SIDENCE DE LAURIFR À OTTAWA
La guerre du ‘T ransvaal
Les situations difficiles ne Jui ont Pas manqué. Deux ans plus tard, c'était Ja £uerre du Transvaal qui le forçait d'avoir recours à toutes ses ressources diplomatiques et Oratoires.
Laurier était à Chicago, lorsque la petite république africaine osa déclarer la guerre à l'Angleterre. Quand, à SOn retour, il arrêta à Toronto, tous les esprits étaient en feu, la loyauté anglaise se manifestait par des appels aux armes. On proclamait à haute voix que le Souvernement devait Envoyer immédiatement des milliers d'hommes au Secours de l'Angleterre. Laurier avait, quelques jours au- Paravant, déclaré que dans le Cas où la guerre éclaterait, le BOuvernement ne pourrait rien faire sans consulter le Parlement. 1] n'v a pas de doute que le principe était juste, Constitutionnel, mais la volonté clairement exprimée de la majorité est la Joi suprême dans un SOuvernement démocratique.
Que serait-il arrivé si Laurier avait refusé d'acquiescer au désir du £Souverneur, de ses collègues et de la grande majorité de Ja Population du Canada ?
Il y aurait eu probablement une Coalition de toutes les provinces anglaises Pour faire triompher les idées de sir Charles Tupper, qui trouvait que le S&ouvernement n'allait Pas assez Join, et que c'était non PAS 1,000 hommes mais 5,000 qu'il fallait envoyer en Afrique.
Pour la simple Satisfaction d’un sentiment plus où moins chimérique, nous serions entrés dans une guerre de races Où nous aurions perdu tout le terrain gagné.
Laurier comprit Ja situation, et fit ce que la raison, le devoir et l'intérêt rnême de ses Compatriotes exigeaient, Un
98 LAURIER ET SON TEMPS détachement de 1,050 hommes fut envoyé en Afrique, et au départ de ces troupes, Laurier fit un discours dans lequel il affirma que ces soldats allaient combattre pour la cause de la justice, de l'humanité, de la liberté rcligieuse et politique.
Il dit qu’il était heureux de voir les descendants des deux plus fières nations du monde s'unir pour aller porter dans une terre lointaine les bienfaits de leurs institutions politiques.
Les accents de son éloquence et l'énergie avec laquelle il affirma que l'Angleterre voulait justement forcer le gouvernement d'un pays vassal à respecter les droits politiques de sujets anglais, produisirent une profonde impression en Angleterre, et lui donnèrent le droit de parler haut et ferme lorsque les circonstances l'exigeraient, sans qu’on püt mettre en doute sa loyauté et celle de ses compatriotes.
On pouvait différer d'opinion avec Laurier sur la justice de la position prise par l'Angleterre à l'égard des Boers, on pouvait avoir des sympathies pour ce brave petit peuple, mais notre devoir et notre intérêt étaient de faire cause commune avec nos concitoyens anglais dans cette circonstance.
Le caractère chevaleresque des Canadiens-français les porte souvent à se prononcer, au détriment de leurs intérêts, pour les faibles contre les forts, pour les petits contre les grands, à être du côté de ceux qui semblent combattre pour le droit, la justice, la liberté.
C'est un sentiment noble, généreux dont ils doivent pourtant se défier, surtout lorsqu’en l’exprimant, ils se font du mal sans faire de bien à personne.
Personne aujourd’hui ne conteste la sagesse et la clairvoyance dont Laurier a fait preuve dans la crise du Transvaal, et on lui sait gré d’avoir eu le courage et la force d’enrayer un mouvement qui aurait pu être funeste à la paix du pays, fatal aux Canadiens-français.
Laurier en Angleterre et en France
L'année 1897 était le soixantième anniversaire de l'élévation au trône de Sa Majesté la reine Victoria.
Un grand Jubilé fut organisé en Angleterre pour célébrer cet événement remarquable, et les premiers ministres de toutes les colonies anglaises furent invités à y prendre Part. Laurier répondit à cet appel, et dans cette d'hommes d'Etat venus de toutes les p fut bientôt le Personnage le plus en v Ses manières distinguées, son gr raffinée attirèrent sur lui tous les
phalange arties du monde, il ue, le plus remarqué.
and air et son éloquence regards.
Le spectacle de ce représentant d’une €
olonie anglaise fondée par des Français
. de ce descendant illustre d’une Tace vaincue, mais restée fidèle à ses traditions, n'était pas banal. On le recherchait, on voulait le voir et l'entendre, et tous les journaux publiaient à l'envie l'éloge de son talent et de son patriotisme. Ses discours, où l'élégance et la clarté de l'esprit français se mariaient si agréablement aux qualités solides de l'éloquence anglaise, électrisaient les auditoires les plus froids.
C'était le temps où l'aigle de l'impérialisme commençait à agiter ses ailes sous Je souffle puissant de Chamberlain. On a reproché à M. Laurier d’avoir trop sacrifié aux faux dieux, d’avoir exprimé des opinions et des sentiments qui ont pu faire croire un instant qu'il serait l'apôtre le plus éloquent, le plus utile de Pimpérialisme.
Mais à part quelques phrases sonores. quelques images
brillantes qui ont donné lieu à des interprétations erronées,
il s'est contenté généralement de faire l'éloge de la conastitution anglaise, des institutions britanniques. Et c’est afin d'exprimer son admiration pour ces institutions qu'il a dit qu'il était “ British to the Core” — c'est-à-dire, admirateur jusqu’au fond de l’âme du système de gouvernement qui a procuré les bienfaits de la liberté à tous les pays anglais.
On lui a reproché aussi d’avoir laissé espérer que le Canada prêterait main forte à l'Angleterre en cas de guerre,
Mais pourquoi s'attacher à des paroles prononcées dans des circonstances spéciales, sous l'influence du moment et du milieu, dans des improvisations chaleureuses ?
Les faits l’emportent sur les paroles.
L'histoire dira que lorsque Chamberlain voulut, quelques anrées plus tard, faire accepter par les représentants des colonies : nglaises, ses projets d'impérialisme militaire, c’est Laurier qui a été son adversaire le plus redoutable, la pierre d’achoppement de ces projets.
J' mais Canadien n'avait produit, en Angleterre, une pareille impression, jamais surtout, un Canadien-français n'avait autant fait honneur à sa nationalité A Liverpool, à Glasgow, à Edimburgh, il parla devant des auditoires que son éloquence charma. Les Anglais habitués à n'entendre depuis longtemps qne des discours savants, pratiques, mais froids comme des calculs de mathématiques, admirèrent ce Canadien-français qui réveillait chez eux le souvenir ému de l’éloquence classique, chaude et brillante des Pitt. des l'ox. des Sheridan et des Brougham.
Il faut dire que le tarif de faveur offert par ce Canadien-français aux marchands anglais, sans condition aucune, avait prévenu les esprits en sa faveur. Et dès qu’il mit le pied sur le sol anglais, ses premières paroles, publiées par tous les journaux, firent le tour de l'Angleterre. Dans le premier discours qu'il prononça, à Liverpool, il dit:
‘Quels sont au juste les sentiments qui nous animent
LAURIER ÉT SON TEMPS Jot
ne nm einen a - . ——
au Canada? Notre Population n'est pas tout entière, vous le Savez, d’origine atiglaise ; un tiers est de de’cendance française. Quels sont les sentiments propres « : cette population Canadienne-française ? Quelles sont ses :pirations ?
” La réponse cst aisée, Mes aicux ont combattu sur bien des champs de bataille les soldats anglais pour garder au roi de France la colonie du Canada. Ils ont repoussé invasion après invasion: ct Sur tous les points du globe où la valeur française, l'énergie et la Constance britanniques se sont trouvées en présence, il n’en est aucun, où, de part et d'autre, ces qualités distinctives des deux races aient brillé d’un pareil éclat. Le jour vint cependant où la fortune des armes tourna contre nous. Nos ancêtres devinrent à la Suite des revers, en vertu d'un traité définitif, sujets britanniques. Ce jour-là, ils réclamérent aussitôt de l'autorité impériale, les droits inhérents au titre de sujets britanniques, d'exercer en liberté leur religion, de parler leur langue et de maintenir leurs institutions particulières. Leur religion, je suis heureux de le dire. a toujours été respectée; mais leurs droits politiques leur furent longtemps disputés ; lorsque des concessions furent faites, je le reconnais, elles le furent gracieusement et dans l'esprit le plus large. Mes compatriotes ayant obtenu tous les droits de sujets britanniques, reconnaissent que c'est Pour eux un devoir, un point d'honneur. une œuvre de prédilection, d'accepter en toute leur étendue Jes Obligations et les responsabilités qui en découlent. J]s sont fiers de leur origine — ils descendent d’une race fière, et s'ils sont ainsi fiers de leur Origine, peu d'entre vous Songeront à leur contester ce droit — ils ont également au cœur une autre fierté, celle de la gratitude ; et laissez-moi vous dire que, dans ce vaste empire, il n’est point un endroit dans l’Angleterre, d'où monteront vers le ciel, ai jour du Jubilé, de pius ferventes prières pour la Reine.”
À Londres, on peut dire, sans exagération, qu'il fut le
lion du jubile. Appelé dans les salons de la haute aristocratie, où les belles manières jouent un si grand rôle, comme dans les cercles, les académies et les banquets où règne l’éloquence, il brillait au premier rang. Ses discours publiés dans tous les journaux étaient commentés, approuvés, admurés pour le fond comme pour la forme. Sa connaissance de l’histoire de l'Angleterre et du monde entier, lui permettait de varier ses discours et d'évoquer des souvenirs qui étonnaient ses auditeurs.
Comment ne pas admirer des paroles patriotiques comme celles qu'il prononçait au banquet du Dominion Day:
“Quelques-uns des hôtes réunis, ce soir. à cette table ont eu et le privilège et le plaisir de commémorer la naissance d’une jeune nation. Peut-être cependant la célébration de cette fête tient-elle aujourd’hui son charme et son plaïsir de ce fait qu’elle prend place sur le sol de la vieille mère patrie.
“S'il m'est permis d'exprimer mes propres sentiments, je dirai sans hésitation que jamais peut-être mon pays natal ne m'a été plus cher qu’il re l’est en ce moment même.
“ Je puis dire que j'aime l'Angleterre, j'aime l'Ecosse, j'aime l'Irlande, mais qu’il me soit en revanche permis de dire que la première place dans mon cœur est pour le Canada, mon pays natal. Nous, Canadiens, nous aimons le Canada, notre terre natale ou notre terre d'adoption, et nous en sommes fiers. Nous en sommes fiers autant que de son histoire aussi romantique et aussi touchante qu’une fiction.”
I] terminait en disant :
“ Si, à mon lit de mort, je puis dire que, grâce à mes efforts, une seule erreur a disparu, un seul préjugé a été détruit, qu’au prix de mes efforts les inimitiés de race ont
fui de la terre Canadienne... je mourrai heureux dans la Conviction que ma vie n'aura pas été vaine.”
Un citoyen distingué de Montréal, plutôt conservateur que libéral, était présent à ce banquet, II dit qu'il fut surpris de voir un auditoire anglais des plus select, manifester son enthousiasme par des
bravos et des applaudissements si bruyants.
” Quant à moi, ajoutait-il,
je n'ai jamais été aussi fier d'être Canadien-français.”
Des Anglais distingués, des journaux même, avaient la franchise de dire que personne e mieux que sir Wilfrid Laurier.
C'est le temps de dire qu'il avait trouvé, un matin, parmi ses lettres, une missive royale lui annonçant que Sa \fa-
jesté l'avait créé commandeur de l'Ordre de St-1 de St-Georges.
n Angleterre ne parlait
lichel et
Il aurait préféré ne recevoir aucun titre, et il avait même fait connaitre son Opinion à ce sujet à lord Aberdeen, mais on n'en tint pas compte, tant on voulait l’honorer.
Comment pouvait-il, lorsqu'il était l'hôte de l'Angleterre, refuser un pareil témoignage de Sympathie? Son refus aurait été mal interprété, et trouvé peu courtois. Il ac- Cépta, mais il n’a pas changé d'opinion, et il croit toujours que les titres de noblesse de:la vicille Europe sont peu compatibles avec les mœurs démocratiques de Ja jeune Amérique. Je me permettrai d'ajouter que ce sont des liens qui peuvent gêner la liberté d'action de nos hommes publics dans certaines circonstances.
Après avoir été l’objet, à Londres, des hommages et
de l'admiration du peuple anglais, Laurier ne voulut pas
quitter l'Europe, sans voir [a France, sans visiter Paris.
Des appréciations peu sympathiques de sa conduite, des critiques acerbes même de ses sentiments nationaux, l’avaient précédé en France, et nrodu sion dans certains cercles.
oduit une fâcheuse impres-
On se rend difficilement compte en France de notre situation politique, on y confond souvent les pouvoirs et les attributions des divers gouvernements qui 'administrent les affaires fédérales et provinciales. Par exemple, on oublie que Laurier n’est pas le premier ministre de sa province de Québec, imais de tout le Canada, qu’il est le chef d’un ministère qui, sur treize membres, ne compte que trois Canadiens-français, qu’il est le leader d’une Chambre composée de 211 membres, dont cinquante seulement sont Canadiensfrançais.
Plusieurs fois, j'ai eu l'occasion d'appeler l'attention de visiteurs français distingués sur ce fait important, et chaque fois ils m'ont dit avec chaleur :
“ Mais alors, il est étonnant que le premier ministre soit un Canadien-français, et qu'il réussisse à garder le pouvoir. Certes, il a grand mérite.”
Laurier n'eut pas plus peur d'aller à Paris faire face à la critique, qu’il n’eut peur d’aller à Toronto plaider la cause des Métis ou celle des jésuites.
Il fit bien d’y aller, car, là, comme à Londres, comme partout, il reçut l'accueil le plus flatteur.
À peine arrivé en France, il recevait du Président de la République, les insignes de Grand Officier de la Légion d'honneur. et il était invité à. prendre la parole dans un banquet offert par la Chambre de commerce anglaise, aux premiers ministres des colonies.
IT fit, sur la situation que les Canadiens-français occupent dans la Confédération canadienne, un superbe discours qu'il termina par ces belles paroles :
“Qu'il me soit permis maintenant de faire une allusion qui m'est toute personnelle ! Je me suis laissé dire qu'ici, en France, il est des gens qiu s’étonnent de cet attachement que j'éprouve et que je ne cache pas pour la couronne d'Angleterre : on appelle cela ici du lavalisme. Pour ma part, soit dit en passant, je n'aime pas cette nouvelle expression de
loyalisme : j'aime mieux m'en tenir à la vieille locution française de loyauté, Et certes, s’il est une chose que l’histoire de France m'a appris à regarder comme un attribut de la race française, c’est la loyauté, c’est la mémoire du Cœur. Je me rappelle, messieurs, ces beaux vers que Victor Hugo s’est appliqués à lui-même, comme l'inspiration de sa vie:
Fidèle au double Sang qu'ont versé dans ma veine Mon père vieux soldat, ma mère vendéenne.
“ Cette double fidélité à des idées, à des aspirations distinctes, nous nous en faisons gloire au Canada. Nous Sommes fidèles à la grande nation qui nous a donné la vie, nous sommes fidèles à Ja grande nation qui nous a donné la liberte.”
“ Salué d'unanimes Moreau, ce discours
Quelques jours après, un Sroupe de Français distingués offrait à Laurier un banquet sous la présidence de M. Cochery, ministre des finances.
La situation était délicate, difficile, Laurier se trouvait en présence d’un auditoire raffiné, difficile à satisfaire. Mais son discours fut une révélation pour ces Français ac- Coutumés à la grande éloquence. Son triomphe fut complet.
Il fit, dans un langage grandiose, l'historique des dernières luttes de nos pères pour conserver le Canada à la France, et de leurs sacrifices ensuite pour la conquête de la liberté et pour la conservation de leur langue, et termina par la péroraison suivante:
“ Rappelez-vous que l’histoire du Canada est en grande partie l’histoire de la France. Rappelez-vous que, dans l’histoire de la France, il y a toujours à apprendre. Les événements, qui se sont passés en France après la séparation du Canada, nous ont appris tout ce qu’il y a de vérité dans la célèbre parole de Bossuet : l’homme s'agite, Dieu le mène. Les événements qui se sont passés en France depuis la séparation du Canada nous ont appris tout ce qu’il y a d’inanité dans les projets des conquérants, les constitutions des législateurs, les conceptions des hommes d'Etat, ces événements nous ont aussi appris — avec une intensité que Von n’avait peut-être éprouvée à aucune autre époque de l'histoire — qu’à chaque heure, chaque minute de notre vie, il y a toujours un devoir à accomplir, et qu'après tout, être fidèle au devoir de l'heure présente, c’est toujours la préparation la plus sûre de l'heure future. L'avenir est à Dieu seul. C’est dans cette pensée que moi, fils de la France monarchique, j’offre au ciel mes vœux les plus ardents pour la France républicaine. Puisse-t-elle se développer avec sécurité dans la voie de la liberté et du progrès!
“ Messieurs, je n’ai plus que quelques jours à passer sur cette terre de France, qui fut la patrie de mes aïeux. Quand je m'éloignerai de ses rives bénies, quand, monté sur le navire qui m’emportera, je verrai graduellement les côtes s’effacer et disparaitre à l'horizon, c’est de toute mon âme, c'est du plus profond de mon cœur que je dirai et que je répéterai: Dieu p'otège la France! ”
M. Henri Moreau parle, dans les termes suivants, de l'effet produit par ce discours:
“Sous l'empire d’une profonde émotion, l'auditoire
LAURIER ET SON -TEMPS 107 ———__ Re enthousiasmé salua d'acclamations sans fin ce noble représentant de notre race. Tous les cœurs français s’accordaient en un même sentiment pour applaudir cet énergique et fortifiant langage dont l'éloquente harmonie caressait les fibres les plus intimes de l’âme française.”
Il y a quelques semaines. M. Cochery venait à l'hôtel de ville, avec le Consul de France, pour saluer 1e Maire.
Dans le cours de la Conversation que j'eus avec lui, j’exprimai l'opinion que nous n'avions pas la prétention d’avoir des orateurs et des écrivains aussi parfaits que ceux qui illustrent la France.
“Ah! par exemple, dit-il, mais que faites-vous donc de votre grend compatriote, sir Wilfrid Laurier}... Je sais à quoi m’en tenir sur son éloquence, puisque je présidais le banquet qui lui fut offert en 1897. Eh bien! son discours a été une des grandes jouissances littéraires de ma vie, je n’ai jamais entendu parler un français plus clair, plus limpide, plus pur, plus gracieux.”
M. Cochery ajouta que c'était l'opinion de tous ceux qui avaient entendu Laurier.
Ce témoignage rendu à l'éloquence de Laurier par un homme de la valeur de M. Cochery mérite d'être enregistré.
Chamberlain et Laurier
Les commencements de l’année 1901 furent attristés par la mort de la Reine Victoria, après un règne glorieux de soixante-quatre ans. Au Canada comme dans toutes les parties du monde, la sas sse et toutes les vertus de la défunte furent chantées et célébrées par la poésie et l'éloquence. Laurier fit, à cette occasion, un discours digne de sa réputation et du sujet.
Le prince de Galles succédait naturellement à son illustre mère, et tous les grands personnages de l'empire britannique et du monde entier furent invités à se rendre à Londres, dans le mois de juillet 1902, afin de rehausser l'éclat du couronnement.
Mais lorsque fidèles au rendez-vous royal, tous les représentants de l’Empire et des grandes puissances du monde étaient réunis à Londres, le roi tomba malade, gravement malade. Un moment, on le crut perdu et la consternation fut générale, mais une opération délicate, dangereuse, réussit, et le 9 août, le roi, malade mais courageux, fut couronné au milieu d’un enthousiasme inoui.
Chamberlain avait voulu profiter de cette occasion solennelle et favorable pour pousser les projets d’impérialisme qu’il méditait depuis longtemps.
LAURIER ET SON TEMPS go!
Tous les ministres et représentants des colonies anglaises avaient été invités à faire connaître leurs opinions dans des conférences destinées à devenir célèbres.
Chamberlain les somma reéspectueusement mais énergiquement de contribuer à l'œuvre de conservation et de défense de l'empire, leur offrant, comme compensation, la représentation des colonies dans les conseils de la nation. J1 rencontra chez les représentants du Canada et de l'Australie, une résistance qui le déconcerta. La position sympathique que Laurier avait prise à l'égard de l'Angleterre eur la question du Transvaal et de l'envoi des contingents ainsi que sur le tarif de faveur, lui avaient donné des espérances. Mais fidèle au Programme qu'il s'était tracé et aux déclarations qu'il avait faites devant le Parlement. Laurier refusa d'engager le Canada dans la voie de l’impérialisme. Il proclama hautement que le Canada voulait garder toutes ses ressources et ses forces pour le développement de sa prosprité, et ne pouvait se laisser entraîner dans le gouffre du militarisme, mais qu’il était prêt à faire tout ce qui était nécessaire pour sa propre défense. Quant aux relations commerciales de l'Empire avec la colonie, le. gouvernement canadien avait déjà manifesté ses intentions d’une manière pratique, et il avait l'esprit ouvert à tout projet qui avait pour but et pour effet de resserrer ces relations.
Ces déclarations furent la base des résolutions adoptées par la Conférence impériale.
Chamberlain avait eu recours à toutes les ressources de son intelligence pour engager les représentants du Canada, Laurier spécialement, à modifier leur manière de voir, mais Laurier resta inaccessible à toutes les séductions. Il fut fortement secondé dans sa lutte contre le grand fauteur de l’impérialisme par ses dignes collègues, MM. Fielding, Mulock et Paterson. Ce fut une lutte énervante qui
contribua sans doute à altérer sa santé, à le réduire à l’état déplorable où on le trouva à son retour. Mais la maladie dont il souffrait ne lui enleva pas la force morale dont il eut besoin pour résister à toutes les tentations, pour conserver son indépendance. Ses discours, en Angleterre comme en France, ne diminuèrent pas la réputation d’orateur qu'il s’était faite, lors de son premier voyage en Europe, mais les fauteurs de l'impérialisme ne purent cacher leur désappointement. L'idée de faire arborer le drapeau de l'impérialisme par un Canadien-français n’était pas, il faut l'avouer, vulgaire.
Un jour, Chamberlain l'avait pris à l'écart après un diner où il l'avait mis en présence des premiers personnages de l'Angleterre, et lui avait fait part de son désappointement, de son chagrin de le voir si rebelle à des projets destinés à assurer l'avenir de l'empire britannique. Il lui représenta combien il serait honorable pour lui d’associer son nom à une si grande cause, il lui fit voir sous les couleurs les plus brillantes, le rôle qu’il voulait lui faire jouer. À toutes ses instances, Laurier répondit que l’intérèt de l’Angleterre comme celui d Canada lui faisaient un devoir de combattre des projets qui auraient pour effet d’affaiblir les liens existants entre la Métropole et ses colonies, au lieu de les resserrer.
Comme Chamberlain le pressait viv: ment, Laurier lui dit:
— Vous croyez, peut-être, que je vous parle ainsi parce que je suis Canadien-français, eh! bien, consultez mes collègues, qui sont anglais, et vous verrez qu'ils partagent mon opinion.
— Vous me permettez de les voir, de chercher à les convaincre, dit Chamberldin, tout heureux.
,; — Oui, dit Laurier.
Chamberlain les vit et rapporta à Laurier qu'il les avait
trouvés aussi inflexibles que lui-même,
Chamberlain pardonna difficilement à Laurier de briser l'échafaudage de sa politique impérialiste.
Laurier revint au Canada, malade, gravement malade en apparence, mais plus estimé que jamais à cause de la position courageuse qu’il avait prise et gardée dans les circonstances les plus difficiles. On comprit alors au Canada qu’il n’avait pas payé trop cher le droit de parler et d'agir si fièrement, et on se demande ce qui serait arrivé si Chamberlain avait eu affaire à un homme dominé par l'amour des hommages et des honneurs.
ee me
Laurier et Tarte.
Laurier ne devait pas, e Poser Sur un lit de roses,
Pendant qu'il luttait en Angleterre, contre la maladie et l'impérialisme, Ja discorde éclatait parmi le du ministère, M. Tarte, toujours en mouv remuant, avait entrepris une Campagne en faveur de la protection et soulevé une polémique ardente. Acclamé par les manufacturiers et les conservateurs, il allait partout proclamant qu'il fallait, à tout prix, accorder à notre industrie une protection plus efficace.
Il allait, frappant adversaires, tous ceux
n arrivant au Canada, se re-
s membres ement, toujours
à droite et à gauche, amis comme qui condamnaient ses idées où sa manière de procéder. Ceux mêmes parmi les li Partageaient ses opinior- sur Je Comment il pouvait, e«.
béraux qui tarif, se demandaient l'absence du premier ministre, formuler un Programme politique, surtout sans avoir l’assentiment de tous ses collègues et en particulier du ministre des finances. Cet incident créa une grande excitation.
M. Tarte est un homme de talent qui n'écrit ou ne parle jamais sans produire un effet, sans exciter la curiosité publique. Les principaux journaux libéraux, des ministres même, finirent par protester contre la conduite et les paroles de M. Tarte qui riposta vivement.
On s* demandait ce qu’aliait faire M. Laurier. Il avait à chuisir entre M. Tarte et ses collègues. Il n'hésita Pas, il prétendit que M. Tarte avait violé les règles et les
usages constitutionnels en formulan
t, en l'absence du premier ministre et sans ente
nte préalable avec ses collègues, aurait dù chercher d'abord
avaient nettement exprimée rier fut inflexible.
L'incident Dundonald
L’incident Dundonald est un exemple frappant de la facilité avec laquelle l'esprit de parti peut, dans ce pays, soulever les préjugés nationaux.
Lord Dundonald avait été désigné, par les autorités impériales, pour commander et réorganiser la milice canadienne, et il avait été accepté par le gouvernement canadien. Il arrivait au Canada avec le prestige que donnent une longue et glorieuse suite d’aieux et des services éclatants rendus à l’Empire, dans la carrière des armes, et spécialement dans la déplorable guerre du Transvaal. Mais il arrivait aussi avec une idée exagérée de ses droits et de ses pouvoirs, avec des projets de réorganisation militaire trop onéreux pour un jeune pays comme le nôtre et peu conformes aux goûts et aux intérêts de notre population.
La résistance que le gouvernement canadien opposa à ses projets l’exaspéra, et à propos de la nomination du colonel d'1 régiment de volontaires, que le département de la Milice refusa de sanctionner, il s’emporta, et dans un banquet public, il exhala ses plaintes contre le gouvernement en termes amers, violents. Il protesta contre l’intervention des membres du cabinet dans la nomination des officiers de milice, et les accusa de nullifier les efforts qu'il faisait pour mettre le Canada en état de se défendre.
Ses paroles produisirent un émoi que les journaux de l'opposition ne manquèrent pas naturellement d'exploiter.
Mais le gouvernement, ainsi mis en cause et si irrégu- Hèrement trainé devant le tribunal de l'opinion publique, fit face à l'attaque du bouillant et imprudent général, et le
destitua ,après l'avoir mis en demeure d'expliquer ses paroles et sa conduite.
Sir Wilfrid Laurier rendit compte à la Chambre de l'incident et réclama avec énergie pour le gouvernement du Canada le droit d2 se SOuverner, en matière militaire, comme sous tous les autres rapports, et prouva, au milieu des applaudissements de la Chambre, que lord Dundonalé avait, en portant ses griefs devant l'opinion publique, au lieu de s'adresser au département de la Milice où au gouverneur, violé tous les usages constitutionnels, toutes les règles du code militaire. Mais dans le cours de ses remarques, voulant démontrer que le commandant général devait, dans l’intérit méme de la force militaire, recevoir les conseils du ministre de la Milice, qui devait naturellement mieux connaître es hommes du pays qu'un étranger, il se servit du mot foreigner.
À ce mot, une tempête éclata dans tous les journaux conservateurs du pays, C'était la première fois que l'impeccable Laurier laissait échapper de ses lèvres toujours si prudentes, un mot qui permettait à ses adversaires de soulever contre lui les préjugés nationaux. Il avait osé traiter de foreigner un Dundonald, le descendant d'une des plus illustres familles de l'Empire, l’envoyé de l'Angleterre, l’un des représentants le: plus distingués de l’armée anglaise ! Quelle audace! Que! crime! Les journaux de l'opposition faisaient feu et flamme contre l'homme qui avait osé dire qu'un Dundonald était un forcigner dans une colonie anglaise, l’accusaient presque de trahison et faisaient voir le danger qu'il y avait d'avoir à la tête du pays un Canadienfrançais.
Laurier refusait de parler, de s’excuser. il disait qu’! avait immédiatement retiré le mot, lequel d'ailleurs était Souvent employé comme Synonyme de stranger, sans signification abusive. Mais les instances de ses amis triomphèrent de son obstination, et il se décida, un jour, à répondre aux attaques de ses adversaires, sur une motion faite par le
chef de l'opposition pour blâmer la destitution de Dundonald.
Il démontra qu'au Canada comme en Angleterre, l'armée devait être gouvernée par un ministre responsable au Parlement, que le commandant en chef de la milice était nommé par le gouvernement canadien, en vertu d'un décret de l'Exécutif, et lui devait respect et obéissance. Il cita des autorités et des exemples pour établir que lord Dundonald ne’ pouvait constitutionnellement et convenablement que faire des représentations au gouvernement et donner sa démission s’il n'était pas satisfait et voulait en appeler à l'opinion publique. Puis il termina en disant qu'il regrettait d’être obligé de faire allusion à un incident personnel, au bruit étrange que l'on faisait, à propos d’un mot, d'un lapsus linguae, auquel on s’acharnait à donner une signification malveillante. 11 demanda avec une chaleur, une vivacité et une vigueur inaccoutumée s’il était juste, honorable même, pour un mot aussitôt retiré que prononcé, de l’accuser d’avoir fait usage de ce mot avec intention, sous l'empire d’un sentiment de malveillance, lorsque toute sa vie était là pour repousser une pareille accusation, lorsque soixante années témoignaient de son respect pour les institutions britanniques.
“Dans ma j'ovince, dit-il, les alliés de ceux qui m’accusent aujourd'hui de manquer de loyauté, me reprochent d’être un ennemi de ma race et de ma religion. Mais leurs appels aux préjugés n’ont pas eu de succès jusqu’à présent, ct ils sont obligés d'inventer quelque chose de nouveau. Je ne crains pas plus les dénonciations des uns que des autres. Mon expérience m'apprend que dans notre bon pays du Canada, dans toutes les provinces et parmi toutes les nationalités dont il est composé, les appels aux préjugés peuvent bien un moment exciter les esprits, mais qu'ils finissent toujours par engendrer des sentiments de mépris dans le cœur des honnêtes gens.”
Lorsque Laurier reprit son siège. tous les députés ministériels se levèrent comme mus par le même ressort et ne cessérent pendant cinq minutes d'applaudir, de pousser des hourras frénétiques, de lancer en l'air leurs chapeaux et tout ce qui leur toinbait sous la main. Un député âgé et généralement bien paisible, un K-ossais flegmatique, se trouva tout à coup juché sur son pupitre et criant comme un forcené. Il eut honte d'un pareil écart et se demanda comment il avait pu s'oublier ainsi,
“ Je ne croyais pas, dit-il, que l'éloquence pouvait produire de pareils effets.”
L'incident Dundonald n'eut pas d'autre résultat que de fournir à Laurier l'occasion de remporter l'un de ses plus beaux triomphes oratoires, et de prouver, une fois de plus, que le gouvernement du Canada savait faire respecter ses droits et ses prérogatives.
een,
Le Grand-Tronc Pacifique
Laurier ne laisse pas que des discours pour rendre témoignage à ses brillantes qualités, il lèguera aux générations futures des œuvres matérielles et substantielles qui attesteront sa clairvoyance dans l’ordre purement temporel. Parmi ces œuvres, il faut mettre au premier rang l'immense réseau de chemin qui, sous le nom de “ Grand-Tronc Pacifique,” reliera, d’un océan à l'autre, toutes les provinces du Canada.
Laurier est bel et bien le père de ce projet grandiose, de cet enfant prodige. C’est lui qui, dans le cours d'une Conversation avec M. Hays, le président de la Compagnie du Grand-Tronc, lui donna l'idée de cette immense entreprise. M. Hays fut d’abord effrayé par la grandeur du projet, mais Laurier lui en fit voir les aspects grandioses et pratiques, les résultats immenses pour la compagnie et le pays, et l'invit: à y penser sérieusement.
M. Hays y pensa, consulta et annonça à Laurier qu'il croyait le projet réalisable. Le travail d’enfantement fut long, pénible, il fallait passer à travers les difficultés les plus graves, concilier les intérêts les plus divers et les plus puissants. Le moindre des obstacles n'était pas le mauvais vouloir du Pacifique qni voyait surgir un rival dangereux. Mais Laurier était convaincu que ni le Pacifique, ni l'Intercolonial ne souffriraient pas sérieusement de la concurrence d'un chemin de fer qui vivrait du commerce et de la richesse qu'il développerait dans des régions éloignées de leur centre d'action.
Il croyait que la construction d’une nouvelle ligne était
RE
devenue aussi nécessaire que l'était celle du Pacifique en 1875, et que même les deux réunies ne suffiraient pas avant longtemps à transporter les produits des riches et immenses régions où les flots pressés de l'immigration se précipitent, et qui semblent destinés à être l'un des théâtres les plus grandioses de l’activité humaine, le grenier, comme on le répète souvent, du monde.
Il déploya une énergie que l'état de sa santé rendait pénible, afin de briser tous les obstacles, de vaincre toutes les hésitations, toutes les résistances et de pouvoir mettre le projet devant les Chambres, à la session de 1900.
Lorsque le 30 juillet 1903, Laurier se leva pour présenter le nouveau-né sur les fonts baptismaux de la Chambre, tous les députés étaient à leu: sièges et les galeries étaient remplies. : Comme il paraissait un peu affaibli et fatigué depuis quelques jours, ses amis étaient inquiets, mais, cette fois encore, il fut éloquent, en dépit de la séche-
resse du sujet, et fit une magistrale exposition de la grande entreprise.
Après avoir fait voir les grands aspects de la question et démontré l'importance d’avoir à travers le Canada une voie ferrée absolument indépendante des Etats-Unis, il fit, dans les termes suivants, la description des régions que la
nouvelle ligne traverserait :
“Il est établi qu'il est facile de construire ce chemin de fer à travers les montagnes Rocheuses, soit par la voie de la rivière de la Paix. soit par celle de la rivière aux Pins. I est prouvé que, sur le parcours de ces rivières se rencontrent de riches prairies comparables, sous le rapport de la fertilité, aux meilleures terres des vallées de la rivière Rouge et de la Saskatchewan. Il est acquis que ce chemin de fer, construit, soit par la voie de la rivière aux Pins, soit par celle de la rivière de la Paix, nous mettrait en communication avec ie célèbre district d’'Omineca, justement ,renommé pour ses mines d’or. Si ces mines restent encore
120 LAURIER ET SON TEMPS Re —— ee En es
inexploitées, c’est qu'elles sont inaccessibles au mineur chargé de ses outils et de ses provisions ; mais, du moment que nous pourrons y avoir accès, ces mines prendront une grande valeur et se transformeront en un nouveau Klondike. Il est prouvé que la région entre Winnipeg et Québec est une zone d'argile fertile, riche en bonnes terres, en bois, en forces hydrauliques et qui offre toutes les res- Sources d'un beau PaYS agricole et industriel. Il y a quelques semaines à peine, un journal qui fait autorité en matière de commerce de bois, le “ Lumberman ”, de Chiago, affirmait que cette région-là est destinée à fournir au
monde entier de quoi alimenter l'industrie de Ja pâte de bois et du Papier.
“En présence de ces faits, quelle est la conclusion qui s'impose? C’est que, évidemment, il faut pourvoir sans re-
ces riches et fertiles territoires
“Il est inutile d'appuyer davantage sur des faits connus de tout le monde, Nos fertiles prairies sont en pleine voie de colonisation, et les nouveaux établissements marchent à grandes en jambées dans la voie du progrès. Des milliers d’immigrants, que dis-je! des centaines de mille les envahissent d'année en année. Pendant deux ou trois générations et, peut-être plus, ces nouveaux colons se livreront à la production des céréales, et probablement, à l’exclusion de toute autre culture. Ils auront besoin de tout ce qui est en usage chez les hommes civilisés. I] leur faudra des vêtements, des meubles et des articles fabriqués de tout genre. Alors, que faut-il faire, M. l’'Orateur? Permettrons-nous à nos voisins, les Américains, de subvenir aux besoins de ces colons, ou bien Construirons-nous un chemin de fer qui mette nos fabricants d’Ontario et de Québec en mesure de répondre aux demandes de ces populations? Parmi ces besoins il en est un qui prime tous les autres, c'est celui du bois de Cohstruction. Il faut, à ces po-
LAURIER ET SON TEMPS 121 EE ne qu de T1 Pulations, du bois pour la construction de leurs maisons d'habitation, de leurs granges, de leurs étables et de tous les bâtiments. Ce bois, où se le Procureront-ils? Ce n’est certes pas dans la partie du Pays qu'ils habitent et qui est le théâtre de leurs travaux, puisque, dans cette contrée, le bois de construction manque.
“ Mais, heureusement Pour nous, les autres parties du chemin, celle qui se trouve comprise entre Moncton et Québec, et celle qui traverse les montagnes Rocheuses, sont riches en essences de tout genre; et du moment que le chemin sera en exploitation, il s’établira un commerce important entre toutes les régions qu’il traversera, Ce n’est pas tout. Il y a un autre genre de commerce qu’on semble mettre en oubli ou passer sous silence, à l’heure qu’il est, quoiqu'il soit de la plus haute importance : c'est le commerce des bestiaux. J'ai à peine besoin de le dire, les terrasses des montagne: Rocheuses:sont peut-être aujourd’hui les meilleures terres à pâturage du monde entier, et les troupeaux de bestiaux domestiques dans ces districts à pâturage deviennent aussi nombreux que l’étaient jadis les troupeaux de bisons. Il faut à ce commerce un débouché vers l’Océan. La nouvelle ligne, si courte, si directe, et favorisée par le climat du Pays qu’elle est appelée à desservir, est une ligne idéale au point de vue de cette grande industrie. L’expéditeur, quand il débarquera ses bestiaux à Québec, à Saint-Jean ou à Halifax, se trouvera en mesure de réaliser le véritable idéal du trafic, puisqu'il pourra les transborder immédiatement sur les vaisseaux, sans perte ce poids.
“Il est une autre considération, encore plus importante, à certains égards, c’est celle du commerce avec l'Orient. Toutes les nations se disputent le commerce du Japon et de la Chine, et il n'y a Pas un pays aussi bien situé que le Canada, pour l'accaparer.
“IT suffit de jeter un coup d'œil sur la carte pour com-
prendre que la route, d'Europe aux ports Canadiens, est la plus courte de toutes les routes ouvertes au commerce européen. Etudiez le tracé de la nouvelle ligne et vous Constaterez qu'elle est la plus courte de toutes celles qui traversent le continent américain, Etudiez Sur la carte la route de Port Simpson à 'a côte du Japon et vous verrez qu’elle est la plus courte de toutes les lignes entre ce dernier pays et le continent américain, Toutes ces considérations nous ont convaincus du devoir impérieux de ne pas temporiser, mais de pourvoir immédiatement à la construction d’un chemin de fer comme celui que je viens d’indiquer, s’il nous est possible de l'obtenir à des conditions raisonnables”...
À le voir et à l'entendre parler avec tant d'énergie et de chaleur, on n'aurait pas dit que sa santé souffrait depuis quelque temps. Il termina par une péroraison qui souleva les applaudissements de la Chambre :
“M. l’Orateur, on peut dire à bon droit que, de toutes les découvertes qui ont illustré le siècle dernier, c’est celle de la locomotive et du chemin de fer qui a le plus puissamment contribué à répandre les bienfaits de la civilisation. Dans son “ History of our own times ”, Justin McCarthy dit que rappelé de Rome Pour aller occuper à Londres, la charge de premier ministre, sir Robert Peel dut faire le voyage de la même manière que l'avait fait Constantin 1,500 ans auparavant, lorsqu'il se rendit de York à Rome pour devenir empereur. L'écrivain fait observer que les deux voyageurs n'avaient pu compter que sur la rapidité de leurs coursiers et de leurs voiliers, mais que si sir Robert Peel avait eu à effectuer ce voyage, quelques années plus tard, 1: hemin de fer lui aurait permis de franchir la même distance en à peu près quarante-huit heures. Le chemin de fer a été le plus important instrument de civilisation du siècle dernier; plus que tout autre intermédiaire humain, il a contribué à resserrer l'union entre les nations. Il a donné je coup de mort aux vieux préjugés en permettant
aux peuples de se mieux connaître les uns les autres; il a aussi établi le règne de l'harmonie là où, sans lui, l'ignorance aurait continué d'entretenir la discorde et les querelles.
“ Le pacte fédéral serait resté lettre morte si le Grand- Tronc, le Pacifique et l’Intercolonial n'étaient venus réunir les diverses parties du pays et leur apprendre à associer Jeurs sentiments, leurs aspirations et leurs efforts. Le nouveau chemin de fer sera un autre chainon d'union. 11 ne servira pas seulement à donner accès à un territoire resté jusqu'ici inculte et improductif et à assurer le passage du trafic canadien par les routes canadiennes; il ne servira pas seulement à resserrer les liens qui unissent les citoyens de l’ancie:; :t du nouveau Canada, mais il aura encore pour effet de nous assurer notre indépendance commerciale et de nous affranchir à jamais de l'obligation de transiter nos marchandises. À mon sens, Cette seule raison devrait suffire à justifier non seulement tous les sacrifices qui nous sont à présent demandés, mais à en justifier d’autres encore beaucoup plus considérables.
“Quelques VOIX: Très bien! Très bien!
“Le PREMIER MINISTRE: C’est donc avec la plus grande confiance, M. l’Orateur, que je présente ce projet à mes amis et à mes adversaires, c’est avec la plus grande confiance que je le présente au peuple canadien.
“Quelques VOIX: Très bien! Très bien!
“Le PREMIER MINISTRE: Je le sais, tous ne le verront pas du même œil que moi; il va alarmer les timorés et effrayer les irrésolus ; mais, M. l’Orateur, je prétends que tous ceux qui sentent battre dans leur poitrine un Cœur vraiment canadien, l’accueilleront comme un projet digne de cette jeune nation déjà assez forte pour répondre aux exigences des plus grands devoirs et pour assumer les plus sérieuses responsabilités.”
L'organisation des territoires du Nord-Ouest en deux provinces
et la question des écoles.
Laurier vient encore de . ‘Mmporter un grand triomphe Oratoire en proposant la division des territoires du Nord- Ouest en deux provinces qui porteront les noms d’Alberta et de Saskatchewan. C’est sur la question des écoles surtout qu’il crut devoir faire un grand effort et déployer toutes sa force d’argumentation et de persuasion. Il avait résolu de prévenir les complications et les conflits que cette question pourrait soulever plus tard en la réglant pour toujours. Etant donné que les écoles séparées existaient dans les territoires du Nord-Ouest avant leur admission dans l’Union comme provinces, il s’appliqua à démontrer que d’après l’Acte fédéral de 1867 et l’Acte des territoires du Nord- Ouest de 1875, elles devaient y être maintenues.
Le sujet était plus où moins aride et peu favorable, en apparence, aux grands mouvements oratoires, mais il en tira des considérations, des rapprochements historiques et des aperçus de haute portée.
La Chambre était au complet, tous les sièges étaient occupés, les galeries remplies. Le coup d’œil était superbe, le spectacle imposant. Laurier élégamment vêtu comme de Coutume, grand, droit, la tête un peu rejetée en arrière, la figure animée, parlait avec une énergie et une chaleur peu
mm,
ordinaires. Le silence était Complet, tous les yeux 6 fixés sur lui, toutes les oreilles étaient te chacune de ses paroles,
Lorsqu'il termina leureux de ses amis. t irréfutables.
taient ndues pour entendre
» au milieu des applaudissements chaous disaient que ses arguments étaient
Cependant, les applaudissements qui avaient salué ce grand succès oratoire avaient à peine cessé, qu'on entendait les cris du fanatisme religieux. Le bill présenté par Laurier avait un côté religieux, il contenait, par conséquent, les explosibles les plus dangereux. Les loges orangistes partirent en guerre, accusant Laurier de vouloir imposer des écoles séparées aux nouvelles provinces, des journaux libéraux même prirent feu et contribuèrent à augmenter l’excitation publique.
Au moment où j'écris ces lignes, M. Sifton, l'un des membres les plus intelligents du cabinet, vient de donner
S4 démission, et on prédit que d’autres imiteront son exemple.
Jusqu’aux représentants qu Nord-Ouest qui regimbent après avoir acquiescé au projet de loi; ils prétendent qu'on ÿ a inséré des clauses qui violent les arrangements intervenus.
C'est 1896 qui recommence en sens inverse.
En 1806, c'étaient les catholiques qui arboraient l'étendard religieux contre Laurier, aujourd'hui, ce sont les protcstants.
Comment finira cette crise ? Les feux de prairies se
Propagent rapidement, les orages du Nord-Ouest sont violents.
Laurier aime les situations corsées, les crises aiguës, qui le forcent de déployer toutes les ressources de sa diplomatie, II doit être heureux.
Pourtant, non, cette fois. il a de la peine à s'expliquer cette explosion de fanatisme autour d'une législation si
clairement basée sur la loi et la justice et qui ne faisait en réalité que consacrer l’ordre de choses existant
Mais à côté des fanatiques qui voulaient profiter de l'occasion pour faire disparaitre tout ce qui était de nature à empêcher le Nord-Ouest de devenir un pays essentiellement anglais et protestant, il y avait des libéraux anglais qui reprochaient au projet de loi d'aller au-delà de l'ordre de choses existant.
Ils disaient que d’après la section 93 de l'Acte Fédéral, les nouvelles provinces devaient entrer dans l'Union avec le système d’écoles séparées alors en vigueur. Or, ils affirmaient que les ordonnances adoptées par le gouvernement du Nord-Ouest, n'ayant été ni désavouées ni contestées devant les tribunaux, faisaient légalement partie du système des écoles et ne pouvaient être mises de côté sans porter atteinte au principe de l'autonomie provinciale.
Laurier admettait qu’il n'avait pas voulu aller au-delà de l’ordre de choses existant et que les seules clauses des ordonnances incompatibles avec les dispositions du bill, seraient affectées. Les adversaires du bill disaient que cette question de compatibilité serait un nid de procès, une source de friction et de complications.
Bref les deux groupes du parti libéral crurent que la différence entre eux n’était pas assez profonde pour qu'ils ne pussent s'entendre, et ils résolurent d'adopter un amendement qui assurerait pour toujours l'existence des écoles séparées dans le Nord-Ouest, conformément à la section 93 de l’Acte Fédéral et suivant les ordonnances 29 et 30 adoptées par le gouvernement du Nord-Ouest.
Laurier avait longtemps hésité, il était humilié, et il se demandait s’il ne devait pas profiter de l'occasion pour prendre sa retraite. Il avait même offert, dit-on, de démissionner en faveur de M. Fielding, si celui-ci voulait entreprendre de faire passer le bill tel qu'il était. M. Fielding aurait refusé en disant que personne ne pouvait, sans Laurier, entreprendre de gouverner le pays, que sa retraite,
dans les circonstances, serait désastreuse pour la paix religieuse et nationale du Canada,
Laurier aurait refusé d'accepter toute modification qui aurait pu être considérée comme une reculade, comme un abandon du principe des écoles séparées. Mais il ne pouvait laisser le pays à la merci des éléments dangereux qu'il avait déchainés, lorsque les libéraux anglais, un moment égarés, ne lui demandaient que de rendre plus claire
la clause du bill qui consacrait le maintien des écoles telles qu'elles existaient.
Il ne pouvait exposer les catholiques du Nord-Ouest à perdre les avantages dont ils jouissent, sur une querelie de mots, sur une différence d'interprétation qui ne portait pas sur le fond de la question.
L'opposition acharnée que les loges orangistes et les torys d'Ontario continuent de faire à la loi amendée donne l'idée de ce qui arriverait si le sort des écoles séparées était entre leurs mains. Elle jette aussi un jour éclatant sur les motifs qui les engagèrent, en 1806, à accepter le bill remédiateur, sur la manière dont cette loi aurait été mise à exécution.
L’abrogation des ordonnances, seule, aurait rendu pleine et entière justice aux catholiques du Nord-Ouest, or, elle était impossible, elle aurait provoqué une guerre civile.
En acceptant l'amendement, il mettait fin à une crise terrible et sauvait ce qui pouvait être sauvé.
Il l’accepta et il vient de le proposer à la Chambre, dans un discours plein de dignité et de fermeté. Mats la tempête de fanatisme continue, la presse jaune dénonce lamen lement comme un leurre destiné à tromper la Chamore et le pays.
M. Monk, chef de l'opposition dans la province de Québec, vient de portez un cop mortel à la croisade des fanatiques, dans un discours superbe où il a dénoncé la Campagne odieuse qui se fait en ce moment, et démontré,
avec une impartialité admirable, que le seul effet de l’amendement, à son point de vue, était de mieux assurer les droits des catholiques du Nord-Ouest.
Ce discours va avoir pour effet de justifier la position prise par Laurier, de faire éclater une fois de plus sa clair- Voyance et sa sagesse et de démontrer aux fanatiques que les Canadiens-Français ont des hommes assez courageux, assez indépendants pour s'élever au-dessus de l'esprit de parti et faire entendre le langage de la vérité.
e discours de M. Monk est non morceau d’éloquence, mais c'est, de plu rage et de patriotisme.
La cause est jugée, le projet de loi passera par une grande majorité malgré les clameurs et les cris de colère du fanatisme religieux et national,
Laurier aura, encore une fois, remporté une grande victoire qui sera une leçon pour les ennemis de la paix, de l'harmonie et de la justice.
Cette crise démontre bien toutefois que la Confédération est semée d'écueils, remplie d'éléments de confits religieux et nationaux, et que l’œuvre de conciliation et de
pacification entreprise par Laurier est construite sur un volcan.
seulement un beau S, un acte de cou-
Elle donne l’idée des difficultés que Cartier dut traverser et nous apprend à être plus justes pour lui, moins sévères pour quelques-uns de ses actes politiques.
Maïs, aussi, à qui la faute, si nous sommes dans une situation si difficile ?
Qui a fait la Confédération ?
Le talent de Laurier.
J'ai introduit dans Mon travail des extraits de quelques-uns des discours de M. Laurier, afin de donner une idée de son genre d'éloquence, mais il aurait fallu faire beaucoup d'autres citations pour lui rendre justice. Je n'ai pas parlé de ses fameux discours sur la question des biens des jésuites, sur Gladstone, sur la mort de la reine Victoria, sur l'envoi des volontaires canadiens au Transvaal, sur le tarif et sur des Questions nationales, ni de ses brillantes improvisations dans les banquets publics qui lui ont été offerts partout, depuis Halifax jusqu'à Vancouver.
Comme on l’a vu, son éloquence est du meilleur aloi, de premier ordre, peut être comparée à celle des grands Orateurs du inonde. Aussi, plusieurs de ses discours sont publiés dans les recueils ou répertoires qui contiennent les chefs-d’œuvre de l’éloquence. Les hommes les plus compétents, les plus importants, ont admis qu'il brillerait au Premier rang dans le Congrès américain comme au Parlement anglais ou dans les Chambres françaises, Ses dis- Cours dénotent une haute culture intellectuelle, des connaissances variées, des études sérieus S, Un jugement sain, un esprit lucide, droit, logique, une imagination brillante, une mémoire riche de Souvenirs, un sentiment inné du beau, du vrai et du juste, une dignité, un tact, une délicatesse et une modération admirables. Le fonds en est solide, la forme brillante, la diction captivante, le style clair, limpide, élégant et gracieux. II met des rayons de soleil dans les sujets les plus sombres, des fleurs dans les épines, des dia-
imants dans les cailloux, des filets d’or dans l'argumentation la plus serrée. Son éloquence plane dans une atmosphère illuminée, sur les sommets du monde intellectuel, s'inspire aux sources les plus pures, les plus fécondes de la vérité et de la justice. Son esprit dénote une heureuse combinaison du sens artistique de sa mère avec le positivisme de ses ancètres paternels. On a dû remarquer qu'il est surtout fort et déploie toutes les ressources de son éloquence, lorsqu'il se fait l'avocat du droit et de la justice; ses succès dans les questions du Nord-Ouest, des jésuites et de la démission de Letellier, en font foi.
L'âge, au lieu d'amoindrir son éloquence, l'a développée, l'étude, la réflexion et l'expérience ont élargi ses horizons et fortifié son argumentation.
Toujours maître de sa pensée comme de ses sentiments, il ne dit que ce qu'il veut dire et sort sain et sauf de situations où un mot malheureux aurait pu tout perdre. Il n’est peut-être pas au monde un pays comme le nôtre, où il soit aussi difficile à un homme public de dire ce qu'il pense ou ressent, surtout s'il est Canadien-français, d'exprimer ses sentiments nationaux ou religieux. Il faut que jamais il n'oublie qu’il parle à des auditoires où toutes les races, toutes les religions sont représentées, à des assemblées plus ou moins prévenues contre lui.
Que de fois il est obligé de retenir le mot prêt à partir, de chasser une belle idée, de refouler un sentiment nationa! ou religieux, de se torturer l'esprit pour voiler sa pensée, pour trouver l'expression inoffensive! C’est une situation peu favorable aux mouvements oratoires, et dangereuse pour les caractères qui ne sont pas fortement trempés.
Ce besoin constant d'épier ses pensées, ses sentiments, de mettre de la diplomatie dans tous ses actes, dans toutes
ses par: jes, engendre naturellement la dissimulation, déforme les caractères cliez les hommes faibles.
LAURIER ET SON TEMPS 13t
On se demante comment !I longtemps, jouer ce jeu d vant des assemblée
auricr a pu, pendant si angereux, parler si stivent de- S si différentes, sur des questions si délicates, sans se compromettre et pourtant sans trahir ses convictions, sans violer la vérité,
Dans des circonstances critiques, il est allé à Toronto, la serre-chaude de tout ce qui est anglais et Protestant, plaider la cause des jésuites et des Métis, et il a fièrement déployé le drapeau de ses Croyances religieuses et nationales. C'était une entreprise hardie, téméraire même aux yeux d’un bon nombre de ses amis, Mais confiant dans ses forces
et dans la justice de sa cause, il y est allé, il a parlé et il a vaincu.
Il eut d’abord à lutter plus d'une fois contre des interruptions tapageuses, mais ses appels émouvants au fair blay britannique, ses explications lumineuses et ses réponses franches, courtoises et vigoureuses aux teurs, triomphèrent de toutes les ré les flots irrités.
interrupsistances et calmèrent
Lorsque de sa voix la plus agréable, d entraînant d’un Chatham ou d'un Fox vant un auditoire britannique, au nom mortels de la constitution angl
ans le langage » il revendique de-
des principes imaise, le droit de parler et de plaider la cause de la justice et de la liberté, la cause de ses compatriotes, les têtes les plus orgue
illeuses se penchent, les oreilles les plus rebelles écoutent.
J'ai trouvé dans un livre anglais, un portrait du cé-
ièbre Pitt qui ressemble singulièrement à Laurier. Que le lecteur en juge... le voici:
“A son entrée au parlement, il se montra supérieur à tous ses contemporains sous le rapport de l’éloquence, J1 pouvait débiter une longue suite de périodes riches et <a. nores d'une voix, d’un ton argentin, Sa phrase était -chàtiée, élégante, harmonieuse. Personne ne savait mieux que lui être clair ou obscur. I
-Orsqu'il voulait être compris,
re es
il s'exprimait dans des termes qui ne prêtaient à aucune équivoque. Il pouvait, avec aise, présenter à son auditoire un exposé, non pas, peut-être, exact ou profond, mais lucide, populaire et plausible de la question la plus difficile et la plus compliquée... Par contre, lorsqu'il ne désirait pas être explicite — et l'homme d'Etat, qui est à la tête des affaires, ne désire pas toujours être explicite — il avait un merveilleux talent pour ne rien dire, dans un langage qui laissait à ses auditeurs l'impression qu'il avait dit beaucoup de choses.
“Persorne ne pouvait entendre Pitt sans acquérir la conviction Hi était un homme d'un esprit élevé, intrépide et imposant, conscient de sa rectitule et de sa supériorité intellectuelle, incapable des honteux vices de la crainte et de l'envie... L'irréprochabilité de sa vie privée allait de pair avec la dignité de sa vie publique. Comme fils, comme frère, comme oncle, comme maître, comme ami, sa conduite était exemplaire. Dans l'étroit cercle de ses intimes, il était aimable, affectueux, enjoué. On l'aimait sincèrement et on le regretta vivement.”
Personne ne niera que cette description de l’éloquence et du caractère de Pitt s'applique parfaitement à sir Wilfrid Laurier.
I y à un autre point de ressemblance entre Pitt et Laurier. Pendant leur jeunesse, la faiblesse de leur santé inspira de vives inquiétudes à leurs amis, et leur fit craindre qu'elle ne füt un obstacle à leurs succès. Mais tous les deux, par des moyens différents, ont acquis la force nécessaire pour jouer un rôle brillant ct justifier les espérances de leurs concitoyens.
Voyons maintenant ce que Lamartine dit des débuts de Cicéron.
“Les premiers plaidovers de Cicéron pour ses clients étonnèrent les orateurs les plus consommés de Rome. Sa parole éclata comme un prodige de perfection inconnu
jusqu’à ce jeune homme, dans la discussion des causes vées. Invention des arguments, enchainement des conclusion des témoignages, élévation &24 pensées, puissance des raisonnements, harmonie jee Paroles, : suveauté et splendeur des images, convictior di l'esprit, “athétique du cœur, grâce et insinuation des CXorues, Yorce et foudre des péroraisons, beauté de Ja diction, majesté de la personne, dignité du geste, tout porta, en peu d'années, le jeune orateur au sommet de l’art et de la renommée.” Lamartine ajoute que l’orateur doit être poète, "Cicéron, dit-il, Je fut de bonne heure, longtemps et toujours. I] ne fut si SOUvVerain orateur que parce qu'il était poète. Ja Poésie est l'arsenal de l’orateur. Ouvrez Démosthènes, Cicéron, Chatham, Mirabeau, Vergniaud : partout où ces orateurs s Sublimes, ils sont poètes. Ce r éloquence, ce sont des images es et perpétuées par des
Ces dernières paroles de Lamartine s'appliquent à Laurier. Il n’a jamais écrit en ver gination et Ja tournure artisti Pirent et décorent ses plus é
embellissent de figures, d'images et de descriptions si attravantes.
Laurier à eu Pour contemporains, toute une pléiade d'hommes de talent, d'avocats habiles, d'écrivains et d'orateurs distingués. (C’était une génération féconde, une constellation d'étoiles brillantes, où deux hommes surtout ont brillé dans le domaine de l'éloquence politique : C'.upleau et Mercier.
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