grand profit. Pour le moment celui que nous tirons de l’Allemagne pour l’art, c’est de faire remplir nos journaux illustrés de scènes de soldats à l’occasion de la mobilisation.
« Qui peuvent être deux étrangers venus l’un après l’autre, pendant mon absence, pour avoir « l’honneur de me connaître. >, Mais n’ayant laissé leurs noms que verbalement, alors inconnus ou mal répétés ?
« Je ne sais dans quelle heureuse et peut-être ridicule disposition je me trouve, mais ne voilà-t-il
J.-j.-B. LAURENS
pas qu’aprôs avoir vu avec plaisir, à Carpentras, mon aquarelle du pont Saint-Bénézeth d’Avignon, je suis satisfait aussi de presque toutes mes lithographies des Albums du chemin de fer , feuilletées hier soir. Combien de temps cela va-t-il durer ? Ce ne peut être qu’une crise, et faut-il dire tant mieux ou tant pis?
«J’expédie à B... un rouleau contenant deux aquarelles, une sonate de Mozart et YAndante de Schumann pour deux pianos. L’œuvre de Mozart me parait un type réussi de clarté et de grâce. Celle de Schumann est un peu cherchée, néanmoins bien caractéristique de la manière un peu nébuleuse et passionnée du maître. »
« Incident de voyage. Dès mon entrée dans le wagon partant de Montpellier pour Mèze, je me vois observé par une dame qui a l’air de faire ma biographie a deux ou trois de ses compagnes. Peu d’instants après, un monsieur s’avance me dire qu’il se trouvait, non loin de moi, une dame dont j’avais fait le portrait il y avait dix-sept ans. Eh! bien, fis-je, qu’elle vienne s’asseoir à mon côté et nous retrouverons des souvenirs qui ne peuvent que m’être très agréables. La dame vint aussitôt, mais elle eut beau énoncer son nom de demoiselle et évoquer des circonstances du temps passé, rien de précis ne m’en reparut. Ce n’est que le lendemain, en voyant le dit portrait, que je retrouvai l’exactitude de ce passé. — La curiosité de
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revoir mon ancien dessin n’était pas le seul motif de mon empressement à me rendre à Mèze. D’abord la dame, sans être très jolie, a une physionomie très ouverte et très sympathique; elle est pianiste distinguée, élève de Borne et de Madame Massart ; ensuite elle avait promis de me mettre en face d’une de ses voisines, vieille de 14 à 15 ans et qui est la plus jolie fille de Mèze. A sa vue, il me sembla, effectivement, voir le modèle de ces si gracieux portraits du siècle de Louis XV. Quel ravissant bris-â-brac! Aussi je m’en régalai avec un profil et avec une face.
« Pendant mon séjour à F... on a reçu la visite d’un tout voisin de campagne, un M. Baille, ardent politicien, il y a trente ans, exilé pour avoir protesté contre le coup d’Etat. Il voyage un peu partout à l’étranger, possédant pourtant à Florence une maison achetée à feu le sculpteur Santarelli, héritier et fils putatif au moins du baron Fabre. -- Autre singularité. Un journal m’apprend que l’abbé F..., ancien précepteur du fils de M..., devenu curé de V...-les-A..., est nommé evêque de Saint-Denis de la Réunion. Je ne puis penser, sans rire dans ma barbe, à cette transformation du jeune commensal de la Grangefort. Il passait pour un littérateur distingué; comme un autre de mes amis, l’abbé J... du Buis, curé à Valence, passait pour un grand musicien. Tout cela parce que, dans le royaume des aveugles, les borgnes sont rois. »
« Nous voici au jour, au moment où j’entendrai encore, peut-être pour la dernière fois, cette belle musique du passé qui produit sur mon oreille et sur mon cœur l’effet du Ranz des vaches sur les Suisses. Ainsi, chaque année, lorsque résonnent les premières mesures, je me demande, débordé d'émotion, si c’est bien vrai que je les entends, comme jadis, à la première audition de Don Giovanni au théâtre italien, je me croyais en plein rêve. J’irai donc, suivant l’habitude, reéprouver mes sensations de patriote et de musicien, tant que mes doigts auront la force d’appuyer sur les touches de l’orgue de Saint-Siffrein, de cette église qui réveille tant de souvenirs devenus bien lointains, ceux des vieilles tantes qui m’y conduisaient enfant, ceux de mon père chantant, et de tous ceux qui concouraient avec lui à l’exécution.
« Malgré la manière dont je fus inondé il y a deux ans, pour avoir voulu contempler de la hauteur de l’impériale d’une voiture le profil duMont-Ventoux et ses contreforts, cette rude mésaventure ne m’a pas découragé. Je tiens au profil comme d’autres tiennent à la face de notre fameuse montagne, et pour peu qu’il fasse beau, un moyen de transport quelconque devra me mener aux bords de l’Ouvèze entre le pont de Beauregard et Violés. Faute de jambes j’ai du courage.
« Finale Scherzo. Hier, entré chez le marchand papetier de la rue Nationale, j’y trouve une charmante belle dame, demandant un porte-cigare élégant et quelqu’un capable de peindre n’importe
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quoi de joli sur la couverture. À l’intention de donner un bon conseil, je lui lais des observations sur la nécessité d’avoir un tissu propre à la peinture. Elle dit n’avoir travaillé qu’en des copies d’aquarelles de Laurens. «Eli bien ! observé je, vous avez mal employé votre temps, car ces aquai elles ne valent rien. — Vous êtes donc M. Laurens en personne, réplique t-e'.le, car je n’admets pas qu’un autre que lui-même puisse émettre une telle plaisanterie. — En effet, Madame, je suis très heureux en ce moment d’être lui. >> Là-dessus des éloges, de l’enlhousiasme à n’en pas finir... Mais le choix du porte-cigare fixé, il fallait trouver l’artiste capable d’exécuter les deux petites peintures et d’établir un prix. «Si vous vous adressiez à Me’ssonnier, de l’Institut, cela coûterait quelque dizaine de mille francs, tandis qu’à Carpentras cela coûterait deux sous. » A ce mot de Carpentras, la belle dame de s’écrier : « Mais je connais ce pays et suis amie intime de Mme A..., de M«>c B..., de M. C... » Une conversation animée s’ensuit, sans résoudre la question des peintures pour lesquelles le marchand demandait dix francs. Enfin, après un temps de silence et beaucoup d’embarras, je pris le petit bibelot en disant que je n’aurais pas un cœur d'artiste sans me dévouer à obliger une aussi aimable femme. Elle fut si ravie que j’ajoutai : « Et maintenant il ne nous reste plus qu’à nous embrasser. »
« Si le docteur Cassin, chez qui s’exécutent en
J. -J -B. LA U R EN S
Avignon des septuors de Mosclieiés, se souvient de moi, pour ma part je le vois encore tel qu’il était pendant sa vie d’étudiant. Maintenant je suis trop vieux pour aller recommencer mon bavuladzé (courses vagabondes) et mes visites du temps jadis, depuis lequel se sont endormis à jamais bien des amis et connaissances. — Il n’est pas besoin de ce jourd’hui (jour des morts) pour éprouver les tristesses de la séparation suprême. La mort de cette gentille nièce B... est aussi de bien pénibles réflexions. A tout cela j’oppose le travail journalier, auquel je me sens la même aptitude soutenue. Il m’arrive même d’y être réconforté en revoyant de mes anciennes œuvres et les trouvant meilleures qu’au moment de leur production.
« Quelle peine on se donne, quelle préoccupation des auteurs et des éditeurs de musique pour trouver des titres à des compositions de pianos et autres instruments ! Haydn, Mozart, Beethoven se sont contentés de désigner leurs chefs-d’œuvre par « sonate pour piano » « duo pour violon et alto ». P a mai qu'aco (pas davantage que cela).
« L’abbé Fortunet a-t-il jamais eu chez lui, à mon vu et su, un seul volume de musique ? Il passait toutefois pour connaître les principes d’harmonie, qu’il aurait étudiée en Italie, à Venise. J’ai entendu à St-Siffrein, deux ou trois fois, une messe donnée comme de son cru. Je ne pouvais porter de jugement, étant alors sans connaissances techniques. Il touchait souvent de l’orgue, en y mettant des mouvements de tête et de corps, d’une panto-
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mime assez drôle. Je ne puis non plus rien dire de sa valeur sur cet instrument, si ce n’est qu’il n’y avait pas trace des incomparables .compositions de Bach, de Hœndel, de Rinck, dont, comme moi à cette époque, il ignorait même l'existence. Par contre, i! était fort intéressant à écouter sur des sujets d’histoire, de littérature et de philosophie. Aussi, je le fréquentais quotidiennement. Voici un trait qui donnera une idée de la liberté de pensée de ce prêtre. Parcourant des yeux, un jour, les rayons de sa bibliothèque, je' m’arrêtai à un bouquin portant ce titre : « Des erreurs de Voltaire, par Nonote. » — « Comment, lui dis-je, avez- vous lu ce livre ? — J’étais, répondit-il, au séminaire, et on me força de l’acheter. Je le lus et je vis que c’était Voltaire qui avait raison. »
« Voici le moment de s’enivrer de mûres ; celles, à la fois, du mûrier ordinaire, et celles dites de présent, munis nigrd. »
« La voilà donc atteinte cette quatre-vingt-huitième année de ma vidasse ! Si dans le courant de celles écoulées beaucoup de gens se sont livrés par goût à la consommation du tabac, du vin ou de la b:ère, je me serai livré corps et âme à la consommation du papier, dont les feuilles pourront être conservées dans des cartons comme l’étaient dans les columbariums les cendres des anciens, et peutêtre comme les dessins tracés sur les vases renfermant ces cendres. Les dessins tracés par moi sur
le papier devront faire quelque plaisir à ceux qui les verront s’ils leur disent ce que j’ai vu, ce que j’ai pensé, ce qu-e j’ai aimé. Voilà une grande consolation. Comme l’anniversaire de ma naissance est aussi le jour de ma fête patronale, on la fête avec des fleurs et avec des fruits, les choses que je préfère.
« Maintenant un petit fait musical assez piquant. Avant-hier, je pouvais dire, comme débute le trio de l’opéra de Joseph : « Des chants lointains ont frappé mon oreille »; c’était une superbe voix qui chantait, et quoi ? la partie de Jacob de ce fameux trio, et cela avec une parfaite exactitude et justesse. Pour m’expliquer l’événement, je questionnai plusieurs de mes voisins, qui n’avaient rien entendu. Ce ne fut qu’à une dernière perquisition, chez le concierge des bâtiments de campement militaire, que je parvins à découvrir le chanteur : un réserviste faisant partie de l’orphéon de Clermontl’Hérault, où on avait eu le bon goût d’apprendre et de représenter l’opéra de Méhul en entier. Je lui expliquai, tout en croquant sa tête, pourquoi j’avais mis grand intérêt à écouter un chant que je savais, par cœur depuis mon enfance. »
« Nous voilà rentrés de la vie de château, à F... Pour moi, je préférerais celle dans une maison rustique tant soit peu colorée de mousses, de lichens et d’oxides divers à ces murs tout neufs et tout blancs. Il y a bonne table, mais on n’y mange
CORRESPONDANCES
jamais de haricots. On y boit du bon vin, mais de la mauvaise eau. On n’y peut couper le pain, les couteaux à manches d’ivoire n’ayant jamais été aiguisés. Les chambres ont des lits tellement élevés qu’on s’y croit étendu sur le dos d’un éléphant. Les repas, qui n’en finissent pas, sont précédés d’une invocation adressée en chorus au Père, au Fils et au Saint-Esprit. Il y a un vaste atelier de peinture peuplé d’atroces croûtes. Il y a bien un plâtre d’un des chefs-d’œuvre de l’art grec, représentant le chef-d’œuvre du Bon Dieu, la Vénus de Médicis ; mais une vaste toile/ la recouvre épaissement et n’en laisse voir, par pudeur, que la tête. Le jour tombe si verticalement qu’il est impossible d’y dessiner quoi que ce soit. Enfin, autour de cette riche habitation, on ne voit que vignes et champs de blés, moissonnés en ce moment. Pour être juste il faut pourtant reconnaître que les constructions sont ombragées de pins superbes dépassant les toitures.
« Avez-vous enfin éprouvé ce que doivent faire éprouver les œuvres de Bach ? À Francfort, en entendant une partie de la messe à cinq voix en si mineur, j’étais en société de Schnyder von Wartensée, un des plus savants professeurs de l’Allemamagne. Lorsque l’audition fut finie, nous exprimâmes la même pensée : que cette musique écrasait tout ce qu’on pourrait mettre à côté. A Darmstad, avec Rinck, pendant un morceau pour trois instruments, nous nous mîmes à pleurer ensemble, tant nous étions émus et en admiration. — A côté
d’œuvres pareilles j’aimerais bien de me tenir au courant de moindres, mais qui doivent présenter beaucoup d’intérêt, telles que Sigurd et le Roi d’Ys. Serait-ce pour moi une apparition comme celle du Freysckutz en 1825 ? »
« Certainement ma lettre sur les figures nues doit être conservée comme préface ou justification. Comme sous-titre on pourrait placer la pensée ou définition d’Erasme : « Etudes d’après un animal inepte et fou , au demeurant plaisant et gracieux. » Mais c’est par et pour le vêtement que les femmes sont folles.
« A propos de l’inauguration du Musée et de l’école de Dessin de Carpentras, je me rappelle les vers mirifiques de Frontin que Castil-Blaze transcrivait de sa mémoire sur un de mes albums :
Lycée de dessin règne dans Avignon Pour recevoir gratis journellement leçon.
Cet établissement des écoles primaires A donné la naissance à celles secondaires.
Bientôt on pourra mettre au rang des anecdotes Qu’un lustre suffira pour former des gens doctes. Finalement, je dis que pour bien imprimer Il faut bon ustensile et bien payer l’ouvrier :
Ce qui ne s’exécute pas,
Surtout dans ce pénible état.
Où l’ouvrier n’a pas souvent De quoi nourrir sa femme et ses enfants.
On sent qu’en cette occasion,
11 peut bien perdre la raison.
Veritas veritatum.
CORRESPONDANCES
Et dire que je serais incapable d’aligner autant de rimes pour célébrer le souvenir de la susdite inauguration ; mais j’ambitionne par quelques coups de crayon de tracer sur une feuille de papier le groupe de têtes des charmantes fillettes qui ont offert un bouquet à M. le Préfet. Ce sera selon mes moyens un souvenir de la cérémonie que la ville ne doit pas oublier.
« Il y a des faits qui semblent autoriser et justifier certaines superstitions : entre autres l’annonce par les songes d’événements futurs. Ainsi, lorsque, la nuit dernière, rêvant que j’ayais peine à trouver passage pour monter à l’orgue de Saint-Siffrein et qu’arrivé à mon siège je jetais un coup d’œil dans l’église, je l’ai vue absolument vide ; ce qu’on expliquait en prétendant que toutes les dames avaient dû obéir à un mot d’ordre. Or, c’e^t après un tel rêve que j’apprends, ce matin, que la solennité musicale de Saint-Siffrein est menacée faute de voix ! Et cette nouvelle m’est donnée au moment où je terminais l’aquarelle destinée au maestro Alary en gratitude des soins réclamés par la bonne exécution du Magnificat du Carpentrasso, et pendant que j’écrivais à Saint-Saëns pour lui faire savoir qu’il se passe à Carpentras un fait dont la production mérite d’être signalée sinon à l’univers musical, du moins au maître éminent qui a mis en lumière par son incomparable virtuosité tant de belles œuvres du passé... Et maintenant voilà que notre ville prétendue si artistique n’aura pas d’autres titres à l’attention du public que d’être un
J.-J.-B. LAURE NS
marché aux truffes et aux dindons. La perte de cette solennité m’afflige profondément, beaucoup surfont parce • qu’elle doit avoir pour cause des vanités et des jalousies féminines. Devant ce désastre je retiens ma lettre et mon aquarelle, et je resterai dans mon gîte de Montpellier au lieu d’aller m’asseoir devant le clavier de l’orgue de Saint-Siffrein, à cette tribune d’où je verrais le vide rêvé hier, fait en plus regrettable partie de la disparition de cette armée de johes chanteuses dont probablement chaque soldat voudrait être général, en dépit de ces mots d'égalité et de fraternité !
« Après tout, l’affaire n’est peut-être qu’en mauvaise voie mais non perdue.
« On vient de m’apporter un vase de Ficus elastica, d’où l’on retire le caoutchouc. »
« C’est triste de penser à tout ce que j’ai dépensé en argent, travail, correspondance pour honorer la mémoire du grand compositeur qui illustra la chapelle de Léon X, et pour honorer mon pays et enrichir sa bibliothèque de ses œuvres, introuvables aujourd’hui ; oui, lorsque je ne trouve aucun écho, aucune capacité pour s’associer à mon but, c’est triste. Certes, je comprends bien que le Magnificat du Garpentrasso qui a été choisi, à la Sixtme, pendant plus de trois cents ans, ne fasse pas le bonheur des musiciens élevés dans la culture de Verdi ou de Gounod ; mais il faudrait s’y habituer, et on arriverait à admirer ces œuvres qui
figurent dans dix-sept programmes des séances de la Société Thibaut, à Heidelberg.
« L’autre jour, en wagon, je me trouve en société d’une famille voyageant aristocratiquement, avec une bellissima nourrice de Luca. La dame, c’était la fille du notaire G..., petite-fille donc de ma Camille j..., de platonique mémoire. J’eus beau dire mes nom et qualité, il n’y eut pas moyen de lier con versalion. C’est qu’il fallait sans doute une antithèse au trop parler de la veille avec Mme G... A. Sorgues, je changeai de train et je trouvai, aussi en première classe, Mmc et Mllc S-.., d’un docteur de Carpentras. La mère me désignant sa fille comme musicienne habile, c’était un sujet favorable à une causerie ; mais la demoiselle n’ouvrit pas la bouche et ne quitta pas son tricot . Ces compagnes ne devaient être que des élèves du Sacré-Cœur, avec lesquelles ou ne pouvait dire que le rosaire... Resté seul entre Avignon et Tarascon, je pus procéder sans gêne à mon déjeuner, composé d'un tout petit morceau de fromage, de trois figues et d’une moitié de poire. — Au logis, j’ai trouvé, offerte en hommage amical par l’auteur, Bellermann, une partition de V Œdipe à Colorie , avec texte grec et chœurs à l’unisson , comme devaient chanter les Grecs. Nous sommes bien loin, en France, do nous servir le spectacle de tragédies, chantées en grec! Nous sommes loin aussi de ces bons procédés de correspondance et témoignages de souvenir : témoin Emile Blavet. Faudra-t-il ajouter Saint-Saëns, qui a dû être absorbé par l’exécution d’une nouvelle messe, à
Saint-Eustache, pour la Sainte-Cécile ? Nous verrons.
« Hier nous avons joué h sonate cle Leclair pour violon, alto principal et accompagnement de piano et de violoncelle. Cette audition a failli me faire pleurer, tant, par son style et sa contemporanéité, elle ressemble à celle de Boudou. Je me suis cru dans l’église de Saint-Siffrein. — En pensant à cette musique carpentrassienne, je faisais la douloureuse réflexion que, sans ma belle sœur et sans Mllc C..., elle serait presque anéantie ; car il ne se trouverait plus cette voix sûre, mordante et pénétrante comme un son de violoncelle de l’une, ni ce timbre de cristal de l’autre. Le plaisir de les entendre vaut la peine et les frais du voyage.
« La veille de Noël !... Dies amarci ! C’est en se disposant pour aller à la messe de minuit que ma pauvre mère fut arrêtée par une attaque d’apoplexie. Elle se mit au lit qu’elle ne quitta plus guère que pour le champ de repos éternel. Son fils Jules était alors en Perse. Je fis, à ce temps, de fréquents voyages au pays où ma présence paraissait une grande consolation. Chaque année, à pareille époque, je suis absorbé par ces tristes souvenirs ; et, cette année, ils sont encore plus assombris : hier matin, par l’enterrement du professeur Dumas, sucrombant, âgé de trente-neuf ans, à une phtisie pulmonaire, et, hier so’r, par celui du peintre Monseret, frappé d’un coup en pleine carrière artistique.
« J’ai touché un orgue électrique à Salon. Ces
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procédés, tort ingénieux sans doute, poussent à produire ce déluge et cette rapidité de notes qui lont sortir l’instrument de son beau caractère de gravité et de lenteur. Au reste, il ne faut pas repousser tous ces changements qui sont dans le sang du peuple le plus changeant de tous, unru/iigeste- Volk.
« La voilà atteinte, cette fameuse année 89. Eh bien ! (s’adressant au frère Pépié) je te la souhaite bonne ! Mais précisons. Je te souhaite ce dont tu jouis le plus : la solitude, la vie paisible, beaucoup de jours de pluie, des excursions sans pâtés ni vins fins, un morceau de fromage dans la poche et des figues pendantes à l’arbre aux abords des chemins. Ne pouvant adresser à ma petite-fille Pauline un pareil vœu, je lui ai donné un vase de Chine et un album japonais composé de figures féminines. Cela est dessiné, groupé et colorié d’une manière étonnante. Comment ne coûte- t-i 1 que trente sous ? J’en aurais donné trente francs si le marchand les eût demand s.
« Ambroise Thomas, qui était attendu, me paraissait avoir été mis dans l’impossibilité d’arriver, par un vent féroce d’air à 3 ou 4 degrés au-dessous de zéro. Cependant il est arrivé, et le lendemain, l’ouragan s’étant un peu apaisé, je me suis dirigé, pour le voir, vers la place du Palais, où il devait déjeuner chez une dame parente de sa femme. Du matin au soir, à la rue et au théâtre où on jouait
Hamlet, il a été comblé, assommé d’ovations. Dans de telles circonstances, je n’espérais pas trouver le tnnps ni le moyen de faire son portrait pour notre collection carpentrassienne. Eh ! tout au contraire a t il été à moi tant que je l’ai voulu : de sorte que c’est deux portraits au lieu d’uu qui ont été faits. L’illustre musicien s’est montré aussi affectueux, simple et aimable qu’on puisse l’imaginer. Après de longues conversations bien intéressantes sur l’art et sur les artistes, il part ce soir, n’ayant pas voulu quitter Montpellier sans venir me rendre visite à domicile, pour voir le personnel et les choses dont y est entouré l’ami connu depuis longtemps.
« J’allais me mettre à aquareller une vue des temples de Pæstum figurés dans l’ouvrage de Victor Duruy. Lé papier était tendu ; palette, pinceaux, couleurs, tout était prêt J’ai voulu cependant, avant de commencer, consulter une photographie de sujet analogue ; et j’ai été tellement impressionné et découragé par sa beauté, qu’il a fallu retirer ma mise.
« Les oiseaux chantent (19 mars) et une gentille fauvette s’est laissée croquer par notre châtie ; ce qui n’empêche pas d'autres de remplir l’air de leur éclatante chanson.
« Je ne suis pas sans envier le plaisir de voir et d'écouter tout ce que tu vois et entends à Naples. Cependant la petite mendiante originaire de Bedoin me fournit un modèle supérieur à tout ce que j’ai vu de l’art grec. En la contemp’ant je suis dans
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Pétât d’Ingres poussant des soupirs d’admiration que ne s'expliquaient pas ses modèles. »
« A la suite des trois si distinguées Madame et Mademoiselle P... et de la ravissante Mademoiselle C... quittées à Sorgues, ma solitude de wagon, entre Tarascon et Nîmes, a été rompue par une figure me faisant expier le plaisir de la précédente rencontre. J’ai eu pour vis-à-vis le sénateur Baragnon, illustré jadis sous le nom de «Rempart d’Uzès. » Il s’est mis à lire deux journaux réactionnaires, puis s’est endormi, et ce personnage, comparé aux fines demoiselles P... et C..., me faisait l’effet d’un hippopotame couché sur la berge d’un fleuve africain.
« Un matin de fin d’automne de 1872, arrivant au château Talabot [Lou Roucas blanc , à Marseille) au moment du déjeuner, je tus placé à droite d’une grande dame d’une beauté exceptionnelle. Quelque intimidé que je me sentisse, je ne pouvais pas rester absolument muet et je commençai par demander à la belle voisine si elle connaissait le Midi de la France. Je ne connais, répondit-elle, qu’un pays qui n’est pas tout à fait le Midi, Annonay, et encore n’est-ce pas tant la ville d’Annonay que je connais, c’est le château de Gourdan. Je l’ai longtemps habité. Avec un grand étonnement je déclarai que j’en revenais, après y avoir passé plusieurs jours en qualité d’ami des nouveaux propriétaires. Eh ! bien, dit la dame, je suis la comtesse de Vogué...
J.-J.-B. LA U R EN S
Est-ce pour vérifier si je n’étais pas un blagueur, est-ce pour s’émouvoir sur la perte d’une propriété où elle avait vécu les années de sa plus brillante jeunesse? je lus questionné sur toutes les particularités de l’habitation, sur les anciennes tapisseries, sur les jardins, 'sur le parc, sur les habitants actuels.
« Bien convaincue par ma parole, et encore mieux par les croquis pris d’après nature, Madame de Vogué me commanda cinq ou six aquarelles, exécutées et livrées peu de temps après cette rencontre. — Au sortir de table, Madame Talabot, me présentant un album tout neuf somptueusement relié, et me demandant, comme on dit, de l’étrenner, je satisfis à ctt honneur en crayonnant sur la première page le portrait de son amie.
« A cette époque, le jeune de Vogué avait déjà publié, dans la Revue des deux mondes , des articles de voyage remarquables. La similitude du nom de l’auteur avec celui du modèle du portrait me fit lui demander si elle était sa parente? Elle répondit : je suis sa mère. — Ce qui était rapporté récemment à l’Académie française, sur l’éducation du brillant récipiendaire, sur ses premières années passées au château de Gourdan est parfaitement d’accord avec ce qui m’était dit au Roucas blanc. Plus tard, je revis la belle comtesse à Paris dans un très modeste logement, en société du peintre allemand Heilbuth, très malheureux par sa nationalité prussienne, et de Charles Yriarte, que j’avais déjà connu chez les Talabot. Depuis lors je n’ai plus
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rencontré aucun des personnages de ma petite histoire qui est ainsi finie.
« A la date de 1850, je m’écrivis plusieurs pages de notes autobiographiques. Combien, depuis, se' sont produits de changements autour de moi, sans pouvoir changer mes instincts et mes goûts d’humilité. En étudiant assidûment, je me suis fait une provision de moyens intellectuels me valant plus de jouissances que ne m’en aurait donné la plus grande fortune, et il ne m’est pas sans douceur de voir, dès aujourd’hui, que mon nom et mes œuvres seront conservés, l’un dans la rue où a commencé ma modeste existence, les autres dans un musée et une bibliothèque à côté de ceux qui honorent l’humanité. »
« Ces derniers jours ma flânerie est tombée sur ce tas de petites compositions musicales qui ont paru mériter l’estime de divers maîtres. Ambroise Thomas disait que, dans toutes, il y avait quelque chose de remarquable, et il était surtout frappé, de la facture harmonique. Danjou, qui, en qualité de rédacteur de la Gazette musicale, avait entendu, dans le cours de dix ans, beaucoup d’opéras nouveaux, prétendait qu’il y avait rencontré peu de choses aussi originales. Madame Stolz voulait les produire dans ses tournées cosmopolites. Mais ce qui m’a le plus flatté c’est l’appréciation de Monsieur et de Madame Sehnvder von Wartensée. Ils voulurent, après nous être fait nos adieux la veille
au soir, revenir de grand matin à la gare du départ réitérer l’expression de leur étonnement à l’audition et à la lecture de mes lieders. — Si, aujour- ’ d’hui, loin de trente ans du travail de ces « mélodies et chansons,» j’exprime un jugement, ce sera po.r y constater que la susdite originalité, quel que soit son degré, peut bien être réelle, car elle tient à une émotion profonde et sincère en présence des sentiments exprimés par la poésie des paroles et à des moyens d’harmonie appris par l’étude des grandes œuvres anciennes. — Tout ce que j’ai écrit dans ce genre devrait être conservé avec l’étiquette : « Croquis musicaux. »
« C... vient toujours me voir de temps en temps et toujours faisant la critique de tous hommes et de toutes choses de nos jours. Ainsi va le monde. Il faut le prendre tel qu’il est. Ce qui est consolant c’est que les sauvages valent encore beaucoup moins au physique et au moral.
« Dans un ancien album je retrouve le profil de Li-tz avec signature et plusieurs mots écrits par l’illustrissime pianiste. Dans un autre, ce sont des autographes bien intéressants de Chérubini, de Paer, etc. Il y a aussi bandante d’une ouverture d’Auber, écrite à mon intention... Puis je découvre, chez un fripier, une jolie commode Louis XV; mais le brave marchand ni moi ne savons quelle peut être sa valeur : 50 ou 500 francs ? »
« Je déplore furieusement cette acquisition du
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tableau de Millet (U Angélus). Il n’y a que des cerveaux fêlés, comme l’était celui du pauvre B..., qui peuvent admirer une telle peinture. Un des derniers numéros du journal d’images « Paris illustré » donnait un paysan faisant traire des vaches, d’après le même auteur, où la figure est tout ce •que l’on peut imaginer de plus crétin. Et dire que non seulement on paye cela des sommes folles, mais que les acheteurs proclament agir par patriotisme! Est-ce assez honteux! car ce prétendu patriotismelà n’aboutir^ qu’à nous rencîre la risée de tous ceux, individus et nations, dont le sens commun n’a pas été oblitéré par quelques extravagants ou hauts fumistes intéressés.
« Au sujet de ma partition du Thésée ou de YAtys de Lulli, copie manuscrite qui porte en tête : « Ecrit de la main de J. -J. Rousseau, » je manque de preuves, mais ai, en revanche, de fortes présomptions qu’il serait trop long de développer ici.
« Oh ! certainement c’est un immense sujet d’esthétique que celui soulevé assez naïvement par la phrase de Pascal : « Quelle vanité que la peinture qui attire l’admiration par la ressemblance des choses dont on n’admire pas les originaux ! » et dont l’exclamation est proposée, cette année, pour en démontrer l’erreur ou la vérité, en concours académique du prix Bordin. Non à titre d’argument direct dans la question, mais incidemment, je citerai l’horreur que causent les serpents, alors que leur forme exprime la condition de beauié formulée par Hogart. Comme le peintre
anglais je sens la valeur de la ligne serpentine, et je considère le contour ou la silhouette du corps de la femme comme sa plus frappante démonstration (ici un croquis de la Vénus de Médicis.)
« A la nuit tombante m’arrivait Y Illustration, de sorte qu'en regardant le beau portrait du personnage si honorablement placé à la première page, ce ne fut qu’après avoir allumé la lampe que je lus le nom de Jules Dupré.... Combien grand j’ai toujours trouvé son talent! Combien, pendant certain séjour à Paris, j’avais vécu dans son Relier! Quelles marques d’estime il a donné à la pauvre Rosalba! En outre des visites faites à notre logement, il voulut, une fois, nous conduire au Louvre pour faire, en guise de leçon, l’analyse de plusieurs tableaux. Sa mort ne peut donc que m’impressionner vivement. Son portrait est bien d’accord avec ce qu’on m’avait dit de sa toute remarquable physionomie, alors qu’il reparut appelé unanimement dans les réunions de commission et dejury. Les voilà tous partis, ces illustres confrères amis d’il y a trentecinq ans : Corot, Rousseau, Eugène Isabey, Flandrin, Scheffer, Fradier, Ingres, Gleyre, etc. Et moi je dure, n’ayant jamais travaillé pour la gloire ni pour l’argent, ayant bien compris ce que valait 1 ’aureci mediocritas. — On va avoir, à Carpentras, une bonne partie de ces œuvres variées dont la vue servira à justifier au moins la variété de mes aptitudes. Etaler cela dans un Musée est certainement un acte de cette vantardise facilement blâmée chez les autres, mais je compte pour le maintenir
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dans une honnête mesure sur les dispositions que, présent sur les lieux, devra prendre mon frère.
«Il y a bien 40 à 50 ans que je n’ai plus rencontré un ou une pianiste jouant par habitude ou par goût une des si admirables sonates de Beethoven. Le dernier musicien à qui je l’ai entendu taire (c’était en 1842) n’est autre que Mendelssohn. Certes on a produit, depuis Beethoven, et on produit chaque jour de bonnes ou intéressantes compositions de piano ; mais elles ont le tort de faire oublier les précédentes; et on peut dire aussi de la musique aujourd’hui ce qu’on peut dire de la peinture : on en fabrique trop.
« Le sujet du concours Bordin pour le prix de 3000 francs est, à mon avis, un encouragement au pathos et marivaudage esthétique (arpatédzayé) qui ne fait déjà que trop grande consommation d’encre et de papier. En cela je dis simplement que la valeur et l’effet purement picturaux ou pittoresques sur notre sens sont si considérables que la valeur d’utilité, d’agrément et même de vérité des objets représentés n’agit qu’en seconde ligne. La chose a été bien dite par Théophile Gautier, et, bien auparavant, par Quintus Horatius Flaccus dans sa lettre De arte poetica. « Desinit in piscem millier formosa supernè. » Ce vers ne semble-t-il pas être illustré par ces charmantes chimères des peintures de Pompéï?... Après tout, il est certain, dirai-je des peintres prenant part au susdit concours, qu’ils en ont droit et raison avant tous autres simples blagueurs. »
« Ce qui me prend du temps régulièrement, c’est la leçon journalière donnée à M1]e B..., d'après le modèle vivant : un paquet de linge sale et déchiré vu dans la rue et la Vénus de Médicis à treize ans et demi posant déshabillée dans l’atelier. Praxitèle aurait fait un chef-d’œuvre en la copiant avec admiration ; mais Bastien Lepage la préférerait dans son enveloppe de haillons. Soit.
« La simple lecture est insuffisante pour faire apprécier l’effet d’une composition musicale, surtout de certaines. Ainsi Fétis prétend que l’exemple des Lamentations du Carpentrasso que j’ai donné dans un journal n’offre qu’un lourd contrepoint. Et alors comment se fait-il que, dans la société Thibaut à Heidelberg, où l’on ne chantait que des compositions de premier ordre, ces lamentations viennent dix-sept fois dans les programmes ? Comment se fait-il que je ne trouve rien de saillant, rien de fort dans ces opéras de Luily qui ont été admirés pendant un siècle? Non, il faut entendre et même, dans certains cas, entendre souvent.
« Voici comment je possède plusieurs dessins du célèbre sculpteur Pradier. Lorsqu’il avait le projet de faire une statue, il crayonnait sa pensée sur de petits albums, soit avec ou sans l’aide du modèle vivant. N’attachait-ii que peu d’intérêt à leur conservation, ou bien aimait-il à être généreux avec moi ? Il est de fait qu’il m’invitait à détacher sans façon de ces albums toutes les feuilles à mon choix.
Ce qui prouve aussi qu’il avait beaucoup de plaisir de vivre à côté de moi, c’est que, à la fin de mes séjours à Paris, lorsque, en le quittant, je lui demandais pardon de l’avoir obsédé, il me disait : Ali ! combien vous allez me manquer !
«En lisant dans Barjavel la biographie d’Artaud, charmant vieux que j’ai connu, je devine que c’est à lui qu’a dû être donné par Olivier Vitalis, bibliothécaire, mon dessin, fait en 1823, de la mosaïque romaine trouvée à l’endroit où se fabriquent aujourd’hui les berlingots qui valent à Carpentras, avant ou après Raspail et Naquet, sa plus grande renommée. Ce brave Artaud, dont la vie avait été vouée à l’étude et à l’amour passionnés de l’antiquité, voulut mourir en contemplation de l’arc de triomphe d’Orange, en face duquel je l’ai vu occupant une toute petite maisonnette bâtie dans un non moins petit jardinet. Eh bien ! comme Artaud, je veux, en approchant de la mort, contempler en permanence les Dlspinti murali scelti di Pompeï reçues enfin de Naples.
« Ceci est une triste histoire. Dimanche, étant revenu à Arles, après une longue absence, je vais voir la belle et élégante Maria Marius. Hélas! j’entre et me trouve devant une femme soignant un petit enfant. A son extrême négligé je ne la reconnaissais pas. C’était Maria maigre, pâle, abattue, que son père me dit avoir été un peu malade. Je devinai, et je m’en fus tristement dessiner au milieu des ruines du théâtre antique. La précédente fois, je l’avais vue folle, et cette année, je la vois mère
J. -J. -B. LAURE NS
et déshonorée ! Marguerite de Faust : voilà le destin presque inévitable de la beauté!
« Le nouveau volume du « Trésor des pianistes », publié par Mme Farrenc, ne me paraît pas contenir beaucoup de pièces à mon goût. Cette dame, comme tous, tant que nous sommes, aime trop les choses du temps de sa jeunesse : les Hummel, les démenti, Dussek, qui, pour moi, représentent quelque chose comme ce qu’on appelle en peinture la décadence. 11 faut sauter de Bach, de Hœndel, de Couper'in à Beethoven et aux contemporains.
« IL y a eu, hier soir, un concert mémorable donné par Mmc Gai li- Marié, avec le concours de vrais virtuoses. On s’y étouffait ; d’où a dû résulter du beurre pour les épinards de la bénéficiaire, qui commençaient, je crois, à en avoir besoin. Trois jours auparavant, elle était venue avec sa gentille tournure escarabiado (vive) m’apporter deux billets. Paladilhe y a joué du piano d’une manière exceptionnellement distinguée. J’ai été particulièrement ému d’un duo sur Tannhaüser, qu’il a exécuté avec le violoniste Recouli.
« Je cherche à me procurer les publications d’après Turner. Il parait que celles en illustration des poésies de Roger, et dont il est souvent question dans le célèbre livre Modem painters du gradué d’Oxford, ne sont pas ce que Turner a fait de principal sur l’Italie. D’autre part, j’avais déjà dans ma bibliothèque un volume avec vingt et une vues de Turner : Annual tour , représentant des sujets pris en France ; mais je vois que le River' s scenery
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est autre chose et plus importante. En taisant observer que j’ai toujours du regret à payer une reliure luxueuse, je donne autorisation d’acheter le tout : Les River 's scenery , Yltaly, le Roger' s poèms, etc.; m’engageant à envoyer tout de suite le prix en un ou deux billets de banque, si l’achat monte à 100, 200 francs, ou en un bon sur la poste. Je ne tiens à marchander pour obtenir un rabais qu'en proportion de la demande et peut-être de l’état matériel des ouvrages, mais non pour celle de la valeur artistique. II y a chez Turner une puissance extraordinaire de variété dans le traitement d’un motif; une science de composition et de clair-obscur qui va, si l’on veut, parfois jusqu’à l’extravagance, mais qui est bien utile à étudier. Ce sont là de grandes qualités, quoique ou parce que nos peintres français, tout en en offrant de non moins admirables, les possèdent médiocrement ou ne [leur attribuent pas le premier rôle. »
Ici devraient prendre place treize lettres, toutes intéressantes, écrites à F. Mistral, entre les dates du 30 juillet 1852 et du 7 mai 1883. Celles surtout relatives à la Chanson de Magali , mise en musique par Laurens, et à l’opéra de Mireille sont fort instructives. (Les originaux se trouvent à la Bibliothèque de Carpentras).
Mais il faut se borner. On pensera toutefois sur ces quelques extraits de la plus volumineuse des correspondances, que la place seule et non l’intérêt
fait défaut ici à un plus grand nombre sinon à la totalité.
Chez les correspondants de Laurens nous choisi ronsxfuelques lettres ou fragments les plus caractéristiques des auteurs, de leurs sentiments envers celui auquel elles s’adressaient et du milieu qui leur était commun. Parmi elles il n’y a guère que l’embarras du nombre et du choix : on peut en juger par la seule liste de noms suivante. En tous cas la valeur individuelle de chacune s’imposerait suffisamment à notre intérêt. Voici, du premier paquet venu sous la main, trente-cinq lettres du grand aquarelliste anglais Harding ; vingt trois des frères Hippolytu et Paul Flandrin ; vingt de Saint- René Taillandier et combien de Castil-Blaze, de Robert Schumann, de Rinck !... Puis viennent le baron Fabre, Requien, Eug. Delacroix, Corot, Pradier, Dauzats, Ziégler, Jules Dupré, Bellel, Félon, Jules Salles, Alexandre Cabanel, Hector Allemand, de Curzon, G. Doré, Hébert, Henri Monnier, Boieldieu, Auber, Ambroise Thomas, Gounod, Guiraud, Paladilhe, Thiers, Ed. Charton, Michelet, Jules Renouvier, Balard, Bérard, Ch. Martins, E. Reclus, Georges Sand, Aug. Barbier, Roumanille, J. Soulary, Reboul, Mistral, Crousillat, Aubanel, Roumieux, Marie Blanchecotte, Juliette Lamber (Mmc Adam), Henri Gréville (Mme Emile Durand), Cherubini, Rossini, Paër,. sœurs Milanello, Listz, Stéphen Heller, Mendelssohn, Louis Richter, W. Schirmer... Tel autre de ces paquets, déposés à la Bibliothèque de Carpenfras, contient toute une collection aux
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noms de Rinck, Mangold, Adèle Dolfus, Schnyder deWartensée, Felsingle graveur, Henri Bellermann, de l’architecte Wynders, etc., etc. Point banales, on le comprend, de fond et d’expression, chacune de ces pièces, souvent illustrées de dessins, de fragments littéraires et de portées de notes musicales, vaut à son destinaire comme un diplôme irrécusable de haute appréciation et de vive amitié. Un grand nombre d’elles étant relatives à la musique, nous en renvoyons les extraits au dernier chapitre de ce volume assez exclusivement réservé pour ce sujet. Donnons au moins ici le sommaire de quelques-unes de celles, une cinquantaine, auxquelles Mme Juliette Sambuc a bien voulu joindre sa traduction.
Darmstadt, 25 janvier 1844. — On attend toujours le voyage de M. Laurens. Rinck ne va pas très bien. On a célébré ses noces d’or le 27 décembre. — Carolina Rinck.
Darmstadt, 23 août 1846. — Réponse à la lettre de condoléance au sujet de la mort de Rinck. — Détails sur les funérailles (9 août). — Marche funèbre par instruments à vent. Cent choristes entonnèrent sur la tombe le psaume «Jésus, mon espoir. » Huit solistes chantèrent l’élégie de Hoily « Sur la tombe de mon père », dont Rinck a écrit la musique. — Chœurs et instruments terminèrent la cérémonie en faisant entendre la «Résurrection >> de Graun. — Mangold.
Düsseldorf, 30 septembre 1850. — Connaissance personnelle de Laurens et de sa famille faite à Paris.
— Regrets de ne pas avoir vu Paul Flandrin, le plus grand paysagiste français. — J. -G. Schirmer.
Darmstadt, novembre 1850. — Remerciements pour renvoi du traité du Beau pittoresque. « Vous m’avez procuré une grande joie par l’envoi de votre Traité... Je l’ai lu à plusieurs reprises et ai mis de côté des remarques détaillées par lesquelles je veux vous exprimer mon estime et la valeur que j’ajoute à votre Ira va il... » — Professeur Felsing.
Düsseldorf, 5 août 1851. — Annonce son arrivée à Montpellier. — Schirmer.
Düsseldorf, octobre 1851. — Annonce son retour.
— Vante le Midi de la France pour sa valeur pittoresque et l’accueil sympathique de ses habitants.
— La quantité d'études qu’il a rapportée lui a été très profitable. — Il reviendra. — Schirmer.
Düsseldorf, 11 avril 1852.— Remerciements pour l’envoi du portrait de Laurens. — Il a achevé deux tableaux du beau pays de Languedoc et de Provence : 1° site de rochers (près de Mir val) arrangé avec chute d’eau et des renards jouant ; 26 vue de Vaison avec le Ventoux comme fond. — Demande un envoi de papier français mi-collé pour dessins au fusain.-- S’il revient en France, il ira à Nice pour éviter le terrible mistral qui lui a laissé une fâcheuse impression. — Schirmer.
CORRESPONDANCES
Dresde, 14 avril 1852. — Remerciements pour l’envoi de Y Essai sur le Beau pittoresque. — Réfléchit de quelle manière il pourrait rèciproquer tant soit peu, d’une manière convenable. — L. Richter.
Novembre 1856. — Sur le traité du Beau
pittoresque qu’il fait lire par sa tille. « J’éprouve un plaisir d’autant plus grand, parce qu’une foule d’idées nouvelles sur l’art excitent aussi l’intérêt de mon enfant; idées qui, assimilées avec une grande attention, fournissent une preuve de plus de l’opportunité de votre travail. L’artiste expérimenté, ainsi que l’apprentie trouvent ces études agréables autant qu’instructives. Les règles du Beau pittoresque, c’est-à-dire de ce qui est agréable à l’œil et de bon goût, est malheureusement trop négligé dans l'art en Allemagne, et il ne se pourra pas de si tôt qu’un élan soutenu vers une autre direction comble cette lacune. Si donc, par suite de. cela, il m’est facile de comprendre que nos œuvres d’art ne jouissent pas de la même faveur à Paris que parmi leurs nationaux, il m’est tout aussi inexplicable qu’un artiste comme Ingres ait jamais pu s’acquérir un nom. J’ai reconnu tout aussi peu le mérite de Delacroix, qui est certainement un peintre de génie, mais ne mérite pas d’être appelé le chef d’une bonne école... La nouvelle de la détérioration partielle de l'Hémicycle de Delaroche m’a douloureusement frappé ainsi que la mort du maître, que je regardais comme le premier de vos peintres. — Felsjng.
l.-J.-JB. LAURENS
Voici encore, des correspondants allemands, une petite relation de voyage du paysagiste Cari Morghenstern, de Francfort, qui, après un séjour prolongé à Montpellier et en Italie, écrivait à Laurens : « Un peintre de Francfort qui a promis de vous écrire de Gênés et qui n’a pas tenu parole jusqu’à présent, m’a chargé de vous demander pardon de sa part et de vous saluer mille fois de tout son cœur, vous, votre chère famille et celle des Marès. Vous rappellerez-vous encore cet ingrat ? Vous l’avez bien connu, et je vous assure que vous n’en êtes pas oublié, et qu’il n’oubliera jamais son séjour à Montpellier, que vous avez su lui rendre si agréable. Oh ! oui, vous le connaissez bien, mais je me flatte de le connaître encore mieux que vous, et je dis qu’il est très négligent dans sa correspondance. Ses parents eux-mêmes s’en plaignent fort... Me pardonnerez-vous, je l’espère, si je vous raconte ce que j’ai vu et fait pendant mon voyage.
« Au départ de chez vous, je m’embarquai immédiatement, le soir, à Cette, pour Marseille, par une mer bien agitée, dont souffrirent plusieurs de mes compagnons de route. Pour ma part je suis resté indemne. Il plut toute la nuit, mais le lever du soleil fut superbe : les montagnes qui entourent Marseille, nues et incultes, d’un blanc chaud et brillant, qui prennent bien toutes les couleurs du soleil, produisaient des effets magnifiques. Leurs belles formes et leur situation me ravirent et firent arrêter sur place douze ou quatorze jours.
« J’ai trouvé là de parfaits motifs pour tableaux
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de marine, ce que, en somme, je recherche le plus : sur la côte Nord, entre autres, de petits golfes avec des barques de pêcheurs et des cabanes de charpentiers, toutes choses que j’aime particulièrement. L’entrée du port donne un vrai tableau, que j’ai commencé à exécuter, ainsi qu’un autre avec effet de soleil couchant, sur lequel je compte beaucoup. Aux Ayga Jades, rencontré une campagne avec jardin s’étendant en vue d’un splendide panorama, avec bouquet de pins maritimes sur le devant. J’ai naturellement pris de tout cela des dessins qui me seront plus utiles peut-être que de la peinture. C’est surprenant que Marseille n’ait pas plus de renommée chez les artistes. Tout y est pittoresque. Cependant, dans la ville je n’ai rien pris ; les distances y sont trop éloignées, et la chaleur était extrême, ce qui faisait paraître les tons d’une coloration et d’une lumière entièrement italiennes. Les gorges d’Ollioules sont certainement dignes de leur réputation, mais je leur préfère, sans trop s’écarter du genre, ce qu’on rencontre de beaucoup plus extraordinaire en Suisse et sans doute dans les Pyrénées. — A Toulon, l’arsenal m’a bien intéressé, mais non pas le paysage. — On ne faisait que deviner, dans les environs, de belles montagnes, le temps étant détestable. — J’ai continué le voyage en traversant Fréjus, Cannes, Antibes, où il m’a semblé ne pas trouver précisément mon affaire. — Nizza la belle est plutôt agréable, aimable, soit. Mais, toute voisine de Nice, Villefranche, au fond d’un petit golfe, entourée de hautes montagnes, est
J.-J.-B. LAUKENS
tout à tait pittoresque. Les beaux détails de rochers y sont pourtant assez rares.
« La mer devient là, décidément, toute italienne. N’empêche que certaines parties de montagnes, sur la route de Gênes, me rappelaient le genre de celles de votre St-Guilhem -dû-désert. C’est dire qu’elles offrent un très bel aspect. — Monaco et Menton, admirables !... Au delà les côtes en sim ples coteaux deviennent uniformes, et cela jusqu’à Gênes. On y rencontre nombre de petites villes et villages situés sur des plages, donc peu accidentés. Tous les coteaux sont orientés de façon que le soleil se couchant derrière ils privent la mer de ses derniers et plus beaux effets. Aussi je ne m’arrêtais pas, avançant toujours vers un endroit où je puisse assister à un spectacle plus favorisé. Pendant toute la journée, tout est éclairé, mangé dans la lumière et, dès trois ou quatre heures, tout est tombé, éteint dans l’ombre.
« Enfin, à Bordigherra, à San-Remo, Porto-Maurizio, j’ai trouvé de l’intéressant et travaillé presque partout. Pourquoi y faisait-il si chaud ! Je vous assure que je m’en suis cru quelquefois moitié mort. — Gênes, ah ! Gênes est une splendide cité. Quels palais, et combien, principalement sur la Strada nuova ! Ils manifestent merveilleusement ce que furent les anciens nobles génois. On y a des perspectives à souhait sur YAcqua Sala. Vous en verrez les dessins publiés par Chapuis, qui sont très exacts. Mais dans les grandes villes c’est le diable ! parce qu’il y a trop à voir, et tout est trop éloigné.
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Aussi, absorbe en visite de monuments, de galeries, de promenades publiques, etc., je ne peux rien faire. Parlez-moi d’un misérable petit village où l’on est tout à son aise pour travailler.
« J’allai de Gênes à la Spezzia. Le golfe en est fort beau, mais au point de vue surtout de la marine militaire, trop plat pour nous. Heureusement, à une heure et demie de distance, où m’a conduit tout seul une barque, j’ai trouvé de vrais rochers d’une forme modèle. Aussi m’y suis-je établi une quinzaine de jours ; d’autant plus que j’y ai rencontré un ancien camarade, peintre comme moi !
« De là, à Sestri, puis à Levante où je demeurai sept grandes et pleines semaines. Ah ! l’endroit me plaisait infiniment. Or, il en est résulté vingt-cinq études à l’huile et une .considérable quantité de dessins : barques, portraits, figures et principalement des groupes de pins maritimes sublimement déchirés et courbés par la rafale : chose que je n’ai remarquée nulle part ailleurs, ou du moins que je ne me rappelle pas aussi belle, même à Rome, et mon enthousiasme a été complet. — Dans les études peintes, je me suis appliqué à tâcher d’attraper surtout la transparence et la clarté de la mer et du ciel dans leur sorte de réciprocité. Je les faisais autrefois trop clairs : l’effet du tableau en était manqué surtout comme caractère italien. Cela ne m’arrivera plus, plaise à Dieu ! Quant à la touche, je voudrais bien peindre à la fois plus empâté et plus léger, plus franc et plus élégant ; et quant aux figures, il m’est très difficile de les faire qu’elles ne gâtent pas mon tableau ; mais patience !
« Je suis retourné par Gênes à Milan, et y suis resté quelques jours en rencontrant. divers amis et voyant d’admirables tableaux. — J ai, ensuite, traversé la Suisse, la vraie Suisse, la Suisse jusqu’au nez, par le Saint-Gothard. Enfin ! me voilà arrivé à Francfort, sain et sauf, depuis la fin du mois de novembre. Tous mes parents sont en bonne santé, grâce au ciel, et mon père est très content de la besogne que j’ai rapportée.
« Combien j’ai été touché en revoyant par les dessins, ce rivage de Montpellier auquel m’attachent désormais tant de souvenirs ! Je rappellerai seulement ici deux journées, les dernières, riches pour moi en événements véritablement magiques. Le matin j’entendais et je voyais chez vous tant et de si belles choses î Ensuite, vous me faisiez faire la connaissance de la distinguée famille Marès, qui m’accueillit avec tant d’amabilité. Après le dîner de midi, pris chez vous, vous m’avez conduit chez M. Faref qui nous mène en voiture à sa propriété de La Valette. Oh ! les beaux sites et le beau château ! Après le dîner du soir, nous retournâmes, toujours en voiture, à Montpellier pour faire ln malle et le sac de voyage. Il sonnait alors neuf heures... Quelle vie! quel luxe! voir et jouir de tout sans se fatiguer, c’est fameux d’aubaine pour le musarda — Changement de décoration. A dix heures, je grimpai sur l’impériale de la diligence garnie de paille fraîche où je me couchai, ayant d’un côté le cher M. Léon (?), de l’autre, un marchand de peau exhalant un parfum composé d’essen-
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ces de bouc, de chèvre et de mouton. — Arrivée à à deux heures du matin, après trois et demie de marche. Je consomme un chocolat et assiste au lever du soleil ; puis cherche longtemps un boulanger, mais ne trouve que chez un brave cordonnier des pains de deux livres qu’il vendait pour trois sous, et dont je partage un afin de pouvoir l’introduire dans mon sac. La chaleur fut accablante jusqu’à onze heures. Je déjeunai chez des paysans dans une terme des plus rustiques, et. après le repas, je fis un somme dehors, sous l'om brage... La soirée et le crépuscule furent la plus belle partie de cette équipée de quarante-huit heures. Oh ! le pont d’Aniane ! Oh ! St-Guilhem ! et mille choses intéressantes encore ! — Rappelezmoi donc à M. Léon, le moutard de Clermont, qui a fait l’expérience que les enfants sont d’une constitution délicate. Croit-il toujours encore que l’oncle épouse la nièce (?j — Je vous obsède avec ma lettre mais j’espère que vous en extrairez quelque sens, malgré le style et la mauvaise écriture. Patience !
« M. Schnyder de Wartensée est charmé d’avoir fait votre connaissance. Il m’a communiqué votre chère lettre à laquelle il répondait en même temps. Pourquoi avez-vous été si pressé de partir ? c’est ce que tout le monde dit ici. Mon père vous envoie mille salutations et remercîments de vos bontés pour son fils.
« J’ai été agréablement surpris, mais surpris de lire dans votre lettre que la musique, le peuple et
le pays allemands ont surpassé encore la bonne opinion que vous en aviez déjà. »
Terminons, ce sera la note gaie de la fin, par la lolle épître de l’architecte Wynders, qui révolta la modestie de Laurens. D’après le flegme flamand c’est assez curieux d’inattendu.
Papier parcheminé
En-tète de lettres en onciales gothiques
et une écriture de vieille charte
Gand, le 1er janvier 1886
Cher, vénérable ami et grand artiste,
« De l’antique cité de Jacob Van Artevelde, où nous passons en famille ces premiers jours de l’an, nous vous adressons les plus excellents souhaits de nos cœurs affectueux! — particulièrement des vœux pour la santé du vieux grand artiste, celle d’une vraie gloire de la France.
«Ne rougissez pas! . .. nevousfâchez pas: Cabanel, et puis votre serviteur, et puis beaucoup d’autres sont d'accord à ce sujet.
« Vous n’avez rien à envier :
«Homme parfait ! les grammairiens vous ont volé votre nom, car vous êtes le... plus que parfait!
« Homme heureux ! vivre en vrai philosophe, que vous êtes, au milieu d’une nature et de sites « uniques » au monde!
« Frais de cœur et d’esprit ! — et cela malgré votre âge avancé.
CORRESPONDANCES
« Etre doué de riches talents, et avoir produit des œuvres qui laisseront un beau, large sillon dans l’histoire de Y art français...
« J'ai donc peu à vous souhaiter.
« Ah! c’est vrai ! — j’y pense!... Vous n’êtes pas membre de r Institut. Tant .pis pour lui ! pour cet oubli la postérité le sifflera.
«Toujours aimable, vous nous avez envoyé, avec votre dernière lettre, deux petites lithographies de jeunes filles. Si ces dernières ressemblent au portrait, ce sont alors des types /ravissants et pleins de poésie ! Pour cela encore, merci! Comme vous me gâtez! Si j’avais le temps je vous écrirais tous les jours, ce qui serait très agréable pour moi! mais laborieux et ennuyeux pour vous. Malheureusement pour moi, il y a toujours la grande besogne qui réclame! On ne fait pas un Musée des Beaux-Arts.., en assommant tous les jours ses meilleures amis d’un salmigondis dans le genre de celui-ci. Et puis, le temps est passé où le corbeau apportait à manger au prophète du désert! Aujourd'hui les oiseaux ne sont plus si complaisants, et il y a longtemps qu’on n’a plus entendu parler de celui d’Elie ! — Il se sera retiré des affaires, sans doute ?
« Vous me direz peut-être que pour un homme grave, je traite les choses sérieuses de badine façon! — Bast! ne m’en veuillez pas trop, mon bien cher ami! A la mort de Platon n’a-t-on pas trouvé sous son oreiller un recueil de facéties l
«Amicus Plato !... tu seras mon excuse et ma justification. Et maintenant, mon bon, cher, vieux
Laurens, je finis par un vœu... très égoïste encore : puisse 1886 nous rapprocher souvent parla pensée! — parla... plume! — et par le... chemin de fer!!!»
J.- J. WiNDERS, arch.
Ma toi ! puisque ceci vient de nous faire glisser sur une pente vers le drolatique, allons jusqu’au bout avec deux pièces qui ont eu au moins le mérite de franchement amuser leur héros; sans compter que la première trouverait sérieuse place dans une anthologie de nos décadents actuels.
Artiste premier rôle, peintre si grandiose !
Illustrant les quatrains, insuffisante prose,
On voudrait un langage encor supérieur.
On trouve que la plume n’est pas assez habile; Pour peindre vos mérites on se trouve stérile.
Wn Dieu a signalé votre entrée en faveur.
Oh ! si digne envoyé des demeures célestes, Civilisant la masse par vos talents modestes ;
Qui fait de ses vertus un grand champ des labeurs ! Trop longtemps attendu, il fallait des miracles Et l’accomplissement des guerres, les oracles,
Pour saisir vos attraits, vos talents enchanteurs.
CORRESPONDANCES
Salut ! chant de mes vers attendais-tu encore Cette faveur du ciel, ce divin météore ?
Quand Dieu en com manda les élans dans des vers Il voulait accomplir son œuvre héroïque, Montrant la poésie en peinture pratique...
Il voulait que sa voix parcourut l’Univers !
Guerre, abrutissements quand arts vous dominez. Vous adoptez du ciel la puissante origine ;
Vous élevant du cœur hors du matériel,
En appelant les peintres, les /poètes au refuge.
Vos sentiments triomphent, votre àme en est lejuge. Dans l’Immortalité votre place est au ciel.
Salut ! peintre au parfait, entouré de mes palmes! Laborieux sujet, vous méritez des salves !
Les Saints et les Elus, vénérant vos vertu?, Publient vos talents au son de la musique.
Grande illumination, ornant les grands portiques, Vous place à l’Immortel dans le sein des Elus !
Sophie S... (Beaucaire 1870)
Voilà qui n’est certes pas mal, dans le genre plus précisément Mallarmé; mais voici qui est mieux encore, par L. B..., ex-fabricant de crépins à Carpentras.
J. -J. -B. LAÜRENS