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CHAPITRE III

Education. — Premiers maîtres

Jusqu’à l’âge de onze ans, Bonaventure Laurens n’eut d’autre société que celle de ses trois tantes, et c’est précisément sur les genoux de tante Thérèse qu’il apprit à lire. Une autre femme devait bientôt continuer cette première éducation. Dans la maison paternelle logeait la veuve d’un officier, Mme Favre, qui dirigeait alors une petite école primaire. Par les soins de cette institutrice mi-domestique, Laurens apprit tout ce que, dans ces conditions, on pouvait apprendre à cette époque, c’est-à-dire presque rien. Disons qu’il n’était pas doué d’une mémoire très heureuse, laquelle était alors, comme à présent, confesse-t-il lui-même, presque nulle pour retenir les mots dans un ordre fixe, mais excellente pour retenir les choses et les faits. Il récitait, ou pour mieux dire expliquait la grammaire, et ne pouvait apprendre six lignes par cœur. Il ne nous dit rien

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delà méthode d’enseignement de la maîtresse, se rappelant seulement qu’elle taisait la police de sa classe au moyen d'une longue gaule ou canne de roseau avec laquelle, de sa place, elle caressait plutôt qu’elle ne fustigeait les épaules des élèves indisciplinés ou inattentifs.

Si l’entant montrait peu de goût pour les études classiques, en revanche voici que la passion du dessin se manifeste vivement en lui. Il dessine surtout, sans guide et tout d’instinct, les processions qu’il voyait souvent se dérouler à travers les rues de la ville et dont le pittoresque était bien tait pour le séduire autant que pour lui imposer par leur caractère de solennités religieuses. Ses dispositions pour tous les arts d’imitation, du reste, lui font aussi exécuter en miniature des filets semblables à ceux qu’d avait vus à lâchasse aux petits oiseaux. Par la suite, il ira lui-même pratiquer cette chasse, ainsi que celle à la glu (ciméou) sur les Mourés de la Lègue , auprès d’un oncle, Garcin dit Valoubiêre. Son père, qui goûtait médiocrement les arts du dessin et qui aurait voulu le voir se consacrer exclusivement à la musique, lui apprenait à chanter de petits airs, tels que Fauchon la Vielleuse , et à les jouer sur le violon ; mais, en le voyant plus volon tiers tracer des marefes sur le sol, au moment où, à côté, on faisait la répétition de quelque belle symphonie, il disait avec tristesse à la mère : « Cet enfant, qui aurait tant de moyens d’y devenir habile, semble n’avoir aucune préférence pour la musique.» Et voici encore que tout d’un coup ses progrès en

musique vocale et instrumentale s’accentuent, se précipitent, et à onze ans il tant le mettre sous la direction décisive de Minster, le maître carpentrassien renommé.

On était alors en 1812. Cette date semble avoir été une époque toute importante dans la vie de Laurens. En effet, il perdit cette même année sa tante Charlotte, Madeleine étant morte depuis peu et Thérèse devant bientôt disparaître à son tour. C’est alors que, sur les conseils d’un fils de Mme Favre, on décida de le placer au collège. Comme il avait vécu jusque là d’une manière aussi indépendante que doucement familiale, ce changement lui fut pénible, et les charmes didactiques du rudiment n’étaient point de nature à lui faire oublier la perte de la liberté. Enfant peu extérieur et timide, tout ne lui offrait qu’un sujet d’étonnement et même d’effroi. Ce fut par suite de son état précédent comme un brusque, un cruel passage de la nuit au plein jour, de la solitude à la foule. Créature délicate et sensible, les jeux bruyants de ses camarades l’effarouchèrent et leurs espiègleries l’impatientaient. Son esprit était ailleurs, et l’imagination déployant ses ailes l’emportait dans de beaux voyages à travers les pays enchantés des rêves où il se plaisait seulement à vivre. D’ailleurs, ceci en dira plus et expliquera mieux, son cœur se prenait, était pris ! Il nous l'avoue lui-même ingénument ainsi : « Jusqu’à ce jour j’avais vécu heureusement sans camarades, mon entrée au collège m’en procura de quelconques, de dangereux à l’occasion ; mais le mal qu’ils

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auraient pu me causer se trouva balancé par une autre circonstance ou situation. Je vis la sœur de mon condisciple Juvénal, et la vive affection que je conçus pour cette entant de mon âge me jeta dans un état d’âme m’empêchant d’être aussi gamin que j’eusse peut-être fini par le devenir au moins temporairement. J’aimais Camille au point que ni les travaux de la classe, ni les exubérances des récréations, ni aucune des farces de théâtre, dont le spectacle ne me déplaisait' pourtant point, ne me la laissaient oublier un instant. » ïl chantera un jour :

« Eré un enfant, amavé une Camille .

Elle èro oûssi ün tçarmant énfant bloun.

M’amave-t-i ?... coumé l’amavé? Noun. »

On comprend que dans de semblables dispositions ses progrès en latin et en grec fussent peu sensibles. Témoin de cette maladie, le fils Favre, qui portait au malade une affection sérieuse, voulut se charger de son éducation à la fois morale et intellectuelle et lui fit quitter pour toujours le collège. Sous la direction du nouveau professeur, il prit peu à peu mais sûrement le goût de la lecture, qu’il n’avait pas encore eu ; il apprit la calligraphie et passablement d’arithmétique. Cette éducation poussée, comme on le voit, dans un sens tout positif, devait lui être pour l’avenir d’une très grande utilité. Il en conserva notamment une fort belle écriture qui le rendait légitimement révolté contre l’autographie indéchiffrable de tant d’infâmes griffonneurs, ceux épistolaires surtout.

Un lâcheux incident vint inopinément séparer maître et élève.. Les proscriptions de 1815 atteignirent le civisme libéral de Favre, qui dût quitter le pays et s’exiler en Dauphiné, à Beaufort-sur-Gervanne, son pays natal, où il est mort en exerçant la prolession d’officier de santé et d’éleveur de vers à soie. Heureusement, Laurens n’aurait su rester plus longtemps sans direction et occupations nouvelles. Après quelques menus stages ici et là, depuis l’âge de douze ans, il entra, à dix-sept, comme commis expéditionnaire dans les bureaux de la sous-préfecture aux mirifiques appointements de douze francs par mois. Evidemment il méritait déjà mieux. On lui fit entrevoir une vacance prochaine à la Recette particulière, où il passa, en effet, un peu plus tard et où il devait rester jusqu’au commencement de l’année 1829. A l’ancienne maison Germain, formant angle avec les rues du Collège et Eysséric, se voit encore la fenêtre garnie de barreaux derrière lesquels il travaillait.

Pour remplir l’emploi qu’il espérait, il fallait à Laurens la connaissance de la tenue des livres en partie double. C’est Anrès, dit le philosophe , qui se chargea de la lui apprendre. Littérateur, poète, mathématicien, physicien et botaniste, Augustin Anrès, une des plus remarquables figures d’un De Viris carpentrassien, appartenait bien par la naissance et par les idées à cette génération de la fin du xvme siècle, sur laquelle les théories sociales et sentimentales de l 'Emile et de La Nouvelle Héloïse eurent une si grande influence. A Carpen-

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tras, notamment, la philosophie de Rousseau compta de fervents adeptes. Plus d’un contemporain du célèbre écrivain tut même absolument élevé suivant ses prescriptions. Le carpentrassien baron d'Astier avait été un de ses hôtes à Motiers et était resté en correspondance avec lui. Même, s’il faut en croire l’auteur du Dictionnaire biographique Vauciusien , Barjavel, sur l’invitation d Astier, Rousseau serait venu en visite à Carpentras vers 1768, où, de plus, il aurait eu des relations professionnelles d’ex-horloger dans l’atelier de Boucthay, artiste ciseleur d’un remarquable talent. Fortement imbu de ces principes, Anrès les inculqua naturellement à son élève en même temps qu’il lui enseignait les sciences et les connaissances pratiques. Dans des promenades fréquentes et bien conduites, il l’initia particulièrement à la botanique pour laquelle, à l’exemple de Jean-Jacques, il avait une vraie passion. Laurens en fait dater la sienne du jour où il entendit une description sur nature du Tribulus terrestris. C’était au cours d’une première excursion au Mont-Ventoux, dans sa dix-septième année, qui le jeta dans un enthousiasme ne devant plus jamais faiblir. La nouveaulé et la richesse de cette flore que le savant Requien venait de révéler lui causèrent comme un religieux éblouissement qui lui renouvellera désormais son vivant souvenir. Papaver aurantiacum , Viola cenisa, Saxifraga, Gentiana campestris... «furent des objets dont aujourd’hui encore, écrivait-il bien des années après, la rencontre dans mon herbier m’émotionne indici-

blement. » Et il reprenait, emporté dans une véritable griserie, les énonciations de Campanula ailiassii, d 'Altium narcissiflorum , Athamanta eretensis , Doronicum pardalianches... A de telles premières amours, on avait pu croire qu’elles comportaient l’objectif d’une spécialité décisive, d’une exclusive carrière professionnelle, soit comme pur savant, soit comme dessinateur. ou peut-être aussi comme pharmacien ; mais, sous ces formes sinon dans leur fond, il n’en fut ni plus ni moins que, plus tard, successivement et simultanément, vis-à-vis d’autres branches de la Science et de l’Art. Nous trouvons encore chez Laurens un témoignage de ce double culte de Rousseau et de la botanique, dans un portrait qui le représente tenant à la main la célèbre pervenche des Charmettes et du Cressier. (Cette toile s’est perdue, mais, plus heureusement, le musée de Carpentras garde un autre portrait, celui d’Anrès, exécuté cette fois par Laurens à ses débuts en peinture). De vers la même époque probablement on lit une note à vous rendre rêveur par son manque de précision sur le qui ? et le quoi ? Elle mentionne avec autant de simplicité que de discret mystère « 27 juillet 1820, Idylle nocturne dans un jardin » ?...

Ce ne serait pas de trop de donner ici un croquis de cette habitation de Requien, si longtemps et intimement fréquentée par Laurens, et qui reste historique pour les annales avignonnaises. Chose à noter, elle comporte quelque analogie, fort naturelle d’ailleurs, avec celle où Laurens passera,

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à Montpellier, la troisième plus grande et dernière période de sa vie.

Faisant angle sur la rue des Lices et la ruelle de l'Ombre , dans laquelle a jamais pu s’engager tout au plus la chaise à porteur de jadis, se voit encore aujourd’hui, en contre-bas du sol, un atelier de tannerie longtemps conservé intact avec tout son outillage primitif. C’est celui de la profession même du père de Requien, et où débuta le fils. Il se limite au fond, ainsi que s’ouvre une petite porte située dans la ruelle, sur une étroite et rustique cour-jardinet toute tentée et verdie d’un grand figuier et de quelques vignes-tonnelle. Par là, au moyen d’un escalier de bois, pour ne pas dire une échelle, on accédait à un premier étage : le tout d’extérieur plutôt campagnard que citadin, plutôt paysan que bourgeois. Mais alors, dès le seuil de la première pièce, quoique petite encore, c’était le changement à vue et le passage dans un autre monde, avec le spectacle de tout l’attirail et capharnaum du cabinet du savant en promiscuité d’art et d’archéologie. Pris dans l’ensemble ou dans le détail, chaque groupe et chaque objet présentaient une valeur et un intérêt réels de fonds de collection et aussi d’un courant incessant auquel contribuait un chacun des passants, y apportant ou en emportant toujours quelque chose. Si vous remarquiez vivement, paraissiez apprécier avec intelligence l’une de ces choses, il arrivait souvent que le propriétaire, ne s’en considérant guère que comme le détenteur accidentel et facultatif, fut plus qu’étonné,

désobligé, de ne point vous voir la lui demander et vous l’approprier sans aucune façon. « Eh bien ! vous n’emportez pas cela ? se plaignait-il. Alors je devrai donc, chez vous et chez les autres, me gêner à rien prendre de ce cxui me conviendrait ? » Invité à déjeuner, le peintre Bigand, de Versailles, rencontra là, sous les espèces d’un tian ou gratin composé d’herbes, d’artichauts et de petits pois, dit Macédoine, un véritable lotus d’oubli et d’abandon de son pays, au bénéfice à peu près exclusif de la Capitale, de la région et des habitants comtadins, où sa gentilhommerie, son talent et sa longue barbe le rendirent populaire.

C’est apparemment d’Anrès que Laurens tenait une sorte de répulsion philosophique pour les prêtres, au milieu desquels, vicaires, curés et évêques, il en a pourtant trouvé plus d’un pour vivre en tous bons et charmants rapports perso mets ; jouant régulièrement les orgues dans diverses églises de Montpellier, et cela avec un zèle tout gratuit ei durant les longues et vaillantes 'années de sa vie. Vis-à-vis de certains autres, il se basait sur quelques griefs, peut-être assez accidentels, mais vivement sentis, et dont l’histoire détaillée est consignée dans une de ses lettres. Le fond plus sérieux qui pouvait tenir son esprit éloigné du clergé, c’était, on le comprend, son peu d’adhésion aux dogmes de l’Eglise, trop affirmatifs et absurdes à l’égard de questions que sa propre science ou son manque de foi ne se permettaient humblement pas de trancher autrement que par un « Qu’en sait-on ? »

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sinon un « On n’en sait rien ». A la mort, semblaitil se dire, trouverons-nous la réalité de l’inconnu qui nous est,, dans cette vie, encore seulement voilé, ou nous dissolvrons-nous dans la désagrégation sinon dans l’anéantissement de ce qui composa notre moi?... En attendant, et à l’encontre des accusations péremptoires, c’est l’orgueil du croyant qui revendique ou mendie, et c’est la modestie du matérialiste qui se résigne. Les croyants ou crédules en toutes choses (ne pas confondre avec les hauts spiritualistes) sont gens voulant toujours mettre quelque bouche-trou, n’importe lequel, plutôt que rien, dans l’horreur du vide ; alors que les sceptiques ou douteurs (épargnons -leur, entre autres reproches, la grosse et gratuite accusation d’athées ou de positivistes) s’en tiennent sur le bord avec le ci-dessus « Je ne sais pas », plus conscient et souventplus substantiel. L’homme bon, fraternel, sans religion définie, c’est-à-dire sans besoin, pour pratiquer ces vertus, de l’idée d’un Dieu et d’une immortalité rémunérateurs, voilà le véritable religieux, authentiquement bon et fraternel. Esprit essentiellement droit et libéral, Laurens se contenta donc d’éliminer certaines croyances ou crédulités de sa morale usuelle et sut la concilier avec le bienveillant respect des convictions d’autrui. Du reste, il n’aimait guère plus les militaires que les prêtres, toujours encore, bien entendu, militairement parlant, c’est-à-dire comme institution et profession, car il n’en comptait pas moins parmi eux personnellement de ses meilleures relations en esti-

me et en amitié. Qu’il eut puisé dans les leçons de son maître ou dans sa propre nature les sentiments de sa philosophie et de sa conduite, il faut reconnaître que tous ses actes, relevant au moins d'une haute conscience d’homme et d’un aimable caractère, lui ont permis, pendant une longue existence de patriarche, de goûter sainement, pleinement le bonheur et de le faire partager autour de lui.

Quant à ses opinions ou principes politiques proprement dits, on ne saurait se dissimuler qu’ils fussent assez, comment dire ?... délayés dans le platonisme d’une philosophie privée dont la pratique courante s’accommodait mal du heurt des événements. Il pouvait bien aimer certaines omelettes, mais eut reculé à en casser les œufs ; peu porté, de plus, à aucune publique solidarité avec ceux qui les cassent et s’y cassent eux-mêmes. Faut-il, par là et par quelques petites et grosses contradictions relevées plus loin, admettre qu’un certain lest de bourgeoisisme avait à concourir dans l’équilibre de cette nature voguant à toutes voiles en les mondes de l’art ?

Revenons à Anrès dans la suite d’événements qui l’intéressent à la fois pour lui-même, pour son élève et pour la chronique de mœurs locales. Aux plus géniales facultés de l’esprit et à leur encyclopédique application Anrès ajoutait les plus nobles qualités du cœur ; c’est dire que maître et élève s’étaient pris réciproquement de la plus vive et indissoluble amitié. Elle resta d’un caractère unique pour celui-ci, qui ne se rappellera jamais

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sans un attendrissement, une estime et une reconnaissance croissants cette partie de 'sa vie où il éprouva constamment les plus complètes jouissances du cœur et de l’esprit. Un événement imprévu vint le séparer prématurément de celui qui était devenu pour lui non seulement le maître intellectuel mais comme le père et frère de son âme, l’intime confident de ses tristesses et de ses joies, le juste conseiller de tous les instants. On arrivait alors en pleine Restauration et la réaction contre les idées de la Révolution et du xvme siècle avait été ravivée par les grandes missions que les P. P. Guyon et Victorin vinrent prêcher vers 1819 dans le département de Vaucluse. Le P. Guyon, en a-t-on dit, offrait une vraie figure de militant : un front vaste agrandi par une calvitie précoce, des yeux qui étincelaient d’une flamme ardente et communicative, une carrure d’athlète, une parole véhémente qui rappelait celle du P. Rridaine, une voix sonore faite pour les vastes auditoires, un zèle et une vaillance infatigables. 11 faisait trois prédications par jour, organisait des cérémonies en plein air : fêtes expiatoires, amendes honorables, renouvellement des vœux du baptême, plantations de croix sur les lieux les plus apparents de la ville; enfin, des processions gigantesques, qui se déroulaient à travers les rues jonchées de fleurs, clôturaient la mission. Le succès ne se fit pas longtemps attendre. A Garpentras comme à Avignon des conversions nombreuses et éclatantes eurent lieu. On vit des usuriers restituer capital et intérêts. Un célèbre

avocat, J. Cottier, pour obéir aux prescriptions des missionnaires convoquait ses clients dans son cabinet et les invitait à présenter leurs plaintes ou leurs scrupules sur les notes qu’ils avaient jadis acquittées et restituait à chacun ce qui avait été prélevé en trop. En pareils cas la conscience seule donc pouvait prononcer. Des voltairiens signalés brûlaient solennellement aux pieds des croix les volumes de leur faux dieu, de Diderot et de J. -J. Rousseau. On cite même un renommé et enrichi imprimeur qui livra au bûcher pour 40.000 francs d’ou\rages philosophiques. Tout cela , ne se passait pas sans quelques échauffourées. en raison de l’une desquelles fut destitué le sous-préfet Floret, d’ailleurs nommé plus tard préfet à Montpellier et à Toulouse.

La crise, surtout jugée évidemment plus politique que religieuse par le jeune Laurens, ne lui causait que des sensations pénibles, douloureuses. Quant à Anrès,que le libéralisme et l’indépendance de sés idées avaient fait surnommer "dangereusement le philosophe , ne voulant pas s’associer à de pareilles manifestations ni entrer avec elles en luttes de la rue, il vit presque aussitôt le vide se faire autour de lui, et, comprenant qu’il allait fatalement se trouver en butte à l’intolérance de ses concitoyens, il prit le parti d’abandonner la place, accompagnant à Apt, comme prolesseur, le principal du collège de Oarpentras, M. Gleize, qui avait été désigné pour y créer un établissement semblable. Or, voilà Laurens séparé, avec un véritable déchirement de cœur, d’un homme qui avait su lui inspirer son

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plus sincère et plus précieux attachement jusqu'alors.

Peu de temps après, en fiche au moins de consolation, arrive à Carpentras, au mois de mars 1819, un jeune homme nommé Sellon, vrai bohème du professorat, sans tenue, sans trop de moralité, mais possédant des connaissances variées et à un degré suffisant pour plus qu’un premier enseignement en grec, latin, hébreu, en mathématiques, en zoologie, en chimie. Obligé de /donner des leçons pour vivre, il prit Laurens d’autant plus volontiers comme un élève déjà tout préparé et le garda pendant quinze mois avec ce même Floret qui devait être si heureusement retrouvé plus tard à Montpellier, préfet de l’Hérault. Laurens fréquenta aussi avec fruit, vers la même époque, le très jeune Boyer, de Sault, qui à l’âge de douze ans connaissait assez à fond plusieurs sciences et mourut prématurément d’une hydropisie de poitrine.

Jusqu’ici, Laurens avait pu s’initier à nombre de sciences faites en grande partie de classifications et de technologie, mais il comprenait combien éfaient insuffisants ses études et exercices littéraires. C’est pour ne pas laisser s’établir ce vide qu’il se rapprocha d’un ex-pensionnaire distingué du lycée de Nîmes, Reynaud, avec lequel il traduisit entièrement Horace et Tacite. Il se remit même à travailler le grec encore plus négligé que tout le reste, mais il avoue avec une demi-modestie qu’il l’écrivait calligraphiquement. mieux qu’il ne le comprenait. En définitive, ses études littéraires restèrent incom-

plètes, et cette lacune il ne la combla jamais qu’imparfaitement. Son frère Jules regrette même que, par ainsi, il ne se soit intéressé que lort peu au coté foncièrement littéraire d’une langue. Non seulement le style, la main d’ouvrier si l’on veut, d’un Victor Hugo, d’un Michelet ou d’un Renan, ne le touchaient pas en eux-mêmes, mais il allait jusqu’à se méfier de leurs effets, à en médire soudain chez le poète ou l’écrivain comme d’une superfétation sinon un risque de sacrifice ou de déviation de la pensée. Il équivoquait là, sans s’en douter, sur la véritable valeur d’une belle forme. Etrange anomalie en tout cas. Ce musicien, qui percevait si bien l’harmonie et l’expression tles sons, et les a mariés souvent et si justement à celles des paroles, était insensible au mérite fondamental du verbe. Hélas! Renan, le premier, cet habile, musical prosateur, sinon grand penseur, ne croit-il pas bien qualifier le style en le comparant à un carillon qui est une fête pour l’esprit comme une symphonie de Beethoven en est une pour l’oreille ! Que l’inconscience et la misère de cette double assertion servent d’excuse à notre homme.

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