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CHAPITRE

Education musicale

Si le sens littéraire, dans l’absolue signification du mot, faisait défaut à Bonaventure Laurens, en revanche, il était très avantageusement doué comme musicien. Au lendemain des études primaires du solfège, c’est-à-dire à peine adulte, il jouait sur le violon plus d’une page des plus difficiles de Fiorillo, de Kreutzer ou de Rode... Avant d’aller plus loin, disons aussi que des circonstances favorables aidèrent, il est vrai, au développement de ses instincts musicaux.

De tous temps, en effet, on a cultivé la musique, à Carpentras, avec passion et intelligence. Déjà, au xvi° siècle, Léon X avait pour maître de chapelle Elzéar Genet, dit il Carpentrasso , du nom textuel de sa ville natale. (Voir aux dernières pages de ce volume). La cathédrale de St- Siffrein y a toujours possédé une importante maîtrise fonctionnant supérieurement jusqu’en 1791, et qui, encore aujourd’hui

n’est pas totalement délaissée. « Ce genre d’institutions, dit M. Jules Laurens, véritables conservatoires auxquels a succédé sans grands avantages l’influence exclusive des théâtres lyriques, maintenaient un niveau de haute et saine éducation, telle qu’elle n’a jamais cessé d’exister en Allemagne. » C’est pour la maîtrise de Saint-Siffrein que travaillèrent Boudou et Papet, deux Carpentressiens dont le Beatm vir du premier et les Hymnes du second mériteraient de faire partie des grandes auditions organisées par la Concordia, au Conservatoire et au Trocadéro de Paris. Le transcendant Dixü de Lalande et le Magnificat de Genetsont aussi exécutés chaque année, les 27 et 28 novembre, aux fêtes solennelles de la St- Siffrein, vraiment uniques en France, y compris le local et la décoration de la cathédrale, qui peut être considérée à plus d’un titre comme un des monuments les plus intéressants de l’art religieux dans le midi. Il faut citer, parmi ses principales curiosités, le portail méridional, dit Porte Juive , la Gloire et le tombeau de Laurent Buti par Bernus, des tableaux de Mignard, de Duplessis, de Parrocel et des peintures décoratives parTollet ; une chaire à prêcher, des grilles en fer forgé et le Saint-Mors fait d’un des clous de la Croix.

Outre les exécutions musicales de la Cathédrale, des amateurs avaient formé des quatuors, des quintetti et autres auditions privées où Mozart, Boccherini, Haydn, Beethoven étaient interprétés avec autant de distinction que de passion assidue. De Carpentras, leur goût avait passé dans les localités

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environnantes, à Pernes, à Malaucène, à Monieux, où les Proal, les De Camaret, les Chouvillon, les Bonnel, les DeValernes ont laissé après eux le renom de musiciens émérites dans la tradition et la pratique de leur art. Aujourd’hui encore ce régime musical, peut-on le dire, est resté, à Carpentras, un besoin et un lien de réunion de toutes les classes sociales; et on y entend des orchestres, jusqu’à trois ou quatre, composés d’un magistrat, d’un jardinier, d’un professeur, de médecins, d’orfèvres, de notaires, de marchands de cuir, de libraires, de boulangers, etc., tous professant d’ailleurs, en dehors du pupitre, des opinions politiques qui tendraient à les éloigner les uns des autres. C’est dans un des concerts donnés à l’Hôtel de Ville, devant un public de connaisseurs, que le jeune Bonaventure (il ne comptait guère que de seize à dix-sept ans) fit ses débuts de soliste et de virtuose en jouant brillamment la Polonaise de Rode, pour violon ; puis un furoncle sous le menton l’ayant obligé de suspendre quelque temps ses études sur cet instrument, il le remplaça par celles du violoncelle, et il en donne lui-même une autre et supérieure raison. « Je connaissais de réputation les délicieuses compositions de Boccherini en musique de chambre, dont l’exécution demande des violoncellistes assez habiles, et c’est pour connaître ces œuvres par l’oreille que je tâchais de me rendre apte à y contribuer. Seule, la méthode du Conservatoire fut mon maître, et, dans peu de temps, je pus atteindre mon but. »

L’âme de tout ce monde musical était alors Gilles le père, violoniste d’un talent plus qu’agréable et professeur très autorisé. D’abord enfant de chœur, puis sous-chef de la maîtrise capitulaire de St- Siffrein, enfin chef de musique de bataillon, il continua, rentré chez lui, à former d’excellents élèves, au premier rang desquels ses deux fils et B. Laurens. Celui-ci fut initié également par lui à la pratique de l’orgue et y fit des progrès dont la rapidité et peutêtre le trop de zèle paraissent même être devenus gênants à certains moments. Son patron fit un jour apposer sur la porte de la tribune des orgues une grande pancarte ainsi libellée : « Défense d’entrer ici » ni plus ni moins. Or, c’est le commis-apprenti, Bonaventure, qui avait été prié de mouler de sa plus belle écriture l’ordre qu’il étrennait le premier et subissait indéfiniment. Tels Hume corrigeait les épreuves et veillait sur l’impression d’un pamphlet de Wallace contre lui, et Rousseau copiait des couplets destinés à le chansonner. Notons, pour en mieux finir avec Gilles, qu’en même temps qu’instrumentiste il était compositeur^ non sans mérite. On a de lui des duos, des quatuors, des concertos, une sonate, une symphonie, des romances, des marches militaires, nocturnes, cantiques, chœurs, hymnes politiques et la musique du second acte des Visitandines.

Minster, le premier professeur de Bonaventure, comptait aussi parmi les susdites exécutions. Ancien élève, comme le précédent, de la Maîtrise de St-Siffrein, puis professant la vocale et le violon, il

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tint longtemps le bâton de maître de chapelle. Il a laissé un grand nombre de compositions religieuses surtout, dont quelques-unes, d’un fond trop facile, ne sont cependant pas sans valeur mélodique. Mais de tous les musiciens de métier ou amateurs alors à Carpentras, le plus instruit, comme le plus disert, était un abbé Fortunet. Forcé de fuir devant l’orage révolutionnaire en 1792, il se souvint de l’Italie, qu’il avait déjà parcourue en artiste et en lettré, et s’y réfugia. De retour dans sa ville natale, il voulut faire participer ses concitoyens aux connaissances, musicales plus spécialement, qu’il en rapportait. C’est à lui (quoique en son for, soit dit en passant, assez libre penseur) qu’elle dût le rétablissement partiel de la musique d’église délaissée depuis l’abolition de la maîtrise et la dispersion ou désuétude même de son personnel. Il inaugura, de plus, une «Académie philharmonique» qui, de 1803 à 1807, fit entendre les belles partitions d’Anfossi, de Valentini et autres maîtres italiens, et on exécutait de lui un Veni Creator , une grand’messe, un Crucifixus , des motets, des cantiques et des cantates. Ce fut sous sa direction expérimentée que Laurens s’instruisit de l’histoire de la Musique par la lecture du Dictionnaire des musiciens, de Fayolle et Choron, en même temps qu’il lui était transmis tout ce que l’abbé avait appris en fait d’harmonie et de contrepoint au conservatoire de Venise. Les traités de Catel, de Perne, d’Albrechberger, des cahiers d’exercice du Conservatoire prêtés par leur auteur Castil-Blaze, connu de très

J.-J.-B. LAUHENS

bonne heure, tout y passa. Dans son ardeur il visitait fréquemment, jusque dans le village de Monieux, caché au pied du versant sud-est du Mont- Ventoux, un marquis de Valernes, amateur plus passionné que capable, auquel Fétis a pourtant cru devoir donner place dans sa Biographie universelle (les Musiciens. « D’où et comment l’illustre biographe, aura-t-il à se demander un jour, en se voyant lui-même figurer, consacré dans cette insigne publication, a-t-il tiré les documents de son article sur moi ? de Castil-Blaze ?... de Danjou ?... de Kinck ?... de Barjavel ?... un peu de chacun, probablement. Ce qu’il y a de non moins étonnant que certains détails c’est que tout y soit exact ! »

Mais pour se rendre un compte plus complet de la technique des maîtres, et aussi pour pouvoir s’essayer lui-même à la composition, il dût, vers 1820, se pourvoir, quoique bien difficilement, d’un piano d’occasion au prix de 240 francs (rien de Pleyel, encore moins d’Erard). « Je commençai, dit-il, les études d’harmonie en plaquant les accords indiqués dans la partie de basse du Dixitde Lalande. Quant à laire aller les deux mains chacune d’une manière indépendante, cela me paraissait d’abord impossible. Pourtant par l’exercice cela vint passablement, mais jamais bien. J’avais alors vingt ans ; mes doigts étaient trop formés au doigté des instruments à archet pour leur faire prendre d’autres habitudes, et les exercices les plus opiniâtres auxquels j’aurais pu me livrer n’auraient jamais abouti à me faire dépasser la limite posée soit par

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mes habitudes antérieures, soit par mon organisation naturelle. Quoique borné dans mes faibles moyens d’exécution, la pratique du piano n’a pas laissé que de me procurer de grandes jouissances ; car, si ce n’est pas pour le public, j’ai pu au moins suffisamment interpréter pour moi et un petit auditoire d’amis bienveillants de belles pages de Bach, de Hœndel et de Couperin, beaucoup de celles de Mozart, et même de Beethoven et de Mendelssohn.» De plus, vers 1821>, Laurens luisait partie d’une troupe d’amateurs jouant la comédie et l’opéra. Dans celui de Camille par Dalayrac « je remplis, dit-il, le principal rôle d’Alberti, mon frère Théophile jouait celui du fils ; mais j’ai assez peu gardé de souvenir de cette représentation, au concours de laquelle j’apportais toute l'application et le talent dont j’étais susceptible, pour qu’il me semble que le fait n’a pas eu lieu. » On joua de même le Joseph de Méhul. En novembre de la même année, fut de passage à Carpentras un tout jeune homme, presque un adolescent encore, du nom de Sigismond de Praun. Phénomène musical, d’origine mystérieuse, il était accompagné, servi avec les marques de respect de cour par un intendant de ses concerts à travers l’Europe. On pense si Laurens se lia vivement avec lui, voulut être son hôte ! Il le retrouva, du reste, en rendez-vous à Paris, au mois de mars de l’année suivante.

Carpentras, comme on voit, ne manquait pas alors de ressources musicales en gens et choses. Il y avait concerts, théâtres d’opéra, offices d’église en

bonne musique et exécutions presque journalières dans diverses maisons. « Mes oreilles, dit notre carpentrassien, entendaient tous ces bruits artistiques ; mon père était sinon un virtuose, du moins un bon musicien, et il voulait naturellement que je le devinsse. » On se réunissait de préférence à la maison Laurens pour la répétition surtout des morceaux à produire en public. Un jour, l’un des exécutants, C. Fortunet, charmant garçon mais d’une incorrigible inexactitude, plus en retard cette foislà encore qu’à l’ordinaire, entend de la rue ses confrères déjà, en train de jouer. Tiens, se dit-il en hâtant enfin le pas, ils ont commencé sans moi, et ont bien fait. Il ouvre 1a. porte du rez-de-chaussée, mais, n’y voyant pas les musiciens, monte au premier puis au second, redescend, pousse jusque dans une arrière-cour ou barda... personne ; revient troublé, effaré, entendant toujours la musique sans parvenir à découvrir ceux qui la font... Les confrères n’avaient' rien trouvé de mieux que de s’installer, avec pupitres, chaises, instruments et chandelles, dans une de ces cuves en sous-sol ( tines ) aux parois revêtues de faïence qui, dans le Comtat, sont destinées à recevoir en septembre le jus de raisin pour la fermentation. On juge de l’effet quand, le couvercle de la trappe qui sert d’ouverture a la cuve venant à se soulever, elle renvoya aux oreilles du chercheur non plus des accords d’instruments, mais les rires des joyeux mystificateurs !

B. Laurens goûtait très individuellement ces sortes de plaisanteries, tout en conservant un fonds

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de mélancolie inséparable chez lui du philosophe et de l’artiste qu’il fut. Une nuit de carnaval, des passants attardés virent sur la place de la Fontaine de l’Ange un personnage en perruque monstre, culotte courte et habit à la française de soie couleur feu, jouant placidement de la clarinette entre quatre chandelles fichées dans le pavé. C’était notre héros qui donnait ainsi libre carrière à son côté d’originale gai té. Une charge où il excellait et qu’il répétait volontiers, à la « demande générale », consistait à prendre et mimer la dégaine toute cassée, dégingandée d’un vieux, quasi macabre marguillier faisant partie de quelque procession villageoise, et qui, armé d’un bâton ou d’un parapluie en guise de cierge, chevrottait, avec les plus horribles écarts et dissonances de rythme et de timbre, des litanies ou psaumes très textuellement liturgiques. Ses chats notamment lui fureht un constant sujet d’observations, d’amusements, parfois sous forme de mauvais tours, et surtout d’imitations vocales. Il en célébrait certains, dont un entre autres à poil nanquin et du nom de Moueou, par leurs grands portraits peints ; et il ne manqua pas d’importer d’Allemagne l’usage d’intercaler soudain dans le programme d’une séance de musique intime quelque pièce de chant sérieuse, classique même, à une ou plusieurs parties, burlesquement interprétée en voix de chat.

Il faut dire aussi qu’un fonds de curiosité et d’expérimentations scientifiques se mêlait toujours à tous ses actes, même à l’état de simples amuse-

ments: alors, par exemple, que vêtu de nanquin avec brandebourgs hongrois, il parcourait, dit la légende, en précurseur de l’actuelle et universelle bicyclette, toute la longueur du parapet qui garde, à Carpentras, la belle promenade des Platanes au-dessus d’un contre-bas de 15 mètres.

On a aussitôt compris ce que le susdit milieu à la lois sérieux et attrayant d’éducation musicale, poursuivie comme professionnellement pendant nombre d’années, doit créer de facilité pour l’exécution et développer l’intelligence des belles et bonnes œuvres. Ce moyen d’éducation peu d’artistes ont pu l’employer et en bénéficier aussi foncièrement et aussi constamment que B. La urens. Aussi le souvenir de ces années exceptionnellement favorables, toutes consacrées au culte désintéressé de l'art pour l’art, est-il consigné par lui d’une manière émue dans la note suivante ! « Si de cette belle musique il en est une que je regrette plus spécialement de ne plus entendre, c’est celle de Boccherini si distinguée dans sa simplicité, si douce et si gracieuse dans son caractère. Quel heureux contraste ce serait avec la musique contemporaine dont les beautés ne me sont pas incomprises mais dont le caractère est trop passionné et trop dramatique ! » Ainsi, dès l’âge le plus tendre, le plus accessible donc aux impressions durables, Laurens avait été trempé dans la pratique et l’admiration quotidienne des hauts et exquis modèles classiques dont il ne se départit jamais plus. « C’est, comme l’a dit éloquemment M. Durand-Gréville, un beau privilège

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que d’avoir été nourri dès l’abord de la plus pure ambroisie. Quel est celui de nous qui n'a pas eu à purifier son goût plus ou moins gâté dans l’enfance par les orgues de Barbarie et même par les musiques militaires, forcées de conformer leur programme au goût du public moyen ? Le petit J. Bonaventure n’eut jamais besoin d’une telle épuration : les premiers mots de la langue musicale qu’il apprit dans son milieu étaient déjà de la plus belle époque, classique ; les romances vulgaires, les rythmes de carrefour avaient glissé sur son organisation musicale sans y laisser de trace, à peu près comme les paroles grossières qu’une jeune fille bien élevée peut entendre dans la rue glissent sur le pur cristal de son âme. »

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