‹ Laurette, ou, Le cachet rougeChapitre 2 sur 4 · I.Al'KKTTK · texte numérisé non relu

I.Al'KKTTK

n'avais jamais ou cjue des visages noirs à mon bord, je faisais venir à ma table, tous les jours, mes deux petits amoureux. Cela m'égavait. Quand nous avions mangé le biscuit et le poisson, la petite femme et son mari restaient à se regarder comme s'ils ne s'étaient jamais vus. Alors je me mettais à rire de tout mon cœur et me moquais d'eux. Ils riaient aussi avec moi. Vous auriez ri de nous voir comme trois imbéciles, ne sachant pas ce que nous avions. C'est que c'était vraiment plaisant de les voir s'aimer comme ça! Ils se trouvaient bien partout; ils trouvaient bon tout ce qu'on leur donnait. Cependant ils étaient à la ration comrn.e nous tous; j'y ajoutais seulement un peu d'eau-devie suédoise quand ils dînaient avec moi, mais un petit verre, pour tenir mon rang. Ils couchaient dans un hamac, où le vaisseau les roulait comme ces deux poires que j'ai là dans mon mouchoir mouillé.

Ils étaient alertes et contents. Je faisais comme vous, je ne questionnais pas.

Qu'avais-je besoin de savoir leur nom et

^:>^>- LAl'ItKTTK -<^

leurs afî'aires, moî, passeur d'eau? .le les portais de l'autre côté de la mer, couime j'aurais porté deux oiseaux de paradis.

J'avais fini, après un mois, j)ar les regarder comme mes entants. Tout le jour, (juand je les apj)elais, ils \'enaient s'asseoir au|)rès de moi. Le jeune homme écri\ait sur ma table, c'est-à-dire sur mon lit; et, ([uand je voulais, il m'aidait à l'aire mon point : il le sut bientôt l'aire aussi bien que moi; j'en étais quelquefois tout interdit. La jeune l'emme s'asseyait sur un petit baril et se mettait à coudre.

In jour qu'ils étaient posés comme cela, je leur dis :

— Savez-vous, mes petits amis, c[ue nous taisons un tableau del'amille comme nous voilà? Je ne veux pas vous interroger, mais probablement vous n'avez pas plus d'argent qu'il ne vous en l'aut, et vousétes joliment délicats tous deux pour bêcher et piocher comme l'ont les déportés à (Mayenne. C'est un ^ ilain pavs, de tout mon cceur je vous le dis; mais moi, qui suis une vieille peau de loup dessé-

LAlHIOri !•

choe au soleil, j'y \ ivrais (oinmc un seigneur. Si \()usa\ iez, comme il me semble (sans vouloir vous interroger), tant soit peu cramitié j)our moi, je fjuitterais assez volontiers mon vieux brick, (jui n'est c|u\in sabot à présent, et je m'établirais là avec vous, si cela vous convient. Moi, je n'ai pas plus de famille qu'un chien, cela m'ennuie; vous me feriez une petite société. Je vous aiderais à bien des choses; et j'ai amassé une bonne pacotille de contrebande assez honnête, dont nous vivrions, et que je vous laisserais lorsque je viendrais à tourner de l'œil, comme on dit poliment.

Ils restèrent tout ébahis à se regarder, ayant l'air de croire que je ne disais pas vrai; et la petite courut, comme elle faisait toujours, se jeter au cou de l'autre, et s'asseoir sur ses genoux, toute rouge et en pleurant. Il la serra bien fort dans ses bras, et je vis aussi des larmes dans ses yeux; il me tendit la main et devint plus pâle qu'à l'ordinaire. Elle lui parlait bas, et ses grands cheveux blonds s'en

allèrent sur son épaule; son chignon sV'tait défait comme un cable c|ui se déroule tout à coup, parce cjuVdle était \ i\ e comme un poisson : ces che\'eu.\-là, si \ous les a\iez vus! c'était comme de Tor. Comme ils continuaient à se j)arler bas, le jeune homme lui baisant le Iront de temps en temps, et elle pleurant, cela m'impatienta.

— Vlh bien, ça vous va-t-il? leur dis-je à la (in.

— Mais... maïs, capitaine, vous êtes bien bon, dit le mari; mais c'est que... vous ne |)ouvez pas vivre avec des (IcporlcH^ et... il baissa les veux.

— Moi, dis-je, je ne sais ce (|ue vous avez fait pour être déporté, mais vous me direz ça un jour, ou pas du tout, si \ ous N'oulez. \()us ne m'a\ez j)as l'air d'aNoir la conscience bien lourde, et je suis bien sur que j'en ai fait bien d'autres cpie \()us dans ma vie, allez, pau\ res innocents. Par exemple, tant c[ue nous serez sous ma i;arde, je ne nous lâcherai pas, il ne faut j)as vous V attendre; je vous couperais

\.\VUKTTK

plutôt le cou comme à deux pigeons.

Mais une lois réj)aulelte de [côté, je ne connais plus ni amiral ni rien du tout.

— C'est que, reprit-il en secouant tristement sa tête brune, quoiqu'un peu poudrée, comme cela se faisait encore à l'époque, c'est cjue je crois ({u'il serait dangereux pour vous, capitaine, d'avoir l'air de nous connaître. Nous rions parce que nous sommes jeunes; nous avons l'air heureux parce que nous nous aimons; mais j'ai de vilains moments quand je pense à l'avenir, et je ne sais pas ce que deviendra ma pauvre Laure.

Il serra de nouveau la tête de la jeune femme sur sa poitrine :

• — C'était bien là ce que je devais dire au capitaine; n'est-ce pas, mon enfant, que vous auriez dit la même chose?

Je pris ma pipe et je me levai, parce que je commençais à me sentir les yeux un peu mouillés, et que ça ne me va pas, à moi.

— Allons! allons! dis-je, ça s'éclaircira par la suite. Si le tabac incommode madame, son absence est nécessaire.

^^^^^ LAl'HKTTK -^^

Elle se lev^a, le visage tout eu feu et tout humide de larmes, eomme un enfant qu'on a grondé.

— D'ailleurs, me dit-elle en regardant ma pendule, vous n'y pensez pas, vous autres; et la lettre!

Je sentis c|uelc(ue ehose qui me fit de reflet. .Feus eomme une douleur aux ehe- \eu\ cjuand elle me dit eela.

— Pardieu! je n\' pensais plus, moi, dis-je. Ah! par exemple, voilà une belle afliiire! Si nous avions passé le premier degré de latitude nord, il ne me resterait plus qu'à me jeter à Teau. — Faut-il que j'aie du bonheur, pour que eette enfant-là m'ait ra|)pelé la grande eofjuine de lettre!

Je regardai vite ma carte marine et, quand je vis (|ue nous en a\ ions encore pour une semaine au moins, j'eus la tète soulagée, mais pas le cœur, sans sa\'oir pour(|uoi.

— (^estque le Directoire ne badine pas pour l'article obéissance! dis-je. Allons, je suis au courant cette fois-ci encore. Le

Icnips a filé si vile* (|uc j'a\'aîs tout à fait oublié cela.

I^h bien, monsieur, nous restâmes tous trois le nez en Taira regarder celte lettre, comme si elle allait nous parler. (>e cjui me Frappa beaucoup, c'est que le soleil, qui glissait par la claire-voie, éclairait le verre de la pendule et faisait jKiraître le grand cachet rouge, et les autres petits, comme les traits d'un visage au milieu du feu.

— Ne dirait-on pas que les veux lui sortent de la tête? leur dis-je pour les amuser.

— Oh! mon ami, dit la jeune femme, cela ressemble à des taches de sang.

— Bah ! bah ! dit son mari en la prenant sous le bras, vous vous trompez, Laure; cela ressemble au billet défaire part d'un mariage. Venez vous reposer, venez; pourquoi cette lettre vous occupe-t-elle?

Ils se sauvèrent comme si un revenant les avait suivis, et montèrent sur le pont. Je restai seul avec cette grande lettre, et je me souviens qu'en fumant ma pipe je

^^V^ LArUKTTE -<f^

la regardais toujours, comme si ses yeux rouges avaient attaché les miens, en les humant comme font des yeux de serpent.

Sa grande figure pâle, son troisième cachet, plus grand cjue les yeux, tout ouvert, tout béant comme une gueule de loup... cela me mit de mauvaise humeur; je pris mon habit et je Taccrochai à la pendule, pour ne |)lus voir ni Theure ni la chienne de lettre.

.Fallai achever ma pipe sur le pont. ,rv restai jusqu'à la nuit.

Nous étions alors à la hauteur des îles du cap Vert. Le Marat filait, vent en poupe, ses dix n(LHids sans se gêner, i^a nuit était la plus belle que j'aie vue de ma vie près du tr()j)i(|ue. La lune se IcNait à Thorizon, large comme un soleil; la mer la couj)ait en deux et de\enail toute blanche comme une nappe de neige couverte de petits diamants. .le regardais cela en fumant, assis sur mon banc. I/olficier de quart et les matelots ne disaient rien et regardaient comme moi Tombre du brick sur Teau. .Fêtais content de ne rien

.^^ LAl'RKTTK -^s^

cnlciulrc. .Faiinclc silence et Tordre, moi. .]\'ivais cléf'enchi tous les bruits et tous les jeux. .l'entrevis cependant une petite lif^ne rouge presque sous mes pieds. .Je me serais bien mis en colère tout de suite; mais comme c'était chez mes petits cU'por- /c,S', je voulus m'assurer de ce qu'on faisait avant de me fâcher. Je n'eus que la peine de me baisser, je pus voir, par le grand panneau, dans la petite chambre, et je regardai.

La jeune femme était à genoux et faisait ses prières. Il y avait une petite lampe qui l'éclairait. Elle était en chemise ; je voyais d'en haut ses épaules nues, ses petits pieds nus, et ses grands cheveux blonds tout épars. Je pensai à me retirer, mais je me dis : — Bah ! un vieux soldat, qu'estce que ça fait? Et je restai à voir.

Son mari était assis sur une petite malle, la tête sur ses mains, et la regardait prier. Elle leva la tête en haut comme au ciel, et je vis ses grands yeux bleus mouillés comme ceux d'une Madeleine. Pendant qu'elle priait, il prenait le bout de ses

<:?§>- LAI lU'/rTK --<f^

lon^s cheveux et les baisait sans faire de bruit. Quand elle eut fini, elle fit un signe de croix en souriant a\ ec Tair d'aller au paradis. Je vis qu'il faisait comme elle un si<^ne de croix, mais comme s'il en avait honte. Au fait, j)our un homme c'est singulier.

I'>lle se leva debout, l'embrassa, et s'étendit la première dans son hamac, où il la jeta sans rien dire, comme on couche un enfant dans une balançoire. Il faisait une chaleur étouffante : elle se sentait bercée avec plaisir par le mouvement (lu naN ire et paraissait déjà commencer à s'endormir. Ses petits pieds blancs étaient croisés et élevés au niveau de sa tète, et tout son cor|)s enveloppé de sa longue chemise blanche. C/étail un amour, (juoiî

— Mon ami, dit-elle, en dormant à moitié, n'avez-vous pas sommeil? Il est bien tard, sais-tu?

Il restait toujours le front sur ses mains sans répondre, ('ela rin([uiéta un peu. la bonne petite, et elle passa sa jolie léte hors du hamac, comme un oiseau hors de

^>- LAl'HKTTK

son nid, el le regarda la hoiu hc cntr'ouvc'iic, n'osant plus parler.

Knfin il lui dit :

— Kh! ma chère Laure, à mesure (juc nous avançons vers l'Amérique, je ne puis m'empecher de devenir plus triste. Je ne sais pourquoi, il me paraît que le temps le plus heureux de notre vie aura été celui de la traversée.

— Cela me sembleaussi, dit-elle; je voudrais n'arriver jamais.

Il la regarda en joignant les mains avec un transport que vous ne pouvez vous figurer.

— Et cependant, mon ange, vous pleurez toujours en priant Dieu, dit-il; cela m'afflige beaucoup, parce que je sais bien ceux à qui vous pensez, et je crois que vous avez regret de ce que vous avez fait.

— Moi, du regret! dit-elle avec un air bien peiné ; moi, du regret de t'avoir suivi, mon ami! Crois-tu que, pour t'avoir appartenu si peu, je t'aie moins aimé? X'est-on pas une femme, ne sait-on pas ses devoirs à dix-sept ans? Ma mère et mes sœurs

n'ont-elles pas dit c(iie c'était mon (kx oir de vous suivre à la (iuyane? N'ont-clles pas dit que je ne faisais là rien de surprenant?.le m'étonne seulement (jue nous vu avez été touché, mon ami; tout cela est naturel. Kt à présent je ne sais comment vous pouvez croire ([ue je reji^rette rien, quand je suis a\'ec nous pour nous aider à N iN're, ou j)()ur mourir aNec nous si vous mourez.

Klle disait tout ça d'une voix si douce qu'on aurait cru que c'était une musique, .l'en étais tout ému et je dis :

— Bonne |)etite femme, Na!

Le jeune homme se mit à soupirer en rra|)|)ant du pied et en baisant une jolie main et un bras nu cju'elle lui tendait.

— Oh! Laurette, ma Laurette! disait-il, quand je pense que si nous avions retardé de quatre jours notre mariage, on m'arrêtait seul et je partais tout seul, je ne puis me pardonner.

Alors la belle petite pencha hors du hamac ses deux beaux bras blancs, nus jusqu'aux épaules, et lui caressa le front.

^cs^^ I.AlRK'r'l'K -«5^

les cheveux et les yeux, en lui prenant la tête comme pour l'emporter et le cacher dans sa poitrine, h^lle sourit comme un enfant, et lui dit une quantité de petites choses de femme, comme moi je n'avais jamais rien entendu de pareil. Klle lui fermait la bouche avec ses doigts pour parler toute seule. Elle disait, en jouant et en prenant ses longs cheveux comme un mouchoir pour lui essuyer les yeux : — Est-ce que ce n'est pas bien mieux d'avoir avec toi une femme qui t'aime, dis, mon ami? Je suis bien contente, moi, d'aller àCayenne; je verrai des sauvages, des cocotiers comme ceux de Paul et Virginie^ n'est-ce pas? Nous planterons •chacun le nôtre. Nous verrons qui sera le meilleur jardinier. Nous nous ferons une petite case pour nous deux. Je travaillerai toute la journée et toute la nuit, si tu veux. Je suis forte; tiens, regarde mes bras; — tiens, je pourrais presque te soulever. Ne te moque pas de moi; je sais très bien broder, d'ailleurs; et n'y a-t-il pas une ville quelque part par là où il

^5&^ LArHKTTK -<f^

faille des brodeuses? Je donnerai des leçons de dessin et de nuisi(jue si \\)n veut aussi; et si Ton y sait lire, tu écriras, toi.

,1e me souviens (jue le j)au\re garçon tut si désespéré ([u'il jeta un grand cri lorsqu'elle dit cela.

— Kcrireî — criait-il, — écrire!

Va il se prit la main droite avec la gauche en la serrant au poignet.

— Ah! écrire! pourquoi ai-je jamais su écrire! Kcrire! mais c'est le métier d'un louî... — J'ai cru à leur liberté de la presse! — Où avais-je l'esprit? Eh! pour ([uoi faire? pour imprimer cinq ou six pauvres idées assez médiocres, lues seulement par ceux qui les aiment, jetées au feu par ceux cjui les haïssent, ne servant à rien qu'à nous faire persécuter! Moi, encore passe; mais toi, bel ange, devenue femme depuis quatre jours à peine !

qu'avais-tu fait? ICxpli(|ue-nioi, je te prie, comment je t'ai permis d'être bonne à ce j)()int de me suivre ici? Sais-tu seulement où lu es, pauvre j)etite? VA où tu vas, le

^>^>^ LAIIUCTTK -^5^

sais-Ui? Bientôt, mon entant, vous serez à seize cents lieues de Notre mère et de vos s(Xiurs... et j)our moiî tout cela pour moi !

Elle cacha sa tête un moment dans le hamac; et moi d'en haut je vis qu'elle pleurait; mais lui d'en bas ne vovait pas son visage; et quand elle le sortit de la toile, c'était en souriant pour lui donner de la gaieté.

— Au fait, nous ne sommes pas riches à présent, dit-elle en riant aux éclats; tiens, regarde ma bourse, je n'ai plus qu'un louis tout seul. Et toi?

Il se mit à rire aussi comme un enfant :

— Ma foi, moi, j'avais encore un écu, mais je l'ai donné au petit garçon qui a porté ta malle.

— Ah! bah! qu'est-ce que ça fait? ditelle en faisant claquer ses petits doigts blancs comme des castagnettes ; on n'est jamais plus gai que lorsqu'on n'a rien; et n'ai-je pas en réserve les deux bagues de diamants que ma mère m'a données?

cela est bon partout et pour tout, n'est-ce

pas? Quand tu Noudras, nous les vendrons. D'ailleui's, je ciois (|nc' le bonhomme de capitaine ne dit pas toutes ses bonnes intentions pour nous, et (|u'il sait bien ce qu'il v a dans la letlic. ('/est sûrement une recommandation j)oui' nous au gouverneur de (^.avenue.

— I^eut-ètre, dit-il; cjui sait?

— N'est-ce |)as? re|)ritsa j)etite l'emme; tu es si bon ([ue je suis sûre (|ue le gouvernement t'a exilé pour un peu de temps, mais ne t'en \eut pas.

l'^lle avait dit ça si bien! m'aj)pelant le bonhomme de capitaine, que j'en lus tout remué et tout attendri; et je me réjouis même, dans le c(rur, de ce ([u'elle a\ait |)eut-ètre de\'iné juste sur la lettre cachetée. Ils commençaient encore à s'embrasser; je frappai du |)ied ^'i^'ement sui* le pont pour les l'aire finir.

.le leur criai :

— l^hî dites donc, mes petits amis! on a l'ordre d'éteindre tous les l'eux du bâtiment. Souldez-moi Notre lampe, s'il nous plaît.

LATHKTTK --^>^

Ils soufflèrent \h lampe, et je les entendis rire en jasant tout bas clans l'ombre comme des écoliers. Je me remis à me promener seul sur mon tillac en fumant ma pipe. Toutes les étoiles du Iropicpie étaient à leur poste, larges comme de petites lunes. Je les regardai en respirant un air qui sentait frais et bon.

Je me disais que certainement ces bons petits avaient deviné la vérité, et j'en étais tout ragaillardi. Il y avait bien à parier qu'un des cinq Directeurs s'était ravisé et me les recommandait; je ne m'expliquais pas bien pourquoi, parce qu'il v a des affaires d'Etat que je n'ai jamais comprises, moi; mais enfin je crovais cela et, sans savoir pourquoi, j'étais content.

Je descendis dans ma chambre, et j'allai regarder la lettre sous mon vieil uniforme. Elle avait une autre figure; il me sembla qu'elle riait, et ses cachets paraissaient couleur de rose. Je ne doutai plus de sa bonté, et je lui fis un petit signe d'amitié.

Malgré cela, je remis mon habit dessus; elle m'ennuvait.

>$-» LAIKKTTK ^-çfs-

Nous ne pensâmes plus du loiil ;i la rej^arder pendant c|iiel(|ues jours, et nous étions ^ais; mais, (juand nous approchâmes du premier de^ré de latitude, nous commenç^'àmes à ne plus parler.

l'nbeau malin je m'éveillai assez étonné de ne sentir aucun mouxement dans le bâtiment. A \ lai diif, je ne dois jamais cpie d'un (eil, comme on dit, et, le roulis me mancpianl, j\)u\ ris les deux \eu.\. Nous étions tombés dans un calme |)lat, et c'était soirs le 1" de latitude noi'd, au 27" de longitude. .le mis le nez sur le j)()nl : la mer était lisse comme une jatte criuiile; toutes les voiles ()u^•ertes tombaient collées aux mats comme des ballons \ ides. Je dis tout de suite : — ,I'aurai le temps de te lire, va! en regardant de travers du côté de la lettre, .rattendis jusqu'au soir, au coucher du soleil. (Cependant il fallait bien en \ cuir là : j'oux ris la pendule, et j'en tirai \i\ement Tordre cacheté. — Kh bien î mon cher, je le tenais à la main depuis un cjuart d'heure, (pie je ne pouvais pas encore le lire. P^nfin je me

LAI liKTTÏ-:

(lis : — (>V'sl par trop fort! et je bri* les trois cachets crun coup de pouce; le f^rancl cachet rouge, je le brovai poussière. Après a\<)ir lu, je me Irol les yeux, croyant m'ètre trompé.

Je relus la lettre tout entière; je la rel encore; je recommençai en la prenant j: la dernière ligne et remontant à la j)i mière. Je n'y cro^^ais pas. Mes jamL flageolaient un peu sous moi, je m'ass j'avais un certain tremblement sur peau du visage; je me frottai un peu I joues avec du rhum, je m'en mis dans creux des mains, je me faisais pitié à m< môme d'être si bête que cela; mais ce 1 l'affaire d'un moment; je montai prend l'air.

Laurette était ce jour-là si jolie, que ne voulus pas m'approcher d'elle : e avait une petite robe blanche toute simp les bras nus jusqu'au col, et ses gran cheveux tombants comme elle les port toujours. Elle s'amusait à tremper dans mer son autre robe au bout d'une cor( et riait en cherchant à arrêter les goémoi

^>^>- LAIHKTTK -<^^

plantes marines semblables à des grappes (le raisin, et ((ui llollent sur les eaux des Tropiques.

— \'iens donc \()ir les raisins! viens donc \ite! criait-elle; et son ami s'appuvaitsur elle, et se penchait, et ne ief;aidait pas Teau, j)arce (pfil la regardait d'un air tout attendri.

Je fis signe à ce jeune homme de \enir me j)aider sur le gaillard (Parrière. IClle se retourna. .le ne sais ((uelle figuie j'a\ ais, mais elle laissa tomber sa corde; elle le |)rit \iolemment |)ar le bras, et lui dit :

— Oh! n\ \a j)as, il est tout pâle, delà se j)ou\ait bien; il y a\ait de (juoi

pâlir. Il vint cependant près de moi sur le gaillard; elle nous regardait, apj)u\ée contre le grand màt. Nous nous promenâmes l()ngtem|)s de long en large sans rien dire. .le fumais un cigare (|ue je tr()U\ais amer, et je le crachai dans Teau. 11 me sui\ait de Tceil, je lui j)ris le bras : jY'touHais, ma loi, ma parole d'honneur! j'élouirais.

— Ah cà ! lui dis-je enfin, contez-moi

wA^^ LAI lilCTTK

donc, mon petit ami, contez-moi un peu votre histoire. Que diable avez-vous donc lait à ces chiens d'avocats qui sont ht comme cinq morceaux de roi? Il paraît qu'ils vous en veulent fièrement! C'est drôle!

Il haussa les épaules en penchant la lete (avec un air si doux, le pauvre garçon!), et me dit :

— G mon Dieu! Capitaine, pas grand'chose, allez : trois couplets de vaudeville sur le Directoire, voilà tout.

— Pas possible! dis-je.

— O mon Dieu, si! Les couplets n'étaient môme pas trop bons. J'ai été arrêté le 15 fructidor et conduit à la Force, jugé le 16, et condamné à mort d'abord, et puis à la déportation par bienveillance.

— C'est drôle! dis-je. Les Directeurs sont des camarades bien susceptibles; car cette lettre que vous savez me donne ordre de vous fusiller.

Il ne répondit pas, et sourit en faisant une assez bonne contenance pour un

<:3^-» LAl-RF/nK -«5^

jeune homme de dix-neuf ans. II regarda seulement sa femme, et sV'ssu\a le front, d'où tombaient des gouttes de sueui\ .l'en axais autant au moins sur la figuic, moi, et d'autres gouttes aux yeux, .le repris :

— Il paraît c[ueces citovens-là n'ont pas voulu faire votre affaire sur terre, ils ont pensé cju'ici ça ne j)araîtrait pas laiil. Mais pour moi c'est fort triste; car nous a\ez beau être un bon enfant, je ne peux |)as m'en dispenser; l'airèt de mort est là en règle, et l'ordre d'exécution signé, |)araphé, scellé; il n\' manc[ue rien.

Il me salua très poliment en rougissant.

— .le ne demande rien, caj)itaine, dit-il, avec une voix aussi douce que de coutume; je serais désolé de vous faire manquer à \'()s devoirs. Je x'oudrais seulement parler un |)eu à Laure, et vous j)rier de la protéger dans le cas où elle me sur\ ivrait, ce que je ne crois pas.

— Oh! pour cela, c'est juste, lui dis-je, mon garçon; si cela ne vous déj)laît pas, je la conduirai à sa famille à mon retour

LAIHETTE -^^

on l'rîince, cl je ne la (|uittcriii rjnc cpiaïul elle ne voudra plus me \'()ir. Mais, à mon sens, vous |)ouvez vous flatter f(u'elle ne re\'ienclra pas de ce coup-là; pauvre |)etite l'emme!

Il me prit les deux mains, les serra et me dit :

— Mon brave capitaine, vous souffrez plus que moi de ce qu'il vous reste à faire, je le sens bien; mais qu'y pouvons-nous? Je compte sur vous pour lui conserver le peu qui m'appartient, pour la protéfçer, pour veiller à ce qu'elle reçoive ce que sa vieille mère pourrait lui laisser, n'estce pasppour garantir sa vie, son honneur, n'est-ce pas? et aussi pour qu'on ménage toujours sa santé. — Tenez, ajouta-t-il plus bas, j'ai à vous dire qu'elle est très délicate; elle a souvent la poitrine affectée jusqu'à s'évanouir plusieurs fois par jour; il faut qu'elle se couvre bien toujours. Enfin vous remplacerez son père, sa mère et moi autant que possible, n'est-il pas vrai? Si elle pouvait conserver les bagues que sa mère lui a données, cela me ferait

LAI HKTTK

bien plaisir. Mais si on a besoin de les vendre pour elle, il le faudra bien. Ma pauvre Laurelte! voyez comme elle est belle!

Comme ça comment^ail à de\enir j)ar trop tendre, cela m'ennuva, et je me mis à froncer le sourcil; je lui a\ais |)arlé d'un air gai pour ne pas m'allaiblir; mais je n'v tenais plus : — lOnlin, suffit! lui dis-je, entre bra\esgenson sV'ntend de reste. Aile/ lui i)arler, et dépèchonsnous.

,Ie lui serrai la main en ami; et, comme il ne ([uittait pas la mienne et me regardait avec un air singulier : — Ah çà ! si j'ai un conseil à \ous donner, ajoutai-je, c'est de ne j)as lui parler de ca. Nous arrangerons la chose sans (ju'elle s'v attende, ni vous non plus, soyez tranquille; tja me regarde.

— Ah ! c'est différent, dit-il, je ne sa\ ais pas... cela \aut mieux, en etlel. D'ailleurs, les adieux! les adieux! cela affaiblit.

— Oui, oui, lui dis-je, ne s<)^•ez pas enfant, ca vaut mieux. Ne l'embrassez

Page 1