‹ Laurette, ou, Le cachet rouge souvenirs de servitude militaireChapitre 6 sur 8 · LA U R £ TT E · texte numérisé non relu

LA U R £ TT E

je vis que nous en avions pour une semaine au moins, j’eus la tête soulagée, mais pas le cœur, sans savoir pourquoi.

— C’est que le Directoire ne badine pas pour l’article obéissance! dis-je. Allons, je suis au courant cette fois-ci encore. Le temps a filé si vite que j’avais tout a fait oublié cela.

Eh bien, monsieur, nous restâmes tous trois le nez en l’air 'a regarder cette lettre, comme si elle allait nous parler. Ce qui me frappa beaucoup, c’est que le soleil, qui glissait par la claire-voie, éclairait le

verre de la pendule et faisait paraître le grand cachet rouge et les autres petits, comme les traits d’un visage au milieu du feu.

— Ne dirait-on pas que les yeux lui sortent de la tête ? leur dis-je pour les amuser.

— Oh! mon ami, dit la jeune femme, cela ressemble à des taches de sang.

— Bah ! bah ! dit son mari en la prenant sous le bras, vous vous trompez, Laure; cela ressemble au billet de faire part d’un mariage. Venez vous reposer,

LAUBETTE

venez ; pourquoi cette lettre vous occupet-eile ?

Ils se sauvèrent comme si un revenant les avait suivis, et montèrent sur le pont.

Je restai seul avec cette grande lettre, et je me souviens qu’en fumant ma pipe je la regardais toujours, comme si ses yeux rouges avaient attaché les miens, en les humant comme font les yeux de serpent.

Sa grande figure pâle, son troisième cachet, plus grand que les yeux, tout ouvert, tout béant comme une gueule de loup...

cela me mit de mauvaise humeur ; je pris mon habit et je l’accrochai à la pendule,

ÎÎ&

pour ne plus voir ni l’heure ni la chienne de lettre.

J’allai achever ma pipe sur le pont. J’y restai jusqu’à la nuit.

Nous étions alors à la hauteur des îles du cap Vert. Le Marat filait, vent en poupe, ses dix nœuds sans se gêner. La nuit était la plus belle que j’aie jamais vue de ma

vie près du tropique. La lune se levait à

l’horizon, large comme un soleil ; la mer la coupait en deux et devenait toute blanche comme une nappe de neige couverte

de petits diamants. Je regardais cela en fumant assis sur mon banc. L’officier de

quart et les matelots ne disaient rien et

regardaient comme moi l’ombre du brick sur l’eau. J’étais content de ne rien entendre. J’aime le silence et l’ordre, moi.

J’avais défendu tous les bruits et tous les feux. J’entrèvis cependant une petite ligne rouge presque sous mes pieds. Je me serais bien mis en colère tout de suite ; mais comme c’était chez mes petits déportés , je voulus m’assurer de ce qu’on faisait avant

de me fâcher. Je n’eus que la peine de

me baisser, je pus voir par le grand panneau dans la petite chambre, et je regardai.

La jeune femme était h genoux et faisait ses prières. Il y avait une petite lampe qui l’éclairait. Elle était en chemise; je voyais d’en haut ses épaules nues, ses petits pieds nus et ses grands cheveux blonds tout épars. Je pensai à me retirer, mais je me dis : — Bah ! un vieux soldat, qu’est-ce que ça fait ? Et je restai à voir.

Son mari était assis sur une petite malle,

la tête sur ses mains, et la regardait prier.

Elle leva la tête en haut comme au ciel,

et je vis ses grands yeux bleus mouillés

comme ceux d’une Madeleine. Pendant

qu’elle priait, il prenait le bout de ses longs cheveux et les baisait sans faire de bruit. Quand elle eut fini, elle fit un signe de croix en souriant avec l’air d’aller en paradis. Je vis qu’il faisait comme elle un signe de croix, mais comme s’il en avait honte. Au fait, pour un homme c’est singulier.

Elle se leva debout, l’embrassa, et s’étendit la première dans son hamac, où il la jeta sans rien dire, comme on couche un enfant dans une balançoire. Il faisait une- chaleur étouffante : elle se sentait bercée avec plaisir par le mouvement du

navire et paraissait déjà commencer à s’endormir. Ses petits pieds blancs étaient croisés et élevés au niveau de sa tête, et tout son corps enveloppé de sa longue chemise blanche. C’était un amour, quoi !

— Mon ami, dit-elle en dormant à moitié, n’avez-vous pas sommeil ? Il est bien tard, sais-tu ?

Il restait toujours le front sur ses mains sans répondre. Cela l’inquiétaun peu, la bonne petite, et elle passa sa jolietêtehorsdu hamac, comme un oiseau hors de son nid,

LAUBETTE

et le regarda la bouche entrouverte, n’osant plus parler.

Enfin il lui dit :

— Eh ! ma chère Laure, à mesure que nous avançons vers l’Amérique, je ne puis m’empêcher de devenir plus triste. Je ne sais pourquoi, il me parait que le temps le plus heureux de notre vie aura été celui de la traversée.

— Cela me semble aussi, dit-elle; je voudrais n’arriver jamais.

Il la regarda en joignant les mains avec un transport que vous ne pouvez pas vous

figurer.

OU LF. CACHET ROUGE

— Et cependant, mon ange, vous pleurez toujours en priant Dieu, dit-il ; cela m’afflige beaucoup, parce que je sais bien ceux à qui vous pensez, et je crois que vous avez regret de ce que vous avez fait.

— Moi, du regret ! dit-elle avec un air bien peiné ; moi, du regret de t’avoir suivi ! Crois-tu que, pour t’avoir appartenu si peu, je t’aie moins aimé ? N’est-on pas une femme, ne sait-on pas ses devoirs àdix-sept ans? Ma mère et mes sœurs n’ont-elles pas dit que c’était mon devoir de vous suivre à la Guyane? N’ont-elles

pas dit que je ne faisais là rien de surprenant? Je m’étonne seulement que vous en ayez été touché, mon ami ; tout cela est naturel. Et à présent je ne sais comment vous pouvez croire que je regrette rien, quand je suis avec vous pour vous aider à vivre, ou pour mourir avec vous si vous mourez.

Elle disait tout ça d’une voix si douce qu’on aurait cru que c’était une musique.

J’en étais tout ému et je dis :

— Bonne petite femme, val Le jeune homme se mît à soupirer en frappant du pied et en baisant une jolie

main et un bras nu qu’elle lui tendait.

— Laurelte, ma Laurette ! disait-il, quand je pense que si nous avions retardé de quatre jours notre mariage, on m’arrêtait seul, et je partais tout seul, je ne puis me pardonner.

Alors la belle petite pencha hors du hamac ses deux beaux bras blancs, nus jusqu’aux épaules, et lui caressa le front, les cheveux et les yeux, en lui prenant la tête comme pour l’emporter et le cacher dans sa poitrine. Elle sourit comme un enfant, et lui dit une quantité de petites choses de femme, comme moi je n’avais

jamais rien entendu de pareil. Elle lui fermait la bouche avec ses doigts pour parler toute seule. Elle disait, en jouant et en prenant ses longs cheveux comme un mouchoir pour lui essuyer les yeux :

— Est-ce que ce n’est pas bien mieux d’avoir avec toi une femme qui t’aime, dis, mon ami ? Je suis bien contente, moi, d’aller à Cayenne ; je verrai des sauvages, des cocotiers comme ceux de Paul et Virginie, n’est-ce pas? Nous planterons chacun le nôtre. Nous verrons qui sera le meilleur jardinier. Nous nous ferons une petite case pour nous deux. Je travaillerai

toute la journée et toute la nuit, si tu veux. Je suis forte ; tiens, regarde mes bras ; — tiens, je pourrais presque te soulever. Ne te moque pas de ' moi ; je sais très-bien broder, d’ailleurs; et n’y a-t-il pas une ville quelque part par là où il faille des brodeuses? Je donnerai des leçons de dessin et de musique si l’on veut aussi ; et si

l’on y sait lire, lu écriras, toi.

Je me souviens que le pauvre garçon fut si désespéré qu’il jeta un grand cri lorsqu’elle dit cela.

— Écrire! — criait-il, — écrire!

Et il se prit la main droite avec la gauche en la serrant au poignet.

— Ah ! écrire? pourquoi ai-je jamais su écrire! Écrire! mais c’est le métier d’un fou!... — J’ai cru à leur liberté de la presse! — Où avais-je l’esprit? Eh l pourquoi faire? pour imprimer cinq ou six pauvres idées assez médiocres, lues seule-

ment par ceux qui les aiment, jetées au feu par ceux qui les haïssent, ne servant à rien qu’à nous faire persécuter! Moi, encore passe ; mais toi, bel ange, devenue femme depuis quatre jours à peine ! qu’avais-tu fait? Explique-moi, je te prie.

comment je t’ai permis d’être bonne k ce point de me suivre ici? Sais-tu seulement où tu es, pauvre petite? Et où tu vas, le sais-tu? Bientôt, mon enfant, vous serez à seize cents lieues de votre mère et de vos sœurs... et pour moi! tout cela pour moi 1

Elle cacha sa tête un moment dans le hamac; et moi, d’en haut, je vis qu’elle pleurait; mais lui, d’en bas, ne voyait pas son visage ; et quand elle le sortit de la toile, c’était en souriant pour lui donner de la gaieté.

— Au fait, nous ne sommes pas riches

à présent, dit-elle en riant aux éclats; tiens, rpgarde ma bourse, je n’ai plus qu’un louis tout seul. Et toi?

Il se mit à rire aussi comme un enfant :

— Ma foi, moi, j’avais encore un écu, mais je l’ai donné au petit garçon qui a porté ta malle.

— Ah bah! qu’est-ce que ça fait? ditelle en faisant claquer ses petits doigts blancs comme des castagnettes; on n’est jamais plus gai que lorsqu’on n’a rien ; et n’ai-je pas en réserve les deux bagues de diamants que ma mère m'a données? cela

est bon partout et pour tout, n’est-ce pas?

Quand tu voudras nous les vendrons. D’ailleurs je crois que le bonhomme de capitaine ne dit pas toutes ses bonnes intentions pour nous, et qu’il sait bien ce qu’il y a dans la lettre. C’est sûrement une recommandation pour nous au gouverneur de Cayenne.

— Peut-être, dit-il; qui sait?

— N’est-ce pas? reprit sa petite femme; tu es si bon que je suis sûre que le gouvernement t’a exilé pour un peu de temps, mais ne t’en veut pas.

Elle avait dit ça si bien ! m'appelant le

bonhomme de capitaine, que j’en fus tout remué et tout attendri ; et je me réjouis même, dans le cœur, de ce qu’elle avait peut-être deviné juste sur la lettre cachetée. Ils commençaient encore à s’embrasser ; je frappai du pied vivement sur le pont pour les faire finir.

Je leur criai :

— Eh ! dites donc, mes petits amis 1 on a l’ordre d’éteindre tous les feux du bâtiment. Soufllez-moi votre lampe, s’il vous plaît.

Ils soufflèrent la lampe, et je les entendis rire en jasant tout bas dans l’ombre

OU LE CACHET BOUGE

comme des écoliers. Je me remis à me promener seul sur mon tillac en fumant ma pipe. Toutes les étoiles du tropique étaient à leur poste, larges comme de petites lunes. Je les regardais en respirant un air qui sentait frais et bon.

Je me disais que certainement ces bons petits avaient deviné la vérité, etj’en étais tout ragaillardi. Il y avait bien à parier qu’un des cinq directeurs s’était ravisé et me les recommandait; je ne m’expliquais pas bien pourquoi, parce qu’il y a des affaires d’État que n’ai jamais comprises, moi; mais enfin je croyais cela, et.

sans savoir pourquoi, j’étais content.

Je descendis dans ma chambre, et j’allai regarder la lettre sous mon vieil uniforme.

Elle avait une autre figure; il me semble qu’elle riait, et ses cachets paraissaient couleur de rose. Je ne doutai plus de sa bonté, et je lui fis un petit signe d’amitié.

Malgré cela, je remis mon habit dessus; elle m’ennuyait.

Nous ne pensâmes plus du tout à la regarder pendant quelques jours, et nous étions gais; mais quand nous approchâmes du premier degré de lali-

lude, nous commençâmes à ne plus parler.

Un beau matin, je m’éveillai assez étonné de ne sentir aucun mouvement dans le bâtiment. A vrai dire, je ne dors jamais que d’un œil, comme on dit, et le roulis me manquant, j’ouvris les deux yeux. Nous étions tombés dans un calme plat, et c’était sous le 1° de latitude nord, au 27° de longitude. Je mis le nez sur le pont : la mer était lisse comme une jatte d’huile; toutes les voiles ouvertes tombaient collées aux mâts comme des ballons

vides. Je dis tout de suite : — J’aurai le

temps de te lire, va ! en regardant de travers du côté de la lettre. — J’attendis jusqu’au soir, au coucher du soleil. Cependant il fallait bien en venir là : j’ouvris la pendule, et j’en lirai vivement l’ordre cacheté. — Eh bien, mon cher, je le tenais à la main depuis un quart d’heure que je ne pouvais pas encore le lire. Enfin je me dis : — C’est par trop fort f et je brisai les

trois cachets d’un coup de pouce; et le grand cachet rouge, je le broyai en poussière.

Après avoir lu, je me frottai les yeux, croyant m’être trompé.

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Je relus la lettre tout entière; je la relus encore ; je recommençai en la prenant par la dernière ligne et remontant à la première. Je n’y croyais pas. Mes jambes flageolaient un peu sous moi, je m’assis; j’avais un certain tremblement sur la peau du visage; je me frottai un peu les joues avec du rhum, je m’en mis dans le creux des mains, je me faisais pitié à moi-même d’être si bête que cela ; mais ce fut l’affaire d’un moment; je montai prendre l’air.

Laurette était ce jour-là si jolie, que je ne voulus pas m’approcher d’elle : elle avait une petite robe blanche toute simple.

les bras nus jusqu’au col, et ses grands cheveux tombants comme elle les portait toujours. Elle s’amusait h tremper dans la mer son autre robe au bout d’une corde, et riait en cherchant à arrêter les goémons, plantes marines semblables à des grappes de raisin, et qui flottent sur les eaux des Tropiques.

— Viens donc voir les raisins! viens donc vite! criait-elle; et son ami s’appuyait sur elle, et se penchait, et ne regardait pas l’eau, parce qu’il la regardait d’un air tout attendri.

Je lis signe à ce jeune homme de venir

me parler sur le gaillard d’arrière. Elle se retourna. Je ne sais quelle figure j’avais, mais elle laissa tomber sa corde; elle le prit violemment par le bras, et lui dit :

— Oh! n’y va pas, il est tout pâle.

Cela se pouvait bien ; il y avait de quoi

pâlir. Il vint cependant près de moi sur le gaillard ; elle nous regardait , appuyée contre le grand mât. Nous nous promenâmes longtemps de long en large sans rien dire. Je fumais un cigare que je trouvais amer, et je le crachai dans l’eau. Il

me suivait de l’œil ; je lui pris le bras ;

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