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CHAPITRE X

Voyages,

Publications

On peut classer sous ce titre la période de la vie où Laurens, qui fut toujours plus ou moins mais progressivement voyageur et producteur d’œuvres imprimées, exécuta les plus significatifs de ses voyages et les plus importantes de ses publications. Il va d’ailleurs entrer en relations avec la très-haute et très-puissante Dame Compagnie des chemins de 1er de Paris-Lyon-Méditerranée ; ce qui, par une carte de circulation permanente, facilitera singulièrement ses allées-venues de peintre ordinaire et illustrateur de la dite Compagnie sur le réseau même qu’elle dessert et dans les régions avoisinantes. Après les simples excursions pour recueillir les matériaux à publier avec le baron Taylor, et en dehors des voyages de vacances à Paris, Laurens, poussé surtout par sa passion musicale, pensa à visiter l’Allemagne, où il avait déjà noué des relations épistolaires avec plusieurs

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sommités. Son premier voyage, qui devait s’y renouveler, par la suite, avec des itinéraires divers, date de vers 1840 et le fit tout d’abord l’hôte du célèbre organiste Rinck.

Voici les titres de quelques-unes des publications qu’il commença^dès lors à faire, comme en marges seulement d’ailleurs du tond et de l’ensemble de son travail courant. (Ont déjà été mentionnées les huit livraisons des Monuments et Exemples d'architecture dans le Bas- Languedoc). — Chemin de fer de Cette. — Souvenir d’un voyage d’art à l’ile de Majorque. — Promenades au domaine de La Valette, — La Provence illustrée. — Feuilles d’album. — Reproductions de tableaux. — Beaucaire et Tarascon. — La Cathédrale ; l’Ecole de Médecine ; le Jardin des Plantes ; le Peyrou ; le Musée de Montpellier. — Cette dernière, en trois livraisons, devait être le commencement d’une longue suite. Mais, on sait le sort d’avortement de ce genre d’ouvrages en particulier lorsqu’ils ne sont pas commandés et figurant au catalogue des deux ou trois seules maisons de librairie parisiennes qui monopolisent notamment la vente dans les gares de chemins de fer. Ils ne peuvent guère qu’apparaitre pour disparaître. Cette fois, du reste, les desssins sont traduits peu favorablement par la gravure sur bois , procédé qui alors n’était qu’un métier d’artisan et qui, aujourd’hui, est devenu un art. Quant au texte par Jules Renouvier, le professeur Jaunies et l’auteur même des illustrations, il ne pouvait qu’être des meilleurs. (Voir le catalogue des publications, à la fin du volume).

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Bientôt Laurens collaborera au Magasin pittoresque et à ï Illustration, et, plus tard, paraîtront des albums de lithographies sur Le Château de la Grangefort, près d’Issoire, et sur celui du Houcas blanc à Marseille. Il donnera fréquemment des articles à des revues, à des journaux et almanachs ; publiera la traduction d’un roman musical :

SÉBASTIEN BACH ET SES FILS Traduit de l’original allemand de P. Lyser

60 pages in-8* (Montpellier 1843)

A Darmstad, un exemplaire primitif de l’opuscule fut présenté à Laurens par Rinck, avec cette recommandation « Bas maclit Thrœnen verguiessen » ( Cela fait verser des larmes ); et lui-même le traduit sous cette considération que l’auteur, P. Lyser, est un peintre de Dresde, un homme d’art* qui sait charmer sa vie par la musique, par la peinture et par la poésie. «Employant, dit-il, mes loisirs à la recherche du même but par les mêmes moyens, j’ai éprouvé une vive sympathie pour l’auteur original, dont je suis un peu le triple confrère. » Ce roman, soi-disant musical, est, à vrai dire, plus romanesque que musical, à cela près seulement que ses principaux personnages appartiennent à la profession musicale et qu’il est illustré d’un vieux choral d’une trentaine de mesures. On pourrait ajouter qu’il est aussi moins romanesque que sentimental, dans le genre, démodé aujourd’hui, d’un Kotzebue. Tel quel il ajustement son intérêt de milieu et d’époque, et on ne

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saurait, en tous cas, que reconnaître le mérite du traducteur et surtout croire à la sincérité de ces paroles: « Elevé, par l’exemple des plus habiles musiciens et par mes études, dans l’adoration de Séb. Bach ; pratiquant dans ma solitude un véritable culte pour ce génie surhumain, j’ai, en effet, versé des larmes en y voyant mettre en scène, l’artiste à jamais illustre qui fut aussi bon père, aussi bon époux, aussi brave homme qu’il fut admirable comme créateur dans l'art musical. »

Puis, des éditeurs de Paris offrent à Laurens de graver gratuitement et publier un Stabat et nombre de ses mélodies ; ce qui fut fait. La Compagnie P.-L.-M. lui commande, pour figurer aux grandes expositions internationales, une série de grandes aquarelles sur les travaux d’art et les vues panoramiques les plus propres à faire valoir les divers mérites et beautés de sa ligne du Bourbonnais; et dans un but analogue, la Société d’Agriculture de l’Hérault, lui en commande une autre représentant dans leurs valeurs pittoresques, toutes les essences d’arbres de sa région. Mais deux projets autrement intéressants sont venus le hanter et l’occupent déjà impérieusement.

De bonne heure Laurens avait nourri en toutes affections Je projet d’une importante publication d’ Album in-folio en l’honneur du grand fleuve méridional, reproduisant les spectacles divers et complets de ses bords depuis la source alpestre j usqu’aux bouches provençales. « Le Rhône ! » Ce titre de couverture seul lui démangeait au cœur et à la

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main. Après avoir recueilli pas à pas, pendant plusieurs de ses vacances, le plus riche des dossiers, il était parvenu à y intéresser des éditeurs et des artistes, comme reproducteurs d’une partie des planches, tels que Dauzats et Gicéri. Mais pour faire quoi que ce soit en France il faut le faire faire à Paris, et que celui qui le fait yhabite... Laurens, qui avait déjà par devers lui quelques dures expériences, finit par le comprendre et se lassa ; toujours au regret seulement de ne pas. voir se produire chez nous ce qu’il avait rêvé sur un programme de sujets lui paraissant aussi dignes, sinon davantage, que ceux traités à l’étranger, d’après l’Espagne, l’Inde Anglaise, les bords de la Moselle, l’Angleterre, par Roberts, Stanfield, Prout, Harding. S’en serait-il plus ou moins dédommagé et consolé en exécutant et publiant, avec quelque aide par la Compagnie P.-L.-M., dans ses « Albums du chemin de fer de Lyon à la Méditerranée », un certain équivalent à la réalisation de ses premières ambitions? Quoi qu’il en soit, et à tout bien prendre, voici donc près de 150 planches de sujets qui se recommandent par un choix dont la diversité : sites de montagnes, marines, vues générales de villes, de pays ; motifs de végétations, monuments, fabriques, intérieurs, etc., tous pris sur nature et lithographiés par la même main et d’une seule venue constitue, à vrai dire, autant de genres chez le même artiste ; alors que, chez presque tous et des plus illustres, on doit constater le peu de souci ou l’mcapacité avec lesquels ils se sont bornés non-

seulement à cultiver un seul genre mais aux permanentes redites de mêmes données de ce genre. La rare exception que nous signalons de rechef à ce propos est d’autant plus frappante et méritoire que c’est à ce moment aussi que Laurens apparaît en possession et toute maîtrise de son art propre, et comme sentiment esthétique et comme exécution. Bon nombre de feuilles des Albums en question pourraient être désignées pour tenir une juste place à côté de celles de Villeneuve et de Bonington, qui furent les deux termes extrêmes de l’estime et de l’admiration de leur auteur.

Rien que d’après la liste des divers travaux de Laurens qui ont pu être énumérés jusqu’ici, on voit combien ses connaissances rigoureusement scientifiques, journellement et parallèlement acquises avec ses qualités picturales, le rendaient apte à certains programmes plus particuliers, spéciaux, où doit être basée sur la vérité du fond la représentation de la forme, en se faisant si bien valoir l’une l’autre. C’est là, chez lui, on ne saurait trop le reconnaître et apprécier, un mérite très exceptionnel, unique peut-être. De sorte qu’en contemplant et en reproduisant un ciel, la mer, une montagne, une tête, un arbre, un rocher, une fleur et jusqu’au moindre objet, il y mettait et y satisfaisait un ensemble illimité de visions, de perceptions et de connaissances. Son œuvre d’artiste y procédait de la sensation physique et de l’esthétique pittoresque du peintre, de l’intime et consciente possession du savant, du sentiment et de la syn-

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thèse du philosophe. Il n’est pas rare de lire, en un coin ou sur les marges d’un dessin, une annotation latine, provençale ou allemande, quelques mesures de musique ou une indication scientifique. « In urbe omnibus ; in deserto mihi », philosophe l’une d’elles; « Grès verts ; terrains houillers»,ex pertise cette autre. Toutes proportions d’individualité gardées, c’est-à-dire en des résultats moins hauts et moins concrets, mais de tond non moins profond et étendu, telle cette très rare complexité de causes et d’effets parait avoir agi' dans l’organisation et dans la coefficience des ouvrages d’un Léonard de Vinci.

Etant, un jour, entré chez Doré, qu’il admirait beaucoup, surtout pour son entente de Yeffet, il eut à lui taire, en astronome, en botaniste et en chronologiste, la critique de certain croissant de lune, figuré à contre- sens, et de nombreux plans d’aloès ( agave americana) répétés dans des scènes bibliques s’étant passées plus de quinze cents ans avant l’importation de cette plante du Nouveau” Monde dans l’Ancien. Il s’en excusait, bien entendu vis-à-vis de la question d’art, qui restait toute indemne.

A travers le poème esthétique de l’esprit et de la forme pittoresque, exprimés par le dessin et par la couleur ; devant le profil abrupt d’un rocher comme devant celui du plus gracieux buste de jeune fille, le pouvoir de sa main était conduit, appuyé, garanti par le savoir d’un cerveau de véritable sachant. Poésie ou prose, il ne fit d’ailleurs

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jamais rien sans le savoir, et eut pu, au besoin, débiter une conférence ex professo sur l’histoire naturelle et la psychologie de ses modèles quelconques. Etant donnée cette nature de moyens multiples, il traduisait, en plus de par le pinceau ou le crayon, une figure de lemme en psychologue et anatomiste ; un arbre, des fleurs en botaniste ; une marine, un ciel en météorologue et astronome ; des rochers en géologue ; des monuments en archéologue On verra même, plus loin, que le tout

se traduisait parfois chez lui en musique et vice versa. Avec cette curiosité du savant ajoutée à ses facultés de philosophie et d’art vis-à-vis de toutes choses, il cherchait instinctivement puis par spéculation à se rendre compte des lois suivant lesquelles les objets et les êtres naturels sont propres à leur traduction en œuvres d’art. Homme à la fois d’observation et de pratique, d’études et d’expériences, d’une autorité incontestable due à un ensemble comparatif de connaissances et de talents aussi variés que réels, voilà aussi pourquoi il devait les faire aboutir dans son cosmos à un corps de doctrine et de formules ^volontiers didactiques et à la manifestation desquels pouvait si favorablement concourir la collaboration de ses propres plume et crayon. Il ne pensait certes pas, toutefois, à en décréter un Disciplina disciplinarum , mais au moins à faire bénéficier l’élève ou l’amateur d’une certaine somme de vérités acquises, pour leur propre et indiscutable valeur, en dehors de prétendues recettes à donner du talent à quiconque n’en

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possède pas la vertu première dans son organisation individuelle. De là le premier essai, dès 1849, de son ouvrage sur la « Théorie du Beau pittoresque. » Paru d’abord en articles dans le Bulletin de l’Académie de Montpellier, il fut remanié et développé dans deux nouvelles éditions. Celle de 1856, la seconde, parut à Paris chez Paulin et Lechevalier, les fondateurs de Y Illustration. Elle contenait 35 planches. La troisième, de 1874, parut à la Maison Morel, avec 3- planches nouvelles, mais ayant réduit son format pour plus de commodité.

Jusqu’à sa dernière heure, 'Laurens fut plein du désir et très préoccupé du projet d’une refonte et de la plus grande publicité des « Etudes théoriques et pratiques sur le Beau pittoresque dans les arts du dessin. » C’est qu’il les considérait comme la profession de foi de sa vie, devenue en plus, sur la fin, une sorte de testament artistique. Il eut entrepris la chose tout de lui-même, à ses frais, sans la complication de l’atlas des planches, surtout s’il exigeait de nouveau une exécution personnelle aussi considérable qu’essentielle. Toutefois elle lui paraissait justement s’atténuer de jour en jour, devoir bientôt même ne plus compter, grâce aux progrès et facile emploi des nombreux procédés dérivés de la photographie. Se portant à Paris, ou y ayant un intermé Jiaire suffisant, la mort ne fût certainement pas survenue avant qu’il eût satisfait de si naturelles et légitimes intentions. Quoiqu’il en soit, les trois éditions déjà parues avec des remaniements importants, mais malheureusement tirées

à une petite quantité d’exemplaires, peu répandues d’abord et maintenant fort rares, continuent, telles qu’elles sont, une substance pouvant édifier ou intéresser le groupe au moins bien spécial des philosophes, des critiques, praticiens et amateurs d’art. De fait il ne saurait en être autrement avec un auteur ayant pour ses observations documentaires et pour leur manifestation dans une formule didactique la valeur d’un esprit, d’éléments et d’expérience aussi divers que complets. Tel est ce très respectable code esthétique que le frère Jules, toujours malicieux dans son respect même, appela « V Evangile selon Saint-Laurens », ce dont était ravi son législateur. (Voir, à ce sujet, les articles publiés par Durand-Gréville dans « L’Artiste » et par Paul Leroi dans « L’Art »).

L’ouvrage s’ouvre par une courte prélace et se divise en chapitres de : « Principes fondamentaux

— De la Variété avec Analogie — De la Composition — Du Clair-obscur — De la Couleur — De l’interprétation de la Nature par l’Art — Exemples de cette interprétation dans le genre du Paysage

— De la beauté de la Femme. » Mais c’est, a u' premier chef, dans les conditions et rapports esthétiques que comporte cette formule « Variété avec Analogie » que l’auteur'paraît avoir trouvé et concentré les lois de sa synthèse favorite aussi fondée qu’explicite ; et il nous le démontre, à tous les emplois et degrés, dans une série d’environ vingtcinq planches bourrées d’exemples les uns contradictoires, les autres concluants. Faute de pou-

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voir donner ici ces exemples dessinés, en dehors donc de la partie démonstrative et figurée, crayon en main, de la partie purement didactique et pratique, voici au moins en extraits rapides quelquesunes des pensées dont on est le plus saisi au courant duTraité ou Essai. Elles résumeront, en leur saillie, son idée essentielle et l’esprit de son ensemble, certainement l’œuvre maîtresse des publications de Laurens.

C’est l’étude de la grammaire, de la rhétorique, de la philosophie, des mathématiques, de l’astronomie,de l’harmonie et du contre-point qui a formé et réglé la puissance du littérateur, du savant et de l’artiste.

.... Il faut être maître soi-même pour savoir analyser un bon ouvrage et y lire les préceptes qui s’y trouvent mis en pratique.

.... Il y a, en dehors du sujet représenté, en dehors même de la qualité et de la valeur des objets que nous voyons, une cause d’impression qui tient -à la manière dont certaines lignes ou certaines masses se trouvent combinées.

Les plus grands peintres connus, Michel-Ange, Raphaël, Poussin, n’ont pas été les rois de la pein-

ture par leur talent dans les effets de lumière, ni dans le coloris ; ils ont été surtout grands dessinateurs.

Quel est l’homme d’une éducation cultivée qui, en contemplant une statue de marbre, désire qu’elle soit peinte ?

Dans la forme l’artiste peut être supérieur à la nature, tandis qu’il reste toujours au-dessous de ce modèle pour l'effet et pour la couleur.

Les sensations éprouvées à la vue des objets ont leur source dans le rapport des lignes avecnôtre sensibilité.

..... Il ne faut pas croire, comme on le dit vulgairement, que l’imitation est le but de l’Art.

L’artiste met son âme dans son œuvre : cela est tellement vrai que si vous placez cent peintres devant le même modèle, vous verrez sortir de leur crayon ou de leur pinceau cent imitations d’un caractère différent ; et si vous donnez cent modèles à un seul peintre, les cent imitations qu’il en fera n’auront qu’un seul et même caractère.

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Si l’imitation était le but immédiat de l’Art, qu’importerait lorsqu’on exécute un portrait de le taire poser de telle ou telle manière ? Une épreuve au Daguerréotype serait beaucoup plus estimable qu’une toile peinte par Titien ou Rembrandt.

Si mon intention ne se bornait pas ici à présenter des axiomes sur la théorie élémentaire de l’Art; si je voulais considérer cet Art d’un point de vue plus élevé, je dirais que le vrai but, le but final de l’Art, c’est le beau moral, c’est de nous porter par la vue de ses œuvres à des pensées nobles et poétiques.

Quels sont l’élément, la condition, la cause et les moyens du Beau pittoresque ? C’est la variété , et, pour s’exprimer plus complètement, la variété avec Yanalogie.

L’homme qui, par son intelligence, est une merveille aux yeux du philosophe, par son organisation étonne l’anatomiste et ravit l’artiste parla beauté de sa forme.

L’étude de la forme humaine, dans l’éducation artistique, est comme l’étude des langues dans l’éducation littéraire.

L’école allemande moderne a tenté, non sans succès, de réunir, dans la peinture religieuse, le caractère d’expression des peintres gothiques à la correction du dessin des peintres de la Renaissance ; l’âme de Fra Angelico semble avoir passé dans les mains d Owerbeck, de Voit et de Steinle ; mais la France n’a rien, sous ce rapport, à envier à la savante et poétique Allemagne ; les peintures murales d’Hippolyte Flandrin réalisent certainement tout ce que le sentiment religieux et le goût classique peuvent désirer.

La valeur pittoresque d’une ligne par rapport à une autre, c’est, comme en musique, la relation des accords ou la succession des notes de la mélodie.

L’architecte parle, avec des pierres, une langue qui n’est pas moins éloquents qu’une autre.

Je montrerai que les lignes qui déterminent

le contour d’un beau corps de femme, servent également à tracer des troncs et des branches d’arbres très-heureusement disposés.

On voit trouver belles, et cela arrive souvent dans le monde, des choses qui ne le sont pas;

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mal fréquent, surtout en France, où l’amour effréné de la mode corrompt sans cesse et aveugle le goût. Mais il y a des lois invariables de la Beauté, qui sont, ainsi que je veux le prouver de toutes les manières, la variété avec l’analogie dans les proportions ou dans les lignes qui constituent la forme.

Les plis d’une draperie offrent un bel exemple de variété avec analogie; et lorsque ces plis s’étendent sur le corps, il en résulte des beautés d’un ordre supérieur.

Je trouve à poser comme loi : les contours d’une femme , l’assemblage d’objets et de parties analogues, /’ arrangement des lignes ou masses principales d’une composition ne doivent jamais être dans une succession progressive de dimensions, en termes techniques, n’être jamais en progression arithmétique, comme 1, 2, 3 ou 3, 2, 1 ; mais cette progression doit toujours être interrompue comme ci-après : 1,3, 2, — 2, 1, 3, — 2, 3, 1 et 3, 1, 2.

Cette nécessité de rompre une progression s’applique naturellement à quatre, à cinq et même à un plus grand nombre de dimensions...

L’art n’est pas une imitation pure et simple, mais une science acquise... par l’étude de conditions et de moyens particuliers

De ces paysages de Nicolas Poussin, qui sont

acceptés depuis deux cents ans comme les chefsd’œuvre du genre, la grandeur de style est inimitable, et je dirai même, quoique avec une certaine hésitation, que ce style ne doit pas être imité, sous peine, pour l’artiste, de tomber dans le conventionnel, dans la monotonie et dans le théâtral. Au temps de Louis XIV et de Bossuet, la grandeur était l’inspiration naturelle de l’Art. Aujourd’hui cette grandeur n’étant plus dans nos mœurs, celle que nous voudrions singer serait factice, et nos froides imitations n’attireraient plus de nombreuses sympathies. Ainsi, adorons le Poussin; mais... étudions surtout cette nature qui est sans cesse variée... : grande, terrible, gracieuse, piquante, calme, orageuse, mélancolique, rustique, sauvage, sombre, riante, triste, brillante... tout ce que chaque nuance de caractère moral de l’artiste peut désirer.

Comme on ne peut pas exceller en même temps dans toutes les parties de l’Art, il suffit d’avoir atteint la perfection dans une seule de ces parties, pour être mis au premier rang.

Certainement la nature a des charmes ravissants que ne savent pas découvrir des yeux bien clairvoyants d’ailleurs; elle n’a pas besoin, pour nous

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plaire, d’étaler la pompe des paysages poussinesques, ni les scènes d’orage de Turner : un petit buisson, un ruisseau coulant sur un petit terrain couvert dlierbes, un petit bosquet peuvent avoir une valeur pittoresque et un caractère poétique immense ; mais dans cet ordre de sujets, il y a un choix à taire.

... Dieu n’a jamais tout donné à un seul homme

a refusé la couleur à Raphaël ou le dessin à

Rubens. (Observons entre parenthèses, qu’il a bien attribué au premier un genre de couleur qui convient à son dessin et vice versa pour le second).

Pour le peintre, il n’y a pas à hésiter entre le jardin potager et la forêt inculte, entre l’homme en toilette à la mode et l’homme nu.

On se tromperait si l’on pensait que les artistes doués... du pouvoir d’innover, rejettent toute tradition... il n’y a pas d’homme assez supérieur à ses semblables pour se passer de leur secours.

Il n’y a aucune raison absolument vraie qui tasse accepter un système et rejeter l’autre.

Il faut se résigner... à être incomplets, suivre

notre instinct dans les voies diverses de l’Art... et trouver son chemin entre la froide copie de nos devanciers et les innovations bizarres qui mènent à l’absurde et au ridicule.

Pour les esprits cultivés, le simple trait est... la plus exacte et la plus grande expression des beautés de la Nature et du talent de l’artiste.

Il y a, pour le Clair-obscur, une beauté idéale, comme il y en a pour la forme, pour la couleur...

Tous les jours, nos dames, nos artisanes, en portant des cols, des manchettes, des bonnets, pratiquent des principes d’art transcendants sans s’en douter. Elles exécutent, dans leur toilette, par pur instinct, ce que Titien ou Vandyck combinaient savamment dans leurs admirables portraits., et les plus éloquentes dans cette langue exprimée par les rapports du blanc, du noir et de la demiteinte, sont, sans contredit, les jeunes filles d’Arles...

Indépendamment de toute forme, une couleur seule ou en rapport avec d’autres nous impressionne vivement... noir, rouge, bleu, rose, gris, vert, blanc, etc., sont des mots qui font naître dans notre âme des idées de tristesse, de joie, etc...

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De même que l’étude de la forme humaine est posée comme le fondement de la science du dessin, l’étude de sa couleur est le meilleur exercice à pratiquer pour la science du coloris.

Savoir voir, disent les maîtres, c’est savoir peindre. En effet, l’exécution est une qualité plus tôt acquise que le pouvoir de penser et de juger... l’exécution est toujours suffisapiment bonne lorsque la pensée est maîtresse.

Avant d’être écrivain, l’on apprend la grammaire, puis la rhétorique, puis des langues étrangères, mortes ou vivantes. On ajoute ensuite à ces longues études classiques, de nombreuses lectures, pour se faire un fonds d’érudition indispensable, et lorsque ces deux conditions sont remplies, on essaye de se servir de sa langue pour exprimer ce que nous inspirent la Nature, l’homme et la société.

La rapidité (d’exécution) ne peut être permise que lorsqu’elle provient de la confiance que donne le talent et qu’elle ne porte aucun tort à la correction.

.... Il importe fort peu, quant à la valeur réelle des œuvres, si la pensée de l’artiste est rendue avec

du crayon ou de la couleur délayée dans de l’eau, dans de la colle ou dans de l’huile. Poussin, Michel-Ange sont aussi grands dans une gravure au trait que dans leurs toiles ou dans leurs fresques.

.... Il est certains portraits de Titien ou du Tintoret, de Murillo ou de Velasquez, de Rembrandt ou d’Holbeim ; il est de simples portraits daguerréotypés qui semblent dire que le caractère d’individualité et la vérité d’expression de ce caractère produisent un effet plus grand encore que les conceptions idéales des plus grands maîtres.

... De même qu’un peintre de figures est obligé à la connaissance de l'anatomie des formes, le peintre de paysage devrait avoir quelques notions spéciales de Géologie et de Botanique.

Il importe peu de se promener près ou loin de son atelier. Il s’agit seulement d’y emporter avec soi la science suffisante pour savoir lire dans la Nature.

.... Exprimer la grandeur des masses est une des qualités qu’il convient le moins de rechercher dans la dimension des objels que l’on prend pour modèle. Il est beaucoup plus avantageux de s’attachera leur forme; car c’est dans cet attribut que gît leur plus grande valeur pittoresque.

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Les plus célèbres artistes ont eu leur enfance, leur âge mûr, leur déclin; et il serait fort surprenant que Ton ne pût dire d’eux ce que Horace disait du plus grand des poètes : Quandoque bonus dormitat Homerus.

.... Nul maître n’a excellé, en même temps, dans toutes les parties de l’Art, et... ne possède le plus souvent de grandes qualités qu’à, la condition de montrer en même temps de grands défauts.

Lorsqu’une théorie est fondée sur la vérité, elle n’admet pas d’exception et jamais elle ne doit faire défaut à l’explication qui lui est demandée.

.... Presque toujours la convenance, l’utilité et la beauté marchent d’accord dans les œuvres de la Nature.

Mais, avant tout, la sensation de beauté pittoresque tient à une relation de notre sens intime avec la forme ou la couleur des objets.

La prière et la pudeur personnifiées dans les marbres dus au ciseau de notre statuaire Jalley sont des œuvres d’art qui prouvent que la nudité peut exprimer, de la manière la plus pénétrante, les sentiments les plus chastes et les plus religieux.

Examinons en détail les parties du corps de la femme, où se montrent les courbes ravissantes qui lui sont particulières; caractères magiques dont Dieu s’est servi pour écrire sa volonté dans une langue qui ne mourra jamais et qui sera éternellement comprise de tout l’Univers vivant.

Le nu est... le plus grand moyen que puisse employer l’artiste pour arriver à la plus haute beauté d’expression et pour idéaliser ses sujets.

Il faut nous borner à ces quelques citations, (dont, soit dit en passant, on aura remarqué, sans préjudice du côté technique, l’esprit toujours élevé, spiritualiste même) et renvoyer le lecteur qu’elles auraient mis en goût à l’abondante source d’où elles pourraient être indéfiniment puisées, en y laissant encore le fonds de grande substance dialectique qui les relie, mais dont le sujet même reste sans doute quelque peu abstrait pour la généralité du public. L’essentiel c’est qu’un juge compétent, Durand-Gréville, ait pu ainsi résumer, avec preuves à l’appui, la valeur delà « Théorie du Beau. » A l’inverse de beaucoup d’autres, ce livre tient tout ce qu’il promet. Les « règles d’harmonie » qu’il pose ne sont pas tout l’Art, mais ellès sont tout l’art décoratif, en prenant ce mot dans son sens le plus large; elles sont même quelque chose de

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plus. Elles ont reçu quelquefois de hautes approbations. Il y a une trentaine d’années (ceci est daté de 1891) Hippolyte Flandrin. ami intime de Laurens, faisait un portrait de femme brune ; celui-ci lui conseilla, pour donner du piquant au portrait, d’ajouter un col de dentelle blanche, des manchettes, un bracelet de jais. Flandrin s’y refusa avec une ténacité qui ne lui était pas habituelle, craignant que cela ne fît perdre à son œuvre un peu de sévérité et de style, puis il sortit, laissant Laurens seul dans son atelier; celui-ci prit aussitôt de la craie, du fusain et traça sur la toile les changements qu’il conseillait. Le lendemain il alla voir Flandrin, qui se trouvait sur les échafaudages de Saint-Germain-des-Prés, où il était en train d’exécuter ses fresques à la cire. A peine Laurens était-il entré dans l’église qu’une voix descendant de la voûte lui dit : « Vous avez raison ! » C’était la voix de Flandrin.

Autre suffrage encore plus significatif. Se trouvant chez Corot, il lui indiqua de grands changements à effectuer dans un paysage, en donnant à l’appui certaines règles de son livre sur le Beau pittoresque. Corot lui dit : « Vous êtes le seul dont je sente que les conseils ont une base. » Et il suivit en effet ses conseils.

Considérée comme une annexe pratique de la « Théorie, » doit être mentionnée ici la petite brochure intitulée « Instructions sur le procédé de peinture appelé Aquarelle. »

(70 pages, à Paris, chez Duys. 1882).

C’est ici encore, ici surtout, que collabore une de ces complexités d’aptitudes qui manquent trop souvent aux professionnels d’enseignements quelconques et seraient pourtant si nécessaires, indispensables à leur pleine autorité sinon infaillibilité. Un traité de procédés n’a trop que faire de points de vue ou dissertations esthétiques, et sa didactique doit être assez exclusivement technologique d’après l’expérimentation d’une sûre pratique. Il est probable que, parmi le grand nombre de manuels publiés chaque jour sur ce même sujet de l’Aquarelle, peu de leurs auteurs appuient leurs méthodes ou recettes sur le tonds de nature même des ingrédients et des moyens employés. Or, les papiers, les couleurs, les pinceaux, palette, éponge, châssis, etc., sont chacun l’objet, présent chez notre auteur, d’une connaissance primordiale, c’est-à-dire chimique et physique, de leurs substances mêmes.

La période de son privilège d’une carte de circulation permanente sur les chemins de fer P. L. M., entre les années 1840 et 1879, comprend, par les voyages et les relations, celle à tous égards de la plus grande activité de Laurens. Nous l’avons vu, dès sa jeunesse, prédestiné à ce mouvement extérieur par la vaillance déjà de ses courses pédestres et même comme bicycliste précurseur parcourant en vélocipède et veston nanquin à brandebourgs polonais un parapet de promenade publique à pic sur quinze mètres de chute possible. (Il faut dire que cette excentricité et quelques autres relevaient plutôt, avec toujours d’ailleurs un attrait d’expéri-

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mentation scientifique, d’un fonds de nature et de mœurs de la province comtadine, que de la propre individualité de notre héros, qui, plus tard, ayant ainsi comme jeté sa gourme, n’en fut que davantage tout autre, ne gardant du terroir natal, pour le mêler aimablement aux manières les plus simples et aux sentiments les plus élevés, que la vive et bonne humeur d’une sereine existence). C’est à partir du jour, vers 1865, et âgé donc de soixante-six ans, où il prit sa retraite de l'Ecole de Médecine, bien qu’il eut déjà fait divers grands voyages mais en temps de vacances seulement, qu’on ne le trouvait guère plus chez lui qu’à Grenoble ou Clermont- Ferrand, qu’à Lyon ou Vintimille, qu’à Paris ou Genève. Il y mérita quotidiennement son glorieux surnom et titre de Reï deï barulaïré (Roi des coureurs). C’est le troisième et nous allons tantôt lui en trouver un quatrième.

« Plen de passioun coume soun li cassaïre,

Coume éli vau fureta dins tout caïré »,

dit sa chanson autobiographique. Il avait pourtant établi quelques quartiers généraux pour séjours plus ou moins prolongés : à Vidalon-les- Annonay, chez les Montgolfier ; à Crest, dans la famille Juge- Bernard ; à Tarascon, chez les Mouret ; chez Madame Escalone à Beaucaire ; chez le. comte de Matharel en Auvergne; à Marseille, au « Roucas blanc » des Talabot ; en Avignon chez M. Aymé, héritier universel de Requien et qui disait vouloir comprendre Laurens dans l’héritage ; à Cannes, à

la villa Alexandra chez les Tripet ; chez Mme Lépine à Annecy ; à Garpentras dans la maison du professeur Eysséric ; à Paris, à Rome, à Londres, en Allemagne, chez son frère, chez Harding, chez Rinck. S’il ne lit pas, hors de France, les divers voyages ou plus longs séjours que semblaient solliciter les attractions et les devoirs de ses facultés et travaux, il parcourut et pratiqua prodigieusement la région méridionale, de Yintimille à Lyon, de la Savoie en Auvergne. En ce programme, étant donné la vue pénétrante et consciente du savant et la main assimilatrice de l’artiste, ne voyagea-t-il pas davantage, ne vit-il pas beaucoup plus, en voyant beaucoup mieux, que bien des voyageurs et curieux de tours du Monde ! C’est sans doute sur la « Côte d’Azur» méditerranéenne, on le conçoit, qu’il revint le plus souvent. Là, depuis le château marseillais des Talabot (qui donna lieu à un recueil de ses lithographies); chez les frères Alphonse et Ferdinand Denis, à Hyères, et dans la villa Tripet, chez les de Vallombrosa à Cannes, partout aussi élu qu’appelé, il trouvait une nature incomparable et une colonie d’habitants des plus brillants par l’aristocratie ou par les arts. Il y connut plus ou moins, mais toujours sur le pied d’une égalité et d’une intimité que lui assuraient ses talents, la bonhomie et les originalités même de ses façons, les Juliette Lambert (plus tard Mme Adam), les de Vogué, Victor Cousin, Edmond Téxier, Yriarte, Mérimée. Mais il était surtout le bienvenu auprès des dames châtelaines et autres,

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les belles et les jolies s’entend, dont ses crayon et pinceau, ses doigts d’instrumentiste musical et la galante éloquence de son admiration l’établissaient d’emblée le naturel courtisan ou plutôt même le plus courtisé de leurs botes. S’il était réuni tout ce que, par là, il a produit et laissé de portraits, de vues, de véritables collections en albums ou portefeuilles, on obtiendrait le total d’un petit musée fort distingué.

On peut penser, sinon assez imaginer, les moissons rapportées de ces tournées dans l’atelier, par un homme capable de les récolter déjà sans trop bouger de place. A l’opposé de ces malheureux qui batlent les quatre points cardinaux et rentrent bredouille, n’ayant « rien trouvé, » prétendent-ils, ni à voir ni à faire, il trouvait, lui, dès le seuil de sa porte ou dans sa banlieue, tout à voir et à îaire, parce qu’il s'avait tout voir.- et pouvait tout faire; et il ne rentrait jamais d’aucune course qu’après s’être, en habile chasseur, bondé le carmer de sa chasse et rempli la tête de mille sujets d’intérêt. Il disait volontiers, à propos de tant de grands ou gros yeux qui regardent inutilement :« les miens sont petits, mais ils vont droit et à fond, comme une vrille, sur leur objet qu’ils transpercent du coup.» Courbet, le peintre byzantin qui ne peignit à peu près exclusivement qu’à Ornans, autour de son clocher natal, devant la quantité de ceux du jour allant chercher leurs sujets aux confins des quatre parties du Monde, demandait avec une certaine compassion méprisante : « Mais ils n’ont donc pas

de pays, ces gens-là ? » Or, Laurens eût fait en peinture autour de sa maison ce que de Maistre a fait en littérature autour de sa chambre. Certainement aucun dessinateur n’a observé plus que lui le commandement du Nulla dies sine tinea , et aussi celui d’Eug. Delacroix : « Il ne faut pas travailler beaucoup; il faut travailler trop.» Castil-Blaze, le voyant toujours de partout rentrer avec un butin de portefeuille, l’avait comparé à certain père Hilarion, « que sourtié dzcnnaï sens soûva Un amo du douas , » (qui ne sortait jamais sans sauver une âme ou deux.) Et « pinto que pintaras! » reprenait le félibreRoumaniile, dans son « Almanach provençal de 1856, » barrulo que barrularas! Pintarié dïns l'aigo ! » (Il peindrait dans l’eau). Eh ! oui, bon Roumanille, tu ne pensais pas dire si vrai. Par une nuit tombante, en effet, Laurens, chargé de dessins, revenait d’une course en compagnie de trois amis, lorsque tout à coup la voiture verse, au port même, dans un béai de fabrique. Cheval, véhicule, un chacun des compagnons et les uns sur les autres plus ou moins abîmés, en tous émois et difficultés, s’empressent à se retirer tant mal que bien de l’accident ; tandis que, chapeau et un soulier à vau-l’eau, cette eau à mi-corps et adossé au talus s’écroulant et boueux, Laurens, en face d’une silhouette d’arbre, n’avait fait que se .remettre à dessiner, à dessiner encore, à dessiner toujours. C’était épique ! Mais, tout de même, Roumanille aura le mot de la fin : « Quand la mort , dit-il, vendra lou guerre , Laurens agantara soun

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craioun e dira : Mort, un moument ; laisse qué té croqué, epiei me crouquaras ! (Lorsque la Mort viendra le chercher, Laurens saisira son crayon et dira: Mort, un moment, laisse que je te croque, et puis tu me croqueras.)

Il fut toujours très-matinal, ayant déjà accompli beaucoup de besogne à l’heure normale où on se levait autour de lui. Gela ne l’empêchait pas de prolonger ses soirées, même en veillées, mais à la condition de les employer à toute autre chose que seulement bavarder, selon son expression. Sinon, il se couchait, au contraire, ou s’endormait partout peu après le dernier repas. Chez des amis où, par exception, les choses ne s’arrangeaient pas pour satisfaire à ses exigences de musique, de dessin ou de lecture, il alla, par besoin toujours d’une occupation réelle quelconque, et faute de mieux, jusqu’à se faire joueur de reversi ! un jeu de cartes qui passionna longtemps les salons Montpelliérains. Certes jouer aux cartes et chasser au fusil, comme on l’a vu aussi, voilà deux choses stupéfiantes de la part de notre homme. C’est pourtant bien, on l’a vu pour le croire, ce qui lui arriva.

L’œuvre de Laurens a ceci de particulier encore et d’aussi recommandable au dehors qu’intéressant en soi, d’illustrer au complet de leurs sites et de leurs monuments sept ou huit de nos départements méridionaux, sans compter une partie de ceux limitrophes, à savoir : le Yar, les Bouches du- Rhône, Vaucluse, la Drôme, l’Ardèche, le Gard et l’Hérault. Combien c’eût été heureux que Mont-

peilier, Avignon et Car perdras. (qui possède du reste un bon nombre de numéros) se tussent partagés, chacun en entier, ces principales séries ! Ses facilités de circulation, surtout durant une quinzaine d’années, devinrent pour Laurens une inappréciable occasion de variété dans des sujets qui répondirent plus spécialement au programme de sa collaboration, entre autres au Magasin pittoresque et à T Illustration, collaboration à laquelle avait recours cette dernière comme à celle d’un correspondant attitré. (Le catalogue général qui termine ce volume indique quelques-uns de ces travaux, articles et dessins). La Corse, le Midi de la France, l’Allemagne, alors parcourue plusieurs fois, y furent le plus mis à contribution. D’un autre côté, il recevait les visites d’éminents artistes étrangers, tels que l'anglais Harding et les allemands Schirmer et Morghenster, ainsi que de deux compatriotes lyonnais, Hector Allemand et Pierre Duclaux. Successivement, avec les deux premiers, ils firent une véritable campagne d’études dans la Drôme et en Provence. Schirmer surtout rapporta à Dusseldorf, où il était professeùr, puis à Darmstadt, dont il vint diriger l'Académie des Beaux-Arts, une collection de fusains qui causa une sensation hautement manifestée, à l’honneur de notre pays, par la presse d’outre-Rhin.

Nous nous interromprons ici pour donner deux lettres de cet artiste.

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Dusseldorf, 30 septembre 1850.

«Combien l’on correspond tout autrement et mieux quand on se connaît personnellement. C’est pourquoi j'éprouve une double joie de vous écrire, vu que je possède à présent une image réelle de vous et des chers, vôtres. J’ai tait le voyage de retour en bonne santé, en 24 heures jusqu’ici ; mais il coûte près de 80 francs parce qu’on est obligé de prendre première classe de Paris à Bruxelles. Comme je ne tenais pas à un arrêt à la douane, je pris tout de suite une place pour Cologne. — Vous pouvez vous imaginer combien ma femme tût curieuse d’entendre mes relations de Paris ; mais surtout mes descriptions de vous et de votre chère famille n’étaient jamais assez détaillées pour elle... — D’avoir revu Paris est pour moi comme un beau rêve! Quoique je me réjouisse de pouvoir reprendre de nouveau mon repos accoutumé, il me reste bien des désirs que j’eusse voulu réaliser là-bas ! J’aurais dû y rester quelques semaines de plus, pour beaucoup revoir le déjà trop peu vu ; et, tout d’abord, pour cultiver la langue, pour mieux apprendre à connaître les intéressantes personnalités ; mais cela je pourrai le rattraper à Montpellier où, en attendant, je compte toujours aller. — J’ai déjà tait deux dessins au fusain, mais c’est le fini qui ne va pas bien. Ceux de Beliel restent pour moi inoubliables, et je regrette qu’ils soient si chers ; comme aussi je regrette de ne pas le connaître personnellement ainsi que Jules Dupré.

Lorsque vous verrez ces Messieurs, dites-leur combien le professeur allemand les honore. N’oublions pas le très poétique Paul Flandrin, qui est cependant pour moi le premier paysagiste français.

«J’espère apprendre beaucoup de vous, mon cher ami ! Votre critique et votre connaissance du beau Midi seront pour moi de grande valeur, et si votre frère est du voyage nous pourrons nous estimer heureux!... Jecrois que je me rendrai à Montpellier avec plusieurs peintres de paysages d’ici. — La connaissance de votre ami Tallendirius (St-René Taillandier), je ne sais pas écrire convenablement son nom, m’a été très précieuse. Je me réjouis de le retrouver souvent à Montpellier et de l’y entendre parler de littérature allemande. — Y a-t-il encore quelque espoir de vous voir par ici avec ou sans « Tour des plaisirs (sic) » ? Recevez encore une fois mes sincères remerciments pour votre obligeance empressée et tous les cadeaux qui m’ont été faits grâce à vous.. . »

Plus tard (26 septembre 1851), à la rentrée du second voyage dans le Midi, Schirmer écrit :

« Lessing déclare, d’après mes études, qu’il n’avait jamais vu un pays qui fournît autant en matière artistique pour les divers genres de paysages que le Midi de la France... Pour moi, il existe déjà un avantage en ceci, que je sens mieux ce qui est le gracieux dans la composition et que je perçois une plus grande richesse de motifs. J’ai exercé aussi ma faculté de concevoir : de sorte

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que j’espère tirer de notre pauvre nature plus de conditions de tableaux. En attendant, c’est vraiment trop prématuré de parler de soi, et les œuvres seules pourront révéler quelles émotions se sont emparées de mon esprit et de mon âme... A chaque beau jour, je pense avec douleur aux belles contrées que je n’ai pu dessiner, en particulier le Pont du Gard et les environs d’Avignon, — Nous avons eu déjà un concert de Beethoven et Mendelssohn sous la direction de Schumann. Combien j’ai pensé à vous ! Ne manqqez pas d’exécuter, l’année prochaine, votre projet de voyage. Je suis obligé de raconter beaucoup à ma femme, de vous, de Madame et Mademoiselle Laurens ; des Martins, Marès, Mouret. Vous savez par vous-même combien on parle volontiers de ce qu’on a tant appris à aimer.

Guillaume Schirmer.

L’atelier de l’Ecole de Médecine, et, plus tard, celui de la rue du « Carré du Roi » voyaient passer ou séjourner Giraud et Crémieux qui lurent ministres; Court, le peintre de « La mort de César »; les poètes : Jules Canonge, Auguste Barbier et Moritz Hartmann ; les poétesses : Mesdames Hommaire de Hell, Blanchecotte et Reine Garde ; le violoniste Ernst, le professeur et député Achille Jubinal, Ravaisson, de l’Institut, Paladilhe, qui devait en être, l’évêque Monseigneur de Cabrières, le général Comte de Novion, le peintre-sculpteur et dessinateur Joseph Félon, les deux virtuoses sœurs Mila-

J -J. -B. LAUKENS

Au cours des années 1868, 1869 et 1870, il dût accepter un intérim des lonctions de conservateur du Musée, de la Commission administrative de laquelle il taisait déjà partie, et de celles de Directeurprofesseur de l’école municipale de dessin et peinture qui y est annexée, fonctions forcément dominantes auxquelles il se dévoua avec le triple devoir et zèle de ses souvenirs du fondateur, de ses aptitudes spéciales et de la mise en pratique de ses principes théoriques. (Ici, une parenthèse pour deux traits d’une humanité malheureusement plus triste qu’exceptionnelle. Comment se fait-il que ce Musée si plein et si varié, où Laurens a été élevé, auquel il a, à son tour, donné des soins, et par faute de la moindre attention ni convenance de cette ville de Montpellier, qu’il avait adoptée, honorée de ses talents et obligée de ses mérites, n’offre aucun témoignage de lui avec quelqu’un de ses ouvrages, à profusion répandus de tous côtés Ml y a peut-être bien en cherchant ou trouvant au hasard, une presque insignifiante aquarelle, donnée par lui-même lors de sa première manière, et placée aussi défavorablement que possible. Et c’est, ensuite, le Magasin pittoresque, dont il a rempli tant de pages de ses dessins et textes, aussi appréciés que sollicités par ses premiers directeurs Charton, Best et Saglio, et dont les suivants ne lui ont pas consacré, à sa mort, malgré tout dossier en mains, une seule ligne ni la moindre reproduction de portrait ou de quelque fac-similé de croquis). Enfin, notons encore, parmi les faits

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de sa vie publique, qu’il lut plusieurs foi$ appelé dans des jurys de concours d’orchestreou d’orphéon. A ce titre, il présida notamment aux grandes lûtes avignonnaises de Pétrarque en 1874.

Laurens dépensa tout pour l’Art et la Science, rien pour lui-même, n’ayant d’ailleurs presque pas de besoins autres. Depuis la monumentale édition de « Bacli’s Werke », dont il fut l’un des premiers et rares abonnés en France, jusqu’à des imageries pour enfonts; depuis l’édition originale anglaise du Liber Veritatis de Claude Lorrain, jusqu’à une chanson d’orgue de barbarie ou l’affiche illustrée du coin de la borne; depuis le Dictionnaire des Antiquités de d’Aremberg et Saglio et des milliers de photographies, jusqu’aux moindres catalogues, il se procurait, achetait tout des belles, bonnes et utiles publications et aussi des médiocres parfois, ne s’arrêtant à aucune cherté de prix pour les plus luxueuses ou rares et se croyant obligé de soutenir les autres. En cela, observait-il, j’aurai, moi pauvre diable, vécu comme un prince, au milieu de bien de grands seigneurs qui, prodigues de consommation en beaux habits, cigares et mille superfluités aristocratiques, vivent comme des misérables de l’obligeance de mes prêts. De cette abondance de matériaux et de ce zèle de propagande Dieu sait quel gaspillage résulta! tantôt comme prêts bénévoles de la part du propriétaire, tantôt, pour ne pas parler de véritables vois, en emprunts forcés de celle de parasites. Plusieurs partitions, plus d’un album, bien des feuilles diverses

Au cours des années 1868, 1869 et 1870, il dût accepter un intérim des fonctions de conservateur du Musée, de la Commission administrative de laquelle il faisait déjà partie, et de celles de Directeurprofesseur de l’école municipale de dessin et peinture qui y est annexée, fonctions forcément dominantes auxquelles il se dévoua avec le triple devoir et zèle de ses souvenirs du fondateur, de ses aptitudes spéciales et de la mise en pratique de ses principes théoriques. (Ici, une parenthèse pour deux traits d’une humanité malheureusement plus triste qu’exceptionnelle. Comment se fait-il que ce Musée si plein et si varié, où Laurens a été élevé, auquel il a, à son tour, donné des soins, et par faute de la moindre attention ni convenance de cette ville de Montpellier, qu’il avait adoptée, honorée de ses talents et obligée de ses mérites, n’offre aucun témoignage de lui avec quelqu’un de ses ouvrages, à profusion répandus de tous côtés Ml y a peut-être bien en cherchant ou trouvant au hasard, une presque insignifiante aquarelle, donnée par lui-même lors de sa première manière, et placée aussi défavorablement que possible. Et c’est, ensuite, le Magasin pittoresque , dont il a rempli tant de pages de ses dessins et textes, aussi appréciés que sollicités par ses premiers directeurs Charton, Best et Saglio, et dont les suivants ne lui ont pas consacré, à sa mort, malgré tout dossier en mains, une seule ligne ni la moindre reproduction de portrait ou de quelque fac-similé de croquis). Enfin, notons encore, parmi les faits

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de sa vie publique, qu’il lut plusieurs fois appelé dans des jurys de concours d’orcheslreou d’orphéon. A ce titre, il présida notamment aux grandes fêtes avignonnaises de Pétrarque en 1874.

Laurens dépensa tout pour l’Art et la Science, rien pour lui-même, n’ayant d’ailleurs presque pas de besoins autres. Depuis la monumentale édition de « Bacli’s Werke », dont il fut l’un des premiers et rares abonnés en France, jusqu’à des imageries pour enfants; depuis l’édition originale anglaise du Liber Veritatis de Claude Lorrain, jusqu’à une chanson d’orgue de barbarie ou l’affiche illustrée du coin de la borne ; depuis le Dictionnaire des Antiquités de d’Aremberg et Saglio et des milliers de photographies, jusqu’aux moindres catalogues, il se procurait, achetait tout des belles, bonnes et utiles publications et aussi des médiocres parfois, ne s’arrêtant à aucune cherté de prix pour les plus luxueuses ou rares et se croyant obligé de soutenir les autres. En cela, observait-il, j’aurai, moi pauvre diable, vécu comme un prince, au milieu de bien de grands seigneurs qui, prodigues de consommation en beaux habits, cigares et mille superfluités aristocratiques, vivent comme des misérables de l’obligeance de mes prêts. De cette abondance de matériaux et de ce zèle de propagande Dieu sait quel gaspillage résulta ! tantôt comme prêts bénévoles de la part du propriétaire, tantôt, pour ne pas parler de véritables vols, en emprunts forcés de celle de parasites. Plusieurs partitions, plus d’un album, bien des feuilles diverses

et notamment d'autographes, etc., sortirent pour ne plus jamais rentrer. Laurens eut, par exemple, à regretter plus particulièrement une mèche de cheveux avec autographe de Beethoven, d’une provenance tout authentique, et certaines vues de Londres auxquelles il attachait d’autant plus de prix que, en outre de leur réussite artistique, elles étaient le rare témoignage d’une seule et très rapide visite à l’Angleterre. Non content de dessiner, à travers les démolitions du vieux Montpellier pour les nouveaux percements de grandes avenues, toutes les murailles et tous les motifs architecturaux, il y fit l’acquisition, pour en orner son propre jardin, de certains fragments ( disjecti membra poetœ), tels qu’un mascaron féminin de console et une colonne avec son chapiteau et surmontée d’un vase en amortissement : modèles véritablement charmants et dignes, en leur intelligent refuge, de protester désormais contre un vandalisme poussé jusqu’à l’inconscience. On voit d’ici, avec ses voyages en Espagne, en Corse, en Allemagne, en Angleterre, en Italie ; avec ses courses permanentes dans le Midi français et avec tous ses travaux, on voit la marée montante de ses collections, de ses relations et de sa correspondance ! La situation ressort bien de chacune de ses lettres; de ce fragment entre autres : « De M... m’envoye des cartons pleins de ses fusains à retoucher. Avec cela les soins et le travail que demande la réimpression de mon évangile du Beau pittoresque, me voilà condamné à la privation in-

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termittente de l’aquarelle, ce qui ne me va pas... Quoiqu’il en soit, je travaille toujours comme quatre, me consolant avec du café et des raisins qui sont, cette année, d’une excellence superlative. Il y a aussi, presque chaque jour, une bonne heure de repos, violon ou basse en main, avec ma pianiste mademoiselle Paulet. J’ai repris mon orgue de Saint-Mathieu, après qu’il a été remis en état... »

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