COMMENT JE CONTINUAI MA ROUTE
ET il arrêta son pauvre mulet, qui me parut charmé que j'eusse fait cette question. En même temps il souleva la toile cirée x de sa petite charrette, comme pour arranger la paille qui la remplissait presque, et je vis quelque chose de bien douloureux.2 Je vis deux yeux bleus, démesurés de grandeur,3 admirables de forme, sortant d'une tête pâle, amaigrie et longue, inondée de cheveux blonds tout plats.4 Je ne vis, en vérité, que ces deux yeux, qui étaient tout dans cette pauvre femme, car le reste était mort. Son front était rouge ; ses joues creuses et blanches avaient des pommettes bleuâtres ; elle était accroupie au milieu de la paille 5 si bien qu'on en voyait à peine sortir ses deux genoux, sur lesquels elle jouait aux dominos toute seule. Elle nous regarda un moment, trembla longtemps, me sourit un peu, et se remit à jouer. Il me parut qu'elle s'appliquait à comprendre 6 comment sa main droite battrait sa main gauche.
— Voyez-vous, il y a un mois qu'elle joue cette partie-là,7 me dit le Chef de bataillon ; demain, ce sera peut-être un autre jeu 8 qui durera longtemps. C'est drôle, hein ?
En même temps il se mit à replacer la toile cirée de son shako, que la pluie avait un peu dérangée.
— Pauvre Laurette ! dis-je, tu es perdue pour toujours, va !
J'approchai mon cheval de la charrette, et je lui tendis la main ; elle me donna la sienne machinalement et en souriant avec beaucoup de douceur. Je remarquai avec étonne-
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d'hui, parce qu'il pleut. Cependant elle ne s'enrhume jamais.
Les fous, ça n'est jamais malade,1 c'est commode de ce côté-là. A la Bérésina2 et dans toute la retraite de Moscou, elle allait nu-tête.3 — Allons, ma fille, joue toujours, va, ne t'inquiète 4 pas de nous ; fais ta volonté, va, Laurette.
Elle lui prit la main qu'il appuyait sur son épaule, une grosse main noire et ridée; elle la porta timidement à ses lèvres et la baisa comme une pauvre esclave. Je me sentis le cœur serré par ce baiser,5 et je tournai bride violemment.
— Voulons-nous continuer notre marche, Commandant? lui dis-je ; la nuit viendra avant que nous soyons à Béthune.6
Le Commandant racla soigneusement avec le bout de son sabre la boue jaune qui chargeait ses bottes ; ensuite il monta sur le marchepied de la charrette, ramena sur la tête de Laure le capuchon de drap d'un petit manteau qu'elle avait. Il ôta sa cravate de soie noire et la mit autour du cou de sa fille adoptive ; après quoi il donna le coup de pied au mulet, fit son mouvement d'épaule et dit : — En route, mauvaise troupe ! 7 — Et nous repartîmes.
La pluie tombait toujours tristement ; le ciel gris et la terre grise s'étendaient sans fin ; une sorte de lumière terne,8 un pâle soleil, tout mouillé, s'abaissait derrière de grands moulins qui ne tournaient pas. Nous retombâmes dans un grand silence.
Je regardais mon vieux Commandant ; il marchait à grands pas, avec une vigueur toujours soutenue, tandis que son mulet n'en pouvait plus 9 et que mon cheval même commençait à baisser la tête. Ce brave homme ôtait de temps à autre son shako pour essuyer son front chauve et quelques cheveux gris de sa tête, ou ses gros sourcils, ou ses moustaches blanches, d'où tombait la pluie. Il ne s'inquiétait pas de l'effet qu'avait pu faire sur moi son récit. Il ne s'était fait ni meilleur ni plus mauvais qu'il n'était.10 Il n'avait pas
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Comme il parlait d'elle de cette manière, nous l'entendîmes soupirer et dire : Otez ce plomb ! btez-moi ce plomb ! Je me levai, il me fit rasseoir.2
— Restez, restez, me dit-il, ce n'est rien ; elle dit ça toute sa vie, parce qu'elle croit toujours sentir une balle dans sa tête. Ça ne l'empêche pas de faire tout ce qu'on lui dit et cela avec beaucoup de douceur.
Je me tus en l'écoutant avec tristesse. Je me mis à calculer que, de 1797 à 181 5, où nous étions, dix-huit années s'étaient ainsi passées pour cet homme. — Je demeurai longtemps en silence à côté de lui, cherchant à me rendre compte 3 de ce caractère et de cette destinée. Ensuite, à propos de rien,4 je lui donnai une poignée de main pleine d'enthousiasme. Il en fut étonné.
— Vous êtes un digne homme ! lui dis-je. Il me répondit :
— Eh! pourquoi donc? Est-ce à cause de cette pauvre femme ? . . . Vous sentez bien, mon enfant, que c'était un devoir. Il y a longtemps que j'ai fait abnégation.
Et il me parla encore de Masséna.
Le lendemain, au jour,5 nous arrivâmes à Béthune, petite ville laide et fortifiée, où Ton dirait que les remparts, en resserrant leur cercle,6 ont pressé les maisons l'une sur l'autre. Tout y était en confusion, c'était le moment d'une alerte.7 Les habitants commençaient à retirer les drapeaux blancs des fenêtres et à coudre les trois couleurs dans leurs maisons. Les tambours battaient la générale ; 8 les trompettes sonnaient à cheval? par ordre de M. le duc de Berry.10
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I capitaine d'infr .; je le décrivis, en attendant la parade, me dit : — Eh ! pardieu, mon cher, je l'ai connu, le pauvre dia- \ tait on brave homme; il a été descendu s par un
boulet à Waterloo.1 Il avait, en effet, laissé aux bagages une espèce de fille folle 2 que nous menâmes à l'hôpital d'Amiens,3 en allant à l'armée de la Loire, et qui y mourut, furieuse,4 au bout de trois jours.
— Je le crois bien, dis-je ; elle n'avait plus son père nourricier !
— Ah bah ! père ! qu'est-ce que vous dites donc ? ajoutat-il d'un air qu'il voulait rendre fin.6
— Je dis qu'on bat le rappel, repris-je en sortant. Et moi aussi, j'ai fait abnégation.