I.AIJRETTE
j’étouffais, ma foi, ma parole d’honneur!
j’étouffais.
— Ah çà! lui dis-je enfin, contez-moi donc, mon petit ami, contez-moi un peu votre histoire. Que diable avez-vous donc fait à ces chiens d’avocats qui sont là comme cinq morceaux de roi ? 11 paraît qu’ils vous en veulent fièrement! C’est drôle !
Il haussa les épaules en penchant la tête (avec un air si doux, le pauvre garçon !), et me dit :
— O mon Dieu ! capitaine, pas grand’
chose, allez : trois couplets de vaudeville sur le Directoire, voilà tout.
— Pas possible ! dis-je.
— O mon Dieu, si ! Les couplets n’étaient même pas trop bons. J’ai été arrêté le 15 fructidor et conduit 'a la Force, jugé le 16, et condamné à mort d’abord, et puis h la déportation par bienveillance.
— C’est drôle! dis-je. Les Directeurs sont des camarades bien susceptiLles ; car cette lettre que vous savez me donne ordre de vous fusiller.
Il ne répondit pas, et sourit en faisant une assez bonne contenance pour un jeune
homme de dix-neuf ans. Il regarda seulement sa femme, et s’essuya le front, d’où tombaient des gouttes de sueur. J’en avais autant au moins sur la figure, moi, et d’autres gouttes aux yeux.
Je repris :
— Il paraît que ces citoyens-là n’ont
pas voulu faire votre affaire sur terre, ils ont pensé qu’ici ça ne paraîtrait pas tant.
Mais pour moi, c’est fort triste; car vous avez beau être un bon enfant, je ne peux pas m’en dispenser ; l’arrêt de mort est là en règle, et l’ordre d’exécution signé, paraphé, scellé; il n’y manque rien.
Il me salua très-poliment en rougissant.
— Je ne demande rien, capitaine, dit-il avec une voix aussi douce que de coutume;
je serais désolé de vous faire manquer à
vos devoirs. Je voudrais seulement parler un peu à Laure, et vous prier de la protéger dans le cas où elle me survivrait, ce que je ne crois pas.
— Oh ! pour cela, c’est juste, lui dis-je, mon garçon ; si cela ne vous déplaît pas, je la conduirai à sa famille à mon retour en France, et je ne la quitterai que quand elle ne voudra plus me voir. Mais à mon sens, vous pouvez vous flatter qu’elle ne
LAUIIETTE
reviendra pas de ce coup-là ; pauvre petite femme !
Il me prit les deux mains, les serra et me dit :
— Mon brave capitaine, vous souffrez plus que moi de ce qui vous reste à faire, je le sens bien; mais qu’y pouvez-vous?
Je compte sur vous pour lui conserver le peu qui m’appartient, pour la protéger, pour veiller à ce qu’elle reçoive ce que sa vieille mère pourrait lui laisser, n’est-ce pas? pour garantir sa vie, son honneur, n’est-ce pas ? et aussi pour qu’on ménage toujours sa santé. — Tenez, ajouta-t-il
plus bas, j’ai à vous dire qu’elle est trèsdélicate ; elle a souvent la poitrine affectée jusqu’à s’évanouir plusieurs fois par jour; il faut qu’elle se couvre bien toujours.
Enfin vous remplacerez son père, sa mère et moi autant que possible, n’est-il pas vrai? Si elle pouvait conserver les bagues que sa mère lui a données, cela me ferait bien plaisir. Mais si on a besoin de les vendre pour elle, il le faudra bien. Ma pauvre Laurette! voyez comme elle est belle!
Comme ça commençait à devenir p$r trop tendre, cela m’ennuya, et je me mis
LA un ET TE
à froncer le sourcil ; je lui avais parlé d’un air gai pour ne pas m’affaiblir ; mais je n’y tenais plus : — Enfin, suffit, lui dis-je, entre braves gens on s’entend de reste.
Allez lui parler, et dépêchons-nous.
Je lui serrai la main en ami, et comme il ne quittait pas la mienne et me regardait avec un air singulier : — Ah ça 1 si j’ai un conseil à vous donner, ajoutai-je, c’est de ne pas lui parler de ça. Nous arrangerons la chose sans qu’elle s’y attende, ni vous non plus, soyez tranquille; ça me regarde.
— Ah! c’est différent, dit-il, je ne sa-
vais pas... cela vaut mieux, en effet.
D’ailleurs, les adieux! les adieux! cela affaiblit.
— Oui, oui, lui dis-je, ne soyez pas enfant, ça vaut mieux. Ne l’embrassez pas, mon ami, ne l’embrassez pas, si vous pouvez, ou vous êtes perdu.
Je lui donnai encore une bonne poignée de main, et je le laissai aller. Oh! c’était dur pour moi, tout cela.
Il me parut qu’il gardait, ma foi, bien
le secret : car ils se promenèrent, bras
dessus, bras dessous, pendant un quart
d’heure, et ils revinrent au bord de l’eau,
reprendre la corde et la robe qu’un de
rües mousses avait repêchées.
La nuit vint tout à coup. C était le moment que j’avais résolu de prendre. Mais ce moment a duré pour moi jusqu’au jour où nous sommes, et je le traînerai toute ma vie comme un boulet.
Ici, le vieux commandant fut forcé de s’arrêter. Je me gardai de parler, de peur
de détourner ses idées ; il reprit en se frappant la poitrine :
— Ce môment-Ià, je vous le dis, je ne peux pas encore le comprendre. Je sentis la colère me prendre aux cheveux, et en môme temps je ne sais quoi me faisait obéir et me poussait en avant. J’appelai les officiers et je dis à l’un d’eux :
— Allons, un canot à la mer*., puisque
à présent nous sommes des bourreaux!
Vous y mettrez cette femme, et vous l’emmènerez au large jusqu’à ce que vous entendiez des coups de fusil ; alors vous reviendrez. — Obéir à un morceau de papier ! car ce n’était que cela enfin ( Il fallait qu’il y eût quelque chose dans l’air qui me poussât. J’entrevis de loin ce jeune homme... oh! c’était affreux à voir!...
s’agenouiller devant sa Laurette, et lui baiser les genoux et les pieds. N’est-ce pas que vous trouvez que j’étais bien malheureux ?
Je criai comme un fou : Séparez-les !
nous sommes tous des scélérats t — Séparez-les... La pauvre République est un corps mort! Directeurs, Directoire, c’en est la vermine ! Je quitte la mer ! Je ne crains pas tous vos avocats ; qu’on leur dise ce que je dis, qu’est-ce que cela me fait? Ahl je me souciais bien d’eux, en effet ! J’aurais voulu les tenir, je les aurais fait fusiller tous les cinq, les coquins ! Oh ! je l’aurais fait ; je me souciais de la vie comme de l’eau qui tombe-là, tenez... Je m’en souciais bien!... une vie comme la mienne... Ah bien, oui! pauvre vie... va!...
Et la voix du commandant s’éteignit peu à peu et devint aussi incertaine que ses paroles; et il marcha en se mordant les lèvres et en fronçant le sourcil dans une distraction terrible et farouche. Il avait de petits mouvements convulsifs et donnait à son mulet des coups du fourreau de son épée, comme s’il eût voulu le tuer.
Ce qui m’étonna, ce fut de voir la peau jaune de sa figure devenir d’un rouge foncé. Il défit et entr’ouvrit violemment son habit sur la poitrine, la découvrant au vent et à la pluie. Nous continuâmes
ainsi à marcher dans un grand silence. Je
vis bien qu’il ne parlerait plus de luimême, et qu’il fallait me résoudre à questionner.
— Je comprends bien , lui dis-je , comme s’il eût fini son histoire, qu’après
une aventure aussi cruelle on prenne son
métier en horreur.
— Oh ! le métier ; êtes-vous fou? me dit- il brusquement, ce n’est pas le métier f Jamais le capitaine d’un bâtiment ne sera obligé d’être un bourreau, sinon quand viendront des gouvernements d’assassins
et de voleurs, qui profiteront de l’habitude qu’a un pauvre homme d’obéir aveuglé-
ment, d’obéir toujours, d’obéir comme une, malheureuse mécanique, malgré son cœur.
En même temps il tira de sa poche un mouchoir rouge dans lequel il se mit à pleurer comme un enfant. Je m’arrêtai un moment comme pour arranger mon
étrier, et, restant derrière la charrette, je
marchai quelque temps à la suite, sentant qu’il serait humilié si je voyais trop clairement ses larmes abondantes.
J’avais deviné juste, car au bout d’un quart d’heure environ, il vint aussi derrière son pauvre équipage, et me demanda
si je n’avais pas de rasoirs dans mon porte-manteau; à quoi je lui répondis simplement que, n’ayant pas encore de barbe, cela m’était fort inutile. Mais il n’y tenait pas, c’était pour parler d’autre chose. Je m'aperçus cependant avec plaisir qu’il revenait à son histoire, car il me dit tout h coup :
— Vous n’avez jamais vu de vaisseau de votre vie, n’est-ce pas ?
— Je n’en ai vu, dis-je, qu’au Panorama de Paris, et je ne me fie pas beaucoup à la science maritime que j’en ai tirée. .
— Vous ne savez pas, par con-
séquent , ce que c’est que le bossoir?
— Je ne m’en doute pas, dis-je.
— C’est une espèce de terrasse de poutres qui sort de l’avant du navire, et d’où l’on jette l’ancre en mer. Quand on fusille un homme, on le fait placer là ordinairement, ajouta-t-il plus bas.
— Ah ! je comprends, parce qu’il tombe de là dans la mer.
Il ne répondit pas, et se mit a décrire toutes les sortes de canots que peut porter
un brick, et leur position dans le bâti-
ment ; et puis, sans ordre dans ses idées,
il continua son récit avec cet air affecté
OTJ LE CACHET ROUGE 155 d’insouciance que de longs services donnent infailliblement, parce qu’il faut montrer à ses inférieurs le mépris du danger, le mépris des hommes, le mépris de la vie, le mépris de la mort et le mépris de soimême ; et tout cela cache, sous une dure enveloppe, presque toujours une sensibilité profonde. — La dureté de l’homme de guerre est comme un masque de fer sur un noble visage, comme un cachot de pierre qui renferme un prisonnier royal.
— Ces embarcations tiennent six hommes, reprit-il. Us s’y jetèrent et emportèrent Laure avec eux, sans qu’elle eût le temps de crier et de parler. Oh! voici une chose dont aucun honnête homme ne peut se consoler quand il en est cause. On a beau dire, on n’oublie pas une chose pareille!... Ah! quel temps il fait! — Quel diable m’a poussé à raconter ça ! Quand je raconte cela, je ne peux plus m’arrêter, c’est fini. C’est une histoire qui me grise comme le vin de Jurançon. — Ah! quel temps il fait 1 — Mon manteau est traversé.
OU LE CACHET ROUGE 157 Je vous parlais, je crois, encore de cette petite Lauretle ! — La pauvre femme !
— Qu’il y a des gens maladroits dans le monde ! l’officier fut assez sot pour conduire le canot en avant du brick. Après cela, il est vrai de dire qu’on ne peut pas tout prévoir. Moi, je comptais sur la nuit pour cacher l’affaire, et je ne pensais pas à la lumière des douze fusils faisant feu à ' la fois. Et, ma foi ! du canot elle vit son mari tomber à la mer, fusillé.
S’il y a un Dieu là-haut, il sait comment arriva ce que je vais vous dire ; moi je ne le sais pas, mais on l’a vu et entendu
comme je vous vois et vous entends. Au
moment du feu, elle porta la main à sa
tête comme si une balle l’avait frappée
au front, et s’assit dans lè canot sans
s’évanouir, sans crier, sans parler, et
revint au brick quand on voulut et comme
on voulut. J’allai à elle, je lui parlai long- %
temps et le mieux que je pus. Elle avait l’air de m’écouter et me regardait en face en se frottant le front. Elle ne comprenait pas, et elle avait le front rouge et
le visage tout pâle. Elle tremblait de tous ses membres comme ayant peur de tout le monde. Ça lui est resté. Elle est en-
core de même, la pauvre petite ! idiote, ou comme imbécile, ou folle, comme vous voudrez. Jamais on n’en a tiré une parole,
si ce n’est quand elle dit qu’on lui ôte ce
qu’elle a dans la tête.
De ce moment-là je devins aussi triste qu’elle, et je sentis quelque chose en moi qui me disait : Reste devant elle jusqu’à la fin de tes jours, et garde-la ; je l’ai fait. Quand je revins en France, je demandai à passer
avec mon grade dans les troupes de terre,
ayant pris la mer en haine, parce que j’y avais jeté du sang innocent. Je cherchai la famille de Laure. Sa mère était morte.
Ses sœurs, à qui je la conduisais folle, n’en voulurent pas, et m’offrirent de la mettre à Charenton. Je leur tournai le dos, et je la garde avec moi.
— Ah! mon Dieu! si vous voulez la voir, mon camarade, il ne tient qu’à vous.
— Serait-elle là dedans? lui dis-je. — Certainement! tenez! attendez. Hô! hô? la mule...