LAURIER CHEF DE PARTI
Jamais chef de parti ne fut plus aimé de ses Partisans et ne posséda davantage leur confiance et leur respect. Son autorité était douce, bienveillante ; c'était l'autorité du bon père de famille unissant la fermeté à Ja mansuétude, Toujours prêt à leur être agréable, à leur rendre service, il savait néanmoins leur refuser ce qui était contraire aux intérêts du Pays ou de son parti. Il recevait volontiers leurs
rémontrances, même lorsqu'elles Manquaient de respect et de mesure. Un jour, Cependant, il eut un moment d’impatience. J'avais cru devoir lui dire qu'on lui reprochait d’avoir négligé un ami dont le mérite était incontestable et j'ajoutai que je parta- &eais leur opinion.
— Eh! bien, dit-il, en faisant un peu la moue, VOUS avez tous tort.
Un peu Surpris, car c'était la première fois qu'il me parlait ainsi, je lui dis:
utiles, je saurai me taire.
— Eh! bien, dit-il doucement en me mettant Ja
main sur l'épaule, tu aurais tort; d’ailleurs Dandurand est là.”
Si Laurier manquait d'esprit d'initiative comme on l’a prétendu, il avait, en tout cas, un talent d’'assimilation qui lui permettait de profiter de tout ce qu’il entendait ou lisait, L'oreille toujours ouverte à toutes les idées, à tous les projets, il savait, grâce à son discernement, séparer le bon grain de l’ivraie, les bons des mauvais éléments, les vrais des faux diamants.
Je demandais, un jour, à M. Tarte quel rôle Laurier jouait dans le Conseil Privé, dans ce milieu d'élite, ilme répondit: “Il est impossible d’avoir plus de tact, de savoir mieux résumer une discussion et faire prévaloir ses opinions.”
Comme tous les grands chefs ce partis, il sut s’entourer de lieutenants de grande valeur, d'hommes de combat ou de bons conseils, tels que les Mowat, les Mulock, les Paterson, les Fielding, les Oliver, les Tarte, les Buresu, les Lemieux, les Fitzpatrick, les Brodeur, les Cartwright, les Scott, les Fisher, les Carroll, les Pugsley, les Davies, les Aylesworth, les Préfontaine, les Béland et plusieurs autres. Il eut aussi pour l'accompagner et l'aider dans ses brillantes campagnes des tribuns dont il savait apprécier le talent.
A la tête d’un parti puissant composé d’hommes de religions et de races différentes, il se disait obligé de tenir compte de leurs sentiments divers, de leurs préjugés, même au risque de froisser ceux qui, loin
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de la mêlée politique, ne Peuvent en comprendre les difficultés et les nécessités,
Il possédait, à un haut degré, le sens de la responsabilité et disait souvent qu'un premier ministre ou un chef de parti devait, dans sa vie publique comme dans sa vie privée, mériter l'estime de ses amis et de ses partisans, respecter l'opinion publique,
On peut lui appliquer sans restriction ce qu’il disait de Dorion, ancien chef du parti libéral :
Considéré comme chef de parti, M. Dorion fut lui-même et l'on ne saurait le comparer à nul autre, Dans ses vues, il était on ne peut
Il ne chercha jamais à flatter les Passions vulgaires la voie qui lui Parut être celle de la vérité. Il ne courtisa jamais le succès pour l'amour du succès ÿ Mais if combattit avec persévérance pour le droit tel qu'il le comprenait. {1 fit face à la défaite sans aucune faiblesse et lorsque le succès lui vint, il resta modeste dans ce succès.
: il ne dévia point de
Laurier, comme je l’ai déjà dit, respectait les opinions et les Î
Laurier lui dit: “Charlton, faites ce que vous croirez bon, quant à moi, je veux avant tout que la paix règne au Canada et pour cela je dois rester avec mes compatriotes et empêcher qu'ils ne soient livrés à des influences dangereuses.”
“IT aurait pu, dit M. Charlton, devenir premier ministre s’il avait accepté la conscription, mais il aima mieux tomber ou vaincre avec ses compatriotes à qui il devait ses succès et son élévation.”
Laurier était opposé à la conscription comme il l'avait été à la coercition dans la question des écoles du Manitoba, et en général à toutes les mesures draconiennes; il ne voulait y avoir recours qu'après avoir épuisé toutes les ressources de la persuasion et du raisonnement. En toutes choses, la rigueur iui répugnait, dans la vie publique comme dans la vie privée. Si la lettre de M. Carlton donne la preuve de la liberté de pensée et d'action qu'il laissait à ses amis, elle jette aussi la lumière sur l’un des motifs qui l'ont induit à combattre la conscription: il avait voulu rester avec ses co” itriotes, garder son influence et son autorité dans s. province.