‹ Laurier et son temps [microforme]Chapitre 17 sur 18 · FRE · texte numérisé non relu

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Laurier, Chapleau et Mercier.

Laurier, Chapleau et Mercier ont été les trois hommes les plus populaires de leur temps.

Tous les trois, ils Sont parvenus par la force de leur talent et de leur volonté, aux positions les plus hautes, aux sommets les plus élevés. Chapleau et Mercier sont devenus les premiers ministres de leur province, et Laurier Premier ministre du Canada tout entier.

Pendant quelque temps, Chapleau et Mercier l'emportèrent sur Laurier dans les assemblées populaires ; le premier par sa verve, sa chaleur, sa vivacité d'esprit, sa diction ‘entraînante, Sa voix vibrante et mélodieuse, ses périodes ronflantes et enflammées ; Mercier par la force et Ja précision de la pensée, la vigueur incomparable de l'argumentation, les ressources de sa logique admirable et l'énergie de ses sentiments patriotiques.

Ils avaient plus que Laurier le langage qui convient aux foules, flatte leurs sentiments ou leurs préjugés et soulève leurs applaudissements Per fas et nefas.

Leur soif de popularité, leur amour du Pouvoir et des jouissances qu'il procure, stimulait leur ambition, mais leur faisait commettre des erreurs et des fautes, les empêchaient

de se rendre compte de la nature plus ou moins suspecte de leurs manœuvres.

Aussi, pendant qu'ils jetaient aux quatre vents du ciel leurs philippiques entrainantes, s'enivraient de leurs succès et se dépensaient imprudemment, Laurier se réservait, étudiait, emmagasinait, se contentant de tirer de temps à autre

136 LAURIER ET SON TEMPS EE pee ne NE un coin du voile qui couvrait son talent, jusqu'au jour où il devint du premier coup l’orateur le plus éloquent de la Chambre provinciale et de la chambre des Communes.

Laurier était physiquement et intellectuellement le plus grand des trois, Mercier le plus vigoureux, Chapleau le plus brillant, le plus séduisant.

Laurier est un républicain de l'ancienne école, sage comme Caton, Cicéron ou Washington; Mercier et Chapleau étaient des démocrates, des hommes de leur temps, de vrais fils de notre peuple qui admirait en eux son image, ses sentiments, ses passions.

Laurier est l’orateur le plus complet, le plus parfait que notre pays ait produit,

Il l'emporte sur les Papineau, les Lafontaine, les Dorion, les Chapleau et les Mercier, les Macdonald, les Blake et tous les autres, par Ja hauteur et la noblesse des pensées et des sentiments, l’arrangement méthodique et artistique de ses arguments, l'élégance et la clarté du style, le charme du verbe, la perfection de la forme et la richesse des

moyens oratoires, l'abondance et la justesse des rapprochements historiques.

Il est doué d’une heureuse mémoire qui alimente constamment son éloquence et lui permet de parler ou Ge causer sur tous les sujets, dans toutes les circonstances. I] a la tête bondée de Souvenirs, de connaissances inépuisables.

Le surintendant de la bibliothèque de Versailles eut l’occasion de constater l'excellence de la mémoire de Laurier, en 1897. Il faisait voir à Laurier des tableaux représentant les victoires de Napoléon Ier, et il disait :

— Voici la bataille de Marengo... Voici celle d’Austerlitz qui eut lieu à telle date.

— Pardon, dit Laurier, c'est le 2 décembre 1803, que la bataille d’Austerlitz fut livrée.

— Ah! dit le bibliothécaire, c’est vrai, il paraît qu'on connaît l'histoire de France au Canada.

LAUPIER ET SON TEMPS 137 tp a

Un jour, M. Chapleau, greffier du Sénat, faisait, en présence de Laurier, la description d’une bataille à laquelle il avait pris part, dans la guerre de Sécession, Laurier l'arréta poliment, à un certain moment, pour lui dire:

— Pardon, Capitaine, mais je crois que la charge de Cavalerie du général X... n'eut pas lieu exactement comme vous le dites, et il raconta ce qui s'était passé.

— Diable, dit M. Chapleau!, j'avais oublié. «+ C'est Vrai... C’est bien cela.

Quel don précieux que la mémoire pour l'orateur, pour l’homme qui aime la lecture, les livres!

C’est le temps de dire que doué, comme il l'est, de toutes les facultés intellectuelles, Laurier serait devenu, s’il l'eüt voulu, un écrivain de premier ordre. Ses premiers écrits dans les journaux, sa conférence sur le libéralisme, et plusieurs autres essais en font foi. Comme historien, il aurait excellé. Il aurait écrit l'Histoire à Ja manière de Macaulay et de Michelet, sous le rapport du style et de la méthode.

Le choix des livres qui composent sa bibliothèque indique les tendances de son esprit. L'histoire, la politique et la haute littérature Y sont largement représentées par les auteurs anciens et modernes les plus célèbres, es plus classiques. :

Ce qui précède était écrit lorsque j'ai lu dans un journal, l'appréciation que vient de faire du talent de Laurier un écrivain anglais bien Connu, M. Porritt. Je crois devoir la reproduire.

‘Après avoir Passé, dit-il, six ans à Westminster, je ne fus pas moins de douze ans à Washington et très souvent, à différents intervalles, à des législatures d'Etats. J'ai vécu, toujours comme Correspondant parlementaire, dans l'Afrique du Sud, et depuis 1896, je suis atté à Ottawa, POUT y assister aux séances du parlement, durant la semaine d'ouverture et chaque fois qu'une question présentant de

l'intérét en Angleterre, y était débattue. Et avec toute mon expérience, si variée, je ne puis me rappeler aucun chef politique d'un attrait personnel aussi puissant que sir Wilfrid Laurier.

“Je ne l'ai jamais rencontré en dehors de la Chambre des Communes.

” Je le connais seulement pour l'avoir vu et observé au parlement; mais il me parut toujours doué d’une fascination plus grande qu'aucun des chefs que j'ai pu voir et observer à la Chambre des Communes anglaise, de 1882 à 1892. De fait, je crois qu'il est impossible à quiconque fréquente un peu la tribune de la presse à Ottawa, de ne pas subir son charme attisant. J'ai vu plusieurs hommes politiques coloniaux; mais sir Wilfrid Laurier est le seul qui aurait pu devenir une figure nationale, s’il se fût trouvé transporté dans la Chambre des Communes de Westminster. [Il est né parlementaire. Jamais un Canadien n’a eu à un aussi haut degré les qualités d’un chef politique. La figure, la voix, les manières, le tempérament, la formation intellectuelle et l'éducation morale, tout cela se réunit pour faire de lui l’homme qiu eût pu être l’un des parlementaires anglais contemporains les plus distingués.

“Sir Wilfrd Laurier a une figure qui ressemble beaucoup pour l'expression, à celle de Gladstone. Il parle l’anglais (qui n’est pourtant pas sa langue maternelle), de manière à charmer au-delà de toute expression son auditoire. Sa conduite envers ses adversaires a toujours été chevaleresque. Nos parlementaires de Westminster, sans exception, pourraient l’étudier avec profit.

“Rarement, sir Wilfrid Laurier parle à la Chambre plus d’une heure. Et il a l’art de faire tenir dans un dis- Cours t1-s court une foule d'idées remarquables.

“ Jamais, je ne l'ai vu au parlement canadient sans souhaiter qu’il ne se trouvât plutôt sur les bancs de Westminster. Il serait alors facile de décider qui serait le chef des libéraux et prochain premier ministre d'Angleterre.”

Le caractère de Laurier

Le caractère de Laurier est à la hauteur de son taient, ses qualités morales sont au niveau de ses facultés intellectuelles.

La plupart des hommes de talent ont une faculté dominante qui l'emporte sur les autres et les éclipse. Ces hommes sont forts, puissants et produisent des œuvres admirables, lorsqu'ils restent dans leur élément: ils sont faibles. impuissants, quand ils en sortent. Chez l’homme d'Etat, tous les éléments constitutifs de l'esprit et du caractère doivent être équilibrés, mesurés et en parfaite harmonie, et il faut que la raison, une raison froide, les contrôle, les domine et les dirig . C’est ce qu'on remarque dans l’organisation intellectuelle et morale de Laurier. Le sentiment peut quelquefois scmmeiller chez lui, la raison jamais, elle veille toujours sur ses actes et ses paroles, toujours prête à lancer une douche d’eau froide sur un Su timent dont la vivacité ou la chaleur pourrait être dangereuse pour lui ou pour les autres. On voudrait le voir quelquefois plus chaud, Plus vibrant, plus démonstratif, il ne se jette pas dans vos bras, il ne vous retient pas par le bouton de votre habit, comme font beaucoup d'hommes politiques qui cherchent à se rendre populaires : non. il pèche plutôt par l'excès contraire, il néglige souvent de faire certaines démarches, de dire un mot, de donner une poignée de main à des amis, à des partisans dévoués. Son air de dignité, de froideur, intimide ceux qui ne le connaissent pas et ieur fait attribuer sa réserve à l'indifférence ou à la

ficrté. C’est une erreur, car ceux qui le connaissent savent qu'il n'a aucun sentiment d'orgueil, que dans l'intimité il est modeste, doux, bienveillant, charmant. Il ne va pas à VOUS, mais si vous allez à lui, il vous accueille avec la plus cordiale affabilité.

Mais cet homme à l'esprit si vif, si actif, a toujours eu à son service un Corps plus ou moins malade et indolent auquel il est obligé Presque constamment de faire violence.

Cette indolence physique lui a souvent joué de mauvais tours, mais elle lui a souvent aussi rendu de grands services et il sait la vaincre, lorsque le devoir le lui commande, et alors il déploie une énergie et une activité d'autant plus méritoires qu'elles sont moins naturelles.

Et puis, c'est plutôt la modestie que l'orgueil qui est la cause de cette indifférence apparente ; il ne semble pas se rendre compte du plaisir et de l'honneur qu'un salut, une Poignée de main ou une visite de sa part, font à nombre de gens, même haut placés.

Naturellement poli, courtois et bienveillant, il ne fait pas plus d'effort pour être aimable que pour montrer son talent, excepté lorsque c’est nécessaire.

Les traits principaux de son caractère et les mobiles de ses actions sont le sentiment du devoir, de l'honneur, de la justice, de l'amitié souvent, et le désir noble, l'ambition légitime de mériter la confiance et le respect de ses concitoyens et de laisser un beau nom dans l'Histoire.

.Ï a une patience inlassable, il se laisse torturer pendant des heures par les importuns, par les frélons qui entourent la ruche ministérielle, et il ne se plaint pas, il se contente de dire qu’il doit accepter les conséquences nécessaires de sa situation, les épines comme les fleurs.

Il aime les hommes et les juge indépendamment de leur religion et de leur nationalité. Il se défie des opinions formées à la hâte, des jugements téméraires, des préjugés nationaux et religieux.

C'est ce qui fait sa force dans la position qu'il occupe, à la tête d'un Souvernement et d’une Chambre dont la grande majorité est anglaise et protestante, 11 est exactement au ph'sique comme au moral ce qu'il faut qu’il soit dans la position uifficile qu'il occupe, dans un milieu où ja chaleur des sentiments et l'ardeur du tempérament l'auraient empêché de controler aussi facilement ses actions et ses paroles,

Combien de temps Mercier, Mmaisré son talent, serait-il resté premier ministre du Canada, si toutefois il eut réussi à le devenir ?

Il est religieux, il a un grand respect de la divinité, de ses lois et de ses Coimmandements, mais, sous ce rapport encore, l'exagération et l'abus le froissent. L'inclination de son esprit à n’accepter que ce qu'il comprenait, à chercher la raison de tout, dans l’ordre moral comme dans l’ordre physique, lui causa, dans sa jeunesse, beaucoup d'ennuis et de soucis. Les mystères et les problèmes de la religion tourmentaient sa raison. Mais l'étude. l'expérience et la réflexion ne tardèrent pas à le faire entrer dans la voie où l'on trouve la paix de l’âme, la tranquillité de l’esprit. Tout esprit droit arrive nécessairement à la conclusion qu'il y a plus de paix et de bonheur, pour l'individu comme pour la société, dans la foi naïve et ardente du charbonnier que dans les théories froides et délétères de la philosophie moderne,

Toutes. les institutions d'origine divine ou humaine, administrées par des hommes, ont des côtés faibles, il faut les juger par l’ensemble de Jeurs œuvres, de leurs résultats. Ouelques pierres détachées des pyramides empêécheraientelles d'admirer la grandeur de ces monuments et la puissance (Ge ceux qui les ont construits ?

L'origine divine du Christianisme devient de plus en plus évidente. Or, la seule manière logique d'être chrétien est d’être catholique.

Il n’y a pas de doute que la sagesse dont Rome à fait

preuve dans nos difficultés religieuses à cu un excellent effet sur lui comme sur bien d'autres. Combien j'en ai connu d'hommes de talent que leurs querelles avec le ctergé, dans des matières politiques, éloignaient de l'autel et du confessionnal!

Un homme si bien fait aime naturellement son pays, ses actes comme ses paroles en font foi.

Avec quelle éloquence il parle des œuvres immortelles et des actions héroïques de nos ancètres ! avec quelle émotion il exalte leurs sacrifices et leur dévouement pour la religion et la patrie! Mais comme tous les autres sentiments, le patriotisme chez lui est large, libéral, raisonné et comprend dans ses affections et ses SOUCIS, non pas seulement la province de Québec, mais tout le Canada.

Il veut que notre patriotisme ne soit ni anglais, ni français, mais canadien, I] dit que le Canada est assez grand, assez beau, assez riche, pour qu'on l'aime, qu’on s’y attache, qu'on soit avant tout Canadien,

Il croit que les Canadiens-français ont raison d’être fiers de leur origine, d'avoir foi en leur destinée, et d’espérer jouer un rôle brillant en Amérique, mais à la condition qu'au lieu de s'isoler, ils joignent leurs efforts à ceux de leurs concitoyens arglais, pour le bien commun et le progrès du Canada. La Providence ayant voulu que leur sort fût lié politiquement et matériellement à celui d'hommes d'origine différente, ils doivent accepter les conséquences de l’ordre de choses établi, faire respecter leurs droits et leurs sentiments, mais ne pas oublier qu’ils doivent aussi tenir compte des prétentions, des Opinions et même des préjugés de la majorité.

Il répète souvent que quelles que soient les destinées politiques du Canada, les Canadiens-français brilleront toujours au premier rang dans le monde des lettres et des

beaux-arts, mais que pour jouer un rôle digne de leur oriine et de leurs espérances, ils doivent ‘se rendre ca abies, (4 P

par l'étude et le travail, de lutter contre les autres nationalités dans les sphères du commerce et de l'industrie, comme dans l'arène parlementaie.

La Confédération a été un cruel désappointement pour ceux qui berçaient leur patriotisme des rèves les plus brillants sur l'avenir de la race française au Canada, et ils ne sont pas encore complètement rassurés. L'exécution de Riel, l'abolition de l'usage officiel de la langue française au Manitoba et dans les territoires du Nord-Ouest, l'excitation religieuse ou nationale soulevée par la question des écoles ct la guerre du Transvaal, les font réfléchir, Si déjà ces vastes et riches régions du Nord-Ouest ont déchainé sur les vicilles provinces, des tempêtes qui ont secoué puissamment les fondements de la Confédération, ils se demandent ce qui arrivera, lorsqu'elles seront représentées dans le Parlement par une députation à peu près égale à celle de Québec.

Quel rôle jouera l'élément Canadien-français dans les conflits que l'avenir nous réserve, dans la lutte qui se fera pour la prépondérance,

Quoiqu'il en soit, les plus craintifs admettent que, pour le moment, la politique de Laurier est la plus sage, la plus pratique, la plus favorable au développement, dans la paix et l'harmonie, des immenses ressources du pays, la plus propre à assurer les destinées du Canada français.

Ils ne sont pas rares maintenant ceux qui croient comme lui, que le contact journalier des Canadiens-français avec une race si positive, si Pratique, est pour eux un élément de force et de progrès, sous le rapport moral et national, comme au point de vue matériel, que la province de Québec, séparée des autres provinces, se serait consumée dans des dissensions intestines, dans des discordes religieuses déplorables.

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