DE LA RENCONTRE QUE JE FIS UN JOUR SUR LA GRANDE ROUTE
LA grande roule d'Artois el de Flandre est longue el Irisle. Kl le s'élend en ligne droile, sans arbres, sans fossés, dans des campagnes unies et pleines d'une boue jaune en toul temps. Au mois de mars LSL"), je passai sur cette route, et je fis une rencontre que je n'ai point oubliée depuis.
J'étais seul, j'étais à cheval, j'avais un bon manteau blanc, un habit rouge, un
casqiir noir, des pistolets cl un grand sabre; il pleuvait à \ erse depuis quatre jours et cjuatre nuits de marche, et je me souviens que je chantais Joconcle ii pleine voix. .J'étais si jeune! — La maison du Uoi, en ISl^i, avait été remplie d'enfants et de vieillards; l'Kmpire semblait a\(Wr pris et tué les hommes.
Mes camarades étaient en avant, sur la route, à la suite du roi Louis XVIII; je voyais leurs manteaux blancs et leurs habits rouges, tout à Thorizon au nord; les lanciers de Bonaparte, qui surveillaient et suivaient notre retraite pas à pas, montraient de temps en temps la flamme tricolore de leurs lances à l'autre horizon. Un fer perdu avait retardé mon cheval : il était jeune et fort, je le pressai pour rejoindre mon escadron; il partit au grand trot. Je mis la main à ma ceinture, elle était assez garnie d'or; j'entendis résonner le fourreau de fer de mon sabre sur l'étrier, et je me sentis très fier et parfaitement heureux.
Il pleuvait toujours, et je chantais tou-
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jours. Cependant je nie tus I^ientot, ennuyé de n'entendre (|ue moi, et je n'entendis plus (jue la pluie et les pieds de mon elieval, ([ui pataugeait dans les ornières. Le pavé de la route manqua; j'enfonçais, il lallut prendre le pas. Mes grandes bottes étaient enduites, en dehors, d'une croûte épaisse de boue jaune comme de l'ocre; en dedans, elles s'emplissaient de |)luie. .le regardai mes épaulettes d'or toutes neuves, ma lelicité et ma consolation; elles étaient hérissées par l'eau, cela m'allligea.
Mon cheval baissait la tète ; je fis comme lui : je me mis à penser, et je me demandai, pour la première lois, où j'allais, .le n'en sa\'ais absolument rien; mais cela ne m'occupa pas longtemps : j'étais certain que mon escadron étant là, là aussi était mon devoir. Comme je sentais en mon cœur un calme profond et inaltérable, j'en rendis grâce à ce sentiment inelfable du Devoir, et je cherchai à me i'e\pli(iuer. Voyant de près comment des fatigues inaccoutumées étaient gaiement
porU'Cs pai" des têtes si blondes ou si blanches, comment un avenir assuré était si cavalièrement risqué par tant d'hommes de vie heureuse et mondaine, et prenant ma part de cette satisfaction miraculeuse que donne à tout homme la conviction qu'il ne se peut soustraire à nulle des dettes de Tllonneur, je compris que c'était une chose plus facile et plus commune qu'on ne pense, que V Abnégation.
Je me demandais si l'abnégation de soimême n'était pas un sentiment né avec nous; ce que c'était que ce besoin d'obéir et de remettre sa volonté en d'autres mains, comme une chose lourde et importune; d'où venait le bonheur secret d'être débarrassé de ce fardeau, et comment l'orgueil humain n'en était jamais révolté. Je voyais bien ce mystérieux instinct lier, de toutes parts, les peuples en de puissants faisceaux, mais je ne voyais nulle part, aussi complète et aussi redoutable que dans les Armées, la renonciation à ses actions, à ses paroles, à ses désirs, et presque à ses pensées. Je voyais partout
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la résistance possible et usitée, le eitoNeii ayant, en tous lieux, une obéissance clairvoyante et intelligente qui examine et peut s'arrêter. Je voyais même la tendre soumission de la femme finit où le mal commence à lui être ordonné, et la loi |)rendre sa défense; mais l'obéissance militaire, passive et active en même temps, recevant l'ordre et l'exécutant, frappant, les yeux fermés, comme le Destin antique! Je suivais, dans ses conséquences j)ossibles, celte Abnégation du soldat, sans retour, sans conditions, et conduisant quel([uefois à des fonctions sinistres.
Je pensais ainsi en marchant au gré de mon cheval, regardant l'heure à ma montre, et vo\ant le chemin s'allonger toujours en ligne droite, sans un arbre et sans une maison, et couper la plaine jus- ((u'à l'horizon, comme une grande raie jaune sur une toile grise. Quehjuefois la raie licpiide se délavait dans la terre liquide ([ui l'entourait et, cjuand un jour un peu moins pâle faisait briller celte triste étendue de pays, je me voyais au
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milîou cruno mer Ijoiirhniso, siii\'nnt un courant de Nase cl de plaire.
lin examinant avec allenliou celle raie jaune de la route, jV reinarc|uai, à un c[uart de lieue environ, un petit point noir (|ui marchait. Cela me fit plaisir, c'était quelqu'un.. Je n'en détournai plus les yeux. Je vis que ce j)()int noir allait comme moi dans la direction de Lille, et qu'il allait en zigzag, ce qui annonçait une marche pénible. Je hâtai le pas et je gagnai du terrain sur cet objet, qui s'allongea un peu et grossit à ma vue. Je repris le trot sur un sol plus ferme, et je crus reconnaître une sorte de petite voiture noire. J'avais faim, j'espérai que c'était la voiture d'une cantinière et, considérant mon pauvre cheval comme une chaloupe, je lui fis faire force de rames pour arriver à cette île fortunée, dans cette mer où il s'enfonçait jusqu'au ventre quelquefois.
A une centaine de pas, je vins à distinguer clairement une petite charrette de bois blanc, couverte de trois cercles et
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d'une toile cirée noire. Cela ressemblait à un petit berceau posé sur deux roues. Les roues s'embourbaient jusfju'à l'essieu ; un petit mulet qui les tirait élail péniblement conduit par un homme à pied cpii tenait la bride. .le m'aj^prochai de lui et le considérai attentivement.
C'était un homme d'environ cincpianlc ans, à moustaches blanches, fort el ^rand, le dos \ outé à la manière des vieux officiers d'infanterie qui ont porté le sac . Il en avait l'uniforme, el Ton entrevoyait une épauletle de chef de bataillon sous un petit manteau bleu court et usé. Il avait un visage endurci mais bon, comme à Parmée il y en a tant. Il me regarda de coté sous ses gros sourcils noirs, et tira lestement de sa charrette un fusil cpfil arma, en passant de l'autre côté de son mulet, dont il se faisait un rempart. Avant \u sa cocarde blanche, je me contentai de montrer la manche de mon habit rouge, et il remit son fusil dans la charrette, en disant :
— Ah! c'est dillérent, je ^•ous prenais
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pour un de ces l;i|)ins qui courent après nous. Voulez-vous boire la goutte?
— \'olontiers, dis-je en in'aj>prochant, il y a vingt-quatre heures (jue je n'ai bu.
Il avait à son cou une noix de coco, très bien sculptée, arrangée en flacon, avec un goulot d'argent, et dont il semblait tirer assez de vanité. Il me la passa, et j'y bus un peu de mauvais vin blanc avec beaucoup de plaisir; je lui rendis le coco.
— A la santé du Roi! dit-il en buvant; il m'a fait officier de la Légion d'honneur, il est juste que je le suive jusqu'à la frontière. Par exemple, comme je n'ai que mon épaulette pour vivre, je reprendrai mon bataillon après, c'est mon devoir.
En parlant ainsi comme à lui-même, il remit en marche son petit mulet, en disant que nous n'avions pas de temps à perdre; et comme j'étais de son avis, je me remis en chemin à deux pas de lui. Je le regardais toujours sans questionner, n'ayant jamais aimé la bavarde indiscrétion assez fréquente parmi nous.
Nous allâmes sans rien dire duraiil un quart de lieue environ. Comme il s'arrêtait alors pour faire reposer son pauvre petit mulet, qui me taisait peine à voir, je m'arrêtai aussi et je tâchai d'exprimer Feau qui remplissait mes bottes à l'écuyère, comme deux réservoirs où j'aurais eu les deux jambes trempées.
— Vos bottes commencent à vous tenir aux pieds, dit-il.
— Il V a (juatre nuits (jue je ne les ai quittées, lui dis-je.
— Hah ! dans huit jours vous nv penserez plus, reprit-il avec sa voix enrouée; c'est ([uelcjue chose que d'être seul, allez, dans des temps comme ceux où nous vivons. Savez-vous ce que j'ai là dedans?
— Non, lui dis-je.
— r/cst une femme.
.le dis : — Ahl — sans trop d'étonnement, et je me remis en marche tran(juillement, au pas. Il me suivit.
— Cette mauvaise brouette-là ne m'a pas coûté bien cher, reprit-il, ni le mulet
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non plus; mais c'est tout ce rjiril nie laut, (|U()i(jue ce cheniin-là soit un iiihan de queue un peu long.
.le lui oilVis de monter mon cliewil quand il serait fatigué; et comme je ne lui parlais que gravement et avec simplicité de son équij^age, dont il craignait le ridicule, il se mit à son aise tout à coujj et, s'approchant de mon étrier, me f"rapj)a sur le genou en me disant :
— Eh bien, vous êtes un bon enfant, quoique dans les Bouges.
Je sentis dans son accent amer, en désignant ainsi les quatre Compagnies- Rouges, combien de préventions haineuses avaient donné à l'armée le luxe et les grades de ces corps d'officiers.
— Cependant, ajouta-t-il, je n'accepterai pas votre offre, vu que je ne sais pas monter à cheval, et que ce n'est pas mon affaire, à moi.
— Mais, Commandant, les officiers supérieurs comme vous y sont obligés.
— Bah! une fois par an, à l'inspection, et encore sur un cheval de louage. Moi j'ai
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loujours été marin, et depuis l'anlassin; je uv connais pas réquilalion.
Il lit vingt pas en nie regardant de eôté de temps à autre, comme s'attendant à une question : et comme il ne venait pas un mot, il poursuivit :
— \ Ous n'êtes pas curieux, par exemple! cela devrait vous étonner, ce que je dis là.
— Je m'étonne bien peu, dis-je.
— Oh! cependant si je vous contais comment j'ai ([uitté la mer, nous \erri()ns.
— \ih bien, repris-je, pourquoi n'essavez-vous pas? cela vous réchauflera, et cela me fera oublier que la pluie m'entre dans le dos et ne s'arrête qu'à mes talons.
Le bon Chef de bataillon s'apprêta solennellement à parler, avec un plaisir d'entant. Il rajusta sur sa tète le shako couvert de toile cirée, et il donna ce coup d'épaule que personne ne peut se représenter s'il n'a servi dans l'infanterie, ce couj) d'épaule que donne le fantassin à son sac |)our le hausser et alléger un moment
son poids; c'est une habitude du soldat qui, lorsqu'il devient ol'licier, devient un tic. Après ce geste convulsif, il but encore un peu de vin dans son coco, donna un coup de pied d'encouragement dans le ventre du petit mulet, et commença.
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— \ Ous saurez crabord, mon cnlaiil, que je suis né à Brest; j'ai commencé par être enfant de troupe, gagnant ma demiration et mon demi-prêt dès Tàge de neuf ans, mon père étant soldat aux gardes. Mais comme j'aimais la mer, une belle nuit, pendant (jue j'étais en congé à I5rest, je me cacbai à tond de cale d'un bâtiment marchand qui partait pour les Indes; on ne m'aperçut qu'en pleine mer, et le capitaine aima mieux me faire mousse c[ue de me jeter à l'eau. Quand vint la Révolution, j'avais fait du chemin, et j'étais à mon tour devenu capitaine
crun petit bâtiment marchand assez prf)pre, avant écume la mer quinze îifis.
Comme Fex-marine royale, vieille bonne marine, ma foi! se trou\a tout à coiij) (léj)euplée crolïiciers, on prit des capitaines dans la marine marchande. J'avais eu quelques affaires de flibustiers que je pourrai vous dire plus tard : on me donna le commandement d'un brick de guerre nommé le M cirai.
Le 28 fructidor 1797, je reçus ordre d'appareiller pour Cayenne. Je devais v conduire soixante soldats et un déporté qui restait des cent quatre-vingt-treize que la frégate la Décade avait pris à bord quelques jours auparavant. J'avais ordre de traiter cet individu avec ménagement, et la première lettre du Directoire en renfermait une seconde, scellée de trois cachets rouges, au milieu desquels il v en avait un démesuré. J'avais défense d'ouvrir cette lettre avant le premier degré de latitude nord, du 27^ au 28" de longitude, c'est-à-dire près de passer la ligne.
Cette grande lettre avait une figure
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toute particulière. Klle clait longue, et fermée de si près (jue je ne pus rien lire enli'e les angles ni à lra\'ers ren\'el()|)pe. Je ne suis pas superstitieux, mais elle me lit peur, cette lettre. .le la mis dans ma chambre, sous le verre d'une ma u\- ai se petite pendule anglaise clouée au-dessus de mon lil. Ce lit-là était un \ rai lit de marin, comme vous savez cju'ils sont.
Mais je ne sais, moi, ce cpie je dis : vous avez tout au j)lus seize ans, vous ne pouvez ])as avoir vu ça.
I>a chambre d'une reine ne peut j)as être aussi j)r()prement rangée ((ue celle d'un maiin, soit dit sans Nouloir nous vanter. CJiaciue chose a sa |)etile place et son petit clou. Kien ne remue. Le bâtiment peut rouler tant qu'il veut sans rien déranger. Les meubles sont laits selon la forme du vaisseau et de la petite chambre (pi'on a. Mon lit était un coffre. Quand on l'ouvrait, j'y couchais; quand on le fermait, c'était mon sofa et j'v fumais ma pipe. Quelcjuefois c'était ma table, alors on s'asseyait sur deux petits tonneaux
qui étaient dans la chambre. Mon j)arqu('t était ciré et frotté comme de Tacajou, et brillant comme un bijou : un vrai miroir! Oh! c'était une jolie petite chambre! l'^t mon brick avait bien son prix aussi. On s'y amusait souvent d'une fière façon, et le voyage commença cette fois assez agréablement, si ce n'était... Mais n'anticipons pas.
Nous avions un joli vent nord-nordouest, et j'étais occupé à mettre cette lettre sous le verre de ma pendule, quand mon déporté entra dans ma chambre; il tenait par la main une belle petite de dix-sept ans environ. Lui me dit qu'il en avait dixneuf; beau garçon, quoiqu'un peu pâle, et trop blanc pour un homme. C'était un homme cependant, et un homme qui se comporta dans l'occasion mieux que bien des anciens n'auraient fait : vous allez le voir. Il tenait sa petite femme sous le bras; elle était fraîche et gaie comme une enfant. Ils avaient l'air de deux tourtereaux. Ça me faisait plaisir à voir, moi. Je leur dis :
— Eh bien, mes cillants! vous venez faire visite au \'ieux capitaine; c'est gentil à vous. Je vous emmène un peu loin; mais tant mieux, nous aurons le temps de nous connaître. Je suis lâché de recevoir madame sans mon habit; mais c'est que je cloue là-haut cette grande ccxjuine de lettre. Si vous vouliez m'aider un peu?
(la taisait vraiment de bons petits enl'anls. Le petit mari prit le marteau, et la petite femme les clous, et ils me les passaient à mesure que je les demandais; et elle me disait : .1 droite! à <^'auchc/ capitaine! tout en riant, parce c[ue le tangage faisait ballotter ma pendule. Je Tentends encore d'ici avec sa petite voix : -l i^auc/ie! à droite! capitaine! Klle se mocjuait de moi. — Ah! je dis, petite méchante! je ^()us ferai gronder par votre mari, allez. — Alors elle lui sauta au cou et l'embrassa. Ils étaient vraiment gentils, et la connaissance se fit comme ça. Nous fûmes tout de suite bons amis.
Ce fut aussi une jolie traversée. J'eus toujours un tem|)s fait exprès. Comme je