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CHAPITRE II

La Famille Laurens

Bonaventure Laurens appartenait à des parents très modestes, humbles même. Son grand-père, San-Loûrèn , avait tenu une petite auberge à l’enseigne de Saint-Laurent armorié de sa grille, emblème parlant ici de la profession. Aujourd’hui encore, même dans les actes notariés, on distingue toujours les Laurens sous cette appellation pseudonobiliaire pour les distinguer d’autres Laurent et Laurans.

C’est dans la famille de ces derniers, d’ailleurs, que Bonaventure prendra femme. Son père, Louis, beaucoup par amour du changement et peut-être aussi un peu par nécessité, après la ruine d’une primitive petite aisance, s’adonna successivement trop volontiers à nombre de métiers ou d’occupations fantaisistes : tels que ceux d’orfèvre, de cafetier, de luthier, copiste de cabinet d’avoué, commis

de recette particulière, fabricant de filets de chasse et de vin, amateur maçon et cordonnier, écrivain chroniqueur à ses heures, ayant recueilli comme témoin et acteur des notes toutes locales sur la grande Révolution et la guerre des Avignonnais contre le Comtat-Venaissin. Mais la musique l’occupa toujours plus ou moins, depuis l’aubade de corporation, le bal, l’orchestre municipal, jusqu’à la leçon, et en fit définitivement un maître de chapelle de sa cathédrale, aux/ appointements toujours peu lucratifs. Nous devons à notre père, répétait volontiers Bonaventure à son plus jeune frère Jules, un incontestable capital, le plus productif de tous, la pauvreté, lorsqu’elle tait travailler, acquérir des goûts distingués, une valeur personnelle et une vraie considération. Mais, si ce chef de maison ne transmit pas à ses enfants une fortune pécuniaire, il leur donna le goût, quelque exemple et leur laissa la liberté de professions artistiques dans lesquelles ils purent tous se distinguer dès l’enfance. En effet, les deux filles, Thérésine et Louise, corsetières de leur état, douées de belles et sympathiques voix et bien organisées comme sens musical, prêtaientcourammentleur concours aux exécutions de fêtes religieuses et même de concerts laïques. L’ainée épousa un marchandtailleur de Montpellier, Grest, auquel elle donna une fille ; l’autre, le chef de division préfectorale, Gavarry dit Charpenel, dont trois garçons. Un fils ; cadet, Théophile, d’une verve et d’une originalité d’esprit restées légendaires à Carpentras, où il mourut en

1870, a laissé aussi, beaucoup mieux, une renommée locale comme violoniste, violoncelliste surtout et professeur à Carpentras et à Montpellier, où toute une génération d’élèves se ressent encore et se recommande de ses leçons. Par occasion seulement il a écrit une messe ainsi que diverses petites pièces de chant et de danse.

Le troisième fils, Jules, professionnellement peintre, quoique moins féru de musique que l’aîné, a pourtant pratiqué, mais à peu près à son seul propre usage, le violon et le piano, et a composé d’instinct nombre de pièces, mélodies ou autres, pour voix, pour les deux susdits instruments et pour le violoncelle. Pouvait-il faire moins, ne fût-ce que par droit de naissance et influence de famille ! Doué, dans son enfance, d’une voix facile et pénétrante, on les suivait, son frère Théophile et lui, allant chaque soir, pendant la semaine sainte, d’une église à l’autre, celles des Pénitents blancs, gris, noirs, de l'Hôpital, de l’Observance, exécuter le fameux Miserere de Carissimi, pour soprano, avec accompagnement de basse chiffrée. Ses voyages et ses publications, ainsi qu’une nature d’esprit assez philosophique ou esthétique, lui ont souvent mis la plume à la main. Quant à ses lithographies et ses tableaux, il en a obtenu, aux Salons de Paris, tous les grades officiels conduisant à sa décoration de la Légion d’Honneur. Il est plus spécialement classé comme peintre orientaliste d’après les sujets de toiles rapportés d’une mission ministérielle en Turquie et en Perse, exécutée au cours des années

1846, 47, 48, 49. La variété de ses aptitudes, ou du moins de ses productions, qu’elles qu’en soient leurs valeurs relatives, le fait lui-mçme se dire, avec une sincère modestie, n’être que le singe de son grand frère. « Des trois, disait il aussi, Laurens, Théophile et moi, c’est Laurens qui aura le plus su , Théophile le plus vécu et Jules le plus vu. » Dès l’âge de douze ans, il était pris à Montpellier par Bon aventure qui, du reste, s’était déjà chargé de ses études scolaires à Garpentras, l’y encourageant et entretenant, en plus, de tout ce qui peut contribuer à des dispositions artistiques. Durant plusieurs années encore, il lui continua des soins doublement paternels dans les plus précieuses et plus rares conditions de ce « milieu qui est la moitié du talent pendant la phase où on est élève. » « C’est à ce frère bien-aimé, déclare Jules, en ces termes empruntés au testament d’Eug. Devéria parlant aussi de son frère aîné Achille, à qui doit revenir le mérite de ce que j’aurai pu être en ce monde, puisqu’il m’a nourri et formé aux difficultés de l’art. »

Pour en revenir à notre sujet principal, observons que le prénom de Bonaventure, assez singulier d’ailleurs, ne lui fut jamais donné que sur le tard et en plaisanterie accidentelle d’intimité. « Aco eïs un noum dé bastcird, » disait Castil-Blaze. Dans les maisons comtadines et provençales, l’aîné porte assez exclusivement le nom de famille. Aussi fut-il toujours appelé Lélen par le frère Jules. Celui-ci ne pouvant, en outre, dans sa première enfance, g;uère mieux prononcer que pémé le mot pomme (son

fruit préféré), c’est de ce nom seulement que l’appela toujours le premier.

Ici doit être mentionné un certain oncle maternel, l’abbé Joseph Rigard, chanoine à l’église de la Principale et secrétaire de l’archevêque d’Avignon, homme de beaucoup d’instruction et d’un caractère estimé. Il se réfugia en Italie lorsque éclata la Révolution de 1789, et y fut précepteur de deux enfants devenus i’un le commandant, l’autre le prince Torlonia, lesquels voulurent le garder jusqu’à sa mort. Il existe de lui, à la bibliothèque de Carpentras, quelques lettres curieuses datées de Rome. Son neveu n’avait pu le connaître personnellement mais l’avait trouvé plus que présent au milieu des siens par mille récits, une réelle considération et un véritable culte familial.

Par les quelques aperçus qui précèdent, on voit déjà que Ronaventure a de qui tenir. Toutes les qualités ambiantes de ses proches et de ses compatriotes l’entourent et l’animent. Une fois réunies et concentrées en sa personne, elles vont faire de lui le véritable chef, le pivot de la famille et l’une des constitutions intellectuelles et artistiques les plus riches qu’il soit possible d’imaginer.

Sainte-Reuve, après bien d’autres, a écrit quelque part que’ le biographe ne doit jamais négliger la recherche de l’influence des femmes sur la vie et le talent de celui dont on écrit l’histoire. Cette influence ne saurait manquer, en effet, d’être considérable ; mais elle agit différemment selon les hasards de la vie et surtout suivant nos instincts. L’influence

féminine assurément la plus naturelle et la plus durable est celle de la mère ; toutefois, chose curieuse, elle ne paraît pas s’être exercée d’une manière bien apparente du moins, sinon intime, sur B. L au rens. En tout cas, ses notes manuscrites n'en font nulle part mention. Il n’en est pas moins que, de fds à mère, son cœur, ses pensées et son aide furent toujours le plus profondément et tendrement émus et dévoués. (Née Marguerite Garcin, le 8 avril 1780, elle est morte en 1851, à la longue suite d’une attaque d’apoplexie, arrivée le 25 décembre 1847, au sortir d’une messe de minuit.) 11 parle d’abord avec détail d’une grand’mère du côté paternel. Ce n’était guère, comme éducation et habitude, qu’une paysanne. Dans sa vieillesse, atteinte de hernie, elle marchait peu et restait tout le jour sur un tabouret à filer à la quenouille. Elle avait beaucoup cru aux revenants et aux apparitions : racontant ses maintes rencontres avec la Sainte-Vierge sur tel ou tel chemin des environs de Carpentras. « Elle est morte, dit une lettre datée du 15 octobre 1830. En partant du pays, j’étais bien assuré de quitter pour toujours la vieille grand’mère ; et trop accablé de cette idée, je n’eus pas le courage d’aller lui faire une visite d’adieux. La vieillesse rend tout respectable : les personnes comme les choses. Un vieux monument ne tombe pas en ruines, un arbre séculaire ne meurt pas sans que nous en éprouvions une profonde mélancolie, et jamais un de nos parents ne dispa raît sans que nous sentions couler des larmes. Notre vieille

grand’mère avait perdu mon souvenir, et cela était une consolation pour moi qui n’avais certes pas perdu le sien. Ainsi, si quelquefois j’ai été attristé de ne plus voir mon aïeule, j’ai subi cette peine tout seul et j’ai eu la satisfaction de penser que pareille peine n’augmentait pas celles qui pesaient déjà en assez grand nombre sur ses derniers jours. Elle n’est plus sur cette terre, mais elle vivra longtemps dans notre mémoire avec son bâton aux bouts rembourrés et ses chansons moralistes :

« Voici le temps où le monde Passe son temps au bar,

Au mar.

Tout n’est que folie Et Dieu chacun oublie.

Prenez donc garde à vous-même ;

Craignez d’un Dieu la fureur,

Pêcheur. »

«Voilà des mots qui nous tireront sans doute plus de pleurs d’attendrissement que les plus belles tragédies de Racine et de Voltaire. Je conserve dans mes portefeuilles quelques portraits de la chère vieille. C’est un cadeau que je ferai à Thérésine (la sœur aînée) dès que les occupations dont je suis accablé me permettront d’en faire des copies*. » Nous trouvons encore le souvenir de cette aïeule consigné par Laurens dans une lettre à son frère Jules, datée, à la longue distance, on le voit, du 21 janvier 1886: « Adéfaut, ces temps-ci, de travail d’art suivi et appliqué, je revois mes plus anciens

albums, et cela ne se lait pas sans une certaine émotion. Ainsi, l’autre jour, c’était le souvenir de notre grand’mère paternelle, qui, chez toi, doit être bien vague, tandis que pour moi, il est encore toujours vivant et même comme ranimé par les deux dessins ci-contre. Celui au crayon est la copie d’un plus grand et très ressemblant qui se trouve soigneusement conservé dans un des albums les plus luxueux. Au-dessous du portrait est tracé ce qu’elle chantait au moment dés folies carnavalesques. » (On peut voir les deux portraits et la chanson ci-dessus reproduits dans la lettre n<> 67 de la correspondance avec J. Laurens).

Laurens semble avoir eu une prédilection marquée pour trois tantes, les tatans, Thérèse, Charlotte et Madeleine, qui, toutes trois filles et possédant une certaine aisance, s’occupèrent spécialement de leur jeune neveu. C’est auprès d’elles en effet, bien plus peut-être que dans la maison paternelle, que s’écoulèrent ses premières années. « A peine, dit-il luimême, capable de marcher, je faisais de fréquentes visites chez mes trois vieilles tantes, vivant paisiblement d’une manièrepatriarcale. Elles m’aimaient beaucoup, et leurs habitudes tranquilles convenaient parfaitement à mon caractère. » Dans tout cet intérieur restaient des traces de l’aisance de son fondateur, un oncle' Rippe. Le mobilier n’était ni très confortable ni élégant, mais d’une remarquable solidité. Certaines tentures et hardes, certains meubles étaient en complète harmonie avec les personnages et y perpétuaient l’apparence du bon

f.-J.-B. LAURENS

vieux temps. Il y régnait surtout une paix complète. Les trois habitants n’en sortaient guère que le dimanche pour aller aux offices de l’église. Pourtant, dans le tableau généalogique de leur immédiate parenté, détaillé pieusement par leur neveu, mais qui peut être laissé hors de notre cadre, se trouvent les éléments, disons-le au moins en passant, d’un roman de mœurs ou d’un drame des plus passionnels, avec enlèvement de deux filles par deux prêtres, Paillarv et Thuy de Noves. Rien n’y manque du pittoresque et du pathétique voulus qui, sous la plume de Georges Sand ou d’un Daudet, n’auraient d’ailleurs qu’à être purement et simplement racontés. Le neveu qui a crayonné dans un album les portraits des trois tantes (voir encore une lettre à J. L.) ne nous dit rien ou presque rien de#leurs individualités morales et intellectuelles. Il est probable qu’elles n’influèrent pas d’une manière bien profonde sur sa vocation artistique. Cependant, vivant avec elles d’une vie si calme et si retirée, ne dût-il pas à cette circonstance de conserver plus longtemps intacte son originalité native et son goût très prononcé pour l’observation et l'analyse des faits? ('/est au moins l’empreinte qu’on trouvera plus tard dans son esthétique, dans sa manière de voir, de sentir et de traduire la nature.

Donc, rien de moins romanesque, de moins accidenté, de plus monotone presque que l’enfance de Laurens. \ncun de ces coups de foudre qui illuminent parfois, au début, la vie des grands hommes.

« Chez les individus richement doués, reconnait-il

LA FAMILLE LAUKENS

lui-même, leurs facultés intellectuelles sc manifestent généralement dès l’àge le plus tendre. Je constate que le cas n’a pas été observé sur le mien. Seulement si, par ces facultés, rien n’a pu y indiquer que je deviendrais ce que je suis devenu vers la fin de ma vie, de très bonne heure la douceur de mon caractère a été remarquée... Quoique très bien portant, mes jeux n’étaient point bruyants; je pleurais rarement, je n’étais ni inquiet ni importun, et j’avais beaucoup de peur du bruit des noix secouées dans un panier. On médisait ressembler, par la douceur, au physique et au moral, plutôt à une fille. * Laurens sait tout cela, moins de luimême qu’en remontant au plus lointain des souvenirs de sa mère. Voici celles des premières circonstances et impressions de sa vie, encore en jupon, qui soient restées assez bien fixées dans sa mémoire : c’est une réprimande qu’une des tatans lui fit en le reconduisant chez lui par les rues de traverse pour éviter la cohue d’un marché du vendredi. Cette réprimande, qu’il ne nous a d’ailleurs pas transmise, il l’avait associée aux réflexions suivantes. «Il pleuvait, dit-il, et je marchais avec un parapluie qui me couvrait si bien qu’on ne voyait marcher qu’un parapluie... J’étais à la maison des tatans à toute heure et par tout temps. J’aimais à leur porter des cadeaux, et, dans mon zèle, je leur portais jusqu’à des balayures (sic). » Il a noté ces détails et tant d’autres, qui lui furent toujours chers, ce qui nous fait les reproduire. Plus tard, et jusqu’à Page où il étudia les sciences, l’aspect du

ciel, pendant la nuit, remplissait son âme de terreur. Aussi la comète de 1810 lui fit-elle passer de mauvais moments. Mais voici qui devient significatif et révélateur de l’avenir. A l’église de l’Hôpital, où ses tantes le conduisaient le plus souvent, son attention était surtout attirée, dans une sorte déjà d’incubation d’architecture, de décoration et de jours tout amoureusement imprégnants, par quelque jolie figure de femme ou de fillette. « J’en rencontrais, écrivait il. dont le souvenir me faisait rêver avec délices des journées entières. » Et il ajoute : « La tournure tendre et mélancolique de mon caractère était donc décidée de bien bonne heure puisque j’avais alors à peine o ou 6 ans. Elle devait généralement et particulièrement en musique se traduire désormais dans le ton mineur. » « J’étais né femme, écrivait-il encore, je suis resté femme toute ma vie. » Et il nous raconte, à ce sujet, que, vers l’âge de dix à douze ans, la vue des jolies statues d’Antoine qui décorent le tombeau (1) de l’évê-

(1) Le tombeau porte l’épitaphe suivante, qui vaut comme haut document d’histoire carpentrassienne :

HIC QUIESCIT D - MALACH - D ' INGU IMBERT EPISCOPUS CARPENTORACTIS PATRIÆ DEÇUS ET PATER QUI

BIBLIOTHECAM MAGNIFICENTISS DE SUO CONSTRUCTAM PUBLICE PATERE VOLUIT

EGEXISQ ÆGROTANTIBUS QUOS ETIAM FECIT HÆREDES HOCCE N0S0C0MIUM EREXIT

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