A LA VILLE DE CARPENTRAS
Traduction littérale
Voici l’histoire de Monsieur Laurens Et de sa grande intelligence.
Il était bien jeune qu’il avait le talent, Justement il inspirait la confiance.
Laurens tenait la comptabilité D’un bureau qui faisait beaucoup d’affaires Chez un grand banquier de Carpentras Qui l’estimait comme son père.
Vu la renommée de sa confiance Elle vint à s’étendre dans la région.
Un Monsieur de haute influence Arriva pour changer sa situation :
Il fut appelé dans Montpellier,
Placé au bureau de l’Académie,
Et fut nommé le premier greffier Pour son grand talent et pour son génie. Là, il écrivait tous les rapports ;
Là, il apprenait la philosophie,
El devint homme du premier bord :
Devint membre de l’Académie.
Alors proufessave la science.
Quan arangave discutave bén.
Déis membre carguet la confience Et lou noumerount per soun president.
Dédin lei cours dé la philosophie Arangave ben lei réunioun ;
Vous dévéloupave l’anatomie Dépui la teste dzusque ou taloun.
Lauren eis un doyen dé toutéi lei science,
Dé la musique et piei dé la pinture.
Quan vouyageave din sei corespoundence Nous dounave dé plan de mille nature Auzourdeui ei lou doyen dé l’Académie.
Oupré dé seis enfan seis ana rétira :
Aqui sé trauve ouprès dé sa famille.
Estudié encar en anent proumena.
Moussu Louren a fa un doun à la ville
Dun grand nounbre de tableu dé toute beouta :
Dé péysadzes et de tipé de filles ;
Et qué dzamai res poura miéou leis imita.
A donna soun répertoire dé musique Tout se qué y a dé pu antique et pu beou.
Per soun grand noun l’histoire ei magnifique Et soun noun vioura oulan comme sei tableou Julie Louren, poudieou ben dire soun frère, Dun nounbre dé beu tabléu a grandi soun doun. Jeamai sei vi de tabléux mieu fa sur la terre, Soun digne et fier d’avé a pourta soun noun.
Soye moi induljan Car je sui sen talan
25 novembre 1888.
CORRESPONDANCES
Alors il professait la science.
Lorsqu’il haranguait il discutait bien.
Des membres il gagna la confiance Et ils le nommèrent leur président.
Dans les cours de la philosophie Il haranguait bien les réunions;
Vous développait l’anatomie Depuis la tête jusqu’au talon.
Laurens est un doyen de toutes les sciences,
De la musique et aussi de la peinture.
Quand il voyageait, dans ses correspondances Il nous donnait des plans de mille natures. Aujourd’hui il est doyen de l’Académie.
Auprès de ses enfants il s’est allé retirer :
Là. il se trouve auprès de sa famille.
Il étudiait encore en allant se promener.
Monsieur Laurens a fait un don à la ville D’un grand nombre de tableaux de toute beauté:
De paysages et de types de filles ;
Et que jamais personne ne pourra mieux les imiter.
11 a donné son répertoire de musique :
Tout ce qu’il y a de plus antique et plus beau.
Pour son grand nom l’histoire est magnifique,
Et son nom vivra autant comme ses tableaux.
Jules Laurens, je pouvais bien dire son frère.
D’un nombre de beaux tableaux a augmenté son don Jamais il ne s’est vu de tableaux mieux faits sur terre Ils sont dignes et fiers d’avoir à porter son nom.
Soyez-moi indulgent,
Car je suis sans talent.
25 novembre 1888
Avant de passer à l’étude et à un commentaire général de l’artiste dessinateur et peintre que fut Laurens, et à ceux de ce qu’il lut comme musicien, jetons un dernier coup d’œil sur le milieu où et dont il vivait, durant ce qu’on pourrait appeler sa plus importante et finale troisième période, et où aboutissaient, se condensaient et en quelque sorte se résumaient les éléments divers de sa longue existence d’homme et de sa riche carrière d’artiste. Propriétaire de son habitation, dans une aisance faite d’économies, d’un certain casuel de gains et toujours au-dessus du budget de ses modestes besoins; riche surtout d’une indépendance de profession et d’une liberté personnelle auxquelles sa parfaite santé donnait leur pleine valeur pour faire tout ce qu’il voulait, et doué d’une philosophie à ne vouloir jamais que ce qu’il pouvait ; partout à la fois admiré, estimé et affectionné; ayant place à plus d’un foyer d’aussi honorables qu’intéressants amis, il était soigné chez lui par sa petite-fille, devenue la Providence et le charme de la maison et dont il appréciait tendrement à tout leur prix les rares qualités d’intelligence et de cœur. Aussi voulut-il en témoigner sa reconnaissance grand-paternelle par une largesse particulière de son testament ; pensant d’ailleurs que la femme est généralement moins bien partagée que l’homme dans les voies et moyens pécuniaires de l’existence. L’ombre au tableau (il en faut toujours une même chez les plus heureux, dont ce trop de bonheur manquerait, il semble, de vertu et de
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consécration chrétienne) ce fut la faible santé de sa fille qui s'éteignit le 5 février 1886. Elle avait épousé Hilarion Viguier, professeur de mathématiques astronomiques aux facultés de Grenoble, Nice, Le Mans et Montpellier, où il est mort après elle, et auteur de quelques opuscules scientifiques. Son fils, Maurice, docteur ès-sciences, s’occupe plus spécialement de géologie, de météorologie et d’entomologie; tandis que la sœur, Pauline, exécute d’une main habile et en tous sujets des dessins et peintures d’un goût peu ordinaire. Ils sont l’un et l’autre, comme on voit, très dignes de leur ascendance par la science, par l’art, et par leurs distinctions personnelles. Héritiers du bien-être que le grand-père se félicitait de leur laisser, ils le sont aussi de ses incomparables collections. «Sans préciser, stipule un codicille daté du 14 juillet 1884, des limites rigoureuses à cet égard, je désire que mon petit-fils Maurice hérite de tous mes livres de science et de littérature et que ma petite-fille, Pauline, hérite de ma collection de dessins, aquarelles, livres d’art, gravures, lithographies, outils, meubles et matériaux relatifs à la peinture. — J’impose à Pauline de faire passer dans la Bibliothèque Musée de Carpentras les dessins et aquarelles représentant des sites ou des gens de ce pays. Ces ouvrages sont renfermés dans le carton ayant pour titre Vaucluse , et dans plusieurs albums d’où ils devront être séparés, si on ne veut pas donner l’album complet. — Mes descendants, à qui ma mémoire devra être chère, devront bien savoir
que, dans un temps éloigné, les souvenirs de ma personnalité seront mieux conservés au Musée de mon pays natal que partout ailleurs. — Si mon excellente tille me survit, elle fera, je l’espère, exécuter avec sagesse et dévouement les volontés de son père. Si, comme je l’ai craint, elle devait quitter ta vie avant moi, ce serait pour moi le plus grand chagrin de ma vie, qui est déjà bien longue. Comparativement à celle de tant d’autres elle a été heureuse. Elle l’a été par le travail, par les facultés intellectuelles très variées données par la Nature, par la modestie de mes ambitions et de ma manière de vivre. »
Si beaucoup des premières relations intimes et journalières de Laurens s'étaient modifiées, 'avaient, même disparu, soit par la mort soit par les circonstances, de nouvelles étaient venues les remplacer. Les Fabre, Despous, Delile, Marès ; les de Saint-Etienne, Farel, de Roquefeuille, Lichtenstein, Dugès ; les Bérard, Danjou, Samt-Réné Taillandier, le préfet Garnier, tout un personnel des Facultés n’étaient plus de ce monde ou immédiatement présents. Parmi leurs successeurs, ou même en remontant le lointain passé, nous voulons retenir encore quelques noms avec une mention que Laurens tout le premier nous en voudrait de négliger. Ce sont : le docteur Paul Marès, connu dès son enfance, qui fut le camarade d'éducation du frère Jules et fit partie du premier voyage en Allemagne. Intelligence cultivée, cœur plein de franchise et de chaleur méridionales, il a conservé
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à Laurens l’affection, le véritable culte d’une exaltation raisonnée; la marquise de Roquefeuille, sœur du maréchal Mac-Mahon, qui était bien la plus déliceuse et meilleure des femmes; Franc de Saint-Etienne, nature et talent très individuels, à fond de cœur solide comme de la roche et de l’or ; Jules Salles de Nîmes, artiste et homme distingués à tous égards, qui fut un ami de la première à la dernière heure. Le voisinage entre les deux villes qu’habitaient les deux amis leur établissait même comme une cohabitation d’atelier et un échange permanent de conseils et d’émulation. En 1879 ils visitèrent ensemble l’Italie, où ils se retrouvèrent en 1883. Ce sont : Madame Escalone, à Beaucaire, dont l’entourage de jeunes parentes et amies constituait à Laurens un véritable groupe de modèles ; le vicomte de Matharel, qui occupait ses loisirs de trésorier général et de propriétaire d’un des plus beaux châteaux de France, La Grangefort, à cultiver le fusain, en s’adjoignant la collaboration réglementée de Laurens pour placer quelque figure et surtout accuser le clair-obscur dans chacune de ses compositions; lui commandant, entre temps, un album de lithographies d’après le susdit château et son site aux bords de l’Ailier; Emile Durand, qui fut, en jeune homme de pensée et de travail, le familier quotidien de son atelier et de ses promenades, le disciple ému et fervent de ses leçons esthétiques : point de départ d’une carrière où, sous le double nom de Durand-Gréville partagé avec sa femme, le célèbre romancier Henri Gréville,
il s'est conquis une place sérieuse comme historiographe et critique d’art. On peut en juger parla belle « Etude » sur son maître initiateur, envers lequel il a ainsi payé une bonne partie de sa dette. C’est la maison Montgolfier-Seguin de Vidalon-lez- Annonay, dont la fabrique de papiers, par un concours providentiel mais rien moins qu’à la mesure des besoins de consommation de Laurens, tint à honneur de le fournir gratuitement et à discrétion de tout le nécessaire de ses produits pour nonseulement le dessin 'et l’aquarelle, mais aussi pour les publications imprimées. Il était entendu qu'une seule feuille achetée au dehors, voilà un cas de brouille. Ce sont encore : Allred Chaber, l’amateur et collectionneur émérite, peu prodigue d’amabilités au général mais d’une grâce exquise au particulier de Laurens; le professeur Eysséric de Carpentras, son fils (1) et tous les siens, chez lesquels, la science, un rare bon sens et de l’esprit par dessus le marché s’alliaient à la plus cordiale et patriotique sympathie.
Se reportant par là au passé et au pays, il est de ces amitiés intimement ressenties que Laurens apprécie et synthétise ainsi : « Requien, Gaudibert- Barret, Barcilon, voilà de ces hommes qui parleurs mérites et leurs grâces sociales font aimer l’humanité. » C’est enfin la famille Guerre, au foyer de
(1) C’est celui-ci qui, comme élève et comme ami, a voulu en témoigner dans le présent volume par le concours de ses neuf photogravures.
laquelle il trouva jusqu’à son dernier jour, à côté de jouissances intellectuelles, la vénération et les soins d’une véritable parenté de cœur. La fille de la maison, Mademoiselle Valentine, lui fut du plus charmant concours en des séances musicales régulièrement établies. De telles solides et longues relations nous montrent Laurens aussi méritant de bons amis que de vifs admirateurs. Les uns lui auront continué une chaude survivance dans leurs souvenirs, et les autres se renouvelleront indéfiniment.