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WILFRID LAURIER

À dix lieues de Montréal, au nord du Saint- Laurent, dans une humble et modeste maison du village de Saint-Lin, naissait, le 20 novembre 1841, un enfant appelé à de hautes destinées.

Il fut baptisé sous le nom de Wilfrid Laurier. Son père, Carolus Laurier, était arpenteur ; il vivait gaiement, avait beaucoup d'amis et pratiquait peu l'économie ; c'était un homme intelligent, de belle taille, à l'air énergique.

Le grand-père avait un talent inné pour les mathématiques, la géométrie, pour toutes les sciences exactes.

La famille était originaire de l’Angevinais, aujourd’hui département de la Charente. Elle vint au Canada vers l'an 1660 et s'établit à l’Ile Jésus, d’où elle se rendit à Lachenaie et de 1à à Saint-Lin,

La mère, Marcelle Martineau, était une femme

voisins admiraient. Elle était parente de la mère de notre poète national, Fréchette, laquelle était aussi une demoiselle Martineau,

Laurier et Fréchette appartiennent donc par le côté maternel à Ja même famille. Ce n’est pas étonnant : l’éloquence et Ja poésie sont proches parentes.

Laurier eut le malheur de perdre sa mère lorsqu'il n'avait que quatre ans, mais son père se remaria et lui

donna une belle-mère, qui fut pour lui une excellente, une vraie mère,

Son enfance n'offre rien de particulier, si ce n’est qu'on le remarquait pour sa bonne tenue, ses jolies manières et l'aménité de son caractère. Lorsque les bonnes femmes du village le voyaient passer, elles disaient : “Tiens, voici le petit monsieur qui passe.” Elles ne se doutaient pas que ce petit monsieur illus-

trerait non seulement le lieu de sa naissance, fnais le pays tout entier.

Avant de le mettre au collège, son père eut la bonne pensée de l'envoyer apprendre l'anglais dans une école de New-Glasgow et de le confier à une famille écossaise. C’est 1à qu’il acquit les premiers rudiments de la langue qui devait tant contribuer à ses succès. Il parlait souvent avec sympathie des familles écossaises qu'il avait connues à New-Glasgow et de son professeur, Sandy Maclean.

À l'école et au collège de l’Ass mption, où il fit ses études, il se distingua par la facilité avec laquelle L apprenait tout, par un esprit vif, brillant, réfléchi et curieux, enclin à n’accepter que ce qu’il comprenait, par un talent de parole remarquable et par un caractère où la douceur n’excluait pas l'énergie ni un certain sentiment d'indépendance et de fierté de bon aloi.

Il était soumis et studieux, religieux même, mais Sans enthousiasme, d’une façon modérée, sans

entrainement. On pouvait prévoir dès lors que la modération, la réserve, la réflexion et le tact seraient quelques-unes des qualités principales de son caractère et de son esprit,

Mais deux choses avaient le pouvoir de le stimuler, de le faire sortir de sa réserve : la politique et la justice, les luttes du foru.n et du palais. Il viola plus d'une fois le règlement pour aller entendre les orateurs et les avocats célèbres de cette époque, lorsque par hasard ils allaient plaider ou pérorer dans le village de l’Assomption. Cet amour du discours et de la plaidoirie dessinait assez visiblement sa vocation, et ses préférences pour les orateurs libéraux indiquaient de quel côté il tendrait ses voiles.

Dans les dernières années de son cours classique, il se fit remarquer par des compositions et des discours qui déjà portaient la marque de son esprit délié, délicat, artistique et pondéré,

C'était l’orateur en vogue du collège.

Il n’eut pas besoin, comme tant d’autres, de se torturer l'esprit et la conscience Pour connaitre sa vocation. La nature de son esprit et de ses aspirations le portait naturellement vers le barreau.

Aussi, ses études classiques finies, il entra dans l'étude des MM. Laflamme, l’un des meilleurs bureaux d'avocats de l'époque, et suivit les cours de droit du collège McGill.

Il ne pouvait faire un meilleur choix.

Comme il lui était impossible de compter sur l’as-

sistance pécuniaire de son père, il se fit payer un salaire par ses patrons pour faire l'ouvrage de routine de leur bureau, et leur donna pleine et entière satisfaction. Ils n'avaient jamais eu de clerc plus assidu, plus intelligent, plus laborieux. Sa vie d'étudiant fut sage, modeste, studieuse et sobre. Il employait les loisirs que lui laissaient le bureau et l’université à lire, à étudier les lettres et l’éloquence. Dans les clubs politiques ou littéraires, comme au McGill, il brillait au premier rang et faisait admirer les premières lueurs d’une éloquence destinée à jeter plus tard tant d'éclat.

Sa bonne conduite, sa sobriété, sa modestie, son amour du travail et du devoir illustrèrent sa cléricature et fécondèrent les premières années de sa carrière. C’est une leçon et un exemple pour la jeunesse qui trop souvent, hélas ! compromet son avenir et gaspille dans des plaisirs énervants des forces précieuses, des talents pleins de promesses. Un trop grand nombre oublient que le succès et le bonheur futurs sont le résultat du travail patient et de la sagesse des premières années.

Combien de talents perdus, de carrières brisées par les habitudes d’intempérance et de paresse contractées au commencement de la vie !

Que d’épaves et de ruines lamentables on voit tous les jours ! Que d'étoiles se sont allumées au firmament de la patrie pour s’éteindre presque aussitôt !

Que sont-ils devenus tous ces hommes forts comme des chênes dont la tête dominait leur génération ? Ils sont tombés, ils sont presque tous disparus, quinze, vingt-cinq, trente ans trop tôt, par leur faute. Ce sont les faibles comme Laurier, faibles physiquement, mais forts moralement, qui ont survécu, parce qu'ils ont su se conserver. Ils assument une grande responsabilité ceux qui abrègent leur vie et meurent avant d'avoir donné à leurs familles, à la société tout ce qu’elles avaient le droit d'attendre de leur intelligence, de leurs talents.

Mais honneur à c-lui qui, ayant une santé faible, a le courage et l’é: -rgie d'éviter tout ce qui peut l'amoindrir, de fair. ce qui est nécessaire pour la conserver, la fortifier, et qui réussit à prolonger une existence précieuse pour les siens, pour la société !

En 1864, Wilfrid Laurier était admis au barreau après avoir obtenu le diplôme de docteur en droit, à l'université McGill.

Dès son début dans la vie, la raison, une raison froide et sage, contrôle ses paroles et ses actes. Un jour, il essaya de fumer et en fut malade, il dit : “Puisque fumer rend malade, c’est mauvais: je ne fumerai jamais”, et il tint parole. Ayant vu un de ses amis enivré, il dit : “Puisque l'alcool produit de pareils résultats, je m’en abstiendrai”, et il fut fidèle à sa promesse, se Contentant de prendre parfois un verre de vin à son diner.

Il commença à exercer sa profession en société

avec deux de ses jeunes amis, MM. Oscar Archambault et L, Desauiniers. Mais, faute de clientèle, la société ne dura pas longtemps.

Il y avait, à cette époque, à Montréal, un homme qui faisait beaucoup de bruit. Il était avocat, journaliste, bon écrivain, excellent orateur, actif, remuant, d'une énergie indomptable, mais d'une ambition démesurée qui finit par le perdre. C'était Médéric Lanctôt. Il venait de fonder, avec le concours d’un comité composé de jeunes conservateurs et libéraux, un journal populaire appelé “L'Union Nationale”, afin de combattre le projet de confédération qui venait d'éclore. Lanctôt, ne pouvant suffire à tout, avait besoin de quelqu'un pour prendre charge de son étude d'avocat, d'un jeune homme de talent.

Laurier, à qui il s'adressa, accepta cette charge.

C'est alors que je le connus et que j'appris à apprécier son intelligence et son caractère. Son bureau était voisin de celui où nous écrivions nos articles enflammés contre la Confédération ; nous le voyions tous les jours ; il passait et repassait au milieu de nous, calme, grave même, l'air mélancolique et maladif, mais toujours poli, affable, bienveillant. Nous avions pour lui un sentiment d'amitié mêlé de respect et de sympathie, car il nous semblait voir sur sa figure pâle et triste les ombres de la mort. Un jour il eut une hémorragie qui effraya ses amis. Le médecin, appelé pour lui donner des soins, dit à un ami: “Le pauvre garçon, il aura besoin de bien se soigner pour vivre dix ans.”

Hu

Il soufirait déjà de cette maladie de >oumons qui faillit plus d'une fois l'enlever à l'amitié de ses amis et aux espérances du pays,

C'est en grande partie dans l'intérét de sa santé qu'il se décida, en 1866, à quitter la ville pour aller s'établir à Arthabaska et remplacer un homme dont le nom et les oeuvres faisaient l'admiration du pays. Cet homme, c'était Eric Dorion, surnommé l'“Enfant Terrible”, le plus actif, le plus enthousiaste des membres de la grande famille qui a donné au pays l’ancien juge en chef Dorion et son frère Wilfrid.

Eric Dorion, après s'être fait remarquer dans le journalisme libéral, par des écrits d’une grande énergie en faveur de la colonisation, avuit résolu, un jour, de mettre en pratique ses théories, de dunner un bon exemple à ses compatriotes, en se faisant colon et :: fricheur. Il s'était dirigé vers ces fameux cantons de l'Est, qui semblaient fermés aux Canaciens-fran- Gais ; il s'était enfoncé dans le ‘rêts où prospèrent maintenant des paroisses et - ‘lagee nombreux, et avait jeté les fondements d ‘ilige de l'Avenir. Non content de parler, il voulut écrire, et fonda “Le Défricheur”, dont il avait fait un journal libéral, mais avant tout dévoué aux intérêts de la colonisation. Ses discours, ses écrits et ses exemples l'avaient rendu l'homme le plus populaire de cette région.

Lorsqu'il mourut, ce fut un deuil général ; les

colons, les Cultivateurs disaient qu'ils avaient perdu leur meilleur ami,

Il était difficile de remplacer un pareil homme. Laurier l’entreprit pourtant ; sa modestie ne l’'empéchait pas de percevoir ce qu’il était capable de faire. Il se rendit à l'Avenir et de là à Arthabaska (Victoriaville) où il ouvrit un bureau d'avocat et entreprit la publication du “Défricheur”. C'était le temps où la lutte entre le clergé et le parti libéral sévissait dans toute sa rigueur. Laurier entra dans la fournaise ardente de la polémique, et exprima, avec une franchise dangereuse, des opinions qui attirèrent sur son journal l’hostilit£ de l’évêque du diocèse, Mgr Lafièche, et du clergé en général.

Mgr Laflèche était un redoutable adversaire pour le parti libéral, qui portait depuis longtemps la responsabilité des écarts de plume et de langue des libéraux de 1848 et 1854.

Le “Défricheur”, condamné, perdit ses abonnés, et Laurier fut obligé d’en discontinuer la publication. Il garda longtemps un £suvenir amer des rigueurs de Mgr Lafièche.

Plus tard, afin de remplacer le “Défricheur”’, Laurier achetait en société avec les deux MM. Lavergne devenus, l’un juge de la Cour d'Appel et l’autre sénateur, et M. Beauchesne, l’“Union des Cantons de l'Est” qui n’a cessé depuis d’être libéral. Le fait que ce journal avait été fondé pour combattre et même détruire le “Défricheur”, donne du piquant à cette conversion et l’air d’une revanche assez originale.

Son séjour à Victoriaville fut la période la plus

sombre de sa vie, car dans le moment où il avait tant besoin de santé pour se faire une clientèle, il tomba malade. Il connut alors les inquiétudes, les angoisses de l’homme de coeur qui manque d'argent pour les choses les plus nécessaires.

Pendant plusieurs semaines, ses amis craignirent de le perdre : mais il finit par recouvrer la santé, et alla s'établir à Arthabaskaville.

Pendant sa cléricature à Montréal, il avait fait la connaissance d’une belle et bonne jeune fille, qui, pour l'attendre, avait refusé un mariage avantageux. Ayant appris, un jour, combien elle Jui était restée fidèle et dévouée, il se rendit à Montréal, l'épousa le lendemain, repartit immédiatement après pour Arthabaska, et vint quelques semaines après chercher son épouse. Les circonstances donnèrent à ce mariage une couleur romanesque qui ne manqua pas d'intérêt.

L'expérience démontrait que, sur ce point comme sur beaucoup d’autres, son étoile l'avait bien servi, qu’il avait choisi pour être la compagne de sa vie une femme digne de lui, qui ne serait déplacée nulle part, lui ferait honneur dans toutes les positions, lui serait absolument dévouée et capable de tout faire pour la santé, le bonheur et le succès de son mari.

Il eut aussi le bonheur d’avoir Pour associé, à Arthabaska, un avocat laborieux, au Jugement sain, à l'esprit pratique, qui est aujourd’hui le juge Lavergne.

Ils se firent en peu de temps une belle clientèle,

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qui permit à Wilfrid Laurier de jouir de la vie, au milieu d’une nature grandiose, de la société la plus aimable, la plus intelligente. C’est là, à Arthabaska, qu’il a passé la plus grande et la meilleure partie de sa vie ; c’est là, dans le calme et la sérénité, qu'il a formé et embelli son esprit, par les lectures les plus variées, par les études les plus fortifiantes. C’est là qu’il a emmagasiné dans son cerveau tant de connaissances, qu'il s’est préparé lentement mais sûrement à jouer un si grand rôle.

Il aimait Arthabaska parce qu’il aimait la nature, les fleurs, les arbres et les douces jouissances de la vie simple et frugale de la campagne, et parce qu’il y trouvait un groupe intéressant d'hommes instruits et et de femmes spirituelles, dont l’esprit charmait ses loisirs. Où trouver ailleurs la verve étincelante et la conversation inépuisable des Pacaud et des Plamondon ? Arthabaska avait aussi ses poètes, ses artistes; il ne lui manquait rien pour être un centre intellectuel de premier ordre.

Laurier aimait à parler d'Arthabaska, des années de bonheur qu’il y avait passées en si bonne compagnie ; il disait comme il se sentait heureux, lorsque, jeune avocat, il allait plaider dans les Cours de circuit des villages environnants. Il avait un souvenir ému des impressions qu’il éprouvait, lorsque, par un beau jour de printemps ou d’été, il cheminait sur les penchants pittoresques des montagnes et des collines ou sur les bords verdoyants des rivières, au milieu de tous les charmes d’une campagne ensoleillée. Ce qu’il y avait

chez lui du poète et de l'artiste se réveillait à ce souvenir et se révélait par des pensées, des réflexions brillantes.

Songeait-il alors, dans ces réveries séduisantes, au grand rôle qu’il jouerait ? Avait-il l’idée ou l'ambition de devenir le premier homme de son pays ?

— Non, disait-il, en réponse à cette question, car j'étais heureux, et le plaisir que je goûtais dans la lecture et l’étude me suffisait, mais je voulais en même temps me rendre capable de faire mon devoir dans toutes les positions où je pourrais me trouver.”

C'est vrai, l'ambition, comme plusieurs de ses

sentiments, est passive : elle n'a pas été l’un des principaux mobiles de sa brillante carrière.

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