ACTE PREMIER
Le ihe'àlre représente la salle du conseil , dans l'inlerieur de la citadelle de Florence. A gauclie de l'acteur, des sie'ges el une tïble destines aux membres du conseil. A droite , en face, d'autres sièges réserves au Duc ; et une tal>L sur laquelle Sont epars «lilierens papiers ou parchemins. Il est environ liuit heures du matin.
SCENK PllE"MIi:UE.
LAURENT DE Ml'biCiS. Siuldabord, PIERRE STIVV'ZZl, un in.sunn npriKi,
Au lever du rideau, Laurent est assis à la table de droite, absorbe par la lecture de rjuelijues papii rs. Un huissier ouvre la porlcdu fond, nionlrc Laurent à l'ii ne Stroiii,
déguise' sous une loniiup cape à l'espannole Celui-ci entre, vient sans J)ruit se placer derrière le lieutenant du Duc, et lui fiappe doucetneul sur l'epiule.
l.ACnr.NT, lonniaiil la tdle.
Eh auoi! l'csi vous, Stiozzi! iJois-je en croire nips
[jeux?
MAGASI^' THEATRAL;
Vous, eiilé, proscrit, vous, banni de ces lieux, Oser y reparaître! et quand une parole. Un geste, un seul regard, d'une démarche folle, Peut vous faire expier les périlleux hasards, C'est ici, dans ces murs, au sein de ces remparts, Sous la dent du lion, insensé, dans cet antre D'où ne sort pas qui veut, bien que sans peine on Que vous venez, bravant un pouvoir irrité, [entre. Risquer ou votre vie ou votre liberté?
Çà, quel jeu jouons-nous, mon jeune téméraire, Pour relancer ainsi l'aigle au fond de son aire? Et quel complot secret ou quel amour nouveau Cachons-nous sous les plis de cet ample manteau? Venons-nous pour le duc, ou bien pour quelque STROzzi. [belle?
Pour Florence d'abord... c'estlà ce qui m'appelle.
LAURENT
Donc nous eonspirons ?
STROZZI
Oui.
LAURENT, à part.
Qu'entends-je?
Haut.
Et c'est Laurent, Moi, le bras droit du duc, son plus cher confident. Que par un tel aveu vous prenez pour complice?
STROZZI
Non : c'est Laurent, jadis l'ami de la justice, Le défenseur du peuple, et le plus ferme appui Des droits saints que l'ingrat abandonne aujnur-
[d'hui; Laurent, ce Médicis au cœur plein de noblesse. Le frère des Strozzi, l'ami de leur jeunesse, De la vertu comme eux le zélé partisan; Je parle à l'homme enfin, et non au courtisan.
LAURENT
Et si, le courtisan étouffant en moi l'homme, J'allais vous dénoncer, que diriez- vous?
STROZZI
La somme Quimetmesjoursàprix, entre nous, ne vaut pas La honte qui naîtrait pour vous d'unfaitsi bas... D'ailleurs ce serait là par trop mal reconnaître Le dévoûment...
LAURENT
D'un fou.
STROZZI
Qui pour toi s'est fait traître, Laurentl
LAURENT
Traître, vous î
STROZZI
Moi, traître à mes sentimens.
Traître à la fol jurée, à l'honneur, aux sermcns I Traltreaux hommes, à Dieu, traître à tout ce qui lie lin véritable enfant de la jeune Italie! Ëcoute: jamais toi, tu ne connus l'exil, K'csl-ce pas T Mis au ban comme un coupable vil. Tu n'as jamais, le jour, traîné la vie errante. Et rêvé dans tes nuits de la patrie absente? Le cœur sans cesse en proieàdcs pensers de deuil, Ver» l'horizon tourné, l'interrogeant de l'œil. Tu n'as jamais cherché, trop heureuse méprise! De loQ pays natal à respirer la brise ,
Et suivi de tes vœux un nuage léger Qui sur l'aile des vents semblait s'y diriger... Moi, partageant des miens les tristes destinées, Commeeuxproscrit, ami, j'ai souffert cinq années» J'ai vu de ville en ville, un citoyen si grand ! Tel qu'un hôte trop lourd, chaque jour émigrant. Mon vieux père réduit au sort de Bélisaire, Prêt à tendre son casque au denier populaire. Te dirai-je nos maux, nos soucis, nos dangers, Sousuncielinclément, sur des bords étrangers? Te peindrai-je mes sœurs, ces frêles créatures, N'opposant au destin ni plaintes ni murmures; Mes frères se formant au métier des combats, Ct pour la liberté recrutant des soldats?
Un soir... je revenais alors de Barcelone, Au nom des exilés, où vers une personne Que je ne dirai pas pour sauver son honneur, On m'avait délégué, moi, Pierre, ambassadeur. Mécontent et du maître et de ses fiers ministres. Qui m'avaient éconduit, plein de penserssinistres. Je regagnais à pied et par de longs détours. L'asile où se cachaient les auteurs de mes jours... J'entre. Que vois-je,ô ciel! en en tr'ouvrant la porte? Un vieillard à genoux prés d'une femme morte ! Clarice Médicis, ma mère, ce grand cœur, làuit morte en exil de honte et de douleur! A ce spectacle affreux: «Aquoi bon tantdelarmes? » M'écriai-je soudain. Vengeance,amis! aux armes! )> Charles-Quint nous trahit; prouvons à l'univers » Que sans lui nous pouvons encor rompre nos feis!» Je dis, et, le bras droit levé sur la victime. Je jurai de briser le joug qui nous opprime. Mon père m'imita; lîenedelto Pazzi, Ludovic Belmonte, Mario INIanfredini, Tous les trois exilés, se firent mes complices; Sous la foi des sermens, aux plus affreux supplices Chacun de nous voua le lâche qui vendrait De bouche ou par écrit cet important secret; Et nous jurâmes tous de ne rien entreprendre Avant d'avoir frappé...
LAURENT
Qui?
Le duc Âlexanore.
LAURENT
Le duc?
STROZZI
Avec cet homme un autre homme était mort, Laurent, aussi coupable et digne d'un tel sort : C'était toi : de tes jours nous avions fait le nombre ; Le corps ne peut tomber sans en traîner son ombre... Par nous tous condamné d'un seul et même aveu, A côté du tyran, marqué du doigt de Dieu, Tu périssais aussi : le conseiller intime Avait part à l'arrêt, ayant pris part au crime! Dans te danger, pour toi, je me sentis touché; Cardans le juge, hélas! l'ami restait caché. « Oh! me dis-jc tout bas, Laurent fùt-il infàm»» » De toutes trahisons eùt-il noirci son ame, » Dans la fange du vice avec le duc plongé, )'> De ses exactions, satellite gagé, » £ût-il, la nuit, couru l'orgie et la dcbauch«.
LAURENT DE MEDIGIS.
» Le jour, pris à deux mains le glaive qui noua
[ fauche, » Se fûl-il fait l'efifroi de tout bon citoyen, » Isùl-il souillé sa couche et confisqué son bieni » Je nepuis, oubliant tous nos rapports d'enfance, » Perdant l'ameet le corps, le tuer sans défense.» Ainsi me suis-je dit : et, trahissant l'honneur Pour l'amitié, vers toi je suis venu sans peur. Ta vie était à moi, j'en étais bien le maître; La mienne t'appartient : cours, va faire connaître A quels destins par nous le duc est réservé, Et perds, en le nommant, celui qui t'a sauvé.
LAURENT, lui tendant la tnain.
Strozzi, voici ma main : ton dévouement sublime Mérite plus encor que ma voix ne l'exprime; Mais parle, etj'obéis... Que puis-je, ami, pour toi?
STROZZI
Délivrer la patrie en frappant avec moi...
LAURENT
Quoi! tu veux...
STROZZI
Si j'étais en présence d'un autre, De notre cause ici m'établissant l'apôtre. Je pourrais essayer, par quelque adroit tableau, D'enrôler dans nos rangs ce disciple nouveau : Mais qui la connaît mieux, celte cause si belle. Que toi, qui si long-temps, ami, lui fus fidèle? N'es-tu donc plus Laurent, ce fier républicain llanni par Clément sept de tout l'étal romain ? N'es-tu plus ce héros, ce digne et noble émule Des Cinna, des Caton, des Gracques, des Rutule? Cet esprit ferme et droit, dans l'élude nourri. Qui fis de ces grands noms ton culte favori? Qui t'illustras comme eux par l'ardente pratique De toutes les vertus d'un citoyen antique; Et qui, jadis, voulant donner une leçon A nos fils, des Romains triste contrefaçon 1 Décapitas la nuit tous les marbres de Rome, Ne laissant seul debout que Brutus ce grand
[ homme I
LAURENT
De tous ces temps, Strozzi, comme tu te souviens!
STROZZI
Je n'ai rien oublié... ni nos longs entretiens. Alors que vers le soir, assis aux bords du Tibre, Nous consultions tous deux les lois d'un peuple
[ libre; Ni nos excursions sur le mont Aventin.
Où Rome sans sénat vint camper un malin. . Je me rappelle tout : je sais nos espérances, Nos discours, nos projets et nos saintes croyances; Ma mémoire est enfin telle qu'au premier jour. Fais comme moi, Laurent, souviens-toi... c'est
[ton tour.
LAURENT, avec entraînement.
Eh bien ! oui ; j'obéisàla voix qui m'appelle...
STROZZI, les yeux au cirl.
Il restait dans son cœur une noble étincelle !
LAURENT
Je conspire avec toi.
STROZZI, lui tendant la main C'est convenu...?
LAURENT, la prenant.
C'est dit.
STROZZI
Devant Dieu î
LAURENT, tirant sa dague, dont la poignée est en croix.
Surle Christ! etquejesois maudit.
Que je meure en ce monde et sois damné dans
[ l'autre, Si Laurent jusqu'au bout ne demeure le vôtre! Les noms des conjurés? Manfredini, Pazzi, Belmonte, n'est-ce pas?
STROZZI, déchirant une page de ses tablettes. De ma main, les voici...
Où vous concertez-vous?
STROZZI
Au lion de Florence, Ce papier te le dit.
LAURENT
Quoi ! si près ?
STROZZI
Par prudence Nous avons à dessein choisi cette maison : Plus le danger est près, moins on a de soupçon.
LAURENT
J'y serai dans une heure.
STROZZI
Une heure soil... j'y compte.
A mesamis, les tiens! c'est loi qui reiidrascompte. Pour les mieux élonner, de tout noire eiitreiicn ; Et jusqu'à ce moment, je ne leur dirai rien.
LAURENT
C'est bien.
STROZZI
Au revoir, frère ..
LAURENT
A bientôt.
Il tend la main à Strozzi et le reconduit ainsi enl.ice jusqu'à la porte ; arrive' là, il lire sa dague, et dit :
C'est l'usage Que tout pacte d'honneur se scelle [.ar un gage: Je ne puis mieux, ami, t'assurer de ma foi Qu'en te donnant ce fer... il est pur comme loi. Si je te trompe, un jour par les mains iju il te
[ venge!
STROZZI, la recelant, et tirant .toti poiiinard. Merci, frère. Voici mon |)oignard en échange.
11 sort.